‹ Histoire de la Révolution de 1870-71Chapitre 36 sur 59 · GUSTAVE FLOURENS · texte numérisé non relu

GUSTAVE FLOURENS

« Je remercie, ajoutait au bas de cette lettre Félix Pyat, je remercie le citoyen Flourens d'avoir confirmé, autant qu'il a pu, ma déclaration. «

Flourens, deux jours après, en plein Hôtel-de- Ville, devait déclarer au contraire que c'était bien Rochefort qui avait parlé !

Cette polémique n'eut d'autre effet que d'alarmer la population, déjà remplie de malaise par suite du rationnement des denrées, des privations, de l'ennui, de cet état psychologique, pour parler comme les Germains, qu'engendre le siège, et de la rendre plus soupçonneuse, plus irritable, plus défiante. Certes, les esprits étaient

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bien préparés pour un mouvement, et ils arrivaient à cette période particulière d'excitation fébrile que donnent rinaction, la souffrance, l'attente, toutes ce? angoisses qu'on pourrait appeler des maladies obsidionales. Les clubs étaient bouillants, certains journaux répétaient à l'envi que les hésitations du gouvernement, ses lenteurs, son manque d'audace révolutionnaire perdaient la France. Les ardeurs juvéniles comprimées, les vieilles haines aigries, les ambitions inassouvies, les patriotiques espoirs fustigés, la colère contre l'étranger, la rancune des partisans contre les gouvernants modérés, tout à la fois se réunissait pour former, à un moment donné, une légion révoltée et menaçante. D'autant plus que cette légion, encore éparse, avait un drapeau et un mot de ralliement, mot de ralliement mal défini, comme la plupart des mots pour lesquels on combat, mais d'autant plus puissant et plus retentissant qu'il comportait plus d'espérances latentes, de désirs, de rêves. Réalisation des appétits les plus bas chez les uns, des rêves les plus généreux chez les autres, et, sans aller plus loin, réalisation de ce rêve : la défaite de l'étranger; voilà ce que contenait ce mot mal compris, exploité par les plus habiles, adopté par les plus crédules, redouté par les plus timides, ce mot de Commune, qui allait plus tard se dresser, menaçant, devant cet autre mot superbe : République.

« // ne so7'tira pas un Prussien de France sain et sauf, écrivait le Combat, si le gouvernement sort de THôtel-de- Ville et fait place à la Commune. » Le peuple lisait et croyait. Et comment voulez-vous qu'il ne s'enflammât point à ces promesses, qu'il ne se donnât point, corps et âme, à ceux qui affirmaient si radicalement ces choses, et qu'il ne se sentît pas, brusquement, plein de courroux à la nouvelle du moindre échec? Cet échec, d'ailleurs, devait être double et cruel. Nous avons dit quelle colère s'empara de la population lorsqu'elle apprit la défaite et l'écrasement des mobiles de BatignoUes et de Montrouge

au Bourget. Qu'on juge de sa stupéfaction, lorsque, le lendemain, elle lut sur ses murs les deux affiches qui suivent, apposées l'une au-dessous de l'autre :

Paris, le 30 octobre 1870.

M. Thiers est arrivé aujourd'hui à Paris ; il s'est transporté sur-le-champ au ministère des affaires étrangères.

Il a rendu compte au gouvernement de sa mission. Grâce à la forte impression produite en Europe par la résistance de Paris, quatre grandes puissances neutres, l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et l'Italie, se sont ralliées à une idée commune.

Elles proposent aux belligérants un armistice, qui aurait pour objet la convocation d'une Assemblée nationale. Il est bien entendu qu'un tel armistice devrait avoir pour conditions le ravitaillement, proportionné à sa durée, et l'élection de l'Assemblée par le pays tout entier.

Paris, le 30 octobre 1870.

Le gouvernement vient d'apprendre la douloureuse nouvelle de la reddition de Metz. Le maréchal Bazaine et son armée ont dû se rendre après d'héroïques efforts, que le manque de vivres et de munitions ne leur permettait plus de continuer. Ils sont prisonniers de guerre.

Cette cruelle issue d'une lutte de près de trois mois causera dans toute la France une profonde et pénible émotion. Mais elle n'abattra pas notre courage. Pleine de reconnaissance pour les braves soldats, pour la généreuse population qui ont combattu pied à pied pour la patrie, la ville de Paris voudra être digne d'eux. Elle sera soutenue par leur exemple et par l'espoir de les

venger.

Le ministre des affaires étrangères, chargé par intérim du ministère de l'intérieur,

JULES FAVRB *.

1. PorjLT donner une idée de l'état d'exaspération de Paris, voilà

Depuis plusieurs jours, je le répète, la population avait passé par des alternatives singulières de colère, d'espoir et de désespoir qui ne s'expliquent que trop. Depuis quelque temps aussi, une irritation sourde se manifestait dans les rangs de la garde nationale, jusqu'alors animée du meilleur esprit. Sa confiance en Trochu était ébranlée: les gardes nationaux se plaignaient avec raison, mais sans qu'il fût possible de leur donner satisfaction sur ce point, d'être mal armés. Ses chefs supérieurs n'inspiraient qu'une confiance limitée ; les travaux d'installation d'artillerie et de baraquement aux remparts étaient conduits avec une extrême lenteur; enfin, il était apparent pour tous que le gouvernement se préoccupait plus de cet armistice, dont la nouvelle frappait Paris tout à coup, que des travaux de défense.

l'affiche que deux hommes, d'un républicanisme modéré en somme, faisaient afficher dans le 6« arrondissement :

Peuple français !

Pendant que Châteaudun se fait écraser, Bazaine capitule !

Cette dernière honte doit ouvrir nos yeux.

Nous sommons le gouvernement de la Défense nationale :

1» De déclarer hors la loi Bonaparte, les hommes qui soutiennent son système, et les agents des prétentions dynastiques de toute sorte ;

2° De destituer et d'emprisonner les généraux qui, par incapacité ou trahison, ont causé nos derniers désastres, et de prendre les mêmes mesures dans toutes les administrations ;

3» De repousser absolument toute proposition d'armistice, et de lever en deux bans toute la population mâle de Paris.

