Chapitre IV
PREMIERS SYMPTOMES DE LA RÉVOLUTION ET COMMENCEMENT DU RÉGNE DE FRANÇOIS 11.
La cause de l'indépendance italienne qui avait formé durant tant de siècles, (quoiqu'en des circonstances et par des moyens tout différents), le but detant d'effortsetd'agitations, n'était pas tombée en oubli après la défaite de Novare et l'abdication de Charles-Albert. Cette grande question fut de nouveau agitée en 1856, dans les conférences de Paris, et soutenue par l'influence duGouvernementanglais, que Lord Clarendon y représentait. Or la France assumait alors la mission de coopérer avec le cabinet de St James à la paci- (ication de l'Italie, en proposant des réformes libérales qu'il entendait faire accepter par les souverains de la Péninsule. Mais le courageux refus opposé par le roi Ferdinand aux propositions de la France et de l'Angleterre, donnait lieu à la rupture diplomali(]ue de ces deux puissances avec le royaume de Naples et au rappel de leurs ambassadeurs respectifs. D'un autre côté, le projet de réformes semblables soumis au St Père, pour ce qui concernait l'administration de ses Etats, devenait comme la pierre d'attente de la guerre qui éclata peu après contre l'Autriche et le principe de l'extension que prit la révolution en Italie. Et en effet,
l'Autriche invitée à appuyer de son autorité les réformes proposées par la France aux Etats de l'Eglise, exigeaittelles modilications qui ne satisfaisaient point le gouvernement français. Ensuite, le peu de disposition qu'elle montrait à abdiquer l'influence exercée par elle, depuis des siècles, sur les destinées de l'Italie et à mettre à néant les traités secrets conclus de longue date avec plusieurs des Princes de la Péninsule, excitnit d'une part la jalousie de la France, qui n'avait pas encore oublié les projets d'Henri IV, réveillait, de l'autre, les colères non encore apaisées dans le royaume de Sardaigne, et fournissait un prétexte aux Piémonlais, pour faire des armements et mettre en feu les populations italiennes.
En attendant, les paroles adressées par l'Empereur Napoléon à l'ambassadeur d'Autriche à la réception du 1°' Janvier 1859, malgré les explications postérieures du journal officiel, faisaient connaître à l'Europe l'imminence delà lutte etdonnaient le signaldes armements gigantesques danstous les Etats de l'Europe. Vainement l'Empereur des Français déclarait-il au Sénat que VEinpire est la paix; qu'il n'y avait entre son gouvernement et celui de l'Autriche qu'une légère différence de principes; que l'état anormal de l'Italie avait mis en émoi la diplomatie, mais n'était pas une raison suffisante pour s'attendre à une guerre; personne ne douta plus des prochaines hostilités, surtout après la publication de la brochure intitulée Napoléon III et l'Italie, qui fut attribuée à l'inspiration de l'Empereur et regardée comme une déclaration insérée au Moniteur. Cette brochure exposait les torts de l'Autriche envers l'Italie et la France, et mettait en relief les bonnes intentions de cette dernière puissance, relativement à la liberté de la Péninsule et à sa nationalité,
qui avait été préparée par le premier Napoléon; elle ajoutait qu'il ne serait possible de rendre à l'Italie sa nationalité qu'au moyend'une confédération; elle indiquait enfin, comme le grand obstacle à la réalisation de cette idée, la position que l'Autriche avait prise en Italie avec sa politique, et insinuait la nécessité d'une guerre. On y donnait pourtant à espérer que la diplomatie parviendrait à faire, à la veille d'une grande lutte, ce qu'elle ferait le lendemain de la victoire.
