CHAPITRE X
SOMMAIRE
Effet produit sur les départements par ta révolution de Paris. — Enthousiasme de presque toutes les populations. — Comment la grande nouvelle fut accueillie eh Algérie. — Conduite du duc â'Aumale. — Cette unanimité égare te Gouvernement provisoire. — Les représentants des républiques étrangères h l Hdtèl dé viHe. — Première communication de l'ambassadeur d'Angleterre. — Jdem du prince de Ligne. — La dignité des couronnes sacrifiée a la peur. — Illusions du Gouvernement provisoire. — L'empereur Nicolas aussi républicain que Lamartine. — Les frontières du Rhin. — Langage de l'ambassadeur d'Autriche. — Relations du ministre de la Prusse avec Lamartine. — Dissidences dans le conseil sur la politique extérieure 4ft la République. — Le National prend l'initiative de la politique de paix. — La Réformé ne la considère obligatoire qu'envers les peuples. — Lee journaux monarchiques la prêchent et la glorifient. — Pourquoi. — Les ardeurs propagandistes de la République s'amortissent sous ces prédications. — Le programme de Lamartine. — Examen de ce programme et devoirs dè la République envers les nationalités.— Ce manifeste rend l'espoir aux aristocraties.
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— ■ L.es peuples i îmerpreiem .luirenieni, ei se souievem. — t oi quetie serre ae prouiges 1 rorope démocratique saine l'avènement de la République française. — Avilissement des couronnes et fatale générosité des peuples. — Événements de Berlin. — Premier mouvement de la Russie en apprenant la révolution de Paris. — Menaces de l'Autriche. — Mouvements insurrectionnels sur divers points de l'Allemagne. — Enthousiasme des Anglais pour la révolution de février. — Comment cette révolution fut accueiHie à Seint-Pétersbonrg. — Stupeur du gouvernement espagnol. — Situation extérieure de la France au moment de h révolution. — Résumé des soulèvements qui, en Italie, avaient précédé l'explosion de février.
Avant de reprendre l'œuvre du Gouvernement provisoire au point où nous l'avons laissée en terminant l'avant- dernier chapitre, arrêtons-nous un instant a l'impression que produisit sur la France entière la merveilleuse nouvelle de l'avènement de la République.
Les lecteurs de ce livre n'ont point oublié que, par une dépêche télégraphique du 22 février, M. Duchàtel annonçait aux départements, que des troubles qui n'avaient, disait-il, rien de sérieux, venaient d'éclater sur divers points de la capitale; qu'une autre dépêche du 23, les informait que la tranquillité était entièrement rétablie; qu'une troisième, datée du 24, à une heure et demie, et partie du ministère de l'intérieur où siégeait alors M. Odilon Barroh portait textuelle* ment : « Le roi a abdiqué — la duchesse d'Orléans est nommée ré-
» génie; » enfin, que deux heures plus tard, une quatrième dépêche télégraphique faisait connaître aux préfets la nomination et l'installation du Gouvernement provisoire.
Ces nouvelles successives, qui laissaient encore la France dans l'incertitude du terme auquel s'arrêterait la révolution, avaient néanmoins excité presque partout un mouvement analogue à celui qui venait d'éclater à Paris. Presque partout les trois phases indiquées, à quelques heures de distance, par les gouvernements qui s'écroulaient et celui qui s'élevait, avaient été saluées avec transport et acceptées comme les signes précurseurs du renversement de la monarchie en France. Elles remuaient profondément les populations déjà si agitées par le travail réformiste, et les courriers qui, les 25, 26 et 27 février, sillonnaient la France avec le drapeau de la République, ne rencontraient à travers les villes et les campagnes que des acclamations pour la victoire de Paris et des hommages à la nouvelle forme de gouvernement.
Saisis d'enthousiasme, étonnés et émus jusqu'au délire, en écoutant le récit des merveilleuses choses qu'on leur racontait, les citoyens offraient leurs bourses, leurs bras et leurs cœurs aux hommes qui leur avaient reconquis la liberté, et à ceux qui, pour consolider cette grande conquête, s'étaient jetés les premiers sur les barricades ou au timon des affaires. Le peuple en masse se montrait fanatisé d'admiration et de reconnaissance pour une révolution qui lui restituait ses titres à la souveraineté. D'autres, allant plus loin, et se laissant emporter à l'inspiration do leur patriotisme, avaient déjà proclamé la déchéance de la royauté et l'acceptation d'un régime dont ils ignoraient encore l'existence. A peine brisé, le réseau tout entier de l'administration départementale se renouait de lui-même avec ordre et mesure, par cet instinct providentiel qui porte les nations à se relever, à s'organiser et à se défendre dès que la main qui les opprime s'est retirée. La France n'était, pour ainsi dire, pas encore sortie de la royauté, qu'on la trouvait déjà installée dans la démocratie. De tous les côtés, elle se ralliait au nouveau gouvernement avec ce mélange d'énergie et de sagesse qui, en conciliant les ardeurs de la foi avec la puissance de la raison, créait à la jeune République les soutiens les plus prompts et les plus sérieux.
Ce mouvement s'étendait rapidement du centre à la circonférence. Dès le 25, toutes les autorités du département de Seine-et-Oise, 1 evêque et ses grands vicaires, les membres du tribunal civil, le parquet, le
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général commandant les troupes, les officiers sous ses ordres, le maire et le conseil municipal, groupés autour du commissaire du Gouvernement provisoire, firent acte d'adhésion à la Republique.
Le lendemain, les autor ités militaires et civiles de la ville deMeaux, dont toutes les maisons étaient pavoisées de drapeaux tricolores, proclamaient aussi la République en présence de la population et de la garde nationale, qui faisaient retentir l'air de chants patriotiques et des cris de : Vive la République I
Grenoble, qui le 25 février ne connaissait encore que la nouvelle de l'abdication de Louis-Philippe en faveur de son petit-fils, signait déjà des protestations contre ce dénouement monarchique, et demandait à grands cris la République.
Mais quand, le lendemain, Grenoble apprit que les Parisiens avaient proclamé le Gouvernement de ses vœux, un immense enthousiasme éclata dans les murs do cette patriotique cité, et se propagea rapidement dans les campagnes du Dauphiné.
A Périgueux, le préfet de la Dordogne faisait publier les dépèches du Gouvernement provisoire, annonçant lui-même l'inauguration du nouvel ordre de choses à la population, qui les accueillait par des cris frénétiques de : Vire la Hcpublujuc !
Dès le 26, le télégraphe annonçait, d'heure en heure, que les villes de Lyon, Toulouse, Bordeaux, Montpellier, Nîmes, Avignon, Besançon, Valence, Narbonne, Bayonne, Tours, Saumur, Saint-Brieuc, Alençon, Reims, Saint-Amand, Montluçon, Montaigu, Dôle, Oxonne, Dijon, Langres, Troyes, Chaumont, Bar-sur-Aube, etc., etc., avaient proclamé la République et étaient dans l ivresse de la joie.
Les villes et les campagnes des départements du Nord et de l'Est obéissaient à la même impulsion. A Lille, à Boulogne, à Calais, à Arras, à Saint-Lô, à Cherbourg, à Caen, à Saint-Dizier, à Bar-le-Duc, à Vilry, à Metz, à Nancy, à Mézières, etc., la proclamation de la République était accueillie avec bonheur par les populations, qui faisaient cause commune avec les troupes et les autorités.
Dans plusieurs grandes villes, on tirait le canon en signe de réjouissance publique. A Metz, la République était même proclamée depuis deux jours, lorsque, le 28, elle y reçut la plus éclatante adhésion qu'aucun gouvernement eût jamais obtenue de celte héroïque cité. Réunies sur la place Royale, qui venait de prendre le nom de place de la llèpu bli(juet la garde nationale et la garnison défilèrent, en exécutant des h. 31
chants patriotiques, devant une foule immense accourue de tous les points du département pour contempler ce grand spectacle.
Les départements du centre, et presque tous ceux du Midi, ne saluaient pas avec moins d'enthousiasme l'avènement du nouvel ordre de choses. Aucun symptôme d'insurrection ne se manifestait dans ceux de l'Ouest. Les dépêches des autorités et les lettres particulières annonçaient, au contraire, de minute en minute, l'adhésion spontanée des populations de ces contrées à la République et au Gouvernemenl provisoire.
Trop éloignées pour joindre leurs acclamations à celles de leurs compatriotes du continent, les colonies françaises s'exprimaient alors par la voix de leurs représentants, qui portaient à l'Hôtel de ville l'assurance du concours unanime de la Guadeloupe et de la Marlinique.
Au même moment, c'esl-à-dire le 29 février, le Moniteur algérien contenait, sous ce titre : Le gouverneur général à la population et à f armée, trois ordres du jour éminemment honorables pour le caractère du jeune prince dont la fortune périssait dans le naufrage de la monarchie.
Le premier annonçait aux citoyens et à l'armée une dépêche datée de Paris le 24 à midi, indiquant la formation d'un nouveau ministère avec le concours de M. Rarrot, et la nomination de M. Lamoricière aux fonctions de commandant général de la garde nationale.
Le second, se rapportant à une autre dépêche expédiée une heure et demie après le départ de la première, faisait connaître l'abdication de Louis-Philippe et la régence de la duchesse d'Orléans.
Cet ordre du jour, signé du duc d'Aumale, était accompagné de la déclaration suivante :
« Le gouverneur général connaissant le patriotisme de tous, n'ajoute » rien à ces nouvelles. Rien ne saurait changer nos devoirs ni altérer » notre dévouement envers la France. »
Le troisième ordre du jour était ainsi conçu :
« Le gouverneur général n'a reçu de France aucune communicnlion » officielle; mais il est informé que la dépêche suivante a été adressée » à tous les préfets et sous-préfets :
» Paris, Î4 février 1848, dix heures du soir.
» Le délégué du Gouvernement provisoire, à MM. les préfets et sous- » préfets.
» Composition du Gouvernement provisoire :
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» MM. Dupont (do l'Eure), président;
» Arago, ministre do la marine;
» Lamartine, ministre des affaires étrangères ;
» Crémieux, ministre de la justice;
» Bedeau, ministre de la guerre ;
» Ledru-Rollin, ministre de l'intérieur;
» Marie, ministre du commerce.
» Le gouverneur général ne peut que répéter ce qu'il disait hier : » Rien n'est changé à nos devoirs envers la France. La population et » l'armée attendront dans le plus grand calme les ordres de la inère- » patrie.
» Alger, 28 février 1848, à dix heures du soir.
» H. d'Orléans. »
L'unanimité et la spontanéité de ces adhésions apportaient une immense autorité, et malheureusement aussi une immense confiance au Gouvernement provisoire. Éhloui par des applaudissements quelle attribuait à sa puissance d'attraction, la majorité du conseil croyait les vieux partis vieillis d'un siècle dans trois jours, et franchement ralliés à la République. Elle oubliait que nul ne sait mieux flatter les révolutions qu'une aristocratie rompue à flatter les rois. Le fanatisme du peuple lui cachait les arrière-pensées des partis monarchiques. Elle prenait leurs peurs et leurs hypocrisies pour des conversions sincères, et, au lieu de souder la République dans le cœur du peuple, elle voulait l'inféoder à une aristocratie ennemie, et la séparer peu à peu des hommes convaincus et énergiques qui l'avaient conquise sur les barricades. Le Gouvernement provisoire se croyait porté par toutes les opinions, quand il n'y avait déjà plus autour de lui que mensonges, chimères et néant.
L'attitude, en face de la révolution, du corps diplomatique accrédité près du gouvernement déchu ; les événements et les acclamations du dehors, concouraient aussi à accroître la sécurité et à égarer la prudence du Gouvernement provisoire. Le ministro des affaires étrangères ayant adressé, le 27 février, aux représentants des puissances étrangères, un office portant notification de la proclamation de la République, co document fut reçu par tous avec des témoignages inattendus de confiance et de sympathie. Ce fut le nonce du pape qui prit l'initiative de ces démonstrations amicales.
« Monsieur le ministre, écrivait 1'arçhevêc.uç dç flieçe à RJ. La-
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» martine, j'ai l'honneur de vous accuser réception de la tommuni- » cation que vous venez de me faire, en date d'aujourd'hui 27 février, » et je m'empresserai de la transmettre à notre très-saint-père le pope » Pie IX.
