DE
La Sicile, avec les beaux temples dont elle est couverte, avec les innombrables monastères et couvents qui y déploient partout leur majestueuse grandeur, avec la multitude surprenante de ses confréries, de ses congrégations spirituelles et de ses pieux établissements, et surtout avec la richesse et l'importance des revenus consacrés chez elle au culte divin et à la subsistance des ministres du sanctuaire, la Sicile, dis-je, témoigne hautement que la religion catholique y repose sur des bases solides, d'autant plus profondes qu'elles sont plus anciennes et d'aulant mieux établies qu'il n'en sortit jamais, dans les siècles passés, une secte quelconque d'hérésiarques ou de dissidents. La révolution française n'avait pas réussi à passer le détroit et à semer dans les populations de l'île les funestes principes de l'incrédulité; la Sicile était demeurée fidèle à la religion de ses i)ères et jalouse d'en conserver les croyances.
Néanmoins, dans les quarante dernières années, par la propagation de la secte infâme des Carbonari d'abord et ensuite des Mazziniens, la foi et les mœurs perdirent beaucoup en Sicile et diminuèrent de vivacité et de force. Il est vrai que la population des campagnes, à peu d'exceptions près, se conserva tout entière de cœur et d'esprit bonne et religieuse, les sociétés secrètes n'étant point par-
venues à infecter ces âmes simples de leurs maximes diaboliques. Mais il n'en fut pas de même dans les villes, surtout dans les plus riches et les plus populeuses. Les classes ouvrières y sont en grande partie et presque généralement très-corrompues de mœurs et par là même toutes disposées à mal faire. La noblesse, déchue de l'état de puissance et de splendeur où vivaient ses ancêtres, semble être déchue pareillement des sentiments généreux et chrétiens qui la distinguaient jadis. Les capitales et les cités principales de la Sicile, et particulièrement la ville de Catane, offrent, il est vrai, le consolant spectacle de grandes familles dont la noblesse et la fortune marchent de pair avec les maximes évangéliques et avec la piété chrétienne ; mais nous devons avouer qu'une notable partie des nobles Siciliens ont abandonné les voies de la droiture et de la justice; et, tandis qu'ils s'efforcent encore de maintenir le point d'honneur en ce qui touche leur nom, ils ne se soucient guère de respecter au même degré les droits de la morale et de la religion ; c'est ce qui fait d'eux le scandale et la honte de leur pays. La classe moyenne, quoiqu'on puisse dire que, surtout dans les grandes villes, le bien y balance le mal, n'en renferme pas moins, comme dans le reste de l'Italie, la partie la plus gangrenée du royaume, la classe dans laquelle les sociétés secrètes ont toujours trouvé un terrain facile et spacieux. Les universités principalement ont été la source funeste de la perversion de celte classe, qui est de toutes la plus importante. Les universités, voilà les écueils où tant de jeunes gens ont vu se briser l'innocence et la simplicité qu'ils avaient apportées de la terre natale; c'est là qu'on leur apprit la corruption la plus effrénée, le mépris des pratiques religieuses dans lesquelles on avait
élevé leur enfance, le dégoût de la fréquentation des sacrements, l'éloignernent des maîtres vertueux dont les conseils les auraient préservés; c'est là, en un mot, qu'ils trouvèrent l'école de l'indifférence et de l'impiété. Là le vice osa se produire au grand jour, embelli et honoré ; là le vice eut une organisation systématique; il eut des chefs et des sous-chefs pour présider à l'observance des lois infâmes auxquelles devaient se conformer d'abominables sociétés. On alla quelque part jusqu'à ouvrir une école secrète pour les Accoltellatori, qui, sous la direction de maîtres, qu'ils payaient par souscription, apprenaient à lancer de loin ou de près leur poignard avec tant d'adresse qu'ils pouvaient tuer du coup leurs victimes. Souvent ces nouveaux sociétaires venaient s'exercer à frapper sur quelque cadavre qu'ils se procuraient en secret ; et de l'exercice ils passaient quelquefois à la pratique de l'assassinat réel, en s'attaquant l'un l'autre au couteau pour des motifs plus honteux que le crime lui-même. Ces horreurs et d'autres non moins détestables, avaient transformé les universités de Sicile en véritables lieux de perdition; que dis-je? en succursales de l'enfer. Les maximes et les vérités de la foi y étaient maltraitées parfois jusque dans la chaire du professeur, dont la vie servait de triste modèle à la vie des élèves. Les pratiques de piété et les exercices spirituels du carême, imposés aux universités de cette île, s'étaient transformés en cérémonies civiles qui donnaient lieu aux plus grands scandales. L'étude des sciences était devenue quelque chose de trop relevé pour ces esprits avilis et elle ne servait souvent qu'à ouvrir un champ libre aux plus pauvres objections contre les dogmes impérissables du christianisme. — Faut-il s'étonner, après cela, que les so-
ciétés secrètes eussent pénétré si avant dans ces nids de corruption pour y détruire tout bon principe, et y rendre le mal irréparable? Si, dans les dernières années, des sectes diaboliques sont parvenues, en Italie et en Hongrie, à infiltrer leur venin dans l'esprit d'enfants âgés de moins de 15 ans et à les lier par des serments sanguinaires, quelle facilité n'auront-elles pjis eue à pervertir ces étudiants corrompus et dégénérés?
