‹ Histoire de la Révolution de février 1848Chapitre 12 sur 43 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

SOMMAIRE

l es socialistes entrent dans le mouvement révolutionnaire. — Ce qu'ils demandent. — Complication imprévue. — Ils se présentent à l'Hôtel de ville. — Divisions dans le conseil, relativement aux socialistes. — L'organisation du travail et le ministère du progrès. — Nouveau triomphe de Lamartine. — Consécration oflicielle de l'ère républicaine sur la place de la Bastille. — Véritable motif de celte solennité. — Détails. — Présence et altitude des autorités. — Marche du coriége. — Scènes au pied de la colonne. — Discours d'Arago, de Dupont (de l'Eure) et de Crémieux. — Le soleil. — Le défilé. — Appréhensions réciproques des deux partis qui divisent le Gouvernement provisoire. — Réunion secrète de la majorité chez Marie, dans la nuit du 27 au 28. — Attitude de Caussidiére. — Aspect de la Préfecture de police. — Forces respectives des deux partis. — Diverses combinaisons pour amoindrir l'influence de Ledru Rotlin. — Ce que fait dans cette nuit la minorité du conseil. — Modération • les premières dépêches du ministre rie l'intérieur. — Ses travaux. — Répulsion des deux cotés. — Dissidences sur les moyens d'asseoir et d'alfrrmir la République. — Opinion de chacun des membres de l'une et de l'autre fraction.— Rivalités daUribulions.— Ouvertures confidentielles de Louis Blatic à Marrast et à Flocon. — Réunions de l'opposition dynastique. — Pourquoi elle fait partir la duchesse d'Orléans. — Stupeur et menées du parti légitimiste.— Pourquoi il n'essaye pas de combattre la révolution. — Conciliabules royalistes sous la présidence de M. Berryer. — Mot d'ordre aux départements. — Lettre de M. Berryer. — Physionomie de Paris le 26 février. — Clémence et générosité du peuple. — Langage des divers journaux. — Enthousiasme simulé des feuilles royalistes. — Noble couduite des deux nuances du parti républicain. — Moralité de la conversion des royalistes. — Leurs hymnes à la République. — Prostration du Journal de» Débats. — Il encense la commission du Luxembourg. — La Patrie. — Elle se glorifie d'avoir combattu sur les barricades. — Le Constitutionnel. — Il croit eucore a un relour de fortune. — Il porte aux nues le Gouvernement provisoire. — Attitude du Siècle. — M. Chanibolle. — Prophétiques inquiétudes de la Réforme. — La République assoupie et désarmée.

A coté du parti politique et militant qui venait du soulever tant d'orages, s'étaient créées, comme on l'a déjà vu, plusieurs écoles spéculatives dont les sectes diverses constituaient le socialisme, c'est-à-dire l'agrégation, — sous une même formule, mais avec des doctrines variées à l'infini, — des prolétaires du travail, des parias do l'industrie, des déshérités de toutes les conditions, enlin de tout ce qui soutirait de la vieille organisation sociale, et en appelait à grands cris une nouvelle.

Ces écoles, qui se personni fiaient dans les noms de Proudhon, de îu 22

Pierre Leroux.de Considérant, de Louis Blanc, de Raspail et de Cabet, et qui se recrutaient dans la masse des ouvriers les plus habiles et les plus intelligents en tous genres, étaient restées étrangères aux premiers assauts qui assaillirent le Gouvernement provisoire.

Cependant, en voyant l'homme de ses prédilections et de sa confiance au seuil du pouvoir, le socialisme crut, lui aussi, que le moment était venu de se produire dans le mouvement révolutionnaire, et de lancer son système dans la République. Pour lui il ne s'agissait encore ni de ressentiments, ni de haines, ni de vengeances politiques, mais de théories et d'idées. En d'autres termes, les socialistes, qui dans la matinée du 27 février, se portèrent en assez grand nombre, bannières en tète, sur la place de l'Hôtel de ville, ne venaient y demander ni un nouveau drapeau, ni une nouvelle République, ni un gouvernement délibérant sous les yeux du peuple. Ils demandaient seulement Yorganisalion du travail, dont Louis Blanc leur avait développé la théorie dans un livre fameux. La pratique immédiate des doctrines du maître leur apparaissait comme la consécration nécessaire du décret par lequel le Gouvernement provisoire avait garanti aux ouvriers l'existence par le travail, et le travail à tous les citoyens.

Cette solution n'était rien moins cependant que la reconnaissance du droit au travail : formidable problème qui, pour passer de l'abstraction à l'application, exigeait une laborieuse et profonde modification de toute l'économie sociale d'un grand pays.

Mais les ouvriers, que les chefs d'écoles avaient éblouis pendant quinze ans de leurs doctrines toujours confuses, souvent contradictoires, considéraient cette matière comme suffisamment étudiée. Pour eux, l'heure des réalisations avait sonné, et, comme garantie d'une solution prochaine, ils demandaient la création immédiate d'un ministère du progrès, à la tête duquel serait placé leur apôtre favori. De son coté, Louis Blanc présentait celte mesure et son nom comme les seuls moyens de pacifier les esprits et de conjurer de nouvelles tempêtes.

Réunis, au nombre de plusieurs mille, sur la place de l'Hôtel de ville — au moment même où d'autres masses y affluaient pour accompagner le Gouvernement provisoire à |a colonne de la Bastille — les socialistes envoyèrent deux ou trois députationsaijprès des membres du conseil, à l'effet d'obtenir qu'aux promesses déjà faites au peuple, ils ajoutassent celle de l'organisation du travail, de la création d'un mi-

nistère du progrès, et de l'investiture de Louis Blanc comme chef naturel de ce nouveau département.

Cette complication imprévue, — du inoins pour ce jour-lè, — contribua h mettre en saillie les oppositions de principes et de vues qui se cachaient encore sous les dehors d'une politique unanime. La majorité du conseil repoussait d'emblée les prétentions des socialistes; une partie de la minorité les admettait à l'étude; mais Louis Blanc et Albert les déclaraient mûres pour une solution instantanée. Toutefois, si vives et passionnées qu'elles fussent, ces dissidences intestines ne transpiraient point au dehors, et le conseil, libre de ses mouvements, décida qu'il résisterait énergiquement aux injonctions si soudaines et si abruptes des socialistes.

Cependant, ce fut en vain que Dupont (de l'Eure), Arago, Goudchaux, Marie, Lamartine et Marrast, leur opposeront longtemps tous les arguments qui se pouvaient emprunter à l'arsenal de l'économie politique, de la liberté des transactions, des immunités du capital qu'il ne fallait pas effrayer; des dangers de la crise actuelle, qu'il ne fallait pas compliquer d'une nouvelle crise; des principes enfin qui, dans l'intérêt même des ouvriers, condamnaient, leur disait-on, l'intervention arbitraire de l'État dans la fixation des salaires.

Ces réflexions, le conseil les aurait dû faire avant de résoudre implicitement la question révolutionnaire du travail, par le décret qui déjà garantissait aux ouvriers l'existence par le travail, et le travail à tous les citoyens. En effet, qu'était-ce que ce décret, sinon la consécration virtuelle du droit au travail qui, seul, aux yeux des masses, donnait une valeur réelle à la révolution? Mais, comme l'a dit un philosophe célèbre, les dictateurs, dont aucun jusqu'alors ne s'était occupé d'économie politique, n'avaient rien vu d'exorbitant dans cette demande de travail. « Elle était, pour eux, au contraire, un sujet de félicitations mutuelles. Quel peuple que celui qui, le jour même de son triomphe, ne demande ni pain, ni spectacles, comme la canaille romaine, pancm et circenses, mais seulement du travail ! Quelle garautic de moralité, de discipline, de docilité dans les classes laborieuses ! Ce fut de la meilleure foi du monde, et dans les plus louables sentiments, il faut l'avouer, que le Gouvernement provisoire proclama le droit au travail. Ses paroles, sans doute, attestaient son ignorance; mais l'intention y était* Et que ne peut-on faire du peuple français avec des manifestations d'intentions? Il n'était banquier si hargneux qui ne fût prêt, en ce moment,

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si on lui remettait le pouvoir, de donner de l'ouvrage à tout le inonde. Droit au travail! Le Gouvernement provisoire revendiquera devant la postérité cette parole fatidique, qui ratifia la chute de la monarchie constitutionnelle, sanctionna la République et engagea la révolution

Mais ce n'était pas tout que de promettre, il fallait tenir. Or, en y regardant de plus près, le Gouvernement s'était aperçu bien vite que le droit au travail était chose plus compliquée et plus scabreuse qu'il ne l'avait cru. De là les rétractations, les résistances et les arguments que nous venons de rapporter.

Mais ces raisonnements, ces prières, ces menaces se brisaient devant l'inflexible obstination des socialistes à demander l'organisation du travail et la création d'un ministère du progrès. L'irritation allait croissant et les terribles convulsions de l'avant-veille semblaient prêtes à recommencer, lorsque Lamartine se jeta sur la brèche. Il était réservé au génie de l'éloquence de dompter encore une fois les passions et les intérêts contre lesquels le courage et le raisonnement ne pouvaient plus rien. L'orateur commença par déclarer catégoriquement qu'il ne signerait, à aucun prix, un décret portant organisation du travail. Et, comme une explosion de murmures éclatait à ces paroles :

« Laissez-moi, secria-t-il, vous expliquer pourquoi je ne signerai » jamais ce décret. J'ai pour cela deux raisons : la première, c'est que » je ne me crois ni plus ni moins intelligent qu'aucun autre homme » de mon siècle, de mon pays, et qu'après vingt-cinq ans de réflexions » et d'étude des conditions de la société industrielle, il m'est encore » impossible de comprendre la valeur de ces deux mots réunis, dont » l'un exclut l'autre. Or, je ne signe pas ce que je ne comprends pas. » La seconde raison, c'est que, si nous vous promettions l'organisation » du travail, nous vous promettrions ce qu'aucune puissance humaine » ne pourrait vous tenir, et je ne signe que des engagements que je » puis tenir au peuple. »

Lamartine, dont l'incroyable assurance avait captivé la curiosité et l'attention des socialistes les plus rapprochés des membres du Gouvernement, entra plus avant dans cette question brûlante et s'attacha, dans le plus magnifique des langages, à prouver au peuple que ce qu'il prenait pour des vérités démontrées, n'était encore que des mirages de l'illusion et de la misère.

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« Non, non, ajouta-t-il avec l'accent attendri d'une conviction pro- » fonde, non, nous ne nous ferons pas les complices de cette fièvre » qu'on allume ainsi dans la partie la plus intéressante du peuple, » parce qu'elle en est la plus souffrante. Nous vous refuserons votre » perte, que vous voulez nous arracher. »

Puis, profitant habilement des effets que l'influence de sa parole et de son geste exerçait sur des cœurs honnêtes et des esprits inhabitués aux fascinations d'une incomparable éloquence, Lamartine, après avoir défini ce qu'il considérait comme la seule organisation possible du travail, se mit à promettre aux ouvriers plus de bienfaits et de félicités qu'ils n'en avaient jamais espéré. Il leur garantit un gouvernement républicain dont l'œil et la main seraient, dit-il, constamment ouverts sur la condition des travailleurs pour l'élever, l'éclairer, l'améliorer et * la moraliser sans cesse ; des institutions immédiates d'enseignements professionnels, de noviciat et de secours intellectuels et matériels ; l'éducation gratuite pour les enfants; la salubrité pour les travaux; l'assistance pour les infirmes et les vieillards; des associations mutuelles sous les auspices de l'État, pour les époques de chômage et de crise; une nouvelle répartition, plus équitable et plus chrétienne, de l'impôt, dont une partie serait affectée au soulagement des classes laborieuses.

« Nous voulons, ajouta-t-il en portant ses bras vers le ciel — comme » s'il le prenait à témoin de la sincérité de ses paroles — nous voulons » que la révolution profite aux prolétaires, hommes et citoyens comme » nous. Nous voulons qu'elle les élève au droit politique et au droit » de propriété par le travail. »

Exprimées avec assurance, inculquées avec une poétique emphase, les promesses de Lamartine eurent facilement raison de toutes les résistances. L'immense majorité des ouvriers qui se trouvaient là, et qui voyaient les faits se dégager enfin des théories sociales qu'ils ne comprenaient que confusément, accueillirent ces promesses dorées avec des cris d'enthousiasme, et allèrent se confondre dans les masses qui attendaient le Gouvernement provisoire, pour l'accompagner à la colonne de la Bastille où l'avait précédé une foule plus immense encore.

