‹ Histoire de la révolution de 1860 en SicileChapitre 7 sur 25 · Chapitre VI · texte numérisé non relu

Chapitre VI

CARACTÈRE POLITIQUE DE LA RÉVOLUTION ITALIENNE. — LE ROYAUME DE NAPLES ENTRE LA DIPLOMATIE ET l'INSURRECTION. — NOUVELLE PHASE DE LA RÉVOLUTION EN ITALIE.

La fusion italienne avait été, sans nul doute, un des principaux objets que s'étaient proposé les Carbonari en Italie. Depuis que Maghella, ayant gagné l'estime de Joachim Murât, fut substitué par lui à Salicati dans le ministère de la police et devint le Fouché de Naples, les loges qu'il inaugura et multiplia dans la péninsule avec leur million d'affiliés, proclamèrent dans leurs mystérieux conciliabules la destruction de tous les gouvernements de l'Italie et la fusion de tous ses Etats en une seule république libre et indépendante. C'est à quoi tendait la révolution tentée depuis 1817 à 1820 et surtout en 1830 (i). Cette sanguinaire fédération de sectaires aspirait à dominer dans quelque Etat de la péninsule, pour en faire le foyer d'un système général d'insurrection (2). Joseph Mazzini, en fondant la Jeune Italie

(1) V. les Mémoires de Mariotti sur les Carbonari. — V. aussi le rapport présenté le 8 oct. 1828 par l'avocat Liggieri à la Cour de Rome sur la cause des Carbonari et publié par ordre de ce gouvernement. On en trouve plusieurs extraits dans l'ouvrage de John Murray : Memoirs of the secret societies of the south of Italy. London

(2) Ce sont les expressions de Mariotti dans ses mémoires, qui lui échappèreiii des mains au détriment de sa secte, dont il découvrait ainsi les nombreux mystères.

RÉVOLUT. DE SICILE. T. I. i

n'eut pas même le mérite de l'invention, ayant copié les principes et les maximes des Carbonari ou plutôt ayant continué la même secte. S'il en simplifia les cérémonies d'affiliation, il en conserva toutes les maximes subversives et sanguinaires (i).

Or, le premier article de la Jeune Italie est celui-ci « La « Société est constituée pour détruire complètement tous les (.< gouvernements de lapéninsuleet pourformerunseul Etat « sousie régime républicain (2). » Mazzinine déclara pas seulement la guerre aux gouvernements absolus, mais aussi bien à ceux qui étaient constitutionnels, et dont il affirme au 2"^ article, que les vices sont encore plus grands que dans les monarchies non tempérées. Mais avec l'hypocrisie, qui fut dans tous les temps particulière aux hommes de cette tnMupe, etsuivantles instructions du Carbonarisme, lui et ses agents poussèrent partout à des réformes libérales et à l'établissement de régimes constitutionnels sous l'autorité de leurs souverains légitimes; c'était pour lui, comme pour ses devanciers, un premier acheminement à la destriiciion des monarchies. « Laissez, écrivait-il de Paris en octobre 1846, « laissez le pape entrer dans la voie des réformes par prince cipe ou par nécessité; laissez le roi de Piémont le suivre « par ambition de la couronne d'Italie, le duc de Toscane c( par inclination et par esprit d'imitation, le roi de Nnples « par force... Associez même le clergé à ce travail; les ce réformes sont le vestibule obligé du temple de l'égalité; ce sans le vestibule le sanctuaire restera fermé. » Ai si les réformes que les chefs du mouvement réclamèrent si fort en Italie étaient pour eux le plus puissant instrument de la

(1) y. Italy, Past and Présent v. Il, p. 18.

(2) V. le Monde. 17 Mai 18(i0.

démagogie la plus effrénée. Le poignard des républicains devait ensuite frapper les soutiens des constitutions libéralement octroyées par les princes; les parlements devaient se transformer en assemblées constituantes, où l'on proclamerait la déchéance du roi et du pontife, et l'armée Sarde devait être immolée à la fureur des Autrichiens, puisqu'il fallut que Ramorino, par ordre du chef de la démagogie, se portât sur Gênes pour y proclamer la république. Le même Mazzini, en 1831, dans une lettre à Charles Albert, comme en 1848, tout en se déclarant républicain, était allé jusqu'à offrir la couronne d'Italie à la maison de Savoie (i).

Telle est l'histoire de 1848, qui montra aux plus aveugles où aboutiraient les constitutions d'Italie, et comment le roi et le pontife acclamés si haut dans les mascarades de la révolution, verraient bientôt le toile du crucifiement succéder à l'hosanna du triomphe.

