PROCLAMATION DU CONSEIL DES MINISTRES AU PEUPLE FRANÇAIS
« Français,
« Un grand malheur frappe la patrie.
« Après trois jours de luttes héroïques soutenues par l'armée du maréchal Mac-Mahon contre 300.000 ennemis, 40.000 hommes ont été faits prisonniers.
« Le général de Wimpffen, qui avait pris le commandement de l'armée, en remplacement du maréchal Mac-Mahon, grièvement blessé, a signé une capitulation.
« Ce cruel revers n'ébranle pas notre courage.
« Paris est aujourd'hui en état de défense.
« Les forces militaires du pays s'organisent.
« Avant peu de jours, une armée nouvelle sera sous Paris; une autre armée se forme sur les rives de la Loire.
« Yotre patriotisme, votre union, votre énergie sauveront la France.
« L'empereur a été fait prisonnier dans la lutte.
« Le gouvernement, d'accord avec les pouvoirs publics, prend toutes les mesures que comporte la gravité des événements.
« Le conseil des ministres :
« Comte de Palikao, Henri Chevreau, amiral RiGAULT DE Genouilly, Julcs Brame, prlncc DE LA Tour-d'Auvergne, Grandperret, Clément DUVERNOIS, BUSSON-BILLAULT, JÉRÔME
David. »
Presque chaque phrase de cette proclamation contenait un mensonge. Ce n'étaient pas 40.000 hommes, mais 80.000, dont 63.000 valides, qui avaient été faits prisonniers ou plutôt rendus. Ce document était rédigé avec une certaine habileté perfide. Le général de Wimpfîen semblait, de son plein mouvement, avoir signé la capitulation, tandis que l'empereur avait été fait prisonnier dans la lutte. Et comme cette phrase : « L'empereur a été fait prisonnier, » se trouvait rejetée adroitement, à peu près comme une phrase incidente, à la fin de la proclamation, et après ces affirmations rassurantes : ;( Paris est en état de défense, le pays est organisé, «ous aurons deux nouvelles armées bientôt. » Mensonge absolu. L'avenir nous le montrera bientôt, et nous allons voir la République porter le fardeau de l'incapacité, delà frivolité, du dépourvu de l'empire.
Telle qu'elle était, et malgré l'adoucissement assez adroit de la dure vérité, cette proclamation, on peut le dire, frappa Paris au cœur. Cette fois , la ville, endormie dans sa confiance, s'éveilla. Elle regarda autour d'elle, elle comprit. Elle comprit à quels dangers profonds elle s'était livrée en abdiquant son initiative et son ardeur ; elle comprit en quelles mains maladroites elle avait remis sa destinée. Elle retrouva ses vieux élans et sa vieille colère. Elle fut implacable sans être cruelle, et elle fit, en quelques heures, ce qu'elle faisait jadis en trois jours : une révolutton.
Révolution pacifique et soudaine. Révolution au nom de la patrie qu'il fallait défendre, au nom de nos morts qu'il fallait venger. Révolution inévitable, car elle était dans la conscience publique. Révolution du mépris et de la justice plus encore que de la haine et de la vengeance. Révolution sans tache en plein soleil, révolution qui ne coûta ni une goutte de sang, ni une larme.
Il est de mode aujourd'hui, dans le camp réactionnaire, de faire de cette date du 4 septembre une date douloureuse. Ceux-là mêmes qui n'eussent osé alors pro-
tester contre le verdict national , font retomber sur la République le poids des malheurs amoncelés par le gouvernement bonapartiste. La vérité est que le 4 septembre fut moins un soulèvement qu'un soulagement. Ce ne fut point la révolution d'un peuple chassant les coupables de sa propre main : l'étranger était en France, et si l'aigle de Corse était abattu, l'aigle de Prusse planait sur nous encore ; l'oiseau de proie succédant à l'oiseau de proie. Mais il n'en est pas moins vrai que le 4 septembre nous affranchit, non du loup-cervier d'Allemagne, qui dévorait nos membres, mais du cancer intérieur qui nous rongeait le cœur.