Un sentiment, très-répandu en Europe, était que l'empereur Napoléon, qui avait fait refleurir en France les biens de la paix, n'aurait pas rouvert le champ des combats, en faveur de l'indépendance italienne, s'il n'y avait pas été forcé par le poignard des conspirateurs. Voilà pourquoi, disait-on, le Moniteur avait publié le fameux testament de l'assassin Orsini, et pourquoi le gouvernement français avait laissé librement circuler en France un numéro de VUnione de Turin, qui affirmait sans détour, au nom de la secte Mazzinienne, que VEmpereur Napoléon, exécuteur des dernières volontés d'Orsini, devrait en observer les serments et que s'il tardait à le faire, les homhes ou les poignards accompliraient leur mission (i).
Provisoirement un pacte était conclu entre la France et le roi de Sardaigne, en même temps que leprinceNapoléon demandait la main de la princesse Clotilde de Savoie. Mais les cabinets d'Europe ne souffraient pas volontiers qu'il s'allumât entre deux grandes puissances une guerre meurtrière, dont la diplomatie ne pouvait mesurer les conséquences. La Russie proposait donc un congrès où devrait être réglée la question italienne. L'Autriche acceptait le
(1) V. à ce sujet l'article du Rambler du mois de juillet 18S9, p. 247.
principe du congrès, sous la condition que les puissances désarmeraient. A la proposition de désarmement qui lui fut faite, le Piémont répondit par la demande de prendre une part active au congrès. La France déclaraitdansle Moniteur du 19 Avril, qu'elle amènerait le Piémont à désarmer, moyennant la promesse (pie tous les Etats de l'Italie seraient représentés au congrès européen. Mais à cette proposition le jeune emj)ereurd'Autriche sentit bouillonner en son cœur une indignation dont il ne fut pas maître, et ayant fait avancer 80,000 hommes sur le Tessin, il envoya au roi de Piémont un ultimatum qui, en cas de refus , devrait être suivi d'une déclaration de guerre, après trois jours. La médiation qu'offrit l'Angleterre ne put arrêter le mouvement des Autrichiens et, le 27 Avril, le général Giulay passa le Tessin à la tête de 120,000 hommes. Le ministère Derby, rebelle aux instances que lui faisait le gouvernement français, pour l'entraîner avec lui dans la guerre de l'indépendance, répondit d'une manière conforme aux vœux de la nation anglaise et se renferma dans une neutralité armée. Cependant battu au vote, provoqué le 11 Juin, par une majorité libérale de 12 voix, il dut se retirer devant un nouveau ministère. Lord Palmerston et lord John Russel devinrent les chefs du cabinet anglais, mais ne purent adopter publiquement une politique autre que celle de la neutralité proposée par lord Derby. La Russie parut incliner vers l'alliance franco-sarde , sans vouloir néanmoins contracter aucun engagement. La Prusse et l'Allemagne s'armèrent, afin de surveiller le cours des événements. L'Autriche demeura donc seule sur le champ de bataille contre la Sardaigne et la France, qui fit marcher 130,000 hommes au secours du Piémont.
Le roi Ferdinand avait pressenti l'orage redoutable qui allait se déchaîner sur le sol italien et ravager ensuite ses propres états. La police d'Angleterre et de France l'avait déjà averti d'un grand soulèvement organisé depuis le mois de Décembre dans la capitale du royaume, soulèvement qui serait protégé et soutenu par un débarquement d'émigrés; le gouvernement sicilien l'avait également averti de l'élan que le cri de guerre donnerait à la révolution de l'île ; et la révolte de Toscane, suivie de la fuite du Grand-Duc, avait été pour lui un présage suffisant de ce qui menaçait sa propre autorité. Il employa donc