Dans la pensée du peuple, la consécration de l'ère républicaine n'était qu'une patriotique solennité; mais dans la pensée d'une partie du conseil, cette solennité avait un double but. Effrayée des complications qui venaient de se produire, la majorité voulait étouffer les espérances des partisans du drapeau rouge et des mesures extrêmes,

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sous une grande manifestation populaire. D'an riutre coté, iricerlaine du véritable état de l'opinion relativement à la proclamation" de la République, elle voulait constater les forces sur lesquelles pouvaient compter les hommes qui, entraînés par le torrent, avaient proriotteé la déchéance de la monarchie et le règne de la souveraineté du peuple. Cette bourgeoisie, cette garde nationale, ce commerce, cette industrie, cette petite propriété dont le concours ou la neutralité Avaient déterminé le triomphe de la révolution, voulaient-ils aller jusqu'à la République? Évidemment, le plus grand nombre de ces intérêts divers et multiples ne s'attendaient pas à une telle solution. Surpris par la soudaineté des événements, ils les avaient subis , mais n'en étaient-ils pas déjà aux regrets et au désir de faire rétrograder le mouvement jusqu'à la régence/

Cependant, l'apparition du drapeau rouge, qui épouvantait toutes les imaginations; les cris du jacobinisme, qui rappelaient les excès d'une époque terrible; les exigences des écoles socialistes, qui glaçaient d'effroi tant d'intérêts, de monopoles et de privilèges, ne devaient-ils point avoir rallié toutes ces forces vives à un gouvernement qui venait de planter énergiquement le drapeau de l'ordre à côté du drapeau ' de la liberté? Comment enfin, l'ancienne garde nationale, la bourgeoisie, la Banque, le commerce, l'industrie et même les royalistes de toutes les origines, pourraient-ils abandonner, eii titi pareil moment, un pouvoir qui les couvrait contre l'irruption des haines, des misères, des rancunes, des vengeances, des prétentions exagérées et des droità légitimes d'un peuple victorieux ?

Ces questions étaient pleines d'un inconnu qu'il fallait dégager ad plus tôt, sous peine de s'égarer dans les ténèbres et de marcher à l'abîme. De là la résolution prise dans l'après-midi du 26 février, d'appeler la population tout entière à la solennité du 27. C'était en efFet le meilleur moyen, le seul peut-être, d'interroger alors la coïtscience publique. Toutefois, ce motif qui, à des points de vue différents, se trouvait au fond de toutes les pensées, ne s'avoUait point dans le conseil, où chacun affectait de ne voir dans l'épreuve du lendemain qu'une grande cérémonie inaugurale et la date solennellement consacrée de l'avènement de la République.

Le ciel était couvert, des nuages bas et épais couraient sur la capitale, une pluie froide et continue inondait les rues.

Toutefois, dès dix heures du matin une multitude innombrable s'était portée sur la place de la Bastille, sur les boulevards et dans la

rue Saint-Antoine, que le Gouvernement provisoire devait suivre en sortant de l'Hôtel de ville.

Quoique convoqués fort avant dans la soirée, deux bataillons par chaque légion de la garde nationale étaient déjà à leur poste, et jamais les rangs de cette milice n'avaient été mieux garnis.

Les combattants encore armés des barricades, qui étaient là comme le signe vivant de la révolution accomplie, ajoutaient au nombre des baïonnettes populaires, et témoignaient de l'union commencée sous les feux du combat el cimentée par une victoire devenue commune.

On eût dit que la population tout entière de Paris s'était donné rendez-vous sur la place de la Bastille.

Les diverses légions de la ville et de la banlieue étaient venues se ranger sur cette place, et occupaient toute la ligne des boulevards. La 1" légion, dont la droite s'appuyait à la rue Saint-Antoine, était placée sur trois rangs autour de la colonne. La 2' se déployait depuis le milieu de la rue Saint- Antoine jusque sur les boulevards. Les autres étaient échelonnées en arrière, par ordre de numéros, sur tout l'espace qui s'étend entre la colonne et la porte Saint-Denis.

Venaient ensuite les légions de la banlieue, qui occupaient le prolongement de la ligne jusqu'au faubourg Montmartre ; puis enfin la ■ garde nationale à cheval, aristocratie de l'armée citoyenne, qui formait l arrière-garde de cette immense colonne.

La colonne de Juillet était panachée d'un immense faisceau de drapeaux tricolores.

Des pelotons de gardes nationaux, escortant le drapeau de chaque légion, stationnaient au pied du monument, dans l'espace réservé au Gouvernement provisoire.

La Cour de cassation, la Cour d'appel, le général Bedeau, commandant la première division militaire; les ofliciers de l'armée et de la marine présents à Paris, les principaux fonctionnaires de toutes les administrations publiques, et une énorme foule pressée sur la place de la Bastille, attendaient malgré la pluie l'arrivée du Gouvernement provisoire.

A une heure la pluie redoubla d'intensité, mais elle n'éloigna personne : tout le monde voulait assister à la première féte de la République.

A deux heures précises les membres du conseil sortirent de la salle de leurs délibérations, et descendirent le grand escalier du palais au

milieu d'un concours nombreux de citoyens, la garde présentant les armes et les tambours battant aux champs. La place de Grève était encombrée d'une multitude infinie qui, en apercevant les nouveaux chefs de l'État sur les marches du péristyle, lit retentir les deux rives d'un formidable cri de: Vive la République!

Le cortège s'ébranla aussitôt et s'engagea lentement dans la rue Saint-Antoine, au bruit de la Marseillaise, des Girondins et de tous les chants patriotiques, que caressaient le cœur et la mémoire du peuple.

Un détachement de la garde nationale à cheval et les élèves de l'école d élat-major ouvraient la marche.

Une légion, dans les rangs de laquelle s'était mêlée une masse d'autres citoyens armés et diversement vêtus, suivait immédiatement cette avant-garde.

Des jeunes gens appartenant à toutes les écoles, et dont la plupart avaient pris part aux combats et aux luttes des journées précédentes, marchaient dans les intervalles des compagnies.

Puis venaient les onze dictateurs en habit noir, avec l'écharpe tricolore et la rosette rouge à la boutonnière; les ministres qui n'appartenaient pas au Gouvernement provisoire, Goudchaux, Bethmont, Car- • not; enfin les maires et les adjoints de Paris.

Le cortège était précédé par les officiers de l'école de Saint-Cyr, et flanqué par les élèves de l'école Polytechnique, l'épéenueà la main.

Les membres du Gouvernement provisoire, Arago, Crémieux, Ledru-Rollin, Lamartine, Armand Marrast, Louis Blanc, Flocon, Albert, Garnier-Pagès, fendaient à pied la multitude.

Dupont (de l'Eure) et Subervic suivaient, à quelques pas do distance dans une voiture escortée par des ofliciers d'état-major et par le commandant en chef de la garde nationale. Puis venait une foule confuse, innombrable et toujours croissante.

Les balcons, les fenêtres, les toits étaient surchargés de spectateurs. C'était comme un immense espalier de tètes humaines. Des flots de peuple inondaient les rues adjacentes. Les cris d'enthousiasme, les acclamations, les chants patriotiques s'élevaient, se prolongeaient et se répercutaient d'écho en écho dans tous les quartiers voisins.

Les seuls moments de silence étaient ceux où la foule cherchait, sur les visages, les noms des dépositaires des destinées de la République. Et quand ces noms lui étaient connus, les acclamations recommençaient et se mesuraient à l'estime et à la coutiance qu'inspirait chacun

d'eux. Ceux de Dupont (de l'Euro), d'Ara go et de Lamartine étaient couverts d'applaudissements. Une passion toute populaire saluait la nom de Ledru-Roliin. Plusieurs groupes compactes et isolés poussaient des cris fanatiques h la vue de Louis Blanc. Les autres dictateurs laissaient la foule généralement indifférente.

Vers trois heures, un roulement de tambours annonça l'arrivée du Gouvernement provisoire. Les corps de musique, placés dans l'intérieur des grilles qui entourent la colonne, jouèrent la Marrcilfnisc, qui fut aussitôt entonnée par les gardes nationaux et le peuple entier.

Alors un mouvement se fait dans la masse compacte qui encombre les avenues du monument. C'est la foule s'ouvrant respectueusement devant le nouveau pouvoir, qui vient se placer au seuil de l'enceinte, en face de la rue Saint-Antoine.

A ce moment, la pluie cesse comme par enchantement, les nuages se déchirent et le plus plus beau soleil illumine la scène. Les drapeaux se posent devant le Gouvernement provisoire. Un nouveau roulement de tambours commande le silence, et tout se tait. Ara go s'avance la tète découverte, et, d'une voix fortement accentuée, il annonce au peuple que le Gouvernement provisoire a cru de son devoir de proclamer la République devant l'héroïque population de Paris, dont l'acclamation spontanée a déjà consacré cetto forme de gouvernement. La sanction de la France entière lui manque encore, s'écrie-t-il ; mais nous espérons qu'elle ratifiera bientôt le vœu du peuple parisien, qui a donné un magnitique exemple de son courage, de sa puissance et de sa modération. Le peuple de Paris tient h prouver à la patrie et au monde qu'il n'a pas seulement l'instinct de ses droits, mais qu'il en possède aussi l'intelligence et la sagesse. Calme et fort, énergique et généreux, le peuple de Paris peut être présenté à la France comme un de ses titres d'orgueil.

« Citoyens I — continue Arago, en promenant ses regards sur la » foule qui l'entoure — répétez avec moi ce cri populaire : Vire la li:- » publique l »

'Fous les membres du Gouvernement provisoire se découvrent, les drapeaux s'inclinent, et, au bruit des tambours ballant aux champs, des trompettes et de la musique, se joint un autre bruit qui les couvre tous: le peuple jette dans tout Paris un immense cri de : Vice la République!

Après cette première explosion, Dupont (de l'Eure) s'avança de quelques pas, et remercia à son tour la population de Paris de la conquête

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quelle venait de consommer, el de l'ordre qu'elle avait su maintenir au milieu de la crise terrible que la France traversait. « Citoyens!

» Le Gouvernement provisoire de la République profite avec bon- » heur et empressement de la première réunion de la garde nationale » de Paris, pour venir la remercier des immenses services qu'elle a » rendus à la patrie dans les grandes circonstances que nous venons de » traverser.

» Nous comptons toujours sur votre patriotique concours pour la » consolidation du gouvernement républicain, que le peuple français » vient de conquérir au prix do son sang, pour le maintien de l'ordre » social et pour l'airermissement de toutes nos libertés. »

Ces paroles produisirent sur le peuple un enthousiasme mêlé d'attendrissement et qui redoubla d'intensité quand Arago, montrant le vénérable président du conseil, dit avec une émotion profonde : « Ci- » toyens, ce sont quatre-vingts ans d'une vie pure et patriotique qui » viennent de vous parler. »

Alors un cri fanatique de rire Dupont [de lEure)l vive la République! éclata et se prolongea pendant plusieurs minutes.

Le ministre de la justice, évoquant ensuite les mânes des héros de juillet, les montra sortant de leurs tombes et saluant leurs frères de 1818. Crémieux termina ainsi son discours :

« Si la révolution de juillet a été glorieuse, celle de février est plus » glorieuse encore, car elle nous a conduits à la conquête de la vraie » liberté, la liberté républicaine. Nul ne pourra désormais enlever au » peuple les fruits de celte grande conquête; le gouvernement répuhli- » cain dérive de lui et vit par lui; toutes les distinctions de classe s'ef- » facent devant l'égalité; tous les antagonismes se calment et disparais- » sent dans cette fraternité sainte qui fait des enfants d'une même » patrie, les enfants d'une même famille, et de tous les peuples, des » frères et des alliés. »

Après cette allocution, qui fut souvent interrompue par de frénétiques acclamations, le Gouvernement provisoire se plaça sur le soubassement de la colonne, pour assister au défilé de la garde nationale et du peuple armé, qui présentaient alors une masse d'environ cent mille baïonnettes.

Le temps était devenu superbe; l'enthousiasme était à son comble, mais l'entassement était si grand el le délilé si long, qu'après une

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lieure consacrée à voir passer devant eux la lrc légion seulement, les membres du Gouvernement provisoire prirent le parti de parcourir eux-mêmes le front des autres légions échelonnées le long des boulevards. Tous, excepté Dupont (de l'Eure) auquel les années interdisaient une si grande fatigue, se mirent en marche au milieu d'une multitude innombrable et des plus vigoureuses acclamations que le sentiment de la liberté reconquise eût jamais arrachées à des poitrines d'hommes. C'était un spectacle grandiose, incomprenable, que celui de ce peuple, naguère si courroucé et si menaçant, confondant maintenant ses droits, ses impressions, ses vœux, ses espérances; n'éprouvant plus qu'un sentiment, celui de la concorde, et s'abandonnant aux rêves d'un avenir de liberté, de justice et de prospérité.

