‹ Histoire de la Révolution de 1870-71Chapitre 17 sur 59 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Paris pendant les batailles de Mouzon et de Sedan. — Les dépêches apocryphes. — Journée du 3 septembre. — Séances de la Chambre. — La soirée. —' Proclaniatioii des ministres. — Le 4 septembre. — La Chambre et la rue. — L'Hôtel- de- vUle. — La République est proclamée. — La journée de l'espoir.

Pendant que l'armée française subissait à Sedan le désastre complet dont nous venons de faire le récit, Paris continuait à demeurer dans son état singulier de quiétude. A vrai dire pourtant, son calme n'allait pas sans tristesse, sans angoisse, et, pour nous servir d'une expression populaire, la ville sentait qu'il y avait quelque chose dans l'air. Elle savait en effet qu'une grande bataille, la bataille suprême, était engagée dans l'Ardenne, et elle en attendait le résultat avec une sorte de résignation fatidique ou de confiance apparente. Toutes les nouvelles qui parvenaient du théâtre de la guerre, nouvelles officieuses et non encore officielles, étaient d'ailleurs

absolument rassurantes. Les journaux continuaient à entretenir le public de victoires fantastiques, et voici, pour ne citer qu'un exemple, les dépêches que transmettait à Bruxelles et à Paris YAgencellavas :

M Bouillon, 31 août.

« Un combat a commencé à Bazeilles, à neuf heures. « Les Français auraient pris trente pièces de canon. »

« Bouillon, 1er septembre, 10 h. 15 m.

« La fusillade continue.

« Mac-Mahon serait entre Douzy et Bazeilles.

« Les Prussiens seraient à Remilly et Pont-Mangin, à Balan.

« Bazaine pousserait les Prussiens vers le camp de Sedan.

« Des Français sont campés à La Chapelle et à Givonne.

« Aucun résultat positif n'est encore connu. »

Or, à l'heure où ces dépêches parvenaient en France, tout était terminé et tout était fini, non pour le pays, mais pour la dynastie, tout était perdu, même l'honneur.

Le pays d'ailleurs devait ignorer pendant deux jours encore l'étendue de notre défaite, et le samedi matin 3 septembre, c'est-à-dire deux jours après la capitulation de Sedan, Paris n'était pas instruit du drame épouvantable qui venait de finir. Le conçoit-on? Les députés eux-mêmes l'ignoraient. Une sorte de crainte vague était entrée pourtant dans les esprits, et les optimistes eux-mêmes étaient bien forcés de s'avouer que, quelque glorieux peut-être qu'eussent été les combats du 30 août et du 1" septembre, Mac-Mahon n'avait pu cependant réussir à rejoindre Bazaine. Beaucoup, et des plus dévoués à l'empire, ou des plus cG«mpromis par l'empire, songeaient déjà à établir ce qu'ils appelaient un gouve?me-

meiit mixte, afin de pouvoir exiger de la nation des sacrifices nouveaux de sang et d'argent, sacrifices qu'elle n'eût pas accordés (ils le sentaient bien) à l'empire non modifié. Quant à la politique à suivre, c'était justement celle que les bonapartistes ont depuis reprochée à la république, c'était la guerre. Mais avec eux c'était la guerre pour une famille, et non la guerre nationale pour le sol, pour le foyer, pour la patrie.

Évidemment l'heure approchait oii le pouvoir et la nation allaient brusquement se séparer, déchirer le pacte falsifié, et la France allait se retrouver libre de sa destinée.

Cependant le bruit d'une défaite complète, de la capitulation et de la captivité de l'empereur, se répandait peu à peu dans le monde officiel.

Le samedi, 3 septembre, à l'issue de la séance de jour, le Corps législatif fut convoqué pour une séance de nuit. Il était une heure du matin, lorsque les députés entrèrent en séance. Le moment était solennel. Un silence profond régnait dans l'Assemblée, et l'on entendait, au contraire, sur la place, sur le pont, sur les quais, le sourd bourdonnement de la foule, pareil au vent dans les peupliers ou au mugissement de la mer. L'aspect de la salle, éclairée par le plafond de verre d'une lumière livide, prenait quelque chose de funèbre. Les députés, sous ce jour jaunâtre, ressemblaient à des spectres. Pâle, et d'une voix émue, le président Schneider déclara à la Chambre « qu'une nouvelle douloureuse lui avait été annoncée dans la soirée, et qu'il avait cru devoir convoquer aussitôt l'Assemblée. » Il donna ensuite la parole à M. le ministre de la guerre, pour faire une déclaration à la Chambre.

— Messieurs les députés, dit alors M. de Palikao, j'ai la douloureuse missioji de vous annoncer ce que mes paroles de ce matin avaient pu vous faire pressentir, ce que j'espérais encore n'être qu'une nouvelle officieuse, et qui , malheureusement , est devenu une nouvelle

officielle. L'armée, après d'héroïques efforts, a été refoulée dans Sedan ; elle a été environnée par une force tellement supérieure, qu'une résistance était impossible. L'armée a capitulé et l'empereur a été fait prisonnier... .

Est-il bien utile de faire remarquer que le ministre faisait retomber sur l'armée la capitulation de l'empereur? Nous retrouverons cette même volontaire erreur dans la proclamation des ministres à la population.

Après la déclaration du ministre de la guerre, le président de l'Assemblée propose qu'on remette au lendemain la délibération qui doit suivre sur les mesures à prendre devant un pareil événement, lorsque M. Jules Favre, se levant, laisse tomber dans le morne silence de la Chambre ces paroles lentes :

— Je demande la parole pour le dépôt d'une proposition.

