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au delà de la porte de Saverne, brisa un réverbère et blessa des ouvriers dans le faubourg. Mais ce n'était rien, et l'ennemi voulait saluer ironiquement, par un feu d'artifice de sa façon, la date napoléonienne du 15 août. Un homme représentait, à Strasbourg, le pouvoir civil, M. Pron , ancien préfet de la Manche, préfet du Bas-Rhin, et qui rêva, durant tout ce siège, un coup d'État nouveau, n'attendant que la nouvelle d'une victoire pour faire arrêter à Strasbourg les adversaires notoirement connus de l'empire. Là-dessus, les témoignages les plus irréfutables nous ont été transmis, entre autres celui de M. Schneegans. On trouve la date du coup d'État nouveau fixée et le projet mis au jour dans une curieuse et éloquente brochure : Quarante jours de bombardement, publiée à Neuchâtel par un réfugié strasboiirgeois. Que si le projet de M. Pron (qui sans doute obéissait à des ordres venus de haut) ne réussit point, c'est que le général Uhrich, commandant la force armée, refusa de descendre à de tels complots.
M. Pron avait donc pris, à l'occasion du 15 août, une attitude hostile, déclarant qu'il était prêt à agir contre toute manifestation. Nul ne songeait pourtant à faire de politique. A Strasbourg, on ne songeait qu'à la patrie. On se sentait aussi sous la menace du canon prussien. La crainte vague n'était pas vaine. A onze heures et demie du soir, de ce dernier soir de fête impériale, les obus allemands commençaient à tomber sur la ville. De: hauteurs de Hausbergen, à 3 kilomètres, les projectiles ennemis venaient s'abattre sur les toits, broyant des membres, écrasant, incendiant, et, dès ce lugubre début, tuant des femmes et des vieillards. A minuit, le feu cessait. Ce n'était là qu'un avertissement funèbre. Mais les victimes d-^jà étaient nombreuses, et Strasbourg savait ce qu'il pouvait attendre du sauvage ennemi.
Dès lors, toutes les nuits, les Badois et les Prussiens continuèrent leur œuvre atroce. Ganonner les remparts, c'était leur droit; incendier des maisons, assassiner la
population civile, c'était un crime. Strasbourg d'ailleurs, après les premiers moments de stupeur, devint sublime sous cette pluie de bombes incendiaires. Des rues entières furent brûlées. La rue du Dôme, la rue de la Nuée- Bleue s'écroulaient sous les obus. Des incendies partout, partout des débris fumants et des cadavres. Pauvre Strasbourg ! En vain Uhrich écrivait, par des émissaires porteurs de ces dépêches désespérées : « Strasbourg est perdu, si vous ne venez pas immédiatement à notre secours (27 août). » Il appelait à son aide le généra^l Douay, qu'il croyait à Belfort, et qui, à cette heure, marchait, comme toute l'armée, vers l'entonnoir de Sedan. A la fin d'août, les bâtiments de la citadelle et de l'arsenal, le moulin, la bibliothèque, le musée étaient détruits. La bibliothèque, cette merveille, ce trésor de science allemande, ses 8.000 manuscrits, son fameux Hortus déliciarum, tout ce qui était le fruit de tant de travaux, la source de tant d'informations, le legs inappréciable des aïeux, la savante Allemagne a détruit cela ! Elle a mis sa science à détruire des livres. Elle a eu son Werder pour imiter Omar. Ces pointeurs en lunettes de l'armée prussienne se plaisaient à détruire les monuments. Ils visaient bien, ils visaient juste. Chaque coup emportait un être aimé parmi les vivants ou un chel-d'œuvre légué par les morts.
0 stupidité atroce de la guerre ! Rage effroyable ! Tuer des hommes, faire voler en éclats des pierres, détruire des parchemins et des tableaux ! Il y a, dans l'homme, comme une bête fauve endormie qui s'éveille à de certaines heures. Uhrich, devant le forfait de Werder, répondit en incendiant Kehl. On hurlait de douleur des deux côtés du Rhin. Ces Badois, enrichis parla France, faisaient payer à la France tout ce qu'ils avaient reçu d'elle. Cependant, la garnison de Strasbourg frémissait d'impatience sous ce bombardement. Elle voulait au moins voir de près l'ennemi. Le 16 août, elle tente une sortie du côté d'Ostwald; le 29, elle sort encore Goura-
geusement, se ruant sur des masses profondes, des poignées d'hommes s'élançaient et ne rentraient que repoussés par des forces considérables. Jamais lutte ne fut plus inégale. Notre artillerie, absolument inférieure, nous laissait à la discrétion des Allemands dont le feu ne ralentissait pas et qui, dès le 29, avaient ouvert leurs travaux d'approche. Deux jours après, deux parallèles étaient terminées. Le 14 septembre, la troisième était ouverte et l'ennemi couronnaitles glacis. Quelques jours encore, le 20, à l'aube, la lunette n° 53 nous était enlevée par surprise. Bientôt les Allemands, nombreux, et n'ayant devant eux qu'une faible garnison, pouvaient donner l'assaut. Les remparts ne protégeaient plus la pauvre et fière Strasbourg.