Appuyé sur celle force colossale, le Gouvernement provisoire apparaissait alors comme le plus puissant des gouvernements, et la France semblait avoir repris le cours glorieux de ses destinées.

Conquête pour les uns, refuge pour les autres, la République était comme la nécessité de tous.

Cependant, les germes de dissension qui fermentaient déjà dans le sein du conseil, se développaient sourdement sous ce simulacre de pacification générale. Les deux parfis qui divisaient le Gouvernement provisoire, — celui qui venait de l'ancicniie Chambre des députés et celui qui procédait directement de l'élection populaire, — s'observaient, se craignaicut, cherchaient leur appui au dehors et se prémunissaient les uns contre les autres.

L'influence de Ledru-Rollin, appuyé sur la Préfecture de police qui était devenue le quartier général des républicains les plus énergiques, effrayait surtout l'élément parlementaire du nouveau pouvoir. L'engouement d'une fraction nombreuse du socialisme pour Louis Rlanc, la fermeté de Flocon respectée de tous et chère aux hommes de* barricades, l'action d'Albert sur les ouvriers de Paris dont, il partngrnit depuis quinze ans les doctrines, les souffrances et les luttes, étaient aussi des causes d'inquiétude pour la majorité du Gouvernement provisoire. D'un côté Lamartine, Arago, Marie, Garnier-Pagès, Marias!, Crémieux, Bethmont et Cornot; de l'autre côté, Ledru-Rollin, Louis Blanc, Flocon et Albert se méfiaient les uns des autres, tandis que Dupont (de l'Euré), définitivement acquis à la République, étudhit avec anxiété ces symptômes de division. Cependant les prétentions et les exigences de quelques-uns de ses plus jeunes collègues, et particulie-

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renient les allures présomptueuses de Louis Riaue, que sa vies!;cs:-c supportait avec impatience, inclinaient Dupont (de l'Eure) vers ln majorité à laquelle sa loyaulé ne supposait d'ailleurs aucune arrièrepensée. Il ne redoutait pas moins l'anarchie que le despotisme. Toutefois, son austère franchise n'épargnait guère moins les timidités de la majorité que les hardiesses de la minorité. Dupont (de l'Kurc\ à qui Je pouvoir pesait, parce (lue c'était le pouvoir, ne voulait point lancer la République naissante clans de trop grandes aventures; mais lui, du moins, voulait la Réj ubliquc, rien que la République. Aussi les premières intrigues s'ourdissaient-elles, de part et d'autre, en dehors de sa sphère.

C'est ainsi qu'au sein de la sécurité que semblait devoir leur inspirer la grande manifestation du 27 février, les membres de la majorité s'armaient déjà contre les intentions et les projets qu'ils supposaient à la minorité. Sur ce terrain même de la Bastille, où ils venaient d'offrir nu peuple l'image de la concorde et de l'unité, ils résolurent de se réunir secrètement dans la nuit, pour aviser aux moyens d'amoindrir l'importance politique de Ledru-Rollin, et de conjurer les périls qu'elle leur faisait redouter. L'idée'de ce conciliabule nocturne fut suggérée h Marie par Marrast et Pagnerre, qui choisirent la résidence particulière du ministre des travaux publics pour lieu du rendez-vous, et fixèrent n minuit l'heure de la réunion. Les autres membres de la majorité furent avertis ensuite de cette mesure, qu'on déroba soigneusement à l'attention de la minorité suspecte. A une heure, Cornof, Delhmont, Marrast, Pagnerre et deux autres personnes, étrangères nu Gouvernement provisoire, se trouvaient réunis dans le cabinet de Marie, où chacun s'était rendu séparément et à pied. Lamartine, Arago et Garnier-Pagès n'avaient pu s'y trouver : Arago et Garnier- Pagès, parce que les grandes fatigues de la journée ne le leur permettaient pas; Lamartine, parce que l'avis de la réunion lui était parvenu trop tard dans la nuit. On lesattendit longtemps, et leur présence étant considérée comme indispensable, la délibération qui devait avoir lieu en commun fut remplacée par une conversation fort animée et, dit-on, fort sarcaslique sur les arrière-pensées, les ambitions, les prétentions et les forces de ce qu'on appelait déjà les conventionnels du Gouvernement provisoire.

Betbmont, qui dans la journée avait été chargé d'explorer la Préfecture de police, pour y démêler les projets de Caussidière, s'assurer

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dos dispositions des prétoriens dont il était le centre, et voir jusqu'à quel point il serait prudent et possible d'enlever ce cratère à l'action de Ledru-Rollin ; Bcthmont raconta en termes tantôt alarmés, tantôt plaisants, la manière dont il avait été accueilli par les terribles auxiliaires du ministre de l'intérieur. Il traça un tableau tour à tour sericux et risible de ce camp de bohémiens couverts de baillons, noirs de poudre et armés jusqu'aux dents, dans lequel grondait et menaçait un gouvernement tout prêt à se déclarer le rival de l'Hôtel de ville. La distribution des postes qui gardaient les avenues, encombraient les cours, les escaliers, les antichambres et les salons de la Préfecture de police; l'accoutrement grotesque de celte armée bizarre, les regards soupçonneux et sinistres que les groupes et les sentinelles épais çà et là avaient jetés sur lui, les murmures et les ricanements provoqués par son habit noir, les interrogatoires et les admonitions civiques qu'il avait dû subir avant de pénétrer jusqu'à Caussidière, l'attitude formidable de ce chef entouré de ses gardes du corps, armé de deux pistolets à la ceinture et d'un sabre en sautoir; les regards farouches et les paroles menaçantes de Sobrier , qui voulait une République Je sa façon : tout cela fut peint, raconté, commenté par Belhmont avec des couleurs et une verve d'ironie qui, sans calmer les inquiétudes du comité secret, le jetaient souvent dans des accès d'hilarité.

Tout en blâmant les hésitations du Gouvernement provisoire, en contestant son homogénéité et en témoignant peu de confiance dans la sincérité et l'énergie de son patriotisme, Caussidière s'était néanmoins abstenu de toute manifestation hostile. Il avait exprimé, pour son compte, plus de craintes que de menaces, et imposé silence aux soupçons et aux irritations qui éclataient autour de lui, pendant son entretien avec l'envoyé de l'Hôtel de ville.

Cependant la réserve même de Caussidière n'inspirait qu'une confiance très-limitée au minisire du commerce. Il y voyait, au contraire, une raison de plus pour que le Gouvernement provisoire se tint sur ses gardes à l'égard de ce chef qu'il appelait plaisamment une espèce do Spartacus grec. Enfin, Bethmont concluait de tout ce qu'il venait do voir et d'entendre à la Préfecture de police, qu'il était urgent d'en éloigner ce terrible tribun, mais de l'en éloigner avec grâce, c'est-à-dire en lui confiant une mission qui chatouillât agréablement ses appétits et son orgueil.

Présentée avec beaucoup d'esprit et de gaieté, cette opinion suggéra rider.*, inutilement essayée plus tard, de faire de Caussidière un ambassadeur confidentiel, auquel on aurait promis les moyens nécessaires pour rallier tous les républicains de l'Europe à la cause de la démocratie française. Mais si, dans les circonstances où l'on se trouvait pincé, il y avait de trop grands inconvénients à retirer la Préfecture de police à Caussidière, il fallait du moins placer immédiatement cette grande administration dans la dépendance de la mairie de Paris qui, ne relevant elle-même que du Gouvernement provisoire, romprait l'alliance si redoutée entre les deux chefs que la révolution avait portes à la téle du ministère de l'intérieur et de la police municipale. Ce projet, bon peut-être dans un temps où la mairie de Paris avait été créée pour balancer l'autorité de la couronne, n'était qu'un anachronisme alors que la monarchie n'existait plus en France. Cependant, l'expédient imaginé dans la nuit du 27 au 28 février donna lieu, deux jours plus tard, à un décret sur lequel nous reviendrons bientôt, parce qu'il contribua puissamment à aggraver les dissentiments qui régnaient déjà entre la majorité et la minorité du conseil.

Raisonnant ensuite dans l'hypothèse d'une rupture ouverte entre les deux partis qui divisaient le Gouvernement provisoire, le comité nocturne essaya de dénombrer les forces respectives sur lesquelles ils pourraient s'appuyer au dehors. On ne se dissimulait point que le personnel des anciennes sociétés secrètes, une grande partie des sectes socialistes, tout ce qu'il y avait de plus aident et de plus indiscipliné dans la population ouvrière, tout ce qui avait participé aux complots, aux émeutes et aux insurrections contre la royauté déchue, fout ce qui avait figuré sur les dernières barricades, tout ce qui venait d'être battu sur la question du drapeau rouge et de l'organisation du travail, le plus grand nombre des détenus politiques rendus à la liberté, les clubs qui allaient surgir de tous cotés et, probablement, une partie de la jeunesse des écoles se rallieraient au parti extrême qui semblait se personnifier dans la minorité du Gouvernement provisoire, et prendre Ledru-Rollin pour drapeau.

Mais, d'un autre coté, on ne doutait pas non plus que des masses imposantes par l'organisation, la cohésion, la discipline et la grandeur des intérêts qu'elles avaient à défendre, ne se fissent les auxiliaires de la majorité du conseil, qui seule pouvait arrêter les débordements de l'anarchie, et sauvegarder tant d'existences et de positions

menacées. Il était impossible, disait-on, que chez ces derniers les dissidences d'opinion ne s'effaçassent pas devant l'imminence d'un péril commun et la nécessité d'une commune défense. On comptait donc sur l'appui obligé des partisans de l'une et de l'autre dynastie, sur celui de la Banque, du commerce, de l'industrie, de la grande et petite propriété, de l'administration, de la magistrature, des généraux restés ou accourus à Taris, des oflieiers inquiets de leur avenir, des troupes encore stationnées aux portes de Paris; enûn, de l'ancienne garde nationale dont les éléments dispersés appartenaient nécessairement a ces intérêts divers.

Relié ensemble par un même sentiment de préservation et de défense, tout cela devait constituer une niasse résistante et répressive avec laquelle la fraction exaltée et violente serait bien forcée de compter. Déjà la création spontanée de la garde nationale mobile enlevait à l'émeute ses éléments les plus vifs. Il fallait l'appauvrir encore par quelques grandes mesures d'ensemble, qui déclassassent les forces naturelles de l'insurrection en les ralliant à d'autres intérêts et en les plaçant sous des impulsions nouvelles. Mais quels seraient ces révulsifs? Où trouverait-on un assez puissant levier pour déplacer les besoins et les passions populaires qui s'aggloméraient autour de Ledru-Rollin , de Caussidière et de Louis Blanc?

Le point capital, dans le système de la majorité, était toujours d'amoindrir l'autorité de ces trois hommes, et de soustraire le peuple h leur inlluence. On discuta diverses combinaisons plus ou moins propres à obtenir ce résultat difticile; mais la seule à laquelle on s'arrêta avant de se séparer, consistait dans la formation d'ateliers nationaux qui seraient soumis à une directiou dévouée, et où l'appât d'un salaire facile et certain attirerait nécessairement une grande partie de la multitude que le désœuvrement et la misère livraient au tumulte de la rue et aux incitations des mécontents.

La nuit était avancée. Le conciliabule se sépara, après une conversation de plusieurs heures, plein de méfiances, de rancunes, de soupçons et de jalousies, mais sans avoir rien décidé en l'absence des membres les plus considérables du conseil. Toutefois, on verra bientôt que quelques-unes des mesures ultérieurement adoptées par le Gouvernement provisoire, avaient été suggérées dans cet entretien mystérieux.

Cependant, tandis que la majorité du conseil s'absorbait ainsi dans les craintes que lui inspiraient les tendances et les projets présumés

m HISTOIRE DE FRANCE.

de la minorité, celle-ci marchait résolument à l'accomplissement de l'œuvre démocratique. Renouant les fil* de la vaste administration qui lui était écliue en partage, le ministre de l'intérieur pourvoyait avec une activité prodigieuse aux nécessités les plus urgentes de la situation. Son premier acte avait été d'annoncer, par une circulaire empreinte de calme et de modération, l'avènement de la République aux au! >• rilés départementales.