Que, si le Gouvernement refuse de prendre les mesures révolutionnaires que réclame la situation, il donne en masse sa démission pour jeudi 3 novembre prochain.

Dans cet intervalle, le peuple de Paris avisera à le remplacer.

La victoire ou la mort! Vive la République!

Le comité révolutionnaire du 6^ arrondissement.

Approuvé : ROBINET, maire du 6^ arrondissement;

ANDRÉ ROUSSELLE, (idjoint.

Lorsque les affiches que nous venons de citer furent apposées, des groupes se formèrent dans tous les quartiers, les commentaires les plus violents étaient échangés, et tout faisait prévoir que la journée ne se passerait pas sans une manifestation hostile au gouvernement. Le temps était sombre, pluvieux, spongieux. Pétion eût dit volontiers : « Il pleuvra aujourd'hui, les Parisiens resteront chez eux. » Cette fois, il se fût trompé. Les maires de Paris informés, chacun dans sa mairie, de ce qui se passait dans leurs arrondissements, et tous, animés de la même crainte, se rendirent, sans concert préalable et sans convocation, auprès du maire de Paris, pour rendre compte des mouvements d'opinion, recevoir des ordres et se concerter sur les mesures à prendre pour calmer l'irritation de la foule.

A dix heures, le cabinet d'Etienne Arago renfermait des représentants de toutes les municipalités. Plusieurs membres proposèrent de se réunir de suite dans la salle du conseil municipal. Malheureusement, cette proposition ne fut pas adoptée, et la réunion fut ajournée à une heure de l'après-midi. Il fut décidé, en outre, pour éviter la confusion qui résulte naturellement d'une assemblée nombreuse, que les maires seuls, sans les adjoints, assisteraient à cette réunion. A une heure, chacun était exact. Le maire de Paris donna un exposé général de la situation, et chacun des maires fit connaître l'état des esprits dans son arrondissement. Il fut unanimement reconnu que les municipalités avaient besoin, en prévision des difficultés que la prolongation du siège allait faire naître, d'être investies d'une force morale que les élections pourraient seules leur conférer. Jusqu'à présent, cette question de l'élection des municipalités avait été écartée à cause de l'importance que donnerait aux nouveaux élus Tinvestiture du suffrage universel, si bien que le gouvernement, reconnu en ce moment par la France, mais n'ayant pas été élu, serait vis-à-vis des municipalités sur un pied d'infériorité. Beaucoup de

mrâro^ provisoires, môme parmi les plus avancés, s'étaiont, M. Ranc entre autres, prononcés contre l'élection. Il fut recoiuiu, en outre, qu'il était indispensable de calmer l'irritation de la population au sujet de l'affaire du Bourget, en lui annonçant qu'il allait être procédé à une enquête sur les causes de ce désastre, et que les coupables seraient livrés à la justice. Enfin, il fut décidé que l'on inviterait le gouvernement à procéder à la formation de bataillons de garde nationale destinés à faire corps avec la troupe de ligne, et non pas composés seulement de volontaires, comme il en était question, mais de tous les hommes valides de vingt à trente-cinq ans.

Ces diverses propositions, formulées par le maire du deuxième arrondissement, M. Tirard, furent adoptées à l'unanimité et presque sans débat. Le bureau composé du maire de Paris et de ses adjoints fut chargé de porter les vœux de la réunion au gouvernement qui était en permanence dans une salle voisine, et d'insister auprès de lui pour qu'il les adoptât.

Ce fut pendant cette conférence entre le maire de Paris accompagné de ses adjoints et le gouvernement que, malgré les efforts de quelques citoyens dévoués, les grilles de l'Hôtel-de-Yille furent forcées et que la foule immense qui stationnait sur la place, depuis plusieurs heures, envahit les cours, les escaliers et les diverses salles de l'édifice.

Les maires s'étaient dispersés en attendant le résultat de la conférence. Quatre d'entre eux, Henri Martin, Tirard, Carnot et Chaudey se trouvaient seuls dans la salle du conseil municipal au moment oii elle fut envahie. Ils opposèrent une vive résistance à cet envahissement. Tirard, ceint de son écharpe, monte sur son banc et, à plusieurs reprises, harangue la foule avec une grande véhémence. Menacé un instant par quelques forcenés, ses collègues l'entourent et plusieurs citoyens' attirés plus par la curiosité que par un sentiment de dé- 41 T. n. — .^4

sordre, se joignent à eux pour faire évacuer la salle. Déjà les plus intrépides lâchent pied et, avec cette mobilité particulière aux manifestations populaires, u\. décisif mouvement de recul ne tarde pas à se produire.

Malheureusement une nouvelle troupe d'envahisseurs à la tête de laquelle se trouvent Flourens, Félix Pyat, Delescluze et Blanqui, pénètre par les portes vitrées auxquelles donnent accès les deux rampes de l'escalier en fer à cheval de la cour d'honneur. Un tumulte iadescriptible règne dans la salle. Les banquettes sont escaladées, les pupitres brisés, les fenêtres volent en éclats, et c'est en vain que Flourens et ses amis réclament le silence pour lire les noms des membres d'un nouveau gouvernement.

Toujours à leur place, faisant tête à l'orage, Chaudey, Henri Martin, Tirard et Carnot, entourés de quelques citoyens dévoués, parmi lesquels se trouve Cernuschi, protestent avec énergie contre ces nouvelles violences, mais leurs voix se perdent dans le tumulte et ils sont obligés d'abandonner une lutte désormais inutile'.

Pendant ce temps, dans les salles où se tenaient habituellement les membres de la défense, d'autres scènes aussi tumultueuses avaient lieu et déjà le gouvernement se trouvait débordé et annihilé ! Dès le matin de ce jour humide et triste du 31 octobre, la grande place de THàtel-de- Ville, cette vieille place de Grève qui a vu pa.^ser tant de révolutions et entendu tant de clameurs, éta'l remplie de groupes bruyants qui, malgré la pluie, devenaient de minute en minute plus nombreux. Des bataillons arrivaient, la crosse en l'air, voulant plutôt protester contre les bruits d'armistice que combattre le gouvernement. D'autres , sur des drapeau^: avaient

1 Voyez le récit très-dramatique et très-éic quant de M. Jules Simon, dans les Souvenirs du 4 septembre. On peut se convaincre que ce jour-là, si les membres du Gcuvernement de la Défense étaient au pouvoir, ils furent aussi au danger.