» Je ne résiste pas, au besoin, de profiter de cette occasion pour vous » exprimer la vive et profonde satisfaction que m'inspire le ▼•espect que » le peuple de Paris a témoigné à la religion, au milieu des grands » événements qui viennent de s'accomplir. Je suis convaincu que le » cœur paternel de Pie IX en sera profondément touché, et que le père » commun des fidèles appellera de tous ses vœux les bénédictions de » Dieu sur la France. »
Les autres ambassadeurs, ministres ou chargés d'affaires suivirent, avec des formes diverses, l'exemple du doyen du corps diplomatique. Tous accueillirent avec respect la communication du Gouvernement provisoire, et aucun — nous le croyons — si ce n'est le ministre d'une petite cour d'Allemagne ou d'Italie, qui avait depuis longtemps une autorisation de congé, ne quitta son poste pendant ou après les journées de la révolution.
Les ministres des États-Unis d'Amérique et de toutes les Républiques du nouveau monde, représentées alors à Paris, se transportèrent successivement à l'Hôtel de ville, accompagnés de leurs nationaux, pour y saluer l'avènement de la République française. Dès le second jour de l'installation du Gouvernement provisoire, M. Rush, plénipotentiaire du cabinet de Washington, lui adressait ce discours : « Messieurs,
» Représentant des États-Unis, chargé des intérêts et des droits de » mon pays et de mes concitoyens résidants en France, et trop éloigné » pour attendre des instructions, je saisis la première occasion de vous » offrir mes félicitations, persuadé que mon gouvernement sanction- » nera la démarche dont je prends l'initiative. Je ne saurais non plus » manquer de vous dire que le souvenir de l'alliance et de la vieille » amitié qui ont uni la France et les États-Unis est encore vivant et » plein de force parmi nous. Je suis bien assuré qu'un cri universel et » puissant s'élèvera dans mon pays, pour souhaiter à la France prospé- » rité, bonheur et gloire, sous l'empire des institutions qu'elle inau- » gure, sauf la ratification de la volonté nationale. Tous les Américains » auront l'ardent espoir que, grâce à la sagesse de la France, ces insti- » tutions auront pour le genre humain les heureux résultats dont la
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» conduite magnanime de la nation dans ces derniers événements est » un gage si rassurant, C'est sous l'empire d'institutions pareilles que » les États-Unis jouissent depuis soixante-dix ans d'une prospérité » croissante, avec un gouvernement d'une uniforme stabilité; et si » l'Union laisse invariablement aux autres pays le choix de leur gou- » vernement, sans intervenir en aucune façon, elle se félicitera natu- » Tellement de voir cette grande nation fleurir sous les institutions qui » lui ont assuré à elle-même les bienfaits de l'ordre social et de la » liberté publique.
» Permettez-moi, messieurs, d'employer les mots dont le grand et » excellent Washington, l'immortel fondateur de notre République, » s'est servi dans une occasion pareille à celle-ci, et de terminer cette » adresse en ajoutant à mes féliciations le souhait fervent que l'amitié » des deux Républiques soit égale à leur durée. »
Cette démarche du ministre américain, dans les grandes conjonctures où la France se trouvait placée, avait quelque chose de particulièrement solennel. Après un entretien dans lequel furent échangées de nobles paroles, le Gouvernement provisoire, en corps, reconduisit le représentant d'un grand peuple jusqu'au seuil de l'Hôtel de ville, les postes présentant les armes, et le peuple saluant l'ambassadeur par des cris enthousiastes de : Vive la République des États-Unis!
Le lendemain, une députation de cinq cents citoyens de ce pays, précédée du drapeau américain et du drapeau français attachés à une même hampe, comme symbole de l'union des deux peuples, se présenta également à l'Hôtel de ville.
« Messieurs, dit l'orateur en s'adressant au Gouvernement provi- » soire, comme citoyens des Etats-Unis d'Amérique, et témoins des » événements qui ont eu lieu dernièrement à Paris, nous nous hâtons h de venir vous offrir nos félicitations.
» Nos sentiments de reconnaissance, autant que les liens d'amitié » qui ont toujours existé entre votre pays et le nôtre, nous amènent, » parmi les premiers, vers vous pour vous exprimer ainsi qu'au peuple » français le respect, la sympathie et l'admiration que les événements » nous inspirent.
» Tout en reconnaissant le droit que possède chaque nation de former » son propre gouvernement, nous croyons cependant pouvoir nous » permettre de féliciter la France sur le choix d'un système qui est » basé sur les grands principes de liberté éclairée et d'égalité politique.
m HISTOIRE DE FRANCE.
» Dans la lutte qui s'est engagée, nous avons admiré la magnanimité » de la nation française, son calme, sa modération, sa générosité dans » le triomphe, son prompt retour à l'ordre et au respect de lois après » le tumulte et la confusion d'une révolution.
» Nous trouvons dans ces circonstances d'heureux augures pour la j» félicité future de la Franco et de l'humanité, une garantie que l'œuvre » si uohleinent commencée sera dignement achevée par L'établis- » sèment permanent d'un gouvernement juste et libéral, et que la » liberté, la paix et la prospérité sont destinées à régner chez ce grand » peuple.
» Acceptez donc, messieurs, cet aveu des sentiments qui remplissent » aujourd'hui nos cœurs, et soyez convaincus que les nouvelles de la » révolution qui vient de s'accomplir ne sauraient être accueillies par » nos compatriotes, au delà de l'océan Atlantique, qu'avec les émotions » les plus vives de joie et d'espérance, tant pour la France que pour le » monde entier. »
Puis vinrent les visites officielles des ministres de la République argentine et de la République de l'Uruguay.
Le 2 mars, l'ambassadeur d'Angleterre communiqua à M. Lamartine les dépèches de son gouvernement, relatives aux dispositions de la cour de Londres envers le nouveau pouvoir qui venait de s'instaurer en France. Lord Palmerston annonçait à lord Normanby que la Grande- Bretagne n'hésitait pas à reconnaître le droit qu'avait la France de changer la forme de son gouvernement. Il ajoutait que, si les usages de la chancellerie n'autorisaient pas encore le cabinet de Saint-James à accréditer officiellement des agents diplomatiques près des autorités révolutionnaires, aussitôt que l'Assemblée nationale serait reunie, le gouvernement britannique accréditerait un ambassadeur près de la République française. En attendant, lord Palmerston autorisait lord Normanby à entretenir avec le Gouvernement provisoire, non-seulement les relations d'usage, mais aussi tous les rapports d'amitié et de bonne intelligence qui devaient animer les deux pays et les deux pouvoirs.
En même temps, tous les journaux anglais, sans exception de parti, exprimaient le vœu que l'établissement de la République en France ne changeât rien aux bonnes relations qui existaient entre les deux grandes nations libérales de l'Europe. L'enthousiasme pour la révolution de février était même si général chez les Anglais, qu'une
des grandes illustrations de ce pays, lord Brougham, adressa, peu de jours après, au Gouvernement provisoire, la demande du titre de citoyen français. Seulement, le noble pair n'entendait point perdre pour cela sa qualité d'Anglais, et le garde des sceaux dut lui répondre que la cumulation des deux nationalités sur une même tête était inconciliable avec les lois de notre pays.
Le prince de Ligne, ambassadeur du roi des Belges, vint, à son tour, communiquer au ministre des affaires étrangères une dépèche qui lui permettait d'annoncer au Gouvernement provisoire qu'en attendant une reconnaissance formelle, la cour de Bruxelles voulait fermement se placer sur le pied le plus amical, dans ses rapports avec la nouvelle autorité française.
Enfin, tout en s'abstenant d'actes officiels, les représentants des cours de l'Europe, qui ne pouvaient supposer que la France républicaine déserterait, dans celte circonslance suprême, son influence d'initiative sur les nations, ni qu'elle ne secouerait pas sa révolution toute brûlante sur les peuples opprimés, sur les soulèvements déjà victorieux, sur les insurrections préparées dans les trois quarts de l'Europe, sur tous ces peuples enfin qui tressaillaient en sentant le poids de la tyrannie sur leur poitrine; les représentants de l'Europe, qui n'imaginaient même pas que le Gouvernement provisoire pût se flatter de dominer la situation intérieure, sans se précipiter dans la propagande et dans la guerre étrangère, et de sauver la République par une politique isolée, temporaire, personnelle, politique de trêve avec tout le monde et d'alliance avec personne , sacrifièrent la dignité de leurs cours pour empêcher que la révolution ne se propageât comme un éclair de Paris à Vienne, à Berlin, à Munich, h Milan, au cœur et aux extrémités de toutes les monarchies de l'Europe. La politique de ces diplomates se réduisait à empêcher, par des démonstrations amicales, que la Franco n'aperçût le danger de se laisser enserrer dans une frontière de contre-révolutions, et que le spectacle de tant de peuples frémissants et prêts à briser leurs fers, n'enflammât le sang de la grande nation. Ce qu'il fallait alors aux royautés épouvantées, c'était du temps pour jouer leur dernière partie contre le génie de la révolution : l'astuce de leure ambassadeurs et la pusillanimité du Gouvernement provisoire le leur procurèrent. Ébloui des hommages perfides que lui rendait l'habileté des vieilles aristocraties, le Gouvernement provisoire laissa flotter à l'aventure la merveilleuse destinée de
la France , et les nations, qui pouvaient alors se niveler dans la liberté, allaient, grâce à lui, se niveler dans la servitude.
Quoi qu'il en soit, les minisires de Russie, de Prusse et d'Autriche se pressaient officieusement dans le cabinet de M. Lamartine, dont ils caressaient habilement les instincts, les aspirations et les généreuses faiblesses. Le plus assidu et le plus obséquieux, était le ministre de Russie, M. Kisselef, qui lui garantissait à satiété le bon vouloir de son maître pour la Républiquo française. «Pourquoi, lui disait-il chaque malin, la Russie ferait-elle cause commune avec ses ennemis naturels? Nous sommes trop éloignés de la France pour craindre la contagion de vos principes. Serait-ce par un respect superstitieux pour la légitimité, que nous armerions contre la République? Mais votre légitimité est depuis quarante ans la cause de tous les embarras et do tous les bouleversements de l'Europe. Serait-ce par un intérêt sentimental pour la dernière dynastie? "Mais ne savez-vous pas l'invincible antipathie de l'empereur, mon maître, pour la maison d'Orléans. Serait-ce par affection pour les Bonapartes? Mais nous en avons un à notre cour, et nous savons, par lui, ce que sont les autres : l'empire est mort avec Napoléon. Serait-ce à cause de la Pologne ? Mais entre vous et la Pologne, il y a l'Allemagne, et vous n'ignorez pas ce qu'il en coûte pour venir jusqu'à nous. Au lieu d'être notre ennemie, la France, République ou monarchie, la France avec laquelle nous ne sommes en contact ni d'intérêts ni de principes est, au contraire, notre amie naturelle. Placés à l'autre extrémité du continent, nous ne pouvons que gagner à ce qu'elle retrouve son poids intégral et légitime dans la balance de l'Europe. Eh ! mon Dieu , si la Restauration avait compris ses intérêts et suivi nos conseils en 1829, vous auriez déjà recouvré vos frontières du Rhin. Mais la restauration était engagée dans l'alliance de notre ennemi commun, du seul gouvernement qui ait un intérêt traditionnel, un véritable intérêt à perpétuer vos discordes et vos difficultés. Que la République française ne craigne donc rien de nous, aussi longtemps qu'une propagande inutile et insensée ne nous imposera pas envers elle une attitude de préservation et de défiance. »
M. Kisselef confiait ensuite à Lamartine, des renseignements intimes sur les hommes, les dispositions et les projets des divers cabinets du nord de l'Europe. Il entrait dans les détails les plus secrets et les plus propres à capter la confiance d'un homme accessible à la flatterie, et dans les mains duquel une lemnète avait jeté, en quelques heures,
les destinées d'un empire. Il lui conseillait, par exemple, de se méfier de l'ambition contenue , mais profonde, do madame la duchesse d'Orléans. « Je ne crains pas pour vous, disait-il en souriant, l'habileté fatiguée du vieux roi, ni la témérité de ses fils. Mais je n'en dirais pas autant de la régente. Cette princesse, que j'ai eu l'honneur de connaître en Allemagne, est douée d'une habileté dangereuse. Croyez-moi, si elle se trouve encore en France, ne permettez pas qu'elle y reste trop longtemps.
