CARACTÈRE TYRANNIQUE ET ANTI-RELIGIEUX DE LA RÉVOLUTION ITALIENNE
Quiconque s'est donné la peine de lire dans les documents de l'histoire, ne pourra ignorer que la liberté de l'Italie germa et grandit à la faveur des bienfaits de la Papauté et de l'Eglise. Les communes italiennes avaient pris naissance et développement sous l'influence paternelle de Grégoire VII, et leur indépendance fut protégée et défendue contre le plus cruel des empereurs d'Allemagne par Alexandre 111. C'est ce Pape, dont les peuples affranchis voulurent éterniser la mémoire par la fondation d'une ville qui portât son nom. Ses successeurs luttèrent contre Frédéric II, pour soutenir la liberté des provinces italiennes ; et jusqu'au XV^ siècle les souverains pontifes passèrent pour honorés, bénis, les tuteurs les plus zélés de l'indépendance et de la liberté de la Péninsule, qu'ils regardaient comme spécialement confiée à leur sollicitude. Or, n'étaient-ils pas splendides et glorieux ces temps où toute la nation soumise et dévouée aux enseignements catholiques, plaçait sous l'égide du Pontife son indépendance et sa liberté, et ne devait-ce pas être une immense joie pour les Italiens de voir leurs plus puissants ennemis courbés à ses pieds ou frappés des foudres de son autorité ?
Cependant l'Eglise, suivant l'inaltérable impartialité qui lui est propre, associe également tous ses enfants à la douceur de son cœur maternel et, de même qu'elle ne s'incline pas vers les peuples au détriment de leurs maîtres, elle ne flatte pas les maîtres au détriment de leurs peuples. Aussi, comme une suprême modératrice de forces contraires, elle employa toujours son autorité à tempérer les extrêmes et à les rapprocher d'un juste milieu d'harmonie et de concorde, sur lequel repose le bonheur et la perfection des Etats. Lorsqu'il arriva aux rois et aux empereurs d'attaquer la religion et la liberté des nations, elle se déclara pour les peuples et combattit vigoureusement pendant des siècles en faveur de ces principes sacrés. Mais quand les erreurs semées par les impériaux et les royalistes du XV*^ siècle et fécondées par le protestantisme, eurent infecté les racines mêmes de la vraie civilisation et répandu à travers l'Europe les maximes d'une liberté impie et licencieuse, sanguinairement mêlée à la révolution et à l'anarchie, l'Eglise fit les plus grands efforts pour ranimer et défendre l'autorité sociale; elle lutta pour l'extermination de l'hydre épouvantable, qui menaçait de détruire jusqu'à l'existence des Etats européens. L'Eglise et son premier Pontife, comme l'a remarqué un auteur non suspect aux unitaires italiens (i) « proté- « geaient avec la même fermeté éclairée le principe souve- « rain du droit et de l'équité, et combattaient l'anarchie et « la violence, quel que fût leur manteau.... En résumé, « Rome eut toujours dans l'ordre civil un seul ennemi, la « barbarie, et un seul but, la civilisation; celle-là, insépa- «< rable du despotisme royal, de l'anarchie populaire, des
(1) Giobcrti. Primato morale e civile degli Ilaliani, t. I, c. Il, édition de 1826 à Capolago, p. 156.
« doctrines fausses et impies; celle-ci, inséparable de l'au- « torité légitime, de la liberté modérée, de la profession du « vrai en philosophie ou en religion. »
Par malheur, les Italiens ont puisé l'histoire de leur pays aux sources les plus empoisonnées; bon nombre d'entr'eux n'ont connu l'action sociale de la religion que d'après les ouvrages publiés dans le dernier siècle par les anti-catholiques de France et d'Angleterre, et de nos temps par les ennemis de la foi en Italie. Les maximes de Ja révolution française, répandues en Italie, n'ont fait qu'augmenter les causes de perversion et que rendre les esprits toujours plus accessibles aux funestes insinuations des sociétés secrètes. Ces sociétés furent pour l'Italie une importation étrangère; mais le germe s'en développa de lui-même avec une effrayante rapidité. Lessociétés dn Carbonarisme, et ensuite de la Jeune Italie, s'introduisant et se ramifiant à l'infini dans la Péninsule, usurpèrent sans raison l'honneur de représenter toute la nation, et firent traîtreusement croire que les peuples d'Italie étaient hostiles à l'Eglise et au Pontife. Mais l'Eglise et le Pontife ne confondirent point la nation qui marche toujours dans les voies du catholicisme avec ce parti infernal, dont tous les efforts tendent à décatholiser l'Italie, et à effacer d'un coup les dix-huit siècles de ses grandeurs passées.
En fulminant leurs anathèmes contre de telles sectes et contre leurs affiliés, l'Eglise et le souverain Pontife ne se proposèrent pas autre chose que d'arracher l'Italie à leur aveugle violence et à leurs atrocités.
Quelles sont en effet les maximes sociales et civiles de ces nouveaux coryphées de la liberté et de l'indépendance italienne? Les Carbonari d'Italie, comme on peut le voir
par les documents recueillis dans le Mémoire cité de M. Murray et dans le Rapport romain, ainsi que parles Souvenirs mêmes de Mariotti, entendaient faire table rase de l'Italie et de la Sicile, pour tout ce qui concerne les gouvernements les plus légitimes, les institutions les plus respectables, les lois, les principes, etc.; or, Mazzini, le chef de la Jeuneltalie, se vantait naguère que l'édifice social s'écroulerait à un signal donné et serait réduit en pièces par l'œuvre des sociétés secrètes, qui en avaient investi toutes les parties les plus vitales (i). Et dans une des proclamations adressées à ses affidés, il s'exprimait ainsi : « Quand un « grand nombre d'associés seront capables d'organiser un « mouvement, le vieil édifice vermoulu de toutes parts « tombera, comme par miracle, au premier pas que fera le « progrès. Tout le monde sera stupéfait de voir fuir devant « la seule force de l'opinion et rois et seigneurs, et riches « et prêtres, qui avaient jadis formé la charpente du vieil « édifice social » (2).