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écrit leur programme : Pas d'armistice/ la Commune/ la levée en masse!

Rue de Rivoli la foule criait sous les fenêtres du gouverneur de Paris : A bas Trocku! vive la Commune! Des armes! Vers onze heures les gardes nationaux, sans armes, entourent l'Hôtel-de-Yille. M. Etienne Arago essaie de leur parler, ils n'écoutent point ; M. Floquet lui succède, dit quelques mots aans ce tumulte, et disparaît à son tour. Enfin le général Trochu paraît. Il fait un geste. Le prestige de l'uniforme est encore tel en France qu'on se tait aussitôt. Cette foule sent d'ailleurs qu'en dépit de tout, cet homme tient le sort de la ville assiégée.

(' Citoyens, dit-il, voulez-vous entendre un homme qui a voué sa vie à la défense de la patrie?

« Que demandez-vous?

« Nous croyons avoir fait le possible et réparé en grande partie les fautes impardonnables du gouvernement déchu.

« Quand nous sommes arrivés au gouvernement l'état de Paris était tel que l'ennemi eût pu s'en rendre maître en quarante-huit heures.

<( A l'heure qu'il est, nous pouvons le dire avec certitude, la ville de Paris est imprenable.

« Mais il ne suffit pas que l'ennemi n'entre pas, il faut le chasser, le battre. Pour cela nous avons besoin nonseulement de toutes vos forces et de votre patriotisme réunis, il faut encore l'union de tous... »

A ce moment les cris de : A bas Troclm! interrompent l'orateur qui parvient cependant à reprendre la parole :

« Nous faisons, sachez-le bien, continue-t-il, les plus grands efforts, les plus énergiques efforts. Nous transformons sans relâche les vieilles armes à tir rapide.

« J'y passe ma vie !

« Si nos armées ont été vaincues, c'est qu'elles n'avaient pas ce qu'il faut pour vaincre ; elles manquaient d'artillerie.

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« Nous faisons tous les plus grands efforts pour triompher.

« Nous avons réuni des forces capables de lutter avec l'ennemi. (Interruption.)

« Nul plus que moi n'est dévoué au salut commun et nul ne veut davantage uneguerre sans merci, une guerre à outrance. >y

M. Jules Simon, à son tour, affirme la volonté du gouvernement de continuer la guerre et de résister jusqu'au bout, mais c'est vainement qu'il essaie de se faire entendre. 11 remonte dans la salle du Trône. La foule se précipite sous le portique que surmonte la statue d"HenriIV, et l'Hôtel-de- Ville est envahi.

C'est d'abord une sorte d'angle humain qui fait coin dans la porte, puis c'est un flot, et c'est une mer humaine.

C'est à ce moment que, les maires délibérant comme nous l'avons rapporté, dans la salle du conseil municipal, M. Jules Mahias, secrétaire général de la mairie de Paris, leur dit brusquement, en apercevant la foule dans la cour : « Tout est inutile. Nous sommes envahis! »

En effet, l'Hôtel-de- Ville appartient à la foule qui s'y rue dans un tumulte indescriptible. Un coup de feu avait été tiré au moment oii le général Trochu remontait dans la salle du Trône. Fort heureusement la lutte ne s'engagea point. Elle eût été un carnage.

Rochefort se montre à la foule, pour essayer de l'arrêter, il est accueilli par les cris : «A bas Rochefo'*t' Tl fst du gouvernement ! Pas de Rochefort ! »

La salle où siège le gouvernement est enva-iic, occupée par la foule. Assis autour de la tabk, les membres du gouvernement gardent une digne attitude. M. Jules Favre est amer, sarcastique, le général Trochu, de temp? à autre, la tète dans ses mains, laissait échapper cet^ phrase : « Et dire que je n'avais besoin que de quinze jours pour tout sauver! « On le vit aussi arracher fière-

ment la décoration qu'il portait sur sa poitrine. M. Dorian, le seul homme accepté par la foule, était entouré, pressé de faire partie d'un Gouvernement nouveau. Il refusait, froidement, nettement.

Il était deux heures. M. Ch. Ferry, frère du membre du gouvernement était déjà sorti de l'Hôtel-de-Ville pour appeler des bataillons au secours des gouvernants. M. Etienne Arago avait apporté à M. Jules Favre le résultat de la délibération des maires: et M. Favre, avec tout le gouvernement, avait accepté les élections. Ainsi, la nomination des magistrats municipaux était une chose convenue, acceptée, acquise, et M. Rochefort fut prié par ses collègues d'en donner la nouvelle à la foule.

Rochefort, le populaire, comme l'appelle Flourens, debout sur la table, essaie vainement de calmer l'effervescence de ce flot humain.

Il annonce que les élections municipales auront lieu le lendemain.

— Non ! non ! lui répondit-on aussitôt. Pas d'élections municipales I La Commune !

— Mais, citoyens, répond Rochefort avec un geste fait de haussement d'épaules, c'est la même chose!

Il comprend que ce serait en vain qu'il essaierait d'insister ; que la foule est irritée, furieuse et sourde. Il cherche à descendre de la table, lorsque tout à coup une sorte de houle le repousse brusquement. C'est M. Lefrançais qui aide à tirer par les jambes Rochefort. Rochefort est forcé de descendre à terre, et Lefrançais alors, prenant sur la table la place de membre du gouvernement, déclare que le gouvernement de la Défense nationale est déchu de ses fonctions. La foule crie bravo. Elle applaudit à la déchéance, lorsque, sur la table, apparaît, à son tour, Gustave Flourens, botté, en costume de major, pâle, son long visage égaré et rayonnant. Il annonce qu'il va lire les noms du nouveau gouvernement, dit Comité de salut public, et chargé de faire les élections de la Commune. En tête de la liste, Gustave

Flourens a placé naïvement son nom, et ce nom, arrivant le premier sur ses lèvre^, produit un singulier effet dans la foule. Les noms qu'il jette sont tour à t^-u^ acclamés ou contestés, Blanqui, Dorian, Félix Pyat, Louis Blanc, Victor Hugo, Mottu, Schœlcher, Ranvier, Martin Bernard, Malon, etc. Beaucoup réclamaient le lier Barbes, ignorant qu'il était mort. Le nom de Rochefort ne fut pas accepté.