Disons maintenant notre pensée du clergé. sicilien. — Les ecclésiastiques sont les guides, les maîtres, les médiateurs du peuple, qui tient ses regards fixés sur eux, comme sur un miroir, pour recevoir le reflet de leurs actions ; c'est à eux qu'ont été confiées les diverses classes de la société qu'ils devraient précéder dans la voie du bien par leur exemple , par leur parole et par leur science ; leurs vertus sont pour tous un stimulant et un appui, comme leurs prévarications influent d'une manière terrible sur le peuple, qui y trouve une excuse pour ses vices et une sorte d'encouragement. Il n'y a donc pas de plus grand fléau pour une ville ou pour un pays que d'avoir un clergé pervers et corrompu. — En Sicile, les prêtres ne sont pas rares qui se montrent dignes du caractère qu'ils portent et brillent aux yeux des fidèles de tout l'éclat d'une vie exemplaire et d'un zèle ardent pour le bien. Nous pourrions, en énumérant bon nombre de villes, telles que Catane, Caltagirone, Caltanissetta, Montréal, Salemi, etc., louer en masse le clergé qui, formé aux maximes de la vie ecclésiastique, remplit exactement les devoirs de son ministère. Dans les autres villes plus populeuses de la Sicile, les bons prêtres sont en nombre suffisant pour contrebalancer les égarements d'une fraction moins régulière. Nulle part ne
fonl complètement défaut quelques vénérables ministres de l'autel où le peuple puisse admirer le modèle de la vie sacerdotale. En général cependant on peut dire que le clergé sicilien a peu cultivé les sciences, celle surtout qui touche de plus près à son état, la science du droit ecclésiastique. Non pas que nous devions frustrer d'un juste tribut d'éloges les prêtres de Sicile qui se sont signalés par leur éminent savoir, tel nue le chanoine Grégoire Ugdulena, l'une des plus grandes lumières des sciences ecclésiastiques en Italie et en Europe; mais, il faut l'avouer, la science de ces doctes personnages ne s'est pas répandue dans tous les rangs du clergé de Sicile. — Ce manque d'instruction est plus saillant dans l'intérieur de l'île, surtout hors des chefs-lieux des diocèses, et il atteint ses dernières limites chez quelques prêtres défroqués qui n'avaient pris le capuchon et la cuculle que pour s'introduire dans l'enceinte du sanctuaire, sans réunir les conditions nécessaires de science et de vertu.
On s'étonne pourtant de voir souvent des hommes de cette trempe occuper les stalles collégiales et posséder les plus riches bénéfices de l'Église. Comment excuser la négligence de ceux auxquels incombe le rigoureux devoir d'exclure les indignes des charges ecclésiastiques? Une des raisons de l'inconduite de quelques membres du clergé en Sicile, comme d'ailleurs dans toute l'Italie, c'est précisément le peu de vocation qui a présidé à leur entrée dans le sacerdoce. Eflfectivement la générosité de pieux ancêtres ayant établi sur tous les points de l'île quantité de gros bénéfices, de chapelles et de prébendes, et les moyens de s'enrichir par l'industrie et le commerce étant au contraire difficiles et clair-semés, la tentation est venue
naturellement à quelques-uns de regarder le saint ministère comme une profession quelconque acheminant parfois les élus sur la route de la fortune. Or quelle sollicitude pour l'acquisition des vertus et des connaissances nécessaires à la sainteté et à la grandeur de leur état pouvait-on supposer chez ceux qui ne l'embrassaient que comme un moyen de subsistance, une occasion facile de profits avantageux? Il en résultait souvent que le clergé Sicilien se signalait par Toisiveté, par la-dissiprilion et même par l'indiscipline.