Ainsi Mazzini avec les siens et avec les Carbonari, qui n'en diffèrent pas, nous prédit la destruction de la société du sein de laquelle devront bientôt disparaître les rois, les nobles, les prêtres et les propriétaires, c'est-à-dire toute institution et toute autorité religieuse et sociale. Mais pourquoi une pareille destruction? Les Carbonari voulaient établir ensuite une république sur le modèle païen, une république où régnât le patriotisme dans le sens absolu du paganisme, ou plutôt la domination d'une faction qui aurait le privilège de tyranniser les nobles et le peuple, les hom-
(l)Voir à cet égard l'imporlante corresp. publiée dans le Tablet le 16 avril la'iO, p. 247.
(-2) V. Oublia Heuiew, mai 1860, p. 188.
mes de science et les gens de commerce (i). Les radicaux modernes d'Italie n'oublièrent pas ce princi|>e emprunté à la tyrannie antique. Le sieur Ricciardi, secrétaire de l'association mazzinienne et ami inséparable de Garibaldi, nous a clairement expliqué la pensée du président à ce sujet-là. Dans un manifeste publié par lui dans la révolution de 1848, inséré alors dans les journaux et reproduit au mois de Mai dernier par M. Hennessy, devant le parlement de Londres, Ricciardi faisait savoir que la révolution de riqdépendance « ne doit avoir aucun égard quelconque pour les progrès de « la science, de la culture intellectuelle et morale, de l'in- « dustrie, de la richesse et de la prospérité publique. » Mais quel gouvernement donnera-t-on à une société ainsi bouleversée de fond en comble? « Plus d'assemblée, continue «Ricciardi, plus d'assemblée flottante, incertaine et lente « à délibérer, nous avons besoin d'une main de fer qui gou- « verne un peuple accoutumé jusqu'à présent à la diver- « gence des opinions et énervé par l'esclavage. »
Ainsi se terminaient tant de promesses de liberté et d'indépendance : la destruction de tout système social et l'abolition de toute autorité devait apporter aux peuples émancipés le singulier bénéfice d'être gouvernés par la main de fer de quelques féroces sectaires armée du poignard et du stîjlet. C'est là en effet, un des principaux points des statuts de nos sociétés secrètes, et ce point leur est commun avec les anciens assassins de Syrie, que commandait le Vieux de la montagne. Les serments des Carbonari étaient des serments de sang; on scellait avec le poignard l'aftiliation des adeptes; le poignard était leur insigne, et à périr de la
(!) V. surtout les courts mais importants Mémoires de Mariotti.
RÉVOLUT. I)E SICILE. T. I. .5
pointe du poignard étaient condamnés ceux qui révélaient les secrets de la secte ou qui s'éloignaient de ses conciliabules ou qui, de façon ou d'autre, passaient pour un obstacle à ses progrès (i). Les rés^lemenls de h Jeune Italie sont les mêmes : On lit aux articles 3, 31, 33 du statut : a Les membres qui n'obéiront pas aux ordres de la société « ou qui en dévoileront les mystères seront poignardés. — « Chaque tribunal sera compétent, non-seulement pour « juger les coupables, mais encore pour ôter la vie à toutes « les personnes qui auront été condamnées à mort. — Que « si la victime réussissait à s'enfuir, elle sera percée par « une main invisible, quand elle se cacherait dans le sein « de sa mère ou dans le tabernacle du Christ!!!
Ainsi l'enseigne du nouveau gouvernement de la liberté serait la main de fer d'un despote jugeant sans défense, condamnant sans appel, frappant dans les ténèbres quiconque serait coupable seulement de n'être pas favorable à son gouvernement ou de vouloir se dégager d'un lien d'assassinat et d'impiété.
Que dirons-nous de plus? Mazzini nous apprend que « l'Italie est à présent ce que fut la France avant la révolu- « tion et qu'il lui faut des Mirabeau, des La Fayette et tant « d'autres (2). » Si quelqu'un ne trouve pas ces paroles suffisamment claires, qu'il en cherche l'explication dans les statuts des Carbonari et dans l'histoire de la révolution française. Tous les documents que nous possédons sur la secteCarbonaro-mazzinienneet toutes les dispositions faites en justice par les coupables découverts, nous font savoir en
(1) V. les iVifmofrw (le Mariotti, p. 17:2el sqq., ainsi que le rapport cité par Murray delà p. 17-2 à 105.
(2) Dublin Review, 1. c.
premier lieu que les affiliés se regardaient comme les descendants des représentants de la révolution française, qu'ils appelaient leurs ancêtres (i); en second lieu que le peuple en avait une peur horrible et que les membresde la société eux-mêmes n'en secondaient les plans qu'avec un sentiment d'indicible épouvante. Le vrai caractère de la secte était le terrorisme. L'original de leurs écrits officiels portait quebjues initiales teintes de sang qui indiquaient : Malheur. Mort. Terreur. Deuil; entre ces mots se trouvaient représentés des foudres tombant des nues sur les couronnes, les sceptres et les tiares. — Ces symboles et d'autres du même genre illustrés des énormités de cette secte, nous disent assez que son règne devait être le règne du te7rorisnie (2).
Mazzini, laissant les emblèmes à ses prédécesseurs, va nous indi(juer plus directement la nature de la chose, en rappelant à notre pensée les temps sanguinaires de la révolution française. D'un seul mot, Mazzini nous fait savoir que la régénération de l'Italie, ou mieux, la substitution du républicanisme aux gouvernements monarchiques et du socialisme au droit de la propriété (3), exige que l'on renouvelle en Italie les temps de la révolution française avec les Mirabeau.... et les autres: (il voulait dire les Marat, les Danton, les Robespierre); exige encore que nous voyions se répéter les fureurs de l'assemblée nationale et législative, les horreurs de la convention et du directoire et les iniquités du
(1) V. la lettre publiée parnousà l'append. du présent ch. VJI.
