‹ Histoire de la révolution de 1860 en SicileChapitre 4 sur 25 · LES JÉSUITES KN SICILE AVANT LA REVOLUTION DE · texte numérisé non relu

LES JÉSUITES KN SICILE AVANT LA REVOLUTION DE

La Sicile, qui avait été la première à rappeler les Jésuites après la fatale abolition de l'Ordre en 1773, voulut être la dernière à les perdre, dans la révolution de 1848. En cette occasion, quoique sollicités par ce qui se passait dans l'Italie Continentale à spolier les Jésuites de leurs maisons, les Siciliens ne prêtèrent point l'oreille aux instances de Michel Amari, qui plaidait leur expulsion de la manière la plus indigne.

Les deux Chambres parlementaires du royaume, en consentant à ce que les Jésuites fussent dispersés, résolurent d'accorder à chacun d'eux une pension mensuelle convenable; puis, quand M. Cordova , avec ses ministériels, tenta de rendre inutile cette partie du décret, le parlement renouvela sa décision et enjoignit au ministère de payer immédiatement. Ajoutons que cette première dispersion fut tempérée et adoucie d'une façon toute spéciale par l'estime et l'affection dont les Pères reçurent maint témoignage de toutes les classes de la population. Les plus riches familles du pays s'efforçaient à l'envi d'avoir des Jésuites parmi elles pour les préposer à l'éducation de leurs

enfants et même pour le seul plaisir de les entendre. Conséquemment, le décret du 3 août 1848 contre la Compagnie de Jésus en Sicile servit beaucoup à faire connaître jusqu'à quel point les Jésuites étaient alors estimés et aimés dans toutes les parties de l'île et spécialement dans la capitale.

Après la chute de la révolution et grâce à la restauration delà famille royale, qui annula tous les actes du Parlement df Sicile, les Jésui^'^s furent libres de rentrerdans leurs maisons et d'exercer au nouveau leurs fondions. Il n'en résulta pourtant aucune altération dans les bons sentiments des Siciliens à l'égard de leur Ordre. Nous pouvons même affirmer avec certitude que depuis ce temps leur popularité ne fit que s'accroître jusqu'en 1860. Et les hommes les plus hostiles à la Compagnie, et les affiliés des sociétés secrètes perdirent l'espérance de pouvoir alors inspirer au peuple la haine et la défiance du Jésuite.

Les Pères ne laissaient pas de faire leur possible pour répondre à l'amour et aux espérances de la population. Ils aidèrent à améliorer l'enseignement public en y introduisant quelques-unes des réformes qui convenaient le mieux au progrès des lettres et des sciences, et qui répondaient le mieux aux besoins du pays. Puis, quand le prince de Satriano forma le projet de rendre l'enseignement plus efficace, plus avantageux et plus uniforme dans toute l'île, les Jésuites, dont il demanda le concours, présentèrent à la commission de l'instruction un système complet d'enseignement gradué, adapté aux progrès des temps et à la condition des différentes villes de la Sicile. Ce système, reconnu utile au pays, aurait certainement été mis en pratique dans toutes les écoles du pays, si le ministère de Naples s'était montré plus favorable au gouvernement de Filan-

