‹ Histoire de la Révolution de février 1848Chapitre 15 sur 43 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

SOMMAIRE

Retonr à la nuit dit 27 ou 98 février. — Débats dans le conseil sur l'organisation do travail. — La séance est inierrampne par une nouvelle manifestation populaire. — Encore la création du ministère du progrès. — Ardent débat entre les dictateurs. — Albert parle pour la première fois. — Lutte entre Lamartine et Louis Blanc. — Louis Blanc et Albert donnent leur démission. — Pourquoi elle n'a pas lieu. — Le gouvernement en présence des délègues du peuple. — Fausse position de Louis Blanc. — L'éloquence de Lamarlioe désarme encore une fois le peuple. — Le conseil reprend sa délibération et institue la commission du Luxembourg. — Le public ignore les dissentiments qui travaillent le Gouvernement provisoire. — État do l'opinion à son égard. — Ses nombreux et rapides travaux. — Dissidences intérieures provoquées par diverses mesun-s. — Débats sur la question financière et sur l'état économique de la société. — A quels moyens pouvait recourir ta République. — Première faute. — Gestion de M. Goudchaux, ses frayeurs et ses préjugés. — Système financier de la minorité. — Effroi de la majorité. — Réunion du 3 mars, au ministère des finances, a lademaude de M. Goudebaux. — Etat moral de ce ministre. — Réunion du lendemain, pour le même objet. — Nouvelle scène de désespoir. — Troisième réunion au ministère de la justice. — Il se tuera si on refuse sa démission. — Nomination de Garnier-Pagès. — État de la place en ce moment. — Alarmes suscitées par la réaction. — Premières fauleî de Garnier-Pagès. — Impôt des 4 à centimes. — Résultat de cette fatale mesure. — Dissentiments dans le conseil, sur l'organisation de l'armée et sur la politique extérieure de la République. — Le général Subervic suspect au parti du National. — Blarrast et le ministre de la guerre. — Comment on force celui-ci à se retirer. — Intrigue. — Arago est chargé du portefeuille de la guerre. — Rapports du général Cavaignac avec le Gouvernement provisoire. — Lettre hautaine de ce général , et sa disgrâce momentanée. — Effectif de l'armée au 24 février 1848. — La commission de défense nationale. — Préparatifs militaires et velléités de guerre de Lamartine. — Dissension entre lui et le général Lamoricière. — Mise à la retraite de cent généraux. — Vifs dissentiments dans le conseil à propos des réformes que quelques minisires opèrent dans leurs départements respectif* — Clameurs occasionnées par la circulaire de Carnol aux recteurs des académies. — Les choix du ministre de l'intérieur irritent la majorité du conseil. — Les dissidences s'aggravent. — Motif secret de rétablissement des ateliers nationaux. — Progrès de l'antagonisme gouvernemental, et forces des deux partis. — Soulèvement produit par la circulaire du 8 mars.

Nous avoDS laissé le Gouvernement provisoire, dans la nuit du 27 au 28 février, déjà travaillé par des dissensions intestines et redoutant de nouvelles convulsions populaires.

Le conseil se réunit dans la matinée du 28, sous l'impression des tourmentes qui avaient assailli les trois premiers jours de son existence,

et dont il apercevait encore les symptômes autour de lui. En se retrouvant à l'Hôtel de ville, les membres de la majorité et ceux de la minorité s'abordèrent avec une confiance contrainte qui trahissait des soupçons et de profondes rivalités. On eût dit qu'ils devinaient les craintes qu'ils s'inspiraient mutuellement, les ressorts secrets qu'ils faisaient jouer les uns contre les autres et les précautions dont ils s'enveloppaient.