« Monsieur le préfet, écrivait-il aux agents de la monarchie déchue, » le gouvernement républicain est constitué. La nation va cire appelée » à lui donner sa sanction. Vous avez à prendre immédiatement les mc- » sures nécessaires pour assurer au nouveau gouvernement le concours » do la population et la tranquillité publique. Faites-moi connaître » dans le plus bref délai l'étal de l'opinion, et informez-moi en même » temps des dispositions que vous aurez prises. »

Dans une autre circulaire, adressée aux maires, le ministre de l'intérieur leur traçait ainsi les faciles devoirs que leur imposait la Ré publique :

« Appeler tous les habitants d'une même patrie à nommer leurs ma- » gislrals; imposer à ceux-ci l'obligation d'être justes et modérés, et de » s'occuper sans relâche du sort du peuple ; faire circuler l'argent dans » les campagnes, au moyen de bonnes lois de crédit ; associer les tra- » vailleurs aux bénélices des capitalistes; apprendre à tous les hommes » qu'ils sont fières; les initier au bienfait de l'éducation; amener » entre eux une répartition de richesses proportionnée à l'intelligence » et à l'activité; assurer à tous le travail et le bien-être : voilà la llépu- » blique. Quel est celui d'entre nous qui ne sera pas lier d'appartenir » à une nation assez forte, assez éclairée pour choisir cette forme de » gouvernement?

» Pénétrez-vous de ces vérités, citoyen maire; expliquez-les à vos » administrés. Dites-leur bien que la République ne persécute per- » sonne; qu'elle honore tous les cultes, respecte toutes les opinions, » augmente la prospérité et garantit la liberté de chacun. Elle n e t » impitoyable que vis-à-vis les fripons et les égoïstes. Mais qui l'en » accusera? Leur règne a été long : il est temps que celui des honnêtes » gens commence et s'atïérmisse... »

Après cette initiative, qui ne respirait, on le voit, ni l'exaltation ni l'orgueil du triomphe, cet homme si redouté de ses collègues ne s'occupait jour et nuit que de rétablir tous les services interrompus ou |«mi-

blés par la révolution, de calmer les imaginations et de rassurer les intérêts effrayés; de réprimer, par d'énergiques mesures, quelques excès el quelques incendies isolés qui jetaient la terreur dans les esprits; de l'aire explorer les campagnes voisines de la capitale, et d'y protéger les propriétés privées contre toute dévastation ; de rétablir la circulation un instant interceptée sur quelques lignes de chemin de fer, et de prévenir les excès qu'aurait pu enhardir une si grande perturbation.

« Dans les premiers moments qui ont suivi notre sanglante et » glorieuse victoire, disait-il (BB), l'irritation s'est portée sur les chà- » teaux ou campagnes qu'avait habités la royauté déchue: vengeance » qu'il faut déplorer sans doute, mais qui se comprend malheureuse- » ment en de telles circonstances. Aujourd'hui, nul ne pourrait pré- » tendre que la colère du peuple se signale par ces attentats contre la » propriété privée ; notre population républicaine n'a pas ces indignes » pensées. Les coupables sont des agents de troubles sortis des rangs » de tous les partis désespérés du calme et de la grandeur qui accom- » pagnent la résurrection do la République. Le Gouvernement provi- » soire fera son devoir. Des bataillons mobiles vont marcher au-devant » de ces bandes ennemies. Les bons citoyens peuvent se rassurer. »

Le maintien des autorités existantes ou l'institution de pouvoirs nouveaux étant le besoin le plus urgent du moment, il fallait, sous peine de tomber dans un ellroyable chaos, ressaisir à l'instant même les trames du pouvoir, et empêcher le pays tout entier de flotter dans le vide. Ledru-Rollin ne s'accorda point une heure de repos avant d'avoir confirmé les fonctionnaires administratifs de la monarchie, ou nommé, parmi les députés de l'ancienne opposition, les républicains qui affluaient autour de lui et les hommes recommandés par la notoriété de leurs opinions démocratiques, des commissaires chargés de porter dans les départements des paroles de paix, de concorde et d'oubli.

Accomplie en quelques heures, et au milieu d'une immense confusion d'hommes et de choses, cette reconstruction de la machine gouvernementale était assurément le plus prodigieux phénomène qu'eut jamais présenté une grande révolution. Choisis et nommés à la hâte, les commissaires partaient sans instructions écrites, mais avec la mission de protéger toutes les opinions, toutes les existences et tous les intérêts, de combattre partout l'esprit de réaction et de vengeance, d'étouffer toutes les animosités et d'asseoir la République sur un profond senti- II. 24

m WSTOim: DF. FRANCE.

nient de sécurité pour tous. « Il faut, leur disait le ministre do l'intérieur, que la République triomphe de toutes les préventions et de toutes les résistances, en s'offrant au pays comme la conquête du temps et de la force des choses plutôt que celle d'un parti. Partez, mes instructions vous suivront de près; mais, dès à présent, je vous recommande d'apporter dans l'accomplissement de vos devoirs autant «le sagesse que d'énergie, autant d'esprit de conciliation que de fortitude républicaine.»

Toutefois, si la minorité du Gouvernement provisoire ne complotait point contre la majorité, elle n'était pas sans crainte sur les tendances et les faiblesses qui s'étaient déjà trahies dans le sein du conseil.

Des deux côtés, on obéissait déjà à des répulsions d'antécédents, de principes, de caractères et de situations, qui plaçaient l'un et l'autre élément dans une attitude dcgui>ée, niais très-réelle d'observation et de méfiance réciproque. l a majorité qui, sous la pression des événements, avait accepté en hésitant les conséquences imprévues de la lutte, redoutait que la minorité, qui avait vigoureusement soutenu cette lutte et appelé ces conséquences, ne voulût pousser les choses jusqu'à une rénovation sociale dont l'époque ne paraissait pas arrivée.

La minorité, au contraire, voyait dans les tâtonnements de la majorité, l'arrière-pensée de détourner de son but le mouvement révolutionnaire, pour le faire aboutir à une espèce de République entourée d'institutions monarchiques, d'intérêts, d'influences et de mœurs en désaccord avec le principe nouveau. La partie ardente et absolue reprochait déjà à la partie modérée et transactionnelle du Gouvernement provisoire, de chercher son point d'appui dans telle ou telle classe de la société, au lieu de le prendre dans la nation entière; de vouloir borner la révolution à un événement politique et ménager les régimes de privilège et d'exclusion qui étaient l'histoire du passé, au préjudice du principe d'égalité et d'équitable répartition qui devait être la règle de l'avenir.

Ces oppositions et ces alarmes ne portaient encore, il est vrai, que sur des tendances et sur des interprétations provoquées par quelques dissidences relatives aux premiers actes du pouvoir. Cependant elles exprimaient une réalité fatale, c'est-à-dire la présence dans la dictature, «le deux partis profondément divisés sur les moyens d'asseoir et d'afiermir la nouvelle République. D'un côté, des hommes qui voulaient se servir de celle forme de gouvernement comme d'un instrument pour atteindre un but social, et la préserver jusqu'à des temps

meilleurs du contact et des attaques de ses ennetnis naturels, les roya-» listes. D'un nuire côté, des hommes qui ne voyaient encore dans ia République que quelque chose de platonique, qu'ils se flattaient, dans leur imprudente loyauté, de concilier avec des institutions, des intérêts, des mœurs et des influences dérivés de la monarchie. Mûrie, Arago, Garniei-Pagès et Marrast appartenaient résolument h la première de ces catégories. Marrnst, qui croit peu à l'opiniâtreté des convictions, voulait surtout ouvrir les portes du gouvernement et de l'administration do la République, à tous les chefs de l'opposition dynastique. C'étaient, disait-il, d'excellentes recrues dont la reconnaissance garantirait la lidélité, et dont l'exemple entraînerait toutes les résistances inintelligentes.

Plus logiques, Ledru-Roliin, Louis Blanc, Flocon et Albert soutenaient que la reconnaissance n'avait jamais lié les partis; que des conversions subites étaient toujours intéressées et suspectes; que la liberté reconquise devait profiter à tous les citoyens, mais qu'il y avait témérité à vouloir livrer les destinées de la République naissante à la foi punique de ceux qui, hier encore, la déclaraient impossible, et dont les sympathies, comme les intérêts, appartenaient à un autre ordre de choses et d'idées.

Ballotté entre les énergies des uns et les timidités des autres, Lamartine inclinait tour à tour vers Ledru-Rollin et vers Marrast.

Crémieux, dont les hardiesses de la minorité caressaient la nature aventureuse et militante, flottait néanmoins entre les deux extrêmes.

L'intégrité de Dupont jde l'Eure) s'épuisait à dégager l'inconnu, à sonder les replis des consciences et a modérer les emportements contradictoires de tout le inonde.

Enfin, dès ce moment Je nouveau pouvoir était fatalement soumis à deux tractions contraires, l'une qui le refoulait vers le passé, l'autre qui le poussait vers l'avenir. Cependant, entre ces deux forces, qui le sollicitaient en sens inverse, il fallait choisir ou tomber. Ainsi tirent Washington, Franklin et tous les véritables hommes d'Etat qui voulurent fonder sur dos bases solides, la vérité de la grandeur et de la prus-» périté de leur patrie. Le Gouvernement provisoire, en louvoyant entre deux systèmes ennemis, en prétendant concilier deux impossibilités, commençait, au contraire, à creuser l'abîme dans lequel allaient bientôt périr la République française et l'espoir du monde.

Indépendamment de ces divergences capitales sur l'esprit et la portée

de la révolution, la minorité s'irritait de la part inégale qui lui était faite dans la répartition des portefeuilles. Elle se sentait humiliée en voyant tous les ministères, moins celui de l'intérieur, c'est-à-dire, presque toutes les forces vives de l'administration réunies dans les mains de ses adversaires. Un homme surtout se montrait profondément offensé de cette espèce d'exhérédation des élus du peuple et des combattants de la rue, en faveur dos membres du Gouvernement provisoire sortis d'un parlement royaliste. Il y avait là, selon L. Blanc, une inégalité de position calculée pour amoindrir l'influence et compromettre l'autorité morale de ceux que la contiance populaire avait portés au pouvoir. D'ailleurs, de nouveaux droits et de nouvelles nécessités exigeaient de nouvelles formes et de nouveaux instruments dans le gouvernement de la République, et c'était là que les hommes d'initiative et de progrès devaient trouver leur place.

Louis Blanc supportait donc avec impatience l'infériorité relative où l'avait laissé l'organisation du pouvoir révolutionnaire. Il aspirait à la direction d'un ministère nouveau, qu'il baptisait du nom de ministère du progrès, destiné à introduire de profondes modifications dans les institutions sociale;?. Ce devait être le fait pratique substitué à l'abstraction formidable qu'avait consacrée le décret du Gouvernement provisoire, qui garantissait l'existence de l'ouvrier par le travail, et s'engageait à garantir du travail à tous les citoyens.

Néanmoins pour écarter de lui l'accusation d'ambition personnelle, L. Blanc aurait voulu la création simi-'lanée de trois nouveaux ministères, à savoir : pour lui un ministère du progrès; pour Flocon un ministère de la bienfaisance, et pour Marrast un ministère des beauxarts. Quant à Albert, sa place était naturellement marquée à coté de l'homme d'État qui serait spécialement chargé de représenter les intérêts et les droits des classes ouvrières.

Ces appétits et ces velléités fermentaient dans la tête de L. Blanc lorsque, dans la matinée du 28 février, quelques moments avant la réunion du conseil, il appela à une conférence particulière deux hommes qu'il espérait intéresser à la réussite de ses projets. Il leur exposa avec beaucoup d'éloquence et de verve les considérations que nous venons d'indiquer. Mais, soit que son ambition impatiente offusquât déjà ses propres amis, soit que la nécessité des mesures qu'il leur proposait ne leur parût pas suffisamment démontrée, ses ouvertures furent froidement accueillies par le patriotisme désintéressé de Flocon.

Quant à Marrast, avec lequel L. Blanc rusait plus qu'il ne négociait, ses vœux et ses intérêts personnels étaient déjà ailleurs. On se sépara t donc sans avoir rien arrêté, et laissant aux événements ultérieurs le soin de résoudre la question qui venait de s'agiter.

Mais, plus aigri que découragé par l'indiflérence de ses deux collègues, L. Blanc avait résolu d'imposer au conseil une mesure de laquelle il faisait dépendre le caractère de la révolution et l'avenir de sa fortune politique. Tout semble même indiquer qu'il n'était pas entièrement étranger aux manœuvres qui allaient bientôt placer le Gouvernement provisoire sous la pression d'une nouvelle agitation populaire, et essayer d'enlever de vive force l'institution d'un ministère du progrès.