(2) Mémoires cités p. 27-50.
(5) \Ve know by a year's expérience that the object of Ihe leaders was to substitute republicanism f(ir monarchical governnient, and socialisra for the rights of property. — Ainsi s'exprime le corresp. du Times sur la révolution de 1848-49. V. le Times du 3 janv. 1850.
jacobinisme; le meurtre des princes, les massacres des septembriseurs et le terrorisme de Robespierre ; exige enfin que l'Italie s'engloutisse dans une mer de sang et de ruines et se régénère par le naufrage de toutes ses grandeurs passées.
Au reste, Mazzini nous a donné en 1848 un premier essai de ce genre de gouvernement, grâce au magnanime concours du général Garibaldi: La république romaine de 1848 ne fut autre chose qu'un gouvernement de destruction, de mort et d'épouvante; la liberté n'y fut que l'hypocrisie couvrant de mots fallacieux la violence la plus barbare; la défense de la propriété publique et privée n'y fut elle-même qu'un nom sous lequel on cherchait à justifier des spoliations de tout genre, et l'emprisonnement, l'exil et le meurtre pratiqués d'une manière atroce.
Le triumvirat romain et Manara et Millara et Garibaldi appesantirent sur la tète des Romains la tyrannie la plus terrible; ils détruisirent et saccagèrent, par les mains de leurs adhérents, tout ce qu'il y avait de plus beau et de plus précieux dans la ville éternelle, et firent égorger par Zambianchi, à St Calliste et ailleurs, jusqu'à 150 prêtres (i). Le correspondant du Times écrivait à cette époque « qu'il u serait difficile de donner une juste idée de l'état de ter- « reur dans lequel se trouvaient les Romains jusqu'au jour « de l'entrée des Français à Rome, terreur produite par le « gouvernement du triumvirat (a).. »
(I) V. les derniers Qd jours de la république romaine. — Dans cet intervalle de temps les Garibaldiens saccagèrent et détruisirent les villas Panlili, Corsini, Borghesi, Valentini, Spada, Barberini, Patrizi... en; une seule nuit, ils brûlèrent '60 carrosses princiers; ils mirent au pillage le jardin du Vatican, les t^.glises de S' Jacques, de Jésus et Marie, de S' Charles au Corso, de S' Laurent, à Lucina, sans parler de celle de Palestrina et de bien d'autres. V. l'ouvrage cité et les corrcspoudances de ce temps. — (2) Times du 14 juillet 1849.
Sur le témoignage de lord Mount-Edgeumbe et de ses propres correspondants, le même journal écrivait au commencement de 1860: « Partout en Italie la révolution de 1848-49 (c fut une tyrannie dans sa forme la plus odieuse, la tyrannie <.< d'une bande de conspirateurs et d'étrangers s'exerçant sur « des masses timides et remplies d'épouvante. Les Assemv Liées qui prétendaient au souverain pouvoir dérivé du « suffrage universel, n'étaient que le produit delà faction ce révolutionnaire: les peureux furent entraînés à voter par « des menaces; les ignorants par des pièges de séduction; « les militaires par le ton du commandement^ et l'on ob- « serva que maintes fois les meilleurs citoyens se trouvaient, « grâce à la fraude, avoir voté pour la tyrannie (i). » Le Tiines ne s'en tint pas là: après la correspondance deConstantinopledu 10 Décembre 1849, où l'on disait que la majeure partie des Italiens réfugiés dans cette ville à la suite de la victoire des armes françaises, avaient renié leur foi, le Tiines ajoutait éloquemment : « Ces misérables apostats sont « de ceux qui, il y a peu de temps, se déchaînèrent contre « le despotisme des prêtres, de ceux qui chassèrent Pie IX « et l'exilèrent de Rome, de ceux qui remplirent Piome de « pleurs et de deuil; de ceux qui profanèrent les églises « et saccagèrent les trésors de la capitale du monde chré- « tien ; de ceux qui s'étudièrent à cacher la faiblesse de « leurs membres sous l'enseigne du lion de l'antique liberté, « et à couvrir d'un vernis classique l'horreur de la licence « et du sang versé; ces régénérateurs de l'Italie, ces illu- « minés, ennemis de la superstition, se sont faits maintece nant les sujets d'un monarque absolu et ont embrassé une
(1) Titnes du 7 janv. 1850. Le Times, pour réformer ses idées sur la révolution actuelle, n'aurait qu'à lire ce qu'il écrivait il y a dix ans.
« religion qui exige une aveugle obéissance au chef de « l'Etat » (i). Ainsi apparaissait dans tout son jour l'imposture de ces ennemis masqués de la liberté.
Les armes françaises ayant arraché le triomphe aux mains de la révolution, le pouvoir de celle-ci, qui était un pouvoir sanguinaire, n'en fut pas détruit : innombrables furent les victimes de tout rang immolées à ses fureurs au-dedans et au-dehors de Rome, dans toutes les parties de l'Italie; le poignard des sicaires se leva contre la vie des princes, des empereurs, des cardinaux et du souverain pontife lui-même; et, vu l'insuffisance du poignard et du pistolet, la révolution employa les machines infernales connues , en inventa de nouvelles; et, n'ayant pu réussir dans ses projets diaboliques, elle fit l'apologie du régicide, et écrivit en lettres d'or dans ses journaux les noms de ses assassins, publia leurs panégyriques, leur fit des apothéoses, et encouragea les Italiens à user, comme eux, du poignard, pour la conquête de leur liberté (2). La révolution concentra son action dans le Piémont qui, au moyen de ses institutions conservées après 4848, put devenir le foyer d'un système général d'insurrection. Bientôt cependant ce royaume riche etsplendide fut charge de dettes immenses; ses habitants eurent à payer des impôts si énormes, que les Lombards n'en avaient pas connu de pareils sous le gouvernement autrichien. La
(1) V. le Times I. c. Thèse regcnerators of Italy, thèse enlighteneJ opponeuts of isuperstition hâve now become the subjccts of an absolule monarch, and hâve embraced a religion \shich inculcates a blind obédience to the head of ihe state.
