Il n'obtenait pas plus de trois cents voix
mal expliqué, compris par bien peu de gens, exploité par beaucoup d'autres, qu'allait se livrer dans Paris une lutte tout intestine, dont nous suivrons et examinerons les phases. Pour le moment, tenons-nous-en aux manifestations extérieures de l'opposition et du mécontentement d'une partie de l'opinion.
Les opposants ne comptaient alors qu'une minorité assez faible, et ils s'aveuglaient tout à fait en espérant qu'ils pourraient entraîner à leur suite Paris entier. Il a fallu les souffrances des derniers mois du siège, l'exaspération irraisonnée qui suivit l'écroulement de toutes les illusions, pour que Paris ait laissé faire et même suivi le mouvement. Au 8 octobre, Paris, comptant sur la victoire et ne songeant qu'à la défaite possible de l'ennemi, était sourd à toute parole de sédition. Aussi bien, lorsque, à midi et demi, un rassemblement de cinq où six cents citoyens vint crier devant l'Hôtel-de-Yille : Yive la Commune ! leurs cris trouvèrent peu d'échos. Une demi-heure après, le 84° bataillon de la garde nationale (commandant Maurice Bixio, fds de l'ancien ministre de la République de 1848), venait se ranger devant le palais municipal et se déployer sur deux rangs le long de la façade. Un moment, on put craindre une collision sanglante ; mais, par bonheur, toute lutte fut évitée. Tout se borna à des cris. Le général Trochu accourait, à cheval, bientôt suivi du général Tamisier, commandant en chef la garde nationale; la foule les acclamait, criant : Vive la République! tandis qu'après le 84% des bataillons nouveaux accouraient pour protéger l'Hôtel-de- Ville. La manifestation se termina par une revue. Sous un ciel brouillé, roulant (Jes nuages emportés d'oii tombait la pluie, le gouvernement parcourut les rangs des bataillons et, les officiers s'étant rangés en cercle, M. Jsles Favre, d'une voix haute, prononça ces paroles, qu'interrompit sourdement le bruit lointain de la canonnade epgagée devant Paris :
f Messieurs :
« Cette journée est bonne pour la Défense, car elle alfirme une fois de plus et d'une manière éclalante notre ferme résolution de demeurer unis pour sauver la patrie. Cette union intrépide, dévouée dans une seule et même pensée, elle est la raison d'être du gouvernement que vous avez fondé le 4 septembre. Aujourd'hui, vous consacrez de nouveau sa légitimité. Vous entendez le maintenir pour qu'avec vous il délivre le sol national de la souillure de l'étranger ; de son côté, il s'engage envers vous à poursuivre ce noble but jusqu'à la mort, et pour l'atteindre, il est décidé à agir avec fermeté contre ceux qui tenteraient de l'en détourner.
« Par un redoutable hasard de la fortune, Paris a l'honneur de concentrer sur lui l'effort des agresseurs de la France ; il est son boulevard, il ^a sauvera par votre abnégation, par votre courage, par vos vertus civiques, et, si quelques téméraires essayent de jeter dans son sein des germes de division, votre bonsens les étouftera sans peine. Tous, nous eussions été heureux de donner aux pouvoirs municipaux le fondement régulier d'une libre élection. Mais tous aussi nous avons compris que, lorsque les Prussiens menacent la cité, ses habitants ne peuvent être qu'aux remparts, et même au dehors, oiiils brûlent d'aller chercher l'ennemi. Mais, quand ils l'auront vaincu, ils reviendront aux urnes électorales ; et, au moment oii je vous parle, entendez-vous l'appel suprême qui m'interrompt? c'est la voix du canon qui tonne et qui nous dit à tous oii est le devoir.