tous ses soins à augmenter le nombre de ses troupes, en appelant sous les armes une nouvelle réserve de 30,000 hommes; il mit aussi en grande activité les arsenaux du royaume ; il arma la flotte en guerre et se tint prêt pour les événements, tout en ayant déclaré aux puissances belligérantes qu'il observerait la plus stricte neutralité. C'est pourquoi il refusa d'accorder à la France les trois ports qu'elle lui demandait, l'un en Sicile, et les deux autres sur le continent, et il protesta de ne vouloir les céder que sous le coup d'une violence ouverte ; il enjoignit pourtant aux provinces de Naples et de Sicile de ne mettre aucun obstacle d'aucune sorte à ceux qui demanderaient des passe-ports pour coopérer à la guerre d'Italie. Sa conduite en ces difficiles conjonctures eût été assurément toute différente de vigueur et de précautions pour la conservation de son royaume, si une infirmité mortelle et un principe de désorganisation n'avaient complètement abattu ses forces et détruit toute son énergie. Le mal l'avait frappé à Bari, où il s'était transporté pour aller recevoir la princesse de Bavière, qui venait à Naples, en qualité d'épouse du duc de Calabre, l'héritier de la cou-
ronne. Il s'était assez bien remis pour pouvoir voyager jusques àCaserte, et l'on espéra d'abord que la maladie céderait à des remèdes énergiques, mais ce fut en vain; le mal s'aggrava rapidement et le conduisit en peu de jours à la dernière extrémité. A ce moment solennel, il voulut recommander son fils aîné aux conseils du prince Filangieri, qu'il manda à Caserte; puis, muni de tous les sacrements de l'Eglise, il expira le 22 Mai, deux jours après que la bataille de Montebello avait inaugurélesvictoires des alliés en Italie. L'histoire, si elle n'approuve pas toutes les maximes gouvernementales dont se prévalut le roi Ferdinand, devra certainement admirer la vigueur de cesouverain» qui sut se maintenir pendant 30 ans sur un trône miné parla révolution et ébranlé parla diplomatie.
Le jour suivant, François II fut salué roi de Naples et de Sicile et reçut de ses troupes le serment de fidélité. Une petite manifestation en faveur du prince Louis, comte de Trapani, frère cadet du nouveau roi, eut lieu vers celte même date à Bari, à Reggio et à Foggia ; à Naples, un membre de la haute police voulut exciter un mouvement semblable. Même en Sicile, ce faible parti, dont on n'a jamais bien connu l'origine, avait quelque ramification et y propageait des bruits calomnieux sur l'impuissance physique et morale de François II, et sur la nécessité de faire monter au trône le second fds du roi défunt. Quoi qu'il en soit, le jjeuple napolitain qui voyait dans l'aîné des princes do sang le fils de la reine sainte et italienne, ferma l'oreille à ces insinuations et se prononça hautement pour François. Ce jeune prince avait hérité des mérites et des vertus de sa mère; d'un naturel aimable et doux, de mœurs irréprochables, son cœur était affectueux et sensible aux maux d'au-
trui. Il n'était encore qu'un enfant lorsqu'un jour, profondément ému à la vue d'un pauvre et ne trouvant pas dans sa bourse une monnaie quelconque à lui donner, il lui offrit son propre carrosse et ses chevaux. Tels étaient les principes et les sentiments qu'il avait puisés dès son basâge dans cette divine religion, où l'avaient élevé les soins des deux pieux généraux Spina et Ferrari, que sa mère lui avait laissés pour gouverneurs. Mais les vertus et la piété chrétienne ne l'avaient pas empêché de nourrir dans les exercices militaires le courage et la grandeur d'âme dont il a donné des preuves si éclatantes à Capoue et à Gaète.
