‹ Histoire de la révolution de 1860 en SicileChapitre 2 sur 25 · Chapitre I · texte numérisé non relu

Chapitre I

CONDITION POLITIQUE DE LA SICILE DEPUIS 1849,- JUSQU'a LA MOIIT DE FERDINAND II.

La révolution de 1848 avait ébranlé les fondements de l'ordre civil et religieux; commencée au bruit des acclamations les plus retentissantes en l'honneur du roi et du Pontife, elle avait fini par vomir l'injure contre tous deux et par les renverser tous deux de leurs trônes.

La Sicile, qui avait été la première à lever le drapeau de rinsurrection, souffrait des maux si considérables qu'elle n'avait rien connu de pareil sous le plus dur des gouvernements de ses anciens maîtres. Pouvait-il en être autrement?

Le génie de la secte la plus licencieuse et des passions les plus effrénées s'était insinué dans le mouvement populaire et l'avait manifestement détourné du but dont ces dangereux auxiliaires ne poursuivaient que les apparences? Quand l'île une fois rentrée dans les voies d'une administration régulière, ses habitants eurent vu s'en aller en fumée tant de promesses fallacieuses, ils maudirent les fauteurs de désordre qui les avaient conduits au bord de l'abîme et tournèrent leur esprit vers d'autres pensées. Je neveux pas dire que les Siciliens aient renoncé dès lors au désir toujours vivace en leurs cœurs d'obtenir les améliora-

RÉVOLUT. DE SICILE. T. I. 1

lions propres à guérir les plaies invétérées de leur pays : mais dès lors ils mirent plus volontiers leur espoir dans la restauration monarchique et se préoccupèrent surtout des avantages de la paix et de la sécurité publique.

Telles furent du moins, en général, les vues du peuple Sicilien, dont il ne faut pas confondre ni même comparer les prétentions raisonnables avec la révolution : ce dernier parti ne se composa jamais que d'une turbulente minorité, poussée par des principes et animée d'intentions tout à fait contraires à ce que voulait le grand nombre.

Cependant les concessions du Gouvernement rétabli ne contentèrent pas entièrement le peuple de Sicile. Bien que, depuis 1849, un décret royal eût séparé l'administration de l'ile d'avec celle de Naples, aboli la promiscuité des emplois dans ces deux parties si différentes du même royaume, constitué à Naples un ministre spécial des affaires de Sicile et créé à Palerme, pour les besoins de l'ile, une consulte distincte et indépendante, les Siciliens n'en déploraient pas moins un manque absolu d'indépendance dans l'administration des communes, où tout le pouvoir était concentré entre les mains des Intendants des provinces, qui les gouvernaient d'une façon trop absolue; ils se plaignaient aussi que leur commerce du dehors ne reçût ni impulsion ni développement, et qu'à l'intérieur, dans un siècle de mouvement et d'activité universelle, leur industrie demeurât soumise aux empêchements qui provenaient de la rareté des voies de transports et de la pénurie des ponts sur les routes mêmes qu'ils avaient ouvertes après tant de fatigues et à tant de frais; ils protestaient contre le poids des impôts qui, tout en étant inférieurs à ceux du royaume Sarde, paraissaient trop lourds à la population, surtout l'impôt

des moutures qui frappait la masse en ce qu'il y a de i)Ius nécessaire à la vie. Et à ce propos, les Siciliens faisaient un grief au gouvernement de ce que bon nombre de taxes, imposées pour les besoins particuliers du pays, n'étaient pas supprimées, quand ces besoins n'existaient plus, et de ce que de nouveaux besoins donnaient naissance à de nouvelles impositions sans diminution des anciennes. Il leur était encore plus pénible de nètre pas gouvernés séparément par un prince du sang royal, miini de pouvoirs étendus et entouré d'un ministère spécial ; ils souffraient de voir leur pays traité comme un fief de Naples, suivant l'expression méprisante dont s'étaient servis quelques-uns des hauts employés de ce royaume. Eux qui avaient présents à l'esprit les plus beaux souvenirs d'histoire nationale, ils ne pouvaient supporter le spectacle de l'inertie et de la négligence qui, paralysant leur industrie, produisaient partout la pauvreté et laissaient se multiplier le nombre des malheureux auxquels le gouvernement ne pouvait donner du pain.