gieri. Cependant les élèves externes du collège de Palerme, malgré la multitude des maisons d'éducation de cette capitale, s'élevèrent, jusqu'à l'année de la révolution, au chiffre de loOO. L'aftluence en était si grande qu'à chaque rentrée on devait, faute de place, en refuser un certain nombre qui sollicitaient vainement leur admission. Parmi ces élèves se trouvait la fleur des familles de Palerme et, on peut le dire, ceux qui faisaient la plus haute espérance de la patrie. Comme le local de leur établissement était insuffisant pour y instruire toutes les classes de la société, les Jésuites consacrèrent une somme énorme à l'appropriation du collège royal Ferdinand, qui, dès son ouverture, reçut environ une centaine de jeunes gens choisis, et qui en eût reçu bien davantage si l'exiguité de la maison n'y avait mis obstacle. Cependant les demandes des meilleures familles de la Sicile augmentant de jour en jour et les Jésuites n'y suffisant pas même avec leurs succursales de Noto et de Caltanissetta, ils résolurent de construire à Palerme un établissement de premier ordre qui, outre l'espace et la grandeur, réunît tout ce qu'il y a de mieux dans les Pensionnats de l'Italie et de l'Europe. A cette fin le P. Galvagno, alors recteur du collège Ferdinand, obtint du roi, non sans avoir eu à triompher des plus graves difficultés de la part du conseil militaire des fortifications, obtint, dis-je, la superficie de l'ancien noviciat des Jésuites de Palerme, détruit dans la révolution de 1848. Une commission d'architectes fut appelée à dresser les devis de l'imniense maison qui devait s'élever sur cet emplacement : l'entreprise fut évaluée à 750,000 francs, somme trop forte, à vrai dire, pour celte province, mais qui, malgré les lourds sacrifices qu'elle imposait, aurait certainement été consacrée au monument

projeté, si les temps ne fussent devenus pleins de troubles et de menaces.

Néanmoins les progrès merveilleux de l'enseignement et du pensionnat des Jésuites, à Palerme, déterminèrent la noble cité de Catane, à peine inférieure à Palerme pour la culture intellectuelle et pour la générosité, à confier aux mêmes Pères son magnifique collège Cutelli. Ce fut là un nouveau et éclatant témoiv'inge de l'estime publiquo dont jouissaient les Jésuites dans la Sicile. On put alors aisément reconnaître que la ville de Catane qui, jusqu'en 1848, avait prêté trop complaisamment l'oreille aux griefs articulés contre les enfants de St-Ignace, faisant preuve de la loyauté qui la distingue, renonçait à tout préjugé de ce genre, puisqu'elle les appelait à former aux bonnes mœurs et aux belles lettres la partie la plus illustre de sa population. En dépit de la secrète opposition du ministre Cassisi et d'une de ses créatures employée à la secrétairie royale de Palerme, les habitants de Catane avaient souscrit sans réserve aux conditions proposées par les Pères; et toutes les difficultés du ministre ne les avaient pas empêchés de voir enfin leurs vœux accomplis. Dès leur arrivée à Catane, les Jésuites reçurent de telles marques d'affection que jamais, croyonsnous, ils ne ])erdront le souvenir du 9 février 1859. Ce fut le jour solennel où ils remirent enfin le pied sur une terre longtemps interdite à leur zèle. Le peuple se porta en foule au-devant d'eux, et la plage tout entière se couvrit d'une masse compacte et empressée. Chacun voulait être témoin deleur débarquement. Amenés à bord sur une barque préparée à cet effet, ils furent accueillis par les autorités et par les premiers [)ersonnages du pays, qui se disputaient l'honneur de les transporter en voiture au nouveau collège Cu-

telJi. Ces démonstrations d'estime et de confiance étaient données aux Jésuites par les habitants de Catane, à la veille de la guerre de Lonibardie et de la révolution italienne.

Le nouveau collège était à peine restauré et embelli, que le nombre des élèves, qui n'était alors que de 13, tut bientôt porté à 90, tous enfants de 8 à 12 ans, choisis parmi les meillenres familles de cette province. Mais, comme bien d autres parents sollicitaient l'admission tle leurs fils, on reconnut la nécessité d'agrandir ce collège d'un nouveau corps de bâtiment, dont la révolution empêcha toutefois la construction. Cependant les habitants de Catane n'étaient pas encore satisfaits de la réparation faite aux Jésuites, tant qu'on ne leur avait pas rendu leur ancien collège et pourvu par là, d'une manière plus complète, à l'éducation et à l'enseignement littéraire de leur jeunesse. Us redoublaient donc d'instances auprès du gouvernement de Napleset on leur faisait augurer la prochaine réussite d'une démarche si bien fondée.

