‹ Histoire de la Révolution de 1870-71Chapitre 5 sur 59 · Journal d'un officier de rarmée du Wdn · texte numérisé non relu

Journal d'un officier de rarmée du Wdn

« Combat victorieux à Borny sous Metz ; les Fraiiçais sont refoulés derrière Metz. Je me rends sur le champ de

bataille.

« Guillaume. »

Le roi de Prusse et les écrivains prussiens ne disent point la vérité lors jj'ils prétendent que, le 14 août, le jour de ce combat qui s'appela, pour Paris, la bataille de Longeville, et pour Metz le combat de Borny ou de Pange, ils rejetèrent les Français derrière Metz. Ni ce jour- "h, ni plus tard, les Français ne furent rejetés <c derrière Metz.» La bataille de Borny était un avantage pour nous; une partie des troupes bivaqua sur le terrain conquis, et Bazaine pouvait profiter delà journée en prenant l'offensive et en opposant toute son armée aux forces prussiennes qu'il avait devant lui. Les Allemands considèrent surtout la journée du 14 comme un avantage pour eux « parce qu'ils ont retardé d'un jour la marche de l'armée française ^ . »

Nous avions perdu 3.408 hommes tués, blessés ou dis-

1. Un officier, acteur et témoin dans ces bataille?, donne ainsi se? impressions sur la journée de Borny :

« Les vigne?, les ravins, les bois sont jonchés de corps prussiens. L'ennemi, il faut lui rendre cette justice, nous étonne par son audace, ses lignes se suivent et se fondent sous la mitraille. Notre artillerie, ayant épuisé ses munitions, se retire, et l'action s'engage entre l'infanterie et les masses prussiennes. A la nuit, l'ennemi est totalement en retraite, il disparaît derrière son refuge ordinaire^ les bois. 11 recule la nuit. Pourquoi nos mitrailleuses, approvisionnées de nouveau, ne sont-elles pas revenues à la fin du combat? La lutte aurait été pluspromptement décisive! Mais non, il en sera de même dans chaque affaire, notre artillerie ouvrira l'action par un feu terrible, puis cessera bientôt son action, faute de munitions ; et nous pommes à deux pas de Metz et des forts. Est-ce une fatalité ?

'( La lune se lève, éclairaut de son pâle reflet le champ de bataille. De ,iotre côté, silence complet et lugubre. Du côté de l'ennemi, hurrahs et musique ! Nous avons su plus tard qu'un grand personnage était venu relever le courage de ses troupes. Nous avions eu affaire à la garde royale : il falUit un baume sur les profonde* blessures que notre l'eu avait faites dans les rangs de ce corps d'élite. » (Trois mois sous Metz. Lille. A. Degans, éditeur.)

parus, tandis que les pertes des Prussiens étaient de beaucoup plus considérables. Un écrivai les évalue environ à 10.000 hommes. Le colonel Fournier, de notre 44^ de ligne, avait été tué, le général de Gastagny blessé. Le général Decaen, atteint au genou, gardait le commandement de son corps (le 3", celui que commandait d'abord Bazaine). Peu après, son cheval était tu:é. On dégagea le général et on l'emporta du champ de bataille. Il allait mourir de sa blessure, et il eut la douleur de *se voir, lui vivant, remplacé dans son commandement. Ne pouvait-on attendre l'agonie de ce brave pour lui en- 'ever son titre ?

Pourquoi Bazaine ne continua-t-il pas dans la nuit du 14 au 15 août et dans la journée du 15, son mouvement sur Verdun ? Pourquoi fit-il, par son inaction, tourner contre nous un succès aussi évident? Nous devions, dès le soir du 14, avoir atteint le plateau de Gravelotte. Bazaine voulait porter son quartier général à Rézon ville. Mais nous n'arrivions à Gravelotte que le 15. On perdait le temps en marches, contre-marches et inutiles arrêts. Ce récit de l'emploi de la journée d'un officier donne exactement l'idée du désarroi de cette armée, du manque absolu de commandement et de direction : « Le 15 août, nous passons la journée au camp de la porte de Thionville. Nous partons précipitamment à trois heures du soir. Nous prenons la route de Plappeville. Au bout d'une heure de marche, on s'arrête. On attend ; deux heures, trois heures, quatre heures se passent, pas d'ordres ; enfin, à dix heures du soir, on fait faire le café aux troupes et nous passons la nuit sur la route. »

Ainsi la journée du 15 n'est pas utilisée, et, d'heure en neure, l'ennemi reçoit des renforts. On pouvait l'écraser le 14, il faudra le vaincre le 16.