Le débat s'établit tout d'abord sur l'organisation du travail, question formidable qu'on n'avait fait qu'effleurer la veille, et sur laquelle, dit Louis Blanc, il importait de délibérer sans délai, car elle seule pouvait donner son caractère à la révolution. D'ailleurs, pourquoi tarder plus longtemps à résoudre un problème que le Gouvernement provisoire avait posé lui-même, en s' en gageant à garantir l'existence de l'ouvrier par le travail, et à garantir du travail à tous les citoyens? N'avait-on pas aussi, par le même décret, reconnu que les ouvriers devaient s'associer entre eux pour jouir du bénéfice de leur labeur (VV)

Tout à coup une sourde rumeur se fait entendre au dehors. Les membres du conseil quittent leurs places, courent aux croisées et aperçoivent une grande foule de peuple couvrant la place de Grève et portant de nombreux drapeaux sur lesquels on lit : Organisation du travail, ministère du progrès

Ministère du progrès! c'étaient là précisément les mots par lesquels Louis Blanc, dans sa conférence du malin avec trois de ces collègues, avait désigné la nouvelle institution dont il réclamait l'établissement. Aussi tous les regards se portèrent sur lui, comme pour lui demander compte des nouveaux périls qu'il suscitait au Gouvernement provisoire. En effet, l'influence de Louis Blanc sur les classes ouvrières et sur les écoles socialistes n'était pas étrangère à celte manifestation, dont l'attitude grave, calme et bien ordonnée révélait suffisamment une pensée dirigeante et une autorité obéie.

Cependant la majorité du conseil n'avait pas eu le temps de revenir de sa surprise et de demander des explicatiousà Louis Blanc, qu'on lui annonça une députation du peuple qui demandait à lui présenter une pétition ayant pour objet la création d'un ministère du progrès. Les délégués des colonnes, qu'on voyait rangées devant l'Hôtel de ville , attendaient dans une salle voisine qu'il plût au conseil de les admettre en sa présence. H fallait prendre un parti. La députation fut informée que le Gouvernement la recevrait après avoir expédié quelques aflaircs urgentes, et le conseil, s'asseyaut de nouveau, reprit la délibération

interrompue par l'apparition du peuple sur la place de Grève. Tous les dictateurs, — excepté Flocon, qu'un excès do fatigue rotenait éloi* gné, — étaient présents et réduisaient la minorité à trois voix contre huit. De ces trois voix, deux seulement, — celles de Louis Blanc et d'Albert, — exprimaient le sens économique et social que l'attroupé* ment voulait imprimer à la révolution de février.

Instituerait-on un ministère du travail? La délibération s'ouvrit sur ce point. Louis Blanc combattit énergiquement pour l'affirmative, et soutint que le caractère do la révolution qui venait de s'accomplir éfant un caractère éminemment social, la première question à résoudre était la grande question do l'orgauisation du travail. « Quelle est, dit-il, la devise inscrite par le peuple sur ses drapeaux et sur tous les monuments de Paris? Liberté, égalité, fraternité. Or, le socialisme n'est pas autre chose que le développement naturel et logique de celte triple formule.» L'orateur développa cette pensée, que maintenir un étal de chose dans lequel on voit d'un côté des hommes possédant le sol, le numéraire, l'instruction et cette force immense qu'on appelle le développement de l'intelligence; de l'autre, des hommes à qui toutes ces ressources manquent, et déchaîner ensuite au milieu d'eux une concurrence effrénée» c'était mettre aux prises l'homme fort avec l'homme faible, l'homme instruit avec l'ignorant, la misère avec la richesse, la force avec l'impuissance. Cette espèce de liberté n'était, aux yeux de Louis Blanc, que la liberté de l'état sauvage. Selon lui, la vraie liberté, c'était le pouvoir donné à l'homme de développer ses facultés sous la sauvegarde de la justice et sous l'empire de la loi. L'égalité, il ne la concevait pas avec le principe brutal d'une concurrence illimitée, alors surtout que la possession des instruments de travail constitue un monopole, et que celui qui en est dépouillé doit nécessairement subir la domination de celai qui les accapare. L'égalité ne pouvait exister, disait-il, que par l'association. Réduit à son isolement, l'homme était condamné h une impuissance absolue, tandis que, associé à ses semblables, il disposait d'une force collective qui l'arrachait à la tyrannie de sa propre faiblesse et au despotisme des riches, despotisme myttérieux, insaisissable, invisible, qui étreint le pauvre et contre lequel celui-ci n'a pas même la ressource de la protestation.