Moins expensif, mais non moins empressé auprès de Lamartine, le comte d'Appony, ambassadeur d'Autriche, affectait une confiance absolue dans la sagesse du Gouvernement provisoire. Dans ses conversations matinales avec le ministre des affaires étrangères de la République, ce diplomate faisait bon marché de la sénilité du prince de Metternich, à laquelle il attribuait volontiers les embarras et les complications qui assiégeaient la monarchie autrichienne. Si la Hongrie, la Croatie, la Gallicie, la Bohème et l'Italie s'agitaient et menaçaient de décomposer l'empire, la faute en était surtout à la politique immobile et obstinée du vieux ministre qui, pour mourir tranquille, refusait à ces provinces des satisfactions dont l'heure était arrivée. Mais tous les hommes éminents et l'Autriche entière comprenaient qu'il était temps de reconnaître des droits à ces diverses nationalités, et de marcher avec le reste de l'Europe. Quant à l'Italie, dont les convulsions périodiques étaient la perpétuelle angoisse de la cour de Vienne, celle-ci sentait depuis longtemps la nécessité de lui faire un sort à part, une administration séparée, une indépendance relative. Les bases de ce grand remaniement étaient l'objet de toutes les sollicitudes du cabinet autrichien; mais ce n'était pas au milieu d'une conflagration attisée par la France, que pourrait s'opérer la reconstitution de l'Italie. Le souvenir des dernières guerres, le ressentiment des dernières conquêtes et le préjugé de l'ambition française, étaient encore trop palpitants pour que les peuples, comme les gouvernements, n'en fussent pas effrayés et ne se liguassent pas contre l'éventualité de nouvelles invasions. Du reste, l'ambassadeur d'Autriche était convaincu que son gouvernement ne refuserait à la France aucune des garanties raisonnables qu'elle demanderait dans l'intérêt des nationalités italiennes et de sa légitime influence sur le sort de la péninsule.
Les rapports oÛicieux du baron d'Arnin avec M. Lamartine,
avaient un caractère encore plus amical et plus intime que ceux des D. 32
représentants des autres puissances. Le ministre de Crusse se plaisait à rappeler qu'autrefois son gouvernement avait été le premier à so détacher de la coalition, et è reconnaître la première République française. Il invoquait l'état avancé «le la civilisation prussienne, les actes et le caractère libéral de Frédéric-Guillaume IV, qui yenait d'entrer si largement dans la voie des réformes; les afiinités politiques, philosophiques et sociales qui existaient entre les deux nations, et leurs intérêts communs en présence du despotisme russe et autrichien, ennemis nés et irréconciliables de tout système constitutionnel. Du reste, le baron d'Arnin ne dissimulait pas que la Prusse était fatiguée de la pression de la Russie et de l'ascendant que s'arrogeait l'Autriche sur le sort de l'Allemagne. Faisant allusion aux provinces rhénanes, ce diplomate laissait entrevoir la pensée que si, un jour, le cours des événements venait à changer l'état actuel des circonscriptions territorales, la Prusse pourrait trouver ailleurs des compensations (IX). Mais lui aussi insistait sur la nécessité pour la nouvelle République, de ne fonctionner d'abord que pour elle, et de ne rien faire pour alimenter les foyers d'agitation qui bouillonnaient dans les autres parties de l'Europe.
Ces entretiens affectueux de la diplomatie avec l'homme le plus considérable du Gouvernement provisoire, se renouvelaient chaque jour. Ils étaient ensuite adroitement répandus et commentés dans Paris, où ils y créaient une opinion contraire à l'intervention de la France dans les mouvements nationaux qui éclataient au dehors. La République, disait-on, ne devait point livrer des batailles pour la cause des autres, et s'épuiser dans des querelles qui, après tout, n'étaient plus les siennes.
Cependant, dès le lendemain de la révolution, une dissidence marquée s'était manifestée parmi les organes les plus accrédités du parti républicain, sur la question de l'attitude h prendre par la République, en présence des événements qui se passaient en Italie, et de ceux qui se préparaient en Allemagne.
« La France, disait le National du 27 février, la France, contemplée aujourd'hui avec étonnement et admiration par les nations, deviendra leur fanal, du moment que la nouvelle République aura surmonté les difficultés qui l'entourent. Parmi ces diflicultés, se présentent les relations extérieures. Trois alternatives seulement sont possibles : seronsnous attaqués? alta^uerons-nousî ou bien resterons-nous dans l'expectative?
RÊVOt.tîTWtt DE Ft-VfilKR 1848. 551
» Scr<,Us-nous attaqués? Il n'y a qu'à jeter un coup d'œil sur l'feurope pour comprendre combien cela est invraisemblable. Prenons une à une les trois grandes puissances du Nord, celles à qui l'événement de nus trois journées sera le plus déplaisant, et voyons réellement ce qu'elles peuvent contre nous. L'Autriche a en face d'elle l'Italie tout entière, qui s'arme, qui se prépare à la lutte, et qui, s'il y avait guerre contre nous, serait un si puissant auxiliaire do la Franco. Une armée autrichienne occupe la Lombardie, et la Lombardie menace à chaque instant ses oppresseurs d'une insurrection. Sur le flanc de l'Autriche, et donnant la main h l'Italie, s'étend la Suisse, radicale, victorieuse du Sonderbund, et appartenant tout entière à la cause populaire. Là, du haut de ses montagnes, comme du haut d'une forteresse inexpugnable, elle inquiéterait et entraverait toute démonstration militaire de l'Autriche, et rendrait sa situation périlleuse. L'Autriche a fort à faire pour maintenir le statu quo, et, par conséquent, il est invraisemblable qu'elle donne la première le signal des combats. La grande puissance allemande, la Prusse, n'est point en présence d'une Italie qui réclame, les armes à la main, sa liberté ; mais elle n'a guère davantage la liberté de ses mouvements. Qui ne sait combien les idées révolutionnaires et Sociales ont fait de progrès en Allemagne, et qui ne prévoit quelle impulsion elles vont recevoir du triomphe remporté par Paris ? Le gouvernement prussien va se trouver devant les exigences croissantes de celte assemblée qu'il consulte, et de l'opinion publique allemande dont la voix s'élève plus haut de jour en jour. A quel titre décideraitil les Allemands à venir envahir nos provinces, et à nous apporter une guerre que nous ne leur apportons pas? Noua sommes satisfaits de notrè puissance, glorieux de l'exemple que nous donnons au monde, tiers des sacrifices que nous faisons pour la civilisation générale, et nous' ne demandons qu'à résoudre entre nous les difticiles problèmes qui surgissent. Jamais, à ces conditions, on n'entraînera l'Allemagne contre nous. Reste donc la Russie, reculée au loin dans le Nord. Mais que peut-elle, si elle est privée de l'Allemagne? et d'ailleurs n'est-êlle pas occupée aussi à comprimer la Pologne, qui n'a point renoncé à revendiquer sa nationalité, et qui bientôt va entendre comme un cri d'espérance, le cri parti des bords de la Seine?
» Laissons donc tomber comme un vain fantôme ces projets de coalition contre nous ; et que nos idées à cet égard ne soient pas troublées par le souvenir de 1814 et de 1815. Alors, par le plus funeste
des malentendus, nous eûmes pour adversaires, outre les *-ois nos ennemis naturels, les peuples qui se précipitèrent exaspérés par la conquête napoléonienne. Aujourd'hui, rien de plus clair que notro position. Nous sommes amis des peuples, et tous les peuples le savent. Les rois ne réussiront pas à faire prendre le change sur quelque chose d'aussi manifeste.
» Attaquerons-nous? Ce serait une faute capitale, et par là nous donnerions prétexte à toutes les calomnies. On exploiterait contre nous les souvenirs du passé, on signalerait notre ambition, on accuserait notre esprit de conquête et d'envahissement, on toucherait la corde de l'orgueil national, et on ne tarderait pas à nous noircir dans l'esprit des peuples , qui aujourd'hui sont si bienveillants pour la France et si conûants en elle. On verrait se renouveler les funestes dissentiments qui ont amené la chute de l'empire, et se rompre le faisceau de la fraternité des nations.
» L'expectative est donc le parti qu'il importe de suivre ; c'est la politique qui sauvera nos intérêts et ceux de l'Europe. De là, nous verrons les événements marcher, nous reconnaîtrons parmi les peuples ceux qui ont le plus de tendances à renouveler leur état social, et nous ne viendrons aucunement troubler par une intervention intempestive le travail d'idées qui les affranchit. Notre exemple, notre appui moral sont suffisants pour modifier l'Europe ; nos armes ne feraient que retarder cette modification et en interrompre le cours régulier. »
Le 2 mars, l'organe officieux de l'Hôtel de ville disait encore :
« La République française a-t-elle à craindre une nouvelle coalition? La République française pourrait-elle être écrasée par une ligue des puissances?
» Voilà les deux questions à l'ordre du jour : elles sont graves ; il faut y répondre; car elles pèsent sur l'avenir de la révolution, sur la victoire du peuple.
» Non, la République française n'a pas à craindre une coalition nouvelle. Ce n'est pas que le cœur des rois ait changé, ce n'est pas que la haine du peuple et de la pensée ne soit toujours vivante au fond de ces âmes qu'ont pourries la tradition féodale et l'orgueil du sang; mais les redoutables épreuves que les dynasties ont traversées depuis cinquante ans, et les révolutions nouvelles qui s'ouvrent sous leuis pas, les épouvantent.
» Les rois ont peur; ils n'osent plus sonner la charge et brandir
RÉVOLUTION nK FÉVRIER 1848. 253
leur épée. Faire la police dans leurs domaines, étouffer, sous les bâillons, le sanglot et la pensée; créneler leurs frontières de douanes jalouses et qui ne laissent passer ni le livre des philosophes, ni le cri des révoltes lointaines, ni le journal, celte grande voix des peuples libres, telle est aujourd'hui toute la politique de ces chefs chancelants qui disaient jadis : le temps et la terre sont à nous!
» Comment, d'ailleurs, pousseraient-ils au dehors des armées d'invasion, laissant derrière eux, autour d'eux, leurs peuples qui frémissent et qui voient au loin poindre l'auroro do la liberté? Que Nicolas entraîne ses escadrons, et la Vistule les engloutira; que le tueur infâme de la Gallide, que Metternich jette une seule phalange sur le Rhin, et la Lombardie fera ses Vêpres, comme la Sicile; que la Prusse aligne deux régiments pour la bataille, et cette monarchie qui porte dans son sein toutes les révolutions de la pensée, cette monarchie tombera bientôt entre les faux du duché do Posen et les révoltes du Khin.
f> Oui, les grandes puissances ne sont plus, comme royautés et gouvernements, que des spectres parés do joyaux; seuls, les peuples sont vivants, et tous les cachots seront bientôt ouverts !
» Tel est le résultat de la propagande, de cette longue bataille que la France a soutenue depuis cinquante ans et par l'esprit et par l'épée.
» Comme au temps de nos pères, d'ailleurs, la patrie française se suffirait à elle-même; elle a des idées à féconder le monde; elle a des phalanges à soutenir le choc de vingt coalitions.
» Ainsi la République n'a pas à redouter les alliances des rois; nous avons attaché le feu grégeois à leur flanc; ils brûlent sur leurs trônes!
» Veillons, toutefois, et prenons garde : la France doit être en sentinelle (MM) ! »
Quelques jours plus tard le même journal ajoutait :
« Quand arriva la révolution de 1792, les petits États germaniques se déclarèrent contre l'avènement de la liberté. On leur disait, d'une part, que la France avait fait les rêves les plus ambitieux, et qu'il s'agissait de protéger contre ses armes les nationalités menacées ; d'autre part, on invoquait les principes anciens, ce qu'on appelait les maximes traditionnelles du droit public, en faveur des gouvernements mis en péril par une propagande subversive. Tel était le langage des princes; elles peuples, prêtant à ce langage une oreille trop docile, se préparaient à combattre l'invasion des phalanges et des idées françaises. Aujourd'hui, rien de pareil. Les populations germaniques nous ont entendus et
compris; elles savent que nous ne prétendons à aucun accroissement de lerritoire, et que nous sommes fermement décidés à respecter In pleine indépendance de tous les États, quelle que soit la forme de leur gouvernement. Aussi, quelles nouvelles recevons-nous de l'autre rive du Rhin? Partout où l'esprit de liberté sommeillait, il s'est réveillé, cl, . dans les villes qui avaient paru jusqu'alors les plus indifl'érentes à toute nouveauté, éclatent les transports les plus enthousiastes, les manifestations les plus alarmantes pour les tuteurs des institutions historiques. »
Ainsi parlait l'organe avoué du Gouvernement provisoire, l'interprète habituel de la fraction timide du parti démocratique.
La Réforme, sans craindre plus que le National une nouvelle coalition, et sans pousser encore à la guerre, exprimait cependant beaucoup moins de confiance dans le maintien de la paix. Dans tous les cas, cette paix ne lui paraissait obligatoire de la part de la France, qu'envers les peuples et non envers les couronnes.