Cependant la ville, passant par tous les espoirs et toutes les illusions des assiégés, comptait toujours sur la délivrance. Des bruits de victoires avaient couru bien des fois. Bien des fois aussi, au loin, les malheureux Strasbourgeois avaient cru entendre l'écho vengeur du canon français. On apprêta souvent (ô désillusion amère!) des drapeaux tricolores pour pavoiser les fenêtres à l'arrivée des pantalons rouges. Mais non, les jours passaient, le bombardement continuait, la maladie décimait la ville, le deuil et la douleur étaient les mêmes. Un jour pourtant, le 11 septembre 1870, des délégués de la ville de Berne ayant obtenu de M. de Werder de pouvoir arracher au bombardement les femmes et les vieillards qui voudraient les suivre, des Suisses, — fils mille fois bénis de cette humble et grande République helvétique qui a tendu à la France meurtrie sa loyale main et lui a prodigué ses consolations, ses secours, son or et ses larmes, — des délégués de Berne entrèrent à Strasbourg et apprirent à la ville assiégée tout ce qu'elle ignorait : Gravelotte, Sedan, Bazaine bloqué, Mac-Mahon défait, Bonaparte honteusement prisonnier à Wilhelmshœhe, la République proclamée à Paris, appelée comme un viatique par la nation frappée au cœur! Quel écroulement
de rêves et quel désespoir profond ! Pourtant, ce nom si grand de République fit son effet là comme ailleurs. On le salua avec ivresse. On se dit : C'est le salut! Le préfet, M. Pron, fut déclaré déchu de ses fonctions, et la commission municipale appela à la mairie de la ville le probe et savant M. Kûss, républicain aimé, et qui devait, lui, dernier maire de Strasbourg, mourir le jour même oîi la" Française Strasbourg allait (pour combien de temps?) être déclarée Allemande.
M. Gambetta avait nommé maire de Strasbourg M. Maurice Engelhardt, avocat. La ville ne voulut reconnaître que le docteur Kûss. En revanche, elle acclama l'arrivée de son nouveau préfet, M. Yalentin, qui, au péril de sa vie, put pénétrer dans Strasbourg. Déguisé en paysan, il était parvenu à entrer à Schiltigheim ; là, à travers les soldats prussiens, sautant dans la tranchée, il arriva, recevant par derrière le feu des Allemands, par devant celui des Français, jusqu'aux remparts, se jeta dans l'eau des fossés, aborda sous les balles, et dit : <( Je suis votre prisonnier. Menez-moi de suite au général. » Une fois en présence du général Uhrich, M . Yalentin décout la manche de son habit, en retire le décret officiel qui le nomme préfet de Strasbourg, et est installé à la préfecture. La légende s'empara de ce trait d'un courage civique bien rare, et le nom de M. Valéntin sera, malgré son court passage dans l'administration du département envahi et de la ville à demi ruinée, inséparable de celui de Strasbourg.
M. Yalentin arrivait d'ailleurs à Strasbourg pour voir tomber cette héroïque cité. Chaque jour élargissait les plaies sanglantes de la malheureuse ville. Le manque de vivres et de munitions rendait la situation déplorable. Les légumes frais étaient épuisés depuis un mois ; on ne mangeait plus de viande que celle de cheval. La santé de la population s'altérait de jour en jour. « N'ayant pas assez de poudre, dit M. A. Marchand [le Siège de Sty^asbourg), la garnison se voyait réduite à remplir les gre
nades de sable, pour leur donner le poids nécessaire ; naturellement ces projectiles ne causaient que peu de mal à l'ennemi. »
L'assaut donné à Strasbourg avait été décidé par M. de Werder. Il devait avoir lieu dans la nuit du 28 septembre. « L'artillerie reçut des approvisionnements formidables en projectiles de toute espèce, obus, shrapnels (obus à balles), bombes et fusées incendiaires. La ville devait être bombardée par toutes les batteries ensemble, pendant que les colonnes d'assaut attaqueraient le corps de place,
« Les artilleurs reçurent l'ordre d'ouvrir un feu continu à obus incendiaires [Schnellfeuermit Brandgranaten). La ville de Strasbourg, une heure après le signal de ce bombardement, n'eût plus été qu'une mer de feu ^ » En tête de la colonne d'assaut devaient marcher ces lourds et sauvages Poméraniens, que Saint-Quentin a connus depuis, et que les Allemands appellent les turcos de la Prusse.