Toutefois, avant 1848, et plus encore après cette époque, le parti de la révolution avait compris que sans l'épée d'un prince, il serait impossible de tenter un mouvement contre la puissance Autrichienne; c'était là un des articles fondamentaux de la régénération de l'Italie. 11 se mit par conséquent à flatter l'ambition traditionnelle de la chevaleresque maison de Savoie et fit espérer à ses princes la couronne de toute la péninsule. Ce projet de fonder l'Italie sous le sceptre de la Sardaigne se révéla jusque dans un écrit de Gioberti, qui cependant avait tant travaillé à répandre le système de la confédération Italienne.

Cette idée monarchico-unitaire commença, après 1840, à gagner du terrain; elle acquit de nombreux partisans et

(1) V. r/7Hes25 junv. 1861. — Corrcsp. do l'Flalie septentrionale.

vit chaque jour accroître son influence, surtout depuis qu'ayant été adoptée et encouragée elle forma la devise de ce très-libéral Gouvernement (i). Le parti des unitaires se composa de deux grandes fractions; la première, de ceux qui tenaient pour la monarchie constitutionnelle de Savoie et avaient à leur tête le comte de Cavour; la seconde, de ceux qui aspiraient à la création d'une république d'Italie et qui demeurèrent sous la direction de Mazzini. Le comte de Cavour s'apercevait bien qu'en dépit de l'accroissement de forces qu'avait pris le parti sarde, les Mazziniens susciteraient de graves difficultés à l'accomplissement de ses desseins; il désirait donc les gagnera sa politique, laquelle ne différait de la leur que par la forme gouvernementale à donner à l'Italie unifiée. H essaya d'une réconciliation et en 1856 il envoya au célèbre agitateur une commission secrète de députés turinais, qu'il avait chargés de lui offrir un traité d'alliance. Mais le chef de la Jeune Italie dédaigna toute transaction avec le comte de Cavour et ne voulut souscrire à aucune de ses vues (2). Il poursuivit cependant ses menées républicaines; soutenu par Ratazzi, il tenta d'allumer le feu de la révolte à Gènes et à Livourne, et par l'intermédiaire de Pisacane et de Bentivegna, dans le royaume des Deux-Siciles.Mais cette fois encore il manqua son coup et y perdit sa peine et son argent. — Après ces

(1) Le cri cmblématii|uc de Vive Verdi, qui voulait dire: vive Victor-Emmanuel Roi d Italie, devint alors un cri favori dans la péninsule. Le ministère de Turin, surtout après la guerre de Lombardie, prétendait introduire le titre de roi d'Italie dans tous les actes du roi de l'iéraont.

(2) Mazzini lui-même révéla ces faits par la presse, qui menaçait M. de Cavour, an cas oii il les révoquerait en doute, de donner les noms des députés que certains égards conseillaient de ne pas livrer à la publicité Mais le comte de Cavour, malgré les interpellations directes et les défis de YArmonia, observa le plus profond silence, confirmant ainsi la réalité des assertions de Mazzini.

tentatives avortées, les Mazziniens se rapprochèrent chaque jour davantage du parti sarde; ce fut Garibaldi qui les conquit à la cause de l'unification italienne, en servant comme de trait d'union entre les deux partis et en proposant aux uns comme aux autres son programme d'insurrection. Mazzini avait certainement confiance en Garibaldi qui avait été à Rome un des plus vigoureux défenseurs de sa dictature et des pins chauds partisans do ses idées: il voyait en lui le grand et aventureux champion de ses j)rincipes sur Vunité et la régénération de l'Italie, dont il passait (à tort) pour l'inventeur. Il se flattait toutefois, comme on le devine à ses proclamations, que la nouvelle forme de Gouvernement qui serait donnée à l'Italie réunie servirait aisément de « vestibule au temple de l'égalité républicaine. » C'est pourquoi, lorsque Garibaldi invita tous les Italiens à souscrire pour l'achat d'un million de fusils, Mazzini lui adressa deux cents francs de sa bourse avec la lettre suivante : « J'envoie « 200 francs, comme contribution aux fonds du général « Garibaldi, persuadé qu'il y aura le même empressement ce à souscrire chez tous ceux qui partagent ma foi politique. « Le nom de Garibaldi m'est un sûr garant que ces armes « ne seront pas seulement employées à la défense de la « Cattolica et du Mincio. La sainte unité de notre patrie, à « laquelle est contraire toute idée qui n'embrasse pas l'ita- « lie entière depuis les cîmes du Tyrol jusqu'à la mer de « Sicile, est un article de foi qui nous est commun à lui et a à nous. Ces armes serviront donc notre cause. Il est « cependant essentiel qu'en se hâtant de prendre part à « cette souscription, les Italiens déploient une résolution « virile et se séparent enfin de cette classe méprisable de « lâches optimistes, qui se promettent liberté et nationalité

