CHAPITRE X
Nouvelle phase de notre histoire. — Notre méthode : Les érénements amèneront les jugements. — La République à l'Hôtel-de-Ville. — Proclamation du gouvernement. — Les ministres. — Opinion de Paris, — Proclamation à l'armée et à la garde nationale. — M. de Kératry à la préfecture de police. — M. Etienne Arago à la mairie de Paris. — Les maires provisoires. — La République en province. — État des esprits. — Besoin d'union, volonté de lutte. — La circulaire de M. Jules Favre. — Rentrée des proscrits. — La Commission des Papiers des Tuileries. — Les mobiles de province. — La statue de Strasbourg. — La revue du 14 septembre. — Départ de la délégation de Tours. — Marche des Prussiens. — Paris est investi.
L'histoire de la révolution de 1870-71 entre, avec la République, dans une pheise nouvelle. La cause de tous les maux surgis jusqu'à ce jour a disparu. Une nouvelle ère semble s'ouvrir pour la nation qui reprend confiance. Mais, à bien considérer l'état de la patrie, même au lendemain de la journée du 4 septembre, l'empire, il faut le reconnaître, étend encore sa fatale influence sur le pays. Un peuple ne se débarrasse pas en un jour des "vices, dfes
"virus inoculés par une corruption de "vingt ans. Il en est du despotisme comme de la robe de Nessus : les veines d'un peuple sont pour longtemps embrasées de son venin corrosif. L'abaissement des caractères, le développement des appétits et des égoïsmes, les âpres envies de jouir, la désagrégation lente de tout ce qui fut autrefois le corps social, ce sont là des maux terribles et qui ne se guérissent pas en un jour. Il faut, pour tout cicatriser, bien des années parfois de réactifs et de fer rouge.
C'est pourquoi, plus d'une fois, dans les pages qui vont suivre, nous allons rencontrer encore des spectacles faits pour navrer les âmes. La République est proclamée sans doute, mais, nous le répétons, l'empire, et j'entends par là ses souvenirs et son système, tient encore la France ; son souvenir la paralyse, ses vieilles mœurs la rendent caduque. Il semble que le césarisme pénètre dans les poumons avec l'air qu'on respire. Une nation si longtemps abîmée devant un maître ne désapprend pas en un jour à servir. Et tandis que les uns exagèrent leur servilisme, les autres, effrénés, vont droit à l'excès dans leur haine de toute entrave. Qui en soulTre? La liberté seule, ou plutôt, avec la liberté, la République. Cet attristant spectacle va nous être donné maintes fois. Qu'importe ! il peut être salutaire aussi. L'histoire est faite pour prouver que les fautes passées peuvent nous servir à n'en point commettre de nouvelles.
Nous allons, à leur tour, voir à l'œuvre les hommes qui, le 4 septembre, acceptèrent, non sans tristesse, la succession de l'empire. Pour les juger, nous continuerons la méthode que nous avons suivie jusqu'ici dans ce livre. En les acceptant tels que l'imagination et la reconnaissance pubj-ques les accueillaient le premier jour de leur éphémère pouvoir, nous attendrons, pour devenir plus sévères, que les événements \iennent nous les montrer sous des jours nouveaux et les éclairer d'une lumière plus crue. Nous partagerons volontairement les espérances des foules, mais tout en enregistrant leurs
désillusions, tout en recherchant les culpabilités et les fautes, avec le soin jaloux d'un homme qui aime pardessus tout le vrai et qui, croyant l'avoir trouvé, le montre sinrèrement, nous nous garderons ijien aussi des passions injustes. Nous n'irons jamais grossir le chœur des intéressés qui, reprochant surtout au 4 septembre d'avoir renversé l'empire, en feraient volontiers une date funèbre. Certains républicains oublient trop qu'ils comblent de joie leurs adversaires en condamnant à leur tour ceux qui ont succédé au régime anti-national de l'empire.