(2) Gallenga, un des membres de la Jeune Ilalie, suivant raffirniation de Mazzini, réclama, il y a peu d'années, contre ce grand conspirateur, parce qu'il encourageait les Italiens à se servir du poignard pour la cause de leur liberté. Dirait-on que le même Gallenga s'était spontanément offert quelques années plus tôt pour assassiner Charles Albert et qu'il avait reçu alors de Mazzini de l'argent et des armes pour l'exécution de ce crime?
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spoliation arbitraire et despotique des couvents, des monastères et des églises ne suffisait pas à combler le vide des caisses publiques, et les j)opuh>tions durent souffrir la misère et les privations; leur argent était consacré à solder les troupes, qui allaient porter la ruine dans les Etats voisins, et à récompenser des traîtres, qui méditaient le renversement de leurs souverains (i).
Pour cf qui regarde la liberté dont ce royaume a joui, il n'est besoin que de prendre en main la statistique des assassinats que chaque jour y a commis le poignard, devenu sacré aux yeux des sectaires, ou d'écouter au moins le jugement qu'en a porté l'ami de Mazzini et de Garibaldi, le fameux Zambianchi. Voici ce qu'il disait à un Anglais qui alla le voir dans sa prison. « Monsieur, tout le bien qui (c se dit du Piémont en Angleterre est un leurre. On appelle « ce pays un pays de liberté, et de liberté, il n'y en a pas. « Les personnes y sont arrêtées et jetées en prison sans « accusation et sans jugement. C'est un pays tyrannique, « un pays de grande hypocrisie et de grande tyrannie (2). » Rien n'est plus vrai. L'évidence des faits avait désillusionné Zambianchi; il connaissait à ses dépens la pesanteur du joug de fer que lui et les siens voulaient imposer à l'Italie.
Quelle liberté existerait-il en Piémont, quand ni la propriété ni les personnes ne s'y trouvent en sécurité? Quelle liberté, quand, par les intrigues et les cabales de Cavour et des hommes- de son parti, le Parlement y est devenu un troupeau docile à son service? Quelle liberté, quand le masque d'institutions libérales y recouvre l'anarchie et le
(t) V. l;i corresp. du 25 nov. 1860 adressée de Spezia au Tablet du 25 décembre. (2) V. ia leUre publiée là-dessus par Mazzini dans le Tablet du 3 mars 1860, p. 158.
despotisme? La liberté de ce gouvernement est de pouvoir impunément persécuter l'Eglise, supprimer les monastères, confisquer les propriétés ecclésiastiques, entraver les vocations, bannir ou emprisonner les évêques, bâillonner la presse catholique, se soulever contre la voix même de Dieu (i).
La révolution a réussi dernièrement à se montrer victorieuse après les campagnes de Lombardie; et le plein pouvoir qu'elle a possédé dans les Duchés et dans les Romagnes, elle l'a exercé par le despotisme et parle poignard. Toutes les correspondances de ces malheureuses contrées nous disent qu'on y voit se promener à travers les villes des hommes inconnus, mais dont le visage laisse une impression ineffaçable, tant leur front est chargé de pensées sombres et mystéiieuses, tant leur regard a une expression cruelle et cynique, tant leur souffle exhale de venin et d'impudeur. Ces hommes épient et recherchent tout dans l'ombre et le silence, ils notent le temps et le lieu favorable pour frapper les victimes de la nouvelle liberté; ils portent gravé sur tout leur être le cachet crassassins; ces hommes, ce sont les résolus du parti Carbonaro-Mazzinien, prompts à donner la mort au moindre signe du tribunal invisible qui les dirige. Les correspondances du Times, du Daily-News, de la Gazette de Liège, du journal des Débats et d'autres organes importants de la publicité européenne, se sont accordés à nous dire que dans les Duchés et dans les Légations il n'y a que le gouvernement le plus despotique du terrorisme; que tout y est souinis à la tyrannie, la liberté de la presse, Vinviolabilité du domicile et des personnes, le secret des lettres, le
il) \. Dublin Review. nov. 1860, p. 151 cl la magnifique lettre du comte
lie Moiitaleniberl à M. deCavoiirdaiis \q Correspondant d'oclob. 18G0.
scrutin public et jusqu'à la pensée et la parole [i). W est-ce pas le comble de la plus atroce barbarie qu'en plein jour, et sous les yeux de toute une population, un corps de Garibaldiens, après avoir tué un officier qui s'opposait généreusement au plus inique attentat, ait osé, par entraînement d'aveugle passion, assaillir à main armée un couvent de pieuses filles de S'^-Claire et y commettre des excès sacrilèges dont l'humanité ne peut que frémir? Et cependant ces faits s'acromplissaient en août 1859 à Verrucchio près de Rimini (2). Pour avoir ensuite une idée du despotisme qui s'exerce dans les Marches et dans l'Ombrie, il faudrait lire les correspondances journalières de ces malheureuses provinces et les décrets arbitraires qui émanent des Valerio et des Pepoli.
Dans l'Italie Méridionale la dictature de Garibaldi fut de même inaugurée par le poignard, dont la pointe perfide détruisit sommairement toute liberté de parler et d'écrire, et menaça de mort quiconque refusait de courber la tète sous ie poids des chaînes du parti (5). Dix-sept personnes furent poignardées en un seul jour à Naples pour n'avoir pas voulu crier : Vive Garibaldi ! Qui pourrait ensuite compter le nombre des infortunés qui, dans les derniers mois, furent victimes du poignard dans tout le royaume des Deux-Siciles? Ce nombre est considérable, et au dire même
(IjV. lacoiTcsp. (le Toscane adressée au Times du 17 sept. 1859 et celle du 3 sept, de la même année dans le Daily-News.