Ce ne fut qu'à la troisième sommation de la foule que Flourens consentit à prononcer le nom de Dorian, puis il demanda que les membres du gouvernement donnassent leur démission par écrit. Cette exigence fut vivement applaudie et appuyée par la majorité de l'assistance.

Alors fut débattue la question de savoir si le gouvernement devait être retenu prisonnier. Ceux qui paraissaient être les chefs du mouvement dirent que les membres du gouvernement devaient être gardés à vue comme otages.

Yers sept heures, un grand mouvement se produisit dans La salle voisine, et bientôt parurent des gardes nationaux réclamant la délivrance du gouvernement. C'était le 106'= bataillon (commandant Ibos) qui accourait. Le général Trochu fut enlevé par eux, malgré la résistance des envahisseurs. On lui ôta son képi de général, le remplaçant par un képi de garde national, et il gagna, escorté par ses officiers d'état-major, son hôtel, 011 il demeura un peu trop calme, donnant, affirme-t-on , deux heures à son dîner. La vérité est qu'il fut impassible et résolu devant toute menace, et qu'il peut parler de cette journée la tête haute. M. Ferry et M. Emmanuel Arago avaient pu le suivre. Le flot se referma devant M. Jules FaATe, M. Garnier- Pages et M- Jules Simon, qui regagnèrent leur place. Ils avaient autour d'eux M. Magnin, le général Tamisier et le colonel Montagut, de l 'état-major de la garde nationale. Le général Le Flô, apprenant que ses amis étaient retenus prisonniers, au moment oii il gagnait la porte de THôtel-de-

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Villp, revint sur ses pas, ot comme une sentinelle lui barrait le chemin en lui disant :

— On ne passe pas, citoyen.

— Je suis le ministre de la guerre, répondit le vieux général : mes collègues sont détenus, je rejoins mes collègues.

Et il alla prendre sa place parmi le gouvernement prisonnier.

« Pendant ce temps, raconte M. Jules Favre, le nouveau gouvernement paraissait s'organiser, non sans discussions violentes, dont le bruit parvenait jusqu'à moi, bien qu'il siégeât dans une salle voisine. J'étais resté dans celle de nos délibérations ordinaires, entièrement pleine de gardes nationaux armés ou non armés, qui discutaient avec passion, écoutant et réfutant les orateurs qui se succédaient sur la table.

« Voulant rester étranger à tout ce qui se passait et respirer un peu, je me plaçai dans un angle de croisée, où je fus entouré d'un cercle de vingt tirailleurs de Belleville, leur capitaine en tête, ayant reçu l'ordre d'empêcher tout mouvement des prisonniers, et de leur tirer dessus si la salle était envahie pour les délivrer.

« Vers neuf ou dix heures, M. Minière vint à moi, me proposant de donner ma démission, me promettant qu'à cette condition, la liberté me serait rendue.

« — Vous pourrez même, ajouta-t-il, conserver votre portefeuille jusqu'à ce que le nouveau gouvernement ait été ratifié par le vote populaire qui aura lieu aprèsdemain.

« En s'adressant à moi, M. Minière s'exprima avec une parfaite convenance, ce qui me permit de lui répondre sur le même ton que j'étais son captif, qu'il pouvait disposer de moi à son gré, mais que je ne pouvais ni l'entendre, ni lui donner une réponse quelconque sur son insistance.

« Je revins donc à mon embrasure de croisée que je ne quittai plus pendant le reste de la nuit.

« A dillerentes reprises, des alertes ayant été données du dehors, une vive agitation se manifesta dans la salle. Les tirailleurs qui nous gardaient relevèrent et apprêtèrent leurs armes, mais sans nous coucher en joue. A la dernière scène, provoquée par l'arrivée de nos libérateurs, ce mouvement fut plus général, mais aussi plus désordonné. La plupart des orateurs invitaient à la médiation et à la prudence; ils rappelaient combien il serait criminel d'engager la guerre civile en face de l'ennemi. J'ai entendu M. Flourens s'écrier plusieurs fois : « Nous sommes cernés! Nous ne sommes pas les plus forts... Nous ne devons pas nous faire tuer ni tuer nos concitoyens. » Lorsque les gardes nationaux qui nous délivraient firent irruption dans la salle, les tirailleurs de Flourens apprêtèrent leurs armes, mais sans intention de s'en servir. »

Il faut demander à tous les témoins de ce drame des dépositions sincères. Dans le numéro du Réveil qui suivit cette tumultueuse journée, Delescluze raconta lui-même le rôle qu'il avait pris dans l'événement :

« A trois heures, dit-il (il se trompe, l'Hôtel-de-Yille fut envahi plus tôt , les portes de l'Hôtel-de-Yille s'ouvrirent devant les flots croissants du peuple. Les salons, les galeries et les escaliers se trouveront bientôt envahis.

« La réunion qui s'improvisa dans la salle des Tableaux voulait la démission du Gouvernement provisoire et son remplacement. Divers noms étaient prononcés. Les citoyens F. Pyat et Ch. Delescluze prirent successivement la parole, pour faire connaître que la nomination d'un gouvernement par acclamation n'était pas régulière, et qu'en ce qui les concernait, ils n'accepteraient pas une semblable investiture ; que les élections étant indiquées pour le lendemain, et le citoyen Dorian se trouvant chargé de la présidence avec le citoyen Schœlcher comme assesseur, on pouvait sans danger attendre le résultat de la volonté des électeurs.

« Ces raisons semblaient avoir réuni l'assentiment gêné-

rai et tout semblait terminé à la satisCaction commune. Il paraît qu'à ce moment l'arrivée de nouveaux bataillons détermina une nouvelle invasion de l'Hôtel de-Ville, que des listes furent mises en circulation et furent plus ou moins acclamées dans les salles oià elles purent parvenir.