A ces maux, il est vrai, remédiaient en partie les séminaires, pour l'institution desquels le plus grand nombre des évoques ont montré beaucoup de zèle; mais nous devons encore avouer que ces établissements ne sont pas tout à fait modelés sur le type proposé par le Concile de Trente et que plusieurs ont dégénéré du rang élevé qu'ils occupaient dans l'Église Sicilienne; c'est ce qui en a fait maintefois pour leurs supérieurs la source des plus graves afflictions.
En parlant du clergé Sicilien, nous croyons qu'il ne sera peut-être pas désagréable à nos lecteurs de leur donner ici un résumé historique du tribunal que l'on a appelé Monarchie Sicilienne, du fameux privilège de VExequatur et du Placet regium, qui ont imprimé un chachet tout particulier au droit ecclésiastique de la Sicile. — Depuis le temps des Normands, Urbain II avait accordé au comte Roger de Sicile et à ses successeurs les droits de la légation apostolique en ce qui regarde la juridiction ecclésiastique à l'exercice de laquelle le souverain pontife les autorisait en son nom. Luce II avait confirmé ce privilège (i).
(1) V. Guerra Pont. Constilut. Epitom. t. II, p. 219. — Baronius a nié rautlieiiticité delà bulle d'Urbain II. V. sa dissertation dans les Ann. t. Xf, an. 1097.
Ensuite, Adrien V, dans le traité de paix avec le roi Guillaume 1" réduisit à quatre les privilèges concédés aux rois Normands, savoir : la légation, la nomination aux dignités ecclésiastiques, les appels et la translation des évêques (i) Clément III sanctionna ces privilèges en faveur de Guillaume II, dit le Bon, quoiqu'il lui en demandât la renonciation pour la partie de la Calabre qui avait été la propriété du comte Roger. Enfin le comte Tancrède obtint du pape Célestin III la confirmation des mêmes privilèges, sauf que le pape se réserva le droit d'envoyer tous les cinq ans des légats en Sicile (2).
Mais après l'extinction de la dynastie Normande, l'île étant dévolue, selon le droit féodal de cette époque, au pape Innocent 111, celui-ci ne voulut l'inféodation de l'ile à Frédéric II, le Suève, que sous la condition qu'il renoncerait aux privilèges ecclésiastiques dont avaient joui ses prédécesseurs. Frédéric 11, parvenu à sa majorité, accepta formellement les conditions imposées dans deux diplômes, de 4213 et de 1219 adressés l'un à Innocent III, l'autre à Honoré II, diplômes portant tous deux la signature des princes d'Allemagne (5). Lorsque Frédéric II eut été déposé, Clément IV, en inféodant l'île à Charles d'Anjou, y mit la clause expresse de l'entière abolition de tous les privilèges concédés aux rois Normands (4). Après la paix signée par Frédéric II d'Aragon à la suite des longues guerres de la Sicile contre la maison d'Anjou, Boniface VIII, tout en réservant la liberté de l'Église dans l'acte d'infèodation de
(i) y. Guerraûp. cit. p. 220.
(2) Gregorio. Considéra zioni sulla storia di SicUia, t. Il e III, § 77. (ô) Luuig. Codex llaliœ diplomaiicus t. Il, p. 2, scct. 1, p. 710, 714. (4 Liiiiig. op. cit. t. 1 sect. 2^ p. 94G seq. — Guerra op. cil. p. 226.
Ja Sicile à ce prince, ne parle cependant pas de ces privilèges qu'il regardait comme absolument tombés en désuétude (i). Mais Grégoire XI, voulut que Frédéric III y renonçât formellement et il fit de cela une condition sine qua non du traité conclu avec lui en 1374. Frédéric III accepta la condition et jura d'observer le traité ainsi conclu dans le palais royal de Messine (2). Toutefois à l'époque du grand schisme d'Occident, le roi Martin 1^'^ s'élant déclaré pour l'Antipape à l'instigation de la Cour Aragon-aise, reprit de son autorité personnelle les privilèges abolis et exerça de nouveau l'ancienne juridiction des souverains rois Normands (3). Mais quand le roi Alphonse se soumit au pape légitime Eugène IV et qu'il se sépara du Concile de Bâie, ainsi que de l'antipape Félix V, avec le serment de vasselage qu'il prêta au souverain Pontife, il abdiqua l'exercice de cette juridiction et respecta les lois de l'Église (4).