De leur côté, surpris et démoralisés par la proclamation de la République, les chefs de l'opposition dynastique s'étaient deux fois réunis, dans la journée de la veille, pour se concerter sur l'attitude à prendre dans les grandes circonstances où les plaçait si inopinément la révolution. MM. Odilon Rarrot, Thiers, Duvergier de Hauranne, Dufaure, Billaut, Malleville, Rémusat, Abattucci, Mornay, tous les hommes influents du parti assistaient à ces réunions.

Jusqu'alors, les hommes qui s'étaient flattés d'arrêter le mouvement réformiste sur les limites de la monarchie de Louis-Philippe ; et ceux, plus hardis, qui voulaient le pousser jusqu'à la régence, avaient compté sur des péripéties favorables au retour de la duchesse d Orléans. Cette princesse avait été retenue trois jours dans les environs de la capitale, et un comité dynastique s'était constitué dans l'hôtel de M. Mornay, gendre du maréchal Soult, afln d'étudier la marche des événements et de diriger la conduite de la mère du comte de Paris. Tous avaient fermement espéré qu'après la colère des passions et les démences du combat, la population, revenue de sa stupeur et placée en face de la République, qu'elle n'avait pas appelée et dont les souvenirs la terrifiaient, rappellerait dans ses murs une femme que protégeait l'estime générale, et qui n'avait soulevé contre elle aucune plainte ni aucun ressentiment. La proclamation d'une République conditionnelle dans la soirée du 24 et même dans la journée du 25, leur paraissait une surprise de la force sur la faiblesse du Gouvernement provisoire plutôt que sur sa volonté, uu contre-sens, un accident, un anachronisme contre lequel il était impossible que la masse des habitants de Paris, la garde nationale, les troupes dispersées, mais non désarmées,

et le Gouvernement provisoire lui-même ne réagissent pas. Les agitations du 25, à propos du drapeau rouge, avaient aussi contribué à nourrir les illusions des partisans delà branche cadette. Cependant, la facilité avec laquelle le nouveau pouvoir avait vaincu ces complications, î-1 reprise de tous les services publies, le rétablissement instantané de l'ordre, l'abolition de la peine de mort, la grande solennité du 27 sur la placede la Bastille, le concours de la garde nationale, l'enthousiasme de toutes les (-lasses de la population, les adhésions et les acclamations venues des départements voisins, avaient fini par faire comprendre aux orléanistes, aux hommes du tiers parti, du centre gauche et delà gaucho, que le pays prenait au sérieux la République et qu'il fallait ajourner leurs espérances. Et la duchesse d'Orléans, accompagnée de M. Mornay, avait quitté l'asile où elle attendait l'is-ue de la crise, pour se réfugier en Allemagne.

Alors, déconcertés par la résurrection si facile d'une forme de gouvernement qu'ils avaient déclarée in possible, humilié* |>ar le caractère pacifique et civilisateur d'une République qu'ils rêvaient grosse d'anarchies, de terreurs et d'échafauds, blessés dans leur orgueil et dans leur ambition, en se voyant délaissés par une dévolution dont ils ne voulaient pas, mais à laquelle ils avaient contribué, les chefs de l'opposition dynastique résolurent néanmoins de ne pas se compromettre davantage envers l'opinion triomphante, de paraître se rallier au fait accompli, et de ne susciter ostensiblement aucun obstacle h un pouvoir que tout le monde saluait comme la sauvegarde de la société. Eux aussi ne croyaient pas à la durée de la République; ils la considéraient, au contraire, comme fatalement condamnée à périr, mais ils voulaient qu'elle périt d'elle-même, et qu'on ne pût pas leur attribuer sa ruine.

La stupeur et l'effroi étaient plus grands encore chez les vieux roya-* listes que chez les défenseurs de la branche cadette. La proclamation et surtout les premiers actes du gouvernement républicain avaient plongé le parti légitimiste dans les plus vives angoisses. Ce parti qui, depuis dix-huit ans, considérait le rétablissement «le la branche aînée comme devant sortir d'une convulsion démocratique, et qui plaçait toutes ses espérances dans un cataclysme de quelques jours, s'était senti terrifié stir le seuil de la révolution de 1848. Comme on l'a déjà vu, ses chefs avaient même fait, dans la journée du 24, de tains efforts pour détourner celte révolution do courant démocratique qui l'empor-

RÉVOLUTION DE FKVRIKjl 18'i8. 11)1

tn i t . Dans l'impossibilité évidente de la l'aire aboutir plus tard nu triomphe de la légitimité, ils préféraient retenir encore la dynastie d'Orléans sur le penchant de sa ruine, que do subir un parti qui confondait dans un même analhème la royauté de droit divin et la royauté consentie. D'aillqurs, en terminant la lutte entre les deux branches, la République de février ne se produisait avec aucun des excès et des frénésies sanglantes qui auraient pu ramener l'une OU l'autre, et l'enlhousiasmo avec lequel tous les intérêts loi demandaient protection et sécurité écartait ces grandes perturbations au milieu desquelles toutes les espérances sont permises. Le moment n'était donc pas opportun pour combattre la révolution en face. Il fallait, au contraire, lui témoigner une perfide confiance, la désarmer de ses préventions et de sa prudence par un simulacre d'oubli et de concours, se glisser dans sa sphère d'action, embarrasser ses rouages, détourner ses soupçons, applaudir à ses actes, s'introduire ainsi dans la prochaine Assemblée nationale, et attendre du temps et de la ruse ce qu'on ne pouvait emporter de vive force.

Ce fut SOUS Vampire de ces calculs, que les légitimistes présents à Taris le 25 février, se réunirent sous la présidence de M. Rcrryer. Quelques dévouements exaltés penchaient d'abord pour un appel aux armes. La guerre civile, qu'on aurait, soulevée dans la Bretagne, la Vendée, le Midi et quelques départements du Nord, leur apparaissait comme le moyen le plus expédilif d'étouflor un ordre de choses que la nation avait cruellement expérimenté et dont elle ne voulait plus. Mais les habiles du parti, au milieu desquels se distinguait M. Falloux, eurent facilement raison de ces témérités d'esprit. Dans une discussion reprise deux fois dans la journée et qui se prolongea fort avant dans la nuit, ils soutinrent que, loin d'étouffer la République naissante, fou te résistance violente, soit du dedans, soit du dehors, lui serait aussi favorable aujourd'hui qu'elle l'avait été à une autre époque. La France ne voulait pas, ne pouvait pas vouloir de la République; mais il fallait que ce régime réprouvé s'affaissât sur lui-même et périt sous le poids de son impopularité, sans qu'on fournil des aliments à l'énergie d'une faction isolée au sein «lu pays. Du reste, cette dernière expérience de la République ne pouvait-eile pas, disait-on, être le terme providentiel de la révolution qui tourmontait la France et l'Europe depuis soixante ans? Oui, s'écria M. Falloux, c'est peut-être la révolution qui finit d'ellemême; gardons-nous donc de prolonger son agonie par des démonstrations qui ne seraient pas moins imprudentes qu'inhabiles.

Cependant, quelle altitude devait prendre le parti légitimiste? Contester la République, c'était la provoquer à des mesures de défense qu'il fallait au contraire prévenir; l'accepter avec trop d'empressement, c'était susciter des méfiances ou des soupçons qu'il importail d'écarter. Pourquoi, d'ailleurs, cette résistance ou cet empressement? L'abolition du serment politique ne laissait-elle pas toutes les issues ouvertes aux royalistes, sans exiger d'eux aucun sacrifice de conscience? Ils pouvaient entrer non-seulement dans l'Assemblée constituante, qui allait décider des destinées du pays ; mais aussi dans les grandes fonctions publiques, sans abandonner aucune de leurs convictions traditionnelles.

Dans cet élut de choses, qui fut envisagé sous toutes ses faces, on arrêta que le parti légitimiste s'opposerait à toute manifestation antirépublicaine; qu'il donnerait pour mot d'ordre aux départements royalistes une conduite également éloignée de l'enthousiasme et de l'hostilité; qu'au lieu de créer des embarras ostentibles au Gouvernement provisoire, il lui offrirait son concours pour le maintien de l'ordre et de la tranquillité publique; que les journaux du parti applaudiraient chaudement toutes les mesures répressives de l'anarchie, et représenteraient la République comme un événement quh au surplus, ne blessait aucune conviction en les ramenant tous au droit commun.

Enfin, la question du moment, celle qui dominait alors toutes les autres, était, aux yeux des chefs légitimistes, d'assurer par tous les moyens possibles l'entrée des royalistes dans l'Assemblée constituante. Jusque-là le drapeau monarchique devait s'effacer devant les couleurs de la République. Et ce fut dans ce sens que les hommes influents du parti donnèrent, le soir même, des instructions à tous leurs amis des déparlements.

« Mon ami, 'écrivait M. Berryor à un électeur de Marseille, vous » savez les événements de Paris; dites hautement à mes amis et à tous, » que ma règle de conduite est absolument et fermement celle-ci : Sou- » tenir le Gouvernement provisoire, faire respecter les personnes et les » propriétés, maintenir la liberté des votes, attendre l'Assemblée na- » tionale.

» Toute autre pensée est funeste, toute autre manifestation est » coupable.

» 25 février. »

C'est ainsi qu'en terminant brusquement la querelle de la légitimité et de l'orléanisme, la République avait rallié ces deux partis à un in-

RÉVOLUTION DE FÉVRIER im. 193

térêt commun. Pour l'un comme pour l'autre, il ne salissait plus delà domination de telle ou telle branche d'une même famille, maisde la monarchieen principe et en fait. Aussi, sans concert préalable et sansautre mobile qu'une situation identique, les deux partis vaincus s'arrêtèrent au même plan de conduite envers la révolution qui les avait surpris.

Cependant ces frayeurs, ces calculs et ces intrigues ne franchissaient point le seuil des conciliabules royalistes. Aucune protestation, aucune plainte, aucun murmure ne transpirait au dehors. Dès le 26, la physionomie générale de Paris était rayonnante d'enthousiasme et d'espoir. Amis et ennemis acclamaient la République comme une ère de délivrance et de régénération. Toutes les existences, sans exception d'origine, de classe ou de parti, semblaient pénétrées d'un profond son liment de joie et de sécurité, et uniquement occupées du soin de rendre au nouveau pouvoir la confiance dont il les animait. L'événement consommé, la passion du combat s'éteignait comme par miracle, et la volonté du peuple se manifestait sans colère, sans excès, sans violences. Pas un cri de vengeance, pas même un appel a la punition légale des hommes qui venaient d'ensanglanter Paris, ne sortaient de la poitrine des vainqueurs. Ce peuple encore bouillant, et qui avait tant sou (Tort et attendu depuis seize ans; ces prisonniers politiques qui sortaient tout meurtris des cachots, où les vainqueurs s'étaient montrés si durs aux vaincus, avaient déjà oublié les hommes qui mettaient leur gloire à donner de sang-froid des ordres impitoyables. Et cette clémence naturelle, cette magnanimité sans faste, semblaient s'ignorer elles-mêmes. Ceux qui ont souffert, ont souffert; ceux qui sont morts, sont morts, n'en parlons plus, disait philosophiquement le peuple, en criant : Vive la République et pas de vengeance !

Pour comprendre le prodige de cette soudaine pacification, et discerner les divers projets qu'elle cachait, il faut interroger le langage des journaux dans lesquels se résumaient et se caractérisait chaque matin la pensée des partis qui divisaient la France. La démocratie ardente et absolue, la démocratie tempérée et expeclante, la légitimité, le clergé et l'orléanisme avaient, on s'en souvient, pour principaux organes de leur politique, la Réforme, le National, la Gazette de France, l'Union monarchique, l'Univers religieux, le Journal des Débats, inféodé à la cour de Louis-Philippe, le Siècle et le Comtitulionncl, ralliés alors k l'opposition dynastique.

Avec des vues ditFérentes, tous ces journaux concouraient néan-

moins à rasseoir la société un instant ébranlée, à dissiper les alarmes et à glorifier le Gouvernement provisoire.