« de conférences hypothétiques entre Souverains étran- « gers (i). « Joseph Mazzini. »

On voit par cette lettre que Mazzini faisait cause commune avec Garibaldi et approuvait ses allures; et voilà pourquoi il poussait les siens à lui prêter leur concours. Cette solidarité de projets et d'efforts a été mise dans tout son jour par un important document publié naguère dans le Morjiing Star. Je veux parler des statuts d'une société politique non secrète établie par Mazzini à Naples et répandue dans toute l'Italie, société qui a son ministère, ses finances et son journal officiel sous le titre : Vltalie et le j)euple. Or, à l'article l'^'" de ces statuts, Mazzini dit expressément : « L'association de VUnité nationale a pour but « d'arriver à l'unité nationale en contribuant de toutes ses cf forcesàla pratique et à l'entière réalisation du programme « du général Garibaldi, qui est l'unité de la nation avec vc Rome pour centre » (2). L'article 10 consacre un paragraphe à recommander l'œuvre de l'unité conformément au iwogramme de Garibaldi. 11 était donc naturel que M. Ashurst, secrétaire du comité garibaldien à Londres, écrivant à Garibaldi, l'appelât l'heureux cbampion de l'idée de Mazzini, et manifestât l'espoir que sa valeur et son activité réaliseraient ces grands principes (3).

De leur côté les représentants du parti sarde aspiraient à se mettre en accord direct avec le puissant chef de la Jeune Italie et à contracter avec lui une alliance de pensées

(1) Les journaux italiens et étrangers ont publii^ cette lettre au mois d'octobre

(2) V. Mornvig Star du 12décenib. 1860; le Monde du 10 déccnib. etc.

(3) « Honest and thinking men hâve reiognised the fact thaï Mazzini is the foun- « der of the great modcrn Ilalian idea, the Unity of Italy, of which you are the great « successful champion. » Voyez celte lettre dans le Times au 21 novemb. 1860.

et d'intérêts. Silvestrelli et les autres membres du comité sarde à Rome, chassés des Etals pontificaux, s'efforcèrent d'entrer dans les bonnes grâces de Mazzini. Le marquis llicasoli le lit prier par Dolfi de vouloir bien venir lui accorder une entrevue, dans le temps qu'il demeurait à Florence; mais n'ayant pu y réussir, il lui transmit l'assurance de la sincère estime qu'il professait pour sa personne (,, Farini obtint davaiiia^c pendant ?a dictature à Modène. Conlivlent et représentant de la pojitique de Cavour, Farini avait manifesté la plus vive admiration pour ce chef démagogue, en disant de lui qu'il ne l'avait jamais trouvé aussi grand qu'alors (2). Par l'intermédiaire de Nicolas Fabrizzi, il entama avec lui des négociations d'alliance, et le superbe agitateur promit de marcher avec le gouvernement de Piémont, à condition qu'on lui permettrait d'envahir les Etats pontificaux. L'accord eut lieu sur cette base et Farini fut transporté de joie d'avoir gagné au parti de l'insurrection un homme dont l'influence pourrait lui être si utile (5). De cette façon la cause du ministère Sarde se liait à celle de Mazzini. Mazzini mettait l'organisation de sa société dans les bras du Piémont, et le Piémont, d'autre part, s'appuyait du concours de Mazzini pour la réalisation de ses plans (4). En fautil une preuve manifeste? qu'on relise la lettre adressée par Mazzini à Victor-Emmanuel, le 22 septembre. Cette lettre,

{\) V. l'ouvrage déjà cité du colonel Pianciani, p. 26.

(2) Pianciani, p. 17.

(3) Id. iS.

(4) Conesp. du 22 oct. à \Union. — Pianciani, p. 153 nous apprend que Farini voulait tenir cachée l'entente de Mazzini avec le gouvernement piémontais. Il en faisait ainsi la prière à Pianciani lui-même: a Engagez les journaux qui sont eu lylation avec Mazzini à continuer leur opposition contre nous. »

ainsi qu'une autre, restée secrète, ce fut Brofferio qui la remit au roi de Turin, suivant les révélations de Brofiferio même dans son récent ouvrage intitulé Ro7ne et Venise.