Après Catane, d'autres villes, comme Acireale, Caltagirone, etc., établissaient de généreuses dotations pour des collèges et des communautés à confier aux Jésuites, et ils en faisaient le sujet de nombreuses pétitions adressées au roi et ensuite à la consulte royale de Palerme, suivant les règlements civils en vigueur dans la Sicile. Le provincial des Jésuites à Palerme était à son tour accablé de demandes du même genre.

Ainsi, au commencement del860,les308 Jésuites, répandus dansl'île, ne suflîsaientplusà touteslesvillesqui réclamaient l'exercice de leurs ministères; et, jusqu'à l'explosion révolutionnaire, ils n'auraient pu souhaiter un temps plus heu-

reux et plus favorable, ni s'attendre à plus de marques d'estime et de confiance. Leurs ennemis systématiques euxmêmes, soit qu'ils fussent à leur tour convaincus de leur mérite ou de la régularité de leur conduite, soit qu'ils n'osassent pas braver le sentiment général du pays, ou gardaient le silence à l'égard des témoignages flatteurs qui leur étaient partout prodigués, ou affectaient d'y faire écho. Au reste, l'action des Jésuites ne se bornait pas à la culture morale et littéraire de la jeunesse dans les maisons d'éducation; ils se rendaient utiles à presque toutes les classes de la société, qu'ils s'efforçaient d'embrasser dans la multiplicité de leurs fonctions. Toutesleurs maisons renfermaient des congrégjations spirituelles pour les nobles, pour les ouvriers, pour les gens de la campagne et même pour les jeunes clercs. — Au moyen de missions périodiques, ils travaillaient à renouveler dans l'une ou dans l'autre partie de l'île les maximes et les sentiments du christianisme. Nous aurions de la peine à décrire les travaux et les fatigues dont le zèle apostolique leur inspirait le courage pendant les jours de carême. Dans la capitale seulement, ils donnaient plus de 70 retraites, ou séries d'exercices spirituels, à toutes les classes de la population. Leur nombre si restreint, en comparaison de l'étendue des besoins, réduisait alors quelques-uns d'entr'eux à prêcher jusqu'à cinq ou six fois par jour. 11 y en avait plusieurs qui allaient, soit à l'intérieur soit au dehors de l'île, prêcher des stations de carême. Naples, Rome, Palerme et Messine n'ont pas oublié les prédications du P. Ferrara et d'autres Jésuites siciliens, qui annoncèrent si éloquemment la parole évangélique du haut des chaires de ces villes et recueillirent une si abondante moisson dans le champ du Seigneur.

Au milieu des fonctions si importantes et si diverses qu'ils remplissaient dans l'enseignement, dans la prédication, dans la confession, etc., etc., les Jésuites, qui avaient alors quinze maisons en Sicile, ne laissaient pas d'y travailler à des livres d'utilité publique. Sans parler des ouvrages publiés par eux avant 1849, ils avaient, dans l'intervalle de 1849 à 1860, mis au jour tant d'excellents ouvrages que cela seul suffirait pour affirmer qu'ils ont bien mérité de la Sicile et acquis des droits à la reconnaissance du monde savant. Le. P. Alexis Narbone, homme érudit, s'il en fut, et auteur de tant de publications, qui l'ont fait connaître dans toute l'Italie et à l'étranger, fit paraître, pendant cette période, six gros volumes de la Bibliographie Sicilienne, qui furent suivis de douze autres volumes de VHistoire littéraire de la Sicile, immense travail que la tempête révolutionnaire le força d'interrompre (i). Le P. Joseph Romano qui, avant cette époque, avait publié en trois gros volumes la Science de l'homme intérieur et de ses rapports avec la nature et avec Dieu, ne donna pas seulement une seconde édition de cet ouvrage corrigé et refondu; mais il publia en deux volumes ses Éléments de philosophie, ouvrage qui à l'originalité joint une telle solidité de doctrine, que c'est un des livres peu nombreux où les jeunes gens peuvent a|iprofondir cette science, en nos temps d'extrême légèreté pour les études philosophiques.