L'argent, il est vrai, n'était pas rare en Sicile : Sans parler de plusieurs autres matières à exportation, les soufres seuls faisaient entrer plusieurs millions par an dans le pays : on y comptait de riches capitalistes qui avaient réalisé leur fortune par des spéculations industrielles. Mais l'industrie et la spéculation n'étaient le fait que d'un bien petit nombre d'habitants et croissaient, en Sicile, comme une plante en terre étrangère. La plupart des propriétaires ne savaient ni où ni comment employer leurs capitaux; le peuple à son tour manquait de travail et, avec le travail, des choses dont il avait besoin pour vivre. Un autre sujet de vives récriminations était l'instruction

publique. Peu estimée, d'un côté, par tant de gens qui demandaient du pain et qui ne voyaient dans la culture intellectuelle aucun moyen facile de subsistance; et, d'un autre côté, peu ou point encouragée par les administrateurs de la chose publique, elle restait, dans certaines parties de l'ile, à l'état vraiment cadavérique, et là où elle florissait encore, c'était en opposition avec tous les éléments conjurés pour la frapper de stérilité.

Voilà quels étaient les principaux objets des réformes que sollicitait le peuple de Sicile. Or, comme un peuple vit de ses traditions et qu'aux yeux des Siciliens les annales historiques représentaient leur île sous un aspect de richesse et de bonheur pendant tout le temps qu'ils avaient gardé intact le statut Normand Aragonais, ils se persuadaient sans peine que la base de toutes leurs améliorations civiles était le rétablissement de leur ancienne constitution, réformée en 1812; ils n'espérèrent plus voir renaître sans elle leur prospérité d'autrefois. La constitution de 1812 devint donc pour les Siciliens l'idéal du meilleur Gouvernement, du Gouvernement qui leur rendrait à la fois tous les biens et toutes les garanties du régime politique.

En 1849, le prince de Satriano, Général Filangieri, était venu gouverner l'île en qualité de Lieutenant du Roi. Aussi apte au maniement des affaires qu'il était habile dans le commandement des armées, il étudia à fond les besoins réels de la Sicile et se proposa d'y remédier efficacement avec la pensée de montrer aux Siciliens que, même sans avoir un Parlement annuel à Palermc, l'île pourrait recouvrer son éclat et sa grandeur. 11 commença donc à promettre au peuple, par un manifeste public et au nom du Roi, que l'héritier de la couronne actuellement François II

établirait avec deux ministres son siège dans la capitale de la Sicile, afin de répandre tout autour de lui les bienfaits de sa présence. De telles paroles avaient rempli de consolation le cœur des Siciliens. Fatigués des effets désastreux d'une terrible révolution, ils voyaient dans les promesses royales un gage assuré de toutes leurs espérances et le principe de leur vraie prospérité. Devons-nous dire, après cela, que leur douleur fut immense, quand ils se virent frustrés de tout ce qu'ils attendaient?

Quelle qu'ait été la raison pour laquelle le ministère de Naples décida le roi Ferdinand à ne pas donner suite aux promesses de Filangieri, un fait est certain, c'est que dans la période de d849 cà 1859, la Sicile n'eut à sa tête aucun membre de la famille régnante. Les Siciliens s'en plaignirent hautement; un grand nombre d'entr'eux auraient désiré en effet que la dynastie des Bourbons, en satisfaisant les besoins de leur île, se conciliât le parti de la majorité, pour chasser, avec son appui, la faction révolutionnaire. Ils ne croyaient pas qu'il fût possible au prince de trouver un moment plus propice pour organiser dans File un très-fort parti en faveur du trône et de la monarchie. Le peuple frémissait encore d'indignation à la vue des plaies saignantes que la révolution lui avait faites. Aux illusions avait succédé le désenchantement, les hypocrisies étaient démasquées, les fraudes mises à nu et les vaines promesses démenties; si le gouvernement du Roi, au moment où, après la victoire, il faisait sentir à ses peuples le poids de sa force, leur avait accordé des réformes généreuses et opportunes, il aurait donné une force immense à son autorité et inspiré une confiance illimitée aux populations reconnaissantes.

Ainsi raisonnaient les Siciliens; mais ce ne fut pas l'avis du gouvernement Napolitain.

