Chapitre XIX
LE DICTATEUR DE SICILE ET LA FARINA. — BATAILLE DE MILAZZO ET CONVENTION DE MESSINE. — ISSUE DES NÉGOCIATIONS DE LA COUR DE NAPLES AVEC LE GOUVERNEMENT DE TURIN.
Les projets de rinsurrection italienne formés par Garihaldi n'étaient pas un mystère : il les avait hautement annoncés dans ses proclamations où il avait chaque fois rehattu les mêmes idées. Faisant pour un moment abstraction de la question religieuse, en ce qui concerne la politique, il entendait, après la Sicile conquise, passer à Naples, de Naples à Rome, de Rome à Venise et ne proclamer le royaume d'Italie que lorsqu'il aurait soumis toute la Péninsule. Il faisait encore croire, et il en avait souvent fait la promesse, qu'après la délivrance de l'Italie, il aiderait les Hongrois à s'émanciper, et affranchirait enfin Nice, sa patrie, de la domination française. Or M. de Cavour ne pouvait pas manifester solennellement ces plans devant les cours de l'Europe, ni montrer de près ou de loin qu'il était de complicité avec le programme de Garibaldi et en rapport d'alliance avec le parti de la révolution. 11 devait donc se donner l'air d'ignorer ingénument tout ce qui s'ourdissait dans les provinces piémontaises au détriment des Etats voisins; protester et se démener, tant que la conquête restait en suspens; puis, l'invasion accomplie, il devait entrer en
scène pour réprimer, par pur motif de zèle, les désordres et l'anarchie des pays qu'il avait soulevés, et accepter pour le bien de Vîtalie, le bénéfice de la révolution, son ouvrage.
Néanmoins, comme il arrive d'ordinaire dans l'association de plusieurs larrons, il n'existait pas de confiance entre Garibaldi et Cavour : le comte n'ignorait pas que le plus fort parti qui soutenait le général était celui de Mazzini et des républicains. Au fait, les principaux agents et confidents de Garibaldi comme Crispi, Raffaele Bertani, Ricciardi,Zambianchi, Mario, etc., ne disaient pas autre chose, et c'était aussi la signification du rendez-vous que les plus grands démagogues de l'Europe s'étaient donné à Païenne, puis à Naples. C'est pourquoi, aussi bien avisé qu'il l'était, M. de Cavour n'oubliait point de surveiller les mouvements du dictateur et de pousser à la prompte annexion des Etats qu'il enlevait à leurs souverains légitimes. Mais Garibaldi, au milieu des ovations publiques et au comble de sa gloire, ne pouvait certainement pas accéder aux prétentions de Cavour qui, de maître l'auraient fait esclave et l'auraient privé des moyens de réaliser ses projets C'est à ce point de vue qu'il faut juger la violente expulsion de la Farina hors de Sicile. La Farina avait toujours été un républicain, collaborateur de YAlha de Florence et l'un des ultra-libéraux de ce temps. En 184S, après les scènes de théâtre qu'il monta en Sicile, surtout pendant son ministère de la guerre, conduit à la frontière, il se donna pour un unitaire républicain et tel il se dépeignit dans son histoire de la révolution de 1848 en Sicile, histoire qu'on dirait avoir été conçue en apologie de ses princijies. « 11 s'aperçut ensuite, dit Pianciani, que le titre d'unitaire sans celui de républicain répon-
drait mieux à ses projets et ménagerait, comme dit un proverbe italien, les chèvres et les choux (i).
En d'autres termes, il s'offrit en holocauste à la politique de Cavour, qui se servit beaucoup de lui dans l'organisation de la révolution des Deux-Siciles. Garibaldi à peine entré à Palerme, la Farina y fut envoyé avec le pouvoir de commissaire général du roi de Piémont dans l'île (2); tant il est vrai que le vote populaire seul appela le Piémont en Sicile. Garibaldi ne tarda pas à comprendre quel était le caractère de l'envoyé Piémontais : il lui fit bientôt sentir que la Sicile avait alors besoin d'armes et de munitions et non des phrases brillantes avec lesquelles il l'amusait et allongeait le chemin; il lui déclara ensuite carrément, qu'il n'entendait pas proclamer l'annexion avant la délivrance de l'Italie entière. Mais la Farina, quoique le gouvernement de Garibaldi ne fit aucun cas de lui, opérait en conformité des instructions reçues de M. Cavour; il faisait imprimer des bulletins portant ces mots : « Nous voulons l'annexion au « royaume constitutionnel de Victor-Emmanuel w ; il les faisait coller aux portes de toutes les maisons de Palerme, les disséminait dans l'île entière, pour amenerune réunion immédiate au Piémont, répandait ensuite le bruit que Garibaldi et Crispi voulaient fonder dans l'île un gouvernement républicain; il persuadait aux municipalités de pétitionner en faveur de l'annexion, et 300 communes, à ce qu'il dit, répondirent à son appel ; il tenait des assemblées, organisait des démonstrations ; en un mot, il n'y avait pas une pierre qu'il ne soulevât pour remplir la mission dont il
(1) Pianciani, op. cit. p. 53.
(-2) V. le Uriito de Turin du 14 juin 1860 et le Times: corresp. de Naples du 9 juin.
était chargé. Garibaldi connaissait tous les manèges de la Farina, et en concevait chaque jour plus d'aigreur et de rancune contre lui; mais, quand il vit que les démonstrations, dues à son rival, gagnaient en force et en étendue, et que dans l'une de ces démonstrations son cher Crispi avait été sifflé, il ne fut plus maître de sa colère : il fit investir à onze heures de la nuit la maison de la Farina, le fit arrêter, avec ses deux amis, Jacques Griscelli et Pascal Totti, et conduire sous escorte à bord de la frégate Marie-Adélaïde qui le déposa à Gènes (i). Le lendemain le journal officierde Palerme reçut une note du gouvernement garibaldien, dans laquelle on disait que les trois personnes arrêtées la nuit précédente avaient été expulsées pour conspiration contre l'ordre public déjà rétabli dans l'île. Après le départ de la Farina, quelques-uns des ministres les plus honnêtes renoncèrent à leurs portefeuilles et furent remplacés par des hommes que la presse qualifia de Mazziniens.
Cavour, à qui l'on renvoyait ainsi en cadeau La Farina, ne put assurément qu'éprouver du dépit de cet outrage qui rejaillissait sur lui-même; il dut cependant comprimer son indignation et chercher un ami de Mazzini, en qui il j)0uvait se confier, pour le dépêcher en conciliateur à Garibaldi. Depretis lui parut l'homme dont il avait besoin en cette occurrence, d'autant plus que le dictateur avait manifesté le désir de l'avoir. Ce fut donc Depretis qui alla soutenir en Sicile les intérêts du Piémont avec la qualité de commissaire royal.