Louis Blanc ne demandait pas l'égalité entre les fonctions qui, il le reconnaissait, devaient rester diverses ; mais l'égalité dans les moyens de développement. Il voulait qu'on reconnût à tous les citoyens un

droit égal au développement de leurs facultés différentes et inégales. Quant à la fraternité, la réalisation ne lui en paraissait possible et praticable que par l'association. « Quelle fraternité pouvez-vous espérer, disait-il, sous l'empire de la maxime : chacun chez soi, chacun pour soi, et dans cette concurrence qui fait que chacun cherche à élever sa fortune sur les débris de la fortune d'autrui? Celte fraternité n'est que dans la solidarité de tous les intérêts, principe d'ordre, de paix, d'union, d'amour, qui a sa source dans l'Évangile et dont le but est de modeler l'État sur la constitution de la famille, où règne la solidarité intime de tous les intérêts. » Louis Blanc demandait donc l'institution d'un ministère du progrès, comme prélude et corollaire obligé du principe de l'organisation du travail.

Surmontant sa timidité, Albert, qui parlait pour la première fois, soutint, par quelques paroles profondément senties, l'opinion de Louis Blanc, à laquelle il se ralliait d'autant plus énergiquement qu'elle était l'espoir des classes ouvrières dont lui, ouvrier, connaissait mieux que tout autre les sentiments, les besoins, les vœux et les intérêts.

Ce système, qui épouvantait la majorité et dans lequel elle croyait surtout apercevoir l'expression d'une ambition personnelle, fut vivement combattu par presque tous les membres du conseil. Mais le plus rude a versa ire du ministère du progrès et de l'organisation du travail, fut Lamartine. En fait, il ne comprenait pas, il n'avait jamais compris l'organisation du travail au point de vue du socialisme, et, partant, il ne pouvait s'expliquer la nécessité d'un ministère spécial. En principe, l'Assemblée constituante qui allait se réunir avait seule le droit de prononcer sur les questions sociales, et c'eût été, selon lui, usurper la souveraineté populaire que de l'engager sur des points aussi capitaux.

Ce discours, qui réveillait les scrupules qu'avait rencontrés l'initiative de la proclamation de la République, enleva les applaudissements de la majorité. Elle se prononça d'enthousiasme contre l'organisation du travail et l'institution d'un ministère du progrès.

Alors Louis Blanc et Albert, se levant ensemble, déclarèrent à leurs collègues qu'ils cessaient de faire partie du Gouvernement provisoire, et qu'ils se retiraient par devers le peuple pour lui annoncer cette détermination, sans toutefois lui en expliquer les motifs. Us ne pouvaient, disaient-ils, faire plus longtemps partie d'un pouvoir qui repoussait l'idée qu'ils étaient chargés de représenter.

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La retraite de ces deux hommes, qu'entourait une grande popularité et qui servaient encore de lien entre le Gouvernement provisoire et les classes ouvrières, allait inévitablement entraîner un soulèvement populaire. La majorité le comprit; elle en fut effrayée et conjura les dissidents, au nom de la patrie, de la liberté et de la révolution, de ne point servir de prétexte à des convulsions au milieu desquelles la République elle-même pouvait périr. Dupont (de l'Eure), Lamartine, Arago, Marie, Crémieux, Marrast et même Ledru-Rollin adjurèrent Louis Blanc de reculer devant une détermination au bout de laquelle il y avait un précipice pour tous. Arago invoqua les droits que son âge et son amitié lui donnaient sur son jeune collègue; il lui représenta, avec effusion, énergie et autorité, les terribles conséquences de la responsabilité qu'il assumerait sur sa tète, si, en se séparant de ses amis, il soulevait de nouvelles tempêtes et remettait en question l'œuvre inachevée de la révolution. « Songez, lui dit-il, que vous êtes jeune et que, si le sang venait à couler en votre nom, vous encourriez toutes les malédictions de la France. »