La France et l'Angleterre voiilurent immédiatement rétablir avec le nouveau prince leurs relations diplomatiques et lui envoyèrent leurs {)lénipotentiaires à Naples. Ses peuples, en le voyant sur le trône, espérèrent de lui des améliorations et des réformes administratives, et tel était son caractère et son amour du bien que, si la révolution ne su fût mise en travers de sa volonté, il aurait [)leinement satisfait les désirs de ses sujets et inauguré pour son royaume une ère de prospérité et de paix. Mais le malheureux monanjue était appelé à s'asseoir sur un trône chancelant et placé au bord d'un précipice. — A peine ceint du diadème royal, il adressait à ses peuples la proclamation suivante :
« Par le triste événement de la mort de notre auguste et « bien-aimé père Ferdinand II, le Très-Haut nous appelle « à occuper le trône de nos ancêtres. En adorant profondé- « ment ses impénétrables desseins, nous le prions avec « confiance de daigner, dans sa miséricorde, nous prêter « son appui spécial et son inaltérable assistance, afin que « nous puissions remplir les nouveaux devoirs qu'il nous M impose, devoirs d'autant plus graves et plus difficiles
RÉVOLUT. DE SICILE. T. I. 3
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« pour nous, que nous succédons à un grand et pieux mo- « narque, dont les héroïques vertus et le mérite sublime « ne seront jamais assez loués. Si cependant le Tout-Puis- « sant nous vient en aide, comme nous l'espérons, nous « serons capables de maintenir et de développer le respect « qui est dû à notre sainte religion, l'observance des lois, « larigoureuse et impartiale administration de la justice, « la prospérité du royaume et le bonheur de nos bien-aimés fc sujets... »
La proclamation confirmait ensuite provisoirement toutes les autorités dans rexercice de leurs fonctions. Ecrite le jour même où expirait le roi Ferdinand, elle ne pouvait être que la notification du nouveau règne et il ne fallait pas s'attendre à y trouver exposé dans toutes ses parties le système de la politique future du jeune roi. Il devait cependant suffire aux amis de l'ordre et de la prospérité publique que François II promît de faire respecter la religion, observer les lois, rendre impartialement la justice et fonder le bien général sur les bases qui servent de soutien et d'appui au bonheur des nations. Toutes les institutions libérales, à les bien considérer, ne sont que des moyens pour assurer l'accomplissement de ces grandes lois que les gouvernants ne doivent jamais perdre de vue; hors de là, ils ne sont que des instruments de liceiice et de despotisme. François II indiquait dans sa proclamation le but suprême vers lequel tout prince doit diriger sa sollicitude, mais sans déterminer les moyens nécessaires et opportuns pour y atteindre. — Le choix de ces moyens devait être le fruit de mûres réflexions et se régler sur la profonde connaissance des besoins du peuple et du siècle, et il n'était alors qu'à peine monté sur le trône. Mais le parti révolutionnaire italien et
étranger qui avait pour unique mission de dénaturer ses pensées et ses intentions, ne vit dans celte proclamation, ou feignit de n'y voir, qu'une adresse monacale, rédigée dans un couvent, et il s'étudia de plus en plus à envenimer les esprits et à les pousser à la révolte.
Néanmoins la majorité des Siciliens n'avaient pas encore perdu la confiance qu'ils avaient mise en leur nouveau Souverain. Dans toutes les parties de l'ile se formèrent des commissions qui devaient venir le féliciter de son heureux avènement et lui demander des grâces. Et même le nombre de ces commissions alla nttoujours croissant par la prétention que chaque ville et même chaque village manifestait de lui envoyer sa députation,le nouveau Roi, tout en exprimant la plus vive reconnaissance pour l'affection de ses sujets, n'accorda (ju'aux chefs-lieux de district la faculté de députer à Naples une commission officielle. En cette circonstance la douceur, l'affabilité et la bonté avec laquelle François II accueillit les représentants de la Sicile et leur montra combien il prenait à cœur les intérêts de l'île et la satisfaction de ses besoins légitimes, ne pouvait qu'inspirer au peuple de l'estime et de la confiance {)Our le jeune monarque. Il avait même donné l'ordre d'accorder dans les audiences ordinaires la préférence aux Siciliens et aux Calabrais, et il les recevait, nous le répétons, avec tous les témoignages d'unesincère affection etd'une vivesollicitude. Il n'épargnait rien non plus pour que prompte justice leur fût rendue et il veillait à la juste réparation de leurs griefs. Du reste François II, malgré les difficultés de la situation, n'avait pas tardé à ouvrir les yeux sur les réformes qui seraient de nature à contribuer au bonheur de ses peuples. C'est pourquoi, aussitôt couronné roi, il appela le comman-
oli
deur Maniscalco et voulut se faire rendre compte de l'état réel de la Sicile. La réponse du commandeur fut que la Sicile était divisée en deux partis : l'un, qui était celui du plus grand nombre, voulait des réformes et il fallait lesatisfaire; l'autre, qui était celui des agitateurs systématiques, voulait la ruine de la monarchie et on ne pourrait lui répondre que par la force.