(2) Corresp. de VUnion, de VUnivers, du Journal de Bruxelles, de la GazeUe du Midi, rapportées parle Tablet du 10 déc. 1859.
(3) Le correspondant du Times (11 sept. 1860) rapportait qu'un des principaux seigneurs de Sicile, après s'être plaint hautement à lui des mesures gouvernementatales de Garibaldi, ajoutait : « Mais actuellement ces choses ne peuvent point se dire, parce que le stylet nous a ôté la liberté de la parole. »
(les correspondants du Times, il s'accroît de jour en jour (i). Qui pourrait énumérer tant de condamnations, tant de sentences d'exil rendues sans forme de procès et sans discussion; les spoliations manifestes et les attentats publics à la propriété, couverts des noms mensongers de nation, de liberté, d'indépendance; les amendes et les emprisonnements infligés surtout aux ecclésiastiques assez courageux pour témoigner quelque improbation des lois et des sentiments du dictateur (2)? Ne suffirait-il pas, pour caractériser la violence de la dictature Garibaldienne, de ce décret du 28 septembre 1860 accordant une pension viagère aux parents du régicide Milano? Les titres de cet homme à la reconnaissance publique étaient d'avoir attenté à la vie de son propre Souverain, à qui il avait prêté un serment solennel de fidélité. Et Garibaldi osait déclarer la personne d'un tel SLSsassin, sacrée pour la patrie. Certes, comme le déclarait dans une circulaire le ministre du roi, Casella, tous les sentiments de l'humanité, de l'honneur et de la religion avaient droit de protester hautement contre ce décret tyrannique, surtout lorsque, en conséquence du même décret et par détermination du gouvernement dictatorial, toute la garde nationale de Naples, se couvrant elle-même de honte et d'opprobre, alla solennellement couronner par les mains d'Ayala, son commandant, la tombe de cet assassin public! Ce fut là une des preuves les plus évidentes de ce qu'avait |)roclamé Hennessy dans le parlement d'Angleterre, à savoir que la cause du parti de Garibaldi n'était pas seulement la cause de V anarchie, mais encore de l'assas-
(1) V. entre mille autres sources, le Times du 22 déc. 1860 et du J3 janv. 18G1.
(2) V. le Times du .' oct. 1800 et la lettre de Cordova à Garibaldi publiée encore ia^^ le Times du G i>ct.
siiiat et de la violence. Mais y a-t-il là de quoi nous émçrveil- ]er? N'est-ce pas un Carbonaro-Mazzinien que Garibaldi? N'appartient-il pas, corps et âme, à la société de l'infatigable agitateur? Mazzini, dans une lettre du 7 janvier de cette année 1861, écrite de Londres à un de ses amis, met Garibaldi sur la même ligne que lui et son parti, et ajoute que le mouvement actuel de l'Italie est leur ouvrage commun (i). Et pourtant ces mêmes principes, ces mêmes maximes, cette même tyrannie, ces mêmes personnages-que le Times condamnait en 1849 et en 1850, il les applaudit en 1860 et en 1861. Comme si les trois promoteurs les plus ardents du mouvement actuel et les trois libéraux les plus passionnés de l'Italie présente n'étaient pas identiquement ceux qui en 1849 abjurèrent leur foi pour se faire les sujets du despote de Gonstanlinople?Et on appellera un règne de liberté, que de substituer ainsi le caprice à la conscience, la violence à la persuasion, le poignard à la loi, et une race sacrilège et renégate aux honnêtes gens? N'est-ce pas au contraire un règne essentiellement destructif de liberté, un règne qui la déshonore et la rend suspecte à tout noble coeur?« Savez-vous », disait le comte de Montalembert, en apostrophant ces agitateurs (2), « Savez-vous quel est devant le monde le plus « grand de tous vos crimes? Ce n'est pas seulement le sang « innocent que vous avez versé, quoiqu'il crie vengeance « au ciel contre vous; ce n'est pas seulement d'avoir semé « à pleines mains la ruine dans l'Europe entière, quoique « ce soit le plus formidable argument contre vos doc-
(1) V. celte lettre de Mazzini dans le Monde du 15 janv. i861.
(2) Dans son discours sur la Question romaine, discours qui fut suivi de l'expédition de Rome et qui, au témoignage des fléfcafs, valut à l'orateur des applaudissements inconnus dans les assemblées délibérantes.
c( trines. Non ! c'est d'avoir désenchanté le monde de la « liberté.
« C'est d'avoir en quelque sorte désorienté le monde! « C'est d'avoir compromis, ou ébranlé, ou anéanti dans <c tous les cœurs honnêtes cette noble croyance. C'est « d'avoir refoulé vers sa source le torrent des destinées « humaines! »
Encore ce gouvernement de fer que l'on veut imposer au peuple d'Italie, n'est-il pas le but suprême et final de la révolution italienne. Ce but si élevé est enveloppé de ténèbres, et constitue la science du secret des socialistes modernes comme des Carbonari (i). c. Il y en a plusieurs, » disait naguère Mazzini à ses fidèles, « il y en a plusieurs qui « voudraient connaître le dernier terme où tend le mouve- « ment actuel. Mais il n'y a rien de plus essentiel que de « tenir caché le but suprême delà grande révolution: nous ce ne devons en révéler que le premier pas {2). » Toutefois, Mazzini se persuadait que le terrible secret serait violé de temps à autre, et il ajoutait : « Tant mieux; une certaine « transparence est nécessaire pour enflammer les stationce naires (5). » Or cette fois la transparence est allée au point de faire connaître à fond les desseins du parti du désordre. Il n'est pas nécessaire aujourd'hui d'être entaché de bigotisme ou de sentir le froc pour comprendre que l'objet principal de la révolution italienne est théoriquement et pratiquement la destruction totale du catholicisme et du christianisme même. Dans un document important, publié par Crétineau-Joly, les chefs de la révolution s'expriment
(1) V. sur les C;i!hoiKin los Mémoires de Mariotti, p. i27-50 et History ofthe papal States vol. ///, Book Mil, c. I\. — Lonilon 1850, p. 592
(2) V. Dublin ReviewAcilva déjà citée.