Néanmoins le Prince Filangieri n'abdiqua pas la pensée de faire droit, dans la mesure de son pouvoir, aux besoins de la Sicile, et le peuple lui en témoigna sincèrement son estime et son affection. Filangieri ne se contentait pas d'accueillir avec les procédés d'une aimable courtoisie, tous ceux qui se présentaient à lui, quelle que fût leur couleur politique; il voulut encore donner des marques effectives de sa bienveillance à ceux mêmes qui avaient trempé dans la révolution de 1848; il en admit plusieurs aux emplois publics et les honora de charges lucratives et importantes. Ensuite, grâce à l'organisation de compagnies d'armes responsables des vols qui se commettaient dans leurs districts respectifs et avec l'aide de l'infatigable directeur de la police, le commandeur Maniscalco, il purgea si bien de rapines et de brigandage les vilks et les campagnes de l'île qu'on naurait pu désirer un succès plus complet. 11 s'étudia en outre à donner une vigoureuse impulsion au commerce et à l'industrie; et, à cette fin, il avait formé et soumis au gouvernement des projets de routes et de chemins de fer qui auraient mis en communication les parties les plus lointaines du pays et favorisé le mouvement commercial.

Pour encourager l'agriculture, il agrandit 1 Etablissement de Castelnuovo et y rassembla de tous les districts des jeunes gens qui, élevés et instruits dans l'art agronomique, en devraient répandre les connaissances par toute la Sicile. Il réintégra, de plus, les tribunaux; activa la circulation des capitaux en facilitant les opérations du crédit public; abolit le vil trafic des emplois en instituant, au moins pour les plus honorables, des concours sérieux et impar-

tiaux. De cette manière il fit beaucoup pour le développement d'une contrée, féconde en hommes d'énergie et d'intelligence. C'est dans le même but qu'il avait relevé la commission d'instruction publique et l'avait émancipée de toute dépendance vis-à-vis de l'université de Palerme; il y avait préposé en même temps des maîtres capables de remplir leurs fonctions, pour former dans toute la Sicile un système d'enseig'^î^ment, conforme aux exigences du siècle et du pays. 11 ôla également à la presse plus d'une entrave et lui accorda de fait assez de liberté pour que mainte publication, interdite à Naples, fût permise en Sicile.

Ces mesures et beaucoup d'autres dont cet homme généreux dota la Sicile, au moyen des plus grands efforts, le rendirent populaire auprès des Siciliens, qui allèrent jusqu'à lui donner le nom de Père de la Patrie; mais sa conduite le mit d'autre part aux prises avec l'opposition vive et persistante de M. Cassisi, ministre des affaires de Sicile à Naples. Tant que le roi Ferdinand soutint de son autorité le lieutenant qui le représentait si heureusement, celuici ne se déconcerta point des obstacles que l'on mettait sur ses pas, et il poursuivit courageusement sa marche bienfaisante, sans ignorer quelles mains ennemies venaient briser dans les siennes les desseins que lui inspirait l'amour du bien [)ubiic. Mais quand le roi de Naples commença à hésiter entre les deux rivaux, Filangieri, poussé à bout, jugea sa position trop difficile,se démit deson gouvernement et se retira à Naples pour y passer tranquillement le reste de ses jours.

On devine sans peine quelles conséquences allait produire dans l'île la retraite d'un si noble personnage.

Les Siciliens, sous l'administration de Filangieri, avaient

reconnu dans ses bienfaits, un esprit élevé et un cœur magnanime, tandis que l'opposition du gouvernement Napolitain à ses plans et l'acceptation de sa démission par le roi semblaient les avertir de renoncer à toute espérance de réformes et d'amélioration. Les rancunes s'envenimèrent donc de plus en plus; la défiance contre le gouvernement ne connut bientôt plus de bornes ; et, par suite, le sentiment d'une nouvelle insurrection, semblable à celle de 1848, commença à trouver place et faveur dans la multitude. L'arrivée du prince de Castelcicala, nommé à la lieutenance générale de Sicile, ne fit qu'aigrir davantage les esprits.