« C'était rentre^ abusivement, croyons-nous, dans le système fatal auquel nous avons dû la dictature de septembre, et sans aucun doute, beaucoup de ceux dont les noms se trcuvont dans ces listes auraient refusé d'y figurer pour le motif qui vient d'être dit. Si le suffrage universel peut se porter où il veut, s'il peut, comme il lui plaît, réunir des nuances et des noms plus ou moins disparates, enfin si son expression doit être acceptée avec respp.ct quand elle est libre et sincère, le môme privilège ne saurait être accordé à un groupe quelconque, dans quelque circonstance que ce soit, surtout quand il s'agit de remédier à un provisoire qui porte cette tache originelle.

« Aussi, le soir, quand nous reparûmes à l'Hôtel-de- Yille avec les citoyens Ledru-Rollin et F. Pyat, n'avionsnous d'autre intention que de nous mettre à la disposition du citoyen Dorian, que nous regardions comme investi définitivement du titre de chef de l'intérim. Grande fut notre surprise d'apprendre que notre nom figurait sur une liste arrêtée pendant notre absence.

« La discussion s'étant engagée sur ce qu'il y avait à faire, sans entrer dans les détails, nous nous bornerons à dire que la réunion adopta sur notre proposition la motion suivante :

« Paris, 1g SI octobre 1870.

« Les citoyens soussignés désignés dans les réunions (le l'Hôtel-de-Ville pour présider aux élections de la Commune de Paris et pourvoir aux nécessités du présent ;

(c Sur la déclaration faite par le citoyen Dorian que les formalités préliminaires de l'élection de la Commune étaient accomplies déjà, qu'elle aurait lieu demain mardi

SOUS sa présidence et celle du citoyen Schœlcher, et que le jour suivant il serait également procédé à l'élection du gouvernement provisoire ;

<( Dans l'intérêt de la patrie en danger, et en vue d'éviter un conflit qui pourrait ensanglanter le baptême de la nouvelle République;

(> Déclarent que, réserve faite des droits du peuple, ils attendent le résultat des élections qui doivent avoir lieu demain. »

« Les citoyens Millière, Flourens et Blanqui adhérèrent à cette rédaction qui fut communiquée au citoyen Dorian, et qui fut ensuite portée aux membres du gouvernement qui étaient retenus à l'Hôtel-de- Ville, puis à M. J. Ferry qui se trouvait au dehors. Il fut même assuré par le citoyen Dorian qu'il s'engageait à ce que les incidents de la journée n'ouvrissent la porte ni aux récriminations, ni aux représailles, ni aux recherches de quelque nature qu'elles pussent être; mais ceci est un détail, passons.

« Là, s'est borné le rôle de celui qui écrit ces lignes, là se borne sa responsabilité, et celle-là il l'accepte tout entière. »

4.insi, dans cette page que nous avons tenu à citer tout entière, le vieux Delescluze s'élevait lui-même contre les violences du 31 octobre et contre les exaltés qui avaient fait d'une manifestation un coup de force, d'un mouvement légitime au début, une émeute au dénoûment. Que voulait Paris, le matin du 31 octobre? Protester contre la direction militaire qui laissait reprendre le Bourget, protester contre la nouvelle de l'a/mistice. Pas autre chose. La sanction de cette protestation, c'était l'élection des municipalités, réclamées par les maires, accordées par le gouvernement. Mais lorsque les tirailleurs de Flourens et les partisans de Blanqui vinrent substituer ce que Delescluze appelle leur dictature aux conventions des maires , ils compromirent à jaraaib une journée dont le souvenir ne restera que comme celui

d'une échauffourée tumultueuse et qui eût pu devenir sanglante.

En effet, vers le soir, le désordre fut grand dans cet Hôtel-de-Yille livré à la foule, aux Italiens de Tibaldi, à des enfants traînant des fusils. Les traces des dégâts furent longtemps visibles dans ce palais municipal maintenant incendié. Spectacle attristant, les personnalités honorées du parti républicain étaient insultées par des anonymes et des inconnus. Etienne Arago arrachait son écharpe qu'on voulait lui enlever. Il entendait une voix ricanante qui lui disait, à l'oreille, parmi les clameurs de la foule : « Eh bien ! c'est le châtiment du 4 septembre ! » Ledru-Rollin, qu'on était allé chercher, n'éprouva, dès l'arrivée, d'autre sentiment que l'envie de retirer son nom de l'échauffourée. Il vit, dans une salle, Blanqui, écrivant, signant des ordres, jmperassant (le mot est de lui), et sentit la journée perdue pour tout progrès. M. Dorian, refusant de suivre le mouvement, était prisonnier, gardé à vue dans le cabinet du maire, avec Etienne Arago. Les bataillons do Millière emplissaient les cours, comptant sur l'arrivée de renforts prochains. Dans chaque salle, une sorte de gouvernement fonctionnait, tandis que le bruit se répand dans Paris qu'un comité de ialut public a été proclamé.

On s'arrache les journaux, on les lit sous la pluie, l'agitation est très-grande sur toute la ligne des boulevards. Une réunion des officiers de la garde nationale est annoncée pour le soir même à huit heures, dans la salle de la Bourse.

M. Picard, mis en état d'arrestation comme ses collègues, était parvenu cependant à s'échapper le premier et à gagner le ministère des finances. Son premier soin fut de donner ordre qu'on battît la générale. Le colonel Munster, de l'état-major de la garde nationale; s'était immédiatement mis à la disposition du ministre des finances. Le général Schmitz, de son côté, s'était empressé de mettre quelques bataillons de la mobile à la

dispositicm du seul membre du gouvernement en ce moment en liberté.

A sept heures, duuze tambours, battant la générale et suivis d'un piquet de gardes nationaux en armes, parcouraient les boulevards. Dans les autres quartiers de Paris, elle était battue également. Les mobiles campaient sur la place de l'Opéra. Les bataillons de la garde nationale, au fur et à mesure de leur arrivée, se rangeaient en bataille sur la place Yendôme. Le 6"= et le 171° campaient dans la cour vitrée du ministère des finances.