Dans la matinée de ce beau dimanche d'automne, sous le ciel clair, de tous les points de Paris, la foule se dirigeait vers la place de la Concorde, obéissant instinctivement à un mot d'ordre que personne pourtant n'avait donné, mais qui semblait être la résultante fatale des derniers événements. Peu de manifestations organisées ; la plupart des gardes nationaux et un assez grand nombre de gardes mobiles, échappés du camp de Saint-Maur, se rendent à la place de la Concorde isolément et presque tous sans armes. Chacun sent qu'il s'agit bien moins de combattre pour renverser l'empire auquel le désastre de Sedan vient de porter le dernier coup, que de se serrer autour du pouvoir nouveau qui ne peut manouer de surgir.
Aux abords de la place de la Concorde, toute noire de foule, et dans laquelle, de temps à autre, un remous se fait sentir, une nouvelle se répand, prompte comme la foudre. « La troupe charge. Il y a des blessés. » Le bruit circule, grossi, dénaturé, transformé ; les nouveaux arrivants, rebroussant chemin, courent aux armes, et le cri traditionnel des Jours de révolution retentit dans la ville étonnée : « Aux armes I on égorge nos freines ! » Paris semble transformé en un moment. De tous côtés et à mesure que la nouvelle arrive, les gardes nationaux se rassemblent en hâte ; dans tous les quartiers on bat le
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rappel, et aussitôt formées, grossies par de nombreux volontaires, les compagnies se dirigent vers la place de la Concorde.
C'était une fausse alerte; d'une seule blessure on avait conclu à un égorgement des citoyens par la troupe; mais cette alerte eut ce résultat, en faisant prendre les armes à la garde nationale tout entière, d'indiquer à l'armée quel était son devoir. A l'heure où elle avait à défendre la frontière , pouvait-elle diriger ses armes contre des Français? Le temps des prétoriens était passé ; ces soldats, maintenant, étaient bien les soldats de la France.
La séance du Corps législatif allait s'ouvrir à midi. Dès onze heures du matin, les abords du palais étaient barrés par des détachements de gardes de Paris, de garde nationale et d'infanterie de ligne. A partir du pont de Solferino, défense de longer le quai d'Orsay. Il fallait des cartes pour passer sur le pont de la Concorde. A une heure un quart, la séance est ouverte. M. Schneider préside, son grand cordon lui rayant la poitrine. M. de Kératry interpelle aussitôt, sur les dispositions militaires prises par l'autorité, M. de Palikao, qui répond par cette phrase au moins étrange dans de telles circonstances : « Vous venez vous plaindre que je vous fasse la mariée trop belle ! » Puis le ministre de la guerre propose aussitôt les modifications à apporter au gouvernement : Un conseil de gouvernement et de défense nationale composé de cinq membres est institué. Les r ùnistres sont nommés sous le contre-seing des membres de c "! conseil. Le général comte de Palikao est nommé lieutenant j énéraldu conseil. Ce compromis gouvernemental portait cette mention : Fait au palais des Tuileries; et cette signature : Eugénie. C'était là une façon d'instituer le gouvernement de la régente en ne point parlant de la régence, un mot qui, de l'aveu même de M. Dréolle (voyez son livre), était mal choisi et résonnait mal. D'ailleurs, dès ce moment même, la cause de l'empire était perdue. La Chambre tout en-
tière, ou du moins l'écrasante majorité de la Chambre, se ralliait à l'idée de ce gouvernement de défense nationale que la gauche avait émise, au moment du péril.
La Chambre comprenait — un peu trop tard pour le salut de la nation — que le gouvernement impérial avait jeté, après vingt ans de despotisme, la France entre les bras de l'étranger. L'Assemblée, pour défendre le pays, n'entendait plus compter que sur le pays lui-même. Qu'on parle ensuite de conspiration, de coup d'État, d'attentat, de crime du 4 septembre! La vérité est qu'au 4 septembre, la Chambre elle-même étaitlassede l'empire et s'était décidée à le rejeter. Elle voulait seulement, par un sentiment de pudeur, après l'avoir servi, sauver les apparences, et cherchait la transition d'un gouvernement à un autre. Ce nom : le gouvernement de la défense nationale, après avoir effaré l'Assemblée, ralliait déjà tous ses suffrages.