Le nouveau Souverain se proposant donc d'inaugurer l'époque des réformes utiles et modérées, ne s'était pas contenté d'établir un conseil spécial de trois hommes de mérite et d'expérience dans la diplomatie, comme étaient les princes Filangieri, Cassaro et le duc Serra Capriola; le 10 juinil nomma le même prince Filangieri à la présidence d'un nouveau ministère et à la réorganisation de l'Etat, en même temps qu'il éloignait du ministère de la Sicile M. Cassisi et lui substituait l'excellent chevalierCumbo. Mais, pour procéder avec réserve et à propos, il fallait rétablir dans un meilleur mode d'organisation la hiérarchie des employés publics et l'armée, qui sont comme les deux colonnes sur lesquelles roule l'administration de l'Etat. Ce fut à celte œuvre que Filangieri appliqua tous ses soins, conformément aux désirs du jeune roi. Le cours des événements en Italie exigeait d'ailleurs que l'armée napolitaine fût mise sur le pied de guerre. On donna donc leur retraite à tous les oftîciers de l'armée que leur âge avait rendus incapables d'un service actif; il en résulta de nombreuses promotions pour des hommes plus jeunes et plus instruits; on encouragea les enrôlements de volontaires qui de toutes les classes de la population, et on Sicile et dans le royaume de Naples, accoururent d'eux-mêmes sous la bannière du roi et relevèrent ainsi la profession militaire aux yeux de la nation. On
accorda également un repos honorable aux employés déjà fatigués du long exercice de leurs fonctions, et on les remplaça par des personnes plus énergi(|ues et plus aptes au travail. Les tribunaux et les ministères publics furent réorganisés, le mérite obtint une plus large part, de plus grands avantages furent alloués aux charges importantes et de nouvelles places servirent à contenter une multitude d'aspiîîiiits. Le terrain ;iinsi préparé, le nouveau ministère aurait certainement, avtc prudence et circonspection, mis la main aux sages réformes que les temps conseillaient; mais la révolution se glissait sur ses pas, pour fermer la voie aux réformes et pour rendre chaquejour plus odieusela monarchie des Bourbons.
La révolution veillait dans les rangs de l'armée piémontaise et dans les volontaires de Garibaldi, et comptant sur l'appui des armes de la France, elle marchait à l'accomplissement final de ses desseins. Les victoires remportées à Palestro et à Turbigo, et, dans de plus grandes proportions, à Magenta et à Marignan, avaient fait tomber le Milanais au pouvoir des alliés et leur avaient laissé libre le passage de l'Adda et de l'Oglio jusqu'aux bords du Mincio. Les Autrichiens se retiraient de partout : ils abandonnaient les forteresses de Plaisance, de Pizzighettone et de Lodi; ils abandonnaient en outre Ancône, Bologne et Ferrare et se concentraient dans le fameux (juadrilatère. La révolution encouragée par d'aussi beaux succès, s'élança alors vigoureusement dans les Romagnes, dans la Toscane, dans les duchés de Modène et de Parme et couvrit d'éléments incendiaires les États de Naples et de Sicile. Dans cette dernière contrée, depuis le commencement de la guerre de la Lombardie, le parti révolutionnaire avait manifesté la plus
grande vigueur et l'audace la plus déterminée. La vigilance de la police et l'arrestation de plusieurs émissaires ne suffirent pas à comprimer son ardeur; l'agitation ne faisait que s'accroître, en s'étendant de Palerme et de Messine, comme centres principaux, et en se ramifiant^, dans toutes les parties de l'île. Les plus exaltés voulaient sans retard courir aux armes et faire appel aux populations aigries. On s'arrêta cependant à la résolution d'attendre l'issue de la guerre d'Jtaiie, et on se contenta pour lors d'une démonstration publique.