Plus tard, la possession de la Sicile par les Espagnols réveilla de nouveau la question des privilèges. Les courtisans de Ferdinand le Catholique firent tout leur possible pour lui persuader qu'il était légat-né du Saint-Siège, et qu'il pouvait exercer en Sicile la juridiction papale. Barberio ayant tiré des vieilles archives de la Sicile un exemplaire du diplôme d'Urbain II, le publia dans son Caput Brevium ex re^iorum Siciliœ Archiviorum scripturis compilatum. Le vice-roi Moncada insinua à Ferdinand que ce privilège devait être interprété de la manière la plus large, conformément aux anciennes coutumes de Sicile, et il le fit
(1) V. surtout la bulle de Boniface VIII. Liinig op. cit. t. IV, p. 457. — Guerra op. cit. p. 25"2.
(2) Liinig op. cit. t. II § 89, p. 1 123. — Guerra p. 233-34.
(5) V. l'histoiie de Sicile, surtout les Considérations de Gregorio. (4) V. Baronius ann. eccl. t. XF, an. 1097. n» 116 sqq.
pratiquer ainsi aux juges de la Monarchie. Mais sous Charles V, ces privilèges furent proclamés encore plus solennellement par la Chancellerie Sicilienne; on publia dans le livre De Monarchia la huile d'Urbain II, avec les pandectes Siciliennes; on décida, de par autorité souveraine, que tous les rois de Sicile, depuis Roger, étaient légats-nés du siège apostolique et pouvaient en conséquence créer des juges de la monarchie ayant l'autorité d'appeler à leur tribunal les ecclésiastiques de tout ordre et dignité, soit d'évêque, soit de cardinal, d'empêcher que les appels ne fussent portés à Rome et d'en refuser les légats (i).
Le saint pontife Pie V dépêcha deux cardinaux au roi Philippe II, successeur de Charles V, afin d'abolir cette légation monarchique. Mais la mesure n'eut pas lieu, le souverain Pontife ayant rencontré la plus forte opposition de la part de cette cour, et n'ayant pas voulu cependant fulminer contre ces injustes prétentions, dans des circonstances si critiques pour l'Eglise (2). C'est pourquoi les rois espagnols, tant qu'ils occupèrent la Sicile, y exercèrent cette juridiction que l'Eglise toléra, sans l'avoir jamais reconnue; et, quand le cardinal Baronius publia dans le tome XI de ses annales ecclésiastiques, une longue dissertation contre les privilèges de la Monarchie Sicilienne, on fit brûler l'ouvrage en Espagne, comme injurieux pour la Cour.
Après la guerre de la succession d'Espagne, dans le traité de paix d'Utrecht, la Sicile ayant passé aux mainsd'Amédée II de Savoie, la contestation des privilèges monarchiques ne tarda pas à recommencer. Le roi Amédée avait dépassé de beaucouj) les limites de la juridiction royale. C'est pour-
(1) Guena np. cit. p. -lôW.
(2) Annales baron, t. Il, an. 1571 n" V. — Guerra op. c. 1. c.
quoi Clément XI, après divers monitoires, fulmina l'interdit contre la Sicile, et finalement par deux bulles de 4714 et de 1715, il abolit \ù Monarchie Sicilienne, et par une autre de la même année, il déclara nuU'édit de la Junte de Sicile, qui avait décrété qu'on ne donnerait pas suite aux rescrits de Rome sans Vexequaturroijal (i). Mais, en 1720, à la suite de nouvelles guerres et de nouvelles combinaisons politiques, Charles VI d'Autriche, devenu maître de la Sicile, fit des démarches auprès du pape Benoît XllI,^pour éteindre la cause de ces lonejs différends du saint Sié^e avec le royaumedeSicile, et pour définir nettement les prérogatives de l'Etat et de l'Eglise. Benoît XHI, désireux de contribuer à la pacification de cette île, publia, en 1728, la constitution Fideli ac prudenti, où sans faire mention des antiques privilèges de la légation apostolique, dont Charles VI demandait la confirmation, et sans annuler la bulle de Clément XI, il rétablissait le tribunal ecclésiastique de la Monarchie Sicilienne, et en réglait la juridiction par de sages ordonnances (2). Plus tard, le concordat de 1819, modifia un peu ces concessions et laissa libre l'appel à Rome dans toutes les causes ecclésiastiques que les parties voudraient déférer au tribunal suprême de l'Eglise {i).