Le roi lut avec plaisir les deux lettres; il dit à Brofferio qu'il y avait du vrai dans leur contenu; qu'envoyer Garibaldi en Sicile ne serait rien ; mais qu'il serait difficile de Vy maintenir : le roi lui ordonna ensuite d'assurer à Mazzini (\\xil avait lu ses lettres avec plaisir et apprécié ses bonnes intentions. Enfin, à la demande faite par Brofferio de pouvoir conférer avec Mazzini à Verbanella, dans le canton du Tessin, pour établir les bases de la paix entre la république et la monarchie, le roi répondit : « pourvu que Vavocat fiscal « ne le sache pas. »

Mais Mazzini, avant cette entrevue, adressa à Brofferio une longue lettre qu'il faut lire à l'appendice de ce chapitre. Elle est importante en ce qu'elle nous fait clairement connaître les desseins de la révolution (i).

Dans sa lettre au roi, Mazzini, après avoir parlé un peu de sa {)ersonne, en prodiguant modestement les louanges les plus menteuses, reprochait non moins modestement au Souverain d'avoir cherché l'appui des troupes étrangères et de s'être laissé conduire par des ministres de médiocre habileté « lesquels ne peuvent comprendre, dit-il, pas plus ce que leur roi, que la vie du peuple Italien est dans l'unité « et à Rome son centre... Trente-six millions d'hommes, « continue Mazzini, accourraient autour de leur roi, s'il osait « proclamer l'unité italienne. » Il ajoute que le roi n'a besoin pour cela que du concours des Italiens; que la paix de Villafranca est une insulte et un fardeau ignominieux

(1) V. le Monde àn'ii janvier 1860.

placé sur ses épaules. A propos de quoi il dit : « Vous ces- « sâtes en ce moment d'être notre maître et vous devîntes « le vassal de la France impériale : avant de répondre aux « Italiens, vous vous êtes engagé à chercher vos inspira- « lions à Paris : Sire, au nom de l'honneur et de l'orgueil « Italiens, rompez ce pacte odieux. Ne craignez-vous pas « que l'histoire dise de vous : il traliqua de l'enthousiasme « des Italiens pour élargir ses domaines? » Mazzini exhorte ensuite le roi à se dégager de la foule des pygmées, conseillers de couardise; il lui promet une armée et l'insurrection de tous les peuples d'Italie. Il conclut en disant que peu importe ^\ dans la nouvelle Italie le roi est mi président à vie de la république italienne ou son roi; quil lui faut oublier pour quelque temps d'être roi et devenir le premier citoyen et Vapôtre armé de la nation. « Président ou roi, Dieu bénira « la nation pour laquelle vous avez osé et comhattji.-^^y-rûr-. La lettre de Mazzini met en parfaite évidence/l^#ey^ite-^J^

de l'agitateur et les sentiments du républicainVXIe^i^jî;4^i^v\^. il affectait de soutenir le drapeau Piémontais et de n devant le peuj)le sa foi républicaine. « Écrivons, disait-il « dans sa proclamation aux Siciliens, avant l'invasion de V Garibaldi, écrivons sur nos étendards : Annexion. Avant « d'être républicain, j'étais unitaire; il me semblait que la « république seule pourrait mener à l'unité : Ainsi je fais « le sacrifice d'idées anciennes à un ancien principe. » Or les événements qui se précipitent actuellement en Italie démontrent clairement que le sacrifice de Mazzini et de ses partisans n'était que temporaire et qu'ils ne devaient respecter le nom de Victor-Emmanuel qu'autant qu'ils juge- Ci) Cette lettre fut iraprifiiéccn octob. 1859 dans tous les journaux, excepté, remarquait le correspondant de ÏUnion, dans la presse officielle du Gouvernement.

raient ce nom nécessaire à raccomplissement de leurs projets. — Est-ce qu'en effet, dans sa lettre à Brofferio, Mazzini ne se prononce pas suffisamment dans ce sens, quand il expose ses sentiments républicains et qu'il trace sa future ligne de conduite à partir des derniers jours de 1859? Et cependant les Mazziniens de Naples déclaraient, dans le mois de décembre dernier, par la bouche de Boni, de Saffi, de Nicotera et de Libertini, qu'ils désapprouvaient le cri de : Vive la république ! non pas qu'elle ne fût l'objet du plus ardent désir de leur âme, mais parce que pour le quart d'heure un tel cri serait dangereux, en fractionnant la volonté populaire et en donnant occasion aux ennemis de l'unité italienne de retarder l'achèvement de la tâche que la nation s'était imposée en face de Rome et de Venise (i). En résumé, ce fut la fédération de ces deux partis qui donna sa puissance à l'insurrection de la Péninsule.

