DE CAVOUR
La révolution du 4 avril avait été entièrement comprimée. Si les esprits des populations, surtout à Palerme, avaient conservé quelque exaltation, s'ils s'agitèrent et s'aigrirent de plus en plus jusqu'au 27 mai, le feu qui fermentait en eux leur venait de Turin. Sans les promesses et les secours qui provenaient du Piémont, l'ordre public se serait rétabli tout à fait, et le gouvernement du roi de Naples aurait pu entrer dans la voie des concessions et des réformes. Mais en conséquence de l'expédition de Garibaldi et des faits honteux qui s'ensuivirent à Palerme, le ministère napolitain et la famille royale furent frappés de consternation. Parmi tous les projets qui furent agités alors, il y a eu celui des réformes libérales, que le comte d'Aquila avait chaudement et peut-être loyalement proposé. Le jeune monarque et la reine Sophie n'étaient pas contraires aux maximes d'une liberté sage et modérée pour leurs sujets ; mais ils avaient la conviction du grave danger auquel s'expose un prince, qui consent au régime libéral sous la pression de la violence populaire. Le comte de Chambord, chef de la famille des Bourbons, consulté par le roi au moment du débarquement de Garibaldi, répondit que,« quand Catilina
« est aux portes, ce n'est pas le temps des concessions et (f des réformes ; que le roi devrait plutôt monter à cheval et « conduire ses troupes contre Garibaldi et ses partisans. » Mais l'empereur Napoléon lui avait antérieurement conseillé de tenter la voie des concessions, et il en voulut courageusement faire l'épreuve en ces moments critiques pour son royaume.
Le chevalier Caraffa, ministre des affaires étranir-'res, ayant rassemblé tout le corps diplomatique, lui annonça au nom du roi que de grandes réformes seraient accordées aux Etats de Sa Majesté; il priait donc les ambassadeurs d'obtenir de leurs gouvernements respectifs la garantie de l'intégrité des possessions royales. La même communication était faite aux ambassadeurs du roi auprès des Cours étrangères, et on leur indiquait les principaux articles sur lesquels porteraient les réformes (i). En même temps, le monarque appelait de Rome le commandeur de Martino, accrédité près du Saint-Siège, et le chargeait d'une mission pour le gouvernement français. De Martino eut avant de partir une longue conférence avec les ambassadeurs de France et de Russie, et le 11 juin il était reçu par l'Empereur à Fontainebleau.
Napoléon déclara ouvertement à l'envoyé de François H qu'il ne reconnaîtrait pas l'annexion de la Sicile au Piémont, de même que ni lui ni son ministre n'avaient reconnu celle des Romagnes et de la Toscane (2). En réponse à la lettre autographe que lui adressait le roi de Naples, il
(1) V. les dépèches de Vienne du 9 et du 12 juin 1860, et les correspondances du IS'ordcl au Journal des Débals.
(2) V. la dépèche du 21 juin de Naples, où l'on dit que cela avait été déclaré officiellement. Celte assertion parait se confirmer par la dépèche de Cowley ii Lord Russell (Paris 12 juillet).
conseilla au jeune souverain, dansunelettre également autographe, d'adopter une constitution pour son royaume, d'accorder une amnistie générale, de changer son ministère, de conclure une alliance avec le Piémont et d'arborer le drapeau Italien avec les armes de Naples; il promettait ensuite ses bons offices auprès de la Cour de Turin (i).
L'ambassadeur cependant ne put obtenir de l'Empereur la garantie de la couronne de Naples. Le ministère napolitain adhéra unanimement aux propositions de la Cour de France.
Conséquemment, le 26 juin, le journal officiel de Naples publiait l'acte souverain qui suit :
« Désirant donner à nos sujets un témoignage de notre « souveraine bienveillance, nous avons résolu d'accorder « des institutions constitutionnelles et représentatives « en harmonie avec les principes italiens et nationaux, « de manière à assurer pour l'avenir la sécurité et la pros- « périté publique et à resserrer toujours davantage les « liens qui nous unissent aux peuples que la Providence « nous a appelés à gouverner.