Mais, pour le proclamer, comment faire? M. Thiers allait bientôt proposer cette formule : Vu la vacance du pouvoir... Le mot était juste. Au moment où s'ouvrait la séance du 4 septembre, le pouvoir, représenté à Paris par une femme et un débile enfant, à l'armée par un souverain prisonnier, le pouvoir était vacant. La nation n'appartenait plus qu'à la nation.
Répondant à la proposition de M. de Palikao, M. Jules Favre réclame énergiquement l'urgence sur le projet qu'il a déposé pendant la séance de nuit. M. Thiers alors demande la parole. Il veut soumettre à la Chambre une autre proposition. Tout d'abord, il déclare que ses préférences personnelles étaient pour le projet de la gauche qui posait nettement la question en réclamant la déchéance; mais, dans l'intérêt de l'union entre les partis, il présente, au nom de plusieurs membres pris dans toutes les nuances de la Chambre, un projet ainsi conçu :
<( Vu les circonstances, la Chambre nomme une commission de gouvernement de la défense nationale;
Envahissement du Corps législatif (4 septembre).
« Une Constituante sera convoquée dès que les circonstances le permettront ' . >-
M. Thiers av^it, on le voit, et sur les instances de plusieurs députés de la dcoite, substitué à ces mots de son texte primitif : Vu la vacance du pouvoir, — ceux-ci : Vu les circonstances... C'était une concession. La suite des événements la rendit inutile.
Le président voulait consulter la Chambre successif vement sur l'urgence des trois propositions. M.Gambetta insiste pour que la Chambre pononce l'urgence en bloe. La Chambre, consultée, vote l'urgence et le renvoi des trois propositions à une même commission. La séance est suspendue.
Pour montrer encore où en était l'esprit de l'Assem^ blée, pressée par la solennité des circonstances, par l'inévitable nécessité, voilà, au dire de M. Dréolle lui-même, sur quels noms la Chambre comptait asseoir le gouvernement de la défense qu'elle se proposait d'instituer ; Gambetta, Thiers, Picard et deux membres de la majo^ rite, M. Schneider sans doute avec un de ses collègues. Ainsi, je le répète encore, c'était en vain que les partisans du système impérial prétendaient étayer cette puissance vermoulue. C'en était fait. L'heure de la ruine était venue.
Tandis qu'on délibère, dans les bureaux, sur les propositions Palikao, Jules Favre et Thiers, la foule, massée sur la place de la Concorde, veut avancer sur le Corps législatif, et une compagnie de gardes nationaux, devant
4. Les noms des signataires de cette proposition sont ceux de MM. Thiers, de Guiraud, Lefèvre-Pontalis, marquis d'Andelare, Gévelot, Millet, Josseau, baron de Benoist, Martel, Mangini^ Bournat, Baboin, duc de Marmier, Johnston, Le Joindre, vicomte Monnier de la Sizeranne, Chadenet, Gœrg, Quesné^ Houssard, comte de Durfort de Civrac, delà Monneraye, Mathieu (de la Corrèze), Chagot, baron Alquier, baron d'Yvoire, Terme, Boduin, Dessaignes, Paulmier, baron Lesperut, Carré-Kérisouët, Monjaret de Kervéju, Rolle, Roy de Loulay, Vieillard-Migeon, Germain, Lecler d'Osmonville, Pinard (du Pas-de-Calais), Perrier, Guillaumin, Calmètes, Planât, Buisson, baron Esclj^sériaux, Durand, baron deBarante, Descours.