— La parole, répondit le président, est à M. Jules Favre.

M. Jules Favre : Si la Chambre est d'avis que, dans la situation douloureuse et grave que dessine suffisamment la communication faite par M. le ministre de la guerre, il est sage de remettre la délibération à midi, je n'ai aucun motif pour m'y opposer ; mais comme nous avons à provoquer ses délibérations sur le parti qu'elle a à prendre c?ans la vacance de tous les pouvoirs, nous demandons la permission de déposer sur son bureau une proposition que j'aurai l'honneur de lui lire, sans ajouter, quant à présent, aucune observation.

« Nous demandons à la Chambre de vouloir bien prendre en considération la motion suivante :

« Article 1". — Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie sont déclarés déchus des pouvoirs que leur a conférés la Constitution.

« Art. 2. — Il sera nommé par le Corps législatif une commission de gouvernement composée de... » — Vous fixerez, messieurs, le nombre de membres que vous jugerez convenable dans votre majorité — «... qui sera

investie de tous les pouvoirs du gouvernement, et qui aura pour mission expresse de résister à outrance à r invasion et de chasser l'ennemi du territoire.

« Art. 3. — M. le général Trochu est maintenu dans ses fonctions de gouverneur général de la ville de Paris.

Signé : JULES favre, crémieux, barthélemy-saint-

HILAIRE, DESSEAUX, GARNIER-PAGÈS, LARRIEU, GA- GNEUR, STENEACKERS, MAGNIN, DORIAN, ORDINAIRE, EMMANUEL ARAGO, JULES SIMON, EUGÈNE PELLETAN, WILSON, ERNEST PICARD, GAMBETTA, COMTE DE KÉRA- TRY , GUYOT-MONTPAYROUX , TACHARD , LE CESNE, RAMPONT, GIRAULT, ]NL\.RION, LÉOPOLD JAVAL, JULES FERRY, PAUL BETHMONT ^ »

— Je n'ajoute pas un mot, conclut M. Jules Favre. Je livre, messieurs, cette proposition à vos sages méditations, et demain, ou plutôt aujourd'hui dimanche, à midi, nous aurons l'honneur de dire les raisons impérieuses qui nous paraissent commander son adoption à tout patriote.

Et l'orateur descendit au milieu des mouvements divers, ou plutôt du silence glacial de l'Assemblée. La Chambre tout entière comprenait que ce n'était pas seulement un acte d'accusation, mais un arrêt, non-seulement une proposition de déchéance, mais la déchéance même que venait de prononcer M. Jules Favre. Pas un ministre ne bougea, ne protesta sur son banc. Une seule voix s'éleva, celle de M. Pinard (du Nord), qui s'écria : « Nous pouvons prendre, des mesures provisoires ; nous ne pouvons pas prononcer la déchéance. » Un des députés de la majorité, M. Stéphen Liégeard (ex-député de la Idoselle), a dit depuis, dans une brochure imprimée à Bruxelles et qu'il a osé appeler le Crime du 4 septembre^ qu'à ce cri de M, Pinard, trente autres cris eussent ré-

1. A ces noms, MM. Glais-Bizoin, Raspail et de Jouvencel ajouta rent les leurs.

RÉVOLUTION DE 1870-71 9ft

pondu si les députés avaient été convoqués et présents. La Chambre, nous l'avons dit, avait été convoquée par le président élu. Le devoir des députés était donc de se trouver à leur poste. Au surplus, qu'eussent fait les trente cris dont parle M. Liégeard, au milieu du silence navré de l'Assemblée? Ils n'eussent que mieux montré l'isolement complet de l'empire et la défection ou plutôt le courroux de ses serviteurs de la veille. Au surplus, un des bonapartistes qui depuis ont protesté contre le 4 septembre, après s'être tenu loin de France pendant que la patrie luttait contre l'étranger, M. Ernest DréoUe, exdéputé de la Gironde et auteur, lui aussi, d'un pamphlet sur la Journée du 4 septembre, se trouvait à l'Assemblée au moment oii M. Jules Fawe demanda la déchéance de la dynastie des Bonapart.es, et il ne joignit point son cri au cri de M. Pinard (du Nord). La séance fut levée et remise au lendemain midi. Elle avait duré vingt minutes, longues comme des siècles.

Au sortir de cette séance qui se prolongea jusqu'à deux heures du matin en propos de couloirs, en altercations, en discussions, M. Jules Favre fut arrêté par une foule immense demandant, réclamant, exigeant la déchéance. « Patience, répondait l'orateur, rassurez-vous, justice sera faite, comptez sur vos représentants. » La foule répondait par des cris unanimes : A bas la droite ! la déchéance l On fit dégager le pont de la Concorde par des sergents de ville. Déjà, en effet, toutes les précautions avaient été prises par la police : les grilles des Tuileries, du Carrousel et du Louvre étaient fermées, les troupes étaient consignées. Sur les boulevards, une foule de citoyens sans armes passaient, criant : Vive la France I la déchéance! lorsque, boulevard Poissonnière, les sergents de ville, occupant le poste, dit de la Galiote, vis-à-vis du Gymnase, déchargent leurs revolvers sur cette foule et se ruent sur elle l'épéeetle casse-tête à la main. Il y eut des victimes, car l'empire devait finir comme il avait commencé.

Cependant les ministres veillaient aux Tuileries, et l'on affichait déjà sur les murs de Paris cette proclamation des ministres que Paris devait lire, le matin du 4, à son réveil :

Page 1