CHAPITRE IX
SOMMAIRE
Enthousiasme franc et sincère du peuple et de la petite bourgeoisie. — L'hypocrisie réduite en système par K s partis monarchiques. — Stratégie cl déception. — Explo ion de cupidités et d'ambitions individuelles. — Les royalistes à l'Hôtel de ville. — Tableau. — Les orléanistes dénoncent Louis-Philippe et les princes. — Les républicains s'indignent de tant de bassesse. — Débauche de cynisme et d'avidité. — Complaisances fatales du Gouvernement provisoire. — Un journal dynastique rougit de l'abaissement de son parti. — Les royalistes au milieu des ouvriers. — Leurs souscriptions eu faveur des combattants de février.
— Les grands corps de l'État, l'Église, la magistrature, les états-majors de l'armée, les administrations, les académies et les sociétés savantes à l'Hôtel de ville. — Le haut clergé reste seul dans la dignité de son rôle. — L'archevêque de Paris et l'abbé Lacnrdaire. — Adhésions de la magistrature — Faute capitale du Gouvernement provisoire. — Triste spectacle.—Le ministre de la justice à la Cour de cassation. — Adresses et réponses; SI. Dupin fait l'apologie de la République. — Mêmes scènes s la Cour d'appel et au tribuanl de première instance. — Discours du premier président de la Cour de cassation au Gouvernement provisoire. — Le conseil d'Étal et les facultés à l'Hôtel de ville. — Adhésions et protestations de la magistrature départementale. — Adhésions des généraux. — Le maréchal Bugeaud en prend l'initiative. — Encore le général Chang;<ruicr. — Les aides-de-camp de Louis-Philippe offrent leurs services à la République. — Résumé des adhésions militaires. — Insistance du général Delarue. — Réclamations du général Grouchy. — Le général Gémeau, à la plantation d'un arbre de la liberté. — Le général Lebreton aux habitants du département d'Eure-et-Loir, elc.
— Moralité de ces conversions. — Accroupissement de l'opposition dynastique. — Attitude de M. Thiers et de M. Odilon Barrot. — Négociations avec ces deux chefs de parti. — Manifeste de M. Duvergier de Haurannc. — M. Dupin répudie la maxime : chacun chez soi. chacun pour soi. — Les rovalistes ne s'en tiennent pas à la République; il veulent aller jusqu'au socialisme. — M. Léon Faucher et M. Fould, chez Garnier-Pagès.
Nous entrons dans une phase aussi peu honorable pour la dignité humaine et le caractère national que pénible à raconter. Mais, forte tle la conscience de son droit et de son devoir, l'histoire ne doit reculer devant aucune vérité.
L'enthousiasme du peuple et de la petite bourgeoisie était franc et sincère. Tous les hommes d'intelligence et de cœur saluaient lavénement pacifique de la République avec un sentiment exhalté de joie, de confiance et d'orgueil ; tous étaient émerveillés, confondus, en voyant l'ordre et la concorde renaître autour de ce berceau de la Républi-
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que, que la Providence avait jeté au milieu d'une lutte terrible. Il n'y avait là ni calcul, ni complut, ni arrière-pensée.
Mais, près du peuple et de la petite bourgeoisie, s'agitaient les partis monarchiques, dont les frayeurs cachaient les rancunes et qui avaient espéré que la République s'abîmerait tout d'abord dans les violences populaires. Désolés de ne pouvoir déjà la rendre odieuse en la confondant avec la tyrannie, le pillage et le sang; désespérant de faire sortir la contre-révolution de la révolution elle-même; redoutant enfin l'influence que le spectacle d'une si grande transformation pouvait exercer sur l'état de l'Europe — les tronçons des deux royautés déchues se réunirent instinctivement dans un système commun de conduite et d'attente.
Ce système, unique peut-être dans l'histoire des révolutions, consistait à paraître abdiquer, devant une nécessité passagère, le culte des traditions, des préjugés et des intérêts monarchiques; h étoulfer, sous les apparences d'un fanatisme de convention, les soupçons de la démocratie victorieuse; à éteindre les fournaises ardentes où le peuple aurait pu être tenté de fondre lui-même ses libertés; à conjurer ainsi des explosions soudaines et des appels enflammes qui auraient remué le monde; enfin, h exploiter lentement, mais sûrement, contre les républicains, la paix et les loisirs que ceux-ci avaient faits aux royalistes le lendemain de la bataille. Ici tout était déception, mensonge et stratégie.
A cette manœuvre, à ces hypocrisies de parti, se mêlait la tourbe des ambitions et des cupidités individuelles que soulèvent toujours les révolutions triomphantes. Jamais peut-être la curée des places n'avait ameuté tant d'appétits divers, ni présenté le spectacle d'une si grande impudeur. A peine la République était-elle proclamée qu'une cohue de nouveaux partisans, sur lesquels elle n'avait pas dù compter, se pressait autour d'elle, haletante, insatiable. Les vastes salles de l'Hôtel de ville, les cours, les escaliers, les bureaux, les salons et les antichambres des ministères regorgeaient de députés royalistes, de fonctionnaires royaliste.,, d'écrivains royalistes, d'amis et de serviteurs de la royauté. Les courtisans de Louis-Philippe, les familiers les plus intimes, les plus assidus des cercles de la reine et des princes de la maison d'Orléans, étaient les premiers à monter à l'assaut du pouvoir. Fidèles au plus abject égoïsme, ces apostats de la servitude et de la liberté, obsédaient nuit et jour le Gouvernement provisoire, reniant lâchement leur culte, leur.* affections et leur dévouement à la monar-
chie déchue. Ils se glissaient d'une administration dnns une autre; ils gourmandaient la longanimité de la démocratie envers les membres de la famille royale, qu'on ne pourchassait pas assez vigoureusement, à leur gré, et dont, mieux que personne, ils connaissaient, disaient-ils, les projets et la perfidie. Ils dénonçaient tantôt le vieux roi, qu'on avait l'imprudence de laisser indéfiniment en Normandie; tantôt madame la duchesse d'Orléans, qui résidait encore aux environs de Paris, et dont on ne soupçonnait pas assez l'astuce et l'ambition ; tantôt le duc de Nemours, qui, réfugié chez un riche industriel du faubourg Saint-Germain (FF), entretenait des rapports avec des généraux suspects.
Ces bassesses s'étalaient sans honte et à haute voix , non-seulement dans les ministères, mais aussi dans les pièces qui précédaient le siège du Gouvernement provisoire, où les républicains les accueillaient avec mépris. C'est ainsi que l'un de ceux qui avaient le plus énergiquement combattu la politique du dernier règne, crut devoir repousser les attaques dirigées, par un membre influent de l'opposition dynastique, contre l'honneur personnel du malheureux prince que la fortune venait de trahir.
— Louis-Philippe était un homme habile, disait l'écrivain démocrate, mais l'habileté d'un homme est impuissante à prévaloir contre la justice et les principes.
— Que parlez-vous d'habileté, citoyen, reprit le partisan de la branche cadette, qui portait en ce moment même un projet de régence dans sa poche; que parlez-vous d'habileté? Cet homme n'était que fourbe, cupide, artificieux et toujours prêt à sacrifier la France à son intérêt personnel. Vive la République, et plus de Bourbons 1 C'était un gouvernement corrompu, corrupteur, hypocrite, violent, et qui finissait par être odieux à tous les gens de bien.
— Monsieur, interrompit vivement le républicain de la veille, c'est là une exagération peu téméraire en ce moment. D'ailleurs, le droit de maudire l'ex-roi appartient ici à tout le monde, excepté à vous et aux vôtres.
La querelle s'animait, lorsqu'un ministre de la République — c'était Ledru-Rollin — venant à passer par là, fit observer à son coreligionnaire politique, que les démocrates avaient autre chose à faire en ce moment qu'à venger Louis-Philippe des calomnies rétrospectives de ses flatteurs.
Après avoir fait bon marché de leur idole, et offert à la République des cœurs encore tout chauds de royalisme, les dynastiques demandaient, comme garantie de leur conversion, qu'on leur confiât les commissariats, les grands emplois et les missions diplomatiques.
Dans cette débauche de cynisme et d'avidité, le passé avait perdu ses droits; les souvenirs, la reconnaissance et l'honneur n'inspiraient plus de scrupules.
Cependant, au milieu de cette confusion d'hommes avilis et de honteux dévouements, la nécessité de pourvoir immédiatement à de nombreux services, exposait le Gouvernement provisoire à de regrettables surprises et à de fatales complaisances. L'opinion s'émut de quelques nominations par trop scandaleuses.