Le 106" bataillon, nous l'avons vu, était parvenu à délivrer deux des membres du gouvernement, le général Trochu et M. Jules Ferry. M. Picard, prévenu de cette nouvelle, est invité à se rendre à l'hôtel du gouverneur de Paris pour prendre part aux délibérations du gouvernement. Avant de quitter le ministère, M. Picard, du haut d'un escalier de la cour vitrée, adresse une courte allocution aux gardes nationaux. « Messieurs, leur ditil, l'Hôtel-de-YiHe a été envahi, et pour faciliter nos délibérations, les envahisseurs n'ont rien trouvé de mieux que de monter sur la table autour de laquelle le gouvernement a été réuni. Un gouvernement nouveau s'est installé à notre place. Je ne sais comment il sera accepté par vous, mais j'ai pensé que mon devoir m'appelait ici oii se trouve placé notre patrimoine commun pour le défendre. J'y suis donc venu, »

Pendant toute la soirée, des députations se rendent chez le gouverneur de Paris. La foule qui stationne devant l'hôtel acclame le président de la Défense nationale Le général se montre sur le perron et adresse quelques paroles aux membres des diverses députations. Dans la salle de la Bourse, les officiers proposent de nommer le commandant Rochebrune général de la garde nationale. Il décline cet honneur. « C'est à la Commune, dit-il, à nommer le général de la garde nationale. Nommons d'abord la Commune. — « La Commune est nommée, » s'écrie un interrupteur. Mouvement dans l'assemblée.

Des cris répondent : « Elle s'est nommée elle-même! Nous n'en voulons pas ! ^ »

Et la générale est battue, tandis qu'on discute ainsi et qu'à r Ho tel-de- Ville les nouveaux et éphémères gouvernants vont et viennent, donnent des ordres et demandent à Flourens pourquoi les membres du gouvernement de la Défense nationale ne sont point déjà à Mazas.

Flourens s'en excusa, le lendemain, dans une lettre publique, avec une étonnante candeur:

(( Je ne pouvais détacher 200 de mes hommes (il n'en avait, dit-il, que 500) pour conduire à Mazas l'cxgouvernement. Ce faible détachement n'aurait pas suffi, et avec les 300, je n'aurais pu occuper l'Hôtel-de- Ville. Le mieux était donc, tout en délibérant, de garder à vue mes prisonniers. »

Minière, Blanqui, Ranvier et Mottu, expédiaient cependant des ordres aux maires et des convocations urgentes à tous les chefs de bataillons vraiment démocrates (l'expression est de Flourens) ; et Delescluze était allé trouver Dorian pour l'engager à venir siéger parmi le Comité de salut public, lorsqu'on apporte tout à coup à Flourens cette nouvelle : par le souterrain qui fait communiquer l'Hôtel-de-Ville avec la caserne Lobau, viennent de pénétrer deux bataillons de mobiles bretons. Une collision entre eux et les tirailleurs, qui occupent les portes de l'Hôtel-de- Ville et viennent d'être tournés, grâce au souterrain, est imminente.

« Je consulte, écrit Flourens, je consulte Blanqui, Ranvier, Millière, sur le projet d'une convention entre nous et Dorian. Puisque Dorian a été acclamé par le peuple, nous pouvons traiter avec lui ; puisque, d'autre part, avec 300 tirailleurs iious ne pouvons tenir contre deux bataillons de mobiles, entrés dans l'Hôtel-de-Ville par

1. Voyez le livre de M. G. de MoUQari sur les Clubs pendant l* tiége.

-278 RÉVOLUTION DE l870-7t

le souterrain, contre tous ceux qui passeront par la même voie, contre ceux qui nous assiègent à l'extérieur, il est inutile de nous faire tuer, cela serait même funeste au succès de notre cause, en amenant de nouvelles journées de juin dont profiterait de suite la réaction.

« D'ailleurs, il n'y a qu'un paquet de six cartouches dans les cartouchières de mes tirailleurs.

« Nous allons trouver Dorian, et nous convenons avec lui, librement, de l'accord suivant : « Les élections pour '< la Commune seront faites ce jour même mardi, àmidi, « selon les affiches déjà envoyées aux mairies, et sous « la direction de Dorian et de Schœlcher seuls ; les élec- « lions pour un gouvernement nouveau seront faites le « lendemain mercredi, à la même heure. Afin d'éviter « l'effusion du sang, de montrer à nos amis et aux par- « tisans du gouvernement qu'il y a accord entre nous, « nous sortirons ensemble de l'Hôtel-de- Ville, au milieu « de mes tirailleurs ralliés sur moi. »

« Cet accord, rapidement conclu, est ratifié par les membres du gouvernement et aussitôt inquiet de mes braves tirailleurs, je descends dans la cour avec Dorian. Nous laissons derrière nous les hommes armés, et marchoo'-- seuls en parlementaires. Les mobiles bretons, baïonnettes, fusils chargés, figures menaçantes, étaient massés au fond de la cour. Flourens leur crie de toute la force de ses poumons :

« — Appelez votre officier ; voici un ministre qui a des ordres à lui donner. Baïonnettes au fourreau !

« Enfin l'officier se décide à venir. Dorian le calme, lui ordonne de calmer ses hommes, évite ainsi la guerre civile. Car, égorgés à THôtel-de- Ville, nous aurions été vengés par nos braves amis des faubourgs. »

L'officier ?'avance et les chefs de l'émeute du 31 octobre s'éloignent pacifiquement, quelques-uns (ô ironie!) pour passer sans encombre à travers les mobiles et les gardes nationaux massés en grand nombre sur la place, donnant le bras à ceux qu'ils voulaient renverser.

M. Blanqui partit ainsi, appuyé au bras du général Tamisier ' .

1. Sur l'attitude de Blanqui, dans cette journée, je trouve les ren- Eeigiiemi'uts suivants dans un journal du lendemain :

Le lundi 31 octobre, vers quatre heures, obéissant au rappel, et parti à sept heures de la place Vendôme, le 15^ bataillon, auquel appartiennent les soussignés, se rendit, avec ses chefs, à l'IIôtel-de- Ville, où il entra parla porte de la cour Louis XIV, place Saint-Gervais. Le 17^ bataillon s'y trouvait, et nous arrivâmes, conjointement, au premier palier de l'escalier. On commanda demi-tour à droite. Le commandant du 17" bataillon tenait sous le bras M. Blanqui, lequel se trouvait mal et demandait de l'air. Or, ce mouvement avait pour objet de faire faire place. Le citoyen Monneveux, sergent à la 2e compagnie du ISe, marchait en avant de M. Blanqui, qu'accompagnait, indépendamment du commandant du 17^, une autre personne à nous inconnue, afin de faciliter le passage.