« A cette fin nous avons pris les résolutions suivantes :
« 1° Nous accordons une amnistie générale pour tous les « délits politiques commis jusqu'à ce jour;
« 2° Nous avons chargé le commandeur Antoine Spi- « nelli de la formation d'un nouveau ministère, qui rédigera « dans le plus bref délai possible les articles du statut sur « les bases des institutions représentatives italiennes et « nationales;
(l) V. le Morning Chronicle à\i 26 juin. — Exposé de la situation de l'empire fraDçaisenl860.
« 3" Un traité sera conclu avec S. M. leRoi deSardaigne « en faveur des intérêts communs des deux Couronnes en « Italie;
« 4" Notre drapeau sera désormais orné de trois bandes « verticales aux couleurs nationales italiennes, contenant « toujours au milieu les armes de notre dynastie^
« 5° Quant à la Sicile, nous lui accorderons des institu- « tions représentatives analogues, qui puissent répondre « aux besoins de File, et l'un des princes de notre royale « maison y sera notre vice-roi.
« Porlici, le 25 juin 1860.
(c François. »
Cet acte souverain publié, on s'appliqua à la formation du nouveau ministère, qui fut dans la suite quelque peu modifié. Le commandeur Spinelli en eut la présidence ; c'était le même qui en 1848 avait été chargé, par Ferdinand II, de proposer les bases d'une constitution. Le commandeur de Martino, homme de grand mérite, bien connu pour ses principes libéraux mais modérés, eut le portefeuille des affaires étrangères; M. Del Re, financier habile, fut nommé pour lors ministre de l'intérieur; M. Manna rentra au ministère des finances qu'il avait occupé en 1848 avec une réputation d'économiste éclairé ; le prince de Torella fut chargé, comme en 1848, du département des affaires ecclésiastiques; M. délia Greca, autrefois député aux Chambres napolitaines, fut préposé aux travaux publics, où l'on appela ensuite M. Morilla, M. délia Greca ayant reçu une mission spéciale pour l'Angleterre; l'amiral Garofalo, vieux muratiste, devint ministre de la marine; le général Ritucci qui, en 1848, s'était distingué avec le général Pepe dans la
défense de Venise, reçut le portefeuille de la guerre. Puis, en conformité des concessions royales, la bannière tricolore fut arborée et saluée par les détonations de l'artillerie des forts et de la flotte. Ensuite on envoya à la légation de Naplcs à Turin, l'ordre de délivrer des passeports à tout Napolitain et à tout Sicilien qui en ferait la demande, exceptéles déserteurs seulement.
Cependant comme le conseil des minisires s'était rassemblé pour élaborer les points fondamentaux de .la nouvelle constitution, on délibéra de proposer au roi le rétablissement du statut de 1848, accordé par Ferdinan 1 II, son père. C'est pourquoi, le 1 juillet, la requête suivante fut adressée à Sa Majesté François II :
« Sire,
« Par l'acte souverain et mémorable du 25 juin. Votre « Majesté annonçait à son peuple deux grandes idées, celle « de remettre en vigueur le régime constitutionnel et celle « de contracter une alliance avec le roi Victor-Emmanuel, « pour le plus grand bien des deux couronnes italiennes. « Ces sublimes paroles, inaugurant pour vous et pour votre « royaume une ère vraiment glorieuse, ont retenti dans (c toute l'Europe et ont rempli de joie les cœurs de vos suce jets, qui attendent de la loyauté de leur Pioi l'accomplis- « sèment de la grande œuvre.
