CHAPITRE III
L'Alsace. — Les prétentions allemandes. — Blocus de Strasbourg. — Le général Uhrich. — M. de Beyer et M. de Werder. — Bombardement de la ville. — Le préfet de l'empire M. Pron. — Les délégués de Berne apportent des nouvelles. — La République — M. Kùss et M. Valentin. — La capitulation. — Coup d'oeil sur la ville assiégée. — Résistance héroïque de Toul. — La garde mobile de Nancy. — Toul bombardée capitale.
En parlant de cette ville de Strasbourg, qu'il appelait la clef de la maison de son Allemagne, M. de Bismarck avait dit à M. Jules Favre, le 19 septembre: « La \ille va tomber entre nos mains, ce n'est plus qu'une affaire de calcul d'ingénieurs. » Depuis le 12 août 1870, Strasbourg était investie; elle était bombardée, écrasée depuis e 15 août. Depuis quarante jours, les obus pleuvaient sur les maisons en ruines, incendiant les monuments les plue admirables et broyant les êtres les plus innocents, jetant les cadavres d'enfants sur les décombres des chefs-d'œuvre anéantis. Quelle honte! quelle stupi-
dite carnassière ! La Prusse affirmait les droits qu'elle prétendait avoir sur l'Alsace, en couvrant cette Alsace de débris et de sang.
Il semble que les provinces frontières de France aient, plus que toutes les autres, l'amour profond, absolu de la patrie. Les véritables foyers de ce patriotisme qu'il ne faut point laisser perdre dans un vague idéal d'universelle communauté, se retrouvent plus ardents, plus vivaces que partout ailleurs dans ces contrées, qui fot'ment comme l'avant-garde d'une nation, et se trouvent plus souvent en contact avec l'étranger. Le patriotisme de l'Alsace, patriotisme sans phrases, humble et résolu, était depuis longtemps connu. Ces contrées au làîigage germanique, mais au cœur purement français, n'oubliaieiit et n'oublieront pas qu'elles doivent à la France leur émancipation sociale; Lé pacte de 89 les a indissolublement unies à la mère-patrie. Gagnées à la France par la royauté, elles pouvaient encore, depuis Louis XIV jusqu'à Louis XYI, se dire conquises, mai-o, avec l'ère de la liberté, elles se donnèrent librement à nous et devinrent France pour jamais. A cette France, l'Alsace donna Kléber, comme la Lorraine avait donné Fabert. Et, depuis lors, tout Alsacien se sentit attaché à ce drapeau tricolore qui lui avait apporté l'émancipation, le progrès, et sous les couleurs duquel le serf était devenu un homme, le prolétaire un citoyen. Les pédants d'Allemagne ont oublié, dans leurs revendications scientifiques, cette vérité éclatante, que l'Alsace et la Lorraine sont françaises depuis la révolution. Que les Teutons recherchent dans les vieux textes les chansons germaniques d'Alsace, et essaient de prouver aux gens de Strasbourg que leurs traditions les rattachent à la grande famille allemande. En fait de chants patriotiques, Strasbourg peut opposer, aux lieders germaniques, ce chant inspiré qui jaillit d'une lèvre française et comme du cœur de la France décidée à vaincre, cette Mai-seillaise que Rouget de l'îsle improvisa à Strasbourg même, dans
RÉVOLUTION DE 1870-71 i8l
la maison de ce Français d'Alsace qui s'appelait Dietrich.