« On se plaint avec raison, dit le journal semi-officiel de l'Hôtel de ville; il ne faut pas pourtant se scandaliser outre mesure, ni croire que le choix de MM. tels ou tels traduit la pensée du Gouvernement, et que la France soit destinée à subir les principes et l'autorité de pareils fonctionnaires. Nullement! Le Gouvernement provisoire est composé d'hommes éminents par le talent et par le cœur; leurs actes le prouvent tous les jours; mais entîn ils sont hommes, et comme tels soumis aux erreurs de l'humanité. Dans leur position, il est surtout impossible de s'en garantir absolument ; mais ces erreurs seront aussitôt corrigées que reconnues. Voilà ce qui ne peut être un moment douteux, voilà ce qu'il faut se dire à soi-même et répéter aux autres pour affermir la confiance, sans laquelle il serait difficile de faire le bien.
» Quand l'arbre vient de fleurir, tous les fruits nouent indistinctement; mais, au premier vent, les fruits véreux se détachent et sont précipités à terre, et ceux qui demeurent n'en croissent que plus vigoureux. Attendez que le vent de l'opinion publique ait un peu secoué l'arbre de la liberté : la chute des fonctionnaires véreux n'est pas éloignée (GG)U
Les journaux dynastiques qui avaient conservé quelque soin de la dignité de leur parti, rougissaient eux-mêmes de l'abaissement auquel il descendait.
« Les adhésions intéressées des anciens ministériels qui se pressent autour du gouvernement républicain sont un scandale, disait le Siècle; il est des contrastes et des surprises dont un gouvernement sage doit craindre plutôt que rechercher l'effet. Si l'on s'en rapportait à certains symptômes, si l'on accueillait certains bruits répandus aujourd'hui
même, on croirait que les ministres actuels cèdent quelquefois, dons leurs désignations, à d'autres considérations que celle de l'intérêt public. Ce serait un tort et un malheur. Le public, ne pouvant douter de leurs intentions, accuserait leur faiblesse. Or, s'ils manquaient d'énergie, de volonté, dans une situation grande et périlleuse comme celle que nous avons à traverser, où serait l'espoir du s;»lut pour le pays (IHI) ? »
Au dehors, ces mêmes royalistes, qui trois jours avaut raillaient et insultaient les fondateurs de la République, se mêlaient, le lendemain des journées de février, aux groupes populaires qui ehantaient la Marseillaise dans les rues et sur les places publiques. On voyait ces élégants de la veille se glisser dans la foule avec la blouse du prolétaire, cacher les décorations que leur avait données la dernière monarchie, attacher la couleur rouge à leur boutonnière, serrer la main calleuse de l'ouvrier, prendre le bras des hommes du peuple et parcourir les carrefours de la capitale, en criant plus haut qu'eux : Vive la République !
Les royalistes ne voulaient rester en arrière d'aucune démonstration patriotique. Ceux qui avaient combattu la République ou déserté la lutte, se présentaient les premiers pour conduire le triomphe ou le deuil. S'agissait-il d'une solennité théâtrale en l'honneur de la victoire du peuple, les royalistes encombraient les salles de spectacles. L'orchestre do \ Opéra exécutant des chants nationaux, ou Rachel déclamant, aux Français, les strophes de la Marseillaise, n'avaient pas de plus frénétiques applaudisseurs que les royalistes.
Fallait-il rendre les derniers devoirs aux martyrs de la liberté, les hommes les plus dévoués à la couronne se pressaient dans les églises, où ils se disputaient l'honneur d'être les premiers à jeter l'eau bénite sur le cercueil de ceux qui venaient de pulvériser la monarchie.
Enfin, ouvrait-on une souscription en faveur des blessés de la révolution, les royalistes se hâtaient d'apporter leurs magnifiques offrandes, exigeant quelles fussent considérées, non-seulement comme un acte d'humanité, mais encore comme un acte d'éclatante adhésion à l'ordre nouveau.
« Les banquiers de Paris, disait le Moniteur du 27 février 18 iS, viennent de donner spontanément une preuve de patriotisme qui les honore. Ils ont ouvert, en faveur des blessés de février, une souscription qui, en moins d'«ne heure, a été couverte d'un grand nombre de signatures, et a produit 21 1 ,500 fr. »
Celte souscription spontanée s'accrut de beaucoup d'autres, parmi
lesquelles figuraient celles de la Banque de France pour 100,000 fr., de M. Bolbschild pour 50,000 francs, de M. Fould pour 12,000 fr., de MM. Perrier pour 12,000 fr., do MM. Mallet frères pour 12,000 fr., de la maison Ganneron pour 15,000 fr., du Cunttitulionncl pour 12,000 fr, du Jockey-club pour 4,000 fr., des avocats à la Cour de cassation pour 3,000 fr., do la chambre des avoues près le tribunal de la Seine pour 6,000 fr., etc.'.
Enfin, la gratitude et l'admiration des royalistes pour les hommos qui tombaient dans les luttes de la démocratie contre la monarchie, étaient si brûlantes et si expansives, qu'ils voulaient étendre leur munificence à tous les révolutionnaires de l'Europe.
« Il serait digne do la France, disait, quelques jours plus tard, l'organe du parti Barrot, d'associer les blessés de Vienne dos 13 et 14 mars, et ceux de Berlin des 1 G et 18 mare, à la souscription ouverte pour les blessés de Paris des 23 et 24 février, et de montrer ainsi au monde que, nonobstant la distinction des nationalités, tous les peuples sont frères dans la liberté. »
Telle était, au lendemain des journées de février, l'attitude des partis monarchiques envers la révolution. Que ne nous est-il permis de tirer un voile sur tant d'opprobres amassés par dix-huit ans d'une corruption immonde! Mais l'histoire a ses rigueurs qui sont aussi des exemples ; il faut continuer.
Après les journaux royalistes, arrivèrent les grands corps de l'État. L'église, la magistrature, l'armée, l'administration, les académies, les sociétés savantes, toutes les autorités constituées vinrent successivement se presser dans les antichambres de l'Hôtel de ville, et faire acte d'adhésion à la République. Abjurant leur passé, tous, sans exception, jurèrent obéissance et fidélité à la France démocratique. Mais un tel spectacle se décrit et ne se commente pas. Aussi n'attacherons-nous qu'une réflexion aux scènes que notre triste devoir est d'enregistrer dans ce livre. C'est que, au milieu de cette prosternation générale devant le nouveau pouvoir, le haut clergé de Paris resta, seul, dans l'esprit et dans la dignité de son rôle. Maintenant poursuivons.
Le 24 février, alors que la fumée du combat n'était pas encore dissipée, l'archevêque do Paris adressait à son clergé un mandement ainsi conçu :
♦ Voir aux Pièces justificaii»es la lisie des donataires rojalisU».
m HISTOIRE DE FRANCE.
« En présence du grand événement dont la capitale vient d'être le » théâtre, notre premier mouvement a été de pleurer sur le sort des » victimes que la mort a frappées d'uue manière si imprévue; nous les » pleurons tous, parce qu'ils sont nos frères; nous les pleurons, parce » que nous avons appris une fois de plus tout ce qu'il y a dans le cœur >► du peuple de Paris, de désintéressement, de respect pour la propriété » et de sentiments généreux.
» Nous ne devons pas nous borner à répandre des larmes : nous prie- » rons pour tous ceux qui ont succombé dans la lutte ; nous deman- » derons à Dieu qu'il leur ouvre le lieu de rafraîchissement, de lumière » et de paix.
» En conséquence, vous voudrez bien faire célébrer le plus tôt pos- » sible un service solennel auquel vous donnerez toute la pompe que » permettront les ressources de la fabrique. La messe sera celle In die » obitâs, avec l'oraison Pro pluribus defimelis. Ce service devra avoir » lieu aussitôt que vous aurez pu en prévenir les fidèles, fût-ce même » un dimanche. Pendant la messe, une quête sera faite pour le sou la - » gement des familles pauvres de ceux qui sont morts ou qui ont été » blessés. Le produit de cette quête sera versé par MM. les curés entre » les mains du maire de leur arrondissement.
» La présente lettre sera affichée partout où besoin sera.
» Recevez, monsieur le curé, l'assurance de mon sincère attache- » ment.
» Denis, archevêque de Paris. »
Le vénérable prélat ordonnait ensuite que, dans le cas où il serait nécessaire d'établir des ambulances dans les églises, le clergé de Paris n'hésitât pas à les offrir, alors même que le service du dimanche devrait être supprimé.
« Si cet office peut avoir lieu, ajoutait l'archevêque, vous chanterez » apràs la messe de paroisse, le verset Domine, salvum foc Francorum » gentem... et l'oraison Deus a quo sancta desideria, recta consilia, etc. »
Quelques jours après, ce pasteur selon Dieu, qui devait, quatre mois plus tard, donner son sang à la République, se présentait, assisté de deux vicaires, devant le Gouvernement provisoire et se ralliait en ces termes au nouvel ordre de choses :
« Je ne viens pas faire une manifestation solennelle auprès de vous. » Vous connaissez mes sentiments, je les ai exprimés dans des actes » publics. Ce que je suis heureux de vous dire, c'est que vous pouvez
» être sûrs du loyal concours de tout le clergé de Paris. Ce n'est pas » ici une protestation dont je ne suis pas certain. J'ai vu, sur tous les » points de mon diocèse, les ecclésiastiques manifester le désir le plus » ardent de concourir à l'ordre public autant que le permettront les » fonctions dont ils sont chargés. »
Dupont (de l'Eure), président du Gouvernement provisoire, répondit à l'archevêque de Paris:
« Monseigneur, le Gouvernement provisoire reçoit avec la plus vive » satisfaction votre adhésion au gouvernement de la République fran- » çaise.