« Votre Majesté a daigné en même temps convoquer le « conseil des ministres soussignés, sur lesquels repose « votre confiance, pour la prompte exécution de vos sincères « désirs et pour la confection du statut destiné à vos Etats « de terre ferme. Or votre conseil. Sire, en s'appliquant à « la mise en pratique de vos royales dispositions, a consi-
« déré qu'un statut constitutionnel existe dans les lois puce bliques du royaume, à savoir : celui que votre auguste « père, Ferdinand II, a concédé. Si ce statut fut, après « quelque temps, suspendu par suite d'événements déplo- « râbles que nous n'avons pas à rappeler ici, il n'a ja- « mais été abrogé, comme il est arrivé dans (juelques Etats « de l'Europe. Il paraît donc aux soussignés qu'une idée « simple et logi(iue serait de remettre en pleine vigueur ce « statut de 1848. Votre Majesté trouvera, à en user de la « sorte, un travail facile et agréable, dont elle est désireuse « de répandre les bienfaits dans ses domaines. Les étran- « gers admireront dans une pareille résolution la sagesse « du souverain, et vos peuples, sans être forcés d'attendre « un nouveau document, prendront plus d'intérêt à leurs « libertés et recevront avec gratitude ce nouveau gage du « roi pour l'inauguration du régime constitutionnel. »
François II accepta la proposition de son ministère, et le jour même il publiait le décret par lequel il ordonnait le rétablissement du statut de 1848, convoquait le Parlement National pour le 10 septembre,etrenouvelait toutes les lois de 1848 et de 1849 concernant la liberté delà presse. Il nommait ensuite des commissions pour régler toutes les dispositions de la loi électorale et pour former une garde nationale (i).
En ce qui touchait la Sicile, le nouveau ministère ne s'écartait pas des mêmes principes, c'est-à-dire, qu'il reconnaissait les anciens droits de la constitution de 1812 depuis longtemps suspendue, et en proposait le rétablissement. Le
(1) V.Ic Giornale Costituzionale de Naples du 1" au 7 juillet 1860 etlescoiTOspondances du Times et du Journal des Débats.
roi ordonnait Jonc d'interrompre les hostilités du côté des troupes royales, à moins qu'elles n'eussent à repousser une attaque du côté de l'ennemi. Il s'employait activement pour que la France, l'Angleterre et le Piémont reconnussent les deux Etats de Naples et de Sicile comme réunis sous la même couronne, mais avec une constitution, une représentation et une administration tout-à-fait distinctes (i).
Il insistait principalement pour amener la France et l'Angleterre à imposer par leur autorité et, au besoin, par la force, une suspension des hostilités, surtout dans la partie continentale des Etats du roi que menaçait Garibaldi. La France ne rejeta pas cette proposition, que la Russie appuyait; mais elle demanda le concours de l'Angleterre, afin que ses intentions ne prêtassent pas à la calomnie (^2). Mais John Russell, qui cependant, avec plus ou moins de sincérité, avait exprimé à M. de Persigny le désir de voir conclure un armistice, pendant lequel on formulerait des conditions de paix, John Russell, qui avaitdirectement signifié les mêmes intentions aux cours de France et de Turin (3), déclara qu'après délibération des membres du cabinet, le Gouvernement de S. M. était d'avis de ne pas se départir du principe de non-intervention (4). Néanmoins, par une
(1) V. le Giormle Costiluzionale de Naples 1. c. et le correspondant du Timet du 3 juillet.
(2) V. Exposé de la situation de l'Empire présenté au sénat et au corps législatif: — Affaires étrangères ; la dépèche de Lord Russell à Sir Hudson le 17 juillet ; celle de Cowley à Lord Russell le 24 juillet et la réponse du ministre en date du 26.
(3) V. la dépèche du comte de Persigny à Thouvenel, de Londres, 30 juin 18G0, communiquée au sénat, et la dépèche de Russell ii Sir Hudson, 23 juillet, et du même à Cowley, 23 juillet.
(4) V. la dépèche de Lord Russell a Cowley, 26 juillet et celle de Thouvenel au comte de Persigny, 23 août.