(l) Il est mort le 12 Décembre 18G0, laissant en manuscrit le reste de l'ouvrage tout prêt à être publié.

Nous avons entendu, dernièrement, un étranger, connu dans le monde savant par des ouvra^'es d'une vaste érudition, s'exprimer en ces termes sur le travail du I'. Narbone : « Aucun pays ne possède une pareille encyclopédie nationale. La jalousie, innée aux Italiens, ne leur permettra pas de rendre justice à l'auteur. En deçà des Alpes son Histoire littéraire, quand clic sera connue, excitera l'admiration. *

A la même époque furent imprimés les deux volumes qui contiennent V Arithmétique et l'Algèbre, du P. Guillaume Turner, un des mathématiciens les plus renommés de l'Italie, connu déjà antérieurement par son cours de Géométrie et enlevé à la science avant d'avoir eu le temps de mettre la dernière main à ses excellents travaux de mathématiques et de calcul. A ces ouvrages considérables, on pourrait ajouter les beaux Mémoires scientifiques de numismatique et d'histoire naturelle, publiés par les PP. Romano et Libassi, sans compter les nombreux cours, dictés dans les écoles et adoptés pour l'enseignement des collèges de la Sicile, cours de grammaire latine, grecque et française, cours de belles-lettres et de poésie, d'histoire naturelle et de géographie, etc., sans compter non plus, maint ouvrage réimprimé , annoté ou traduit , bon nombre d'anthologies destinées à l'enseignement de plusieurs langues, des cours complets d'instruction religieuse, quantités d'opuscules de piété et de dévotion, etc. J'observerai seulement que, lorsqu'on ne connaissait pas encore dans les collèges d'Italie des cours d'histoire universelle, écrits par des auteurs italiens, et qu'ainsi l'on mettait entre les mains de la jeunesse, de méchantes traductions d'ouvrages historiques, édités en France ou en Allemagne, les Jésuites de Sicile se livrèrent, dès 4850, à la publication de cours d'histoire universelle, italiens d'origine et de style. D'autres livres, et peut-être de plus longue haleine, étaient en voie de préparation dans les maisons des Pères de cette province ; mais les fureurs de la révolution ne leur permirent pas de mener l'œuvre à bonne fin.

Ayant touché superficiellement la question des travaux apostoliques et littéraires où se sont distingués les Jésuites

de Sicile, nous ne voulons pas oublier de dire deux mots de leurs revenus. Les déceptions de 1848, n'ont pas empêché de faire courir toute sorte de bruits à cet égard, et l'on n'a pas ménagé les allusions aux richesses fabuleuses et aux fonds immenses qu'auraient possédés les Pères de cette île. Or, M. l'avocat Calvi, auteur non suspect de partialité en leur faveur, démontre clairement dans son Histoire de la révolution de 1848, en Sicile, que les revenus des Jésuites ne suffisaient pas alors aux dépenses de l'administration de leurs biens et au paiement de la modique pension de 34 sols, par jour, que le parlement de Sicile avait allouée aux Jésuites dispersés. Il ne restait rien, ajoute Calvi, pour maintenir tant d'établissements que la Compagnie avait possédés dans l'île. L'aveu est précieux à recueillir et il est fondé en raison : Car les revenus annuels des Jésuites dans l'île, déduction faite des charges ordinaires, n'allaient pas au-delà de 187,500 francs qui, divisés entre 308 personnes, ne donnaient à chaque Père qu'un peu plus de 600 francs, somme inférieure à ce que pourrait gagner un artisan j)ar un travail manuel. De cette somme même il fallait retrancher les frais d'administration et les dépenses exigées par l'entretien des collèges, des écoles, des bibliothèques, des cabinets de physique, etc. indépendamment de toutes les aumônes faites par les Pères à tant de pauvres et s'élevant, cha<iue année, à plusieurs milliers de francs. Et cependant, au moyen d'une gestion économique, de la frugalité dans les repas et de la modestie dans les vêtements que comporte l'état religieux, les Jésuites de Sicile, dans le seul espace de dix années, à partir de 49, sont jiarvenus, sans grever leur communauté d'une obole, non-seulement à trouver l'argent des réparations et des