« Messieurs, un mot encore. Aux remerciements du gouvernement qui est votre œuvre, votre cœur, votre âme, qui n'est quelque chose que par vous et pour vous, laissez-moi mêler un avis fraternel : que cette journée ne fasse naître en nous aucune pensée de colère ou' môme d'animosité. Dans cette grande et généreuse population,
nous n'avons pas d'ennemis. Je ne crois pas même que nous puissions appeler adversaires ceux qui me valent l'honneur d'être maintenant au milieu de vous. Ils ont été entraînés ; ramenons-les par notre patriotisme. La leçon ne sera pas perdue pour eux ; ils verront par votre exemple combien il est beau d'être unis pour servir la patrie, et, désormais, c'est avec nous qu'ils voleront à sa défense. »
Flourens n'était pas à la manifestation du 8 octobre. Mais, dès le lendemain, poursuivi par son idée fixe, il écrivit une lettre à Rochefort, l'adjurant, au nom de sa popularité, au nom du salut commun, de donner immédiatement sa démission de membre du gouvernement. Ce fut à cette lettre que M. Rochefort répondit par une déclaration rendue publique et imprimée en tête du Rappel : « Je suis descendu jusque dans les sous-sols les plus impénétrables de ma conscience, et je suis remonté en me disant que mon départ pourrait provoquer un conflit, et que provoquer un conflit, c'était ouvrir une brèche aux Prussiens. » On pourrait railler l'étrange style de vaudevilliste de ce document, mais il fallait reconnaître que M. Rochefort était sage en abandonnant « la question de la Commune, devenue un champ de bataille. — Ayons, ajoutait-il encore sur le même ton, la patience d'allonger la cowrroee jusqu'à la levée de l'état de siège. »
Flourens fut déçu. Il n'entendait ni rien allonger, ni rien ajourner. Un moment il fut question de l'arrêter, et le 9 octobre le général Tamisier lui signifiait qu'il n'avait plus à commander qu'un seul bataillon, et qu'il devait quitter son grade et son uniforme de major. Flourens consena ses galons et songea dès lors à une manifestation nouvelle. Ce fut au lendemain de ces incidents que M. de Kératry, donnant sa démission de préfet de police, partit en ballon pour la province avec une mission militaire. M. Ranc, dont l'administration avait été fort appréciée à 1.1 mairie du neuvième arrondissement, partait à son tour. En se retirant, M. de Kératry, dans un mémoire au
gouvernement, concluait à la suppression de la préfecture de police. Il en reçut, dans le Combat, les félicitations de M. Félix Pyat. M. de Kératry allait être remplacé à la préfecture de police par M. Edmond Adam, ancien représentant du peuple; et M. Ranc, à la mairie de la rue Drouot, par Gustave Chaudey, avocat, un des exécuteurs testamentaires de Proudhon.
A vrai dire, ces évolutions diverses ne causèrent point dans Paris une agitation bien grande. On ne s'occupait encore et presque uniquement que de la défense, qu'on trouvait bien un peu lente, mais que l'on considérait comme prudemment dirigée par le général Trochu.
Pendant que se passaient ces événements politiques, de petites opérations militaires étaient tentées autour de Paris. Le général Vinoy avait fait occuper, le 7 octobre, le village de Cachan-Devant-Thiais ; à cette même date, la nuit, les marins du fort de Montrouge surprenaient l'escorte d'un convoi prussien, l'attaquaient à la hache d'abordage et à la baïonnette, et ramenaient oii brûlaient les fourgons. Le 8, une reconnaissance chassait l'ennemi de Bondy et occupait le village jusqu'au soir. Le général Ducrot essayait de rencontrer les Allemands à la Malmaison qu'il trouvait abandonnée. Devant Bezons, les éclaireurs de la garde nationale faisaient le coup de feu avec les tirailleurs ennemis. Le 10, le général Blanchard faisait occuper, en avant de Gachan, la maison Millaud et y établissait ses avant-postes. Le 12, des reconnaissances étaient à la fois dirigées, d'un côté, vers le plateau d'Avron, et de l'autre vers la Malmaison. Cette fois, à la bifurcation des routes de Bougivalet delaJonchère, nos soldats étaient arrêtés par une volée de mitraille, mais les canons du Mont-Valérien faisaient bientôt taire l'ennemi. Ce n'était rien d'ailleurs, ou peu de chose, et le général Trochu avait le tort, l'immense tort, de combiner, après do longues réflexions, des actions importantes, trop importantes pour être des reconnaissances, trop peu menaçantes pour être de grandes batailles, au lieu de
faire chaque jour, chaque nuit, quelque attaque, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, et de lasser, s'il était possible, dïnquiéter en tous cas, d'alarmer l'ennemi
Au surplus, à ce moment du siège, les forces des Allemands massées sous Paris étaient assez faibles. Le général de Moltke n'avait alors à sa disposition que 160,000 hommes, 180.000 au plus, et le général Trochu pouvait facilement jeter sur un seul point de la périphérie un nombre au moins égal de combattants. Mais il fallait de l'énergie, de la décision, une volonté, une confiance que le général n'avait pas. En ce sens, l'exaltation de Flourens eût été légitime s'il eût simplement voulu stimuler la direction militaire et non s'y substituer. Le général Trochu parlait, ergotait et n'agissait pas. Dans les conseils du gouvernement, à l'Hôtel-de- Ville, dans ce salon 011, jusqu'à une heure fort avancée de la nuit, s'élaboraient les projets de la défense, M. Trochu parlait sans cesse. Éloquent, disert, d'une parole claire, correcte et abondante, il semblait vouloir prouver à la majorité d'avocats qui l'écoutaient, qu'un général pouvait être orateur et grammairien. C'était Yaugelas général. Il citait aussi du latin. Ses discours avaient d'ailleurs une telle verve confiante, quasi gasconne, qu'ils entraînaient les esprits les plus opposés aux idées intimes du général Trochu. J'ai dit que M. Henri Rochefort subissait absolument le charme de cette parole militaire. En revanche, M. Gambetta avait sur M. Trochu une réelle influence, et l'on doit regretter sur ce point que le tribun n'ait pu peser directement sur les décisions du général. Il l'eût certainement éperonné et contraint d'agir.