la grille, crie : La déchéance l en faisant signe à d'a^-tres gardes nationaux, placés près du pont, de venir les rejoindre. Ceux-ci hésitent, puis se mettent en marche. Les gardes municipaux à cheval, postés à l'entrée du pont, sur le quai, tirent aussitôt leurs sabres. L'émotion est grande, instantanée. Le 6*^ bataillon de la garde natiotionale, bientôt suivi par le 8% avance malgré les sabres nus, prêt à tout, et la foule, l'immense foule se presse derrière lui, résolue, impatiente. Rien ne résiste à ces débordements humains. Le peuple , à de certains moments, est un fleuve qui marche. Son inondation couvre tout. A la tête des gardes nationaux, les entraînant et leur montrant l'exemple, est M. Edmond Adam. Les gardes municipaux n'osent frapper. Voulaient-ils même frapper? Ils disparaissent, a-t-on dit, comme [un îlot dans cette marée montante. La foule envahit alors les escaliers, la cour, les couloirs de la Chambre. Elle se précipite dans les tribunes publiques. Elle est partout, tumultueuse, bruyante, orageuse, irrésistible. Et ce n'est plus seulement la déchéance qu'elle réclame, c'est: Vive la République! qu'elle crie. Le mot est jeté. Il éclate comme une bombe. Vive la République! Vive la France l Et des milliers de poitrines les répètent avec une ardeur joyeuse, comme si ce cri étouifait, devait réveiller de sa torpeur et tirer de sa défaite la malheureuse France mutilée et li\Tée.
Lorsque la foule apparut, montrant, comme en prairial, comme en février, ses milliers de têtes dans les tribunes publiques, douze ou quinze députés tout au plus étaient dans la salle. M. de Palikao était assis au banc du gouvernement. Décomposé etblafard, le président Schneider se tient pourtant debout à son fauteuil, attendant le silence et le calme. « Mes chers et bons amis, dit M. Crémieux s'adressant au public des tribunes, vous me connaissez, je suis le citoyen Crémieux... Nous nous sommes engagés, nous, les députés delà gauche... » Une clameur immense l'interrompt : Vive la République! Des tribunes le même cri part, comme dans un nuage de poudre.
Dans l'une d'elles, on agite les vastes plis d'un drapeau tricolore.
M. Gambetta monte à la tribune aux côtés de Crémieux, et s'adressant au public, à la foule : Citoyens, vous pouvez donner un grand spectacle : celui d'un peuple unissant l'ordre à la liberté. (Oui ! oui ! — Applaudissements.) Eh bien ! si vous le voulez, je vous le demande, je vous en adjure, que dans chaque tribune un groupe se charge d'assurer l'ordre. Puis, attendez en silence. La gauche s'est engagée vis-à-vis de la Chambre à faire respecter la liberté de ses délibérations. (Nouveaux applaudissements.)
Le silence se rétablit pendant quelques instants, un certain nombre d'autres députés rentrent dans la salle. Ici, je veux laisser parler le procès-verbal.
M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER, s'adressaut au public des tribunes : Yous venez d'entendre une voix patriotique qui ne peut être suspecte à aucun d'entre vous. M. Gambetta vient devons adresser, au nom de la liberté, de la sécurité du pays, des exhortations auxquelles je joins les miennes. Croyez-moi : en ce moment la Chambre est appelée à délibérer sur la situation la plus grave, dans un esprit de dévouement absolu au pays. Vous avez entendu l'honorable M. Gambetta. Je crois avoir, moi aussi, donné à la patrie, à la liberté assez de gagespour avoir le droit de vous adresser de ce fauteuil les mêmes recommandations.
Comme lui, je fais appel à l'union, à la liberté ; mais il n'y a de véritable liberté que celle qui est accompagnée de l'ordre. (Applaudissements dans diverses tribunes, cris et bruits dans d'autres.)
(La plupart des députés qui étaient rentrés dans la salle la quittent en ce moment.)
M. Glais-Bizoin paraît à la tribune et essaye de se faire entendre : Citoyens, dit-il, la déchéance va être prononcée par la Chambre; veuillez attendre que la commission soit en mesure de la proposer.