Garibaldi cependant s'élant mis à la tête du mouvement d'opération de toute l'Italie Méridionale, organisait dans les Romagnes le corps de ses volontaires; il recueillait des armes et de l'argent; il adressait des proclamations incendiaires aux Suisses du Pape et aux troupes de Naples (2); il encourageait les uns et les autres au parjure et allait jusqu'à annoncer à ses soldats que l'heure était venue de tomber sur les ennemis. Son plan était de tenter un débarquement à Ancône, pour y déterminer l'insurrection, de déboucher ensuite dans les marches et de se jeter dans le royaume de Naples. Aussi bien, grâce au concours des agents et émissaires Piémontais, ainsi que du jtarti Mazzinicn, tout était préparé à Naples et en Sicile

(1) V. le Monde du iG déc. 18G0. •

(2) V. VVnivers du 29octob. 1859.

pour l'explosion de la révolte (i). On y avait mis en circulation des portraits d'Agésilas Milano; une souscription en faveur de Garibaldi y obtenail de nombreuses signatures; des journaux et des manifestes y étaient imprimés secrètement dans le but d'échauffer l'imagination du peuple; une adresse envoyée aux autorités municipales, au nom du comité de Palerme, d'accord avec celui de Naples, leur enjoignait de se tenir prêtes au mouvement qui allait éclater, et de prendre, aussitôt après, le gouvernement de la ville, en exhortant la population à imiter les vertus patriotiques des Modenais,des Toscans cl des Bolonais. Plusieurs lettres étaient en même temps expédiées deNaples en Sicile, et de Palerme dans toutes les parties de la péninsule, lettres où l'on disait que le renversement de la dynastie des Bourbons et la proclamation de Victor-Emmanuel pour roi, formaient la profession de foi de l'insurrection tout à fait imminente: «nous ne craignons rien des troupes, » disaient ces manifestes; « les troupes sont avec nous. » Ce fait était vrai, parce que la révolution, artificieuse, avait commencé à enlever au roi de Naples tous les moyens de résistance, avant de l'abattre définitivement.

En effet, depuis le mois de Juillet, un esprit d'insubordination et de révolte s'était révélé dans le corps des Suisses, dont la fidélité envers les Bourbons ne s'était jamais démentie. Le gouvernement Napolitain se voyait contraint d'en libérer du service près de 3000 et de les renvoyer dans leur patrie. Or toutes les correspondances de Naples, et une surtout, qui fut insérée dans le journal des Débats, mirent hors de doute la coopération d'une main secrète à ce mouvement et la j^articipation du Piémont à ces premiers

(1) V. la lettre de Mazzini aux Appendices.

symptômes d'action (i). Au mois d'Octobre, des marques d'indiscipline se produisaient dans l'armée des frontières commandée par le général Pianelli, et le bruit courut, non sans apparence de vérité, que les officiers de cette armée pactisaient avec Garibaldi. Ce qu'il y a de certain, c'est que des officiers de ce régiment nous ont assuré, avant de marcher vers les frontières, qu'un grand nombredes leursnese battraient pas contre les volontaires deGaribaldi. On savait également à Paris et à Londres que chaque ville des Etats du roi de Naples avait son noyau d'insurgés et que l'armée elle-même en comptait jusqu'à deux cents parmi les officiers (2). Les faits survenus depuis n'ont que trop confirmé la réalité de tous ces bruits. Le parti révolutionnaire ne s'était pas endormi et un grand nombre de généraux et d'officiers avaient écouté ses propositions.

Après avoir ainsi privé l'armée napolitaine de son corps le plus sûr et le plus redoutable, et l'avoir réduite à l'impuissance par la défection, la révolution se persuadait qu'en mettant la Sicile en mouvement, tandis que Garibaldi se jetterait dans les Abruzzes, elle aurait presque assuré le succès de son plan. Tout avait donc été disposé au mois d'Octobre 1859 pour effectuer un mouvement armé des campagnes sur la ville de Palerme, afin que la révolte allumée dans la capitale i)ùt se propager aisément dans l'île tout entière. Trois bandes considérables devaient tomber sur Palerme, l'une du pays des Colli, l'autre du Parce, la troisième de laBagheria. Mais le direcleurManiscalco pénétra cette conspiration et déployant, on cette occasion, l'activité la plus extraordinaire, il empêcha les deux premières

(1) Débals du 23 aoùl 1859. — Univers du 24 août 18t)9.