D'abord, le prince de Castelcicala ne réunissait point les nobles et rares qualités de son prédécesseur, et ensuite, à ses premiers actes, on put voir que sa politique serait celle de laisser faire le ministre des affaires de Sicile à Naples. La Sicile commença, dès ce moment, à être gouvernée de Naples par Cassisi, sans contrôle quelconque : il en résulta le renversement d'une quantité d'excellentes mesures, dont l'île était redevable au prince de Satriano, et la suppression de toutes celles qui n'étaient encore que projetées; tout commença à décliner dans la malheureuse Sicile, tout fit craindre dès lors un retour aux idées de révolte et de sang. Aussi bien le parti révolutionnaire n'était point mort. Domptée par la force des armes de Filangieri, à Messine et à Catane,et tenue en respect par l'autorité de ce Prince et par la vigilance du directeur de la police, Maniscalco, la révolution se tenait dans l'ombre, mais non dans l'inaction. Les comités insurrectionnels étaient partout, dans les villes principales de l'île, en relation continuelle avec le comité central de Palcrmc, toujours attentifs à aigrir le méconten-

tement public, à dénigrer les projets des représentants de l'autorité, à semer la défiance, à propager les maximes des sectes italiennes, à se fortifier des recrues de nouveaux prosélytes et à maintenir dans leur ardeur les espérances d'une heureuse révolution.

D'autre part, ils s'aidaient des excitations et des encouragements par lesquels les émigrés de Sicile et les sociétés secrètes, dont les villes de la Péninsule sont depuis longtemps enveloppées, attisaient, sans relâche, les flammes assoupies de l'émeute sicilienne. De là les proclamations incendiaires, que l'on faisait pénétrer au sein des populations tranquilles, pour y jeter l'alarme et l'effroi; de là les conjurations secrètes, qui se combinaient sur divers points de l'Ile, pour saper les bases de l'ordre public; de là enfin, les tentatives réitérées de quelques audacieux, poursoulever les habitants contrel'arméeNapolitaine.Au même but tendaient les contributions d'argent, fourniesparles membres les plus riches des sociétés secrètes, lesquelles expédiaient des sommes importantes aux grands centres de la révolution italienne, soldaient lesagentsdela rébellion dans l'île etencourageaient, moyennant finances, le mouvement des masses.

Pendant l'administration de Filangieri, la parole révolutionnaire n'avait rendu qu'un son creux à l'oreille des Siciliens; les agitateurs systématiques n'avaient mené à bon terme aucun de leurs essais d'insurrection. Les complots avaient été éventés avant l'heure et les manifestes révolutionnaires saisis; plusieurs conspirateurs s'étaient vus arrêtés et traduits devant les tribunaux, d'autres bannis ou dispersés par la force armée; le peuple réprouvait chaudement et publiquement ces attentats à la sécurité du pays et il traitait leurs auteurs d'insensés. Mais la retraite du Prince

— iode Satriano et la mauvaise humeur toujours croissante des populations changèrent peu à peu l'état des choses. Le parti mazzinien ne s'était point endormi; la trame de la révolution, ourdie par le grand agitateur, était achevée. Livourne, Gènes, les Calabres et la Sicile devaient être les centres où éclaterait la révolution italienne.

Dans cette dernière île le baron Bentivegna, qui, peu auparavant, avait obtenu du roi Ferdinand la fin de son exil, après s'être concerté à Gènes avec les promoteurs et les chefs de la révolution, se mettait à la tête d'une bande armée et faisait du district de Termini un foyer d'agitation.

Cependant le peuple, tout mécontent qu'il était du gouvernement, ne se décidait pas à affronter de nouveau les désastres d'une insurrection, et c'est pourquoi il ne répondit pas à l'appel qu'on lui faisait; il soutint même de son appui les troupes royales, qui mirent facilement en déroute les partisans de Bentivegna ; bon nombre de ceux-ci furent arrêtés, parmi lesquels le chef même de la bande, qui fut jugé par une commission militaire et condamné à mort.

En cet état de choses, il est aisé de comprendre quel besoin la Sicile avait alors d'une vigilance publique, afin de prévenir le mouvement que préparaient les sociétés secrètes, de l'étouffer dans ses commencements et d'ôter le plus possible aux mains de ce parti les moyens et les prétextes de nature à fomenter la révolte. Ce rôle ingrat et ditîîcile était confié aux soins du commandeur Maniscalco.