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M. GiRAULT. Citoyens, je fais aussi appel à votre patriotisme pour que le pays et la Chambre ne fassent qu'un contre l'ennemi qui approche... (La séance reste interrompue, de fait, au milieu de l'agitation.)
M. Gambetta, reparaissant à la tribune : Citoyens, veuillez m'écouter encore. Il est nécessaire que tous les députés présents dans les couloirs et dans les bureaux 011 ils délibèrent sur notre proposition de déchéance, soient à leur poste pour que la Chambre puisse voter cette déclaration. Il faut que vous les attendiez dans l'attitude do la modération et de la dignité. Ils vont venir. (Applaudissements.)
Vous avez compris, et je vous en remercie, que l'ordre était la plus grande des forces. Gardez donc, je vous en conjure, le calme, le silence solennel qui conviennent aux habitants de cette grande cité menacée. Vous allez tout à l'heure entendre prononcer le résultat des délibérations de la Chambre, qui sera, il va sans dire, affirmatif dans le sens que vous désirez... (Approbation. — Bruit.)
A trois heures, la salle est tout à coup envahie par la porte du fond, qui fait face à la tribune des orateurs. Des députés, présents dans la salle, se lèvent et essayent de s'opposer à cet envahissement ; mais leurs efforts, qui retiennent un moment la foule, sont bientôt impuissants, et la salle est complètement envahie; des cris de: Vive la République! se font entendre,
M. LE PRÉSIDENT : Toute délibération étant impossible dans ces conditions, je déclare la séance levée.
Il est trois heures.
Le président quitte le fauteuil ; la foule couvre le bureau, se presse à la tribune et remplit complètement la salle.
M. Schneider se retirait, poursuivi par les huées; M. de Palikao était déjà parti. D'autres fuyaient par les petites portes de l'hémicycle, rapidement, et M. Jérôme David seul, au dire d'un témoin, gardait une attitude
résolue et même hautaine. A peine M. Schneider est-il parti que des jeunes gens, se dégageant de la foule, escaladent la tribune, s'emparent du fauteuil présidentiel et agitent la sonnette, tandis que des gardes nationaux, entrés par les portes latérales de droite et de gauche, et qui ont déjà arraché les aigles de leurs shakos, prennent possession du double escalier de la tribune. M. Jules Ferry les repousse, ou plutôt, avec leur aide, il chasse les jeunes gens assis au fauteuil, tandis que M. Gambetta, M. Steenackers et M. de Kératry conjurent les citoyens « non gardes nationaux » de s'écarter de la tribune.
— Est-ce que vous n'avez plus confiance en vos représentants? s'écrie Gambetta.
— Si ! si I Nous avons confiance en vous !
— Eh bien ! reculez quand je vous le demande et soyez sûrs que nous allons prononcer la déchéance!...
— Et la République ! s'écrie la voix d'un citoyen.
Dans une agitation extrême, pendant un moment confus et bruyant, Gamoetta qui, depuis le matin, a lutté pour que cette révolution inévitable et légitime soit aussi une révolution légale ; Gambe'ia qui, tout à l'heure calmait l'efî'ervescence sans cesse grandissante et grondante du peuple pour donner à la Chambre le temps de prononcer cette déchéance à laquelle elle consentait assurément ; Gambetta, entraîné par la nécessité du moment, par la fatalité absolue, et aussi par la justice de sa cause, se fait le porte-voix de la conscience publique et, après être monté à la tribune accompagné de M. de Kératry :
— Citoyens, dit-il, — et le silence se fait, — attendu que la patrie est en danger ;
Attendu que tout le temps nécessaire a été donné à la représentation nationale pour prononcer la déchéance;
Attendu que nous sommes et que nous constituons le pouvoir régulier issu du suffrage universel libre ;
Nous déclarons que Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie ont à jamais cessé de régner sur la France!
A ces mots une explosion de bravos éclate, bientôt suivie d'une salve d'applaudissements et d'une longue et bruyante acclamation. Jules Favre monte à latrioune, applaudi à son tour; il demande au peuple du calme, il le conjure d'éviter la guerre civile : « Pas de journée sanglante! »
— Non, non, répondent des voix nombreuses, pas de guerre civile ! Guerre aux Prussiens seulement !