Mais avant que cet envoyé fût arrivé à sa destination, Garibaldi s'était vu dans un rude embarras, à la suite des
(I) V. le Dritto de Turin au n» 186. — Le Morning star, corresp. de Paris du 1 juin. — La lettre de la Farina dans le Piccolo Corriere du 15juiii.
concessions libérales faites par le roi François If au royaume de Naples et promises à celui de Sicile avec la clause additionnelle de gouvernement séparé. Ce qui augmentait l'embarras dudictateur, c'était de voir la constitution napolitaine reposer sur des bases plus libérales que celle du Piémont.
Les négociations diplomatiques entre Naples et Turin ouvertement favorisées par la France et non entravées, semblait-il, par le ministère anglais, lui causaient un grand souci. C'est ce qui lui fit commencer à comprendre le besoin qu'il avait de l'appui de M. de Cavour et modifier un peu sa politique; il établit donc dans toute la Sicile des comités électoraux pour nommer les députés d'une assemblée nationale, qui devait hautement protester contre les réformes du roi de Naples et se déclarer, pour mettre la Sicile en complète indépendance de la dynastie bourbonnienne. Il ne laissa pas en même temps de réchauffer l'activité de ses agents, en leur recommandant de tourner en ridicule, decalomnierdela façon la plus outrageuse les intentions du jeune souverain et d'ameuter ainsi l'opinion publique contre les dernières concessionsde cette cour. Cependant à peine se vit-il rassuré par la faveur que rencontrait auprès de Lord Russell la continuation de ses invasions et par les progrès que faisait à Naples le parti annexioniste, grâce au concours de Liborio Romano, assez heureux pour tromper la Sicile sur les intentions du roi de Naples, Garibaldi ne se soucia plus ni des élections, ni de l'assemblée nationale, et appela de nouveau ses soldats dans le chemin des combats.
Syracuse et Messine paraissaient les deux points principaux vers lesquels Garibaldi aurait porté ses forces; c'est pourquoi le mois de juin avait été employé à renforcer les
garnisons de ces deux places. On avait rappelé de Syracuse le général Rodriguez, qui paraissait peu propre à la défense de cette forteresse, et l'on avait envoyé à Messine le général Clary et le général Bosco, en même temps qu'avait eu lieu le rappel de Pianelli,à qui fut malheureusement confié le ministère de la guerre laissé vacant par Ritucci. Dans cette dernière place avaient été construites des redoutes formidables sur les hauteurs qui dominaient la ville, et ces redoutes, au dire des hommes de l'art, la rendaient inexpugnable. Mais Pianelli, devenu ministre de la gucrro, fit rappeler une grande partie des troupes de Syracuse, en persuadant au roi que, pendant qu'on attendait le résultat i\es négociations entamées, il fallait suspendre les hostilités, se tenir strictement sur la défensive et augmenter les garnisons de Naples et des Calabres. Le général Clary avait lui-même l'intention d'abandonner la petite place de Milazzo, située dans la partie septentrionale de l'ile, près de Messine, et d'en retirer la petite garnison de 1,500 hommes qui s'y trouvaient renfermés. Mais l'avis du généreux et chevaleresque Bosco ayant prévalu, on lui confia un corps de 4,000 hommes avec de l'artillerie, et on l'envoya dans les premiers jours de juillet renforcer cette forteresse et réoccuper la ville. Le général Medici était alors à Barcellona avec sa forte colonne, et il y faisait des recrues pour les conduire à l'assaut de Milazzo et de Messine (i). Ainsi, vu la proximité de ces deux corps de troupes impatients d'en venir aux mains, il devenait très-difïicile d'éviter une rencontre. Le combat s'engagea en effet le 16 juillet avec tant d'impétuosité de la part des royaux et d'obstination
(1) Milazzo silué ii l'ouestde Messine en est distant de 27 milles; Barcellona de 30 milles du côté du S. 0.
de la part des Garibaldiens, que ceux-ci complètement défaits, éprouvèrent des pertes immenses qui remplirent de deuil toute la Sicile. Medici ne voulut pas publier les détails de ce combat, mais dans l'île on ne douta point du fait qui fut pleinement confirmé par les passagers de la Mouette et de Vlroquois, et annoncé par une dépêche de Naples du 21 juillet. Les deux jours suivants, 17 et 18, des engagements se renouvelèrent, mais en légères escarmouches, Medici n'osant pas affronter une seconde bataille sans de nouveaux renforts, et Bosco n'ayant pas l'intention de l'attaquer, occupé qu'il était du soin de fortifier et de défendre Milazzo. Medici en profita pour annoncer dans de vaines dépèches l'entrée de Bosco à Milazzo "omme une grande victoire. 11 ne négligeait pas cependant de demander à Garibaldi de prompts et de vigoureux renforts.
L'ordre vint donc de Palerme, que les colonnes qui avaient marché par Girgenti et Cefalù eussent à rejoindre promptement celle de Medici. Puis, le 18 de ce mois, Garibaldi ayant connu l'importance de l'affaire s'embarqua sur la City of Aherdeen, avec toutes les forces qu'il put réunir à Palerme, et il les distribua sur divers bâtiments à vapeur, parmi lesquels était le Veloce, dont le capitaine Anguissola avait depuis peu trahi son drapeau et passé à la révolution (i).
(1) Le 5 juillet, Anguissola après avoir conduit des troupes à Milazzo, tit prendre aux siens la direction de Palerme sous prétexte qu'il devait s'y rendre en qualité de parlementaire. Arrivé en rade le même jour, ce traître fut conduit dans une barque génoise auprès de l'amiral sarde, avec lequel, paraît-il, il s'était entendu d'avance. Peu d'instants après, une foule immense se pressait sur le vapeur napolitain: Garibaldi y haranguait les matelots pour les engager à la trahison et à la désertion ; mais 41 seulement se rendirent k ses paroles, tous les auti'es au nombre de 158 demeurèrent fidèles à leur prince et furent renvoyés à Naples. Le Veloce se transforma en vaisseau pirate : il essaya, mais eu vain, de capturer r£/eWnco; il parvint cependant à s'emparer de deux petits bâtiments de commerce VElba et le Duca di Calabria. — V. le Giornale Costituzionale de Naples au n» 15o.