« Certes, disait le journal démocrate, nous n'avons ni le droit, ni la volonté d'envahir les pays étrangers et de guerroyer contre les gouvernements voisins, pour arrondir de quelques millions d'arpents le domaine de la République. En dehors des nécessités absolues de la défense nationale, on ne nous verra point la baïonnette au poing et la bannière au vent, ni sur lès Pyrénées, ni sur les Alpes, ni sur l'Escaut, ni sur le Rhin. Mais il faut que l'Europe le sache : ce respect religieux ne s'adresse qu'aux peuples eux-mêmes, faibles ou forts; et tious rientendons point passer contrat avec les monarchies, ni pour les principes, ni pour les territoires.
» La souveraineté du peuple est pour nous la seule loi de justice politique; rien ne saurait prévaloir contre ce dogme essentiel, rti la tradition, ni la conquête, ni la violence, ni les titres de domaine. Ainsi, partout où la volonté des nations pourra se produire, elle sera respectée parla France républicaine; mais, entre nous et les gouvernements despotiques, il n'y a d'autres relations possibles que les relations forcées par la nécessité des échanges.
» Notre propagande doit rester libre, et nos influences, comme nos idées, appartiennent à toutes les grandes luttes qui s'engageront contre la servitude politique ou sociale (NN). »
A plus forte raison les journaux des divers partis monarchiques' iristetaieu (-ils pour le maintien de la paix, et l'abstention la plus absolue de
la République dans les événements du dehors. « Pourquoi, disaient-ils chaque matin, craindrait-on pour la sûreté de la République, qui n'est pas plus menacée à l'étranger qu'à l'intérieur? La révolution est-ello aujourd'hui dans la situation où elle se trouvait en 1791 ? Elle n'a plus à lutter contre la cour ; il n'y a plus de cour. Elle n'a plus à redouter l'émigration de la noblesse; tous les gentilshommes, comme les bourgeois, comme les ouvriers, se font gardes nationaux. Le clergé ne lui est |»Uia hostile; elle a son concours et celui du pape. Elle n'inquiète ni la fui religieuse, ni la propriété, ni les principes sociaux. Le prêtre sait qu'il ne sera point chassé de son église, le riche de son château, l'ancien noble de sa patrie. Comme elle n'éprouvera pas de résistance, la Republique sera naturellement modérée. Au dehors, l'Angleterre ne voudra pas recommencer contre nous une lutte qui lui a coûté tant de milliards, et qui agiterait profondément l'Irlande. La Prusse, eu travail de sa liberté, obligée de calmer les provinces rhénanes et de contenir celles qu'elle a violemment détachées de la Pologne, ne songera pas vraisemblablement à nous attaquer. L'Autriche est aujourd'hui dans le plus grand péril où jamais elle se soit trouvée, au milieu d'un cercle de feu que forment autour d'elle la Suisse, la Lombardie, la Gallicie, la Bohème, sans compter la Hongrie. Seule, la Russie ne peut rien. Sa guerre avec le Caucase, les mouvements de la Pologne, ses vues sur la Turquie, l'esprit public de l'Allemagne, lui ôterout la pensée de nous faire une guerre qui serait sans motifs, sans but et sans profit. Le czur, d'ailleurs, apprendra sans trop de colère une révolution qui venge la légitimité de ce qu'il appelait Vusurpalion de la branche d'Orléans. Il y a donc toute raison d'espérer le maintien de la paix à l'extérieur et de la tranquillité au dedans. Le malheur de la République, avant qu'elle fût pioclamée, c'était de faire peur à beaucoup de gens. Qu'elle se montre généreuse autant que forte; qu'elle commande le respect, et elle est à jamais a (Turin ie (00). »
Telles étaient les prédications pacifiques sous l'influence desquelles s'amortirent les ombrages et les ardeurs propagandistes de la République naissante. Ce fut aussi sous cette influence — qu'il avait lui-mémo contribué à produire — que le ministre des affaires étrangères composa son fameux programme du 6 mars aux agents diplomatiques do la République française. Toutefois, ce document n'était que le résultat des discussions qui s'étaient plusieurs fois engagées dans le sein du conseil, sur le système de politique extérieure auquel devait s'arrêter
alors la République. La politique d'abstention rencontra d'abord des résistances dans la minorité, qui insistait pour que la révolution appelât les peuples à l'indépendance et parcourût hardiment toute sa sphère. Mais Lamartine — qui voulait, avant tout, conjurer une nouvelle coalition des puissances, et qui, faisant allusion aux dictateurs militaires, ne craignait pas moins, disait-il, les victoires que les défaites pour la sécurité de la République — Lamartine parvint facilement à rallier le gouvernement tout entierà son système d'expectative, d'observation et de paix armée. Quant à ce qu'il appelait sa stratégie diplomatique, le ministre des aflaires étrangères la résumait ainsi : Sympathiser avec l'Angleterre, sans trop d'empressement; rechercher la Prusse, observer la Russie, calmer la Pologne, éviter l'Autriche, sourire à 1 Italie sans l'exciter, rassurer la Turquie, abandonner l'Espagne à elle-même, gagner du temps avec tout le monde.
Ce fut dans cet ordre d'idées que Lamartine, ébloui d'ailleurs par les caresses du corps diplomatique, lut au conseil et lui fit adopter son manifeste aux puissances, déguisé sous la forme modeste d'une circulaire aux agents diplomatiques de la République française. Voici ce document, qui occupera une grande place dans l'histoire de la révolution de 1818, de ses fautes, de ses vicissitudes et de ses revers :
« Monsieur, vous connaissez les événements de Paris, la victoire du J> peuple, son héroïsme, sa modération, son apaisement, l'ordre réta- » bli par le concours de tous les citoyens, comme si, dans cet inter- » règne des pouvoirs visibles, la raison générale était à elle seule le » gouvernement de la France.
h La révolution française vient d'entrer ainsi dans sa période défini- » tive. La France est République; la République française n'a pas be- » soin d'être reconnue pour exister. Elle est de droit national. Elle » est la volonté d'un grand peuple qui ne demande son titre qu'à lui- » même. Cependant, la République française, désirant entrer dans la » famille des gouvernements institués, comme une puissance régulière » et non comme un phénomène perturbateur de l'ordre européen, il » est convenable que vous fassiez promptement connaître au gouver- » nement près duquel vous êtes accrédité les principes et les tendances » qui dirigeront désormais la politique extérieure du gouvernement » français.
» La proclamation de la République française n'est pas un acte » d'agression contre aucune forme de gouvernement dans le monde.
» Les formes de gouvernement ont des diversités aussi légitimes que » les diversités de caractère, de situation géographique et de dévelop- » pement intellectuel, moral et matériel chez les peuples. Les notions » ont, comme les individus, des âges différents. Les principes qui les » régissent ont des phases successives. Les gouvernements monarchi- » ques, aristocratiques, constitutionnels, républicains, sont l'expres- » sion de ces différents degrés de maturité du génie des peuples. Ils » demandent plus de liberté, à mesure qu'ils se sentent capables don » supporter davantage; ils demandent plus d'égalité et de démocratie, » à mesure qu'ils sont inspirés par plus de justice et d'amour pour lo » peuple. Question de temps. Un peuple se perd en devançant l'heure » de cette maturité, comme il se déshonore en la laissant échapper » sans la saisir. La monarchie et la République ne sont pas, aux yeux » des véritables hommes d'État, des principes absolus qui se combat- » tont à mort; ce sont des faits qui se contrastent et qui peuvent » vivre face à face, en se comprenant et en se respectant.
» La guerre n'est donc pas le principe de la République française, » comme elle en devint la fatale et glorieuse nécessité en 1792. Entre » 1792 et 1848, il y a un demi-siècle. Revenir, après un demi-siècle, » au principe de 1792 ou au principe de conquête de l'empire*, ce ne » serait pas avancer, ce ne serait que rétrograder dans lo temps. La » révolution d'hier est un pas en avant, non en arrière. Lo monde et » nous, nous voulons marcher à la fraternité et à la paix.
» Si la situation de la République française, en 1792, expliquait la » guerre, les différences qui existent entre celte époque de notre bis- » toi i e et l'époque où nous sommes expliquent la paix. Ces différences, » appliquez-vous à les comprendre et à les faire comprendre autour de » vous.
» En 1792, la nation n'était pas une. Deux peuples existaient sur » un même sol. Une lutte terrible se prolongeait encore entre les classes » dépossédées de leurs privilèges et les classes qui venaient de conqué- » rir l'égalité et la liberté. Les classes dépossédées s'unissaient avec la » royauté captive et avec l'étranger jaloux, pour nier sa révolution à la » France, et pour lui réimposer la monarchie, l'aristocratie et la théo- » cratie par l'invasion. Il n'y a plus de classes distinctes et inégales au- » jourd'hui. La liberté a tout affranchi. L'égalité devant la loi a tout » nivelé. La fraternité, dont nous proclamons l'application et dont » l'Assemblée nationale doit organiser les bienfaits, va tout unir. Il ii, 33
» n'y a pas un seul citoyen en France, à quelque opinion qu'il appar- » lienne, qui ne se rallie au principe de la patrie avant tout, et qui » ne la rende, par cette union même, inexpugnable aux tentatives et » aux inquiétudes d'invasion.
» En 1792, ce n'était pas le peuple tout entier qui était entré en » possession de son gouvernement ; c'était la classe moyenne soule- » ment qui voulait exercer la liberté et en jouir. Le triomphe de la » classe moyenne était alors égoïste, comme le triomphe de toute oli- » garchie. Elle voulait retenir pour elle seule les droits conquis par » tous. Il lui fallait pour cela opérer une dhersion forte à l'avéne- » ment du peuple, en le précipitant sur les champs de bataille pour » l'empêcher d'entrer dans son propro gouvernement. Cette diversion, » c'était la guerre. La guerre fut la pensée des Monarchiem et des Gi- » rondins ; ce ne fut pas la pensée des démocrates plus avancés, qui » voulaient, comme nous, le règne sincère, complet et régulier du » peuple lui-même, en comprenant dans ce nom toutes les classes, » sans exclusion et sans préférence, dont se compose la nation.
»En 1702, le peuple n'était que l'instrument de la révolution; il » n'en était pas l'objet. Aujourd'hui, la révolution s'est faite par lui » et pour lui. Il est la révolution elle-même. En y entrant, il y apporte » ses besoins nouveaux de travail, d'industrie, d'instruction, d'agricul- » ture, de commerce, de moralité, de bien-être, de propriété, de vie » à bon marché, de navigation, de civilisation enfin, qui sont tous des » besoins de paix! — Le peuple et la paix, c'est le même mot.
» En 1792, les idées de la France et de l'Europe n'étaient pas pré- » parées à comprendre et à accepter la grande harmonie des nations » entre elles, au bénéfice du genre humain. La pensée du siècle qui » finissait, n'était que dans la tète de quelques philosophes. La philo* » sophie est populaire aujourd'hui. Cinquante années do liberté de » penser, de parler et d'écrire, ont produit leur résultat. Los livres, » les journaux, les tribunes ont opéré l'apostolat de l'intelligence eu- » ropéenne. La raison, rayonnant de partout, par-dessus les frontière* » des peuples, a créé entre les esprits cette grande nationalité intellect » tuelle qui sera l'achèvement de la révolution française et la constitu- » tion de la fraternité internationale sur le globe.
» Enfin, en 1792, la liberté était une nouveauté, l'égalité était un » scandale, la République était un problème. Le titre des peuples à » peine découvert par Fénelon, Montesquieu, Rousseau était tellement
» oublié, enfoui, profané par les vieilles traditions féodales, dynasli- » ques, sacerdotales, que l'intervention la plus légitime du peuple » dans ses affaires paraissait une monstruosité aux hommes d'État de » l'ancienne école. La démocratie faisait trembler à la fois les trônes » et les fondements des sociétés. Aujourd'hui, les trônes et les peuples » se sont habitués au mot, aux formes, aux agitations régulières de la » liberté exercée dans des proportions diverses presque dans tous les » Etats, même monarchiques. Ils s'habitueront à la République, qui » est sa forme complète chez les nations plus mûres. Ils reconnaîtront » qu'il y a une liberté conservatrice; ils reconnaîtront qu'il peut y » avoir dans la République, non-seulement un ordre meilleur, mais » qu'il peut y avoir plus d'ordre véritable dans ce gouvernement de » tous pour tous, que dans le gouvernement de quelques-uns pour quel- » ques-uns.