Et des voix encore réclament, redemandent, répètent : Et la République ! la République! Proclamez la République !
— La République, répond Jules Favre, ce n'est pas ici que nous devons la proclamer !
— Citoyens, ajoute Gambetta, allons la proclamer à l'Hôtel-de- Ville!
Et, descendant de la tribune, tous deux s'en vont, suivis de la foule, à FHôtel-de-Yille, oii déjà le peuple attend la proclamation de cette République qui doit, se dit-il, être le salut de la patrie en 1871 comme elle le fut en Fan IL
Paris dès à présent n'appartient plus à l'empire. Le drapeau du château des Tuileries a été amené, comme celui d'un navire qui se rend. Accompagnée de M. de Metternich et de M. Nigra, l'impératrice a cherché un asile, en attendant qu'elle prenne le train qui doit la conduire en Belgique. La fille de Victor-Emmanuel, la princesse Clotilde, celle que l'Italie elle-même appelle la victime de l'Italie, demeure à son logis, n'ayant rien à craindre. Rochefort, prisonnier à Sainte-Pélagie, est délivré, conduit en voiture jusqu'à l'Hôtel-de- Ville oii son nom est bientôt joint à ceux des députés qui composent le Gouvernement né de la nécessité même, le Gouvernement de la Défense nationale. Alors, du haut du balcon de l'Hôtel-de- Ville, ce grand nom, ce nom sacré de République tombe solennellement sur cette foule embrasée qui l'acclame. Les fenêtres, les toits, le campanile même sont envahis. Un citoyen plante un bonnet phrygien sur
le drapeau à la place de l'aigle. Quelqi:es-uns parlent d'arborer le drapeau rouge. M. SchœlCiier et M. Gambetta tiennent virilement pour le drapeau tricolore. Sedan fait-il oublier Jemmapes, Valmy, Arcole, tant de gloire? Non certes! Le drapeau aux trois couleurs reste le drapeau de la France en deuil comme il fut celui de la France victorieuse. Du haut de l'Hôtel-de- Ville, des monceaux de petits papiers tombent comme une pluie. On se précipite, croyant y lire les noms des gouvernants nouveaux. 0 ironie! ce sont de vieux bulletins du plébiscite de mai portant ce mot : oui, oui, à qui le destin répond : non.
L'empire du mois de mai s'écroulait brusquement sous la colère de ce Paris qu'il livrait ainsi aux horreurs du siège.
Mais, d'ailleurs, Paris ne fut pas le seul à s'affranchir. Lyon l'avait précédé. La République y fut proclamée avant qu elle l'eût été à Paris. A Bordeaux, le peuple jetait à bas de son piédestal et traînait à la Gironde une statue de Napoléon IIL La garde nationale refusait d'obéir au préfet de l'empire. Versailles, enfin, le conseil municipal de Versailles, devançant la justice de Paris, proclamait à midi la République française.
Cependant, tandis que se déroulaient, avec une rapidité singulière, ces événements précipités, le Sénat se réunissait au Luxembourg dans une séance qui fut la dernière. M. de Chabrier dénonçait les députés qui venaient de déclarer la déchéance de la dynastie napoléonienne, tandis que M. Ségur-d'Aguesseau répétait: « Vive l'empereur! vive l'impératrice! » et que M. le comte de Flamarens ajoutait : « Vive le prince impérial ! » Cette séance n'offre d'ailleurs aucun intérêt. Les sénateurs s'y montrent éperdus et sans énergie. M. Baroche, tout en protestant contre ce qu'il appelait « la violence dont le Corps législatif était la victime, >- condamnait lui-même le Sénat et en montrait l'inutilité sénile, lorsqu'il ajoutait : « C'est au Sénat que je voudrais mourir ,-
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mais nous n'avons pas cet espoii'. La révolution éclatera dans tout Paris, et elle ne viendra pas nous chercher dans cette enceinte. » A quoi bon, en effet, s'occuper de ces vieillards? Le Sénat fixa pourtant unj réunion prochaine pour le lendemain 5 septembre, deux heures, et il se sépara brusquement, ses membres s' évanouissant comme des ombres pour ne plus se jamais réunir.