» La liberté et la religion sont deux sœurs également intéressées à » bien vivre ensemble. Nous comptons sur votre concours et sur ce- » lui du clergé, comme vous pouvez compter sur les sentiments de » bienveillance du Gouvernement provisoire. »
Dès le 25 février toutes les églises étaient ouvertes ; des messes étaient partout célébrées pour le repos des victimes tombées dans la bataille de la liberté; toutes les chaires retentissaient du panégyrique de leur patriotisme, de leur courage, de leur modération dans la victoire, de leur profond respect pour la maison de Dieu. Le 27, un ministre, dont la grande éloquence conciliait, depuis dix-sept ans, l'apostolat religieux avec le culte des libertés publiques, des idées de progrès, des intérêts nationaux et des droits de l'humanité, l'abbé Lacordaire, commença le cours de ses prédications, par une magnifique apologie de la conduite du peuple dans les journées précédentes. Un immense concours de fidèles encombrait la cathédrale. Après avoir donné lecture de la lettre pastorale qui ordonnait de chanter dans toutes les églises du diocèse le Domine salvum fac populum, l'orateur chrétien, s'adressant à l'archevêque de Paris: « Monseigneur, lui dit-il, la patrie vous » remercie par ma voix du courageux et catholique exemple que vous » avez donné; elle vous remercie d'avoir su concilier l'immutabilité » de l'Église et la sainteté des serments avec les changements que Dieu » apporte dans le monde par la main des hommes. »
Puis, comme pour prouver l'immutabilité dont il venait de parler, le savant dominicain reprit le développement de la doctrine qu'il exposait depuis plusieurs années. Il semblait vouloir se retrancher dans la tradition divine et passer à côté de l'histoire, quand, arrivant aux preuves de l'existence de Dieu, il s'arrête un instant et s'écrie avec transport :
« Vous démontrer Dieu ! mais vous aurioz le droit de m'appeler paru. 28
» ricide et sacrilège, si j'osais entreprendre de vous démontrer Dieu! » Mais les portes de cette cathédrale s'ouvriraient d'elles-mêmes et » vous montreraient ce peuple, superbe en sa colère, portant Dieu jus- » qu'à son autel, au milieu dû respect et des adorations! »
Alors une irrésistible émotion entraîna tout l'auditoire, et éclata en applaudissements que ne purent contenir, ni la sainteté du lieu, ni les gestes du prédicateur. Cet enthousiasme était l'expression réelle des sentiments du pays : la liberté chrétienne remontait à son berceau ; la religion et la révolution se tendaient la main; le peuple appelait sur son œuvre la protection de "Dieu.
Telle que l'avaient faite les quatre régnes précédents, la magistrature française ne devait pas, ne pouvait pas espérer de survivre à la monarchie. Associée à toutes les passions de la royauté contre les libertés de la France; servile instrument de ses rancunes et de ses haines, la magistrature avait perdu toute autorité morale sur la conscience du pays, et personne ne doutait que le principe de l'inamovibilité des juges n'eût péri, au milieu des barricades, le même jour que celui de l'inamovibilité du roi. Mais, au lieu de déclarer nettement la nécessité d'une nouvelle investiture, et le remplacement immédiat des magistrats qui ne pouvaient honorablement, ni utilement servir la République, le Gouvernement provisoire, oubliant l'expérience de 1815 et de 1830, s'était borné à faire pressentir, dans ses discoure d'apparat, une réorganisation indéterminée de l'ordre judiciaire. Il n'avait pas compris l'incompatibilité radicale qui existait entre l'élection, qui est l'âme des gouvernements républicains, et l'inamovibilité, qui est l'essence des pouvoirs monarchiques. Ballotté entre l'ancien et le nouvel ordre de choses, incertain entre le passé et l'avenir, le Gouvernement provisoire s'était flatté d'obtenir, par des démarches officieuses et des démissions volontaires, ce qu'il ne devait demander qu'à des mesures officielles, énergiques, inspirées et justifiées par les circonstances. Au lieu de ramener l'ordre judiciaire au principe démocratique de l'élection, et de renouveler intégralement une magistrature vieillie dans le privilège, et que l'intérêt de la République lui faisait un devoir de briser, il s'était borné à révoquer timidement les membres les plus compromis de quelques parquets, et à introduire quelques éléments nouveaux dans la magistrature assise.
Cette faute, également funeste au principe fondamental et aux nécessités politiques de la révolution, rassura tous les monopoles menacés
RÉVOLUTION Dp ff.VRTER 1848. *19
et encouragea toutes les apostasie*?. On vit bientôt le plus triste spectacle qui se puisse offrir aux regards de l'homme : la magistrature d'une grande nation reniant tout à coup ses croyances de la veille, abdiquant la dignité des convictions, so détacbant d'une monarcbie à laquelle ello avait prêté foi et hommage, et s'accommoda nt, sans transition et sans efforts, du régime démocratique quelle avait poursuivi, flétri et condamné pendant quarante ans.
Dès le lendemain de la révolution, les cours et tribunaux du département de la Seine avaient spontanément arrêté qu'ils rendraient la justice au nom du peuple français. Le 27 février ils avaient assisté, soit erç corps, soit par de nombreuses Réputations, à la proclamation solennelle de la République au pied de la polonne de Juillet; \nais les adhésions officielles et solennelles de la magistrature ne commencèrent que trois jours plus tard. C'était le 2 mars. Le nouveau garde des sceaux s'étant rendu au palais de Justice, pour y installer quelques fonctionnaires du parquet, harangua tour à tour la cour de cassation, la cour d'appel et le tribunal de première instance. Il ne venait pas dans ce sanctuaire, dit-il à la cour de cassation, pour installer 1rs premiers de la h iérarchie judiciaire, car la justice n'avait pas été suspendue. « J'y viens, » ajouta-t-il, pour y faire entendre la voix 4° ia ,M| 5,111
Et, après avoir innocemment réclamé pour la République, le dévouement des juges de Louis-Pbilippe, Créraieux termina ainsi son discours :
« Je vous quitte, citoyens magistrats, en vous disant une dernière » fois que vous remplirez vos devojrs avec les sentiments qui convien- » nent è de bons citoyens : Vive la République ! »
Le premier président, M. Portalis, réppndit au ministre de la justice, que la cour de cassation était profondément touchée de sa présence dans celte enceinte; que tout bon Français devait se rallier franchement autour du gouvernement institué au nom du peuple pour le salut commun; que la cour avait écouté avec recueillement, entendu avec reconnaissance les paroles prononcées par le chef de la magistrature, e^ que le Gouvernement provisoire pouvait être assuré de son loyal concours.
« Nous ne cesserons, ajouta M. Portalis, de le lui prouver par notre » persévérance dans l'accomplissement de nos devoirs de magistrats » et de citoyens. »
U cérémonie paraissait terminée, lorsque M, Dupio vqu(ut joindre
à l'expression des sentiments de la cour, le cri de son enthousiasme personnel pour la République. Il revendiqua pour la cour de cassation, fille de la révolution de 1789, le mérite d'avoir, dès le 25 février, rendu le premier arrêt au nom du peuple français.
« Gardienne élevée et impartiale des lois, elle n'a, dit-il, jamais cédé » ni à la faveur ni à la crainte; et depuis bientôt soixante ans la nation » est accoutumée à révérer en elle la plus haute expression de la jus- » tice, l'une des plus grandes créations de l'état moderne, et la plus » digne d'être conservée sans altération. »
Se livrant ensuite à l'apologie do la République, M. Dupin caractérisa en ces termes le gouvernement qui venait de naître, et auquel il garantissait l'appui de la justice:
« Le gouvernement qui s'annonce sera le gouvernement du pays par » le pays; ce sera le gouvernement de la chose publique, c'est-à-dire » du droit de tous, de l'intérêt général prévalant partout sur les injustes prétentions de l'égoïsme individuel; le gouvernement de la » probité punissant la corruption, réprouvant la vénalité, poursuivant » les malversations et faisant respecter les personnes et les propriétés; » enfin le gouvernement de la liberté entourée de solides garanties, » pour la mettre à l'abri de toutes usurpations. »
Enfin, M. Dupin requit, en terminant, qu'il plût à la cour de cassation, « ordonner qu'il sera fait registre de la séance, et qu'expédition » du procès- verbal sera, à la diligence du procureur général, trans- » mise au ministre de la justice. »
La cour prononça conformément à ces conclusions, et l'audience solennelle fut levée.