RÉTOLUT. DE SICILE. T. I. 13
contradiction manifeste, John Russell avait écrit peu de jours auparavant à iM. Hudson : « que le Gouvernement de (c S. M. espérait que le roi de Naples n'entreprendrait rien « pour reconquérir la Sicile sans le consentement de la « France, de l'Angleterre et de la Sardaigne (i). » Lord Russell était-il donc disposé à empêcher par la force le roi de Naples de recouvrer ses Etats, s'il ne lui en avait pas humblement demandé la permission préalable, comme il avait menacé de le faire avec le Pape au sujet des Romagnes? La non-intervention pour le noble Lord ne devait profiter qu'à la cause révolutionnaire.
Quoi qu'il en soit, à peine YActe souverain fut-il publié à Naples, que les perturbateurs de Tordre public se mirent en mouvement; ils parcoururent la ville avec des vociférations frénétiques, saccageant et brûlant les archives de la police; ils assaillirent et frappèrent à coups de bâtons et de poignards les agents qui essayèrent de leur résister et jetèrent partout le trouble et la confusion. Le fait le plus grave qui eut lieu dans les deux jours de ce tumulte, fut la blessure que reçut le baron Brenier, ministre de France, de la main d'un homme du peuple qui le frappa grièvement à la tête, tandis qu'il traversait en calèche découverte les rangs de la foule. La plus rigoureuse enquête ne parvint pas à découvrir le coupable; mais ce ne pouvait être qu'un membre du parti annexioniste, chagriné de ce que par l'influence de la France on revenait à l'idée de la confédération italienne, proposée à Yillafranca. Les journaux licencieux du garibaldisme crièrent que le coup était parti de la main d'un agent du gouvernement et de la police de Naples. Mais à qui fera-t-on croire qu'en ces moments de
(1) V. la dépêche de Loid Russell à Sir Hudson le 17 juillet.
fermentation populaire contre le régime passé, un employé de la police ait osé, en présence de la multitude furieuse, lever la main contre M. Brenier, regardé comme l'auteur des concessions libérales? Le parti de la révolution ne raisonne pas. — Ces troubles cependant furent réprimés par l'attitude énergique des troupes; la ville fut soumise à l'état de siège, qui dura du 20 juin au 4 juillet, jour où fut publiée la constitution de 1848. Dans cet intervalle on s'était occupé d'organiser la garde nationale, et .le 7 juillet la police fut reconstituée et revêtue du pouvoir de procéder à l'arrestation dans les cas de délit flagrant ou presque flagrant, de prévenir les délits et de maintenir l'ordre (i). Mais la police fut malheureusement confiée à l'avocat Liborio Romano, un Garibaldien, qui avait dirigé le mouvement populaire pour arriver au maniement des affaires publiques, s'en faire un chemin vers le ministère, et tramer plus aisément et plus honteusement la révolution du royaume et la chute des Bourbons.
Créé préfet de police à Naples, il publia une proclamation par laquelle il défendait au peuple les cris et les rassemblements séditieux, et recommandait aux troupes de dissiper avec modération les attroupements populaires. La tranquillité renaissait donc momentanément, les bons citoyens reprenaient courage et s'applaudissaient de voir se consolider l'autorité du gouvernement. Les choses persévérèrent en cet état jusqu'au 15 juin, quand un groupe de 20 soldats de la garde royale sortant de leurs quartiers se jetèrent en armes à travers les rues de Naples en criant d'une voix menaçante : « Vive le Roi, à bas la constitution ! »
(1) V. les décrets publiés dans le Giornale Costiluzionale de Naples du 7 juillet J860.