Le Corps législatif s'était, de son côté, constitué en séance, d'abord dans la salle à manger de la présidence, puis, le soir, au même endroit. La première séance, fort courte, présidée par M. Alfred Leroux, eut pour but de voter sur la proposition de M. Thiers, qui fut adoptée, après des discours de MM. Thiers, Grévy et Dréolle, avec le texte primitif : Vu la vacance du pouvoir. — Ainsi, légai lement, même par vote du Corps législatif, l'empire étatdéchu. La réunion délégua, pour s'entendre avec les membres de la Chambre qui siégeaient à l'Hôtel-de- Ville, MM. Garnier-Pagès, Lefèvre-Pontalis, Martel, Grévy, de Guiraud, Cochery, Johnson etBarthélemy-Saint-Hilaire. Pour faciliter la conciliation, la Chambre déclarait à ses délégués qu'on pouvait considérer comme nombre provisoire le nombre de cinq membres devant composer la commission de gouvernement et de défense nationale.
Le soir, à huit heures, dans cette même salle à manger de la présidence, M. Thiers, en l'absence du président et des \ice-présidents, s'asseyait au fauteuil, ayant à ses côtés les secrétaires du Corps législatif. MM. Jules Favre et Jules Simon entraient, apportant la réponse de l'Hôtel-de- Ville. Le gouvernement provisoire était déjà constitué «^par l'acclamation populaire » et se composait de MM. Emmanuel Arago, Crémieux, Jules Favre, Jules Ferry, Gambetta, Garnier-Pagès, Glais-Bizoin, Pelletan, E. Picard, Rochefort et Jules Simon, avec le général Trochu comme président du gouvernement. « Nous ne pouvons rien changer, dit en substance M. Jules Favre, à ce qui vient d'être fait. Si vous voulez bien y donner votre ratification, nous vous en serons reconnaissants.
Si, au contraire, vous la refusez, nous respecterons la décision de votre conscience, mais nous garderons la liberté entière de la nôtre. » M. Thiers répondit simplement, en disant : « Vous vous êtes chargés d'une immense responsabilité. Notre devoir à tous est de faire des vœux ardent? pour que vos efforts réussissent. » D'autres protestèrent, M. Dréolle, M. Buquet. « Paris ! s'écria M. Peyrusse, fait encore une fois la loi à la France ! » M. Buffet parlait de rédiger une protestation officielle; M. Thiers l'arrête dans cette voie. « Soyons unis, et laissons à l'histoire le soin déjuger.
« En présence de l'ennemi qui sera bientôt sous Paris, ajoute-t-il, je crois que nous n'avons qu'une chose à faire : nous retirer avec dignité. «
Ainsi fut évitée avec sagesse une division qui pouvait être fatale, une guerre civile qui pouvait être sanglante. Et la République, proclamée par Paris, était acceptée de fait par la Chambre.
La République est proclamée ! A ce cri, Paris déli\Té respire, et veut oublier pendant un jour ses patriotiques angoisses pour ne songer qu'au présent, à ce rêve maintenant réalisé : la République ! La physionomie de la ville est superbe; les boulevards et les grandes voies regorgent de promeneurs. Et qu'on ne dise pas que nul ne songe à l'ennemi ; tous y pensent et chacun (ô l'illusion amère !) est certain de le vaincre. Quel beau songe aux lendemains assombris ! Gardes nationaux, gardes mobiles, francs-tireurs, défilent aux acclamations de la foule, leurs fusils ornés de fleurs et de verdure comme à ces beaux jours de juillet oii Camille Desmoulins faisait d'une feuille verte le signe de ralliement des patriotes. Les soldats, consignés le matin dans leurs casernes par le gouvernement impérial, sont maintenant libres et ont aussi leur part d'acclamations. Quelques-uns, parmi les plus agiles, zouaves, chasseurs à pied, marins, aident à exécuter les arrêts de la justice populaire en détruisant les emblèmes qui rappellent le
régime exécré; les aigles, les N, les E, les médailles à l'effigie de Napoléon III, placées aux enseignes des boutiques, partout volent en éclats, partout disparaissent aux applaudissements des promeneurs, sauf cependant sur les monuments, qui sont religieusement respectés. Les rues qui par leur dénomination rappellent l'empire, sont débaptisées et les plaques émaillées sont brisées ou disparaissent sous des écriteaux faits à la main. La rue du Dix-Décembre est une des premières qui subit cette transformation ; cette date, qui rappelle le vote qui livra la France pieds et poings liés à l'aventure, est remplacée par celle même de la journée, et devient la rue du Quatre- Septembre.