A la même époque débarquait du même côté le général Cosenz, avec une colonne de soldats piémontais aguerris, qui disaient à tout venant — et rien n'était plus vrai en effet — avoir été envoyés par Cavour pour renforcer les troupes de Garibaldi, tandis que le même Cavour traitait d'alliance avec le roi de Naples. De cette manière, Garibaldi se vit devant Milazzo avec des forces supérieures à celles dont disposait Bosco, et en mesure de tenter l'assaut de cette ville. Le 20 juillet il assaillit donc les Napolitains. Lo combat fut opiniàlie et sanglant. Les Garibaldiens furent plusieurs fois repoussés en désordre, et décimés par un massacre épouvantable hors des murs de Milazzo; et bien qu'ensuite les royaux aient dû céder au nombre et se retirer dans la ville, les Garibaldiens ne purent gagner du terrain que pas à pas, après une lutte terrible de deux journées entières, et en perdant la Heur des volontaires partis de l'Italie. Enfin, les troupes de Bosco, fatiguées d'un combat acharné et inégal, se retirèrent dans la forteresse, qui fut attaquée du côté de la mer par le Veloce, et du côté de la terre par les Garibaldiens. Les vaisseaux de Naples ne firent | pas mine de défendre le fort et n'y apportèrent pas même les secours dont cette place avait besoin; et malgré cela, j Bosco n'aurait pas certainement capitulé de sitôt. Mais le j gouvernement de Naples avait depuis le 20 juillet pris la résolution, comme nous le verrons plus loin, d'évacuer la Sicile ; le général recevait donc l'ordre de s'embarquer pour les Calabres avec toutes ses troupes. Et c'est ce que les Garibaldiens annoncèrent comme une brillante victoire. Garibaldi fut à peine maître de Milazzo qu'il y fit arrêter 39 personnes qui avaient pris part au combat en faveur du roi, et qu'il les fit aussitôt fusiller avec ce cruel
sang-froid qui est l'indice d'une âme vile et corrompue. Un jour, après la capitulation de Milazzo, on y vit arriver Depretis que Cavour envoyait à Garibaldi, pour donner aux ambassadeurs deNaplesune nouvelle preuve delasincérité de ses intentions. Il fut bien reçu par Garibaldi, revêtu par lui de la charge et du titre de pro-dictateur, puis renvoyé à Palerme. Le vingt-six du même mois, Depretis rassemblait le sénat de cette ville, parlait du royaume d'Italie, de Rome choisie pour capitale de la nouvelle Italie, de Rome, à laquelle serviraient de couronne Palerme, Naples, Florence, Milan, Venise, Turin. Le 4 août, pour montrer au comte de Cavour le bon résultat de sa mission, il publiait le statut de Sardaigne, comme loi fondamentale de la Sicile et de tout le royaume d'Italie. De cette manière le commissaire piémontais annexait de fait la Sicile au Piémont, avant que le peuple eût donné son suffrage. Mais qu'importaient les vœux de la Sicile et de toute l'Italie? Il suffisait de la volonté des sociétés secrètes, pour qu'un Etat fût obligé de briser d'un coup la chaîne de ses anciennes traditions et de sacrifier sou indépendance nationale à un fantôme d'unité italienne, qui n'était au fond que la domination d'un Etat de la Péninsule sur les autres. Cependant un nuage venait obscurcir l'horizon du gouvernement subalpin. A|)rès la conférence de Bade, où Napoléon avait assuré aux princes d'Allemagne que sa politique était étrangère à toute pensée d'agrandissement (i), et leuravaittémoigné en même temps sa surprise de les voir si fermes dans la défense de l'intégrité de leur territoire (2), le cabinet prussien s'était de plus
(1) Ceci ressort de la circulaire officielle envoyée ii ceUe occasion, par le gouvci-uement de Prusse à tous ses agents diplomatiques près les cours étrangères.
(2) V. la corresp. de Vienne dans le Times, 3 juillet 1860.
en plus rapproché de celui de Vienne : aussi la conférence du 24 juillet, qui avait lieu ensuite à Trôplitz, entre l'empereur et le régent, maintenant roi de Prusse, avait assez manifesté l'accord qui se rétablissait entre ces deux grandes puissances. La presse officielle de Berlin s'expliquait dans ce sens, et augurait que cette entrevue serait une nouvelle garantie pour la conservation de la paix publique et de l'équilibre général (i). Il parut dès lors certain, quoique les organes officiels de la Prusse n'aient jamais voulu l'affirmer positivement, que cette puissance avait alors promis son assistance à l'Autriche, toutes les fois qu'une nation étrangère attaquerait ses possessions d'Italie, en auxiliaire du Piémont. Quoi qu'il en soit, l'amicale entrevue de Trôplitz et les visites annoncées des autres princes d'Allemagne à l'empereur Joseph, inspirèrent de vives craintesau ministère Cavour, d'autant plus que l'Autriche commençait à prendre une attitude menaçante en Italie, et que le comte de Rechberg avait signalé aux grandes puissances les terribles conséquences que l'invasion de Garibaldi aurait pour la paix de l'Europe, le flot révolutionnaire qui se jetait sur Naples devant ensuite se porter sur Rome et Venise. M. de Reichberg appelait donc l'attention de la diplomatie sur les grands armements du Piémont, qui n'avaient d'autre raison d'être qu'une menace d'agression contre l'Autriche. Bien ((u'après cela le gouvernement autrichien déclarât que son intention n'était pas d'attaquer, mais seulement de se défendre à tout prix dans ses possessions d'Italie, il n'en faisait pas moins craindre que la révolution déchaînée sur tout le continent italien, n'amenât l'Autriche à franchir ses limites, pour arrêter le torrent avant d'en être (!) V. la Gazette prussienne in 29 juillet 1860.
débordée chez elle. Ce fut pour cela que Lord Russe!!, vers la fin de juillet, se montra si soucieux d'assurer aux puissances que la cour de Turin empêcherait à tout prix une reprise d'hostilités contre l'Autriche dans la Vénétie, et qu'il manifestait solennellement à la France et au Piémont les fermes résolutions du cabinet anglais à cet égard (i). Plus tard, par une dépêche à M. Fane, le ministre britannique adressait les mêmes communications à la cour de Vienne (2) et les renouvelait par sa fameuse dépêche du 31 juillet à Sir Hudson, lui recommandant d'engager le gouvernement piémontais à ôter à l'Autriche tout prétexte d'intervention dans les affaires d'Italie, parce que les effets en pourraient être fort pernicieux à la maison de Savoie. Lord Russe!) avait raison.
Le Piémont seul contre l'Autriche, après avoir perdu ses meilleurs régiments dans une campagne sanglante, aurait difficilement réussi à défendre ses possessions et à réaliser ses plans. Il fallait donc que le Piémont, avec sa politique ordinaire de l'hypocrisie, se montrât, en ce moment, innocent de toute complicité avec la révolution et même contraire aux machinations de ce parti.
M. de Cavour voulait seconder les vues de l'Angleterre et pensait d'ailleurs qu'il fallait donnera l'Autriche un gage de modération dans la question des Deux-Siciles,etséparer à ses yeux la cause du Piémont de celle de Garibaldi, pour jie pas augmenter ses appréhensions et ses soupçons. Il se décidait donc à faire auprès de Garibaldi une démarche, ayant au moins l'air de lui déconseiller un débarquement
(1) V.les dépèches de Lord Russell à Lord Cowley du 25 juillet et à Sir Hudsoii du 23, — et une seconde dépèche du 26 juillet ù Cowley.