embellissements qu'ils y faisaient, mais à construire plusieurs nouvelles maisons, surtout des maisons de campagne pour la villégiature de leurs élèves pendant l'automne. C'est de ce fait que les gens mal-intentionnés ou non initiés aux règles d'économie domestique, ont conclu à l'immense richesse des Pères Jésuites de Sicile, et pourtant leurs revenus, tout compte fait, ne dépassaient pas ceux de plusieurs ordres religieux de l'Ile. La nouvelle administration de leurs biens aura-t-elle d'aussi heureux résultats?

Avant de clore le chapitre relatif aux Jésuites siciliens, nous devons dire quelques mots des rapports qu'ils ont eus, pendant les dix dernières années, avec le gouvernement de Naples. Ce gouvernement, par le rappel des Jésuites de l'île, en 1850, avait accompli un acte que lui imposaient la logique et la justice; on aurait tort de voir dans cette mesure un signe de prédilection particulière. Dès que l'autorité légitime annulait tous les actes du parlement de Sicile, les Jésuites rentraient de plein droit en possession de leurs biens et de leurs maisons, et ils n'avaient pas besoin d'un nouveau décret pour récupérer ce qu'ils n'avaient jamais perdu aux yeux du gouvernement de Ferdinand. Du reste, le roi de Naples, aussi bien que ses ministres, regardait la Compagnie comme un Ordre actif, laborieux, tout appliqué à des ministères d'utilité publique, zélé pour les progrès de la morale chrétienne, respectueux envers l'autorité de son gouvernement, comme il l'était envers l'autorité républicaine aux États-Unis ou l'autorité constitutionnelle en Belgique. Le roi de Naples se garda bien de molester les Jésuites et, souvent, il les favorisa des marques de sa bienveillance.

Cependant, quelques articles publiés par la Civiltà cattolica, journal écrit depuis dix ans par les Jésuites italiens, et dévoué au Saint-Siège, avaient commencé à jeter un peu d'ombrage dans l'esprit du roi de Naples et à lui faire soupçonner que, pour le moins les rédacteurs de cette publication, étaient sympathiques à certains principes de la révolution italienne, qui, propagés dans ses Etats, pourraient mettre la monarchie en danger. La police de Naples se crut aussi malmenée par des articles de la Civiltà et surtout par les révélations insérées, en 1854, dans des Mémoires de cette revue, sur les intrigues que cette police avait employées à Naples, dans le but de nuire à la prospérité du journal, et sur les sentiments que le roi avait laissé paraître en certaine occasion au sujet de sa police. Celle-ci excita donc contre les Pères la plus vive persécution, et usa de tous les moyens pour les perdre dans l'esprit du monarque; elle lui représenta que son autorité courrait les plus graves dangers si on laissait libre cours aux doctrines de cette feuille périodique, doctrines qui étaient celles de l'Ordre tout entier; qu'il était donc urgent de détruire l'influence exercée par les Jésuites dans les diverses parties du royaume, de leur enlever la direction du grand séminaire de Naples, de les surveiller, de les resserrer dans le cercle de leur action, de les forcer à se déclarer d'une manière absolue en faveur de la forme de son gouvernement et, s'ils refusaient, de s'en débarrasser. Tels étaient les conseils que donnaient au prince courroucé les traîtres de la dynastie bourbonnienne. Leurs suggestions furent malheureusement exécutées en partie envers les Jésuites de Naples. On dispersa le séminaire clérical que les évèques leur avaient confié; on fit souscrire de