Chose à noter, l'adversaire le plus décidé de M. Trochu, dans les conseils du gouvernement, était M. Ernest Picard. Partisan de la paix, regardant la victoire comme impossible, M. Picard n'en poussait pas moins M. Trochu à l'action. <c Au moins, si vous faites la guerre, faites la « avec énergie. « Ce gros homme perspicace et narquois, peu enclin aux héroïsmes de Saragosse, avait percé à
jour le général et deviné ses hésitations sous sa faconde séduisante.
Toujours est-il que les heure? s'écoulaient, se dépensaient en discours. M. Trochu parlait et le gouvernertient écoutait. Cependant, le roi de Prusse, qui, depuis le 5 octobre, avait quitté Ferrière? pour établir son quartiergénéral à Versailles, pouvait craindre une sortie de la garnison de Paris. Il y avait, en effet, du danger, une certaine témérité à investir une cité aussi formidable avec une armée aussi peu nombreuse. « Mais, dit K. Jules « de Wickede, cette témérité n'était qu'apparente et se « fondait sur une connaissance profonde de l'ennemi ^ » C'est de la psychologie ou de la physiologie, comme on voudra, appliquée à la guerre. Mais un chef d'armée doit avoir pour science première celle du tempérament df^s hommes. Maurice de Saxe parle du cœu?' humain qu'il faut étudier pour gagner des batailles. Toujours est-il que, si les écrits de M. de Wickede sont exacts, M. de Moltke était certain que son adversaire ne l'inquiéterait pas. « On se racontait à Versailles que de Moltke, parlant du « danger que pouvait courir le quartier-général, en cas « d'une sortie sérieuse des Français, avait répondu : Ils « pourraient la faire, mais ils ne la feront pas. »
« Si cette parole est vraie, ajoute M. de Wickede, elle prouve une fois de plus la justesse des appréciations du général en chef prussien. Pourquoi Trochu, lors de la sortie de deux divisions du général Vinoy, le 30 septembre, n'envoyait-il pas les renforts nécessaires ? Ou, s'il ne disposait pas à cette époque de troupes en nombre suffisant, c'était bien insensé d'entreprendre une sortie et de sacrifier inutilement la vie de quelques centaines de braves soldats. Trochu, certes, devait bien penser qu'avec deux divisions seulement, il ne pouvait pas espérer de résultats ^. »
Gazette de Cologne, Ibid.
216 RÉVOLUTION DE 1870-7i
La faute du combat de Ghevilly fut répétée au combat de Bagneux, le 13 octobre. Les mobiles et la ligne, non appuyés, montrèrent un courage inutile, et, après un avantage obtenu, n'en purent profiter. A neuf heures du matin, le général Vinoy fit attaquer Clamart et les positions de Bagneux et de Châtillon. Tandis que deux bataillons du 13° de marche et 500 gardiens de la paix mobilisés emportent Clamart sans coup férir, le général de Susbielle, avec le reste de sa brigade, attaque Châtillon par la droite, canonne la position, tandis que les forts d'Issy et de Vanves couvrent le plateau de leurs obus, puis lance ses soldats à l'attaque du village. Mais des barricades successives, une fusillade partant des maisons ralentit, sans l'arrêter l'élan des troupes. Maison par maison, il faut enlever ces rues crénelées. Les assiégés se font assiégeants. Un coup de feu frappe le général à la jambe. Il demeure à cheval et commande toujours sa brigade. En même temps, les mobiles de la Côte-d'Or et un bataillon des mobiles de l'Aube, placés à gauche, attaquaient Bagneux et l'enlevaient à l'ennemi. Ces enfants se montraient, sousleîeu, aussi solides que de vieilles troupes. [Rappoi't de Vinoy.) Là, tomba, à la tête du bataillon de l'Aube, le commandant de Dampierre, jeune, riche et fait pour vivre, un descendant de ce général de Dampierre, mort en combattant les Prussiens sous la première République, et enseveli au Panthéon avec son épée de combat, ses gants de buffle et sa dragonne en cuir.