La disparition subite des. agents de police et des gardes ' municipaux impose à la garde nationale le soin de veiller au maintien de l'ordre dans la cité, à cette heure difficile où, entre le gouvernement qui n'est plus et celui qui s'organise, tout n'est encore que chaos. Partout elle s'acquitte de sa mission avec intelligence et zèle, admirablement servie d'ailleurs, il faut le dire, par le calme de la population, naguère encore rebelle à toute consigne, à tout règlement, et qui, maintenant, se plie docilement à toutes les exigences de la situation. Le soir vint, et cette soirée présenta un contraste frappant avec celle delà veille. L'animation joyeuse succédait à l'atonie sinistre, et les douloureuses angoisses avaient fait place aux viriles espérances. La foule était plus compacte encore que dans la journée; çà et là des groupes se formaient, commentaient les événements ; on discutait, parlait, puis on se séparait en se serrant les mains, au cri. de : « Vive la République ! »
Devant les monuments, sur les places, les gardes nationaux bivaquaient, les bi&et^ montaient la faction. Vive la garde nationale! criaient les passants qui respectaient à cette heure l'uniforme tant raillé. Vive la Répu" hlique ! répondaient les sentinelles.
Devant les cafés, on quêtait pour les blessés, — il
fallait bien songer aux martyrs, — des artistes chantaient des airs patriotiques dont l'assistance entonnait le refrain, pendant qu'on s'arrachait les journaux du soir et que les crieurs annonçaient déjà un journal nouveau qui s'appelait la République. Et la foule s'écoulait lentement, heureuse de respirer sous un ciel libre, tandis que de temps à autre les strophes de la Mai^seillaise s'élançaient, fières et ailées, dans la sérénité de ce beau soir. Ainsi, ce pauvre peuple, si éprouvé, si malheureux, si meurtri, avait eu son heure de joie, son heure d'oubli. Plein de foi dans ce talisman républicain qui l'avait délivré autrefois de l'étranger, il se reprenait à croire aux miracles. Mais les miracles ne sont plus. Un ardent souvenir du passé glorieux lui revenait à l'âme. N'allaiton pas revoir, avec les armées républicaines, les héroïsmes de 92? L'Allemagne n'allait-elle point reculer devant cette chose redoutable dont elle avait appris à connaître la force : la République française? Espoirs patriotiques, rêves confiants ! Toute âme, en ce moment, croyait. Devant l'effroyable succession de l'empire, nul ne reculait. Tous se sentaient et plus forts et plus fiers, sûrs de vaincre. Avec l'empire s'en allait, eût-on dit, la mauvaise fortune de la patrie. Elle devait peu durer, cette joie suprême, cette joie aveugle, mais elle fut, ce jour-là, complète et sans mélange. Ce fut une halte dans le malheur. Assez de journées sombres, de déceptions amères, de défaites cruelles, d'heures lentes et lourdes, de dates funèbres et tachées de sang vont succéder à cette journée de vie et d'espérance pour qu'on enregistre, sans ingratitude, cette date du 4 septembre, cette République renaissante que les moins confiants et les plus chagrins saluaient déjà, saluaient alors comme une revanche.