Ce fut l'occasion de nouveaux troubles dans la population. Les ministres, par crainte de se trouver impliqués dans un mouvement réactionnaire, déclarèrent qu'ils renonçaient à leurs portefeuilles, si Ton ne procédait avec vigueur contre les auteurs de cette folle démonstration. Or François II nonseulement ordonna l'arrestation immédiate des coupables, mais montant lui-même à cheval avec le ministre de la guerre et avec l'état-major, il visita tous les quartiers militaires, harangua vivement les soldats et les officiers, et les obligea de prêter devant lui serment de fidélité à la constitution. Il fit ensuite disposer en carré toutes les troupes qui occupaient les Granili, — c'étaient celles qu'on jugeait les moins favorables aux idées libérales — et leur adressa quelques paroles bien senties où il leur disait sans détour que la preuve la plus manifeste qu'elles pourraient lui donner de leur dévouement à sa personne, serait de soutenir et de défendre les principes de liberté, devenus la loi fondamentale du royaume. Après quoi, les régiments jurèrent fidélité à la constitution parmi des acclamations au roi et au statut. Cette action glorieuse du jeune prince était un témoignage irrécusable de la sincérité de ses sentiments : elle suffirait seule à démentir les calomnies de Lord Russell et à retourner contre lui les traits qu'il a décochés sans pudeur contre l'héroïque souverain des Deux-Siciles. —
Le ministère de Naples satisfait de la conduite de son roi le remercia vivement et resta au pouvoir, et le jour suivant tout le corps diplomatique présenta au jeune monarque les plus chaleureuses félicitations (i).
Par là grandissait et se fortifiait, à Naples, le parti con-
(1) V. les dépêches officielles du 17 juillet publiées par le gouvernement de France.
stitutionnel, et ses progrès étaient également sensibles dans toutes les provinces. Les correspondants des journaux étrangers mandaient de cette capitale que l'épreuve tentée par le gouvernement avait toutes les apparences d'un plein succès ; que ce coup, bien qu'un peu tard, frappait à mort le parti de la révolution et soulevait d'immenses obstacles à la propagation du parti annexioniste. La presse de toutes nuances ne pouvait s'empêcher de louerla prodigieuse activité que le jeune monarque et son ministère avaient déployée durant ces jours , et les organes de la publicité n'osaient plus attaquer des mesures qui reflétaient constamment la sincérité des intentions du roi. Les annexionistes voyaient bien que les réformes de François lî devenaient un grand embarras à Taccomplissement de leurs desseins; aussi n'é|)argnaient-ils aucune manœuvre pour en gâter les résultats et en détruire l'efficacité. Le retour des émigrés vint encore augmenter leur audace et donner un précieux appoint au parti insurrectionnel, en le soutenant des noms de personnages représentés comme les martyrs du gouvernement des Bourbons. Liborio Romano était le centre et le moteur de leurs conseils, le guide de leur conspiration et en même temps la garantie de leur impunité; puisqu'il avait réussi à mettre la révolution sous la protection de la police même.
Le seul empêchement qui restait venait du côté des lazzaroni, dont l'amour et le dévouement envers leurs souverains s'est toujours conservé d'une façon vraiment singulière ; on s'appliqua donc à corrompre cette masse d'hommes ignorants, comme on avait fait à Rome, en 1847, avec les Transtévérins. Grâce aux mêmes artifices, on trouva aussi à Naples des Cicervacchio et des Masanielli