Depuis deux cents ans, Alsaciens et Lorrains formaient les plus solides soldats de nos armées. Ces braves gens donnaient leur sang pour cette France adoptée et chérie. Lorsque le bruit du tambour français retentissait dans les rues de Strasbourg, lorsque passait un régiment jouant une marche française, aux jours de fêtes, les cris ardents de Vive la France! retentissaient sous les \ieilles arcades et sur la place Kléber, et si vigoureux que la sentinelle prussienne postée à Kehl eût pu, semblait-il, les entendre. Lorsque la guerre fut déclarée, en juillet 1870, l'Alsace entière fut debout. Tandis que la population demandait des armes, que le gouvernement lui refusait, les municipalités alsaciennes organisaient sur le passage de nos soldats, aux gares, à l'entrée des villes, des buffets où l'on versait de la bière, où l'on distribuait des vivres à ces régiments qui s'en allaient combattre pour la France. Il y avait, dans les acclamations qui accueillaient les troupes, une confiance absolue dans la fortune de nos armes et une haine invétérée pour l'Allemagne. Pauvres gens ! ils avaient le pressentiment qu'il fallait haïr leurs bourreaux.
Après Wissembourg, après Wœrth, plus d'un habitant des villages alsaciens ramassa quelque chassepot, l'arracha des mains crispées d'un cadavre et fit le coup de feu contre l'étranger. On fusilla, comme assassins, ces humbles et hardis héros. La guerre a de ces pudeurs : on ne peut verser le sang ennemi qu'avec un uniforme sur le dos. Pour ce commerce hideux, il faut aussi une patente. Que de braves gens ne seraient point tombés, fusillés par les balles prussiennes, si le gouvernement de l'empire, plus soucieux de son intérêt que de l'indépendance du pays, n'avait refusé à tout citoyen d'un cœur ^iril le droit de combattre pour la défense de sa patrie I
Au moment où le désastre de Reichshoffen et de
Wœrtli condamnait la France à une campagne défensive et donnait le signal de l'invasion, Strasbourg, ville forte de premier ordre, n'était qu'imparfaitement armés» et n'avait pour toute garnison, qu'un régiment de ligne, le 87% quelques marins, des pontonniers et des mobiles. Un matin d'août, après la nuit terrible qui suivit Reichshoffen, les portes de Strasbourg virent s'engouffrer dans la ville une cohue sinistre de soldats vaincus, lignards, chasseurs à pied, artilleurs, turcos, tous boueux, sordides, sanglants et écrasés par le roulis affreux de la déroute. Cette foule, presque sans armes, de cavaliers démontés ou de fantassins juchés sur des chevaux harassés ou blessés, vint grossir l'effectif de la garnison. C'étaient 3.000 hommes àpeu près de renfort, qui venaient s'enfermer dans la place. Strasbourg était donc défendue par des débris de régiments de ligne ou de bataillons de chasseurs à pied, cinq bataillons de régiments de marche, quatre bataillons de garde nationale mobile, des artilleurs de la ligne et de la mobile, une poignée de cavaliers, de douaniers et de gendarmes et 94 marins, dont 2 officiers. La garnison comptait, en outre et en tout, 1.970 chevaux. C'était trop peu pour une place de guerre de cette importance, car, parmi ces troupes, beaucoup étaient loin d'être suffisamment exercées. L'armement des remparts, les munitions de l'arsenal ne se trouvaient pas en état. Là, comme partout, éclatait l'épouvantable et criminelle incurie de l'administration impériale.
Le commandement de la place de Strasbourg avait été, après le départ du général Ducrot, appelé à la tête d'une division du 1" corps, confié au général Uhrich, un enfant du pays, né à Phalsbourg, ancien élève de Saint-Cyr, et qui, à travers l'Afrique et la Crimée, avaii un à un conquis ses grades, jusqu'à celui de général de division. Lors de la campagne d'Italie, le général Uhrich commandait le 5'' corps qui devait concourir à l'attaque du quadrilatère, et demeura inactif à cause de la paix
de Yillafranca. Depuis, il avait fait partie du cadre de réserve, et il n'en sortait que pour attacher son nom, en dépit des reproches qu'on ait pu lui adresser, à la glorieuse défense de Strasbourg.