« La révolution politique, disait la Reforme, — au lendemain même de la bataille, — la révolution politique est accomplie de fait; elle ne l'est pas encore dans les institutions. C'est ou Gouvernement provisoire a prendre au plus tôt les mesures qui doivent réaliser cette transformation féconde. Le peuple est souverain ; donc, il faut que sa volonté passe dans la loi. Un Gouvernement provisoire est iin pouvoir de circonstance, essentiellement temporaire comme son nom l'indique; il ne peut, il ne doit rien fonder par lui-même de permanent et de définitif. Tous ses soins doivent tendre à réduire la durée de ses fonctions, en mettant le peuple à même d'intervenir le plus tôt possible et de prononcer. Le Gouvernement provisoire qui siège à l'Hôtel de ville n'imitera pas, nous en sommes certains, celui de 1830, qui délégua ses pouvoirs à un lieutenant général du royaume. En proclament la République, il nous a donné la meilleure des garanties. Mais la République sans les institutions ne serait qu'un mot; il faut donc que le Gouvernement provisoire provoque au plus tôt le congrès du peuple. En 1792, la Convention fut réunie quarante-deux jours après le 10 août. En 1848 on peut aller plus vite, vu la grande supériorité des moyens actuels de communication. »

Puis, s'indignent de quelques vaines alarmes, répandues par la malveillance des partis renversés, l'organe le plus franc de la démocratie ajoutait :

« Des bruits sinistres courent, portant l'alarme dans la cité triomphante. Ainsi l'on dit que les machines, les appareils, et notalnment les presses mécaniques, seraient menacés. On calomnie le peuple, ne l'ayant pu vaincre et museler. Si quelques citoyens, victimes de la concurrence organisée contre eux au moyen des grandes forces, se laissaient entraîner à I holocauste des machines, ils se tromperaient sur leur véritable ennemi. Cet ennemi n'est point le moteur économique et puissant pour la production ; cet ennemi, c'est le gouvernement féodal-industriel qui, pour fonder son empire sur la servitude delà faim, avilissait la main-d'œuvre et refusait aux travailleurs et le crédit et l'association.

» Avec les institutions qui doivent sortir du gouvernement fondé sur la souveraineté du peuple, ét surveillé par elle, ces vices n'existeront plus. Les machines sont une puissance éminemment révolulion-

nairc et démocratique. Au lieu de l'écraser, comme sous le règne de l'industrie féodale, elles doivent affranchir le peuple. La machine, poulies sociétés, c'est la multiplication des pains. Or, puisque le peuple a conquis sa souveraineté, puisque les lois sociales et politiques seront son œuvre, le peuple commettrait un acledc folie contre lui-même en brisant la machine, son instrument et son serviteur. »

Repoussant ensuite, au nom du peuple, toute idéo attentatoire à In propriété, la Réforme dénonçait les auteurs de ces imputations mensongères, comme des ennemis cachés du gouvernement républicain. Toutefois, ce journal n'était pas sans crainte sur la sincérité des acclamations dont les partisans des régimes déchus saluaient l'avènement de la République.

« Il y a huit jours à peine, disait-il le 28 février, la Réforme était, de toutes les feuilles publiques, presque la seule à défendre les grands principes et l'héroïque tradition de la révolution française. Nous étions eneore à l'index comme des pestiférés, et l'on nous déclarait atteints de folie furieuse. Aujourd'hui que le peuple a de nouveau puriûé sa maison et balayé la poussière des Tuileries, tous nos confrères saluent les trois journées de la délivrance; ils chantent le peuple en strophes lyriques, et les républicains foisonnent dans la cité.

» Cet hommage, quoiqu'un peu tardif, au droit, au peuple, à la souveraineté française, cet hommage nous réjouit profondément, et nous, les parias, les. proscrits de la veille, nous ne voulons voir dans ces conversions spontanées, qu'un miracle de la grâce admirablement servie, d'ailleurs, par la balle des faubourgs.

» Mais si nous accueillons avec courtoisie dans nos rangs tous ces ouvriers du lendemaiu qui, la veille, nous attachaient au pilori, c'est à la condition qu'ils ne s'embusquent pas derrière les barricades pour tourner et fausser le gouvernement nouveau. Nous ne sommes pas encore en plein exercice de souveraineté régulière, et il est essentiel que l'œuvre de justice accomplie par le peuple ne soit pas conlisquée par les habiles, qui savent si bien exploiter les transitions et changer de cocardes comme de livrées. »

L'élément modéré et fusioniste du parti républicain s'efforçait de confondre toutes les classes de la population parisienne dans la solidarité et la gloire du grand œuvre qui venait de s'accomplir. Selon le National, la révolution s'était opérée par le concours simultané du peuple, delà bourgeoisie et même de l'armée, qui devaient, par consé-

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quent, une égale confiance et un égal appui au gouvernement sorli de leurs mains.

« Le concours de la garde nationale, disait l'organe de l'Hôtel de ville, est assuré, nous n'en doutons pas. Elle a, par le poids qu'elle a jeté dans la balance au moment opportun, décidé la grande révolution qui vient de s'accomplir. Devant elle, la troupe de ligne a senti les armes chanceler dans ses mains. La garde nationale a servi d'intermédiaire entre la population qui assaillait et la troupe qui défendait le gouvernement tombé; elle a paralysé les moyens de défense et frappé au cœur la dynastie d'Orléans. Il lui revient donc une part immense dans l'événement irrévocable de ces trois jours ; elle ne voudra pas non plus prolonger un état d'incertitude qui fait souffrir tous les intérêts et le sien en particulier; elle prêtera au Gouvernement provisoire toute sa force dans la cité de Paris.

» On ne doit pas moins compter sur le dévoiiment des braves ouvriers qui, sans s'eflYayer d'un déploiement immense de troupes, sans redouter les escadrons prêts partout à charger, sans se laisser intimider par la mitraille des canons, ont résolument donné le signal de l'attaque. Alors, sous le coup de cette vaillante et habile population de Paris, tout l'échafaudage de la puissance de Louis-Philippe s'est écroulé comme une décoration de théâtre. Ni le nombre des soldats, ni la menace de tant de forts construits à grands frais, ni les combinaisons stratégiques préparées longtemps à l'avance pour écraser toute insurrection, rien n'a servi. L'attaque de front a été si audacieuse, la résistance derrière les barricades si opiniâtre, qu'un combat qui semblait d'abord désespéré, a pris soudainement une face tout autre, et que la garde nationale a eu l'occasion d'intervenir et de montrer quelles étaient ses véritables intentions. Dès ce moment le Ilot populaire a grandi sans mesure, et l'immense Paris, le géant des bords de la Seine, se soulevant, a rompu les chaînes dont on prétendait le charger. Mais, à vrai dire, ce qui aurait été le plus difficile pour tout autre peuple que le peuple français, est la partie la plus aisée de la tache : vaincre une armée, braver le canon et la mitraille n'a été, comme d'habitude, que l'affaire de trois jours pour cette merveilleuse population. Mais, maintenant, après avoir détruit, il faut fonder, et, pour y réussir, il faut d'abord que l'ordre s'établisse dans le tumulte de la victoire. Or, è présent, la seule garantie d'ordre est dans l'obéissance au Gouvernement provisoire. Le population ouvrière n'ywnanque pas plus que la garde

nationale; c'est maintenant le premier de ses devoirs, elle qui s'est acquittée si glorieusement du devoir decomballre; c'est son premier besoin, puisque le travail est, pour elle comme pour nous, la source de toute production; c'est, nous disons même, sa première passion, puisqu'en effet une véritable passion l'a précipitée dans une lutte héroïque et lui a donné la victoire.

» Voyez, d'ailleurs, brave population parisienne, voyez, généreux peuple de la Fronce, toute la portée du coup que vous venez de frapper : lus trois journées do février ne sont pas renfermées dans l'enceinte de Taris, ne sont pas même bornées par les limites de la France. Vous allez bientôt entendre revenir l'écho de votre victoire, l'écho parti de la Suisse et de l'Italie. La victoire que vous avez gagnée est une victoire européenne; et, par un glorieux privilège, votre sang généreux ne coule pas pour vous seul : il coule pour l'Europe entière, qui vous admire et qui vous imitera. Considérez donc les immenses intérêts que vous portez dans vos mains ; sachez aujourd'hui, en étant aussi dociles h l'ordre que vous avez été vaillants dans le combat, faire fructilier votre victoire par toutes les nations, vos sœurs.

» Au reste, ce que nous disons ici à ceux qui ont été les principaux agents de la révolution accomplie, peut se dire aussi à tous les citoyens sans acception d'opinion. Un événement irrévocable est accompli, et il faut s'y soumettre. Leurrés une première fois par une prétendue monarchie républicaine, nous avons vu, pendant dix-huit ans, toutes nos espérances trompées, toutes les promesses faussées, tout ce qui constitue le vrai sentiment de la France blessé profondément. Pouvaiton s'exposer une seconde fois à une pareille déception ? Changement de ministère, abdication, régence, tout cela tournait dans un même cercle, nous ramenait inévitablement au point d'où nous étions partis, et reproduisait, au bout d'un temps plus ou moins long, la nécessité d'une révolution nouvelle. Il faut donc couper court a tout essai de ce genre; la République est nécessaire; elle l'est aussi bien pour nous qui la désirons, que pour ceux que leurs opinions en éloignent. C'est manifestement le salut de tous. La dynastie d'Orléans est la dernière ; elle emporte avec elle toute possibilité de monarchie, et c'est le seul service qu'elle ait rendu à la France.

» Mais une République qui ne ferait que mettre un président à la place d'un roi, et qui ne s'occuperait pas sérieusement des intérêts des classes laborieuses, serait un aussi grand leurre que la monarchie. Dans

un travail aussi sérieux, dans une lâche aussi difficile, l'Europe ne peut ni nous menacer, ni nous contrarier. Nos avant-gardes sont là : .la Suisse, l'Italie, l'Allemagne frémissante sous le joug, et la Pologne, qui est égorgée mais qui n'est pas morte. Telle est la situation des vieux gouvernements : s'ils nous attaquent, ils sont perdus; s'ils ne nous attaquent pas, ils sont perdus également, c'est-à-dire que les idées révolutionnaires et sociales vont, dans un temps court, renouveler complètement ces vieilles machines si définitivement usées.

>» La République française a donc pour obligation d'organiser la société sur des bases toutes nouvelles. Si elle est dans ce moment l'ancre de salut de tous; elle, à son tour, a pour ancre de salut cette rénovation sociale. C'est là une condition impérieuse sans laquelle rien de stable ne s'établira jamais. Personne no peut élever d'objection contre une obligation aussi équitable. Les classes si longtemps déshéritées ont droit au travail, à l'éducation et à une existence qui n'exclue pas la jouissance des avantages de la civilisation. Tout ce qui se fera en dehors de ces conditions, dans la France et, nous disons même, dans l'Europe, est d'avance frappé de déchéance.

» Ainsi, devant nous, la République comme condition d'ordre et de salut à l'intérieur; à l'extérieur, la paix probable, à moins qu'on ne nous provoque, et alors malheureux provocateurs I à l'intérieur, l'amélioration du sort de nos populations; à l'extérieur, la fraternité avec les nations voisines. Mais, pour atteindre ce but magnifique, le premier pas à faire est l'établissement de l'ordre et, par conséquent, l'obéissance au Gouvernement provisoire (CC). »

Deux jours plus tard le National, préoccupé de la généreuse mais imprudente pensée de fondre dans la République les éléments de la monarchie détruite, disait ce que devait être déjà le programme du gouvernement nouveau : d'une part, reconnaissance et consécration pratique des droits populaires que la victoire venait de proclamer; d'autre part, respect des droits antérieurement acquis, dont l'exercice ne constituerait pas un privilège, et surtout respect des règles fixes et éternelles sur lesquelles reposait toute société , respect de la liberté humaine, et de cette conquête inviolable de l'homme libre, la propriété. Gouverner, c'était, disait-il, savoir et prévoir. Un gouvernement sage devait toujours aller en avant, mais d'un pas réglé; son devoir était de satisfaire tous les besoins qui se produisaient au sein de l'État, d'écouter et d'exaucer tous les vœux que manifestait la couscience

Dl

populaire, mais on tenant Un juste compte des choses établies, des inléivls fondés el des nécessités de l'ordre.

« Que les représentante des intéièts déjà constitués, ajoutait le iXntional, ne se laissent donc pas gagner par de frivoles inquiétudes. Assurément, le gouvernement nouveau fera des réformes, et il en fera de considérables. Mais doit-on pour cela s'alarmer? doit-on pour cela prophétiser le retour des luttes d'autrefois? Non, sarts doute. Il s'agissait alors de détruire Violemment tout un ordre de choses fondé sur la plus révoltante iniquité, de briser sans ménagements Une forme sociale qui ne pouvait se prêter aux modifications impérieusement réclamées par les besoins nouveaux, parles mœurs nouvelles. Entre le principe de la souveraineté absolue du prince et celui de la souveraihetc du peuple, aucune transaction n'était praticable. Mais heureusement nous n'en sommes plus là. Aujourd'hui, de quoi s'agit-il ? d'élargir des institutions qui reposent sur un principe depuis longtemps incontesté, d'introduire au sein du pays légal des Classes qui jusqu'alors en avaient été injurieusement exclues, et d'admettre l'immense majorité des citoyens à la jouissance des garanties réservées au petit nombre. A ces réformes, rien ne pourrait s'opposer que des volontés égoïstes : elles peuvent, elles doivent se faire sans entraîner avec" elles aucun trouble et même aucune agitation. Qu'on le comprenne, el que les capitaux, un instant effrayés, reprennent leur circulation active. Si les exclus ont beaucoup à gagner sous le nouveau régime, les privilégiés n'ont, pour ainsi parler, rien à perdre. La révolution n'est pas venue pour détruire, mais pour édifier.