(3) Ibid.
ainsi sans contrainte : « Notre objet final est le même que « celui de Voltaire et de la révolution française : anéantir à « jamais, non-seulement le catholicisme; mais jusqu'à l'idée « chrétienne. Si celle-ci reste parmi les ruines de Rome, la « ville éternelle trouvera certainement en quelque temps « le principe d'une nouvelle vie à perpétuité (i).
La suite du document est consacrée à communiquer aux sociétés secrètes d'Italie les instructions les plus impies et les plus perfides pour marcher à la conquête de ce but final et suprême. La révolution italienne est aujourd'hui gouvernée par ces principes subversifs de toute société. Assurément, les socialistes modernes, successeurs, comme ils s'en vantent, de leurs ancêtres de 89 et de 93, ne sont plus un mystère pour l'Europe, et le même Mazzini a suffisamment tracé dans ses écrits sa doctrine religieuse. Il s'éleva maintefois contre ceux qui prétendaient chasser de l'esprit de l'homme la notion de Dieu, en qui ils avaient l'absurdité devoir Vorigine et Vessence du mal; il se récria contre la mesquinerie de ces nouveaux réformateurs; il protesta de toutes ses forces que la négation de Dieu ne vaudrait rien pour régénérer la nation et affermir les bases de la société; il affirma qu'on devait restaurer le culte de la Divinité pour permettre aux peuples de s'avancer vers le dernier degré de la perfection. Mais, quelle fut plus tard la notion que nous apporta sur la Divinité cet apôtre de la révolution? La Divinité n'est, selon Mazzini, que l'humanité divinisée, que l'homme élevé 'par sa raison sur les autels dé-
(1) V. Crétineau-Joly. L'Eglise romaine en face de la révolution, vol. II, p. 83 sqq. Nous nous réjouissons que ce but de la révoluliou italienne soit si bien connu en France. V. le court mais éloquent opuscule de 16 pages publié en janv. par le Marquis de la Rochejaquelain : Un schisme et l'honneur.
fruits du christianisme (i). Serait-ce là le but final de la grande révolution (2)? Mazzini ne l'a pas dit clairement jusqu'à ce jour, ni personne de son école, mais le caractère du mouvement actuel porte visiblement cette empreinte épouvantable qui nous montre la révolution d'Italie, comme une dérivation et un rejeton de la révolution française.
Au fait, disait l'impie Quinet, pour détruire le christianisme, il faut jeter dans la boue la papauté et l'Eglise {3), et Quinet avait raison. — Aussi le protestantisme, poussé par la logique inexorable du progrès, manifeste une puissance destructive de toutes les parties du christianisme. La même chose est arrivée aux rationalistes de ce siècle; en voulant faire passer au creuset du raisonnement toutes les vérités révélées, ils ont détruit l'essence de la révélation et ouvert sous leurs pieds le gouffre épouvantable du nullisme ou de l'absolue négation. Eh bien! dans les labyrinthes des sociétés secrètes d'Italie, a été résolue l'extermination du catholicisme, comme un moyen sur d'arriver au rationalisme. Cette destruction est donc devenue l'objet immédiat et direct de la révolution Carbonaro-Mazzinienne (4), Or, les porte-drapeaux de l'impiété s'apercevaient bien que le domaine temporel du pape en Italie aurait été un obstacle infranchissable à l'exécution de leurs desseins; parce que le pape-roi aurait toujours, par tous les moyens qu'offre le pouvoir civil, tenu loin de Rome et de trois millions d'Ita-
(1) V. surtout récrit raazziuien ayant pour titre : Les devoirs de Vhomme.
(2) La Revue de Dublin dit que la révolution ne s'arrêtera pas avant d'avoir détruit le temple de Dieu. V. le XCV, p. 187
(3) Univers iGnov. 1858.
(i) Tout dénoie clairement ce but chez les Carbonari, leurs symboles et leurs maximes et leurs dépositions. V. Mémoires I. c. et Miley Jrriccodi d'Ualia. V. la lettre publiée à l'appendice de ce chapitre.
liens, l'infection du socialisme; parce qu'il aurait aussi continué d'alimenter au centre de la Péninsule le feu du catholicisme, pour en faire pénétrer dans tout le corps de la nation les rayons lumineux qui dissipent les ténèbres de l'erreur et brisent la glace de l'incrédulité.