A l'occasion de la bataille de Magenta, le comité révolutionnaire secret ordonna des illuminations publiques pour fêler l'entrée des alliés à Milan. Mais les familles privées ne lépondirent pas à celte prescription, et parmi les maisons servant de local à des sociétés, une seule réussit à jïlacer quelques lampions sur la rue, parce que la police s'y opposait. Le directeur Maniscalco fit même fermer pendant quelques semaines les établissements publics qui avaient tenté d'illuminer, au mépris des ordonnances qu'il leur avait communiquées. Ce fut là une des raisons pour lesquelles il se prépara une plus forte démonstration contre le gouvernement de Sicile. Dans la soirée du % au o juillet, la rue de Tolède à Palerme, depuis le palais des finances jusqu'à la place de Bologne, fut encombrée d'une foule immense. Maniscalco s'y était rendu en personne pour adresser des paroles conciliantes au peuple et l'amener tout doucement à se retirer, mais il fut accueilli par des sifflets et des injures et menacé de quelque chose de pis. Un pareil outrage infligé à l'autorité d'un représentant du gouvernement ne pouvait ni ne devait rester impuni. Le directeur revenant sur ses pas donna l'ordre aux chasseurs qui
stationnaient sur la place de Bologne de marcher, la baïonnette en avant et de forcer le peuple à évacuer la rue de Tolède. H courut donner le même ordre au corps de Suisses qui se trouvait au palais des Finances. Il n'en fallut pas davantage pour qu'avant tout usage de la force le rassemblement se dissipât, en menaçant toutefois de renouveler le lendemain une démonstration plus nombreuse et armée. Mais le jour suivaT^t, après quelques arrestations et grâce aux patrouilles qui parcoururent la rue de Tolède, il ne s'y passa rien qui mît en péril la tranquillité publique. Le directeur Maniscalco réussit de cette manière à comprimer l'audace révolutionnaire, qui s'était manifestée cette fois par de graves atteintes à l'ordre et à l'autorité. Les injures dont avait été l'objet le haut fonctionnaire, (]ui recommandait à la police le calme et la douceur dans ses procédés, demandaient cependant une réparation, et le gouvernement de Naples aurait été blâmable s'il avait négligé les moyens de l'obtenir, — C'est notre réponse à ceux qui ont tant crié contre l'emprisonnement de quelques habitants de Palerme qui furent reconnus coupables en cette occasion. Sans vouloir nous prononcer ici sur la cause qu'ils défendaient alors, nous soutenons qu'un outrage public et scandaleux infligé au suprême magistrat de la justice, mérite en tout temps et en tout lieu, et quel que soit le rang des coupables, une satisfaction, un châtiment. Le directeur Maniscalco n'en adopta pas moins, en cette circonstance, des tempéraments d'une telle douceur que la réparation dut paraître facile et le châtiment léger. De nobles jeunes gens furent, à la vérité, conduits en prison; mais chacun sait que la liberté de leurs mouvements ne fut pas du tout circonscrite à la cellule et à l'étroit espace qui leur avaient
été assignés : chacun sait que durant les quelques jours de leur détention ils pouvaient, depuis le matin jusqu'à une heure avancée de la nuit, passer leur temps dans la grande cour de la prison même et festoyer à l'aise avec leurs parents et amis. — Cet emprisonnement ne ressembla pas, on en conviendra, à celui auquel le très-libéral comte de Cavour condamna, il n'y a pas encore une année, le R. P. Sapetti ainsi que trois autres Pères de la Compagnie de Jésus et l»lLisiLurs excellents prêtres ou religieux d'autres Ordres, bien qu'ils n'eussent insulté à l'autorité d'aucun fonctionnaire, et tout exempte de culpabilité que fût leur conduite. Le tribunal de Turin se vit forcé d'en convenir. Mais on pardonnera tout, même les actes du plus atroce despotisme, au comte de Cavour, parce qu'il fut un ennemi déclaré de la Papauté et de l'Eglise, et l'indulgence au contraire n'existe pas pour les représentants de l'autorité des Bourbons, quelque conformes (;u'aient été leurs actions aux prescriptions du code de la justice et de la conscience.