Devant cette extrémité terrible, le général Uhrich se décida à ce dénoûment qui devait couronner tristement sa carrière de soldat : la capitulation. On l'en a blâmé. 11 a répondu par le chiffre des morts et le peu de ressources qui lui restaient. Ce soldat, il faut le reconnaître, avait strictement fait son devoir. Les esprits équitables avoueront que la ruine de Strasbourg ne pouvait servir qu'à la gloire du nom d'Uhrich. Un ambitieux de renommée se fût fait un piédestal des décombres de la cité. Strasbourg ayant bien combattu, l'homme qui la commandait, le fils d'Alsace qui avait essayé de la conserver à la France, crut que la ville pouvait, sans déshonneur, capituler.
Le 29 septembre, au matin, la population de Strasbourg
1 La guerre en Alsace. St7'ashourg, par M. A Schneegans, adjoint au maire de l'admiiDistratioa républicaine de Strasbourg (Neuchâtel, in-lS, p. 260j,
trouvait deux proclamations affichées sur ses murailles, l'une da général, l'autre du maire. A huit heures, la citadelle était occupée par les Prussiens, et nos soldats prisonniers sortaient, furieux et lamentables, par la porte Nationale. Leur expression était la rage. Ils avaient jusqu'au bout espéré la victoire, et après avoir si vaillamment combattu, la chute imméritée leur paraissait inique. Pauvres gens, habitués à vaincre, tant de honte leur montait aux lèvres après avoir brisé leur cœur !
Pendant ce temps, les Allemands et les Allemandes qui étaient venus de la Souabe et du Wurtemberg, ou de la Prusse, pour voir, de loin, brûler Strasbourg, ces curieux et ces curieuses d'horreur, qui buvaient des chopes de bière et croquaient des gâteaux de myrtiles à la lueur des flammes, ceux-là pouvaient allumer des feux de joie. Leurs frères d'Alsace leur étaient rendus, mais ils en étaient les Gains.
Strasbourg était décimée. Au 21 septembre seulement, es maisons détruites s'élevaient (chiffre officiel) à 404. Le faubourg de Pierre en comptait 47 à lui seul. Strasbourg ne comptait que 3.600 maisons; en prenant la moyenne de la population, ces 300 maisons détruites laissaient sans abri 6.200 personnes. La population civile avait eu plus de 300 morts et près de 1.700 blessés. On a calculé que si Paris avait souffert dans la même proportion que Strasbourg, on y eût compté, outre les soldats morts, 66.000 habitants blessés et 10.000 morts.
Or, en entrant musique en tête dans cette ville écrasée, le général commandant en chef de l'armée prussienne exigeait pour les officiers et employés, logés chez les habitants : 1° le matin, un déjeuner composé de café ou de thé, avec petit pain ; 2° un second déjeuner composé de bouillon et d'un plat de viande avec légumes ; 3° un dîner composé de soupe, deux plats de viande avec légumes ou salade, dessert ou café ; 4° pour la journée, deux litres de bon vin de table et cinq bons cigares, — Le bourreau était doublé d'un usurier teneur de livre?
T. IL — Z'ô
Tandis que le général Uhrich allait à Tours se mettre à la disposition du gouvernement de la Défense nationale (il devait pourtant être prisonnier comme ses soldats), M. Edmond Yalentin, le préfet républicain, était transporté en Allemagne et enfermé, avec son secrétaire particulier, dans la citadelle d'Ehrenbreitstein, gardé à vue par un geôlier condamné jadis en Angleterre pour assassinat commis sur un matelot, à bord d'un vaisseau allemand. C'est ainsi que les Prussiens font la guerre.