Le pape-roi représente pour l'Italie un gage certain et une garantie certaine qu'elle ne perdra pas la foi de ses pères. Les mazziniens comprenaient d'autre part qu'une fois dépouillé de son domaine temporel et devenu la proie et la victime de la révolution, le pape serait bientôt privéde sa liberté d'action et de l'exercice de ses droits spirituels; qu'il serait dès lors plus facile d'exciter dans la Péninsule un schisme de fait qui aboutirait au protestantisme. En un mot, comme le prouve le document que nous publions à l'appendice de ce chapitre, les révolutionnaires entendaient combattre dans leur foyer central les forces du catholicisme. Voilà pourquoi leurs coups les plus terribles furent portés contre les Etats de l'Eglise. Les premières loges ouvertes parMaghella et par ses agents, le furent àSpolète, à Foligno, dans les Marches et dans les Légations. Aussi, comme l'a très-bien remarqué Murray, les Carbonari des États pontilicaux furent toujours les plus sanguinaires et les plus violents. Ce fut là qu'en 1817, en 1825, en 1830 et en 1846 s'organisa le système de l'insurrection générale de l'Italie. Carbonari et Mazziniens réclamèrent du Souverain Pontife des améliorations et des réformes, et ils ne différaient point de but; ce but était clairement indiqué dans les symboles des Carbonari par une tiare renversée. Ce système d'hypocrisie fut celui de Mazzini, surtout dans les années qui précédèrent 1848. Il écrivait de Paris dans le cours de l'année 1846 : « Gardez-vous d'attaquer le clergé
« clans ses biens et dans ses croyances; promeltez-luî la « liberté, et vous le verrez marcher avec vous. Il nous faut, « ajoutait-il, suffoquer Pie IX dans sa propre gloire. » Et c'est à quoi ces hommes pervers ne réussirent que trop. Rome frappée de terreur, le ministre Rossi barbarement assassiné, pendant qu'il se consacrait à affermir le gouvernement constitutionnel; le pape assailli au Quirinal par la plus vile populace, ses plus fidèles serviteurs égorgés dans son propre palais, lui-même menacé de mort et mis en état d'arrestation jusqu'à l'heure de sa fuite, sa déchéance décrétée, la république romaine proclamée; c'était plus qu'il n'en fallait sans doute pour que l'entreprise des Italianissimes parût complètement achevée? — On le croirait en vain. La révolution commençait seulement, après tout ce que nous venons de dire, à mieux dessiner les plans ébauchés depuis un demi-siècle. A Rome et hors de Rome, se renouvelèrent alors les excès consommés dans la France en 89 et en 93. Les biens de l'Eglise et des pieuses institutions furent usurpés; tous les Ordres religieux furent abolis et leurs vœux déclarés nuls. On vit les ministres du sanctuaire fugitifs, bannis, travestis, cachés, jetés dans les fers, fusillés, frappés de stylets, taillés en morceaux, ensevelis vivants ou affamés jusqu'à mourir d'inanition par l'affreux Zambianchi. Les églises furent ensuite livrées au pillage d'une' soldatesque effrénée; les vases les plus précieux vendus ou jetés dans le trésor de la révolution, cinquantedeux confessionaux brisés et briilés en quatre heures seulement et les chaires sacrées arrachées de leurs temples au milieu d'horribles blasphèmes et parmi les risées et les acclamations stupides de la lie du peuple. Conformément à ce qui arriva dans le sac de Rome dont Guicciardini nous a
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légué le récit, les partisans de Mazzini et de Garibaldi, affublés des insignes sacrés, se mirent à parodier la procession de la Fête-Dieu et l'auguste sacrifice de la messe : dans les églises suburbaines ils renversèrent les autels, brisèrent les pierres consacrées, arrachèrent de leurs châsses les corps des Saints et en firent l'objet de profanations et d'obscénités dont pareils scélérats étaient seuls capables. Les vases du sanctuaire furent employés par cette plèbe impie et par ses chefs à des usages vulgaires, et dégoûtants. Dans les églises de Palestrina, les hosties consacrées ellesmêmes furent arrachées des saints ciboires et livrées à des outrages, à des moqueries abominables (i). Et si les armes de la France eussent accordé plus de temps à cette faction sacrilège, elle aurait répété dans toute l'Italie cette œuvre de destruction et fondé la religion de l'athéisme ou du Peuple-Dieu.
Les populations ramenées dans les voies de l'ordre, la révolution élut domicile à Turin, et, tout en affectant les manières d'un gouvernement raisonnable et régulier, elle ne dissimula pas son caractère et, pendant dix années elle a médité lentement, mais efficacement la ruine du catholicisme. Que si le ministère Subalpin n'avait pas rencontré en Piémont, ainsi qu'en Savoie et en Sardaigne, une population sincèrement catholique, et plus encore un clergé et un épiscopat généreusement fidèles aux devoirs de leur état, il serait arrivé à cette partie de l'Italie ce qui est arrivé dans le XVI" siècle à l'Angleterre et à plusieurs contrées de l'Allemagne, envahies par la réforme protestante. De là
(1) Pour ces faits et d'autres eucore pires à charge de la république romaine de 1848, V. r Histoire des Etats Romains de Farini : les 60 derniers jours de ta république romaine.
les efforts démesurés de ce gouvernement pour abattre cette puissante barrière, dont la chute laisserait un libre cours à la plus abjecte des apostasies.
Depuis 1848, il ne s'est pas écoulé une seule année qui ne nous offre les preuves les plus évidentes de ce travail du gouvernement piémonlais, attentif à saper les bases du pouvoir et de l'enseignement catholique. L'épiscopat surtout a été en bntte aux outrages, aux mépris, à la persécution la plus féroce et la plus obstinée.
Avec quelle insolence leurs Seigneuries s'accoutumèrent à parler et à écrire aux pasteurs de l'Eglise, à ne point tenir comjjte et même à se moquer de leurs réclamations; à les traduire sans nul égard en justice, comme coupables d'avoir exercé leurs droits légitimes, soit en excluant du lieu saint les excommuniés publics, soit en refusant les leçons de théologie que prétendait leur donner le ministère, soit en instruisant le peuple dans ses devoirs et dans ses croyances, soit simplement en ayant accordé un induit quarésimal ! De quel acharnement ne fit-on pas preuve ensuite dans la persécution des évêques qui se montraient forts et inébranlables pour la défense de la cause catholique! On les jugeait, on les condamnait, on les retenait des mois entiers dans la citadelle de Turin, on les dépouillait de toutes leurs possessions et on s'obstinait à les exiler, malgré les supplications de 10,000 des principaux habitants de Turin, qui sollicitaient leur mise en liberté.
Que dirons-nous ensuite, non-seulement de tant de prêtres exemplaires et pleins de zèle, mais encore de tant de pasteurs d'esprit vraiment évangélique, injuriés, calomniés, mis en jugement, emprisonnés, soumis à la plus ri-
goureuse surveillance des intendants et des syndics? Que dirons-nous de toutes les lois et de toutes les mesures prises par ce gouvernement avec l'intention bien arrêtée de ruiner et d'éteindre la doctrine catholique?