(2) V. la dépèche de Lord Russell à M. Fane du 21 août.
sur le continent napolitain. Dès les premiers jours de juillet, le gouvernement de Naples avait insisté pour que la Sardaigne imposât une trêve à Garibaldi, afin de négocier un traité d'alliance entre les deux États et de régler pacifiquement la question de Sicile : il avait aussi demandé que, pendant cette trêve, les troupes de Garibaldi fussent confinées à Palerme et à Catane, et celles de Naples, à Syracuse et à Messine, et que, de plus, aucun secours ne fût envoyé du Piémont dans l'île (i). La France avait fortement recommandé au cabinet anglais de proposer et d'appuyer à Turin ce projet d'armistice, et elle avait espéré que, si John Russell déférait sincèrement à ce désir, M. de Cavour n'oserait pas s'y refuser (2). Mais la sincérité et les moyens efficaces de persuasion firent défaut à la proposition de Lord Russell 11 annonçait pourtant à Turin les recommandations qui lui venaient de la France; il ajoutait que le gouvernement britannique verrait volontiers une trêve se conclure en Sicile, et il adhérait aux pénibles conditions qu'on voudrait miposer au roi de Naples (5). Le gouvernement de Cavour, comme on devait s'y attendre, avait pris le chemin des tergiversations. 11 avait exigé que le roi de Naples laissât les Siciliens entièrement libres de déterminer par eux-mêmes leurs destinées futures, et il entendait (suivantcequ'en pensait EUiot lui-même) que les Siciliens pourraient se soumettre au Piémont; il avait en outre fait savoir que la cession de Messine serait pour Garibaldi la condition sine qua non d'un armistice; puis, en fin de compte et malgré tout, il
(1) V. la dépêche de Lord Russell à Sir Hudson du 9 juillet, et celle de M. EUiot de Naples (12 juillet) à Lord Russell.
(2) V. la dépêche de Cowley à Russell, datée de Paris 1-2 juillet et la réponse de Russell en date, du 11.
(5) V. la dépêche de Lord Russell h Cowley, U juillet.
affirmait que le gouvernement piémontais n*avait aucune influence sur le général Garibaldi, et que par consé(|uenl il ne voudrait pas se charger de lui recommander une trêve avec Naples (i). Le roi François 11, bien qu'il eût tout d'abord refusé l'abandon de la Sicile à la Sardaigne et le démembrement de la monarchie des Deux-Siciles (2), avait ensuite consenti à évacuer complètement l'île, pour lui laisser l'entière liberté de choisir le gouvernement qui lui plairait mieux, même en dehors de la maison des Bourbons; c'était pour le jeune souverain un dur sacrifice par lequel il espérait arriver à une confédération d'amitié avec le Piémont, d'où partaient les encouragements et les ressources de la révolution. Le commandeur de Martine avait fait notifier |)ar un télégramme du 20 juillet aux cabinets de Paris, de Londres et de Turin, cette nouvelle résolution du roi, son maître. Il avait l'espérance que le gouvernement sarde ne se montrerait plus opposé à un traité d'alliance (3). M. Thouvenel nourrissait le même esi)oir et regardait cette importante concession comme le [dus sûr moyen de contraindre la Sardaigne à adopter des mesures conciliatrices (4). C'est j)Our({Uoi, John Piussell, pour justifier la conduite du cabinet anglais devant la France et les puissances d'Allemagne, comme aussi pour témoigner sa volonté de seconder en quehjue façon les désirs de la cour deNaples,dont lui avait fait part le marquis de la Greca, envoyé extraordinaire de François 11 (5), c'est pourquoi, dis-je, le ministre anglais adressa à Turin la note qu'il avait expédiée à Paris. Dans
(1) V. les dépêches de Lord Russell citées plus liant. (-2) V. la dépêche de M. Elliot à Lord Russell, datée de Naples 15 juillet. (5) V. la dépêche de M. Elliot à Lord Russell, datée de Naples 2:3 juillet. (A) V. la dépèche de Lord Cowley à Lord Russell, Paris 22 juillet, (o) V. la dépêche de Lord Russell à Sir Hudson, 25 juillet.
HÉVOLUT. DE SICILE. T. I. U
celte note, il exposait les graves dangers vers lesquels marchaient l'Italie et l'Europe par suite des progrès de la révolution, et il recommandait à M. de Cavour d'empêcher de tout son pouvoir la continuation des hostilités en Sicile (i). Cavour, qui comprenait très-bien les intentions de l'Angleterre, interprétées par Sir Hudson, se prêta de bonne grâce à la comédie, pour mieux couvrir, en face de l'Europe, tant qu'il ne serait pas en possession de la proie convoitée, la complicité de son gouvernement avec la révolution dont Garibaldi était le capitaine. Il faisait donc répondre à John Russell qu'il avait déjà persuadé au roi d'écrire à Garibaldi pour le détourner de toute expédition contre le continent napolitain {2). Mais Lord Russell, nous le répétons, n'avait pas été de bonne foi dans ses prétendues instances. Et, de fait, Garibaldi ne cessa pas de vanter le gouvernement anglais i)0ur la protection qu'il en avait reçue, tandis qu'il criait fortement contre la France qui voulait entraver ses |)rojets.
On avait cependant dépêché à Garibaldi en Sicile le comte Jules Litta Modignani, avec une lettre du roi, qui conseillait au dictateur de ne pas marcher contre le continent de Naples, de ne rien tenter contre les Marches et rOmbrie et de ne pas y fomenter non plus l'insurrection, à cause des embarras considérables où cela mettrait le Piémont. Le roi lui promettait ensuite que François II consentirait à évacuer la Sicile, afin que le peuple put choisir en toute liberté et sans aucune pression la forme de gouvernement qui lui conviendrait le mieux; ajoutant ([ue, pour lui, il verrait avec peine les Siciliens demander un gouver-
I) V. la (lépùclie de Sir Hudson a Lord Russell, en date de Turin, -27 juillet. (2) V. la note précédente.
nement à la dynastie régnante des Bourbons. Du reste, il se réservait en tout cas le droit d'agir dans la question de Sicile.
A cette lettre Garibaldi fit une réponse respectueuse envers son souverain; mais il refusa complètement de souscrire à ses désirs. Il en donnait pour raison qu'il avait reçu une mission de l'Italie (c'esl-à-dire des sociétés secrètes et de Cavour, qui avait usurpé la représentation des vœux de l'Italie), et que, cette mission accomplie, mais seulement alors, il déposerait tout pouvoir aux pieds de Sa Majesté (i). Tel était le résultat du voyage de Litta en Sicile et des deux envoyés de Naples à Turin, à qui M. de Cavour annonça officiellement la réponse de Garibaldi et par conséquent l'impossibilité d'établir une confédération (2).