» Mais, en dehors de ces considérations désintéressées, l'intérêt seul » delà consolidation et de la durée de la République inspirerait aux » hommes d'État de la France des pensées de paix. Ce n'est pas la pa- » trie qui court les plus grands dangers dans la guerre, c'est la liberté. » La guerre est presque toujours une dictature. Les soldats oublient » les institutions pour les hommes; les trônes tentent les ambitieux; » la gloire éblouit le patriotisme; le prestige d'un nom victorieux voile » l'attentat contre la souveraineté nationale. La République veut de la » gloire, sans doute; mais elle la veut pour elle-même, et non pour » des César ou des Napoléon !
» Ne vous y trompez pas, néanmoins : ces idées que le Gouverne- » ment provisoire vous charge de présenter aux puissances comme » gage de sécurité européenne, n'ont pas pour objet de faire pardon- » ner à la République l'audace qu'elle a eu de naître, encore moins » de demander humblement la place d'un grand droit et d'un grand » peuple-en Europe; elles ont un plus noble objet : faire réfléchir les ». souverains et les peuples, ne pas leur permettre de se tromper involontairement sur le caractère de notre révolution; donner son vrai » jour et sa physionomie juste à l'événement; donner des gages à l'hu- » manité enfin, avant d'en donner à nos droits et & notre honneur, s'ils » étaient méconnus ou menacés.
» La République française n'intentera donc la guerre à personne. » Elle n'a pas besoin de dire qu'elle l'acceptera, si on pose des condi- » tions de guerre au peuple français. La pensée des hommes qui gou-
2C0 BISTOIRE DE FRANCE.
» vement en ce moment la France, est celle-ci : heureuse la France, » si on lui déclare la guerre, et si on la contraint ainsi à grandir en » force et en gloire, malgré sa modération ! Responsabilité terrible à la » France, si la République déclare elle-même la guerre sans y être » provoquée! Dans le premier cas, son génie martial, son impatience » d'action, sa force accumulée pendant tant d'années de paix, la ren- » draient invincible chez elle, redoutable peut-être au delà de ses » frontières. Dans le second cas, elle tournerait contre elle lessouve- » nirs de ses conquêtes, qui désaflectionnent les nationalités, et elle » compromettrait sa première et sa plus universelle alliance : l'esprit » des peuples et le génie de la civilisation.
» D'après ces principes, monsieur, qui sont les principes de la France » do sang-froid, principes qu elle peut présenter sans crainte comme » sans déti à ses amis et à ses ennemis, vous voudrez bien vous péné- » trer des déclarations suivantes :
» Les traités de 1815 n'existent plus en droit aux yeux de la Répu- » blique française; toutefois, les circonscriptions territoriales de ces » traités sont un fait qu'elle admet comme base et commue point de dé- » part dans ses rapports avec les autres nations.
» Mais si les traités de 1815 n'existent plus que comme faits à mo- » difier d'un accord commun, et si la République déclare hautement » qu'elle a pour droit et pour mission d'arriver régulièrement et paci- » fiquement à ces modifications, le bon sens, la modération, la cons- » cience, la prudence de la République existent, et sont pour l'Europe » une meilleure et plus honorable garantie que les lettres de ces traités » si souvent violés ou modifiés par elle.
» Attachez-vous, monsieur, à faire comprendre et admettre de bonne » foi cette émancipation de la République des traités de 1815, et à » montrer que cette franchise n'a rien d'inconciliable avec le repos de » l'Europe.
» Ainsi, nous le disons hautement, si l'heure de la reconstruction » de quelques nationalités opprimées en Europe, ou ailleurs, nous pa- » raissait avoir sonné dans les décrets de la Providence; si la Suisse, » notre ûdèle alliée depuis François Pr, était contrainte ou menacée » dans le mouvement de croissance qu'elle opère chez elle pour prêter » une force de plus au faisceau des gouvernements démocratiques; si » les Etats indépendants de l'Italie étaient envahis; si l'on imposait t> des limites ou des obstacles à leurs transformations intérieures; si on
» leur contestait à main armée le droit de s'allier entre eux pour con- » solider une patrie italienne, la République française se croirait en » droit d'armer elle-même pour proléger ces mouvements légitimes » do croissance et de nationalité des peuples.
» La République, vous le voyez, a traversé du premier pas l'ère des » proscriptions et des dictatures. Elle est décidée à ne jamais voiler sa » liberlé au dedans. Elle est décidée également à ne jamais voiler son » principe démocratique au dehors. Elle ne laissera mettre la main de » personne entre le rayonnement pacifique de sa liberté et le regard » des peuples. Elle se proclame l'alliée intellectuelle et cordiale de » tous les droits, de tous les progrès, de tous les développements légi- » times d'institutions des nations qui veulent vivre du même principe » que le sien. Elle ne fera point de propagande sourde ou incendiaire » chez ses voisins. Elle sait qu'il n'y a de libertés durables que celles » qui naissent d'elles-mêmes sur leur propre sol. Mais elle exercera, » par la lueur de ses idées, par le spectacle d'ordre et de paix qu'elle » espère donner au monde, le seul et honnête prosélytisme, le prosé- » lytismo de l'estime et de la sympathie. Ce n'est point là la guerre, » c'est la nature. Ce n'est point là l'agitation de l'Europe, c'est la vie. > Ce n'est point là incendier le monde, c'est briller de sa place sur » l'horizon des peuples, pour les devancer et les guider à la fois.
» Nous désirons, pour l'humanité, que la paix soit conservée. Nous » l'espérons même. Une seule question de guerre avait été posée, il y » a un an, entre la France et l'Angleterre. Celte question de guerre, » ce n'était pas la France républicaine qui l'avait posée, c'était la dy- » nastie. La dynastie emporte avec elle ce danger de guerre qu'elle » avait suscité pour l'Europe, par l'ambition toute personnelle de ses » alliances de famille en Espagne. Ainsi, cette politique domestique do » la dynastie déchue, qui pesait depuis dix-sept ans sur notre dignité » nationale, pesait en même temps, par ses prétentions à une couronne » de plus à Madrid, sur nos alliances libérales et sur la paix. La Répu- » blique n'a point d'ambition. La République n'a point de népotisme. » Elle n'hérite pas des prétentions d'une famille. Que l'Espagne se ré- » gisse elle-même; que l'Espagne soit indépendante et libre. La France, » pour la solidité de cette alliance naturelle, compte plus sur la con- » formité de principes que sur les successions de la maison de » Bourbon I
» Tel est, monsieur, l'esprit des conseils de la République. Tel sera.
» invariablement le caractère de la politique franche, forte et modéré* » que vous aurez à représenter.
» La République a prononcé en naissant et au milieu de la chaleur » d'une lutte non provoquée par le peuple, trois mots qui ont révélé » son âme et qui appelleront sur son berceau les bénédictions de Dieu » et des hommes : Liberté, Égalité, Fraternité. Elle a donné, le lende- » moin, par l'abolition de la peine de mort en matière politique, le » véritable commentaire de ces trois mots au dedans; donnez-leur » aussi leur véritable commentaire au dehors. Le sens de ces trois mots » appliqués à nos relations extérieures est celui-ci : affranchissement » de la France des chaînes qui pesaient sur son principe et sur sa di- » gnité; récupération du rang qu'elle doit occuper au niveau des » grandes puissances européennes; enfin, déclaration d'alliance et » d'amitié à tous les peuples. Si la France a la conscience de sa part » de mission libérale et civilisatrice dans le siècle, il n'y a pas un de » ces mots qui signifie guerre. Si l'Europe est prudente et juste, il n'y » a pas un de ces mots qui ne signifie paix.
» Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération très-distinguée.
» Lamartine, » Membre du Gouvernement provisoire de la République > et ministre des affaires étrangères. >
Des deux principes ennemis et irréconciliables qui se combattaient depuis un demi-siècle, l'un venait de triompher en France, l'autre était vaincu à Paris, humilié, démoralisé et presque désarmé dans les trois quarts de l'Europe. Quel était l'intérêt logique de la République nou- 1 velle, son devoir envers l'humanité et la condition essentielle de son existence? Évidemment, d'offrir son alliance au principe démocratique contre le principe monarchique qu'elle venait de renverser en France. Mais cette solidarité pratique entre la France régénérée et les peuples encore opprimés, pouvait, on le croyait du moins, entraîner une guerre grosse de problèmes et d'inconnu, une guerre devant les éventualités de laquelle l'imagination de Lamartine reculait effrayée. Il avait donc voulu, comme on vient de le voir, donner des espérances et des gages aux deux principes, sans s'allier effectivement ni avec l'un ni avec l'autre. C'était, malgré quelques réserves stipulées pour des cas éloignés, une politique sans dignité, sans franchise, sans grandeur, sans intelligence du pas<é, sans prévision de l'avenir, sans courage. C'était faire perdre à la France l'heure que Dieu lui avait ménagée, pour
qu'elle se rachetât de huit siècles de servitude, et lui préparer des revers qui ne seraient plus dc3 malheurs honorables, mais des hontes Aussi, malgré les arliûces du plus magniûque langage qu'eût jamais parlé la diplomatie, tous les esprits clairvoyants comprenaient déjà que l'inaction de la République ollait perdre la révolution, non-seulement en France, mais en Europe. Qui ne savait, en effet, qu'avant de se résigner à périr, le vieux despotisme livrerait, tôt ou tard, une lutte suprême à la liberté, et que la République de février, réduite alors à elle-même, no fonctionnant que pour elle-même, déshéritée de sa force d'expansion et de prosélytisme, pouvait succomber sous la réaction violente de l'ancien ordre monarchique?
Vous aviez prévu, dites-vous, après le déchirement de l'Europe, cetle reconstitution violente des vieilles monarchies; mais, — j'emploie vos expressions, — vous ne croyiez pas, vous ne désiriez pas que les peuples, mal préparés, passassent d'un premier bond à la République. « Il suffisait à la France que l'esprit des peuples, dont elle était immé- » diateraent entourée, s'introduisit par des institutions constitution- » nelles dans leurs propres gouvernements, comme élément de frater- » nité, de solidarité et de paix avec la France (PP). »
L'histoire ne vous avait donc pas appris qu'une nation continentale, fût-elle la France, ne saurait vivre longtemps sans alliées, et que tout peuple qui, en contact avec des idées et des intérêts ennemis de ses intérêts et de ses idées, n'a pour principe d'existence qu'un dogme, est exposé à périr quand ce dogme vientà s'affaiblir I Comment I vous ne deviniez pas que la réaction de la monarchie victorieuse en Prusse, en Autriche, en Italie, en Hongrie, partout enfin où la démocratie succomberait, réagirait nécessairement sur le sort de la République française. Comment I vous ne pressentiez pas que le despotisme reconstitué par votre neutralité liberlicide, ne pourrait vivre longtemps en face d'une République de trente-cinq millions de Français, et qu'un jour il donnerait la main à tous vos ennemis du dehors et du dedans. C'était ne connaître, ni la puissance des vieilles institutions, ni la vitalité des vieilles idées, ni la solidarité des vieux intérêts, ni l'histoire du monde, ni le cœur humain. Ah I laissez-moi vous le dire, moi qui connais et respecte la loyauté de vos intentions et l'éclat de votre génie, vous n'étiez pas l'homme, vous n'étiez pas les hommes marqués par la Providence pour présider à l'avènement de la démocratie. Vous avez fermé les grands courants que la main du peuple ouvrait à la civi-
lisolion de l'Europe. Vous avez découronné la glorieuse République de février, et jo prie Dieu que votre politique, votre politique extérieure surtout, ne tombe pas un jour dans la malédiction de votre pays et du genre humain.
Quoi qu'il en soit, la révolution de février avait frappé de stupeur et d'épouvante tous les gouvernements monarchiques. Ils attendaient avec effroi le premier mot de la République, pour savoir le sort qu'il lui plairait de leur faire. Le manifeste de M. Lamartine ramena la sécurité et l'espérance dans toutes les chancelleries do l'Europe. Aussi les ambassadeurs s'empressèrent-ils de préconiser bien haut la prudence du Gouvernement provisoire, et d'accabler de félicitations le sage et grand ministre qui, disaient-ils, venait de préserver la famille européenne d'une épouvantable conflagration. Ce qu'il fallait aux trônes chancelants, c'était du temps pour se reconnaître, s'entendre, combiner leurs intrigues, leurs eflbrls, et se préparer à de nouvelles et sanglantes luttes contre la liberté. Ce temps, la politique extérieure des tuteurs de la révolution de février, s'évertuait, hélas 1 à le leur assurer.