Ainsi la loi Siccardi foula aux pieds d'un seul coup tous les concordats qui existaient entre le Piémont et le Saint- Siège, abolit le for ecclésiastique, entrava la libre communication du Pontife avec son clergé, et mit celui-ci dans une servile dépendance vis-à-vis de l'Etat. Ainsi encore fut envahie toute propriété de l'Eglise, et les ecclésiastiques se virent réduits à la triste condition d'être rétribués par le gouvernement qui est maître de les faire mourir de faim, dès que, suivant les ordres de Ratazzi, ils 7ie se conformeraient pas aux vues du ministère. Ainsi fut ravie aux évoques toute surveillance quelconque sur l'enseignement, désormais privé d'instruction religieuse et chrétienne; les universités et les lycées furent remplis de professeurs hostiles à l'Eglise, on y enseigna les doctrines les plus contraires à la foi catholique, au point que dans le collège d'Aoste un professeur put défendre publiquement l'athéisme. Ainsi la presse la plus impie et la plus immorale fut protégée par des représentants du pouvoir, et les journaux anticatholiques jouirent de leur faveur, quand les organes delà vérité se trouvaient persécutés, condamnés à l'amende et parfois supprimés; on encouragea des hommes sans foi ni loi à écrire des livres contre le pouvoir du pape, contre la bonne harmonie de l'Eglise avec l'Etat, contre les principes du droit ecclésiastique; tandis que, pour avoir en même temps publié un savant ouvrage contre le mariage civil, le Comte de Latour était condamné à deux mois de prison et à 2,000 livres d'amende, et de plus, dépouillé de
la charge qu'il occupait. Dans le même but de saper les fondements de l'Eglise, on permettait l'érection d'un temple vaudois jusque dans la capitale du royaume, en même temps qu'on supprimait l'Académie catholique deSoperga; on chassait des universités et des collèges les prêtres vraiment orthodoxes et on leur en substituait de scandaleux, de suspects et d'excommuniés qui, en récompense de leurs fautes, furent pourvus de pensions et élevés à l'honneur d'instruire la jeunesse piémontaise. Plusieurs fois le cumte Cavour ne craignit pas, en plein Parlement, de se moquer impudemment du saint Père et de ses Bulles, et de déclarer impossible tout accord avec l'Eglise, et il favorisa en même temps la pauvre institution de l'Eglise nationale de Turin avec sa messe en italien et avec son journal le Révélateur auquel collaboraient la lie et le rebut de ce clergé éminemment catholique. On manipulait d'autres lois non moins détestables aux yeux d'un véritable enfant de l'Eglise ; on proposait le mariage civil, la liberté de l'usure, l'invalidité des vœux religieux et jusqu'à l'entière suppression de l'enseignement catholique en Piémont. Pourôter ensuite tout appui à l'Eglise, on supprima, à peu d'exceptions près, tous les Ordres religieux des deux sexes, en commençant par les plus riches, comme l'exprimait ironiquement l'opulent M' de Cavour, et l'on ne voulait rien entendre à l'offre que fit l'Episcopat piémontais de 928,412 livres, pour sauver ces institutions qui font l'ornement et la variété de l'Eglise. — Une loi de fer frappa ainsi 8000 personnes, auxiiuelles on refusa, dans un pays libre et modèle de liberté civile, la faculté de vivre librement dans leurs maisons, de leur travail et des bienfaits de charitables donateurs, qui les avaient faits leurs dépositaires ou leurs héritiers. Voilà
comment l'Etat-modèle inaugurait l'époque d'une splendeur inouïe et d'une gloire incomparable dans les fastes des nations.
C'est là l'œuvre de destruction à laquelle le Piémont s'est appliqué depuis 42 ans, n'ayant rien négligé pour favoriser et répandre dans les masses le protestantisme, que les ministres anglicans se sont efforcés d'implanter en Italie par la diffusion de leursBibles et d'autres petits livres inspirés du même génie, qui est celui de Satan. Le préjudice qui en est résulté pour les provinces subalpines est incalculable. Les catholiques qui ont parcouru depuis peu ces contrées et surtout le pays de Gênes, ont dû avouer que parfois ils se sont pris à douter s'ils étaient ou non en pays prolestant. Dans les campagnes qui s'étendent de Gênes à Nice, les pauvres villageoispàlisde faimetde misèreetdévorésdebesoins de tout genre, ne peuvent avoir un prêtre qui les console dans leurs profondes afflictions, et ils ont eu la douleur de voir, malgré eux, détruire parlegouvernement très-libéral de Piémont un couvent et une maison de religieux, auprès desquels ils trouvaient souvent le soulagement à leurs peines et du pain pour leurs entants. De plus d'une ville on dirait que la foi est complètement bannie; tant sont épouvantables les blasphèmes qui à chaque pas vous déchirent les oreilles; tant sont affreuses les malédictions qui retentissent de toutes parts contre les prêtres, contre le pape, contre les dogmes de la foi, contre les principes les plus essentiels du catholicisme, contre la divinité même de la révélation. « Païens ou mahométans ou autre chose, « c'est tout un, pourvu qu'on croie en Dieu, » telle est la maxime fondamentale de la Jeune Italie. Dans la rivière de Gènes, on dirait qu'une invasion d'Iconoclastes a passé par
là, en voyant, sans bras ni tête, les images en marbre ou en bois de la Vierge et de son divin Fils, qui se trouvaient le long des chemins; en voyant dégradées ou effacées audessus de Chiaverales stations delaPassion deJésus-Christ, quand on n'a respecté que les statues de Garibaldi et d'Hugo Bassi dans une villa située près de Gènes... Tels sont les fruits de la guerre que le gouvernement piémontais a déclarée à l'Eglise. « La liberté en Piémont, écrivait de Gênes « un voyageur anglais, n'existe que pour les profanateurs « du temple et pour les révolutionnaires. Le poignard est « béni dans cette contrée, où l'assassin est regardé comme ^( un héros. Il n'y a qu'en Italie que l'on puisse croire à une « liberté qui détruit la religion et qui se glorifie des assas- « sinats (i). »
(I) V. une corresp. de Gènes dans le Tablet du 16 avril 1859.