D'autre part cependant le comte voulut donner à l'Autriche une nouvelle preuve que le gouvernement sarde demeurait étranger aux menées et aux complots des agitatateurs révolutionnaires. Mais
« En évitant Cliarybde il lombail dans Scylla. <i
Il montrait cette fois au monde entier qu'il aurait pu, s'il l'avait bien voulu, empêcher toutes les expéditions garibaldiennes. En effet, le bruit ayant couru que l'Autriche ferait un cas de guerre de toute expédition révolutionnaire du Piémont dans les États du Pape (5), une dépêche de Paris enjoignait au gouvernement subalpin d'empêcher l'expédi-
(1) V. la dépêche de Sir Hiidson à Lord Russell en date de Turin, 10 août. — V. encore la corresp. parisienne du Times, G août, qui s'accorde avec la dépêche de Sir Hudson.
(2) V. les dépêches de Sir Hudson à Lord Russell, \0 el 12 août.
(3) V. la dépêche de M. Fane à Lord Russell eu date de Vieune, 16 juillet. Dans cette dépêche M. Fane annonce que l'Autriche avait démenti les intentions menac^antes qu'on lui prêtait à l'égard du Piémont.
tion que Bertani avait solennellement préparée à Gènes. A cette opposition inattendue, tout fut en mouvement; Ricasoli s'élança à Turin, Farini, alors ministre de l'intérieur, vola à Gênes pour s'assurer, disait-il, que Bertani suspendrait le départ de l'expédition qui, sous le commandement de Charras, devait fondre sur les États pontificaux. Le fait est cependant que Farini conclut avec Bertani une convention, en vertu de laquelle ce corps de volontaires, pour sauver les apparences, suivant rex|)ression dont se servit alors un grand diplomate, devait (juitter Gênes, prendre la route de la Sicile, et, après avoir louché à un port quelconque, revenir en arrière pour envahir les États romains (i). Le compromis étant signé et le comte Borromeo laissé à Gènes pour en surveiller l'exécution, Farini retourna à Turin. Il avait donné une nouvelle preuve de cette haute et sage politique qui dans le vocabulaire de toutes les nations s'appelle proprement : agir par voie tortueuse et hypocrite (2). 11 publia donc, le 13 août, la circulaire suivante, adressée aux gouverneurs et aux intendants du royaume :
Turin, le 13 août 1860.
« Lorsijue, il y a trois mois, les Siciliens se soulevèrent « pour reconquérir leur liberté, et que le général Gari-
(1) V. Piaiiciaiii — DeW andamento deUe cose in llalia. p. 151 et suiv. V. aussi la corresp. sicilienne dn Times, 19 août 1860. Voici d'après Piaiiciani les paroles que Farini adressa à Derlani : « Dans la situation actuelle de la diplomatie, le gouverne- K ment ne peut pus attaquer le domaine du l'ape, sinon il y aurait expédié ses i( propres troupes. Allez donc, vous, dans un des porls delà Sicile: Ce voyage ne .( retai'dera respédilion que de deux jours. Après avoir reçu de Garihaldi des secours .( «ndes conseils et l'avoir peut-être déterminé lui- même h prendre le commandement <i des volontaires, vous leviendrez sur vos pas pour vous jeter sur le teiritoirc du n Pape. I'
(-2) V. l'ouvrage déjà cité de Pianciani, p. lôo. ■
« baldi vola à leur secours avec une poignée de quelques « braves, l'Europe se remplit du bruit de ses victoires (i); « toute l'Italie en fut émue et l'enthousiasme fut grand « dans ce royaume où les institutions libres et les habi- « tudes n'apportent aucun obstacle à la libre expression « de l'opinion publique. De là les généreuses souscriptions « et le grand nombre des volontaires qui partirent pour la V Sicile. Si, en des temps moins troublés, on combla de « lour. liges les nations qui donnèrent aide et encourage- « ment à la d.'livrance d'un peuple étranger^ et si les gou- « vernements, en obéissant, pour ainsi dire, à l'autorité « du sentiment public, permirent d'envoyer des secours en « Amérique, en. Grèce, en Portugal et en Espagne, qui com- « battaient, à tour de rôle, pour leur liberté et pour leur « indépendance, il y a lieu de croire que l'Europe civilisée c< sanctionnera, avec justice, la conduite tenue par le gouc( vernement du roi. Cette conduite trouve sa justification « dans l'obligation qui incombe à celui-ci de défendre « toutes les prérogatives constitutionnelles de la couronne « et du parlement, et dans le devoir, que lui imposent ses « jiropres actes aussi bien que le sentiment public, d'agir « comme le modérateur suprême du mouvement national. « Oui, dis-je, le gouvernement a le devoir de modérer toute « action irrégulière, d'encourager et de ramener à l'ordre « toute ingérance illégitime dans les affaires de l'Etat, faite « par des personnes qui n'ont pas la responsabilité morale « et constitutionnelle qu'a le gouvernement envers la cou- « renne, le parlement et la nation. Autrement, par les « menées ou par les conseils de personnes sans autorité et
(I) C'esl-ii-dire du bruit des Iraliisoiis obtenues par l'or du gouvernement sarde.
« sans responsabilité publique, l'Etat pourrait être mis en « danger et le sort de l'Italie en souffrir grandement. Et « parce que, dans les Etats libres, l'ordre civil et la disci- « pline résident plus dans l'opinion que dans la vigueur « des lois, le soussigné exige que vous donniez à la présente « circulaire la plus grande publicité possible. Il a déjà « déclaré plus d'une fois que le gouvernement ne pouvait « ni ne voulait tolérer que, au-dedans du royaume, on fit des « préparatifs dans le but de porter la violence chez les « Etats voisins; et il a ordonné d'user de tout moyen pour « prévenir ces âitentâts impnid en ts{i). Il es\)ere que l'opinion « publique suffira pour les empêcher; mais, à tout événe- (f ment, il confie aux autorités civiles et militaires la (( prompteexécution de ses ordres. Il leur recommande donc « de nouveau de rechercher avec le plus grand soin, et de pu- « nir selon toute la rigueur des lois ceux qui, conspirant et « agissant contre l'honneur national et la discipline milite taire, se font soutiens et promoteurs de désertion. Le « soussigné ayant à compléter l'organisation de la garde « nationale mobile et les corps des volontaires de la garde v nationale, ne peut permettre à d'autres de recruter des a soldats. Enfin, le soussigné déclare que, si le gouvernec< ment du roi accepte volontiers la coopération de tous « les partis politiques, tendant à la liberté et à la grandeur « de la patrie, il est d'un autre côté fermement résolu à ne « se laisser dominer par personne qui n'ait pas l'autorité « et la responsabilité du gouvernement, du roi et de la « nation. L'Italie doit et veut appartenir aux Italiens et non
(1) Comme on le voit, il n'est quc'i>tioii que des attentats imprudents et non pas (les attentats dirigés contre le droit des gens.