Le commandant des mobiles de l'Aube, à l'entrée du village de Bagneux, voyait ses soldats hésiter.
— Allons, en avant, mes enfants, dit-il en s'élançant sous une grêle de balles.
Il tombe, frappé au ventre, mais le village est emporté! Ce digne descendant du vieux Dampierre avait trentetrois ans.
Entre Bagneux et Châtillon, le 35° de ligne, que nous retrouvons dans toutes ces batailles avec son héroïque
colonel, M. de la Mariouse, s'élançait, suivi d'un bataillon de mobiles bourguignons (Gôte-d'Or), mais l'artillerie ennemie les décime. Eux aussi, sous le double feu des canons et de la mousqueterie, enlèvent des maisons une à une. Braves gens qui, au centre de l'action, cheminaient vers Châtillon sous une grêle de balles. Mais l'entreprise était trop hardie, et là encore une fois la réserve manquait. Vainement l'artillerie de la brigade La Gharrière faisait taire une batterie prussienne qui défendait l'extrémité de Bagneux. Pour compléter notre avantage, il eûtfallu des troupes fraîches. Les troupes manquaient. On sonna la retraite. Nos soldats, après cinq heures de combat glorieux, arrêtaient encore l'ennemi qui voulait reprendre ses positions, et l'artillerie des forts de Vanves, Montrouge et Issy tenait les colonnes ennemies à distance. Le rapport officiel du général Vinoy constatait, pour consoler Paris de ce résultat négatif, que le résultat de la reconnaissance avait été atteint, l'ennemi ayant dû subir de fortes pertes, tandis que les nôtres étaient peu sensibles.
Efforts perdus, courage vainement dépensé !
Ce même jour, les obus du Mont-Valérien incendiaient le château de Saint-Gloud, qui servait, dit-on (les Allemands l'ont nié), d'observatoire à l'état-major ennemi. En six heures, tout fut consumé de ce château qui avait \'u passer tant de gens, tant de choses, Bonaparte après Brumaire, Blûcher après Leipzig, la reine Victoria après l'Aima, château d'oii était partie l'impératrice au lendemain de Forbach, et oii le prince de Hohenzollern était entré au lendemain de Sedan !
Le 14, les Prussiens demandaient un armistice pour l'enlèvement des morts du combat de Bagneux. Le général Vinoy affirme, dans son rapport, que nous n'avions guère perdu que trente hommes tués et quatre-vingts blessés. La demande de l'armistice prouverait qu'en effet les pertes des Allemands avaient été assez considérables. Paris avait vu ramener, en outre, quelques pri-
sonniers bavarois, et rien ne mesure mieux l'état tout particulier de confiance et d'espoir absolu que la joie de cette grande ville à la vue de quelques Allemands traversant ses rues entre nos soldats! Il oubliait, ce Paris, les cent mille Français prisonniers en Allemagne, pour ne voir que cette poignée de Bavarois ou de Saxons ! Plus tard, il se consolera de tout, lorsqu'après une action meurtrière, les gardes nationaux rentreront à Paris portant quelques casques prussiens au bout de leur fusil !
Jusqu'au 21 octobre, jour oii le général Trochu fit tenter encore une sortie, il n'y eut, autour de Paris, que de minimes engagements. Le 21, une des opérations les plus importantes du siège %t dirigée par le général Ducrot, du côté de la Malmaison et de la Jonchère. Tandis que le général Vinoy faisait, entre Ivry et Issy, une démonstration offensive, le général Tamisier dirigeait une reconnaissance jusqu'à Yillemonble. Entre Nogent et Joinville-le-Pont, il y eut aussi un engagement oti se distinguèrent les carabiniers du capitaine Arnauld de Vresse et où l'avantage nous resta. Mais ce n'était rien, et l'affaire de Rueil et de la Jonchère devait prendre les proportions d'une bataille.