La cour d'appel, devant laquelle se présenta le ministre de la justice, ne montra pas moins d'enthousiasme que la cour de cassation pour les mérites et les vertus incomparables du gouvernement républicain. Là aussi se trouvait un homme célèbre par la variété des formules sous lesquelles il avait exprimé son dévouement de magistrat à tous les pouvoirs qui s'étaient succédé en France depuis un demi-siècle. Voici comment M. Séguier, reflet éteint d'un nom considérable dans l'histoire de la magistrature française, exprimait son admiration pour le Gouvernement provisoire et ses vœux pour la prospérité de la nouvelle République :
« La cour d'appel, que rehausse en ce moment votre présence, mon- » sieur le ministre, a été instituée il y a près d'un demi-siècle, sous la
RÉVOLUTION DE FKVR1ER 1848. îîl
» République française. Le magistrat qui a l'avantage de vous adresser » la parole a vu passer de sa place cinq gouvernements; une sixième » ère ramène la République; que, pour cette fois, elle se constitue so- » lidement, et qu'elle devienne l'émule de sa sœur florissante au delà
» do l'Océan Puisse désormais le Dieu des nations, qui a parlé, qui
» a dit : « Je suis le commencement et la fin, » diriger l'entreprise » généreuse du gouvernement dont vous êtes un des membres, vous » aider à préparer une œuvre admirable, et préserver ainsi nos enfants » des ébranlements des États et des chutes des trônes, dont notre gé- » nération a été quatre fois témoin. »
« Il y a, disait, à son tour, le procureur général de la cour d'appel, » cetle admirable et profonde différence entre les gouvernements fondés » par le peuple et les gouvernements qui ont des intérêts de familles et » de castes à défendre, que, dans le gouvernement populaire, la justice » est laissée à son inspiration et à la conscience des magistrats et à leur » religion; qu'il n'y a besoin d'aucun effort, qu'il n'existe aucune » inquiétude ou préoccupation politique pour rendre des arrêts qui ne » sont jamais des services, tandis qu'au contraire, dans les gouverne- » ments à dynasties et à privilèges, les magistrats luttent sans cesse » contre la puissance et les exigences des privilégiés. Honneur donc, » mille fois honneur à la République ! »
Le tribunal de première instance, à la téte duquel se trouvait et se trouve encore placé un des magistrats les plus dévoués à la dynastie d'Orléans, ne voulut pas rester en arrière de l'enthousiasme démocratique des juridictions supérieures.
« Citoyen ministre, dit M. Belleyme, le tribunal de première instance » répondra à votre appel. La loi, c'est la liberté, légalité, l'ordre; la » justice, c'est la protection de tous ces droits; la justice les défendra » dans l'intérêt du peuple; elle secondera avec dévouement les efforts » du gouvernement de la République, autour duquel doivent se réunir » tous les bons citoyens, pour le bonheur de la patrie. »
Le lendemain la cour de cassation se rendit, en corps, à l'Hôtel de ville, pour oflrir au gouvernement républicain l'hommage solennel de son adhésion et de sa fidélité. Elle était conduite par son premier président qui, admis en présence du Gouvernement provisoire, s'exprima en ces termes :
« Citoyens,
» Investi, au nom du peuple, de la plus haute des magistratures po-
» lttiques, le Gouvernement provisoire de la République est désormais » le centre autour duquel doivent se grouper toutes les volontés et » toutes les forces.
» La magistrature judiciaire est une milice civile, destinée, non moins » que la garde nationale, sa sœur, à protéger Tordre public. Aussi il y j » a déjà plusieurs jours que la cour de cassation a sollicité, par mon » organe, l'honneur de venir vous assurer de son loyal concours.
» Citoyens, voire mission est grande et difficile; vous veillez au main- » tien de l'ordre et à l'action régulière de toutes les libertés, dans ce » moment solennel où le peuple, exerçant la plénitude de ses droits, » va, par ses représentants, se donner une constitution politique
» Il importe qu'une paix profonde et une sécurité complète président » à cet acte de souveraineté. Vous serez au niveau de la grandeur de » votre mission ; nous avons foi en votre sagesse, en votre patriotisme, » en votre fermeté. Ce que vous avez fait jusqu'ici nous répond de ce » que vous ferez. La nation vous secondera; d'un bout de la France à » l'autre, tous les Français, mettant en oubli ce qui a pu les diviser » dans le passé, se réuniront comme un seul homme, dans un seul » intérêt, celui de l'indépendance nationale, de l'affermissement de la » liberté et du salut de la patrie.
» Quant à nous, magistrats et citoyens, nous persévérerons dans l'ao- » complissement de tous nos devoirs publies et privés, nous en pre- » lions l'engagement envers nous-mêmes et devant vous. »
L'un des membres du Gouvernement provisoire, Marie, ayant rt* pondu, au nom de la République, qu elle acceptait le conpours de 1* magistrature et qu'elle comptait sur la sincérité de son dévouement :
« Vous pouvez y compter I » s'écrja le premier président.
Et la cour se retira aux cris plusieurs fois répétés par elle de vive la République I cri dont M. Dupin, dit le Moniteur, donna le signal avec la plus grande énergie.
Composé de toutes les notabilités politiques et administratives du dernier règne, le conseil d'État était déjà venu présenter son adhésion au Gouvernement provisoire.
« Si plus tard, avait dit son président, nous n'avons qu'une seule » Assemblée nationale pour représenter la majesté une et indivisible » du peuple français, le conseil d'État pourra rendre au gouvernement » et au pays de plus grands services encore qu'aujourd'hui. Son zèle » ne faillira pas à cette voie, ni son dévouement à celle grande et sq-
» bliuie révolution qui palpitait déjà si profondément dans le ctrur du » peuple avant d'être arrosée de son généreux sang, et d'être portée » par ses bras héroïques sur le pavois de sa souveraineté. »
Aux membres de la cour de cassation succédèrent les professeurs de la faculté de médecine de Paris qui, dit son doyen, venait avec un empressement patriotique ajouter son adhésion au faisceau de celles que la République avait déjà reçues.
« Les élèves de notre école, comme toute la jeunesse française, cette » brillante fleur de la République, salue avec enthousiasme» ajoutait » M. Bouillaud, la miraculeuse révolution qui vient de s'accomplir» et » le Gouvernement provisoire qui tient dans ses mains ses grandes » destinées. »
Enfin, tous les corps constitués, tous les magistrats, tous les fonctionnaires du dernier règne, rivalisaient de zèle et d'empressement à reconnaître et à glorifier le nouvel ordre de choses. Indépendamment des adhésions de la justice parisienne, huit jours ne s'étaient pas écoulés depuis la victoire du peuple, que le Gouvernement provisoire avait déjà reçu l'adhésion officielle des cours d'appel d'Agen, Aix, Amiens, Angers, Besançon, Bordeaux, Toulouse, Bourges, Caen, Colmar, Dijon* Douai, Grenoble, Metz, Montpellier, Mines, Orléans, Pau, Poitiers, Rennes, Kouen et Riom. Presque tous les tribunaux de première instance des villes les plus importantes avaient également adressé au pouvoir nouveau les délibérations par lesquelles ils déclaraient s'incliner respectueusement devant la République. Tous se disaient remplis de confiance et d'espoir dans l'avènement de la démocratie; tous bénissaient le berceau de la République ol demandaient à faire cause commune avec le peuple.
Cependant, si ce concert d'acclamations, sincères ou simulées, présentait le plus grand spectacle qui se pût offrir à l'œil du philosophe* il recelait néanmoins un véritable danger. En exaltant les âmes honnêtes, la soumission enthousiaste de toutes les forces de la monarchie au gouvernement républicain, généralisait le sentiment d'une trompeuse sécurité; elle troublait le jugemeut du peuple; elle frayait la voie à tous les complots; elle assurait l'impunité à toutes les trahisons.
Quoi qu'il en soit, le mouvement des adhésions ne s'arrêta point là. Les états-majors de l'armée, dont les dispositions avaient pu d'abord inspirer quelques inquiétudes, s'empressèrent, eux aussi, de saluer le
soleil levant. Tous ces généraux qui avaient si souvent juré de mourir pour la royauté qui lit leur fortune militaire, se ralliaient en foule à la République. C'était à qui ferait, le premier, agréer l'offre de ses services et de son dévouement à la dynastie du peuple. Les uns motivaient leur adhésion à la République sur leurs vieilles mais secrètes sympathies à la cause démocratique; les autres la justifiaient par l'intérêt de la patrie, à laquelle appartenaient leur épée et leur sang. Tous protestaient de leur respect pour la souveraineté nationale, de leur fidélité au drapeau et de leur dévouement à la France.