Palerme ne fut pas seule alors à entrer dans la voie des démonstrations publiques; d'autres villes de l'ile suivirent cet exemple et Messine en particulier n'épargna pas l'éclat et le bruit à l'occasion des quelques bâtiments de la marine Sarde qui relâchèrent dans le port. Vivats et bravos, guirlandes de fleurs, bannières déployées, tout fut mis en œuvre ])Our démontrer aux officiers piémontais quels étaient les sentiments de ce peuple relativement à la guerre de Lombardie. Une adresse fut rédigée, et couverte de plusieurs centaines de signatures. Remise à l'amiral, elle lui témoignait hautement de la volonté qu'avaient les hal)itants de Messine de s'insurger au nom de la liberté contre le gouvernement Napolitain... « Que le Piémont leur envoyât, y
disait-on, des armes et des chefs; ils accourraient en foule au cri de guerre sous le drapeau italien. » L'amiral Sarde répondait le 24 juin, à celte adresse, par une proclamation dans laquelle, dépassant les limites de la discipline militaire, il s'exprimait ainsi : « Habitants de Messine, l'accueil plein « d'enthousiasme' et de cordialité que nous avons reçu hier « de vous en mettant le pied sur le sol Sicilien, nous a « comblé le cœur de joie, de reconnaissance et d'orgueil, à « nousquiapparteiionsà la famille italienne dont Victor-Em- « manuel, qui en est le chef, revendique maintenant les « droits, en se mettant à la tète de l'armée de l'Italie, comme « le premier soldat de son indépendance. Ces témoignages a n'étaient certes pas nécessaires pour nous convaincre de « votre attachement à notre chère et commune patrie, et de « votre sympathie pour la glorieuse maison de Savoie, qui « vous compte déjà pour ses enfants de cœur et de pensée. « Habitants de Messine, souvenons-nous de la parole pro- « noncée par Napoléon 111, quand, a[)rès la glorieuse « bataille de Magenta et à son entrée dans la ville « de Milan, en compagnie du courageux Victor-Emma- « nuel, il a dit : « Aujourd'hui soyez tous soldats. » Ayons « ces mots toujours présents à la pensée; ils sont sortis de « la bouche du vengeur des droits des peuples et du Sauce veur des nations. Siciliens, vos devoirs, comme soldats « Italiens, sont |)our le moment la tran(|uillité, la pru- « dence, l'ordre, l'union, la sagesse. L'heuie n'est pas « encore venue pour vous de marcher contre l'ennemi « commun et contre ceux qui le soutiennent. Mais cette heure « ne tardera pas à sonner, et nous sommes certains de vous « voir alors courir sous la bannière du roi galant-homme (i). » (1) Y. les journaux piémoniais et le Tablet du 9 juillet 1839,
L'amiral Sarde pouvait-il énoncer plus clairement son intention d'encourager la révolution et l'annexion de la Sicile au royaume piémontais. Faut-il s'étonner, après cela, que le parti révolutionnaire de l'île, se fortifiant des bonnes grâces d'un gouvernement dont la puissance grandissait en Italie, osât dès lors marcher le front haut, le regard audacieux et en venir jusqu'à faire briller le poignard de l'assassinat aux regards de son souverain légitime? Noslecteurs vont voir en effet de quelle manière la révolution s'exprimait dans une adresse envoyée pendant le mois de juin au roi François II : « Sire, dans ce moment solennel où les « cœurs de vingt-un millions d'hommes palpitent d'espèce rance et de joie pour la résurrection de notre commune « patrie, c'est à vous, jeune monanjue, que s'adressent les « paroles des Napolitains. Les trônes de la péninsule sont « sur le point de passera l'état de souvenirs; plusieurs « sont déjà tombés pour ne plus se relever. Le vôtre trem- « ble sous vos pieds. Mais il lui reste un