force au Provincial et aux Pères de cette capitale, la protestation la plus ridicule et la moins grammaticale qu'un agent de police eût pu rédiger en pareille circonstance; on soumit à un redoublement de surveillance et les fonctions de leur ministère et leurs communautés; on multiplia les obstacles et les entraves à la liberté de leur enseignement; on mit à l'index de la police, outre les volumes de la Civiltà, quelques-uns des cours de Droit naturel, des PP. Taparelli et Liberatore; on fit reconduire trois Pères à la frontière, comme suspects" au gouvernement, et on tint l'Ordre entier sous le coup de la menace d'une expulsion qui semblait d'heure en heure imminente et probable. Les Jésuites de Sicile devaient être enveloppés dans l'orage qui éclatait contre les leurs à Naples; mais, grâce au bon sens et à la droiture de MM. les commandeurs Maniscalco et Celesti et de M^"" Planeta, président de la commission d'instruction publique, ils échappèrent à cette persécution. Le ministère sicilien avait cependant reçu communication des mesures, prises à Naples, et il était enjoint au président de l'instruction publique de surveiller avec soin leur enseignement.

Même après que, dans la suite, la colère du monarque se fut calmée et que son esprit eut perdu de l'aigreur qui l'avait animé contre les Jésuites, la police de Naples ne renonça pas à la pensée de l'entretenir dans des soupçons continuels sur le compte de leur ordre et de leurs maximes. Les Jésuites, à qui était commis le soin des prisons, étaient parvenus, avec le concours de la bienfaisante sollicitude du commandeur Murena, alors ministre des finances et des travaux publics, à faire de ces prisons tant calomniées, un sujet d'admiration pour les

visiteurs impartiaux (i). Or la police souffrait avec peine de les voir contrôler vigoureusement le pouvoir absolu qu'elle avait exercé autrefois dans cette partie de ses attributions. A force d'artifices, elle contraignit les Pères à se décharger du service de la prison des condamnés politiques, en les menaçant, en cas de refus, d'obtenir un ordre du roi. Les intrigues contre les Jésuites ne s'arrêtèrent pas en si bon chemin. Lorsque le roi Ferdinand publia les concessions, rappelées plus haut, en faveur de la liberté ecclésiastique et accorda aux évoques de Naples la faculté de rouvrir le séminaire provincial de la capitale, on remarqua, dans la crainte peut-être que cet établissement ne fût confié de nouveau à ses anciens supérieurs, qu'il réserva au gouvernement l'approbation des maîtres que les évêques y voudraient préposer à la direction et à l'enseignement des

(1) Il y a troisans, M. Gariiier, après avoir tout vu et examiné, fit la description des prisons de Naples dans une série d'arlicles publiés par la Gazette de Lyon. Les impostures des journaux révolutioimaires sur ce point sont vraiment rebutantes. Par bonheur, bon nombre d'étrangers de tout pays ont, dans ces dernières années, visité ces prisons, surtout de Naples et d'Aversa et jusqu'aux bagnes de Procida, et quelques-uns d'entre eux, ayant pu s'assurer de i/mt comment le travail y est organisé et par quelles attentions l'on a pourvu a la culture morale des prisonniers, n'ont pu s'empêcher de dire: « Est-il possible que Sir Gladstone ait accumulé tant de calom- « nies? » Que ?i dans le vieux château de S' Elme, il se trouve des espèces de tanières et nous dirons même des sépultures \ivantes destinées à servir de prisons, nous feront remarquer: I" que ces lieux de captivité remontent à une époque où l'on ne faisait pas mieux, 2» qu'elles ne servaient point de prisons ordinaires pour les délits communs ou politiques, 5° qu'on trouve de pareils tombeauj partout cl jusque dans ÏEtat modèle du Piémont, et que de jdus ce très-libéral royaume y ensevelit souvent A'ardenis patriotes, sans parler des prêtres et des religieux qui ne lui plaisent pas. Zambiaiichi nous a appris que les prisons du Piémont sont les plus mauvaises de l'Italie; le gouvernemenl piémonfais le sait et ne s'en inquiète pas autant que de faire aboyer contre les prisons de Rome et de Naples. « J know, ainsi parla Zambianchi a un anglais qui le visitait, tlie prisons in the Pope's dominions. During I8i8, i had good opportmiily of examinaling ail the prisons at Rome uken my parly was in power. J soiight to know something of Italian prisons: and, sir, belive me the very worst are the prisonsofthe kiiitj ofSardiuia. Conni Cavour knows tliis too, etc. » V. la correspondance de Gênes du 21 novemb. 1860 dans le Tablct, 8 décemb.