Le terrain du combat du 21 octobre fut à peu près le même que celui oii devait avoir lieu, quelques mois après, l'affaire du 19 janvier. Les troupes d'attaque, disposées en trois colonnes, ou en trois groupes, comme dit le rapport du général Ducrot, devaient attaquer à la fois : les troupes du général Berthaut (3.400 hommes d'infanterie, un escadron de cavalerie et vingt canons), la partie élevée de Rueil; les troupes du général Noël (1.330 fantassins, dix canons), le parc de la Malmaison et le ravin qui va de l'étang de Saint-Gucufa è Bougival ; les troupes du colonel Cholleton (1.600 hommes d'infanterie, un escadron de cavalerie, dix-huit bouches à feu), au centre, devant soutenir la colonne de droite et celle de gauche. Les réserves, sous les commandements
ûeti généraux Martenot et Paturel, ne comptaient que 4.600 hommes d'infanterie, deux escadrons de cavalerie et quarante-six bouches à feu. Ce n'était pas assez pour livrer une bataille. Et cependant, tel fut l'élan des troupes, que les Allemands crurent un moment que la journée leur échappait.
A une heure, l'artillerie ouvrait vigoureusement son feu sur Buzenval, la Malmaison, Bougival et la Jonchère. Puis, les colonnes des généraux Berthaut et Noël s'avançaient vers la Malmaison, et la colonne Gholleton se portait sur Buzenval. Le feu de l'artillerie s'arrête. Les troupes s'élancent. Elles emportent les premières positions de l'ennemi, contournent la Malmaison, gravissent les pentes de la Jonchère, pénètrent dans le parc et, là, sous bois, un combat acharné se livre. Des maisons de ce village partent des coups de feu. Des taillis les balles pleuvent. Quatre compagnies de zouaves (commandant Jacquot) sont acculées contre le mur de la Malmaison et entourées par des forces considérables. Un bataillon de mobiles de Seine-et-Marne s'élance, les dégage, rétablit le combat. En avant de nos lignes, les mitrailleuses ouvraient leur feu sur les troupes ennemies. Sur toute la ligne de bataille, jusqu'à Montretout, nous avions eu, au début, l'avantage. Les tirailleurs du général Martenot avaient un moment même occupé la redoute Montretout, et les francs-tireurs de la 2" division, commandés par le capitaine Faure-Biguet, se précipitant dans le parc de Buzenval, étaient presque parvenus, en combattant sous bois, jusqu'auprès du ravin de Saint-Gucufa.
L'attaque de nos troupes, le feu de notre artillerie, avaient été, au début de l'action, si violents qu'une certaine panique s'était répandue jusqu'à Versailles. Un journal allemand, Daheim (numéro du 10 décembre 1870), a retracé d'une façon pittoresque et sincère l'état des esprits au quartier général prussien : les aides de camp galopant dans les rues de Versailles, les blessés rapportés et disant : « L'affaire va mal. » Frémissante, la po-
220 REVOLUTION DE 1870-Vl
pulation laissait éclater son espoir. Le bruit du canon de Ducrot semblait se rapprocher et se rapprochait en effet. Les Prussiens amenèrent alors des canons sur la place d'Armes et, leurs gueules enfilant les avenues de Saint-Gloud, de Paris et de Sceaux, on les chargea de schrapnels (obus à balles) devant la population. Les portes de la ville furent fermées. M. de Moltke monte à cheval et, suivi de dragons bleus, court au lieu du combat *. Bientôt le roi part à son tour, en voiture, escorté par des uhlans. Le Prince royal, M. de Blumenthal, son chef d'état-major, le comte de Cobourg, le prince L. de Bavière, etc., accouraient aussi et sui^1rent les phases de la bataille, d'abord des hauteurs de Beauregard, puis du haut de Marly. Les renforts envoyés en hâte aux troupes allemandes devaient fatalement annuler l'avantage marqué que venaient d'obtenir nos soldats. Les Allemands, écrasés, battus, pouvaient reprendre l'offensive. Un moment le général Von Kirchbach crut ne point pouvoir tenir plus longtemps sous le feu de nos canons. L'arrivée des 6% oO"" et 46^ de la landwehr, du 5' corps, la présence de M. de Moltke anéantirent l'œuvre faite par nos quelques milliers de soldats.