« aux sectes; » (celles du moins où ne se trouvent |)as Farini et Cavour).
Farini.
Cette circulaire de Farini est une nouvelle preuve de la complicité du gouvernement sarde dans l'expédition de Garibaldi, et en même temps de la crainte (jue lui inspirait le pouvoir toujours croissant du parti Mazzinien.
Cependant, à peine Garibaldi eut-il Milazzo, qu'il fit marcher vers le Gesso, qui est à 10 milles de Messine, la colonne de Fabrizii et d'Interdonato à laquelle il adjoignit la brigade du général Medici. Les troupes de Messine, après quelques escarmouches d'avant-postes, eurent l'ordre de se retirer dans les forts, n'étant pas en force suffisante pour défendre toute la ville contre les nombreuses bandes garibaklienncs, et ayant d'ailleurs reçu de Naples des ordres tout différents. Ce fut pour cela que le général Clar\-, après avoir conclu avec Medici une trêve de 5 jours, signa le 28 juillet, par ordre du ministre de la guerre, une convention pour 6 mois avec le général Garibaldi lui-même. Cette convention portait que, pour éviter une nouvelle efïusion de sang, les troupes royales abandonneraient aux Siciliens la ville de Messine et évacueraient en deux jours les forts Gonzaga et Castellaccio; qu'une commission de quatre officiers, dont deux de chaque camp, dresserait l'inventaire des canons et des munitions qui s'y trouveraient au moment de la consignation, et que tout ce matériel serait déposé dans une zùne neutre alors désignée. Les troupes royales conserveraient la citadelle, les forts de Blasio, de la Lan- ,terna et du Salvadore, sous la condition expresse de ne pas
endommager la ville de quelque manière que ce lût, à moins toutefois, que l'attaque ne partît des forts cédés dans Messine ou qu'on essayât d'y construire de nouvelles fortifications. Tant que ces conditions seraient observées, la citadelle ne tirerait i)oint sur la ville et ne commettrait aucun acte d'hostilité. La ligne de terrain parallèle et contigué aux deux zones militaires demeurerait neutralisée; mais on étendrait cette ligne à 20 mètres de plus autour de la citadelle. Les communications par mer resteraient libres de part et d'autre, et conséquemment les deux pavillons continueraient d'être respectés. Enfin on établissait que la ville serait obligée de fournir aux troupes royales tout ce qui serait nécessaire à leur entretien. Cette convention signée et étendue aux forteresses de Syracuse et d'Agosta, le général Clary renvoya sur le continent l'excédant de troupes qui n'était pas nécessaire à la défense des forts de iMcssine.
Une telle convention, qui fut encore une trahison du ministre Pinelli et une très-grosse bévue de la cour de Naples, en même temps qu'elle garantissait la Sicile de tout acte d'agression de la part des royaux, permettait à Garibaldi de porter toutes ses forces sur le continent pour opérer la totale destruction de la puissance des Bourbons. Elle prépara ainsi la seconde période de la révolution par l'invasion des jjrovinces na|)olitaines. Le roi François ne prenant conseil que de la bonté de son cœur la sanctionna; malheureusement son adhésion reposait sur la bonne foi du gouvernement de Turin et sur la diplomatie des |)uissances Européennes; or ses ministres abusaient de sa bonté et de sa loyauté pour consommer l'œuvre de la trahison la plus honteuse, la plus inouïe.
Chapili'e XX.
LA REVOLUTION DE NAPLKS ET LE COMTE CAVOUU — INVASION DE GARIBALDl DANS LES CALABRES.
Le comte Cavour, pendant qu'il tenait en haleine les ministres napolitains et que, par respect ou par crainte des grandes puissances, il faisait semblant d'insister pour que Garibaldi n'étendît pas au continent son mouvement insurrectionnel, préparait et organisait à Naples la révolution contre la dynastie régnante. Ses principaux agents étaient les émigrés qui, élevés à son école à Turin, s'étaient portés en foule dans la capitale du royaume des Deux-Siciles, pour mettre en pratique les leçons du grand homme d'Etat. C'étaient eux qui dirigeaient et gouvernaient à Naples l'opinion publique, eux qui rédigeaient et répandaient les journaux et les écrits annexionistes, qui donnaient cours à d'atroces calomnies contre le gouvernement et ses représentants les plus honnêtes, qui payaient de l'argent du Piémont les lazzaroni de Naples, pour les détacher de leur souverain. Ils étaient eux-mêmes sous l'action d'un comité, établi à Turin, dont avaient fait partie Poërio et Scialoia^ comité tout dévoué aux ordres du comte Cavour et d'accord avec la société de l'Unité nationale, qui avait La Farina pour président. Mais le plus puissant agent de la révolution à Naples était Liborio Romano. Après le départ de Manna
pour Turin, il avait pris en main le ministère de l'intérieur, pour abattre avec une bassesse sans pareille le roi, son maître, et. pour frayer la voie à l'invasion de Garibaldi. Liborio, par le moyen de Pouget et de Muratori, enrôlait pour la révolte les déserteurs de l'armée royale, et était résolu, si d'autres moyens n'avaient pas réussi, à se mettre à la tête de l'insurrection et à proclamer la chute des Bourbons (i). En attendant, Cavour travaillait à ce que le gouvernement qui serait formé à Naples fût composé de personnages entièrementvendus à ses idées et disposés à empêcher Garibaldi de prendre le pouvoir suprême ou de prétendre à la nomination des ministres; tant était grande la jalousie du noble comte à l'égard de l'ascendant qu'avait donné à Garibaldi le succès de ses expéditions. Ces projets de M. de Cavourfurent dénoncés à l'opinion publique par le i)fom?we?z^o de Gênes, organe de Bertani, qui manifestait l'espérance que : « Garibaldi connaîtrait facilement les trames de ce « ministre et saurait de même s'en dégager. « En résumé, tout en favorisant l'entreprise de Garibaldi et en lui envoyant pour cela des hommes, des armes et de l'argent, et en corrompant dans le royaume de Naples des officiers et des hommes d'Etat, Cavour voulait que Garibaldi se restreignît au rôle d'instrument et n'acquît pas une puissance à entraver ses plans ambitieux. Cette réserve de M. de Cavour jette un grand jour sur l'histoire qui nous occupe (2).
(1) Ces fuits et autres, qui mettent en évidence la conspiration de Liborio Romano, sont rapportés dans les lettres de Pouget et de .Xuratori, publiées par Vlndiyendente de Naples du 51 tléc. 1800.
(2) Un grand nombre de correspondances publiées dans les journaux conlirniont ce que nous avançons : V. les corresp. du 29, 30 août et du 1" sept, dans le Times. V. encore la dcpèche de Sir EUiot a lord Russell en date de Naples, 15 août 18G0.