Sous le vestibule par lequel nous étions entrés, aous trouvons les francs-tireurs Tibaldi, gardant la porte. M. Blanqui, toujours indisposé, pouvait difficilement se soutenir; il lui fallait une voiture pour être reconduit à son domicile, et, sur le désir du malade, le commandant du 17e demanda que la porte fût ouverte.

Pour toute réponse, un des francs-tireurs saute à la gorge du commandant, et leur lieutenant sort de sa gaîue un revolver, qu'il dirige sur la poitrine du sergent Monneveux. Heureusement, un sergent du même bataillon, 5<= compagnie, nommé Thillior, détourne vivement l'arme, et la balle alla se perdre sur la muraille. Après le coup, M. Blanqui est soudainement enlevé par les mêmes francs-tireurs, et l'auteur du coup disparait lui-même au milieu de la bagarre. C'était un homme de trente-cinq à quarante ans, de petite taille et chauve.

A ce moment, les francs-tireurs armèrent leurs fusils et s'apprêtaient à faire feu, lorsque, sur l'observation que leur fit M. Bercher, capitaine en 2", ils relevèrent leurs armes, non sans toutefois abandonner leurs intentions hostiles.

Les 17<= et lo^ bataillons, qui avaient, par humanité s'entend, protégé la piteuse retraite de IVI. Blanqui, devaient attendre de lui, sinon de la reconnaissance, — on ne lui en demande pas, — du moins de la justice. Or, ouvrez le n° 54 de la Patrie en danger, à la date du jeudi 3 novembre, et lisez l'article intitulé : « L.^. Loyauté DU Gouvernement,» article signé BLANQUI. Dans les dernières lignes il y traite les 15", n^ et lOG^ de « bataillons jésuites du faubourg Saint-Germain; » il prétend qu'ils sont « dans la garde nationale, en y joignant les mobiles bretons, le seul appui du gouvernement; » et il ajoute : « C'est l'armée catholique qui a gagné par une trappe la bataille de l'Hôtel-de-Ville. »

Paris, le 3 novembre 1S70.

Suivent les signatures d'officiers, sous-officiers et gardes du 15» bataillon.

11 était quatre heures du matin, lorsque se dénoua ainsi, sans effusion de sang, une aventure qui eût pu si lacilement devenir terrible. Quelle honte si la guerre civile eût, dès lors, dans Paris assiégé, été allumée devant l'élran-ger! Voilà pourquoi le mouvement du 31 octobre, légitime en tant que manifestation, lorsque le peuple de Paris ne voulait qu'adjoindre au gouvernement, pour le stimuler, des hommes éprouvés et dans lesquels il avait confiance, devint coupable, le soir, lorsque, derrière le prétexte choisi, n'apparurent que les ambitions et les vanités personnelles. Les hommes du 3i octobre étaient toujours, à de rares exceptions près, les mêmes individualités qui, par leur impatience et leur avidité, font avorter les espoirs les plus sacrés et amènent, hélas ! les réactions les plus amères et les plus lourdes.

Flourens, on peut le- dire, ce malheureux Flourens, consolida le gouvernement de Paris en le voulant renverser. Les partis n'ont pas d'ennemis plus dangereux que leurs amis maladroits.

Dans le procès des accusés du 31 octobre, qui se déroula plus tard (23 février 1871) devant le 4^ conseil de guerre de Paris, l'attitude des chefs du mouvement qui se présentèrent devant les juges fut d'ailleurs sans bravade. Le procès, arrivant au lendemain de la capitulation, fit au surplus l'effet d'un anachronisme et n'émut l'opinion qu'à demi. Ces condamnations à mort rétrospectives étaient maladroites et inutiles. Cette rigueur en quelque sorte posthume étonna et irrita. Nous donnons ici, pour n'y plus revenir, la liste des accusés et le verdict des conseils do guerre. Ce n'est pas la dernière fois d'ailleurs (est-il besoin de le dire?^ que nous trouverons sous notre plume les noms qui suivent :

Ils déclarent se nommer :

1° Adolphe-Gustave Lefrançais, ex-employé, âgé de quarante-quatre ans ;

2" Vermorel, avocat, âgé de vingt-neuf ans ;

3° Paolo Tibaldi, militaire italien, commandant d'une légion italienne, âgé de quarante-quatre ans ;

4° Pierre Vésinier, journaliste, âgé de quarante-cinq ans;

5° Pillot, médecin, âgé de soixante-deux ans. Les quatre premiers seuls ont été maintenus en état d'arrestation.

Les quinze autres, qui ne répondent pas à l'appel de leur nom, sont les nommés :

6° Maurice Joly, lii)re sous caution; 7° Millière, député ; 8° Razoua, député ; 9° Blanqui ; 10° Gustave Flourens; 11° Bauvière; 12° Jénart; 13° Régère; 14" Jaclard; 15° Eudes; 16° Levrault; 17° Goupil; 18° Vallée; 19° Cyrille ; 20° Bauer.

Cinq seulement des accusés avaient répondu à la citation à comparaître devant le 4^ conseil de guerre : c'étaient Pillot, Vermorel, Yésinier, Tibaldi et Lefrançais, qui furent jugés et acquittés dans les audiences des 23 et 24 février 1871.

Treize autres accusés furent cités pour l'audience du 9.

1° Auguste-Louis Blanqui, né à Nice, âgé de soixantecinq ans, homme de lettres, demeurant à Paris, rue du Temple, 191.

2° Paul-Gustave Flourens, né à Paris, le 4 août 1838, homme de lettres, chef de bataillon de volontaires de la garde nationale, demeurant à Paris, rue de Puebla, 397.

3° Gabriel Ranvier, né à Bougy, arrondissement de Bourges, le 8 juillet 1828, peintre, chef du 14P bataillon de la garde nationale, demeurant à Paris, rue Oberkampf, 104.