Ce fut le maréchal Bugeaud qui ouvrit l'interminable série des adhésions militaires au pouvoir surgi des barricades. Le lendemain même du triomphe de la révolution, qu'il avait voulu étouffer dans le sang, l'illustre soldat écrivait au ministre de la guerre de la République :
« Les événements qui viennent de s'accomplir, le besoin d'union h générale pour assurer l'ordre à l'intérieur et l'indépendance h l'exté- » rieur, me font un devoir de mettre mon épée au service du gouver- » nement qui vient d'être institué.
» J'ai toujours considéré comme le plus saint des devoirs la défense » du territoire et de la patrie.
» Je vous prie de m'accuser réception de cette déclaration, et de re- » cevoir l'assurance de ma haute considération.
» Signé, D. d'Isly. »
Quelques jours après, le maréchal Bugeaud, obéissant, nous le croyons, à de patriotiques inspirations, offrait encore son épée à Lamartine, écrivait à François Arago. et demandait une enquête sur les événements de la rue Transnonain, auxquels il reniait toute participation. Fort de sa conscience, il avait, disait-il, dédaigné jusqu'alors de repousser les haineuses accusations dont le poursuivait l'esprit de parti; mais le moment de confondre la calomnie et de désabuser le peuple sur son compte, lui semblait arrivé; car, ajoutait-il, pour servir utilement le peuple, la première condition est d'avoir sa confiance et son estime.
La lettre par laquelle le général Changarnier sollicitait de la République l'honneur de la servir au premier rang de ses défenseurs, ligure déjà dans une autre partie de ce livre 1 , mais nous devons la mentionner aussi dans ce chapitre où était marquée sa véritable place.
* Voir chapitre vi, page 198.
Nos lecteurs ne doivent donc pns oublier que, le 3 mars 1848, à midi, c'est-à-dire quelques minutes après l'embarquement du duc d'Aumale, — qu'il venait d'accompagner sur la plage, — le gouverneur intérimaire de l'Algérie écrivait au nouveau ministre de la guerre, pour le prier d'utiliser son dévouement à la République.
Dès le 2i au soir, plusieurs des aides de camp de Louis-Philippe, au nombre desquels se trouvait, dit-on, M. le général Gourgaud, avaient également offert leurs services au Gouvernement provisoire, et pris ainsi l'initiative de la conversion des chef* de l'armée royale à la cause démocratique.
Puis arrivèrent successivement et en quelques jours, les adhésions de sept maréchaux do France, de cent trois lieutenants généraux, de cent quarante et un maréchaux de camp, de quatorze intendants militaires, etc., etc.
C'étaient :
Les maréchaux de Franck : Bugeaud (duc d'Isly), Dode de la Brunerie, Gérard, Molitor (comte), Reille (comte), Sébastiani, et Soult (duc de Dalmatie).
Les lieutenants généraux : Achard, Arbouville, Audenarde, Aupick, Aymard, Bachelu, Bar, Barrois, Baraguay-d'Hilliers, Bedeau, Bellonet, Berthois, Blanchard, Boileau, Bonnet, Borelli, Bougenel, Bourjolly, Buehet, Castelbajac, Castellane, Cavaignac, Clément de la Roncière, Colbert, Corbineau, Corsain, d'Alton, Dampierre, d'Andeleau, Darriule, d'Artois, d'Astorg, Daullé, Deponthon, Doguereau, Durieu, Dutaillis, Excelmans, Fabre, Fabvier, Feuchères, Fezensac, Galois, Gémeau, Girardin, Gourgaud, Grouchy, Gudin, 1 lu lot, Janin (baron), Jacquinot, Lagrange, Lahitte, Lalaing, Lamaisonfort, Laplaco (marquis de), Lasbordes, Lascours, Latour-Mau bourg, Latreille de Hovencey, Lawo^stine, Lestang, Magnan, Marcognet, Maugin, Merlin, Meslin, Moline Saint- Yon, Mornay, Montmarie, Monthion, Montholon, Mortemart (duc de), Ordener, Ordonneau, Oudinot (duc de Reggio), Pailhou, Paixhans, Pelet, Pellcport, Pelletier, Petit, Pernetty, Piré, Préval, Randon, Rapatel, Rostolan, Royer (Pierre), Saint-Joseph, Schouller, Schramm, Scbastiani (Tiburce), Ségur, Tarlé, Teste, Tholosé, Tugnot de Lannoye, Vaillant, Vedel, Villiers, Vitré, Volff, Wathier, etc.
Les maréchaux de camp : Arnaud, Avray, Basseville, Beauchor, Beaulieu, Berger, Berthemy, Blocqueville, Bocquet, Bon de Lignim, u. 29
226 HISTOTn%DF FRANCt
Bonet, Bouteiller, Bréa, Bremond-d'Ars, Biisson, Brossa rd, Broussier, Brue, Brunet-Denon, Bru Dût, Budan de Russé, Burgrotr, Caminade, Carel, Carrelet, Chalendart, Chatry-Lafosse, Choiseul-Beaupré, Corbin, Cramayel, Dartois, Davésiés de Pontés Devaux, Djettmann, Dubot, Duchastel, Duchemin, Du Poney, Dukermont, Du Roure, Duvergier, Espagne de Venevelles, Espéronmer, Favereau, Fauvai t-i»astoul, Faverot, Feisthamel, Foucher, Foy, Gachot, Galinier, Girod (de l'Ain), Grand, Greard, Grouchy, Guillemain, Gusler, Guinguené, Hatry, Ilenrion, Higonet, Hupais de Salienne, Hugo, Husson, Imbcrt- S«int-Aniand, Juchereau-Saint-Dcnys, Juneker, Koch, Lalande, Lamarre, Lanthonnct, Lasnon, Lavurderie, Le Beau, LeBoul, Lebreton, Le Chartier, Lecliesne, Le Grie), Longuerue, Lostende, Lyautey, Mul- )oni,Marion de Beaulieu, Marthe-Nicolas, Meune, Miot, Montailleur, Montfort, Montigny, Morveau, Nncquart, Noël, Noiset, O'Brien, Ocher, Ocber do Beaupré, Paillet, Parehappo, Pauge, Paulin, Perrot, Petit* d'Autrive, Piat, Picot, Picquel, Polluer, Prou, Rabusson, Radoult- Lafosse, Regnault, Hémond, Pienault, Ribau, Ricard, Rigny, Rochechouart, Rousselle, La Rue, Ruelle, Sninte-Aldegonde, Saint Génies, Saint-Laurent, Saint-Marc, Siiiut-.Maurice, Saint-Paër, Salleix, Salles, Schœrer, Sénilhes, Servatius, Shée, Siraonueau, Simon-Lorrière, Tartas, Tamnay, Thiébault, Thierry, Thillorier, Thuillier, Tournemine, Trapier do Malcoin, Tugnot, Turpin, Varaignes, Wimpflen, etc.
Les intendants militaires: Barbier, Bénard, Dagnau, Denniée, Dubois, Dubouchet, Evrard, Gentil de Bussy, Lair, Lajar, Launay, Rocli, Sermet-Rabelleau, Weyler de Narvas, etc.
Les adhésions individuelles qui précèdent, élaient toutes accomplies avant lo 8 mars. Elles se renouvelèrent quelques jours après, soit collectivement, soit en tète de celles des divers corps que commandaient les signataires.
Tous les généraux résiliant à Paris ou dans les environs de Paris, et qui la veille encombraient les salons de Tuileries, se pressaient maintenant dans les bureaux delà guerre et de l'Hôtel de ville, pour y faire enregistrer leur dévouement à la République. Quelquefois même ces manifestations ne suffisaient pas à l'ardeur de leur patriotisme, et, quand leur chef hiérarebique négligeait d'imprimer à leur républicanisme l'autorité du Moniteur, ils réclamaient avec amertume contre ce déni de publicité. C'est ainsi qu'un jeune général qui devait son avan-
cernent à la bienveillance de la dynaslio déchue, écrivait, le 10 mars 1848, au général Subervie :
« Monsieur le ministre, ne me conservant pas coroino directeur des » affaires de l'Algérie, vous n'avez pas cru devoir mentionner l'adhé- » sion que j'ai donnée au gouvernement de la République, en mémo » temps que les autres chefs de service du ministère de la guerre. J'ai » donc l'honneur de renouveler mon adhésion comme général de bri- » gade, et vous prie d'en prendre acte.
» Je suis avec respect, monsieur le ministre, votre très-humble et » très-obéissant serviteur, Général de la Rue. »
On verra bientôt la ferveur démocratique des généraux convertis passer de l'état de devoir et d'obéissance, à celui d'apostolat et d'ardente hostilité contre la monarchie. Dans une proclamation adressée aux électeurs de Bordeaux, un lieutenant-général, créature et favori du dernier règne, déclarait ainsi la guerre à toutes les dynasties :
« Républicain du lendemain, convaincu que cette forme de gou- » reniement est la seule qui puisse garantir la liberté, l'égalité, la pro- » priété, les droits de tous les citoyens et l'indépendance nationale» » je lui donne ma pleine et entière adhésion.