Néanmoins, en même temps qu'il mettait à exécution ses funestes projets et qu'il travaillait activement à la ruine totale (le la dynastie légitime, Cavour j)rotestait dij)lomatiquement en faveur du roi François II, et jusqu'à la retraite du roi à Gaëte et même après qu'il s'y fût renfermé, qualitiait solennellement de violation des lois internationales et d'usurpation l'œuvre de Garibaldi; avec une politique digne d'un païen, il donnait au malheureux prince l'assurance que jamais le gouvernement sarde ne. reconnaîtrait cette œuvre, ni la déchéance de la royale maison des Bourbons (i). Et cependant à ces traîtres éhontés, à ces offenseurs de la conscience publique de l'Europe, on ose donner le titre de grands diplomates, de ministres incomparables; on ose les signaler aux ovations des masses!! Ou nous avons perdu le sens commun, ou les temps du paganisme sont revenus parmi nous. —
Le roi de Naples, malgré la bonté de son naturel, qui l'éloignait du soupçon de perfidie, ne put en cet état de choses ignorer que la trahison s'était glissée dans les soutiens de sa monarchie et jusque dans les membres de sa propre famille; il s'aperçut que si l'Europe l'avait décidément abandonné, sa dynastie courait un danger imminent de tomber (2); il s'affligeait qu'on recommençât les hostilités en Sicile pendant les négociations de paix mises sur le tapis à Paris, à Londres et à Turin.
Cependant quelque ])eu encouragé par l'attitude que prenaient les puissances vis-à-vis de l'invasion de ses do-
(1) V. la protestation du baron Winspeare, que nous publions au chap. XXVII de cet ouvrage, la circulaiic de Casella du IG sept. 1860 (au chap. XXVI) et celle du 12 nov. dans le Times. V. en outre la corresp. parisienne du Times (8 oct.)
(2) C'est ce que François 11 écrivait ii un diplomate romain qui coninumiqua la lettre au Pape. —Corresp. de Rome.
niaines de terre ferme, il faisait tous ses efforts pour empêcher récroulement de sa monarchie. Il ordonnait donc la mise en vigueur des lois constitutionnelles répressives de la presse licencieuse, il supprimait trois journaux effrontément hostiles à son gouvernement; dissolvait les comités électoraux dont le but était d'assurer l'élection des unitaires italiens; rappelait l'armée des Abruzzes et la concentrait autour de ]Nai)les; introduisait de grandes améliorations dans l'armée et dans la flotte; nommait à la direction du ministère de la marine, le commandeur Capecelaco ; effectuait de nombreux changements de personnes dans les décastres administratifs; animait de sa présence les bataillons de la garde nationale; composait sa camarilla des hommes les plus estimés, et se montrait partout plein d'activité et de courage, en inspirant des sentiments de confiance et de respect à la population napolitaine, —
La cajjilale du royaume était alors tranquille, et jusqu'au débarquement de Caribaldi l'ordre n'avait pas été troublé dans les provinces; pourtant les comités et les clubs révolutionnaires étaient en grand mouvement et déployaient une énergie fébrile. Depuis le 19 juillet, ils avaient fait distribuer à l'armée une proclamation qui exhortait les soldats à trahir leur drapeau. D'un autre côté, ils agissaient par la crainte sur le peuple pour l'empêcher d'entraver la marche de Garibaldi, conformément à la tactique suivie en Sicile, et à cet effet, ils exagéraient la puissance du condottiere et de ses compagnons et en faisaient les géants de la fable. Saisis d'éi)ouvante, les habitants de Naples fuyaient dans tous les sens : un tiers des commciçants de la rue de Toledo, craignant pour leurs propriétés, s'étaient mis sous le protectorat de (luelque puissance étrangère : tout faisait
prévoir à Naples l'imminence du débarquement de Garibaldi. On ne se trompait pas; des préparatifs de tout genre le devançaient dans la province de Messine et ne laissaient plus aucun doute sur les projets du dictateur. Dans ces terribles conjonctures, le roi de Naples ayant vu manquer, par l'opposition de Lord Russell, la mission du marquis délia Greca, et manquer aussi à Turin, par la duplicité de M. de Cavour, les négociations d'alliance que proposaient ses envoyés, fit appel au courage et à la fidélité de ses troupes et, avec les princes, ses frères, et avec le comte de Trapani, son oncle, il se mit à leur tête pour combattre la révolution et retenir le trône sur le penchant de l'abîme. Les troupes, on ne peut en disconvenir, aimaient leur prince; elles étaient en ce moment pleines d'enthousiasme et frémissaient d'indignation contre les audacieux rebelles; de sorte que la bande de Garibaldi aurait pu être battue et dispersée bien avant qu'il sût profiter des immenses approvisionnements militaires de la capitale et étendre ses opérations jusqu'aux rives du Volturne. Mais le roi de Naples aurait dû en ce moment chasser plusieurs de ses ministres, dénoncés comme traîtres par toute la presse catholique, priver du commandement tous les ofilciers suspects de trahison et s'entourer des plus fidèles; il aurait dû suspendre les formes constitutionnelles, proclamer sa dictature et suivre le conseil du comte de Chambord; peut-être alors eût-il sauvé son royaume des malheurs de cette invasion. Mais la bonté de son àuie non encore habituée à pénétrer la malice et la perversité des hommes le trompa, son inexpérience des perfides détours d'une politique sans conscience le perdit.
Garibaldi cependant hâtait avec un grand éclat, ses ap-
prêts pour l'envahissement des provinces de Naples; il recevait du Piémont, sur des navires anglais, des armes, des munitions et des canons de tout calii3re; il organisait sa milice et formait ses plans d'attaque. Il avait depuis longtemps caressé le projet d'assaillir Naples, en même temps qu'il allumait la révolution dans les États du Pape au moyen des bandes préparées à Gênes et à Castelpucci (i). Ensuite, pour ce qui regardait Naples, il avait abandonné la pensée de tenter un débarquement près de cette capitale, où il avait connu qu'un soulèvement général ne serait pas chose facile. Le succès d'ailleurs n'avait pas couronné l'audacieux coup de main tenté le 13 août à Castellamare par le Veloce, qui essaya de capturer le vaisseau royal le Monarque. Garibaldi circonscrivit donc ses expéditions aux Calabres, jusqu'à ce que la révolution eût éclaté dans toutes les provinces du royaume. Il avisa la plage qui s'étend de Torre di Cavallo au Pizzo, comme la plus favorable à un débarquement, et se proposa de tenter un coup de main pour s'emparer du fort de la Frumana qui, avec celui de Scylla, défend la route allant vers la plage du côté de Reggio. Le major Missori explora les lieux, et le 11 août Garibaldi y expédia, sous les ordres du même major, 200 hommes qui devaient donner l'assaut à ce fort : mais l'entreprise manqua, et ce détachement chercha abri sur le mont Sant, Angelo où il fut renforcé par quelques bandes de Calabrais insurgés. Une seconde expédition était projetée pour le 13, mais Garibaldi s'étant embarqué à l'improviste pour le golfe d'Orange en Sardaigne, où Bertani avait transporté de Gênes 0000 hommes, elle fut différée jusqu'à son retour. Garibaldi,
(1) V. le chap. XXIV où il est question de l'iuvasiou des Etats Romains.