(2) Conesp. de Paris au !\'ord du 17 mars 18G0.

bandes de se rejoindre; puis, avec les seules forces des gardes nationales et de la police, il battit la troisième qui avait tenté un mouvement sur la Bagheria et la dispersa complètement. Le directeur s'apercevait cependant que cette victoire n'était pas définitive, que les forces de la révolution avaient pris trop de vigueur pour qu'un éclat ne fût pas inévitable. Le parti de l'insurrection comprenait de son côté que Maniscalco serait un tel obstacle à ses projets qu'il réussirait difficilement à en triompher : de là l'horrible résolution prise dans ses conciliabules de s'en débarrasser par le poignard; un journal Suisse en donnait la nouvelle anticipée. En effet, le il novembre, comme le directeur entrait dans la Cathédrale de Palernie, avec sa jeune épouse et ses deux petits enfants, un sicaire de la secte impie lui enfonçait un poignard sous l'épaule et s'enfuyait. La blessure heureusement ne fut pas mortelle; mais, avant même d'en être guéri, Maniscalco recevait un billet anonyme portant ces mois: « (]ue s\ par malheu7'\e premier coup avait « manqué, le second ne manquerait pas. » Celte menace de meurtre n'ébranla point le courage du généreuxdirecteur; il n'en devint ni traître ni lâche. Fallait-il un plus grand crime pour le désigner à toutes les attaques de la révolution?

Telle était la situation de Naples et de la Sicile, quand les ambassadeurs de France proposèrent au roi François II un régime libéral représentatif et la confédération Italienne établie à Villafranca et à Zurich. Ce jeune souverain avait, depuis le mois de juillet, (comme on peut le voir par toutes les correspondances de cette date) fait annoncer à la Cour de Vienne qu'il ne voyait aucune raison, pour refuser d'entrer, comme membre, dans une confédération nationale : il répondait plus ouvertement

encore aux représentants de la France qu'il concourrait volontiers à la formation d'une ligue Italienne, à condition toutefois (ju'elle serait fondée sur des bases solides; qu'elle garantirait l'ordre public et affranchirait l'Italie de la propagande et des attentats de la révolution. François Il se montra moins docile au projet d'un gouvernement constitutionnel, bien qu'il eût promis toute réforme de nature à améliorer chaque partie de l'administration civile. Ces déterminations de la cour de Naples ne pouvaient en apparence convenir au parti révolutionnaire, et ce fut pour lui néanmoins l'occasion d'une joie immense, il s'en applaudit comme d'une victoire signalée. Les Mazziniens et les Piémonlais nous ont affirmé sans détour, qu'ils avaient tremblé plusieurs jours d'appréhension que le jeune monarque ne cédât aux instances du ministre plénipotentiaire Brénier et plus tard du général Roguet, envoyé extraordinaire de l'Empereur des Français. Quelques personnages, plus initiés aux machinations du parti, ont révélé que des sommes importantes sont venues alors de Turin récompenser un membre influent de la cour Napolitaine, de ce qu'il avait contribué à maintenir le roi dans la négative au sujet d'une constitution. Tout cela nous fait croire qu'il eût été prélt^rable d'accéder en ce moment aux bons otiîces de la France, de rétablir l'ancienne constitution de Sicile et de remettre en vigueur, à Naples, celle de 1848; c'était du moins alors un moment plus opportun pour faire des concessions, que la terrible époque du mois de juin, quand la révolution était triomphante. Le gouvernement aurait eu alors une force suflisante pour comprimer le parti du désordre, et il aurait eu de meilleures raisons pour le faire. Un parlement convoqué sous l'in-

fluence d'un Souverain qui n'avait encore essuyé aucune défaite et qui commandait une armée de itJO mille hommes, n'aurait certainement pas été annexioniste ni composé de gens hostiles à la couronne; peut-être la monarchie des Bourbons aurait-elle pu, au contraire, recevoir un appui de la représentation nationale, qui n'aurait point pactisé pour la yerte de son indépendance territoriale.