Le 42 août 1870, jour où s'ouvrit le blocus de la ville, les ouvrages avancés n'étaient pas même garnis de canons; les arbres et les maisons, situés dans la zone militaire, étaient encore debout. Le côté sud delà place, que seule l'inondation garantit contre les travaux d'approche, était libre, sans eau * . Les hauteurs de Schiltigheim et de Hausbergen, qui dominent le front d'attaque du côté du nord, ne pouvaient être défendues, à cause du petit nombre de soldats dont disposait le gouverneur. Au surplus, avec la portée des canons prussiens, il eût été impossible de s'y maintenir longtemps. Strasbourg était donc condamnée au blocus, et un parlementaire allemand se présentait bientôt, sommant la ville de se rendre, sous peine d'être bombardée. Les habitants sourirent à cette menace, ne doutant pas de la prochaine victoire et de la délivrance, persuadés d'ailleurs que l'ennemi n'oserait mettre à exécution cette chose barbare: le bombardement d'une cité qu'il appelait, dans ses revendications, la ville-sœw\
Strasbourg, avec son enceinte bastionnée, sa citadelle, sa gare défendue par des ouvrages à corne casemates ; Strasbourg, qui possède une fonderie de canons, un arsenal de constructions et un magasin du génie, pouvait, au surplus, défier l'assaillant, si, je le répète, les bastions eussent été entretenus et mis en état et les magasins et fonderie approvisionnés comme il faut. Il n'en était rien, et M. de Beyer, ministre de la guerre du grand-duché de Cade, qui commandait les troupes badoises envoyées devant Strasbourg, ne devait pas ignorer ledépourvu dans lequel avait été laissée la cité lorsqu'il la somma de se rendre. C'était le 9 août. Ce M. de Beyer (rendons justice
1 Quarante jours de bombardement. Strasbourg. Neuchâtel, brocliure ia-18.
à un ennemi, nous n'aurons pas souvent l'occasion de constater pareille humanité chez les Allemands), ce M. de Beyer adressait, en entrant en Alsace, une proclamation aux habitants, proclamation oii il promettait de faire avec humanité cette horrible guerre. Eût-il tenu parole? Il tomba malade, dit-on, et fut remplacé par le dur et farouche M. de Werder, non plus Badois, mais Prussien, intraitable, amenant avec lui ses troupes de Haguenau, 011 le roi de Prusse avait établi déjà le gouvernement général de la province d'Alsace. Ce nom de Werder, les Strasbourgeois et les Français ne l'oublieront jamais. Nom de sinistre conquérant écrasant sous le fer et détruisant par le feu la cité qu'il prétend attacher pour jamais à l'Allemagne, comme un meurtrier qui prétendrait s'allier pour toujours à sa victime à demi-morte.
Qui pouvait croire, en effet, que l'Allemagne, la docte et pieuse Allemagne, mettrait en cendres tant de richesses scientifiques et artistiques entassées dans Strasbourg, et que ses artilleurs prendraient pour point de mire la cathédrale du gothique chef-d'œuvre d'Erwin de Steinbach, là flèche superbe du vieux Munster! Un chant populaire au delà du Rhin, la fameuse chanson de Strasbourg, fille de l'Allemagne, que chantent tendrement depuis si longtemps les Teutomanes, s'écrie :
« 0 Strasbourg! ô Strasbourg! ô cité admirablement belle où sont enfermés tant de soldats! — où sont emp?vsotinés aussi, vous l'oubliez, depuis plus de cent ans, ma gloire et mon orgueil! — Depuis plus décent ans, fille de mon cœur, tu te consumes dans tes bras du larron weldie, mais ta douleur cessera bientôt. — 0 Strasbourg! ô Strasbourg! la ville de mon cœur, éveille-toi de tes rêves sombres, 6 Strasbourg, tu vas être sauvée!... »
Sauvée de notre amour, arrachée des bras amis de la France, sauvée par ces bombardeurs et ces incendiaires f^ui ont écrit leurs exploits de Borusses o i traits de sang sur des monceaux de ruines!
Le 13 août, un premier obus tomba sur la ville. Il éclata