» Je regarde comme impossible le retour de toutes les dynasties dé- » chues, de toutes régences, et quiconque en aurait la folle et coupable » pensée, conduirait le pays à l'anarchie et à la guerre civile.
» Dans la future Assemblée constituante, je soutiendrai ces prin- » cipes
» A une autre époque, un de mes aïeux se faisait tuer à Har-
» fleur pour chasser les Anglais du sol français, et, plus tard, le maré- » chai, mon père, partait de votre canton d'Àulnay, comme simple sol- » dat dans un bataillon de volontaires, pour servir la République » Fils d'un général républicain, fidèle à ces traditions de famille, je » saurais, au besoin, me dévouer, comme soldat et comme citoyen, » pour le service de mon pays.
» Salut et fraternité. Le général de division, A. Orouchy. »
Un autre — celui-là même qui commande aujourd'hui à Rome — le général Gémeau, saluait en ces termes la plantation d'un arbre de la liberté :
« Citoyens,
» Au nom de l'armée, je vous remercie d'avoir voulu que 6a placo » fût marquée dans cette grande fête de famille.
» Vous qui connaissez bien celte armée, vous qui la voyez si sou- » vent et de si près, vous avez apprécié de suite sa position dans les » événements immenses qui remuent le monde. Vous qui êtes mili- » taires jusque dans la moelle des os, vous avez compris ce qu'il a fallu » d'amour pour le peuple, dans le cœur du soldat, pour lui donner » la force de résister à des ordres donnés, surtout lorsque le devoir » militaire semblait commander. Vous l'avez compris, n'est-ce pas? Eh » bien! honneur à vous; à vous, merci
» Merci deux fois, car vous avez reconnu en même temps que, si » l'armée a déposé ses armes devant le peuple, c'est qu'elle a voulu » lui présenter, non pas une main, mais deux mains amies.
» J'ai vu, citoyens, j'ai vu dans les immortelles journées de Paris, » un fier et vigoureux soldat s'en allant bras dessus bras dessous avec » l'enfant du peuple, auquel il venait de livrer ses armes, je l'ai vu, » et je suis devenu républicain.
» C'est donc la tête haute que je me tourne vers l'arbre de la liberté » que je salue comme notre nouveau drapeau, et que, la main sur mon » épée, je jure de le défendre au prix démon sang. Je le ferai, citoyens, » nous le ferons tous dans l'armée, et c'est ainsi que nous répondrons » à qui voudrait douter encore de notre dévouement à la République.
» Pardonnez un peu d'émotion, peut-être; mais si, au milieu de » cette foule de citoyens-soldats ; si dans cette solennité sainte, où toutes » les religions viennent se donner la main pour marcher ensemble au » bonheur de l'humanité; si, devant ce grand spectacle, je pouvais res- » ter calme et de sang-froid, je ne me croirais pas digne d'élever ici » la voix. Mais c'est parce que je me sens au cœur ce qu'il faut pour » être l'interprète de vos frères soldats, que je viens, en leur nom, vous » provoquer tous à ce cri qui est désormais notre cri de ralliement, à » ce cri qui commence son tour du monde, au cri de : Vive la Répu- » bliquel
» Citoyens, vive la liberté! cette liberté pure, cette liberté qui no fait » pas peur à la mère de famille; vive l'égalité! cette divine égalité qui » veut que lo plus faible et le plus fort soient égaux devant la loi comme » ils sont égaux devant Dieu.
» Vive la fraternité! la fraternité, celte vertu si facile avec vous; » vive la fraternité entre tous les républicains du monde, qui, de bonne » foi et avec honnêteté, veulent l'affranchissement et le bonheur des » peuples!
» Et quel est le gouvernement qui commande ces vertus-là? C'est la » République. Encore donc et toujours : Vive la République! »
Un autre — le général Lebreton — ad rossait à ses concitoyens d'Eureet-Loire une proclamation dans laquelle on lisait :
« La monarchie, ce fléau si longtemps héréditaire, a été balayée par » le souffle puissant, irrésistible de la révolution du 24 février
» A l'œuvre donc, citoyens de toutes les classes, égaux en droits,
» amis et frères dans toutes les conditions ; sachons donner à noire pays » des représentants qui lui soient dévoués. La génération actuelle pré- » pare l'avenir; que celle qui suivra recueille les fruits de nos travaux!
» Un but pour tous, un seul, la patrie! Une même cause, celle de » l'humanité!
» Aidez-nous, citoyens électeurs du département d'Eure-et-Loir; » aidons-nous tous, et la République un jour nous en remerciera. Vive » la République ! »
Les adresses des autorités militaires de terre et de mer, aux forces placées sous leurs ordres, n'étaient ni moins républicaines, ni moins enflammées que les adhésions collectives ou individuelles des généraux. Toutes respiraient le même culte et la même passion pour la liberté reconquise par le peuple de Paris. Mais ce livre est déjà trop encombré de semblables documents, et nous sommes forcés de n'en plus citer qu'un seul : la proclamation du vice-amiral Baudin, qui commandait alors l'escadre française de la Méditerranée : « Équipages!
» La France s'est faite républicaine : je viens la servir avec vous.
» La République doit assurer aux Français ordre et justice à l'inté- » rieur, ordre, justice et force à l'extérieur.
» Réunissons nos eflbrts dans un but commun : la liberté et la gran- » deur de notre pays.
» En donnant à la République une marine puissante, nous répon- » dons à un de ses besoins les plus impérieux.
» Équipages! j'ai combattu au milieu de vous, j'ai eu plus d'une » fois l'honneur de verser mon sang pour notre pays; vous savez qui » je suis. Comptez sur moi comme je compte sur vous, comme l'hé- » roïque peuple de Paris et la République entière comptent sur la raa- » rine nationale. Vive la République ! »
Quelque soudaine qu'elle fût, la transformation morale des grands corps de l'État pouvait s'expliquer jusqu'à un certain point, par
230 MSTOIRK DR FRANCE.
l'irrésistible puissance des événements. Mais les capitulations de parti et les abaissements individuels étaient tels que jamais rien de pareil ne setait vu dans l'histoire. La corruption avait été le trait distinelif du règne qui finissait. L'égoïsme, la ruse, l'abjection, les alliances impures, les capitulations honteuses et une immense hypocrisie frappaient de leur empreinte le berceau de la République. Et, gr&ce à une situation pleine à la fois d'illusions et de périls, ce poison devait lui être versé savamment, goutte à goutte, par les mains les plus exercées du royalisme. Exemple à jamais mémorable do ce quo peuvent sur la niison d'un grand peuple, le génie de l'intrigue et l'abdication de toute dignité humaine!
Dans ces saturnales de l'intérêt et de la peur, rien n'était plus astucieux el plus pitoyable à la fois, que l'altitude individuelle des membres de l'opposition dynastique. Pleins de vulgaires passions et «le vulgaires pensées, ces hommes s'accroupissaient dans les antichambres de l'Hôtel de ville, les yeux fixés sur lo pouvoir, la main tendue, le sourire sur les lèvres, mais le cœur gros de rancunes et d'arrière-pensées. Pour ceux-là, toutes les lois morales restaient suspendues devant la nécessité de tromper la religion du peuple, et de se loger au cœur de la révolution pour la détourner de ses voies.
Cependant, quelle allait être l'attitude des deux chefs de parti que la République avait hautement répudiés dans la journée du 24 février? M. Thiers, dont l'avènement au dernier ministère de Louis-Philippe avait irrité le peuple au lieu de le calmer; M. Odilon Bafrot, dans les mains duquel avait péri la régence, et dont les derniers efforts commo les derniers vœux avaient été pour le maintien de la royauté, se rallieraient-ils à la République pour laquelle ils n'avaient eu que des anathèmes, ou chercheraient-ils dans la retraite l'oubli du triste rôle qu'ils venaient déjouer? Cette question préoccupait sérieusement une partie du Gouvernement provisoire, que des analogies de principe et de vieilles sympathies reliaient encore à M. Thiers et à M. Odilon Barrot. M. Lamartine et M. Marrast firent donc demander aux deux hommes d'État de la monarchie, jusqu'à quel point la République pouvait compter sur leur adhésion et sur leur concours. On assure même qu'il leur fut fait des ouvertures formelles sur la part qui leur était réservée dans le nouvel ordre de choses.
« Que me parlez-vous de mes affections pour la dynastie qui vient » de périrl dit M. Thiers à l'intermédiaire qui lui était envoyé. Sans
» doute il eût mieux valu peut-être la redresser que la renverser, mais » elle s'est précipitée elle-même dans un abîme d'où rien désormais » no saurait la tirer. Du reste, c'en est fait de la monarchie en France; » elle a devancé, il est vrai, l'heure de sa chute, mais entin, elle a fait » son temps; ello est Unie, et j'adhère voluntiors à la République, qui » n'a aucun obstacle à redouter de nia part. »
Le négociateur de l'Hôtel de ville ne cacha point alors à. M. Thiers, que la majorité du Gouvernement provisoire attachait une grande importance à obtenir de lui une adhésion écrite.