jeunes clercs. Plus d'une fois aussi, l'influence de la police éloigna des collèges des Jésuites de Naples quelque enfant de grande famille : nous tenons de la bouche même du prince Sicilien X... qu'ayant placé un jeune homme de naissance dans leur pensionnat de Naples, il en fut blâmé par un haut fonctionnaire de cette cité, qui lui dit en propres termes « Je ne m'occuperai en aucune façon de votre pro- « tégé, parce que les Jésuites ne jouissent ])as de la conte fiance du gouvernement. »

Ces faits, et d'autres semblables, étaient assez connus en Sicile, pour que les ennemis des Jésuites eussent renoncé à l'espérance de les montrer au peuple comme les auxiliaires de la police et les soutiens du gouvernement des Bourbons. C'est ainsi pourtant qu'avec son autorité de dictateur, Garibaldi s'exprima sur leur compte; une accusation de sa part aurait, pensa-t-il, plus de poids pour éîayer la calomnie, que l'évidence des faits, pour la démasquer et la détruire. La persuasion contraire était cependant générale. En faut-il d'autre preuve que la confiance illimitée qu'ils inspiraient aux prisonniers et surtout aux prisonniers politiques? Plusieurs des Pères leur prodiguaient les offices les plus charitables, employaient toute leur sollicitude à les pourvoir du nécessaire, les consolaient par leur conversation et allégeaient par tous les moyens possibles le fardeau de la captivité. On a observé que, jusqu'aux premiers jours de l'année 1860, la conduite des prisonniers politiques resta absolument la même à l'égard des Jésuites : on a même observé que la multitude des prisonniers politiques qui, dans le cours de 1859, furent envoyés à Palerme de tous les points de l'île et surtout de Messine, tout en prenant à lâche de cacher à la police des intentions qui pouvaient les compro-

mettre, n'en faisaient point mystère dans leurs rapports avec les Pères. Bien plus, pendant leur incarcération et après, ils leur confièrent ouvertement, sous la foi du secret, quel était le but de leur révolution et à quel terme trèsrapproché elle éclaterait; ils leur révélèrent encore mainte circonstance que l'événement vérifia dans la suite. Quelques-uns d'entre eux, issus des plus nobles familles, reconnaissants de toutes les preuves d'attachement qu'ils avaient reçues des Pères, s'empressèrent, aussitôt rendus à la liberté, et avant de retourner dans leur patrie, de venir les remercier, leur assurer qu'ils publieraient partout leur bienfaisante sollicitude et leur charité m.ême, et que, s'ils avaient une part (luelconque au prochain gouvernement de la révolution, ils feraient tout pour empêcher leur dispersion, et tâcheraient, en tous cas, de la leur rendre plus douce et plus supportable.

Nous en avons dit assez pour montrer de quel degré d'estime et de confiance les Jésuites jouissaient en Sicile jusqu'au moment de l'arrivée de Garibaldi; le dictateur luimême ne put dissimuler sa surprise de voir leur ordre si avant dans les bonnes grâces des Siciliens.

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