Il n'en est pas moins vrai qu'en vertu de ces privilèges et de celui du Placet royal introduit de fait dans les attributions du Roi, l'Église de Sicile en était venue peu à peu à être soumise à l'autorité civile et à voir se multiplier les
(I) V. ces trois bulles dans le Bullar. rom. Pont. t. XXV, p. 36 sqq. — p. ô9... p. 45... Pourles monitoires V. Guerraop. cit. p. 237 sqq.
(-2) V. Bullar. rom. t. XXVI, p. 29l... Guerra op. cit. p. 2il.
(3) Ce concordat a été publié au in« vol. du Codice diploniatico sicolo de Gallo. Le droit d'appel à Rome est établi par l'art. XXII. — Ce concordat fut publié en 18-21.
obstacles et les entraves à la liberté et à l'indépendance de son autorité. Les évèques sévirent souvent appelés et jugés par ce tribunal qui représentait le prince plus que le Chef suprême de l'Eglise ; l'administration ecclésiastique devint contre eux une source d'accusation et de griefs à l'usage des mauvais prêtres de leurs diocèses, lesquels, tantôt avec le tribunal de la Monarchie et tantôt avec les ministères royaux intriguaient pour obtenir la mise à néant des décrets publiés par leurs supérieurs. On voit sans peine quelles difficultés et quelles tracasseries ce régime suscitait au pouvoir des évêques. Si les pasteurs les i)lus fermes et les plus courageux parvenaient à dégager leur autorité de telles entraves, (non sans s'exposer à toute sorte d'injures et de mépris dans la bureaucratie ministérielle), il n'en était pas ainsi pour les pasteurs les plus faibles et les plus timides. Ceux-ci, une fois débarrassés des premiers obstacles, avaient grand soin de n'en pas faire naître de nouveaux et, par excès de prudence, restreignaient aux plus étroites limites leur action épiscopale.
D'ailleurs, il n'était pas donné aux évêques de réclamer dans les Synodes provinciaux contre les désordres de leurs diocèses et d'y établir des règlements capables de remettre en vigueur la discipline ecclésiastique. On ne leur reconnaissait pas la liberté de convoquer des synodes provinciaux et d'y publier des lois, avant que la convocation et les nouveaux canons eussent reçu le visa du gouvernement. 11 ne servait à rien de se tourner vers Rome en aj)pel des décisions du tribunal de la Monarchie^ parce que l'appel même était jugé illégal par le droit public-ecclésiastique introduit de fait dans la Sicile. Cela est si vrai qu'en 1855 le souverain Pontife ayant requis d'autorité d'être instruit de
la procédure suivie en Sicile pour deux oeuvres ecclésiastiques d'une importance majeure, le ministère de Naples s'y refusa en répondant catégoriquement que ce qu'il pourrait faire en cette matière par voie officieuse lui était impossible par voie juridique et diplomatique. — 11 n'y avait pas davantage à espérer des décrets et des ordres du Souverain Pontife: toute décision émanée de Rome était soumise à l'examen et à la critique du ministère et parfois de quelque officiai ignorant et pervers, qui avait pour mission d'en juger et d'y refuser, suivant son bon plaisir, le Placet royal. On alla, dans ces dernières années, jusqu'à menacer d'em[)risonnement un évêque pour avoir publié dans son diocèse un rescrit pontifical qui frappait de nullité certaines dispenses matrimoniales, accordées par le tribunal de hMotia?'chie, quand le ministère avait prononcé sa condamnation contre le rescrit et s'était déclaré en légitime possession d'un droit de juridiction que le Souverain Pontife déclarait ne pas lui appartenir.
