‹ Histoire de la Révolution de 1870-71Chapitre 38 sur 59 · M. BAZAINE · texte numérisé non relu

M. BAZAINE

mandant en chef montrât de la décision, de l'énergie et du patriotisme.

Mais, dès le lendemain de Saint-Privat, le maréchal, que les Prussiens jugent dès lors comme incapable et comme un homme dont le courage laisse autant à désirer que les facultés (voyez la relation du grand état-major allemand), prend cette attitude expectante, inerte, pleine d'une quiétude dédaigneuse qu'il gardera jusqu'à la fin du siège. Il a sous la main une armée frémissante qui vient de montrer sa valeur et qui demeure prête à tous les sacrifices, il a 240.000 hommes à sa disposition, en comptant la garnison de Metz, la garde nationale, la garde mobile, près de 20.000 paysans réfugiés dans la ville et dont il peut faire des ouvriers, des terrassiers. Il n'en tira aucun parti. Il se laissait enfermer dans une zone restreinte autour des forts, sans autres vivres ou fourrages que ceux des réserves de l'armée. Il demeurait là, inactif, hésitant, ne sachant s'il allait essî^yer encore de s'ouvrir la route de Verdun, ou s'il attendrait que l'armée de Mac-Mahon fût formée pour la rejoindre à travers les lignes prussiennes. On peut dire que le maréchal Bazaine, dès ce moment, n'eut qu'une pensée, une seule, celle de conserver libre d'une opération politique future, l'armée qu'il commandait et qui venait de perdre 29.227 hommes dans les journées de Rézonvllle et de Gravelotte. Sachant bien que l'armée de Metz était la seule force militaire réellement organisée qui restât encore à la France, il voulait, en demeurant à sa tête, disposer plus tard, et selon son gré, du sort de la patrie.

Après avoir littéralement congédié l'empereur, qu'il trouvait embarrassant, dès le 12 août, il était prêt à voir venir les événements et croyait, grâce à ses soldats, les dominer et les diriger. Sans nul doute l'appétit de quelque colossale et ambitieuse aventure naquit et grandit dans l'esprit de ce soldat sur lequel comptait — vainement — la malheureuse France. La vérité est

connue aujourd'hui. Au lendemain de la capitulatic ti de Metz, plus de i.OOO officiers sur les 6.000 faiU prisonniers furent internés à Hambourg : parmi eux se trouvaient la plupart des chefs de service et des officiers de l'état-major général. Tous avaient la conviction intime que l'intérêt de personnages puissants pourrait un jour pousser les chefs supérieurs à passer sous silence des faits graves et cruels. En conséquence, les mieux informés résolurent de réunir, de condenser en quelque sorte les nombreux renseignements et documents qu'ils avaient été à même de recueillir au début de la campagne, et pendant les soixante-dix jours de siège.

Un officier supérieur justement réputé dans l'armée pour sa science militaire et son talent de littérateur, M. d'Andlau, se chargea de la rédaction du livre, ou plus exactement, du rapport d'ensemble. Le manuscrit, terminé dans les derniers jours de janvier, fut souniiï par son auteur aux principaux membres de la commission officieuse de Hambourg, qui écrivirent en marge leurs observations. Nous pouvons affirmer, de source certaine, que toutes ces notes étaient de nature à atténuer la forme un peu acerbe sous laquelle étaient présentés les faits qui compromettent le plus gravement le maréchal Bazaine. Ses actes les plus insignifiants en apparence ont été soumis à un examen consciencieux, et il n'est pas un fait que l'auteur de la campagne et des négociations de Metz ne soit prêt «i prouver par des témoignages irréfutables.

Or, c'est ce livre, publié sous le titre de : Metz, campagnes et négociations, par un officier supérieur de l'armée du Rhin^ qui forme aujourd'hui, avec le travail publié par le conseil municipal de la ville de Metz, le témoignage le plus accablant contre le maréchal Bazaine, et on peut dire que, même avant le jugement du conseil de guerre de Trianon, lorsque parut cet ouvrage, Bazaine était déjà condamné. Les hésitations calculées,

l'inaction, le dédain du maréchal sont là visibles, tangibles, en quelque sorte soulignés par des faits. Toute la seconde quinzaine d'août, où les instants étaient si précieux, fut tristement inutilisée. Lorsque Mac-Mahon interrogeait Bazaine, celui-ci lui répondait par quelque dépêche vague dans le genre de celle qui partait, le 20 août, du quartier général du Ban-Saint-Martin : « L'ennemi grossit toujours autour de nous et je suivrai « très-probablement pour vous rejoindre la ligne des «places du nord. Je vous préviendrai de ma marche, « si je puis toutefois l'entreprendre sans compromettre c< l'armée. « Ainsi, rien de net et de décisif. Toujours l'hésitation et l'expectative.