Constitué dans l'obligation de protéger l'ordre, menacé d'une terrible commotion, Maniscalco s'appliqua, depuis -1819, à organiser le corps de la police, en le composant de personnes qui n'abusassent pas de la force et qui, sous le masque de leurs fondions, ne prêtassent pas un dangereux

concours aux perturbateurs. II éleva, dans cette intention, la solde des employés de la police, les soumit à des règlements sévères, et les disciplina militairement. Il réussit par là à former un noyau d'hommes capables d'arrêter la révolution, d'en rechercher les mouvements et d'en paralyser les efforts les plus audacieux. Il n'y eut dès lors aucune trame révolutionnaire qui ne fût découverte, aucune correspondance qui ne fût surprise, aucune réunion qui ne fût empêchée. Nous devons donc avouer que, .si la révolution en Sicile tarda si longtemps d'éclater, et si les chefs mêmes de la révolte en étaient arrivés à la persuasion de ne pouvoir vaincre, comme en 1848, ce fut entièrement l'œuvre du directeur Maniscalco et de ses agents. Aussi des calomnies de tout genre ne lui manquèrent pas; les sociétés secrètes en imaginèrent à plaisir, et les feuilles du parti vomirent le mensonge contre Maniscalco et la police de Palerme. Un poète, Victor Hugo, y ajouta les couleurs de sa folle imagination. — Nous ne contestons pas que la Sicile se soit trouvée, plusieurs années de suite, sous une tension terrible et violente qui pesait même aux ennemis de la révolution; nous ne nions pas davantage que cette tension extrême eût pu se réduire de plusieurs degrés, si le Gouvernement napolitain, par son adhésion aux plans de Filangieri, s'était employé à gagner la confiance de la majeure partie des Siciliens; nous admettons enfin quelques-unes des tristes conséquences d'un tel état de choses, entre autres, les erreurs que le soupçon, la fourberie ou la mauvaise foi d'agents subalternes, (qui tous n'étaient pas d'une conduite irréprochable), firent commettre de temps en temps. Toutefois en fin de compte, quiconque aura l'esprit . libre de faux préjugés devra convenir que Maniscalco, dans

les conditions qui lui étaient faites, ne pouvait suivre une autre direction; et nous ajoutons que, sans la chute de Filangieri elles mouvements de la Haute Italie, il n'aurait pas perdu de sitôt l'estime du peuple, pour devenir l'objet de sa haine et de son antipathie. En effet, tant que Filangieri resta au pouvoir, le peuple qui avait mis en lui ses meilleures espérances, et qui commençait à goûter les douceurs de la tranquillité publique, n'avait vu en Maniscalco que le juste et sévère conservateur de l'ordre nécessaire à la prospérité des États; et tout inflexible qu'il s'était toujours montré contre le parti des agitateurs, Maniscalco jouissait d'une grande considération. Mais quand le départ de Filangieri eût emporté les communes espérances, le peuple redevenu docile aux flatteries de la révolution, se mit à voir en Maniscalco et en ses satellites des ennemis redoutables qui opposaient une injuste barrière aux projets de nouveau caressés.

Il ne restait alors au directeur Maniscalco d'autre parti à suivre que d'imiter le prince de Satriano en demandant une honorable retraite, ou de sacrifier son honneur, sa renommée et jusqu'à sa vie au devoir que lui imposait la charge dont il était revêtu. Maniscalco s'en tint à ce dernier parti et demeura à son poste avec l'intention de combattre la révolution tant qu'il vivrait. — En conséquence, on vit s'accroître les rigueurs de la presse et les difficultés pour l'introduction des livres et des journaux étrangers. Il n y eut pas jusqu'au journal officiel, dont les colonnes ne devinssent plus arides en se faisant inaccessibles à tout ce qui aurait pu le moins du monde échauffer l'imagination du peujile. En même temps, les arrestations de personnes suspectes ou manifestement coupables de consjHration politique se

multiplièrent; dans les masses le mécontentement augmentait, le commerce et l'industrie dépérissaient de langueur, la pauvreté se faisait sentir plus cruelle que jamais. De tout cela résultait une tension de plus en plus violente et la bombe était sur le point d'éclater. — Ainsi allèrent les choses jusqu'à la mort de Ferdinand II.

Page 1