Cependant, au milieu des étonnements, des tumultes et des joies que leur causaient le triomphe do la démocratie française et les premières victoires de la liberté dans le midi de l'Italie, les peuples ne virent, dans le manifeste de M. Lamartine, qu'une revendication implicite de l'indépendance des nationalités opprimées. En effet, combiné et tissu avec une merveilleuse habileté de formes, de contrepoids et de facettes, ce manifeste était à la fois un appel à l'amitié et à la confiance des princes, et une incitation indirecte au patriotisme et au soulèvement des peuples. C'était surtout la pratique de l'idée favorite du ministre des affaires étrangères : sourire à l'Italie sans l'exciter. Si, dans cette agacerie commune aux conservateurs et aux révolutionnaires de l'Europe, à l'aristocratie et à la démocratie, aux bourreaux et aux victimes, l'homme d'État de la République promettait aux royautés que la France ne troublerait pas leur despotisme, il promettait aussi aux peuples que, s'ils parvenaient à secouer le joug, la France les protégerait contre toute aggression étrangère. Libre du reste aux uns et aux autres d'interpréter comme ils l'entendraient, ce système d'un équilibre abstrait, confus, sans vigueur et sans sincérité, entre deux principes contraires.
Les peuples, qui agissent plus qu'ils ne réfléchissent et qu'entroi-
naît d'ailleurs une irrésistible impulsion, interprétèrent donc le manifeste du Gouvernement provisoire dans le sens de leur affranchissement, et se jetèrent, tète baissée, dans la plus sainte et la plus glorieuse des luttes contre les dominations qui les avaient si longtemps écrasés.
Disons rapidement par quelle série de combats et de prodiges, l'Europe démocratique salua l'apparition de la République en France.
Rappelons aussi, pour l'enseignement des révolutions futures, lo spectacle honteux des rois de l'Europe, effarés comme des hiboux qu'aveugle l'éclair des tempêtes, laissant déchirer leur pourpre lambeau à lambeau, briser leurs couronnes fleuron a fleuron, essayant d'abord une lutte impuissante, pliant ensuite le genou et demandant grâce dans le sang qu'ils ont versé; rusant, vaincus et humiliés, avec le bon droit, la sainte cause et la fatale générosité de leurs ennemis; reniant leur passé, prenant Dieu à témoin de la sincérité de leur conversion à la liberté, demandant grâce aux peuples martyrs, aux nationalités trahies, aux patries mutilées, aux vivants et aux morts. El puis, quand la lâcheté des uns et la trahison des autres leur viennent en aide, se relevant et s'unissant, d'un bout à l'autre de l'Europe, pour assassiner en plein soleil les hommes qui viennent de les couvrir de leur miséricorde.
Ah ! ces souvenirs nous accablent, et nous nous sentons impuissants à les retracer.
Le contre-coup des trois grands jours de février se fit immédiatement sentir dans toutes les profondeurs de l'Europe. El quel immense retentissement que celui de cette grande révolution ! quel courant électrique du nord au sud, de l'orient à l'occident I Quel trouble subit dans l'équilibre européen et dans l'économie caduque des vieilles sociétés 1 Que de questions d'empire, de constitution, de race, de souveraineté et do haute organisation sociale! Que de luttes énergiquement engagées! Que de despotismes en décomposition I Que de nations enfin ressaisissant leurs droits et leurs titres, parce qu'il avait plu au peuple des grandes initiatives de renverser du doigt la plus antique monarchie de l'Europe !
A peine la République française était-elle proclamée à l'Hôtel do ville, que la propagande de nos idées et de notre triomphe avait franchi toutes les frontières. La Marseillaise retentissait au delà du Rhin, au delà des Alpes, à Rerlin, à Munich, à Stullgard, à Cassel, à Maycncc, à Turin, à Milan, à Gènes, à Florence, o Rome, à Naples, en Sicile, il. 34
partout ou presque partout. Le vieux corps germanique tout entier ; l'Italie, depuis les crêtes du mont Blanc jusqu'au pied du Vésuve, frémissent sur les bases iniques des traités de 1815, et s'insurgent pour les renverser. En Angleterre, des meetings s'assemblent de toute part et saluent avec fanatisme la victoire du peuple français. La Belgique précipite des réformes qui ont la portée d'une révolution. Le canon des réjouissances publiques ébranle les montagnes de la Suisse. Neufcbâtel secoue la suzeraineté de la Prusse. L'Allemagne se lève à son tour, et veut être représentée par une assemblée germanique extraite du suffrage universel; elle veut, elle exige la liberté absolue de la presse et des cultes, le droit d'association, le droit au travail, l'abolition de toute espèce de privilèges, l'impôt assis sur le revenu, l'instruction et l'éducation pour tous, la responsabilité des agents du pouvoir, une amnistie générale, l'armement de tous les citoyens, la juridiction du jury en toutes matières criminelles et politiques.
Jamais, depuis la grande lutte de la Germanie contre l'empire de Napoléon, les capitales allemandes, Berlin surtout, n'avaient été aussi émues qu'elles le furent à la nouvelle de la proclamation de la République en France. Toute la population était dans les rues ; on s'arrachait les journaux dans les cafés et dans les cabinels de lecture; on les lisait à haute voix sur les bornes, à la lueur des réverbères, des torches et des lampes apportées à la bâte. Tous comprenaient que l'heure de la liberté venait de sonner, et que le monde du privilège allait finir. Le gouvernement de Frédéric-Guillaume était démoralisé; il ne songeait qu'A des mesures militaires comme si le drapeau de la République française flottait déjà sur les bords de la Sprée.
Cependant il fallait parler au pouple, mais que lui dire? Encore incertain des intentions du Gouvernement provisoire, le cabinet prussien faisait publier, le 1" mars, qu'il était douteux que la France voulût suivre l'exemple de la capitale, et que l'armée imitât la conduite do la garnison de Paris. La feuille officielle ajoutait, toutefois, que la Prusse n'avait aucune intention d'intervenir dans les affaires intérieures de la France; mais elle essayait en même temps de raviver la vieille gallophobie, en disant qu'il convenait de prévoir le cas où la France voudrait encore tenter des conquêtes en Allemagne.
Le 6 mars, Frédéric-Guillaume se hâta d'accorder aux états généraux la périodicité régulière qu'il leur avait obstinément refusée jusque-là. Cette concession, qui fut annoncée au sein de la diète, par le roi en
personne, changeait le caractère fondamental de la monarchie prussienne, et altérait profondément l'ancien ordre de choses.
« La Providence, dit ensuite le roi, a fait surgir des événements qui » menacent d'ébranler l'ordre social dans ses bases. Des cœurs aile* » mands, des Prussiens, des hommes animés de sentiments d'honneur » et de loyauté, savent quels devoirs sacrés leur imposent les circon» » stances du moment. Aucun peuple de la terre n'a donné un exemple » plus frappant do ses vertus que le nôtre. Mais aujourd'hui, il faut » que ses efforts ne se démentent pas, car nous ne voulons pas être » moins fidèles, ni moins courageux, ni moins persévérants que nos » pères, ou que nous-mêmes dans notre jeunesse. Exprimez, mes- » sieurs, dans vos foyers, ce que tout esprit clairvoyant comprend, et » ce qui est senti par tout noble cœur. Dites à chacun cette vérité in* » contestable ; laissez toutes les querelles de parti et ne songez qu'à la » seule chose nécessaire, si nous voulons sortir avec honneur et succès » de l'orage qui ne peut être conjuré, avec la grâce de Dieu, que par » notre union, notre attitude et notre exemple. Groupez-vous comme » un mur d'airain, avec une vive confiance, autour de votre roi, autour » de votre meilleur ami. Loin do la pensée d'intervenir dans les affaires » intérieures des peuples étrangers, je fais tout ce qui dépend de moi » pour assurer, par la concorde et la parole énergique des grandes » puissances, mais surtout par l'affermissement de la confédération » germanique, une paix honorable qui est nécessaire aux peuples de » l'Europe, si l'on veut empêcher que la carrière du progrès moral et » matériel où ils sont si bien entrés, ne soit interrompue et peut-être » même brisée pour des siècles. Si mon peuple donne aux races aile* » mandes l'exemple de l'amour et de la force, on aura fait un grand pas » pour atteindre ce but, si heureux, de la conservation de la paix.
» Mais si Dieu, dans ses décrets impénétrables, en décidait autrement; * si les traités sur lesquels repose l'édifice politique étaient brisés; si un » ennemi osait attaquer mon territoire ou celui de mes alliés de la con- » fédération germanique, alors, comme le commandent l'honneur et » le devoir, je préférerai les dangers de la guerre à une paix honteuse; » alors j'appellerai aux armes mon peuple belliqueux; il se groupera » autour de moi comme il s'est groupé, il y a trente-cinq ans, autour » des drapeaux de mon père de glorieuse mémoire, qui était aussi le » père de son peuple. Voilà ma confiance : l'héroïsme de 1813, 1814 » et 1815 ne manquera pas.
» Aussitôt que les mesures que je suis obligé de prendre pour l'hon- » neur et la sûreté de l'Allemagne exigeront le concours de nos fidèles » États, et plus tard (ce dont Dieu nous préserve), si le cri général aux » armes! retentissait, je vous appellerai de nouveau, vous, messieurs, » vos co-États, toute la diète réunie, pour que vous m'assistiez de yos » conseils, sachant bien que la confiance de mon peuple est mon plus » ferme appui. Et pour montrer au monde qu'en Prusse le roi, le » peuple et l'armée sont les mêmes de génération en génération, » annoncez cela dans vos foyers, et encore une fois je vous adresse un » adieu cordial. »
Cependant les masses ne répondaient à ces craintes et à ces incitations belliqueuses que par des témoignages de sympathie a la cause de la République française. Les Français, disait le peuple, ont reconquis . leur liberté, ils respecteront la liberté des autres.
A Saint-Pétersbourg, où le gouvernement ne pressentait pas encore les événements de Vienne et de Berlin, l'empereur, apprenant, au milieu d'une fête (QQ), la proclamation de la République, fit connaître à haute voix cette révolution aux olficiers qui l'entouraient, et ajouta : Messieurs, préparez-vous à monter à cheval.
Le czar publia ensuite un ukase où l'on remarquait ces paroles menaçantes :
« Des événements ont eu lieu dans l'ouest de l'Europe, qui mani- » festent la coupable intention de renverser les pouvoirs légaux. Les » alliances amicales et les traités par lesquels la Russie est liée avec les » puissances voisines nous imposent le devoir sacré de prendre iinmé- » diatement des mesures pour mettre une partie de nos troupes sur le » pied de guerre, afin que, si les circonstances l'exigent, on puisse » opposer une barrière à la propagation des idées anarchiques. »
Ce prince ordonna en même temps la formation immédiate d'une armée de quatre cent mille hommes, destinée à marcher sur la frontière de l'ouest. Les armements furent poussés avec vigueur. Quatre corps d'opération, composés chacun de quarante mille hommes, furent dirigés par échelons sur les frontières de la Pologne, où ils devaient se trouver avant le 15 avril. L'armée du Caucase reçut Tordre de cesser les hostilités et de rester sur la défensive. Le prince Paskewitch, qui se trouvait alors à Saint-Pétersbourg, fut désigné comme devant prendre le commandement en chef de la grande armée impériale qui devait se concentrer dans la Pologne méridionale, à la frontière do la Silésie et
de la Bohème. Enfin, dans les premiers jours de mars, l'empereur Nicolas, passant la revue de sa garde, félicita hautement les officiers sur la campagne qui allait commencer, et qui devait, disait-il, leur ouvrir une nouvelle carrière de gloire.
La nouvelle des événements de Paris produisit en Suède un effet magique. Les vieux ressentiments nationaux contre la Russie se ranimèrent, à l'idée que les armées moscovites pouvaient encore une fois menacer la liberté des peuples. Puis, à la suile d'un banquet réformiste, une émeute, dans laquelle les troupes durent intervenir, éclata à Stokholm et coûta la vie à trois officiers, trente ou quarante soldats et autant d insurgés. Toutefois, cette sédition, provoquée par l'exaltation confuse des esprits à la nouvelle des événements de Paris, manquait d'un caractère déterminé.
Le 3 mars, le roi do Wurtemberg, cédant à une manifestation populaire, abolit la censure dans ses États et consentit à l'armement des milices.
Le 4, l'attitude du peuple arracha au grand-duc de Bade l'affranchissement des journaux, l'abolition de ce qui survivait des institutions féodales et l'armement du peuple.
Le 5, le roi de Bavière, vaincu par une émeute dans les rues de sa capitale, abdiqua la couronne en faveur d'un prince de sa maison, qui semblait alors unir sa cause à la cause du peuple.