Cependant, Louis Blanc insistant sur l'impossibilité de partager la dictature avec des hommes qui n'admettaient pas ses principes, le conseil lui offrit, comme transaction, de créer une commission de gouvernement pour les travailleurs, qui siégerait au Luxembourg, où les questions sociales seraient publiquement élaborées en attendant la réunion de l'Assemblée constituante, et dont il aurait la présidence. Ce n'était là, du reste, qu'un expédient improvisé et une concession accordée à un péril imminent. Inquiète des embarrag que pouvaient susciter l'ambition et l'influence de Louis Blanc, la majorité cherchait déjà depuis deux jours le moyen de s'alïïranchir de sa pression, en donnant un aliment inoffensif à ses prétentions personnelles et à son activité tracassière. L'idée d'une grande commission, placée en dehors du gouvernement, s'était même présentée à l'esprit de plusieurs membres du conseil, qui, il faut bien le dire, comptaient aussi sur les résultats stériles d'une tâche rude et périlleuse, pour amoindrir une popularité qui les effrayait.

Louis Blanc n'aperçut peut-être pas ce côté de la position qu'on lui faisait; mais, frappé de l'inanité évidente d'un pouvoir purement spéculatif, sans agents, sans budget et sans moyens d'application, il persista dans son refus. L'homme qui voulait un grand ministère, ne pouvait de gaieté de cœur se cloîtrer et s'épuiser peut-être dans les luttes d'une

école orageuse. Eh bien! s'écria Arago, accepte* ïa présidence de la commission qui vous est offerte, et moi j'y siégerai à vos côtés, en qualité de vice-président.

Cette abnégation d'un citoyen d'une si grande importance no laissait plus de place à l'amour-propre d'un homme dont la célébrité datait de la veille. Louis Blanc, que l'idée d'une tribune du haut de laquelle il parlerait à l'Europe, avait déjà ébranlé, accepta donc la présidence de la commission du Luxembourg dont Albert, son satellito et son ami, fut nommé vice-président. « Si je persistais, a-t-il dit » depuis, pouvais-je répondre des suites? Une scission éclatante dans » le Gouvernement, en de telles circonstances et pour de tels motifs, » n'aurait-elle pas donné le signal d'une insurrection populaire? Au » milieu de la guerre civile, la République ne risquait-elle pas de de- » venir furieuse ou de périr? Et puis, par une étrange fatalité, je me » trouvais placé entre deux sortes de responsabilité, fatales l'une et » l'autre : ne valait-il pas mieux choisir celle qui du moins ne m'ap- » paraissait pas dans le sang? »

Cependant, les envoyés du peuple s'impatientaient d'attendre. On suspendit la délibération; la dépulation fut introduite, et un ouvrier, se détachant d'un groupe de quinze ou vingt personnes, lut d'une voix ferme et lentement accentuée, la pétition qui demandait la création immédiate d'un ministère du progrès. Les pétitionneurs demandaient aussi la réduction de la durée du travail h dix heures par jour, l'abolition du marchandage et de promptes mesures pour arriver à l'association du maître fit de l'ouvrier.

Los regards de ces hommes énergiques se portèrent tous sur Louis Blanc, comme pour pressentir le sort de la démarche qu'ils faisaient. Tous avaient l'air de savoir que la grande question de l'organisation du travail venait d'être débattue dans le sein du conseil, et ils attendaient que l'interprète naturel du socialisme dans le Gouvernement provisoire leur annonçât le résultat de la lutte qu'il venait de soutenir pour eux et pour lui. Mais Louis Blanc ne prit pas la parole. Et, à son silence, à ses traits contractés, à son altitude gênée et qui semblait dire : « Résignez-vous, je n'ai pas pu faire autrement, » la dépulation comprit bientôt qu'il avait dû se plier à quelque transaction avec la majorité du conseil.