Ceux-là prenaient en main le gouvernail lorsque le navire était déjà à demi brisé, le mât coupé en deux, la coque faisant eau de toute part. Plus d'armée, nous l'avons dit, plus d'officiers; nos soldats jetés au gouffre: un seul espoir, Bazaine, mais Bazaine bloqué et par sa faute affaibli déjà, enfermé dans le cercle de ses combats dont il eût pu faire des victoires. Quelles ressources? Aucune. Il faut lire, dans l'ouvrage concluant de M. Jules Simon, les Souvenirs du 4 Septembre, en quel état les serviteurs fugitifs de Napoléon III laissaient la pauvre France. Les remparts de Paris étaient à peine armés, nous le verrons tout à l'heure. L'armée de la Loire, dont parlaient les ministres bonapartistes, était une chimère. Jamais nation ayant sacrifié plus d'argent au budget de la guerre, ne s'était trouvée défendue par moins de soldats. Les nouveaux gouvernants ne parurent point s'en alarmer. La confiante allégresse de Paris affranchi les gagna, allumant l'espoir dans leur cœur. Après avoir hésité à léguer à la République le fardeau de la dette impériale, dès le lendemain, ils l'acceptaient avec une sorte de vaillance.
Peut-être faut-il revenir un moment sur la façon dont la République avait été proclamée à l'Hôtel -de- Ville. Le dimanche 4 septembre, après la séance tumultueuse du Corps législatif, les députés de Paris, quittant le Palais- Bourbon, s'étaient réunis à l'Hôtel-de- Ville. Après une
courte délibération, conseillée et inspirée par la clameur populaire, demandant autour d'eux et sur la place la République, ils firent ouvrir la porte de la salle où ils étaient assemblés. *
Au milieu d'un silence profond, Gambetta lut alors ce qui suit :
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
A ces mots, une acclamation retentit. Gambetta continue :
« Il est constitué, dit-il, un gouvernement de la Défense nationale.
« Ce gouvernement est ainsi composé :
« MM. Emmanuel Arago, Grémieux, Jules Favre, Jules Ferry , Gambetta , Garnier-Pagès , Glais-Bizoin, Eugène Pelletan, Ernest Picard, Rochefort, Jules Simon. »
Puis Gambetta ajoute :
« Citoyens, comprenez-nous : ce gouvernement n'est qu'un pouvoir de passage et de transition. Il n'a qu'un objet : défendre la nation contre l'envahissement de l'étranger. Après quoi, il disparaîtra, nous en prenons l'engagement solennel. »
Quelques-uns des citoyens présents réclamaient et criaient d'autres noms d'anciens représentants du peuple, de proscrits : Louis Blanc, Victor Hugo, Ledru- RoUin, Delescluze, etc.
Gambetta répondit que le gouvernement avait et devait avoir un caractère purement national, nullement politique : on avait simplement groupé les noms des députés de Paris déjà investis du mandat populaire, et que la démocratie avait pour ainsi dire choisis d'avance.
Jules Favre, Gambetta, Arago, Grémieux firent ouvrir ensuite les fenêtres.
Gambetta lut de nouveau au peuple assemblé sur la
place la liste qu'il venait de lire au peuple pressé dans la maison commune. Puis, les membres du gouvernement de la Défense nationale se réunirent dans une petite salle voisine pour désigner les ministres et prendre les premières mesures que réclamait la gravité des circonstances.
A ce gouvernement de « Défense nationale » il manquait un chef militaire. Mais celui-là était désigné d'avance par l'opinion publique, qui le jugeait sur sa propre confiance et sur l'attitude prise par lui dans les derniers événements. C'était le général Trochu.
M. le général Trochu a raconté comment il avait été mis à la tête du gouvernement de la Défense nationale. Lorsqu'on vint le chercher pour lui offrir le commandement de la place de Paris, il mit des conditions à son acceptation. La République, par exemple, devait reconnaître les principes de la propriété et de la famille. Mais le général Trochu devait bien savoir que la République est précisément la meilleure gardienne de l'ordre social. Le nom de M. Henri Rochefort introduit dans le gouvernement nouveau donna bien quelques scrupules à M. Trochu. C'est le général qui le dit lui-même. Les scrupules s'évanouirent bientôt, et ces deux hommes, M. Trochu et M. Rochefort, allaient être précisément, au début du siège, les deux personnalités du gouvernement qui devaient le mieux se comprendre et se soutenir. Ceci est une vérité. Depuis, les événements les ont jetés l'un et l'autre à des pôles bien différents.
Dès le 5 septembre, M. Gambetta, installé au ministère de l'intérieur, déterminait encore une fois, dans une proclamation à la garde nationale de Paris, le véritable sens de la révolution qui venait de s'accomplir. La nation se substitue à l'empire, rien de plus : « La patrie est en danger, dit-il, le nouveau gouvernement est avant tout un gouvernement de défense nationale. » Les premières proclamations du gouvernement soulignent davantage le mot et l'accentuent.
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