» Les premiers actes du Gouvernement provisoire ont fait connaître que tel est son programme, qUe tels sont ses principes. »

Ce langage, plus ou moins réservé, était noble et digne, parce qu'il sortait naturellement de la situation respective des deux journaux républicains; chez l'un et chez l'autre il exprimait, sans arrière-pensée, les deux nuances du grand parti démocratique, qu'ils représentaient dans la presse.

Mais en était-il de même de la soudaineté avec laquelle tous les organes de la vieille et de la jeune monarchie se convertissaient à la République, et chantaient des hymnes à la démocratie triomphante? N'y avait-Il pas plus de diplomatie et de machiavélisme que d'eutbousiasme et d'entraînement dans cette transformation subite? llélas ! l'histoire des trois dernières années a déjà résolu cette question au

préjudice Je la moralité des partis, et notre tâche ne consiste plus qu'à eu rappeler les phénomènes.

Les journaux du parti légitimiste et clérical furent les premiers à donner l'exemple d'une apostasie couvant une trahison et déifiant sans pudeur des systèmes et des hommes qu'ils traînaient la veille dans les égouts.

« Il n'y aura pas, écrivait la Gazette de France, de meilleurs et de plus sincères républicains que les catholiques français. Parmi les principes sociaux qui viennent de triompher et qui vont se formuler en institutions, quels sont ceux que l'Eglise repousse? Quels sontccux que sa voix n'ait pas fait retentir, depuis dix-huit siècles, à l'oreille des peuples et des rois? Nous n'en connaissons aucun. »

« Dieu parle par la voix des événements, disait à son tour l'Univers religieux, la révolution de 1848 est une notification de la Providence. A la facilité avec laquelle ces grandes choses s'accomplissent, et lorsque 'l'on considère comhien, au fond, la volonté des hommes y a peu contribué, il faut reconnaître que les temps étaient venus. Ce ne sont pas les conspirations qui peuvent de la sorte bouleverser de fond en comble, et en si peu de temps, les sociétés humaines. Une conspiration qui réussit allume instantanément la guerre civile; le principe politique, attaqué et renversé par surprise, cherche immédiatement à se défendre. Qui songe aujourd'hui, en France, à défendre la monarchie? Qui peut y songer? La France croyait encore être monarchique et elle était déjà républicaine. Elle s'en étonnait hier; elle n'en est point surprise aujourd'hui. Revenue d'un premier mouvement de trouble, elle s'appliquera sagement, courageusement, invinciblement, à se donner des institutions en rapport avec les doctrines qu'elle a depuis longtemps définitivement acceptées.

»> La monarchie succombe sous le poids de ses fautes. Personne n'a autant qu'elle travaillé à sa ruine. Immorale avec Louis XIV, scandaleuse avec Louis XV, despotique avec Napoléon, inintelligente jusqu'à 1830, astucieuse, pour ne rien dire de plus, jusqu'en 1848, elle a vu successivement décroître le nombre et l'énergie de ceux qui la croyaient encore nécessaire.

» Elle n'a plus aujourd'hui de partisans »

Le journal de M. de Montalembert no se bornait pas à proclamer le droit divin des peuples; il décernait aussi l'éternité à la nouvelle République.

« Il sufûl rie dire, ajoutait l'Univers, que si c'est un parti qui a tiré la République des flancs de sa mère, cette mère est bien la France, et reconnaît maintenant le fruit de ses entrailles. Personne ne peut se tromper au caractère do cet aveu éclatant. Il n'est point feint, il n'est point irréfléchi, il n'est point dicté par la peur. Chacun sent que la monarchie a perdu définitivement sa cause ; que la France est entrée définitivement dans une voie nouvelle ; qu'elle est définitivement républicaine. »

Ce n'était point assez, pour les légitimistes, d'accepter avec fanatisme l'avènement de la démocratie; ils se confondaient aussi en félicitations et en éloges pour les hommes aux mains desquels venait d'échoir le Gouvernement do la République.

« Rendons justice, disait encore l'organe du parti prêtre, aux hommes qui, dans des circonstances redoutables, ont pris lo fardeau des affaires politiques. Nous les avons souvent combattus sous l'ancien ordre de choses ; nous les louons pour la première fois. Nous le faisons hautement ; leurs actes ont été courageux et habiles. Ils ont mérité cotte confiance générale qui leur permet d'attacher à leur nom le plus grand honneur que puissent rêver des citoyens, l'honneur de sauver de l'anarchie une société en révolution. »

l u [in, l'enthousiasme de l Univers revenant d'assister à la plantation d'un arbre de la liberté béni par un ecclésiastique, éclatait en ces termes:

« Quel chrétien n'espérerait beaucoup d'une révolution qui commence sous de tels auspices? Avec ce peuple qui a de si bons et de si* admirables instincts, répétons tous : Vive la République l et que ce cri sorte de nos cœurs. »

L'adhésion des feuilles du parti conservateur n'était ni moins prompte ni moins solennelle que celle des journaux légitimistes. Le Journal des Débats, un peu embarrassé de son rôle, voulut d'abord ménager sa transition, mais il ne tarda pas à se laisser emporter au dernier paroxysme de l'enthousiasme pour la République, et même pour lo socialisme. La dégradation continue de cette feuille est un des faits les plus curieux et les plus scandaleux de cette époque, si féconde pourtant en apostasies et en cynismes.

« Au milieu, disait-elle, des tempêtes par lesquelles Dieu et les peuples manifestent leur colère et leur puissance, au milieu du naufrage des illusions et des rêves, au-dessus des débris des espérances et des regrets, l'arche sainte de la patrie surnage et poursuit sa marche mys-

térieuse. C'est sur elle que nos yeux sont fixés ; c'est elle que nos craintes, nos vœux, notre anxiété, mais toujours notre impérissable amour, suivent et accompagnent. Si ceux qui la conduisent au milieu des orages du présent et des ténèbres de l'avenir, la sauvent des écueils et la mènent vers le port, nous ne leur refuserons point notre part de reconnaissance, et ils auront bien mérité de la France, de l'humanité et de la civilisation. »

Ces paroles, écrites dans la nuit du 24 au 25 février, pouvaient n'être que l'expression d'une résignation philosophique. Mais la fumée «lu combat n'était pas encore dissipée, que le Journal des Débats applaudissait déjà avec fureur aux vertus de la révolution, aux mérites du Gouvernement provisoire et aux gloires promises à la République. Pas un acte des dictateurs qui n'obtint son approbation. S'agissait-il de la création de ces ateliers nationaux qu'il appela depuis la garde prétorienne de l'anarchie, le Journal des Débals écrivait :

« Le Gouvernement provisoire fait de grands efforts pour assurer, d'une manière effective, du travail aux populations. C'est à Paris et tout autour qu'il montre le plus d'activité. C'est en elfet là que le manque de travail aurait le plus d'inconvénients et de périls. La pensée est excellente. Les moyens d'exécution paraissent satisfaisants. On pourra, si le besoin s'en fait sentir, les agrandir successivement... C'est très-bien; personne plus que nous n'en ressent de reconnaissance. »

S'agissait-il de la commission du Luxembourg et de la réglementa- * tion par l'État des conditions du travail, le Journal des Débats saluait cette double mesure comme un chef-d'œuvre de sagesse et d'habileté.

« La commission du Gouvernement pour les travailleurs, disait-il, s'est mise à l'œuvre; déjà même, sur son rapport, le Gouvernement provisoire a, par un arrêté, adopté deux mesures : l'une qui diminue d'une heure la journée du travail, l'autre qui abolit le marchandage.

» Cette détermination du Gouvernement provisoire est à nos yeux ce qu'elle sera aux yeux des ouvriers, une preuve de la sympathie <ju 'éprouvaient les hommes investis de l'autorité pour tout ce qui peut améliorer le sort des populations. Quelques personnes s'alarmeront peutêtre de ce que le Gouvernement provisoire porte la m8in sur des sujets aussi brûlants, et il leur semblera qu'ainsi, de proche en proche, on peut arriver à ébranler les fondements mêmes de la société. Ce serait mal apprécier ce qui se passe.

» La révolution qui vient de s'accomplir parmi nous, d'une façon si

imprévue, a mis certaine* questions à I ordre du jour. Ces questions, le Gouvernement provisoiro n'aurait pas la puisxmee de les écarter s'il on avait la volonté, et certainement ii nu l'a pas. » Ainsi, à notre gré, l'arrêté d'hier signifie :

» Premièrement, l'Assemblée nationale fera tout ce qui sera en son pouvoir pour qu'un travail manuel trop prolongé ne ruine pas la santé du travailleur et, en l'empêchant de cultiver son intelligence, oe porte pas atteinte à sa dignité,

» Deuxièmement, la législation devra désormais offrir toutes les garanties désirables pour que l'ouvrier, dans le règlement des conditions du travail avec des ontroprenours, ne soit pas soumis k une exploitation injuste et r notoire.

» En ce sens, l'arrêté est fort opportun et bien conçu. Il ne contient rien que chacun, désormais, ne doive professer. Car, disons-nous-le bien, désormais la règle politique en Franco est de combiner les lois de telle façon que l'intérêt populaire ait sa satisfaction (DD). »

Enfin, le vétéran de toutes les royautés submergées préconisait les mesures les plus radicales de la commission du Luxembourg ; il trouvait tout simple que l'État intervint dans la question des salaires, et il voulait que « l' ouvrier i dans le règlement des conditions de travail avec les en- » trepreneurt, ne fût plus soumis à une exploitation injuste et vexatoire. »

La Patrie, autre organe du parti conservateur, se glorifiait de la part que ses ouvriers avaient prise aux luttes de la veille, et sollicitait avec passion l'ostracisme de6 fonctionnaires de la royauté déchue.

« Nos braves compositeurs, disait ce journal, ont pris part à la grande journée du 2^ fevrier 1838; quelques-uns d'entre eux rentrent à peine, brisés de fatigues. La plupart de nos rédacteurs sont encore sur le théâtre des événements de l'Hôtel de ville... Les départements suivront tous le sublime mouvement de Paris. Mais il y a dans les départements, à la tète des divers services, des hommes habiles dans la trahison, qui feindront d'accepter le régime républicain, en nourrissant dans leurs cœurs de coupables sympathies. Hier, courtisans du monopale, ils se feront courtisans du peuple, platement, avec des haines sous leurs platitudes (EE). »

La Patrie demandait ensuite a grands cris que le Gouvernement provisoire envoyât des proconsuls dans les départements.

« Le Gouvernement provisoire, disait-elle, doit envoyer des commissaires pour révolutionner les départements, Nous le disons de toutes

nos forces aux citoyens du Gouvernement, l'envoi des commissaires est l'œuvre la plus urgente qu'ils aient à accomplir. La France entière saluera ces commissaires avec acclamation, et se groupera sous leur direction en tant de faisceaux républicains qu'aucune coalition extérieure, aucune trahison intérieure ne pourra briser. »

Le même journal riait ensuite des frayeurs que les dangers imaginaires du communisme inspiraient à la France royaliste.

« Le voici, disait-il, en citant avec éloge une proclamation pacifique de Cabet, le voici ce communisme icarien dont la monarchie s'efforçait de nous faire un monstre. »

Enfin, la Pairie provoquait violemment les citoyens à former des clubs destinés, disait-elle, è peser sur les délibérations futures de l'Assemblée nationale.