— «A quoi bon? répliqua le président du 1" mars. L'adhésion que » je vous exprime est complète etspns réserve. J'enverrai même, si l'on » veut, au gouvernement une parplo officielle; mais dites-lui que mon » rôle est terminé, et que je dis adieu n N politique pour m, 'enterrer » dans mes livres cl ne plus m'occuper que do travaux littéraires (II). »
M. Thiers déclara de nouveau au citoyen Maurice La Châtre, qui le pressait do donner son adhésion écrite à la République, qu'il se ralliait complètement, absolument au gouvernement. Il lui dit que nul n'était et n'avait ctp plus révolutionnaire que lui; que nul n'avait plus à 6e plaindre que lui de la monarchie; que Louis-Philippe l'avait |enu éloigné des affaires pondant di$ ans par inimitié. Dans ses protestations de dévouement au pays, M. Thiers offrit, si le Gouvernement provisoire l'exigeait, d'obtenir la démission de son beau-père, M. Dosue, receveur général du département du Nord, et de se retirer en province ou même en pays étranger. Il ajouta enfin, qu'il était prêt & donner son adhésion écrite à la République, si son ami ftérapger voulait venir la chercher.
Vingt-quatre heures plus tard, lo rédacteur en phef du Constitutionnel (RK), homme de mœurs douces et de heauepup d'es,prit, qui, sous la monarchie, servait de lien entre l'opposition dynastique et la fraction du parti démocratique représentée par h National, ptuit introduit dans une pièce de l'Hôtel de ville, où se trouvaient réunis Lamartine, Marrasl et Marie.
— Eh bien, Merruau, dit Marrast en pressant affectueusement la main de son ancien collègue, eh bien, quelle bonne nouvelle nous apportez-vous 1
— Je vous apporte, répondit M. Merruau, l'adhésion yerhalp, mais officielle, franche et complète de M. Thiers au gouvernement de la République.
— C'est très-bien... mais que va-t-il faire?
— Des livres.
— Quoi ! rien que des livres?
— Du moins en attendant, répliqua en souriant le confident de M. Thiers, dont la pensée semblait être que le concours de cet homme d'Etat ne serait qu'une question de temps et d'opportunité.
Quant à M. Odilon Barrotqui, lui aussi, semblait vouloir se renfermer dans un majestueux isolement, mais dont M. Duvergier de Hauranne avait déjà garanti le concours aux hommes de l'Hôtel de ville, il remit à M. Maurice La Chaire, pour être transmise à Garnier-Pagès, son adhésion écrite, complète et absolue à la République.
Publiées à grand bruit, ces deux conversions précipitèrent tout le parti vers l'Hôtel de ville, qui devint dès lors le but d'une véritable course aux adhésions et aux protestations. A partir de ce moment, l'enthousiasme des royalistes pour la République et son gouvernement, ne connut plus do bornes. C'était à qui l'entourerait de plus d'hommages, à qui renierait le plus effrontément son passé, à qui réclamerait avec le plus d'éclat le bénéfice de quelques vieilles professions de foi libérales ou de sa part dans la campagne des banquets qui avaient renversé la royauté.
Dans un manifeste, publié quelques jours après la révolution, M. Duvergier de Hauranne, l'instrument le plus délié et le plus actif du parti dynastique, rappelait qu'un mois avant, M. Lamartine avait prophétisé, au banquet do Màcon, que la monarchie de 1830 périrait par la révolution du mépris. « Et c'est ainsi, en effet, qu'elle a péri, » s'écriait M. Duvergier de Hauranne. Puis, il rappelait avec bonheur ces paroles de M. Thiers, dans la discussion de l'adresse qui avait précédé l'explosion populaire :
« Entendez mon sentiment. Je suis du parti de la révolution, tant » en France qu'en Europe; je souhaite que le gouvernement de la » révolution reste dans les mains des hommes modérés. Je ferai tout » ce que je pourrai pour qu'il continue d'y être. Mais quand Je gou- » verneraent passera dans les mains des hommes qui sont moins mo- » dérés que moi et que mes amis, fut-ce les radicaux, je n'aban- » donnerai jamais ma cause pour cela. Je serai toujours du parti de la » révolution. »
M. Duvergier de Hauranne adressait ensuite, au nom de ses amis, les plus touchantes congratulations au Gouvernement provisoire, « à » ces hommes éminents, courageux, qui, disait-il, avaient couvert la
» société de leur corps, et dont la République pouvait s'honorer à bon » droit. »
L'enthousiasme des dynastiques pour la forme républicaine ne s'arrêtait pas à ces démonstrations. Les notabilités de ce parti qui avaient antérieurement écrit sur la politique ou sur l'économie sociale, refaisaient leurs livres pour avoir une occasion de protester de leur éternel dévouement aux intérêts du peuple. C'est ainsi qu'en tête d'une nouvelle édition de son ouvrage sur la démocratie américaine, M. le comte Tocqueville publiait un avertissement qui mérite de figurer dans l'histoire de celte triste et curieuse époque.
« Quelque grands et soudains, écrivait-il, que soient les événements » qui viennent de s'accomplir en un moment sous nos yeux, l'auteur » du présent ouvrage a le droit de dire qu'il n'a point été surpris par » eux. Ce livre a été écrit il y a quinze ans, sous la préoccupation » constante d'une seule pensée : l'avènement prochain, irrésistible, » universel de la démocratie dans le monde. Qu'on le relise, on y ren- » contrera à chaque page un avertissement solennel qui rappelle aux » hommes que la société change de formes, l'humanité de condition, » et que de nouvelles destinées s'approchent.
» En tète étaient tracés ces mots :
» Le développement graduel de l'égalité est un fait providentiel ; il » en a les principaux caractères ; il est universel, il est durable, il » échappe chaque jour à la puissance humaine; tous les événements » comme tous les hommes ont servi à son développement. Serait-il sage » de croire qu'un mouvement social qui vient de si loin puisse être » suspendu par une génération? Pense-t-on qu'après avoir détruit la » féodalité et vaincu les rois, la démocratie reculera devant les bour- » geois et les riches? S'arrêtera-t-elle maintenant qu'elle est devenue » si forte et ses adversaires si faibles? »
Ceux à qui des paroles malheureuses avaient procuré une célébrité impopulaire, s'empressaient de les renier ou de les interpréter autrement que l'opinion. M. Dupin, par exemple, qui jusqu'alors s'était souvent honoré d'avoir prononcé à la tribune la fameuse maxime : Chacun chez soi, chacun pour soi, suppliait la presse de l'aider à rétablir la vérité historique, qu'il lui importait, disait-il, de ne pas laisser altérer à son préjudice. Voici un extrait de cette lettre aux journaux républicains; elle restera comme un des traits caractéristiques de la grande apostasie de 1848 :
iu 30
k A la séance de la Chambre des députés du 6 décembre 1830, h ?» une époque où la sainte-alliance existait encore et où l'on pouvait » craindre son intervention dans les affaires intérieures de la France, » nn discutait la loi sur une levée de quatre-vingt mille hommes. » J'appuyai la mesure, et mon discours se terminait par la phrase sut- » vante :
»La France n'est hostile envers personne; elle ignore d'où pour- * rohtlui venir des ennemis; à tout événement elle sera en mesure » de les repousser. La maxime forte a laquelle elle doit invariable- » ment tenir est celle-ci : Chacun chez soi, chacun ion droit. — Je vote » pour la loi;
» Au lieu de cela^ ajoutait M. Dupin, qu'ont imaginé les partis? Us » ont essayé de travestir mes termes^ et au lieu de chacun chez soi, » chacun son droit, dans le sens où je l'ai dit* c'est-à-dire appliqué à >► l'intervention étrangère, ils me font dire chacun pour soi, appliqué » d'une manière absolue, même à la vie intérieure de la cité.
» Chacun pour $oi est une formule égoïste, impie, odieuse, que je » n'ai jamais employée, et contre laquelle j'ai toujours protesté et pro- » teste encore de toutes mes forces comme destructive de tous les de- » voirs de l'homme envers ses semblables.
» Au contraire, je maintiens comme vérité politique ce que j'ai dit, » chacun chez soi, chacun son droit. Cette maxime, vraie pour nous en » 1830, est devenue aujourd'hui la devise de tous les peuples. Ainsi, » la Lombavdie dit aux Autrichiens : Chacun chez soi ; la Pologne n'a » cessé de dire à ses oppresseurs : Chacun chez soi ; la Suisse a dit à H ses puissants voisins : Chacun chez toi; la Sicile le dit aux soldats » napolitains; et, si nous voulions ressaisir l'esprit de conquête, l'Al- » lemagne entière nous dirait : Chacun chez soi. G'est le cri européen. » Et pourquoi? Parce que chaque peuple, si petit qu'il soit, a le droit » naturel, incontestable, d'établir chez lui le gouvernement qui lui » convient, et de dire h tous les autres peuples : Chacun chez soi, chacun » ion droit.