qui, abusant de leur ascendant sur cette portion du peuple et jetant l'argent à poignées, égarèrent l'esprit d'un grand nombre, enflammèrent leurs passions en faveur de Garibaldi, le héros du jour, et en firent les ennemis de quiconque voudrait l'arrêter dans ses triomphes. Le portrait du célèbre condottiere était exposé aux regards du peuple; on répandait sur sa jiersonne des biographies merveilleuses et mensongères, on célébrait ses louanges en couplets populaires et l'on glorifiait ses plans dans les journaux du parti qui devenaient de jour en jour plus audacieux. Ainsi fortifiés delà faveur d'une partie des lazzaroni, et soutenus d'une certaine opinion publique qui, soit par fanatisme, soit par compromis, ou par crainte ou par erreur, mais surtout par corruption, commençait à gagner toutes les classes et allait en imposer à la majorité de la population, les meneurs préparèrent de solennelles démonstrations en l'honneur de Garibaldi , démonstrations qui vers la fin de juillet devinrent plus nombreuses et plus fréquentes. D'autre part ils travaillaient sans relâche à faire élire des annexionistes pour membres du parlement; une fois ceux-ci maîtres des résolutions de l'assemblée nationale, il ne fallait, se disait-on, pour renverser le trône des Bourbons qu'un coup de main de Garibaldi. De cette manière, à l'aide des plus vils expédients de corruption, de trahison et d'assassinat, le parti garibaldien gagnait peu à peu du terrain, sapant par les fondements la cause de l'ordre, de la justice et de la moralité publique. Alors cependant, tous les yeux étaient tournés vers la cour de Turin, des résolutions de laquelle dépendait le sort de la Péninsule. —
C'était en effet le principal objet que devait avoir en vue le ministère Spinelli, de remplir absolument le programme
Ae l'empereur des Français qui avait conseillé à François II une étroite alliance avec le Piémont pour résister à toute attaque ou prépondérance étrangère (i). Cette importante mission fut confiée à Manna et au baron Winspeare, tous deux capables de la mener à bonne fin, dès qu'ils n'auraient pas à lutter contre la mauvaise foi, l'hypocrisie et la trahison. —
Assurément la conduite que tint alors M. de Cavour envers la cour de Naples fut digne de cette âme dont le caractère fondamental, a dit avec laisun le comte de Montalembert, est le mensonije. Chef et directeur suprême de toute la machine révolutionnaire d'Italie, il avait fait de Garibaldi un instrument de ses projets (2), tandis qu'il proclamait son innocence en face de la diplomatie européenne, laquelle a su élaborer beaucoup de notes et de dépèches, mais n'a rien fait pour la défense du droit audacieusement foulé aux pieds et de la faiblesse cruellement opprimée (5). M. de Cavour avait, sans contredit, favorisé l'expédition de Garibaldi et s'était ensuite plaint au ministre de Naples et aux gouvernements d'Europe de ce qu'ils l'avaient plus ou moins incriminé. Il avait promis à M. Thouvenel d'empêcher les expéditions ultérieures qui se préparaient à Gênes contre la Sicile, et cependant il avait tout laissé faire et tout disposer, sans y mettre aucune entrave ni en témoigner le plus léger mécontentement. Puis, comme pour se moquer des conseils des diplomates, ou pour les faire rire à ses dépens, il envoyait à la flotte l'ordre de prendre la mer, de marcher
(1) V. V Exposé de la situation de l'empire français^ 1. c, la dépèclie cit. de Persignyii Thouvenel.
(-2) Zambiancbi n'hésita pas h raffirmer dans sa prison de Gènes. — V. la lettre citée plus haut.
(5) Casella avait raison de raffirmer dans sa circulaire du 12 uovemb. 18G0.
vile et d'arrêter, partout où on le pourrait, l'expédition de Garibaldi qui se trouvait déjà dans les eaux de Sicile. Voici quelque chose de plus fort. S'il arrivait qu'un vaisseau napolitain eût réussi à arrêter quelque détachement de Garibaldiens sur le point de débarquer dans l'île, Cavour s'en constituait aussitôt le protecteur et l'avocat et employait jusqu'à l'autorité de l'ambassadeur anglais, M. Elliot, pour amener la délivrance des captifs et les mettre en état de rejoindre librement Garibaldi (i).