Nous devons pourtant l'avouer; bien des motifs se présentent en justification de la conduite que tint le ministère de Naples avec son souverain. Celui-ci acceptait d'une part la confédération italienne qui, fondée sur l'ordre et la justice, eût rendu d'immenses services à l'Italie. Mais la constitution, quoique conseillée parla France, lui était imposée en ce moment par un parti qui, non content de plaider cette cause avec le poignard complice de l'émeute, avait juré sa ruine totale et la fusion de ses Etats dans le royaume italico-piémontais. Évidemment ce parti ne voulait des réformes et des constitutions que pour s'acheminer plus vite à son but antipatriotique. La masse du peuple, il est vrai, aurait bénéficié des concessions demandées; mais, les radicaux plus familiarisés avec le désordre et malheureusement plus audacieux que les honnêtes gens, auraient crié victoire et des concessions du roi auraient conclu à sa faiblesse. S'estiniant plus forts en proportion de ce qu'ils obtenaient, ils auraient osé davantage, et des fleurs mêmes off'ertes au généreux monarque par la reconnaissance du grand nombre, ils eussent tressé la couronne funèbre du tombeau de la monarchie. Le roi de Naples et son ministère avaient la profonde conviction, manifestée en d'autres temps par le fameux Castlereagh (i), que celui-là ne mérite pas le nom (1) Capefigue. Les diplomates européens. Milan 184-4, p. 2-i9.

d'homme d'Etat qui ne sait pas comprimer les mouvements révolutionnaires de son pays; parce que les concessions ne doivent se faire qu'aux peuples qui, pour conjurer leurs gouvernants de faire droit à de légitimes griefs, n'en continuent pas moins de marcher dans les voies de l'ordre et du devoir. Qui pourrait blâmer le roi de Naples d'avoir adopté en pareil cas la même politique qu'avait suivie lord Castlereagh et le minisire Pitt envers l'Irlande?

Ces deux personnages n'avaient en effet répondu que par des mesures répressives aux Irlandais, lorsque ceux-ci s'abandonnant à la révolte, faisaient appel aux armes françaises pour secouer le joug de l'Angleterre (i)? Peut-être les nouvelles théories de la révolution auront-elles peine à s'accommoder de ces principes; elles ne détruiront pourtant pas ce fait constant que la ruine des princes menacés par l'émeute dériva presque toujours de leurs faiblesses.

Les monarques, je le sais,doiventrespecterles droits et les franchises des peuples soumis à leur sceptre; le catholicisme n'a jamais dispensé les rois de l'obligation d'observer leurs serments, comme le Times, dans son ignorance doublée de haine anti-papiste, n'a pas craint de l'affirmer dans un article, du 25 octobre 1860; mais pour quiconque a lu l'histoire, il est hors de doute que les concessions faites sous la pression d'une révolte radicale annoncent l'heure de la chute des princes.

Cependant, après l'insuccès de la mission du prince Poniatowski, après le vote annexioniste des assemblées nationales des duchés et des légations, la fédération italienne était devenue impossible. Déjà ce nouveau principe que

(1) Capefigue 1. c. c. Flanagan. Mamial ofBritish and Irisli history c. XXXVIII, Londou 1847, p, 82.

le fait de semblables annexions venait introduire dans le droit public européen, ombrageait l'esprit des souverains : l'horizon politique redevenait sombre et l'on craignait de nouveau le choc des armées.

La convocation d'un congrès semblait l'unique moyen de mettre fin à l'état anormal de la péninsule et de jeter les bases d'une pacification durable. Ce parti une fois adopté par les souverains de l'Europe et par le souverain pontife lui-même, le gouvernement piémonlais se serait vu forcé de rappeler Garibaldi des Romagnes et ensuite tous ses principaux représentants des Duchés et des Légations, pour ne pas paraître apporter aux discussions du congrès un fait accompli. Or, Garibaldi qui, dans une entrevue avec le roi de Turin, sur la fin d'octobre, avait déclaré qu'il ne déposerait point les armes tant que la révolution n'aurait pas embrasé l'Italie d'une extrémité à l'autre, Garibaldi s'étanl retiré à Nice, sa patrie, proclamait dans un manifeste qu'il n'avait quitté le service militaire que momentanément; il réprouvait la politique misérable et tortueuse qui suspendait la marche grandiose de ses entreprises, et il en déduisait la nécessité pour les Italiens de se serrer tous autour du brave et loyal soldat de l'indépendance italienne (Victor-Emmanuel), incapable, lui, de revenir sur ses pas dans r accomplissement de V œuvre sublime et généreuse (i).