Le langage des organes de l'opposition dynastique, sans dissimuler tout à fait le désappointement des ambitions déçues qu'ils représentaient , n'était pas moins favorable a l'avènement de la République. Cependant le 25 février, le Constitutionnel ne voyait encore, dans les événements du 24, « qu'une révolution morale, que le ministère avait pro- » voquée et tous laquelle il succombait. »

Le jour suivant, la révolution morale ayant abouti à République, et le journal de M. Thiers, qui, avec la dynastie, voyait s'évanouir les portefeuilles si ardemment convoités par ses amis, se bornait à annoncer sèchement l'installation du nouveau pouvoir. Le Constitutionnel, rêvant encore un retour de fortune, disait simplement :

« Un Gouvernement provisoire est établi. L'ancien gouvernement est tombé comme sont tombés ses prédécesseurs, pour avoir compris son intérêt et son devoir une année, un jour, une heure trop tard. »

En d'autres termes, la famille d'Orléans a perdu la couronne, pour n'avoir pas appelé M. Thiers et M. Barrot au pouvoir, une année, un jour, une heure plus tôt. Mais Paris prenant la République au sérieux, le Constitutionnel se ravise, souscrit pour une somme de 12,000 fr. en faveur des combattants des barricades, porte aux nues le Gouvernement provisoire, et résout d'un trait de plume les problèmes les plus ardus de la révolution. Il félicite les dictateurs d'avoir créé des ateliers nationaux, et approuve sans hésiter la suprême formule de la commission du Luxembourg ; l'association.

« L'association des ouvriers est, dit-il, utile è encourager; elle leur apprend è mieux connaître les affaires; elle pourra donner lieu à des

applications variées; elle pourra, par exemple, conduire à l'associalion des ouvriers d'une même profession. De cette manière, le passage de la condition d'ouvrier à celle du matin deviendra singulièrement plus facile (FF). »

Enfin, le Constitutionnel, ohèhsuni do bonne grâceà la tactique recommandée par les chefs du parti, prête en ces termes serment de fidélité au nouvel ordre de choses :

« Nous nous attachons avec force et avec un loyal espoir à la Répu- » blique. Nous croyons que le devoir de tous les bons citoyens est de » concourir à l'établissement d'un gouvernement républicain.

» Nous avons le droit d'être crus de tout le monde, lorsque nous » affirmons qu'il n'entre dans notre adhésion à la République, le seul » gouvernement qui soit aujourd'hui applicable à la France, aucune » arrière-pensée. Point de tentative de reslauralion, point de reflet de » lueurs éteintes. »

Le 26 février, le Siècle, — organe do la fraction de l'opposition dynastique qui marchait sous les ordres de M. Odilon Barrot , de celte opposition qui avait inauguré la campagne des banquets, qui voulait arrêter le mouvement à une réforme électorale et à un changement de ministère, et qui se voyait avec désespoir dépassée par la révolution, — le Siècle, rédigé alors par M. Chambolle, déclarait cependant que c'en était faitpour toujours « de ces deux odieux gouvernements qui, plaçant leurs espérances » «le stabilité dans le nombre des baïonnettes qui lesentou raient, s'étaient » crus dispensés de tout effort pour gagner la confiance des masses. »

Selon M. Chambolle, la grandeur et la sécurité de la France allaient sortir de la lutte follement engagée par le despotisme contre la liberté. Le gouvernement qui venait de surgir des barricades comprendrait que pour s'affermir, il devait travailler sans relâche à améliorer le sort du peuple. Il le devait par devoir, par intérêt et surtout par reconnaissance.

« En effet, disait le Siècle, quelle ingratitude et quelle démence ne faudrait-il pas pour délaisser, encore une fois, dans sa misère, ce peuple généreux qui, prodigue de son dévouement au jour du combat, a toujours senti sa colère s'éteindre et sa défiance expirer au milieu des joies de son triomphe!

» Oui, nous le disons avec orgueil, l'attitude des ouvriers qui viennent de renverser le trône d'un autre roi parjure est encore plus admirable le lendemain de «la bataille que dans le feu de l'action. Ils ont campé en armes au sein de la cité toute frémissante de la profonde

et soudaine commotion qu'elle avait reçue, et leur unique soin a été do vcillor avec la garde nationale qui leur avait prêté la veille son fraternel concours, de réprimer partout ou de prévenir le désordre, et de dissiper toutes les alarmes. »

Le lendemain, l'organe le plus considérable de l'opposition dynastique, se ralliant de plus près encore au triomphe de la démocratie, ajoutait que, bien que le droit de la notion, seule souveraine, eût été réservé, comme il devait l'être, dans les proclamations du Gouvernement provisoire, il était clair pour tout le monde que la sanction définitive des représentants de la France ne manquerait pas à la révolution qui venait de s'accomplir. Telle combinaison plus ou moins durable ou transitoire qu'il eut été peut-être raisonnable d'essayer, selon le Siècle, avant les événements immenses qui s'étaient accumulés en un jour, il la considérerait désormais comme manifestement impossible. Et l'opposition dynastique, qui l'aurait acecj téo alors pour épargner à lo France des commotions dont la portée ne pouvait cire calculée d'avance, ne verrait plus que des insensés dans les hommes qui, après les événements du 24 février, voudraient encore embrasser cette chimère.

« Le seul avantage d'une transaction de cette nature, — ajoutait M. Chainbolle, en faisant allusion à la régence, — c'eût été de prévenir les divisions et les luttes qui, dans un effort prématuré vers une solution plus complète, pouvaient déchirer notre pays. Maintenant que pour y revenir, et pour abandonner le terrain conquis, il faudrait, au contraire, traverser une effroyable crise, il y aurait folie, il y aurait crime à concevoir une semblable pensée. Nous ne connaissons pas un homme de sens qui ne juge la situation comme nous. On peut donc assurer que s'il n'y eut jamais un pouvoir dont la mission fût plus difficile que celle du gouvernement improvisé par la victoire du 24 février, il n'y en eut jamais aucun qui pût compter sur un concours plus sincère et plus unanime. Ce concours, les uns le donneront par choix, par affection; les autres, comme les anciens conservateurs, par nécessité, mais tous le donneront; et l'on peut affirmer que, si le gouvernement ne succombe pas à l'immensité des obligations qui pèsent sur lui, s'il reste ferme et uni ; en un mot, s'il ne s'abandonne pas lui-même, il ne rencontrera aucune résistance dont il ait un moment à se préoccuper. »

L'opposition dynastique ne se contentait point de sanctifier la causo de la nouvelle République; elle glorifiait aussi les hommes auxquels le peuple venait de confier le soin d'orgauiser sa victoire,

« Parmi les hommes dont ce gouvernement se compose, écrivait le Siècle, les uns sont des amis qui nous sont chers, les autres ont été, sur quelques points, des adversaires que nous avons combattus; mais tous sont désormais des magistrats dont le courage et le dévouement nous inspirent le respect. En présence de la tâche qu'ils ont à remplir, tùci.e colossale, qu'on n'envisage qu'avec crainte et à laquello suffisent à pi inc les forces humaines, quel dissentiment ne s'effacerait, quelle malveillance ne se sentirait désarméel II s'agit pour la nation de son repos, de sa liberté, de son avenir; il s'agit, pour les chefs que le peuple de Paris a élus dans les acclamations de son enthousiasme, de léguer à la postérité des souvenirs pleins de grandeur ou de finir par un avortement déplorable pour eux, plein de périls pour la France. Une telle alternative, effrayante pour des Ames pusillanimes, ne fera qu'affermir des hommes de cœur dans leur résolution. Leurs premiers actes annoncent qu'ils ont mesuré l'étendue de leurs devoirs, et qu'ils ont la volonté de les remplir. La nation tout entière est prête à les seconder, et déjà la population parisienne a montré qu'elle se sentait solidaire de leur succès et de leur honneur. »

Aux yeux de ce parti, rien n'égalait les vertus du peuple de Paris, en qui se résumaient les opinions, les vœux et les besoins de la Franco entière. Ce peuple, disait-il, a bien grandi depuis un demi-siècle. Si les gouvernements avaient pu s'éleverà sa hauteur morale, la France exercerait aujourd'hui sur l'Europe une influence sans rivale et jouirait d'une profonde paix, d'une incontestable prospérité. Le crimo et la folie du pouvoir, la bassesse d'un grand nombre de ceux qui y furent associés, l'égoïsme des privilégiés, les habitudes vénales, les débordements de la corruption : telles étaient les causes réelles et profondes de la révolution qui venait encore une fois de raser le sol. Les événements des derniers mois, des derniers jours, n'en étaient que l'accident.

Quant au problème économique qui agitait les esprits, le parti Bai-rot déclarait que, quelque difficile qu'il fût, il fallait l'aborder franchement, et ôter au peuple le droit de douter de la franchise, du bon vouloir et de la probité de ceux qui étaient chargés de ses affaires.

» Le dernier gouvernement s'est perdu, disait M. Charabolle; il est » arrivé de faute en faute et de crime en crime, à tomber misérable- » ment sous l'exécration publique, parce qu'il a cru que la ruse, pour » conduire les hommes, valait inieui que la loyauté; et aussi parce que, » dans le choix de ses ageuts, sans s'inquiéter des services ni de la ino-

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» ralité, il n'a jamais tenu compte que des apparences du zèle. Le » Gouvernement de la République, nous en sommes convaincus, saura » se préserver d'un pareil excès, d'un pareil malheur. »

Enfin, le parti dynastique regardait de tous côtés, et ne voyait plus de salut possible pour la France, que dans la République :

« Le gouvernement républicain, disait encore M. Chambolle, est aujourd'hui le seul qui puisse obtenir du peuple la confiance et le respect.

» Il n'y a donc que lui de possible, il n'y a donc que lui de légitime, il n'y a donc que lui à vouloir, à proclamer et à servir. »

Puis, afin de sans doute dissiper tous les ombrages de la démocratie, le desservant habituel de l'église Barrot ajoutait avec effusion :

« Ces dispositions, nous en sommes certains, sont celles de tous les anciens députés de l'opposition ; nul parmi eux n'hésite à entourer de son adhésion un gouvernement sorti des acclamations populaires et qui seul peut répondre des destinées de la patrie; nul qui ne considère comme un devoir sacré de donner au pays l'exemple de la confiance, d'un concours loyal et d'une parfaite union.

» Puisse l'unanimité do ces résolutions, qui nous sont connues, s'ajouter comme une force nouvelle à la force déjà si grande qu'a su conquérir, par son dévouement, par la sagesse et par la vigueur de ses premiers actes, le gouvernement. »

Telle était la fatale unanimité avec laquelle les journaux de tous les partis, les uns par conviction, les autres par calcul, s'efforçaient de pénétrer le peuple du sentiment d'une sécurité profonde. Un seul, la Réforme, semblait avoir l'intuition des projets qui se cachaient sous ce bruyant concert de manifestations amies et confiantes. Elle disait :

« La seule conspiration redoutable aujourd'hui, c'est celle de la peur. Il faut bien se pénétrer de cette vérité.

» Les conservateurs d'hier sont nécessairement les républicains d'aujourd'hui; et quand nous, conservateurs d'aujourd'hui, nous les entendons crier plus haut que personne : Vive la République t c'est : Vivent nos privilèges! que nous devons traduire.

» Si le parti royaliste prenait quelque consistance, ces républicains d'aujourd'hui seraient les royalistes de demain.

» C'est pourquoi les mesures du gouvernement doivent être vigoureuses et absolument indépendantes des influences timorées de ces ardents patriotes. La peur seule, nous le répétons, alimente leur fièvre.

» Que la République soit donc radicale à l'intérieur, et qu'elle ne

prenne pas vis-à-vis de l'étranger l'attitude pacifique à laquelle les gens sensés voudraient la réduire. Il ne s'agit pas, pour la République, de se faire accepter; il s'agit d'être.

» Que nous importe l'opinion des rois? Avec le nôtre a disparu le système solidaire des interminables protocoles, des griffonnages diplomatiques et de la paix à tout prix. Le soleil a-t-il besoin , pour éclairer et féconder la terre» de l'adhésion des planètes? Il ne faut que paraître pour tuer dans son berceau la conspiration de la peur. »

Mais les prophétiques inquiétudes de la Réforme allaient se briser contre le bloc des préventions aristocratiques et bourgeoises qui poursuivaient depuis longtemps cet énergique champion de la cause démocratique.

Quoi qu'il en soit, le peuple était alors salué et flatté comme le souverain du temps, par tous les échos de la publicité. Tous recherchaient à l'envi les titres oubliés de sa puissance éternelle, associaient son nom à toutes les bénédictions, plaçaient en lui toutes les espérances de la patrie, l'enivraient de sa propre vertu, endormaient toutes ses colères, mais aussi toutes ses prudences, et contribuaient de la sorte à imprimer à l'opinion des masses ce mouvement fluide, confiant et plein de naïveté qui les faisait flotter sur des perspectives consolantes, et leur dérobait les sourdes manœuvres de l'intrigue et de la trahison.

La République assoupie et désarmée, la monarchie va reparaître, et le rôle des charlatans recommencer.

Ebauchée par la presse royaliste, l'œuvre de la mauvaise foi est encore incomplète : les légitimistes et les orléanistes réunis vont la parachever.

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