Cependant, le 22 août, Mac-Mahon, averti que Bazaine allait essayer de se jeter par Montmédy sur la route de Sainte-Menehould à Châlons, se met en marche, faisant savoir à Bazaine que le mouvement en avant est commencé. La dépêche, partie le 22, arriva au maréchal Bazaine dans la journée du 23 août. Ici se place un incident qui a son importance et qui met au grand jour la conduite du commandant en chef de l'armée de Metz. Cette dépêche, par laquelle le maréchal de Mac-Mahon annonçait à son collègue de Metz sa marche vers Montmédy, le maréchal Bazaine nie l'avoir reçue ; d'un autre côté, un colonel d'état-major affirme sur l'honneur nonseulement l'avoir vue entre les mains du commandant en chef, mais en avoir reçu directement communication de ce dernier.

La veille, 22 août, les troupes avaient reçu l'ordre de réduire les bagages, et, dès le 23, Bazaine pouvait commencer ses opérations vers Mac-Mahon. Le 26 seulement, trois jours après, il essayait, on va voir comment, de traverser les lignes prussiennes.

Dès le matin, la concentration des troupes s'opère sur la rive droite de la Moselle. Il pleut à torrents, une pluie di'iuvienn(^, v'r^ais, tout heureux de marcher en avant, les soldats rient sous l'ondée, narguent le mauvais

temps et attendent, impatients, l'ordre d'attaquer. Un seul pont est préparé pour l'écoulement de cette grande armée. Il faut huit heures pour faire passer tous les régiments ; enfin, à trois heures, quelques bataillons sont seuls encore sur la rive du fleuve, lorsque, brusquement, un contre-ordre arrive. Il faut que les troupes re\1ennent sur leurs pas, rentrent dans leurs cantonnements, et marchent une partie de la nuit après avoir marché tout le jour.

Que s'était-il passé dans l'esprit ou les conseils des officiers généraux? Vers midi, le général en chef avait fait appeler au château de Grimont tous les chefs de corps et tenu un conseil de guerre. « Quand un général est possédé d'une idée énergique, a dit à ce propos Ghangarnier au Corps législatif le 29 mai 1871, il ne doit réunir ses lieutenants que pour leur donner des ordres. » Bazaine leur demandait des conseils. IJne seule voix, faut-il le dire, s'éleva pour conseiller de marcher en avant et de faire une trouée immédiate. G'était celle du maréchal Le Bœuf. Responsable de tous nos désastres, cet homme d'un talent militaire remarquable, mais rendu inutile par son humeur de courtisan, le maréchal Le Bœuf voulait du moins essayer de réparer son irréparable infatuation et sa criminelle assurance. Il en avait été de lui aux Tuileries comme de ces généraux dont parle le vieux Tavannes : « Peu sert en France, dit-il, desçavoir les batailles et assauts qui ne sçait la cour et les dames. » Ge ministre de la guerre, pour plaire au maître et faire sa cour, avait déguisé la vérité. Il tâchait du moins, en couvrant sa poitrine de décorations, en s' exposant au feu, en allant de l'avant, d'arracher au sort un trépas que le sort lui refusa. Ge jour-là, il voulait à tout prix combattre. '

On ne l'écouta point. On écouta le général de Goffinières, gouverneur de Metz, qui demandait qu'on ne dégarnît point la place de ses défenseurs, ce même général dont on connaît la réponse à un habitant de Metz :

« Vous avez donc du pati'iotisme, vous* ?» Funeste conseil. La journée se passa. Les troupes, étonnées, rentrèrent dans leurs bivouacs après être demeurées vingt-six heures sous les armes et se demandant pourquoi on les en a\ait fait sortir. « Si nous avions percé, dit encore Changarnier (mais trop tard), le rideau peu épais que nous avions devant nous, nous aurions eu dès le lendemain des nouvelles précises de l'armée du maréchal de Mac-Mahon et, conformant notre marche à la sienne, nous l'aurions ralliée deux jours avant qu'elle vînt se jeter dans le gouffre. »

Du 27 au 30 août, tandis que l'armée de Mac-Mahon combat dans les Ardennes, Bazaine demeure inactif. II ne se décida à agir que le 31, à quati^e heures de l'aprèsmidi seulement. Alors, après une violente canonnade, lorsque les batteries des forts Saint-Julien et de Belle- Croix eurent fait taire et reculer les batteries ennemies, l'infanterie française, tambour battant, s'ébranla, au pas de charge, avec une ardeur singulière. Cette fois, dans cette journée, on sentit vraiment passer dans l'armée, avide de combattre, l'âme de la France. Les roulements des tambours empêchaient d'entendre le sifflement des balles. Dans toutes les âmes un espoir, du courage dans tous les cœurs. On a exalté, dit le témoin, le courage des troupes, on leur a annoncé que « l'empereur est à Thionville avec 80.000 hommes. Il faut enfoncer l'ennemi pour le rejoindre. » La magnifique cavalerie de la garde, massée en arrière, regardait avec une admiration fiévreuse ces fantassins qui avançaient, intrépides et sûrs de vaincre, et se demandant si bientôt une charge à fond de train n'allait pas écraser l'ennemi. On pouvait tout faire de cette armée vaillante.

La ligne des tirailleurs ennemis est repoussée ; à travers If's haies, les vignes, les fossés, on avance. La division Montaudon, dont le chef est blessé, enlève les villages

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