Des mêmes institutions découlaient les graves difficultés que rencontraient en Sicile les supérieurs des ordres réguliers dans le gouvernement de leurs couvents et de leurs provinces. Car les religieux les moins forts en intrigue savaient manœuvrer tantôt avec le tribunal de Monarchie et tantôt directement avec les ministères de façon à paralyser l'actionde leurs supérieurs dansle régime intérieur deleurs ordres. D'un autre côté, les réformes décrétées par Rome au profit des communautés religieuses restaient inefficaces faute de la sanction gouvernementale, et les mêmes moyens mis à la disposition des couvents leur servaient également à repousser les mesures salutaires qu'aurait voulu prendre leur général ou leur chapitre. Ça été là une des principales
KÉVOtUT. DE StC!LE. T. 1. S
raisons pour lesquelles certains ordres religieux de la Sicile sont tombés dans un état de relâchement et de mollesse où l'on aurait peine à retrouver les vestiges de l'admirable vigueur avec laquelle ces ordres avaient fleuri autrefois sur le même sol.(i).
Les principes de discipline ecclésiastique» dont nous venons de parler, ont amené en Sicile une sorte d'affaiblissement de l'esprit catholique et de l'amour respectueux qui est dû à la suprématie du Souverain Pontife. Et ces dispositions funestes se sont révélées par des signes de plus en plus visibles dans le clergé et dans le peuple. Qui aurait cru, en effet, que des professeurs de telle Université de l'île oseraient enseigner publi(iuement des maximes de droit canon cent fois condamnées par l'Église? Qui aurait cru que le Gerofilo, journal religieux de la Sicile, où écrivait la partie la plus éclairée du clergé, mériterait d'être mis à l'index pour avoir émis des doctrines contraires à l'union catholique? Qui aurait cru qu'en présence des adresses si affectueuses envoyées naguère de toutes les parties de la chrétienté, et en particulier des provinces du royaume de Naples, au Père commun des iidèles, en j)résence des
(1) Parmi les nombreuses maisons religieuses qui se distinguent le plus par leur régularité, outre celles des Crucifeii, desThéatins, des Vicenzini, des Capucius, des Liguoriens, etc , nous devons une mention spéciale aux Dominicains réformés de Noto, la seule communauté de cet ordre qui existe dans l'île. Ces religieux, sans aucune exception, sont de vrais modèles de la vie la plus exemplaire et du zèle le plus évangélique. Fidèles a l'esprit de leur vocation, ils ont bien montré dans la révolution combien doivent rester étrangers aux mouvements politiques ceux qui sont chargés du ministère des âmes. — Sonmiés par ks factieux d'arborer sur leur maison le drapeau tricolore, ils répondirent courageusement que leur drapeau était la croix qui apparaissait au faite de leur église. Fnvités ensuite à prendre la cocarde italienne et i» illuminer leurs fenêtres pour l'entrée de Garibaldi à Palermc, ils ne craignirent pas de répondre que leur cocarde était le chapelet qui leur pendait au côté et qu'ils n'avaient coutume d'illuminer que le sanctuaire. Leur courage était égal a leur vertu.
collectes et des prières publiques ordonnées dans cha(|ue diocèse, tant était vive la sollicitude qu'inspiraient à tous les cœurs les épreuves du Saint-Siège, qui aurait cru, dis-je, que la Sicile resterait seule indifférente à de telles afflictions, la Sicile, cette terre que les Souverains Pontifes ont comblée de bienfaits, et qui porte sur tous les points des marques éclatantes de leur bonté et de leur munificence? L'excellent chanoine Turano, nous ne l'ignorons pas, rédigea et publia alors, au nom de l'archevêque de Païenne, une des adresses les plus nobles et les plus touchantes qui soient arrivées au cœur de Pie IX. Mais on sait de quels outrages et de quels dégoûts fut abreuvé ce prêtre vertueux et plein de zèle; on n'a pas oublié la persécution que lui attira cette généreuse initiative. Une part de ces indignités revient de droit à la révolution qui avait déjà repris faveur en Sicile; mais on ne peut se refuser d'y voir aussi le peu de force du sentiment catholique.
Le roi Ferdinand, ému des fortes réclamations du Pontile régnant, après une entrevue qu'il eut avec lui en 1856, à Porto-d'Anzo, avait mis un frein aux prétentions exorbitantes de son ministère dans ses rapports avec l'Eglise; il avait publié ensuite certaines dispositions de nature à apporter quelque tempérament aux maximes de droit ecclésiastique pratiquées dans ses états; mais il ne fut appliquée la Sicile qu'une faible partie de ces modifications. Du reste leur caractère de pures et simples concessions du Prince, empêcha qu'elles fussent reconnues et enregistrées avec l'agrément de la Cour Romaine, et que par conséquent elles servissent de point de départ à des règlements catholiques.