La chute de Strasbourg, la noble Strasbourg, Strasbourg que la France reprendra un jour ou plutôt qu'elle rendra à elle-même, l'écroulement de la cité vaillante n'entraînait pas la chute de l'Alsace, mais c'était comme le drapeau qui tombait. Strasbourg, c'est l'Alsace militaire comme Mulhouse est l'Alsace industrielle, comme Colmar est l'Alsace artiste. Mais, à l'heure oii Paris apportait à la statue de Strasbourg des couronnes de deuil, Phalsbourg bombardée résistait encore. Schlestadt et Neuf-Brisach n'étaient point assiégées. Belfort se préparait à se défendre. En Lorraine, Verdun, Thionville,sans compter Metz, gardaient encore le drapeau tricolore. Bitche devait le planter sur ses remparts jusqu'à la fin. Et tandis que Vitry-le-François se rendait, que Laon capitulait et qu'un garde d'artillerie faisait sauter sa citadelle, tandis que Saint-Quentin résistait, Toul, une ville sans fortifications sérieuses, défendue par quelques braves soldats et par les mobiles de laMeurthe, Toul, assiégée par le grand-duc de Mecklembourg, repoussait, le 16 août, l'assaut tenté par les Prussiens, se laissait bombarder sans céder, exerçait ses mobiles au maniement des pièces d'artillerie et donnait à la France un exemple de courage eî de patriotisme viril.
Ici, il faut rendre justice à la jeunesse de Nancy qui formait le gros de la garnison de Toul. On a assez raillé Nancy, la capitale lorraine, qui se laissait envahir par quatre uhlans. Nous publions plus loin, aux documents, la délibération du conseil municipal de Nancy qui ré-
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clame avec raison pour la fleur juvénile, pour les enfants de la ville l'honneur d'avoir contribué à l'héroïque défense de Toul. Il y avait aussi des mobiles de la Meurthe à Phalsbourg, et nous dirons plus tard comment Phalsbourg résista.
Durant la dernière quinzaine de septembre, des pièces de gros calibre, arrivées d'Allemagne, avaient été mises en position au nord de la ville de Toul, sur une crête du mont Saint-Michel, sur des hauteurs, en face du faubourg Saint-Epvre, au sud-ouest et à Dammartin-lez- Toul, au sud-est. Rien de sérieux ne fut entrepris avant que les ouvrages eussent été aménagés avec ce soin qu'apportent à tout les Allemands ; puis un bombardement concentrique des ouvrages commença par les batteries des pièces de 24 du 2° et du A" régiment d'artillerie, appuyées par des troupes de la 34^ brigade d'infanterie , formant partie d'un corps nouveau placé sous le commandement du grand-duc de Mecklembourg-Schwerin, et comprenant tous les corps qui se trouvaient entre les armées de Frédéric-Charles et du Prince royal, c'està-dire tous les corps d'invasion non engagés devant Metz.
Le feu continua sans que les assiégés y répondissent d'une manière efficace. Dans la soirée, le feu ayant éclaté en vingt-trois endroits, les instances des habitants auprès du commandant de la place engagèrent celui-ci à hisser le drapeau blanc et à réclamer une capitulation. L'offre fut immédiatement acceptée par le colonel Manteuffel, commandant le siège, et les vainqueurs entrèrent dans la ville le soir du 23 septembre, à sept heures. Les conditions furent les mêmes que pour Sedan, implacables.
Dans un conseil tenu à l'Hôtel-de-ville, on avait résolu de ne pas se rendre; mais les instances de citoyens qui craignaient une dévastation inutile de la ville prévalurent sur les résolutions suprêmes des autorités civiles et militaires.
« La garnison, dit un correspondant de journal anglais attaché au quartier général prussien, s'est trouvée ridiculement faible : 60 cuirassiers, 100 hommes de la ligne, 40 gendarmes et 2.000 gardes mobiles, et on n'y comptait pas un seul artilleur régulier. Le major Itack, un ancien officier de cavalerie, commandait la place. Les officiers prussiens étaient furieux de ce qu'une poignée d'hommes aient pu intercepter la route de Paris pendant six semaines. »
En même temps qu'il décrétait que la statue de Strasbourg serait coulée en bronze, le gouvernement de la défense nationale décrétait aussi que la ville de Toul avait bien mérité de la patrie. Ainsi Toul a sa page hors de pair et digne d'admiration dans l'histoire de cette guerre où le dévouement, parfois ignoré, fut plus fréquent qu'on ne le suppose, et plus spontané souvent que la démoralisation infiltrée par l'empire ne pouvait le faire espérer. Spectacles consolants qui permettent à la Franc 'î de relever le front et d'espérer, même après tant de hontes.