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Journal d'im officier de l'armée du R/ti?i, page

Maîtres de la route de Mars-la-Tour, après avoir enlevé Vionville, les Allemands portent tous leurs efforts sur le village de Flavigny. Là, dans ces environs, se livra un de ces combats qui sont comme la caractéristique de la campagne de 1870-71, un combat en plein bois, où l'on se fusille d'arbre en arbre, où les cadavres s'entassent sous la profondeur paisible des feuillées. Une batterie française, envoyant ses obus sur les Prussiens établis dans ce bois, infligea à l'ennemi de dures pertes. Le général Yon Buddenbrock voulut alors faire reculer cette batterie, mais, repoussé par nos troupes, il se retira, se bornant à riposter par une canonnade.

Ce n'était pourtant pas, on le sentait bien, l'attaque décisive des Prussiens que nous avions subie, cette dernière et redoutable attaque de l'ennemi lançant, vers la fin de la journée, comme à Waterloo, des combattants nouveaux sur nos soldats épuisés. Cette attaque vint se briser, au centre, contre la division de grenadiers de la garde placés entre les bois des Oignons et de la Jurée, et le 6" corps, mais elle fut cerriblfe à notre droite, et les Prussiens portèrent tous leurs efforts sur le corps Ladmirault qu'ils voulaient déborder. Là, notre artillerie causait aussi de terribles dommages à l'armée ennemie. Le général von Alvensleben II prend deux régiments de la division de cavalerie du général von Rheinbaben, des cuirassiers et des uhlans, et leur ordonne d'enlever à tout prix nos pièces. •

« Ils s'élancent bravement, raconte M. Fay, chef d'escadron d'état-major, dans son Journal d'un officiel^ de Varmée du Rhin, ils s'élancent à l'attaque de la position, traversent nos lignes, et dès qu'ils sont par^venus sur la hauteur qui leur cachait la division de Forton, nous les voyons redescendre de toute la vitesse de leurs chevaux le long des bois de Yionville. L'occasion était des plus favorables pour notre cavalerie ; elle s'ébranle aussitô en brandissant ses sabres ; notre brigade de dragons, puis le T cuirassiers pénétrèrent dans cette masse stupé-

faite de cette rencontre inopinée; deux escadrons du 10^ cuirassiers la prennent en queue et la mettent dans une déroute complète... »

Les sabres de nos cavaliers avaient fait de larges plaies à ces régiments allemands, et ce fut un des épisodes les plus terriblement glorieux de la journée du 16. Le hasard y faisait sabrer justement le T cuirassiers prussien par le T cuirassiers français.

Ces charges brillantes de la cavalerie du général de Forton, — cette même cavalerie repoussée le matin, — dégageaient la droite de notre armée. Mais en outre les troupes de Lebœuf arrivant de ce côté et tombant sur le flanc gauche des Prussiens, complétèrent bientôt le succès que nous venions d'obtenir. Appuyés sur le village de Saint-Marcel, nos soldats délogeaient du bois voisin les ennemis qui s'y abritaient. Vers quatre heures, les Prussiens essayaient encore d'enfoncer nos positions, et, par Mars-la-Tour, dirigeaient sur notre extrême droite une attaque formidable. De ce côté, le général von Kraatz engageait toutes ses forces pour triompher de la division Grenier qui, depuis plusieurs heures, soutenait le feu des Prussiens. Mais précisément cette division venait d'être relevée par la division de Gissey, arrivée à .marche forcée sur le champ de bataille, et lorsque les Prussiens, après avoir franchi le ravin qui les séparait de nous, déployèrent leurs tirailleurs, nos soldats, s'élançant à la baïonnette, passent le ravin à leur tour, abordent les fantassins de Prusse et, dans un épique combat, détruisent le IQ" régiment d'infanterie presque tout entier, lui arrachent son drapeau et ne laissent que 160 hommes debout sur les 3.000 qui compos-aient le 16^ d'infanterie. Ce chiffre paraîtrait incroyable , s'il n'était affirmé par les autorités les plus sérieuses ^ . Pour sauver l'infanterie que détruisent ainsi les baïonnettes

1. Voyez le livre de M. Ch. Fay, et le travail de M. Mézières dans la Revue des Deux Mondes du 15 septembre. Ces chiffres sonfc empruntés d'ailleurs à un journal allemand.

françaises, la brigade des dragons de la garde royale prussienne s'élance, sabre haut, ébranlant le sol de ses lourds chevaux. La division de Gissey se masse autour de ses drapeaux, laisse pénétrer les dragons dans ses rangs, puis, les fusillant presque à bout portant, les prend en flanc et « les détruit presque complètement. »

Ainsi à notre droite, nous avions tout à fait l'avantage. Au centre, l'ennemi se maintenait dans sa position. Vers cinq heures, il essayait de faire reculer par là notre armée, et, après l'avoir canonnée pendant deux heures avec une incessante furie, il lançait sur elle, après ses obus, ses cuirassiers et ses réserves. Notre 93^ de ligne est mis en désordre par les cuirassiers prussiens, on lui enlève son drapeau et les cavaliers emmènent avec eux une pièce de canon qu'ils nous ont prise, lorsque la cavalerie de Yalabrègue, descendant au galop les hauteurs de Rézonville, sabre les cuirassiers, leur reprend le drapeau du 93" et ramène le canon qu'on nous a enlevé. Pendant ce temps, l'ennemi redouble d'efforts sur notre gauche et tente de s'emparer du bois des Oignons ; mais là, son élan est arrêté par nos mitrailleuses dont le craquement incessant fait rage, et qui fauchent les bataillons prussiens. On voyait, le lendemain, des tas effrayants de cadavres se tenant debout les uns les autres par un prodige d'équilibre, et qui attestaient du terrible effet de la mitraille française. Le rapport officiel français se sert de l'adjectif énorme pour caractériser les pertes des Prussiens sur ce point.