D'abord, nos fantassins, mettant à profit la grande portée de leurs chassepots, augmentaient les distances qui les séparaient de l'ennemi et le fusillaient avec succès. Le 46^ régiment prussien était littéralement décimé, lorsque le major qui le commandait, blessé lui-même, eut recours à une de ces ruses dont les Prussiens, ces Mohicans mathématiciens, usent souvent. Ordonnant à ses hommes de se jeter à terre, il ne laissa que quelques
1. Un habitant de Versailles, digne de foi, nous a raconté que 1» panique fut telle à Versailles, que M. de Moltke jetait lui-même, par une des fenêtres de son appartement donnant sur la rue, ses papiers et ses dépêches. Deux dragons recevaient les dépêches dans un drap tendu sous la fenêtre. Ce détail vient d'un témoin oculaire, et, quelque étrange qu'il soit, nous devons l'enregistrer comme une chose vue et affirmée. — Voir le livfe intitulé : Ve^^ iciines fjendant rinvasmi.
fusiliers debout. Nos soldats s'élancent à travers bois, croyant le passage libre, lorsque, à trois cents pas environ, « la terre devint vivante », selon l'expression du iournal allemand, et mobiles et francs-tireurs (tirailleurs de la Seine) reçurent presque à bout portant la plus effroyable décharge.
Les secours envoyés aux Prussiens étaient trop considérables pour que le combat pût être maintenu. A la nuit tombante, la retraite commença. Les obus allemands poursuivaient nos colonnes. Près de la porte de Longboyau, une vive fusillade accueillait la batterie du capitaine Nismes, le tuait, jetait bas dix canonniers et quinze chevaux, et, malgré les efforts d'une poignée de nos soldats, deux pièces de quatre demeuraient aux mains de l'ennemi.
C'était un échec. Journée superbe, qui avait pris, tout d'abord, les proportions d'une absolue victoire et qui, si les huit ou dix mille hommes en ligne (cinq ou six mille seulement combattirent) avaient été soutenus, nous ouvrait peut-être la route de Versailles. « Nous ne sommes pas encore à Versailles », disaient, le soir, nos officiers déçus. Et, depuis ce jour, la phrase devint quasi proverbiale dans l'armée de Paris. Mais les troupes avaient vaillamment combattu. Nos mobiles s'étaient mesurés avec succès un moment avec la landwehr de la garde prussienne; les éclaireurs à cheval de Franchetti avaient fait preuve de l'intrépidité la plus grande, et, parmi les tirailleurs de la Seine frappés dans ce combat, les noms d'artistes déjà célèbres, comme les peintres Vibert et Leroux, et Cuvellier, le sculpteur, montraient que le Paris civique avait tenu à affirmer son patriotisme et son dévouement à côté des troupes régulières.
Les Tirailleurs de la Seine n'étaient pas le seul corps franc qui marchât avec l'armée. La légion des Amis de la France, composée de volontaires étrangers, vêtus d'une veste marron à brandebourgs noirs et armés de carabines Sniders, devaient se distinguer tout à fait
pendant le siège. Les Éclaireurs de PouUzac^ les Francs- Tireurs des Ternes, des Lilas, de JoinviUe, des Vertus, les Guérillas de l'Ile-de-France, les Carabiniers parisiens, etc., allaient avoir aussi leur part de danger dans l'action commune.
Cette journée du 21 octobre fut une des plus chaudes du siège de Paris. Les bulletins officiels allemands qui l'annonçaient témoignent indirectement de son importance, et on peut, dans l'assurance même des vainqueurs, retrouver la preuve de l'inquiétude qu'ils éprouvèrent un moment. « Nous avons assisté à l'engagement « du haut du viaduc de Marly, télégraphie le roi Guil- « laume à la reine Augusta. Tout Versailles avait été mis « en émoi. » M. de Podbielski, chef d'état-major général, après avoir parlé des pertes relativement légères éprouvées par les Prussiens, ajoutait, dans sa dépêche officielle : « Si, comme on ne saurait en douter, un nou- « veau bulletin de victoire est publié au sujet de ce « combat par nos ennemis, ce sera la meilleure preuve « qu'il faut excessivement peu pour les satisfaire. » Sous l'ironie du chef d'état-majpr, on découvre cependant encore la prudence du soldat qui tient à aller au-devant de la version ennemie, afin de ne point laisser de doute sur l'issue du combat. Ce qui indique, nous le répétons, que le résultat de l'affaire de la Malmaison avait un moment paru douteux, même aux officiers généraux prussiens.