Les 5, 6 et 7, des événements analogues avaient lieu dans le duché de Nassau, à Hesse-Darmsladt, à Hesse-Cassel, dans la principauté d'Oldenbourg et dans le Meklenbourg, dont les princes étaient forcés de convoquer à la bâte des assemblées représentatives.
Les villes anséatiques, Hambourg, Brème, Lubeck, obéissaient à la même impulsion de réformes démocratiques.
La Saxe n'était pas moins émue que les autres parties de l'Allemagne. Le 2 mars, les députés de Leipsick arrêtèrent une adresse au roi, demandant la liberté de la presse et la représentation du peuple allemand auprès de la diète germanique.
Cette diète, foyer d'absolutisme, inclinait elle-même sa tête altière devant la volonté des nationalités allemandes. Le 3 mars, elle décrétait que chaque État de la confédération avait la faculté d'abolir la censure et d'accorder la liberté de la presse.
En résumé, huit jours ne s'étaient pas encore écoulés depuis l'avénement de la République en France, que toute l'Allemagne méri-
dionale et occidentale avait déjà conquis, proclamé et pratiqué la liberté de la presse, l'institution de la garde nationale et du jury, le principe de l'unité nationale allemande, et l'engagement des princes de tout préparer pour réaliser immédiatement cette grande révolution.
Telle avait été, au 6 mars, l'influence du triomphe de la démocratie française sur le sort de l'Allemagne. Un grand exemple et une semaine avaient suffl à tous ces prodiges. D'un bond, le contre-coup du 24 février avait poussé la vieille Germanie de l'absolutisme à la liberté la plus large, du morcellement à l'unité, et de la représentation fractionnée des cours à un parlement de nations, constituant, permanent au cœur de l'Allemagne, devenant le fondement d'une fédération nouvelle, courbant les forts, émancipant les faibles, et formant le noyau d'une immense démocratie multiple dans ses formes, mais unitaire dans ses principes et ses tendances.
Cependant le gouvernement autrichien, qui, quelques jours plus tard, allait s'évanouir sous l'étreinte d'une révolution populaire, protestait par d'odieuses calomnies contre les événements de Paris. Le 4 mars la Gazette officielle de Vienne soutenait encore que la population parisienne venait de renverser le gouvernement établi par la révolte, la violence, le règne de la terreur et du désordre. Recherchant ensuite les causes de la révolution de février, l'organe officiel du cabinet ne les trouvait pas dans le cours naturel des choses, mais dans l'explosion soudaine d'une force désorganisatrice, existant à côté du système constitutionnel qui régissait la France système que beaucoup de personnes louaient comme le modèle d'une politique bien ordonnée; dans l'application, en un moment fôcheux, de la fiction de la souveraineté du peuple sur laquelle cette constitution reposait; dans une opinion publique profondément corrompue ; dans une conspiration héritière des principes de Babœuf et de ses complices qui, sous le Directoire, payèrent de la vie leurs complots contre la propriété et la société.
« Ce parti, que les chefs de la première révolution française avaient cru devoir étouffer, était, disait la Gazette officielle, précisément celui qui vient de s'emparer du pouvoir en France. Le cabinet autrichien ne doute pas que le Gouvernement provisoire n'essaye, après sa victoire imprévue, de dissimuler l'odieux de ses principes; mais, le voulùt-il, il serait impuissant à arrêter dans son cours le torrent dévastateur de la révolution.
» C'est donc, ajoutait M. Metternich, la première fois que toute
l'Europe se trouve en présence de ces funestes doctrines, logiquement développées et appliquées par les novateurs. Nous n'avons pas besoin de dire que ces principes compromettent dans tous les pays la propriété, la vie et la famille. Heureusement la mine pratiquée sous le sol de l'Allemagne et de l'Italie a éclaté à Paris plus tôt que ne le pensaient les incendiaires, et l'Europe peut encore jeter un coup d'œil dans l'abîme où Ton voulait la plonger.
» Dans ces circonstances, il n'y a qu'un moyen de salut : l'adhésion ferme des gouvernés à leur gouvernement, et l'accomplissement fidèle et honorable du devoir à l'heure du danger dans chaque situation et dans chaque classe de la société.
» Comptant sur les vertus habituelles des sujets confiés ausceptrede l'Autriche, le monarque peut même aujourd'hui attendre avec calme les événements, fort de son espoir dans la Providence, de la confiance de ses peuples, et ne perdant pas de vue que cet empire a éprouvé de plus grandes calamités. »
Ainsi que nous l'avons déjà dit, peu de jours après, l'homme d'État omnipotent qui venait de parler ainsi, passait, fugitif, devant son palais incendié. La monarchie autrichienne capitulait devant une insurrection triomphante, et le chef de la maison de Habsbourg jurait, la main sur la conscience, « que depuis longtemps le gouvernement im- » périal était occupé de la confection des lois qui devaient rendre la » liberté au pays, et que le peuple serait agréablement surpris quand » il connaîtrait les intentions libérales et bienveillantes de l'empereur. »
Mais n'intervertissons pas le cours des événements extraordinaires qui vont se produire en Europe.
En apprenant la chute de Louis-Philippe et la proclamation de la République en France, le roi Léopold de Saxe-Cobourg réunit son conseil, auquel il déclara qu'il était prêt à déposer la couronne qu'il tenait des mains du peuple, si la Belgique croyait de son intérêt de changer la forme de son gouvernement. Ce prince, que la révolution de Paris venait de frapper cruellement dans ses principes politiques et dans ses liens de famille, ne consentit à garder sa couronne qu'à la sollicitation de ses ministres, et en déclarant do nouveau qu'il restait à la disposition des événements.
Nous avons déjà rapporté les premières instructions du gouvernement anglais à son représentant à Paris. La nouvelle de la chute de la dynastie d'Orléans et de l'avènement de la République, fut connue k
Londres dans la matinée du 26 février. Le soir mémo, MM. Hume et O'Brien ayant déclaré, dans la Chambre des communes, que le renversement de la royaulé en France ne devait point altérer les bons rapports existants entre les deux pays, lord Russe! s'empressa de répondre que le cabinet britannique resterait fermement attaché à la paix. Le lendemain, samedi, un conseil de cabinet auquel assistaient tous les ministres de la reine, décida que le marquis de Normanby serait autorisé à rester à son poste, et à entrer en relations amicales avec le Gouvernement provisoire.
Cependant, dès la veille, l'amirauté avait transmis à Portsmouth Tordre de mettre en activité de service quatre bateaux à vapeur, indépendamment des autres mesures militaires qui étaient prises secrèlement. Du reste, l'enthousiasme pour l'héroïsme d'une population qui, en trois jours, avait chassé une dynastie, changé la forme du gouvernement, rétabli l'ordre et la sécurité dans une ville d'un million deux cent mille habitants; cet enthousiasme éclatait, irrésistible, dans toutes les classes de la population et gagnait jusqu'aux organes les plus invétérés de l'aristocratie britannique.
« Le gouvernement français, disait le plus accrédité des journaux tories, était préparé pour renverser une émeute; il a succombé devant la puissance d'une révolution. Le ministère Guizot a péri en présence de cet acte inattendu de souveraineté populaire. Ces ministres insensibles, ce roi tenace, cet audacieux chef militaire, cette armée avec toutes les fortifications, les armes et la force, tombent frappés d'impuissance devant le triomphe do l'opinion publique et de la volonté populaire. La royauté de juillet a ûni comme elle avait commencé. Après les labeurs, les luttes et les efforts de dix-sept années, elle a subi une défaite qui ne le cède presque en rien et qui est plus étonnante que cell<; des Bourbons aînés. Pendant dix-sept ans, la politique de Louis-Philippe a été une protestation continuelle contre le principe de la puissance populaire à laquelle il devait son trône; mais il était dons sa destinée d'apprendre que la terrible énergie de la révolution française détie les plus secrètes précautions de l'autorité.
» La France a surgi, passant de l'apathie à la révolution ; les événements de Puris impriment au pays tout entier une commotion électrique. Ces événements se refléteront sur l'Europe, où des éléments de combustion sont déjà profusément répandus; car, dans un moment de difficultés excessives pour beaucoup d'autres pays, un choc soudain
éclate là où on l'attendait le moins. Ces considérations dévoilent un avenir très-menaçant et très-incertain. Constatons toutefois ce résultat extrême.
» Le prince qui rêvait, hier encore, les combinaisons de Louis XIV, l'assujettissement de l'Espagne, la répression de l'Italie, l'intervention en Suisse et la coërcition violente du parti radical intérieur, ce prince se réveille le lendemain dans la position équivoque de notre vieil ami le roi citoyen. Les intrigues espagnoles et les conseils de l'Autriche étaient des sympathies bien dignes d'un cabinet qui a tourné le dos À la libérale Angleterre, et menacé de sacriûer la paix du monde entier aux intérêts d'une dynastie. La conséquence de ce mouvement sera républicaine (RR). »
Quant aux journaux whigs, leur fanatisme allait jusqu'au délire.
« Tressaillez, s'écriait le Sun, tressaillez, ombre du grand Vergniaud ! réjouissez-vous, mânes de Gensonné, de Condorcet, de Brissot, de Barrère, de Fonfrède, de la belle et sublime madame Rolland I Après une lutte de plus de soixante ans, à travers les alternatives de plusieurs constitutions et la chute de trois dynasties, à travers les périls du dedans et du dehors, suscités par les traîtres et les coalitions; en dépit d'armées ennemies et de factions conspiratrices, du despotisme et de la trahison, le génie du patriotisme a encore une fois triomphé : le génie de la liberté est demeuré victorieux! Enûn, la France est libre!
» Émus comme nous le sommes à la nouvelle du prodige qui vient de s'accomplir à Paris, il nous est difficile d'en relater les phases avec calme et régularité. Braves Français! vous vous êtes montrés dignes du siècle et de l'histoire. L'Angleterre voit les progrès de votre révolution avec un intérêt profond et fraternel. Que votre modération dans lu victoire égale votre valeur dans le danger (SS) ! »
La nouvelle de la révolution de février fut accueillie en Suisse comme un triomphe national. Presque toutes les villes de la confédération célébrèrent le grand événement qui rendait la France à la liberté et à ses sympathies traditionnelles pour tous les peuples. Le gouvernement de Lausanne ordonna de tirer cent un coups de canon en signe de réjouissance publique. A Berne, le vorort adressa une circulaire à tous les Étals confédérés, pour les inviter à se tenir prêts à défendre la neutralité helvétique. Les cantons voisins de la frontière autrichienne reçurent l'ordre de surveiller les mouvements des troupes étrangères. « Il faut, leur disait-on, que le pont de Baie et les défilés des Alpes n. 35
m HISTOIRE DE FRANCE.
» soient, cette fois, vigoureusement défendus contre les ennemis des » Français, qui sont aussi les nôtres. » Enfin, k la nouvelle de l'installation de la République française , les radicaux suisses marchèrent contre le canton de Neufchâtel, où le parti oligarchique était parvenu à conserver le pouvoir et à survivre à la défaite du sunderbund.
La chute des Bourbons de France avait jeté dans 1 épouvante les Bourbons d'Espagne. Marie-Christine en fut atterrée, et les ministres de sa fille s'empresseront de réclamer des cortès une véritable dictature. Ils demandèrent la faculté de suspendre la constitution, et une somme de deux cent millions de réaux, pour être employée suivant les circonstances et sans le contrôle du pouvoir législatif.
Toutefois, le gouvernement espagnol, interrogé dans le parlement sur le but de ces mesures extraordinaires, répondit qu'il ne les avait point adoptées en vue de la France, « car, disait le président du con- » seil (TT), la nation française est grande et généreuse; elle se don- » nera un gouvernement qui l'administrera avec justice; elle a, avec » la nation espagnole, des droits communs. Les deux pays doivent être » d'accord, quelle que soit la forme du gouvernement auquel ils obéis- » sent; que ce gouvernement, en France, soit républicain ou rao- » narchique, leurs relations doivent rester les mêmes; ils doivent vivre » en paix.
» Le gouvernement espagnol ne craint rien de la nation française, » quelle que soit la forme de gouvernement qu'elle se donne; et, lorsque » le pays aura accordé sa sanction è Tordre de choses qui existe aujour- » d'hui, le gouvernement de S. M. C. respectera ce qui aura été » fait, afin de l'engager, par cet exemple, è respecter ce qui existe en » Espagne. »
La précipitation des armements et les rigueurs excessives delà police n'en trahissaient pas moins les vives alarmes qui travaillaient le cabinet de Madrid. Tous les éléments du parti progressiste s'étaient émus, et le nom français qui, grâce à d'anciens souvenirs et à la polilique égoïste de Louis-Philippe, inspirait encore un profond sentiment de dofiance aux Espagnols, était devenu pour ce peuple l'objet des plu9 ardentes sympathies (UU).