Une dernière charge de cavalerie prussienne sur notre droite termina cette journée sanglante. La division de Gissey contint, encore une fois, l'effort de l'ennemi, et l'aile gauche prussienne battait en retraite vers sept heures et demie du soir. On pouvait, poursuivant l'ennemi au delà de la route de Verdun, lui arracher Tronville dont il s'était emparé le matin, et le forcer ainsi à abandonner ce point du combat que l'on a considéré à bon droit comme la clef de la position prussienne. Mais

il était trop tard. La nuit venait et on n'entendait plus que cette canonnade suprême de la dernière heure de combat qui est comme le râle de la bataille. Une dernière charge des cavaliers du duc de Mecklembourg était repoussée par les grenadiers de la garde , commandés par Bourbaki, et tout se taisait bientôt. Nous demeurions maîtres du champ de bataille et, quoi qu'ait pu dire ou écrire depuis l'ennemi, la Journée du 16, qui restera dans l'histoire sous le nom de bataille de Jîézonv/'lle ou de Mars-la-Toia-, était pour nous une victoire.

L'armée prussienne avait perdu 17.000 hommes, et nous avions le même chiffre à peu près (moindre cependant) de tués, de blessés et de disparus. Mais les Allemands ont prétendu que ce jour-là l'armée française combattit tout entière, ce qui est faux. Nous ne pûmes guère engager que 120.000 hommes sur les 155.000 qui composaient notre armée, et, le soir, les forces mises en ligne par les Allemands s'élevaient au moins à 180,000 hommes. Ce qui rendit à la fois peu décisif et inutile notre succès dans cette journée du 16, ce fut la constante préoccupation qu'eut Bazaine, non pas de marcher en avant, mais de ne point se laisser couper de sa ligne de retraite sur Metz. Au lieu de risquer bravement, audacieusement une trouée par la route de Verdun ou de Briey, le maréchal se préoccupait surtout de 'savoir comment il se rabattrait sur la citadelle. On peut affirmer qu'il n'eut jamais ou qu'il manœuvra comme s'il n'avait jamais eu l'intention de gagner Ghâlons à travers les lignes ennemies. L'armée, enfiévrée de son succès, ne demandait qu'à marcher en avant, et son état moral était de ceux qui présagent un succès.

« N'engagez jamais, dit Végèce, une affaire générale qu'après avoir constaté que le soldat se promet la \ictoire. )) Cette fois, fort de l'avantage obtenu le 16, le soldat était certain de la victoire prochaine. Quant au maréchal, il télégraphiait à Paris les nouvelles suivantes qu'on transmettait bientôt à la population :

Dépêche du maréchal commandant supérieur. Metz, 17 aoùt^ 3 h. 15, soir.

« Hier 16, il y a eu une affaire très-sérieuse du côté de Gravelotte ; nous avons eu l'avantage dans le combat, mais nos pertes sont grandes.

Dépêche du maréchal Bazaine.

17 août, 4 h. soir.

« Hier, pendant toute la journée, j'ai li\Té bataille à l'armée prussienne entre Doncourt et Yionville.

« L'ennemi a été repoussé et nous avons passé la nuit sur les positions conquises. J'arrête quelques heures mon mouvement pour mettre mes munitions au grand complet.

« Nous avons eu devant nous le prince Frédéric- Charles et le général Steinmetz.

Verdun, le 17 août, 8 h. 5 m. du soir.

Le maréchal commandant en chef au ministre de l'intérieur.

Quartier général, 16 août.

« Ce matin, vers neuf heures, les corps d'armée commandés par le prince Frédéric-Charles ont dirigé une attaque très-me sur la droite de notre position. La division de cavalerie du général Forton et le 2'' corps d'armée commandé par le général Frossard ont fait bonne contenance. Les corps échelonnés à droite et à gauche de Rézon^ille sont venus successivement prendre part à l'action, qui a duré jusqu'à la nuit tombante.

L'ennemi avait déployé des forces considérables, et il a essayé à plusieurs reprises des retours offensifs qui

ont été vigoureusement repoussés ; à la fin de la journéa, un nouveau corps d'armée a cherché à déborder notre gauche. Nous avons partout maintenu nos positions et infligé à l'ennemi des pertes considérables. Les nôtres sont sérieuses.

Le général Bataille a été blessé. Au plus fort de l'action, un régiment de uhlans^ a chargé l'état-major du maréchal. Vingt hommes de l'escorte ont été mis hors de combat. Le capitaine qui la commandait a été tué.

A huit heures du soir, l'ennemi était refoulé sur toute la ligne.

On estime à 120.000 hommes le chiffre des troupes engagées.

« Pour copie conforme de toutes les nouvelles : < Le ministre de la guerre^ « Comte de Palikao.

Dès la fin de la bataille du 16, Bazaine devait, ce semble, penser à poursuivre sa route et à profiter de la journée. Les officiers allemands reconnaissent euxmêmes qu'avec un peu de vigueur, le commandant en chef de l'armée française pouvait s'ouvrir, soit par la route de Verdun, soit par la route de Briey, le passage qui devait le sauver. Encore une fois, je le répète, à la seule inspection, sur la carte, des positions premières occupées le matin par les deux armées et des positions occupées le soir, on voit clairement que la victoire nous restait. Or, que fait le maréchal? Croyez-vous qu'il avance, qu'il tombe sur l'ennemi sans lui donner le temps d'attendre des renforts ? Point du tout. Le maréchal bat en retraite.

« L'ennemi est culbuté sur tous les points, — écrit un officier dont les sentiments, on peut l'afûi'mer, étaient

1 C'étaient des hussards.

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