appui, non plus « dans le despote abhorré du Nord, mais dans nos vœux c( qui sont plus forts que des milliers de Croates. Le réta- « blissement de la constitution, jurée aux pieds des autels « du Dieu de la vengeance par votre père défunt, est la seule « planche de salut qui s'offre à vous au milieu des flots « orageux du sang de nos frères. Fermerez-vous l'oreille à ce la grande voix de votre peuple? Malheur aux rois qui ce dorment sur leurs canons! Quand une idée est générale, (c quand elle est devenue dominante, elle se rit de la mice traille, et méprise les baïonnettes du despotisme, lesc( quelles se retournent contre ceux qui les mettent en c( mouvement, Raiipelez-vous l'histoire de votre dynastie. « Le poignard de la patrie frappa Henri IV, Louis XVI, le
« duc de Berri, Philippe d'Orléans, le due de Parme et « votre père. La semence des Ravaillac et des Milano serait- « elle inféconde? Que ces tristesangures s'éloignent de vous; « 7nais combien de fois ils sont devenus des fuils historiques ? « La constitution remise en vigueur; un ministère qui ne « soit plus de diverses couleurs, immoral, oppressif; une « police vigilante, mais non tyranni(jue et despotique; une « a^mée nationale vigoureuse et i>atriotique; tels sont les « moyens infaillibles d'affermir votre dynastie... » Le factum révolutionnaire poursuivait en rappelant au roi qu'il a dans les veines du sang de Savoie, (jue soii père vécut onze années d'exil et d'angoisses, ([ue le sang des innocents appelle la vengeance céleste sur sa tête, (|ue le monde applaudit au vainqueur de Sébastopol et de Magenta, et il conclut en ces termes : « la seule pensée que nous sommes « Italiens nous fera venger les outrages de notre patrie et « laver nos blessures dans le sang des traîtres. Considérez « et agissez » (i). Ainsi, c'était par la menace d'un régicide qu'on espérait obtenir du nouveau roi une constitution libérale en faveur du peuple ! « En vérité, observe à ce propos le journal le Globe, dans un état où l'on ose écrire une pareille proclamation, la corruption doit être à son comble. Mais d'une telle corruption verra-t-on jamais surgir des hommes libres et des citoyens indépendants? »
Le roi François II, malgré les insultes et les menaces, continua à mettre la main aux réformes (jui convenaient à ses peuples. Il avait l'intention de déléguer aussitôt en Sicile un prince de sang royal; mais il n'avait pu décider son oncle Louis II comte d'Aquila, à prendre la lieutenance
(1) V, Le Tablet 1. c. et des journaux du Piémont qui ont reproduit cette pièce.
de l'île : lorsque ensuite le ministre Cumbo, usant de tous les moyens de persuasion, parvint à obtenir le consentement du prince, le jeune roi en fut ravi et, pour témoigner à son oncle la joie sincère qu'il en éprouvait, il alla de sa personne lui porter ses félicitations et lui témoigner son contentement. Mais, comme le prince Louis se disposait à partir, la révolution lit l'impossible pour entraver ce projet qui aurait apaisé les colères du peuple Sicilien : fausses nouvelles, bruits alarmants de révolte dans l'île, démonstrations, menaces; tout fut mis en usage pour empêcher ce départ. Le but de la révolution n'avait rien de commun en effet avec les réformes et les concessions tempérées par l'autorité du Souverain. La révolution était radicalement opposée à la dynastie des Bourbons et au pouvoir de tous les princes de la péninsule. Le cours des événements que nous exposerons dans les chapitres suivants, et que nous avons encore sous les yeux, établit clairement celte vérité et met dans tout son jour le vrai caractère de la révolution Sicilienne.