Par une autre proclamation publiée dans le Corriere mercantile, Garibaldi avertissait ses compagnons d'armes que son absence était temporaireetquebientôtil serait au milieu d'eux pour conquérir par la force les droits que la diplomatie leur refusait (2). Il s'agissait donc ici d'une seconde

(1) Gatette de Nice, 19 nov. 1859. — (2) Univers 29 nov. 1859.

trêve que les égards dus à la diplomatie exigeaient de l'Italie, et l'Italie devait la subir comme la paix de Villafranca, que Garibaldi avait qualifiée d'une suspension d'armes.

Au fait, les classes les plus éclairées de la société prévoyaient les difficultés insurmontables qui allaient se mettre en travers de la convocation du congrès» quoiqu'on eût déjà désigné les diplomates qui interviendraient à cette assemblée. Les journaux les plus importants commenr.Lient à annoncer que le projet du congrès se dissiperait en fumée : et ils avaient raison. D'un côté, la diplomatie, qui poursuivait chaudement la rénovation radicale de la Péninsule, ne voulait pas la réunion d'un congrès des Puissances avant d'avoir ourdi la trame convenue dans les séances des sociétés secrètes. D'un autre côté, l'Autriche et les Puissances conservatrices ne pouvaient se prêtera la convocation d'un congrès qui aurait pour objet de détruire les traités de Villafranca et de Zurich. Entin la publication de la brochure française Le Pape et le Congrès, dont on fit le programme officiel du gouvernement de Napoléon, les protestations solennelles faites contre cet écrit par le souverain Pontife et l'universelle réprobation qu'il excita dans tout le monde catholi(iue, toutes ces raisons, et d'autres encore, donnèrent le coup de grâce au projet d'un congrès européen. Les Puissances avaient en effet, comme l'annonçait VOpinione de Turin, la persuasion que la France se proposait de faire servir la diplomatie à l'achèvement de ce qu'elle avait commencé sur les champs de bataille.

Une ère nouvelle s'ouvrait donc à la révolution italienne. Tandis qu'à Paris le comte Walewski renonçait au portefeuille des affaires étrangères qui passait aux mains de M. Thouvenel, à Turin le roi de Piémont appelait (le 17 Jan-

vier) le comte Cavour à former un nouveau ministère. Cette nouvelle de la réinstallation du comte Cavour au fauteuil de la présidence ministérielle, révéla clairement l'influence de l'Angleterre; M. Hudson, l'ambassadeur britannique, renversait le ministère Rattazzi, pour introniser d'une manière plus éclatante la révolution italienne, dégagée enfin des entraves de la politique et autorisée à ne plus reculer devant rien (i). Au reste, l'exécution des plans révolutionnaires ne pouvait plus manquer.

Le premier acte de M. de Cavour au pouvoir fut précisément de faire connaître que la révolution avait obtenu un triomphe complet : sa circulaire emphatique du 17 Janvier annonçait rajournement indéfini du congrès, et en donnait pour principale raison l'apparition de la brochure le Pape et le Congrès. Chacun se rendra compte après cela, de la liberté d'allure, dont jouit dès-lors la révolution, tant par le fameux principe de non-intervention, que par l'audace et la perversité des chefs du parti. M. de Cavour ordonna ensuite le plébiscite dans les duchés et dans les légations, et cela sur le désir de lord John Russell, auquel cependant la diplomatie européenne n'avait point souscrit.

M. Thouvenel, dans une note adressée peu après aux Puissances, déclara le gouvernement piémontais entièrement responsable de cet acte et de l'annexion de l'Italie centrale, qui en serait la conséquence. M. de Cavour ne s'en inquiéta pas plus qu'il ne fallait : il accéda de son chef (avec le despotisme qui lui était propre et sans avoir auparavant consulté les chambres) aux demandes de l'empereur, réclamant Nice et la Savoie; il consentit à ce que l'armée

(1) V. Corresp. du 25 janvier 1860 adressée de Turin à la Presse. — Univers, 27 janvier.

française évacuât la Lombardie ; mais il ne rabattit rien du projet d'annexer les duchés et les légations. C'est pourquoi le 17 Mars, il donnait l'ordre aux troupes piémontaises d'occuper l'Italie centrale au nom de Victor-Emmanuel.

De cette manière la révolution était laissée à ses inspirations. Le rappel de Garibaldi qui survint ensuite, les ovations qu'il reçut à Turin et sa nomination d'Inspecteur général de la garde nationale en Lombardie, faisaient n'usez prévoir la catastrophe qui se préparait pour l'Italie et pour l'Europe.

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