» Dupin, ex-député de la Nièvre. »
Ce n'était p*s seulement à la forme républicaine que se ralliaient les royalistes; ils semblaient aussi vouloir descendre les premiers dans les entrailles de la question sociale, et surexciter toutes les énergies de l'esprit de réforme. Le délabrement des ûnances que la royauté avait léguées à la République, était naturellement une des grandes douleurs
RÉVOLUTION W FÉVRIER 1848. fct|
du Gouvernement provisoire. Il voulut s'environne* dfi toutes les iur mières et s'aider de toutes les expériences. Or., à lu demande de Mar* rast et de Pagnerre, les financiers et les économistes les plus distingué* du dernier règne, furent convoqués à une conférence chez le ministre des finances, pour aviser au moyen de conjurer les embarras qui assiégeaient le Trésor et compromettaient l'avenir de la révolution, Là se trouvaient, avec Garnier-Pagès, Marrast et Pagnerre, MM- Léon Faucher, Achille Fould et Legeqtil. Mais quelle ne fut pas la surprise ils délégués du Gouvernement provjsqire,, lorsqu'ils entendirent les adeptes de la vieille économie pplitiqiie, proposer hardiment les innovations les plus radicales et les remèdes les plus héroïques! Alors, MM* Léon Faucher, Fould etLegentil, ne voyaient de salut pour la République que dans l'abandon des routines traditionnelles, et dans un remanier ment complet du mécanisme financier de la France. Tous les trois sour tenaient à l'envi qu'il n'y avait pas un moment a perdre pour changer révolufionnairement l'assiette de l'impôt, refondre la constitution de la Banque de France, créer des banques populaires, et porter la haphe a la racine de tous les privilèges, de tous les monopoles et de tous le* abus qui grouillaient au cœur ulcéré de la monarchie*
Quelques jours après, un banquier royaliste, devenu tout h coup r&r publicain farouche, aujourd'hui réactionnaire effréné, conjurait, l'un après l'autre, tous les membres du Gouvernement provisoire d'imposés une contribution forcée sur les plus riches capitalistes de Paris, dont U leur offrait de faire connaître les noms et d'évaluer les fortunes respectives. Ce banquier était M. pelamarre, actuellement propriétaire d'un journal acquis à la contre-révolution impériale.
Mais, de tous les systèmes de rénovation financière et économique, éclos au feu de la révolution de février, le plus complet, le plus radical et, disons-le, le plus logique, était celui qui se ttouve résumé dans un écrit publié par M. Léon Faucher, dans les premiers jours du mois de mars 1848.
« L'État, disait-il, « qualité pour mettre les instruments de trar
» vaii a la portée du plus grand nombre, en développant les instttu- » tions de crédit par un bon système de banques et par la réforme hypo- » thécaire. Il peut favoriser l'élévation des classes laborieuses par » l'éducation et par les institutions d'épargnes ; il peut limiter Ycxpan- » sion des classes supérieures, en les appelant à supporter une plus * grande part des charges publiques. L'impôt est le levier au moyen
» duquel on agit sur la répartition de la richesse. La réforme urgente, » aujourd'hui la réforme populaire, est celle qui sortira sur l'assiette )► de l'impôt.
» Notre système comporte quelques exceptions fâcheuses, comme les » taxes sur les boissons, l'impôt sur le sel, les octrois et les droits de douane » établis sur les denrées alimentaires. Il présente aussi certaines lacunes » que rempliraient un droit plus élevé sur les successions collatérales, » des taxes de luxe et, dans une limite raisonnable, par exemple, do » la contribution mobilière, l'impôt progressif. Voilà ce que pourrait » être un programme pratique d amélioration. »
» L'assiette de l'impôt conserve encore quelques traces du servage » qui pesait dans le dernier siècle sur les rangs inférieurs de la société. » L'impôt indirect et l'octroi accablent de tout leur poids l'ouvrier el » l'artisan dans les villes. Les contributions sont réparties à certains » égards en sens inverse des facultés contributives; on voit trop que'lcs » propriétaires ont fait la loi et qu'ils l'ont faite dans leur seul intérêt.
» Je considère ce qui se passe aujourd'hui comme la juste punition » des fautes que la bourgeoisie a commises. Je reconnais que les classes » laborieuses, jusque dans leurs colères, sont les instruments de la Pro- » dence, qui veut tranférer le pouvoir en d'autres mains. »
Gomme on le voit, ce programme promettait aux plus hautes questions d'économie sociale et politique des solutions auxquelles prétendaient à peine les réformateurs les plus exaltés des nouvelles écoles.
De leur côté, les journaux du parti dynastique ne voyaient alors aucun obstacle à l'application immédiate ou prochaine des nouvelles théories des économistes du dernier règne. Et leur approbation accueillait avec enthousiasme les actes les plus graves et les plus profondément subversifs du pouvoir révolutionnaire.
« Le gouvernement provisoire, disait l'organe le plus accrédité de l'opposition Barrot, a proclamé le principe du droit au travail. L'organisation de ce principe, qui forme la base de tout État sincèrement démocratique, ne saurait être improvisée. En attendant le résultat des délibérations de l'Assemblée nationale appelée à résoudre ces graves questions, le gouvernement satisfait à un devoir impérieux en ordonnant la formation d'ateliers communaux, et en prenant des moyens transitoires de pourvoir aux besoins des travailleurs. Mais c'est ici que le concours de tous les bons citoyens est indispensable. Les élans de charité, de fraternité civique ne suffisent pas aux nécessités de la
situation. Il faut que les combinaisons de la science dirigent les mouvements du cœur'. »
Cependant, ce débordement soudain d'adbésions, de capitulations de conscience et d'hypocrisies de toutes sortes, commençait à troubler ceux-là même qui, dans la sphère du nouveau pouvoir, appelaient avec le plus d'ardeur la fusion des partis. En présence de cette dégénération des caractères royalistes, les hommes honnêtes ne pouvaient se défendre d'un profond sentiment de dégoût et de crainte, et, pour justifier les erreurs du gouvernement, ils s'armaient des obscurités dans lesquelles le jetait cet amalgame impur de dévouements et d'empressements. ,
« La curée continue, et ce n'est pas l'un des plus petits embarras et des moindres périls de la République, disait le National du 4 mars. Après une commotion aussi profonde et une révolution aussi complète, les hommes courageux qui ont accepté la direction des affaires de l'État avaient besoin de calme et de recueillement pour préparer les institutions politiques et sociales réclamées par le peuple, et procéder à la formation de la Convention nationalo promise à la France. Mais ils se voient envahis par la foule parasite des intrigants du lendemain qui encombrent leurs antichambres, et détournés de leurs importants travaux par les protestations importunes de dévouements aussi subits que suspects. Faut-il s étonner que, harcelés par ces hordes insatiables, et pressés par d'impérieuses nécessités, il leur soit échappé de regrettables erreurs ?
» Après les services de tous genres qu'ils ont rendus, les membres du Gouvernement provisoire acquerraient de nouveaux titres à la confiance publique, s'ils se dégageaient nettement de toutes les intrigues qui se croisent autour d'eux, et se débarrassaient avec fermeté des entraves qui les arrêtent dans l'application de leurs généreuses pensées, éloignent trop souvent les gens honnêtes, et ne permettent pas à la voix publique de pénétrer jusqu'à eux.
» Du reste, c'est surtout dans les ministères où l'on a remarqué quelques lenteurs, que se fait le plus sentir la funeste influence de ces faiseurs de la veille et de ces convertis du lendemain. »
Plus libre dans ses allures, la Réforme exprimait plus éncrgiquement encore les nausées que lui causaient tant d'apostasies à la fois.
i Siècle du 28 février.
« Les intrigants, 9'éeriait ce journal, se présentent. M. Bugeaud oflre son énée, souillée du sang versé à la rue Transnonain, au Gouvernement provisoire de la République. Voici M. Liadières, l'ex-aide de camp de l'ex-roi, qui tourne aussi ses regards vers le soleil éclatant de notre pays. On comprend les Barrot et les Thiers; on comprend même la volte-face du Journal de» Débats; mais il y a quelque ingratitude à un repu des bienfaits de l'ex-cour et à un des bras droits de l'ex-roi, à agir de cette manière. »
C'est ainsi que les harpies des temps fcbuleux s'abattaient sur les festins des dieux et des héros. De même, les harpies des régimes précédents exhalaient sur les joies de la démocratie les félicités de la corruption monarchique,
Et, cependant, ce sera pour ces parasites sans foi et sans pudeur, qu'on verra bientôt le Gouvernement provisoire craindre d'incarner la République dans le peuple, et se séparer imprudemment des hommes intrépides et fiers sur lesquels il devait l'appuyer, et s'appuyer luimême.