Les choses en vinrent à un tel degré d'impudence que les feuilles publiques annonçaient plusieurs jours à l'avance les expéditions qui devaient partir des ports du Piémont, avec indication du jour et de l'heure du départ; qu'elles annonçaient l'argent, les munitions de guerre, les fusils et les canons que l'innocent M. de Cavour envoyait à Garibaldi, en les faisant porter quelquefois à l'extrémité du môle de Gênes et garder par une sentinelle (2); et qu'elles désignaient même les soldats aguerris et disciplinés que M. de Cavour licenciait de l'armée piémontaise, pour les envoyer en Sicile sous la conduite de Cosenz ou d'un autre officier formé à la guerre. Ce sont là des faits dont personne ne doute et dont M. de Cavour s'est glorifié lui-même dans la suite, après s'en être excusé alors par des considérations de prudence et avec tous les calculs de l'hypocrisie.
Mais, tout en ayant protesté alors devant les cours étrangères, qu'il n'était pour rien dans ces attentats, et tout en ayant tâché de couvrir sa complicité manifeste, il n'avait
(1) V. la dépêche de Naples du 16 juin 1860. — Le 21 juin 1860, le marquis Nornianby blâma foilemenl dans la chambre des Lords, M. Elliot pour avoir fait au nom de la Sardaigiie des remontrances au roi de Naples de ce que celui-ci avait capturé des vaisseaux révolutionnaires.
(2) V. conesp. de Turin à VUnioiiy 24 juin 1860.
pas laissé de recueillir à temps le fruit des entreprises de Garibaldi et de ses machinations révolutionnaires. Aussitôt que Palerme eût capitulé, avant que la Sicile se fût émancipée de la domination napolitaine et déclarée librement pour l'annexion, M. de Cavour avait envoyé son cher La Farina pour la gouverner au nom du Piémont.
Ce premier commissaire ayant échoué dans sa mission, Cavour le remplaça par Depretis, qui allait mieux aux vues de Garibaldi, et il tenait Farini en réserve i)Our Naples, comme Repoli pour l'Ombrie et Valerio pour les Marches. Il n'en mettait que plus de zèle et de scrupule à prêcher le princi|)e de non-intervention, et il le recommandait même à la Franco, en lui rappelant qu'elle avait officiellement adopté la dépêche de Lord Piussell relative à la non-intervention (i). Gûvour voulait du principe pour autrui et non pour lui-même.
Cependant remjiereur Napoléon, suivant ce qu'il avait promis au roi de Naples, prêtait son appui aux ambassadeurs pour aplanir le chemin à une confédération des deux États (-2). Il chargeait son ambassadeur, le baron Talleyrand, d'insister pour que M. de Cavour entrât en pourparlers d'alliance avec Naples (3).
Les cours de Russie et d'Espagne recommandaient chaudement la même chose au noble comte, de sorte que la presse étrangère se persuadait que le Piémont aurait peine à sortir de cet embarras. On commença cependant à faire courir le bruit que le gouvernement Sarde était sous la pression des puissances étrangères. Lord Russell interpel-
(\) V. la dépêche du 1-2 juin 1860 datée de Turin.
(2) V. YExposé de la siluation de l'empire français, 1. c.
(5) V. la dépêche de Turin du 3 juillet 1860.
lait même M. de Persigny sur les conseils de l'Empereur au roideNaples (i). M. Griffith demandait des éclaircissements à Lord Russell sur la question de savoir si réellement la pression dont on parlait était exercée surle gouvernement de Sardaigne pour le forcer à une alliance avec Naples (2). M. de Cavour tentait l'inimaginable pour détourner les coups de la diplomatie : il déchaînait les journalistes et le parlement contre Talliance Sardo-Napolitaine; il se faisait menacer par eux des tristes conséquences où l'entraînerait sa soumission aux puissances du dehors; puis il répondait à celles-ci, en alléguant l'opinion publique qui se soulevait menaçante contre le plan de cette confédération (5); il donnait pourtant toujours de belles paroles et gagnait du temps en différant l'ouverture officielle des négociations. — Il faisait enfin admettre les ambassadeurs napolitains à une audience du roi ; il recevait les propositions d'alliance apportées par eux ; il leur en proposait^'autres de sa façon assez dures pour les décourager d'entrer en conférences officielles; et les voyant, malgré tout, se prêter à ses propositions, pourvu qu'il y eût alliance mutuelle, il en éprouvait un violent dépit. Cette étrange conduite du comte Cavour et l'embarras comique où il se trouva pendant plusieurs jours, nous ont été révélés, outre les correspondances privées et publiques, par une lettre, vraie ou supposée, insérée dans le Constitutionnel sous la signature jjowr extrait de M. Grandguillot. Cette lettre qui, si elle n'est pas de ce rédacteur, exprime du moins sa manière ordinaire d'envisa-
(1) Voyez la dépêche de Persigny à ïhoiivenel, datée de Londres ÔO juin 1860.