Le 16 au matin, dès l'aube, l'empereur partait au galop, escorté par la cavalerie de ligne de la garde, puis par les chasseurs d'Afrique du général Margueritte. Bazaine s'attendait à être attaqué et prenait ses dispositions

de bataille. Nos troupes bivaquaient, attendant l'arrivée des 3" et 4* cofps, retardés dans leur marche par le combat de Borny. Quelle stupéfaction ! Il nous avait fallu deux jours pour parcourir 14 kilomètres ! En deux jours nous étions parvenus à Doncourt ! On a calculé qu'en marchant ainsi il nous eût fallu toute une semaine pour nous rendre à Verdun, Pendant ce temps, les Prussiens accéléraient leurs mouvements, et leur lourdeur méthodique arrivait à des résultats étonnants. Il nous fallait doubler les étapes ; la nécessité, la prudence, le salut l'exigeaient. Mais non, nous nous traînions lentement sur cette route de Verdun, attendant, pour ainsi dire, l'attaque de l'ennemi, de cet ennemi qui, du 15 août au lendemain 16, franchissait la distance de 40 kilomètres qui séparait le gros de son armée de nos avant-postes.

Le 16, à neuf heures du matin, le général von Alvensleben II, averti de l'arrivée de nos troupes d'avant- garde près de Vionville et de Tronville, envoie rapidement une division d'infanterie qui, gravissant le plateau qui domine la Moselle, refoule d'abord, en débouchant par les défdés de Gorze, la cavalerie des généraux de Forton et de Valabrègue, et dispute la position, nous enlève Tronville et Mars-la-Tour et combat jusqu'à larrivée de la division de cavalerie du duc de Mecklembourg-Schwerin ^ ,

Notre cavalerie, reculant jusqu'à Vionville, avait un moment jeté le désordre dans le corps Frossard. Les dragons fuyaient jusqu'à la maison de poste, près de l'état-major du maréchal Bazaine. Mais presque au même instant, la division Bataille prenant les armes s'établissait en avant de Rézonville, ayant à sa gauche la division Vergé et à sa droite le 6« corps (Canrobert).

1. On peut dire que uous étions encore une fois surpris. Le général de Forton affirmait qu'il n'y avait pas un Prussien sur la route. Sa division était attaquée, les chevaux au piquet et dessellés. Le prince J. Murât, qui commandait la premiùre brigade, déjeunait. 14 sortit de sa tente, une serviette ù la main. (Voy. A. SpoU, la Ccunpagne de la Moselle.

Toutes les attaques des Prussiens sur ces lignes furent, de neuf heures à midi, pendant trois heures, vigoureusement repoussces ; à midi et demi, ils se ietaient avec une vigueur nouvelle sur Vionville qu'ils voulaient décidément emporter, mais cette nouvelle attaque est un nouvel échec. Leur 3° corps, épuisé, avait subi, dans ces diverses attaques, les pertes les plus sanglantes. La cavalerie allemande, chargeant avec opiniâtreté, pour contenir nos troupes qui menaçaient de déborder les positions prussiennes, arrêta nos soldats, mais fut littéralement décimée, presque anéantie, dit un historien ^ . Mais elle avait donné le temps à deux nouveaux corps prussiens, le O*" et le 10?, d'entrer en ligne, et vers trois heures ces troupes fraîches, débouchant par les bois sur Vionville, enlevaient ce village, tandis qu'un feu terrible, foudroyant nos soldats, les contraignait à reculer.

Devant Rézonville, le général Bataille avait été blesse, et le 2'' corps, après avoir soutenu bravement l'attaque, s'était replié, protégé dans sa retraite par le 3*= lanciers et les cuirassiers de là garde. C'est à ce moment que, pendant une charge des hussards prussiens sur des pièces, que Bazaine faisait établir en batterie pour soutenir l'attaque de nos cuirassiers, l'état-major du maréchal fut enveloppé par les hussards. Il y eut un moment de désordre, et l'état-major de Bazaine mit l'épée à la main. « Le maréchal chemine quelques instants côte à côte avec un officier ennemi qui ne se doute guère de la bonne prise qu'il pourrait faire. Tout cela dure à peine un instant ; l'escorte du commandant en chef, laissée en avant de Rézonville, se précipite à la vue de ce désordre, sabre les cavaliers ennemis et reprend les pièces qulls cherchent à enlever ^. » Si Bazaine eût trouvé, dans ce combat corps à corps, une mort de soldat, son nom représenterait aujourd'hui une journée de gloire, au lieu de signifier un épisode de deuil et de honte.

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