4° Théodore Régère, ex-capitaine adjudant-major du 128" bataillon de la carde nationale, demeurant à Paris, quai Saint-Michel, 15.

5° Léonidas Jénart, né à Fresnes, arrondissement de Yalenciennes, le 3 mars 1829, marchand d'huiles, ex-

capitaine adjudant-major du 201" bataillon de la garde nationale, demeurant à Paris, rue Saint- Amboise, 15.

6° Charles-Paul- Victor Jaclard, né à Metz, le 18 décembre 1840, professeur de mathématiques, chef du 138" bataillon de la garde nationale, demeurant à Paris, rue Bergère, 30.

7° Maurice Joly, né à Lons-le-Saulnier, le 19 juillet 1831, avocat, demeurant à Paris, boulevard Saint- André, 3.

8° Emile-François Eudes, né à Roncey, arrondissement de Coutances, le 12 septembre 1843, étudiant, chef du ISS** bataillon de la garde nationale, demeurant à Paris, rue des Charbonniers, 10.

9° Edmond-Louis Levrault, né à Paris, chef du 204" bataillon de la garde nationale, demeurant à Paris, place Voltaire, 1 .

10° Edmond-Alfred Goupil, né à Mayenne, avril 1838, docteur-médecin, chef du 115" bataillon de la garde nationale, demeurant à Paris, rue de Vaugirard, 93.

11° Jules-Louis-Joseph Vallès, né au Puy, âgé de trente-huit ans, homme de lettres, demeurant à Paris, ^ue de Belleville, 19.

12° Victor-Marie Cyrille, né à Grasse (Alpes-Maritijnes), le 17 juin 1848, chimiste, chef du 161" bataillon de là garde nationale, demeurant à Paris, rue de l'Échiquier, 13.

13° Henri Bauer, né à Paris, le 7 mars 1851, étudiant en droit, artilleur de la garde nationale, demeurant à Paris, avenue de la Grande-Armée.

Six seulement de ces accusés répondent à l'appel : ce sont MM. Maurice Joly, Jaclard, Ranvier, Jules Vallès, Jénart et Bauer. *

Le verdict pour les accusés fut celui-ci : A la majorité de quatre voix contre trois, M. Maurice Joly, non coupable d'excitation à la guerre civile en cherchant à armer les citoyens les uns contre les autres.

A la minorité de faveur de trois voix contre quatre, M. Jaclard, non coupable du même crime, et également à la minorité de faveur, non coupable de complicité d'arrestation et de séquestration illégale des membres du gouvernement.

A l'unanimité, M. Jénart, non coupable du chef d'excitation à la guerre civile et du chef de port d'uniforme, et à la majorité de quatre voix contre trois, non coupable du chef de séquestration arbitraire.

A la majorité de cinq voix contre deux, M. Ranvier, non coupable d'attentat ayant pour but d'exciter à la guerre civile, et à la majorité de six voix contre une, le même, non coupable du chef de séquestration arbitraire.

A la majorité de quatre voix contre trois, M. Bauer, non coupable d'excitation à la guerre civile:

A la majorité de six voix contre une, M. Jules Vallès, non coupable d'attentat ayant pour but d'exciter à la guerre civile ; à la majorité de trois voix contre quatre, non coupable de port illégal d'uniforme, et à l'unanimité, non coupable de coups et blessures ; mais à la majorité de cinq voix contre deux, coupable de séquestration sur» la personne du maire du dix-neuvième arrondissement, avec admission de circonstances atténuantes.

A l'unanimité, M. Blanqui, coupable d'attentat ayant pour but d'exciter à la guerre civile, et coupable en outre de complicité de séquestration sur la personne des membres du gouvernement.

A l'unanimité, M. Flourens, coupable d'attentat ayant pour but d'exciter à la guerre civile, et à la majorité de six voix contre une, coupable de séquestration sur la personne des membres du gouvernement.

A la majorité de quatre voix contre trois, M. Kégôre, non coupa])lo d'attentat ayant pour but d'exciter à la guerre civile.

A l'unanimité, M. Eudes, non coupable du même attentat.

A la majorité de six voix contre une, M. Levrault, coupable du même attentat, et à la majorité de cinq voix contre deux, non coupable de séquestration arbitraire.

A la minorité de faveur de trois voix contre quatre, le docteur Goupil, non coupable d'excitation à la guerre civile, et à l'unanimité, coupable d'arrestation illégale sur la personne du capitaine Dutilloy.

Et enfin, à la majorité de six voix contre une, M. Cyrille, coupable d'attentat ayant pour but d'exciter à la guerre civile.

En conséqueHce, le conseil condamne Blanqui, Flourens, Levrault, Cyrille à la peine de mort ; fie docteur Goupil à deux années d'emprisonnement et Jules Vallès à six mois de la même peine.

Le conseil prononça l'acquittement des inculpés Joly, Jaclard, Ranvier, Bauer, Régère et Eudes.

Le lendemain du 31 octobre, le 1" novembre 1870, Paris, après une nuit oii gronda le tambour, s'éveilla satisfait d'avoir évité la guerre civile.

Le Journal officiel contenait une note sur les événements de la veille, qui se termine par ces mots assez comminatoires : « Le gouvernement a pris les mesures nécessaires pour empêcher le retour de pareils désordres. »

Une affiche, posée dans l'après-midi, avertissait la population que les élections municipales, étant matériellement impossibles, n'auraient pas lieu le 1" novembre : « La population de Paris votera jeudi, par oui ou par non, sur la question de savoir si l'élection de la municipalité et du gouvernement aura lieu à bref délai. »

Le Journal officiel du soir contenait une note qui précisait le caractère des négociations d'armistice : leur seul but, disait-elle, est la convocation d'une Assemblée nationale qui décidera souverainement de la paix ou de la guerre.

Paris demeura calme, un peu troublé par tant de chocs divers, et ne se reridant pas encore bien compte, il faut

le reconnaître, de ce que cachait de trouble social le mouvement de la veille, de ce que contenait de fatalités politiques la nouvelle de la capitulation de Metz, et de ce que portait avec lui de difficultés non résolues, ce mot, que les prudents accueillaient avec joie, les plus résolus avec colère, et qui disait : armistice.

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