(2) Séance du 10 juillet 18G0. — Ciiambre des Lords. —
(3) V. entre autres documents la dépêche de Russell à M. Fane ("21 août) et celle du même Lord à Sir Hudson (:2c)juilltt).
ger les choses (i), disait que «M. de Cavour était fort embarrassé de voir la nouvelle puissance (des unitaires Italiens), qui grandissait à ses côtés et n'acceptait de lui ni ordres ni direction. » En vérité, si parfois un maître d'école se plaint de l'indocilité de quelque jeune écervelé qui met le trouble dans sa classe, il ne laisse pas pour cela de se dire le maître et de faire prévaloir son autorité sur tous.
De même, si de temps à autre M. de Cavour dut subir une escapade de la part de Garibaldi et de Bertaui, son confident ; s'il dut souffrir en paix que la Farina fût chassé de la Sicile par Garibaldi et chassé de la manière la plus outrageante, qu'il surgît dans les Romagnes, sous l'influence de Bertani, une société intitulée la Nation qui se mettait en opposition apparente avec sa Société nationale de Turin; nous n'admettons pas, comme vraisemblable, que les dégoûts de M. le comte aient été aussi nombreux ni aussi grands qu'il voudrait nous le faire croire et d'ailleurs il a toujours tiré profit de ses émissaires les moins diplomatiques pour satisfaire aux plans de son ambition. La société même de la Nation fondée par Bertani n'avait pour but que d'enrôler des hommes à Faënza pour envahir l'Ombrie et les Marches (^2). Mais cette invasion n'était-elle pas un acte conforme aux désirs du comte et une concession que Farini avait faite aux Mazziniens dans la personne de son chef? Que disait en effet VOpinione, organe de M. de Cavour, dans l'article par lequel il s'étudia à justifier l'évidente complicité du gouvernement subalpin favorisant les Garibaldiens? Elle disait que « le gouvernement était convaincu du be- « soin d'opposer un obstacle aux hordes paimles. » Parce que
(1) V. le Constitutionnel, 12 mai 1860.
(-2) V. corresp. de Turin du 19 juin 1860 dans la Presse de Paris.
Lamoricière avait organisé à Rome de grandes forces, on pouvait craindre que ces forces ne tombassent sur le Piémont. Que si, à raison des égards diplomatiques, le Piémont ne pouvait prendre ouvertement l'initiative dans les faits et gestes de Garibaldi, il s'en réjouissait par crainte des attaques de Rome {2). Pdsum teneatis, ainici! Cette fois l'hypocrisie donnait dans le ridicule; ce n'en fut pas moins une preuve indubitable de la réelle complicité de M. de Cavour et dans l'expédition de Garibaldi, et dans l'enrôlement des volontaires de Faënza, et dans la formation du corps des 6,000 hommes armés à Gênes par Bertani, qui les voulait jeter sur Corneto contre les troupes papales, et encore, comme nous le verrons, dans l'expédition même des Garibaldiens contre les domaines napolitains de terre ferme. Il nous reste cependant à examiner le rôle qu'il joua dans cette affaire sur le théâtre de la diplomatie, en déguisant et en voilant ses pensées, en affectant même d'agir à rebours de ses véritables projets pour les réaliser plus sûrement.
(2) V. YOpinione de Tuiin du 17 août 1860.