après avoir inspecté i'imporlant renfort, ordonna qu'il fût transporté en Sicile et employé à la conquête de Najiles. [l en détacha mille hommes qu'il dirigea sur Taormina à bord du Torino, bateau à vapeur de Sardaigne. Le 18 il arriva lui-même dans l'ile et donna aussitôt l'ordre d'embarquer toute la brigade Bixio de la division ïûrr, qui était campée au pied de l'Etna : c'étaient 3000 hommes qui allaient, à diverses reprises, être portés sur la côte méridionale des Calabres par le Torino et par le Franklin. Le dictateur voulut cependant conduire en personne cette expédition, qui descendit près de Melitto où elle fut reçue par 300 gardes nationaux accourus pour protéger le débarquement (i).
Mais dans un second trajet le Torino, chargé de 2000 hommes, toucha un banc de sable près du cap de Spartivento, où il put déposer à terre les hom^nes et les munitions; mais tous les efforts du Franklin, pendant 6 heures, ne parvinrent pas à le remettre à flot. Sur ces entrefaites, le général Piale, qui avait alors le commandement en chef des Calabres, faisait garder la ligne de Scylia, de Bagnara, de Pizzo et de Monteleone, sans se préoccuperdece qui se passaitsur la côte méridionale; il envoyait une colonne de 1500 hommes contre les 200 Garibaldiens qui avaient débarqué et se tenaient en sécurité sur la montagne, et il ne concevait aucune inquiétude au sujet des forces qui s'avançaient pour attaquer la ville de Reggio. Les vaisseaux de croisière disparaissaient à l'heure du débarquement et ils ne se montraient que lorsque la plage avait reçu tout le corps de l'expédition avec le matériel de guerre; les mêmes vaisseaux pourtant canonnaient et fracassaient le Torino échoué et devenu inutile à
(!) V. le premier bulletin de Garlbaldi daté de Melitto.
l'expédition. Qui ne voit par là que l'invasion des Calabres, comme celle de la Sicile, devait être l'œuvre de la trahison organisée, celte fois, et dirigée parles ministres de la guerre, de la marine et de l'intérieur? Cependant les journalistes en faisaient honneur à la bravoure de Garibaldi et composaient à sa gloire un roman de prouesses dignes des anciens chevaliers; et John Russell avec les orateurs de son parti l'exaltaient en plein parlement.
A peine le héros eut-il rassemblé tout son corps d'expédition, qu'il envoya des agents dans toutes les provinces pour donner le signal de l'insurrection; rejoint ensuite par le détachement de Missori qui stationnait à Aspramonte, à 3 lieues de distance, il marcha contre Reggio. Cette ville, comme toutes les villes bâties sur la plage, s'étend plus en long qu'en large, bien qu'elle s'élargisse davantage sur les collines qui l'environnent et dominent la plage. C'est pourquoi Garibaldi partagea ses troupes en trois corps; il dirigea le premier, de quelques compagnies seulement, par la route du littoral, l'autre, sous la conduite de Bixio devait marcher vers le centre contre le pont de la Fiumara; il retint pour lui le troisième corps qui était le plus fort, afin d'assaillir la ville à droite du côté des collines. Le colonel Dumaz qui commandait cette place, laissant peu de compagnies dans la forteresse, avait pris position sur la Fiumara et aurait certainement pu s'y défendre, sans la trahison qui paralysait la résistance. En effet, au premier mouvement des Garibaldiens, les royaux se retirèrent sans combattre, abandonnant leurs positions de la droite et du centre; deux bataillons passèrent à l'ennemi (i) et l'accès dans la ville resta entiè-
(1) Cette (Jésoition fut iiniioiicée oniciellciiient au corps diplomatique pa. le ministre de Martino.
rement libre. A gauche, les troupes résistèrent un |)eu plus; mais, averties de ce qui se j)assait à la droite et au centre, elles prirent en masse le chemin de San Giovanni. Telle fut la première victoire que Garibaldi remporta dans la Calabre ultérieure; elle ne lui avait pas coûté un kilogramme de poudre; la flotte, qui aurait j)u arrêter sa marche, se contenta de tirer quelques coups pour dire qu'elle avait fait son devoir et, Garibaldi une fois dans Reggio, elle ne rinquiéta plus du tout. Le 21, l'assaut fut donné au ("ort. Après une légère résistance qui coûta quelque hommes au dictateur, la garnison arbora le drapeau blanc et capitula en abandonnant aux assaillants les immenses provisions que le fort renfermait. Elle obtint seulement de pouvoir partir avec armes et bagages (i). —
Au premier coup de canon entendu de Reggio, Cosenz exécutait, avec 90 barques, une nouvelle descente dans les Calabres et prenait possession des hauteurs de San Giovanni; quelques bataillons postés aux forts de Pizzo, furent trahis par le général Briganti et, entourés par les Garibaldiens : ils se rendirent à discrétion : de cette manière Villa-San- Giovanni tomba le 23 août entre les mains de l'ennemi. Le camp de Piale se débanda en criant à la trahison; plusieurs généraux furent désignés comme traîtres , nommément Piale, Melandez et Briganti; mais ce dernier paya pour tous : le 25 août, un des régiments de la brigade de Piale qui bivouaquait à Mileto, le mit en pièces à coups de baïonnettes, en criant au traître qui les avait vendus à trois carlins (1 fr. 25 c.) par tête. Dans un tel étal de choses quelle
(Ij Ce récit est en grande partie emprunté à la correspondance napolitaine du Times; seulement nous y avons rectifié quelques détails sur la foi de nos renseignements privés.
résistance les milices royales pouvaient-elles opposer à la marche de Garibaldi? Déconcertées parles méchants artifices de leurs chefs, une partie se dispersa, une partie se rendit de désespoir ou de connivence à Garibaldi; le reste chercha un refuge à Avellino. Ainsi disparut le camp de Monteleone et toutes les Calabres devinrent la proie des envahisseurs. En même temps la Basilicate s'insurgeait et le gouvernement de Potenza proclamait la souveraineté de Victor-Emmanuel, attaquait 400 gendarmes j)réposés à la garde ùc la ville, leur coupait la retraite et les forçait à se rendre. L'insurrection allait se propageant dans la Fouille; elle s'insinuait dans les Abruzzes et, au commencement de septembre, elle manifestait ses premiers mouvements dans la Terre de Labour, au nord de la capitale du royaume. La troupe trahie et mal conduite se débandait de toutes parts et jetait ses armes, en maudissant ses chefs et en leur jurant une trop tardive vengeance.