Paris prit cette sortie avortée pour une victoire. On lut tout haut, le soir, devant les mairies, le récit de la reconnaissance offensive conduite par le général Ducrot, et les groupes, heureux, répondaient en criant : Vive la France! Ce ne lut que le lendemain qu'on apprit la perte de deux canons, enlevés à nos artilleurs par le 50^ régiment d'infanterie prussienne.
Cependant Paris, de plus en plus décidé à résister, ne faiblissait point moralement et voyait sans inquiétude, avec la fin d'octobre, approcher les premiers froids, les
journées de brume, les nuits glacées. Les pro\isions diminuaient, l'hiver venait, le blocus continuait : Paris demeurait calme et stoïque, et ceux qui le virent alors peuvent déclarer qu'il n'y avait aucune fanfaronnade dans l'attitude de cette population résolue à souffrir jusqu'au bout. Le général Trochu avait rassuré et conquis la majorité des esprits en déclarant, dans un document public adressé au maire de Paris pour lui annoncer la formation prochaine des compagnies de marche de la garde nationale, qu'il avait so7i plan et qu'il le suivrait jusqu'au bout sans le révéler. Cet entêtement breton ne déplaisait pas. On croyait encore, on avait foi dans la valeur militaire de ce temporisateur éternel.
Presque en même temps, AL Trochu prenait une résolution destinée à lui donner, dans l'opinion publique, une attitude ferme ; il supprimait ce qu'il appelait les vieux errements, et mettait pour les soldats la citation à l'ordre du jour de l'armée avant tout autre récompense.
Bientôt un décret du gouvernement, inspiré par lui, réservait la décoration de la Légion d'honneur à la récompense des services militaires et aux actes de bravoure et de dévouement accomplis en présence de l'ennemi. Cette austérité, cette abnégation à la Marc-Aurèle semblait compléter la physionomie du général qui avait proclamé naguère la toute-puissance de la force morale. Cependant, le temps passait. La garde nationale n'était pas militairement organisée; la province, d'après les nouvelles reçues de Gambetta (18 octobre), avait sur pied une armée de 90.000 hommes. Gambetta parlait aussi, entre parenthèse, d'une dyssenterie de Frédéric- Charles et d'une entreprise des Prussiens sur Orléans; La vérité est qu'Orléans était pris 3t que Frédéric- Charles, devant Metz, n'avait jamais été malade. Où Gambetta disait le mot absolu de la situation, c'est lorsqu'il parlait de faire à la Prusse une guerre de ténacité!
Une nouvelle dépêche de Gambetta annonçait bientôt roccupation d'Orléans. Le ministre de Tintérieur ajou-
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tait que nos troupes couvraient Bourges et se préparaient à l'offensive.
Jusqu'au 25 octobre, les journées furent remplies par les discussions, les nouvelles, l'échange de renseignements contradictoires. On rationnait la viande à soixante grammes par personne, et le 26, on allait la rationner à cinquante. Presque, en même temps, M. Félix Pyat parlait des orgies gastronomiques des Turcaret de la Chaussée-d'Antin. A dire vrai, il y avait déjà un sentiment d'aigreur, de mécontentement latent. Il fallut la nouvelle de la prise de Châteaudun, de la résistance acharnée et sublime d'une petite ville sans défense contre l'étranger qui la bombardait en attendant qu'il la brûlât ; il fallut l'annonce de cet héroïque fait d'armes, pour ramener les esprits vers ce qui était ou ce qui devait être l'unique souci de la situation cruelle : — la patrie, la résistance, la lutte intrépide, absolue, jusqu'au sacrifice, contre l'étranger.
Paris, isolé, bloqué, assiégé, déjà souffrant, attendait, écoutait et se demandait : Ou est la France ? Lorsque ce nom retentit, Châteaudun, lorsque cette résistance fut connue, lorsque l'écho de cette lutte admirable vint frapper la grande ville attentive et déjà inquiète, alors Paris poussa, à cette nouvelle d'un deuil public, une clameur presque joyeuse, et il se dit : — La France se lève ! la France accourt I la France est vivante, puisqu'elle sait mourir I