Tels furent les effets immédiats de la révolution de février sur l'attitude des peuples et des gouvernements de l'Europe. Les peuples étaient dans la joie, les gouvernements dans la consternation. Mais ce n'était encore là que les signes précurseurs de-» mouvements natio*
naux qui se préparaient, et dans lesquels les royautés allaient rendre ces armes qu'elles tournaient déjà contre la France. Chaque jour opportait une sécurité de plus à la République.
Résumons, pour l'histoire à venir, ce rapide et merveilleux enchaînement de conquêtes populaires, qu'elle saluera un jour comme le plus inespéré et le plus magniûque triomphe de la justice et de l'humanité.
Mais, pour comprendre l'importance de ces événements dans leurs rapports avec l'établissement de la République française, il faut avant tout se rappeler quelle était la situation extérieure de la France au moment où elle accomplit sa régénération.
Emprisonnée dans des limites qu'elle ne pouvait briser que par une guerre générale, la France avait alors contre elle cinq grandes puissances coalisées par un intérêt commun. Elle offrait le spectacle d'une nation do trente-six millions d'hommes isolés sur le continent. Aucune pensée européenne, aucune action collective, ne lui était permise. Elle était condamnée à s'affaisser sur elle-même, à voiler son principe, à se rapetisser, pour ainsi dire, de peur d'inquiéter un roi ou d'agiter un peuple. L'air lui manquait comme la dignité. Quant à ses alliés naturels, la Suisse, l'Italie, les États secondaires de l'Allemagne, etc., ils étaient trahis, vendus ou menacés. La France étouffait.
Cependant, quelques événements considérables avaient précédé, on Italie, l'explosion qui éclata en France le 24 février. Ne pouvant plus compter sur les hypocrites promesses que la cour de Naples leur avait faites pendant les troubles antérieurs, les Siciliens avaient résolu d'obtenir par la force les réparations qu'un odieux despotisme s'obstinait à leur refuser. Le 12 janvier, au moment où, à Païenne, les troupes royales quittaient leurs quartiers pour parader sur les places publiques, elles se trouvèrent en face de l'insurrection qui leur offrit hardiment le combat. La population entière était sous les armes. La lutte s'engagea sur tous les points à la fois et, après un combat acharné, la ville, évacuée par les soldats, resta au pouvoir des patriotes.
A Messine, les troupes, vigoureusement attaquées, durent chercher un refuge dans la citadelle, taudis que le peuple se logeait dans les forts qui dominent la ville.
L'île tout entière fut bientôt soulevée, et força le gouvernement napolitain, déjà menacé sur le continent, d'envoyer contre elle un renfort de dix mille hommes.
Le soulèvement de Palerme entraîna le soulèvement de Nnples. Vaincu sur tous les points, en Sicile, dans les Calabres et dans sa propre capitale, le roi, félon et toujours lâche, s'empressa d'offrir de nouveaux gages aux insurrections victorieuses. Il consentit d'abord à sacrifier les jésuites, adversaires acharnés de toutes les réformes, et leur enjoignit de sortir immédiatement de ses États. Il ordonna ensuite d'ouvrir les prisons aux suspects et les frontières aux exilés. Enfin il chassa ignominieusement le féroce Carretlo, son ministre favori et l'instrument de ses crimes.
Mais ces concessions arrachées à la peur ne suffisaient plus. Le 26 janvier, trente mille citoyens se portèrent sur le palais, aux cris de : Vive l'Italie! vive la constitution! Le roi ordonna de déployer le drapeau rouge, de tirer le canon d'alarme et de balayer l'insurrection. Mais les citoyens restèrent impassibles devant les troupes, qui ne purent ou n'osèrent pénétrer cette masse désarmée et menaçante. Cependant c'en était fait du despotisme napolitain, s'il persistait un jour de plus dans la résistance. Ferdinand II comprit cette situation, et, au lieu de combattre ou de fuir, le plus fourbe des princes feignit traîtreusement d'abdiquer le pouvoir absolu dans les mains du peuple. Rentré, tremblant dans son palais, il publia cette proclamation :
« Ayant entendu le vœu général de nosbien-aimés sujets pour avoir » des garanties et des institutions conformes à la civilisation actuelle, » nous déclarons que notre volonté est de condescendre aux désirs qui » nous ont été manifestés, en donnant une Constitution ; et pour cela » nous avons chargé notre nouveau ministre d'État de présenter h notre » approbation, dans un délai qui ne devra pas excéder dix jours, un » projet sur les bases suivantes :
» Le pouvoir législatif sera exercé par nous et par deux chambres, » a savoir une chambre des pairs et une chambre des députés. Les » membres de la première chambre seront nommés par nous; les dé- » pu tés seront nommés par des électeurs sur les bases d'un cens qui » sera fixé.
» L'unique religion dominante de l'État sera la religion catholique, » apostolique et romaine ; aucun autre culte ne sera toléré.
» La personne du roi sera toujours sacrée, inviolable et non sujette » à responsabilité.
» Les ministres seront toujours responsables de tous les actes du » gouvernement.
» Les forces de terre et de mer seront toujours dépendantes du roi.
» La garde nationale sera organisée dans tout le royaume, sur un » mode uniforme et analogue à celle de la capitale.
» La presse sera libre et sujette seulement à une loi répressive pour » tout ce qui peut offenser la religion, la morale, l'ordre public, le roi, » la famille royale, les souverains étrangers et leurs familles, ainsi que » l'honneur et les intérêts des particuliers.
» En notifiant ici au public notre souveraine et libre résolution , » nous nous confions dans la loyauté et le bon esprit de nos peuples, » pour le maintien de l'ordre et du respect du aux lois et aux autorités » constituées.
» Signé, Ferdinand. »
Le roi forma un nouveau ministère composé en majorité de la nuance la plus effacée du vieux parti libéral. La révolution était accomplie à Naples, mais il n'en était encore sorti qu'une charte et une trahison. La guerre de l'indépendance continuait en Sicile avec des alternatives de succès et de revers; mais le peuple avait déclaré qu'il ne déposerait pas les armes avant d'avoir obtenu la constitution de 1812 et de solennelles garanties pour l'indépendance politique et administrative de l'île.
Tous les États de l'Italie s'ébranlèrent successivement au contre-coup des événements de Naples et de Sicile. Le Piémont, la seule puissance militaire de la péninsule, passa d'abord, sons secousses et sans excès, de l'absolutisme à de larges réformes qui devaient bientôt le conduire au partage de la souveraineté politique. C'était le prélude de la constitution représentative que Charles-Albert allait accorder à ses peuples sous la pression des événements de Paris, l'avant-coureur de l'appel que ce prince méditait de faire à l'indépendance italienne. Dans la soirée du 2 février, une grande démonstration eut lieu à Turin, pour célébrer la victoire remportée par les Siciliens sur les troupes royales. Sans s'associer ouvertement à cette manifestation, le cabinet sarde ne fit rien pour l'empêcher. Toutes les maisons étaient illuminées, et la foule, répandue dans les rues et sur les places publiques, chantait en chœur l'hymne de la liberté.
La veille, une semblable démonstration avait éclaté à Gênes, ou une messe en action de grâces fut célébrée dans la cathédrale pour les événements du nord de l'Italie. Dans cette circonstance, les troupes sardes fraternisèrent avec la population génoise.
m "HISTOIRE DE FRANCE.
• A Florence, Léopold II, prince impériol d'Autriche et grand-duc de Toscane, publia un motus proprio par lequel il ordonnait la présentation immédiate d'un projet de réformes à introduire dans la consulte d'État et dans la législation sur la presse. Ce même jour, un Te Deum fut chanté dans toutes les églises de celte ville, à l'occasion des heureux événements de Naples et de Sicile.
Le soir où la nouvelle de ces mêmes événements parvint à Pise, un drapeau national, sur lequel on lisait: «Vive le peuple des Deux- Siciles» fut arboré au théâtre où des chœurs nationaux furent chantés pendant toute la représentation.
A Rome, l'enthousiasme était à son comble, et le pape annonçait ouvertement l'intention de faire, de la capitale du monde chrétien, le centre fédératif de la République italienne.
A Parme, à Plaisance, à M ne, à Lucques, les autorités faisaient de vains efforts pour s'appuyer sur l'Autriche et pour lutter contre le mouvement d'opinion qui emportait l'Italie. Là aussi, les princes cédaient et la nationalité triomphait.
Dans le royaume Lombardo- Vénitien, l'esprit public n'était pas moins exalté que dans les autres parties de l'Italie. A Milan, à Venise, à Brescia, à Bergame, à Vérone, à Pavio, etc., toutes les classes de citoyens rivalisaient de sympathies et de sacrifices pour les blessés de Naples et de Sicile. Les femmes de tous les rangs allaient publiquement, de maison en maison, provoquer et recueillir les offrandes pour les héros de la liberté italienne. Vainement, la polico et la soldatesque autrichienne sévissaient-elles avec fureur contre ces manifestations patriotiques. Quoique tout annonçât les desseins les plus sinistres de la part de l'Autriche, qui insinuait aux patriotes les plus haut placés de s'éloigner, personne ne bougeait. Ni les visites domiciliaires, ni les arrestations en masse, ni les exils, ni les violences, ni les transporterions nocturnes dans les forteresses éloignées, ne déterminaient les Italiens à déserter la lutte qui se préparait.
De son côté, le gouvernement piémontais poursuivait au grand jour les préparatifs de la guerre, Il approvisionnait ses arsenaux, réparait ses places fortes, achetait des chevaux au dedans et au dehors du royaume, s'organisait pour la lutte et avouait l'intention de se jeter en Lombardie, le jour où les Autrichiens interviendraient dans les affaires de Naples.
Tel fut le premier acte du drame qui devait changer la face de l'Eu-
rdpe, le prélude dè la décomposition de» rieux systèmes au cdnttct do
la révolution de Paris.
Le manifeste de M. Lamartine n'avait pas encore notifié aux peuples la politique extérieure de la République, que déjà L'Europe des traité» do Vienne, se disloquait de tous cotés. Presque sur toute la surface du continent, les ressentiments populaires s'attaquaient aux despotisme» qui les avaient si longtemps opprimés. Les nationalités se réveillaient et se recomposaient. Les unes tendaient à rompre les liens qui les enchaînaient à des dominations étrangères; les autres demandaient à faire partie d'un tout dont la conquête ou la diplomatie les avaient violemment retranchés. Partout, autour de nous, loin de nous, on brisait le joug ou l'on se préparait à le briser, et partout la tête des tyrans se courbait sous la main de la nécessité.
Pourquoi ces prodiges et ceux qui vont suivre? D'abord, parce que la victoire de la démocratie française était considérée comme le signal de l'émancipation de l'Europe; ensuite, parce que, tout en déclarant que la proclamation de la République française n'était un acte d'agression contre aucune forme de gouvernement dans le monde, le manifeste de Lamartine ajoutait que les traités de 1815 n'existaient plus en droit aux yeux de la République française; que si l'heure de la reconstruction de quelques nationalités opprimées en Europe ou ailleurs lui paraissait sonner dans les décrets de la Providence; que si, par exemple, la Suisse, notre fidèle alliée, était contrainte ou menacée dans le mouvement de croissance qu'elle opérait chez elle pour prêter une force de plus au faisceau des gouvernements démocratiques; que si les États de l'Italie étaient envahis; que si on imposait des obstacles ou des limites à leur transformation intérieure; que si on leur contestait à main armée le droit de s'allier entre eux, pour consolider une patrie italienne, la République française se croirait en droit d'armer ellemême pour protéger ces mouvements légitimes de croissance et de nationalité des peuples. « Elle est décidée, ajoutait le manifeste, à ne » jamais voiler sa liberté au dedans. Elle est décidée également à ne » jamais voiler son principe démocratique au dehors. Elle ne laissera » mettre la main de personne entre le rayonnement pacifique de sa » liberté et le regard des peuples. »
Et, sur la foi de ces paroles, les peuples s'étaient mis à renverser les vieux monuments de la féodalité , qui leur cachaient l'horizon de la France.
Hélas! qui aurait prévu alors, que les soldats de la République allaient servir à étouffer l'indépendance de l'Italie, et que les héritiers de la patriotique révolution de février assisteraient, impassibles et muets, à regorgement de la Hongrie par des hordes étrangères?
Il est des choses qui pour être crues doivent être croyables, et celle ignominieuse politique ne l'était pas.