Lamartine harangua alors les délégués des ouvriers. 11 ne répéta, sous d'autres formes, que ce qu'il avait dit la veille aux délégués des

écoles socialistes sur l'organisation indéfinie et, selon lui, indéfinissable du travail; sur les droits de l'Assemblée nationale, qui seule était compétente pour résoudre les questions sociales soulevées par la révolution ; sur les sentiments démocratiques du Gouvernement provisoire, qui reconnaissait tous les caractères sociaux du changement qui venait de s'opérer dans la condition des ouvriers, et qui, pour améliorer leur sort, ne s'arrêterait qu'à l'extrême limite du pouvoir passager dont il n'était que le dépositaire, etc., etc.

Jamais peut-être cet illustre orateur n'avait été plus éloquent, face à face avec le peuple. Tout ce qu'un langage éblouissant, une parole débordante d'amour, un accent profondément convaincu, un habile mélange de persuasion et de résistance, d'admiration onctueuse et d'inébranlable fermeté peuvent offrir de ressource, Lamartine l'employa à conjurer une nouvelle tempête. Cependant, s'il parvint à scinder le faisceau de ces volontés ardentes, à les troubler et à les désarmer de leur colère, il no parvint pas à leur persuader que l'organisation du travail était une utopie, et l'établissement d'un ministère du progrès une inutilité. Fascinée par les mirages d'un si grand artiste, la députation se retira incertaine, triste, domptée, respectueuse même, mais non pas convaincue. Toutefois, elle reporta des conseils de conciliation et des espérances à la foule qui l'attendait sur la place de Grève, et qui se dissipa aux cris de : Vive la République! vive le Gouvernement provisoire! Ce résultat fut aussi l'œuvre de Louis Blanc, qui s'était présenté lui-même sur les marches de l'Hôtel de ville, pour annoncer au peuple que le grave problème dont ses délégués venaient d'entretenir les dictateurs, allait faire l'objet des plus sérieuses préoccupations du Gouvernement.

Tel fut le dernier des mouvements populaires qui assaillirent le nouveau pouvoir, dans les premiers jours de la naissance de la République

Rendu à lui-même, le conseil sentit la nécessité de consacrer par un acte officiel la transaction à l'aide de laquelle il venait de dénouer une des plus grandes difficultés de sa situation. Louis Blanc fut invité à formuler lui-même le principe qui devait servir de base à la formation de la commission du gouvernement pour les travailleurs. Il s'assit et rédigea le décret suivant, qui fut accepté sans discussion sérieuse, revêtu de la signature de tous les membres du Gouvernement provisoire et publié le lendemain dans le Moniteur*

« Considérant que la révolution faite par le peuple doit être faite h pour lui;

» Qu'il est temps de mettre un ternie aux longues et iniques souf- » fiances des travailleurs;

» Que la question du travail est d'une importance suprême;

» Qu'il n'en est pas de plus haute, de plus digne des préoccupations » d'un gouvernement républicain;

» Qu'il appartient surtout à la France d'étudier ardemment et de » résoudre un problème posé aujourd'hui chez toutes les nations in- » duslrielles de l'Europe;

» Le Gouvernement provisoire de la République arrête:

» Une commission permanente, qui s'appellera commission du gou- » vcrnemeni pour les travailleurs, va être nommée, avec mission expresse » et spéciale de s'occuper de leur sort.

» Pour montrer quelle importance le Gouvernement provisoire at- » tache à la solution de eu grand problème, il nomme président de la » commission du gouvernement pour les travailleurs un de ses mem- » bres, M. Louis Blanc, et pour vice-président un autre de ses mem- » bres, M. Albert, ouvrier.

» Des ouvriers seront appelés à faire partie de la commission.

» Le siège de la commission sera au palais du Luxembourg. »

Les graves dissentiments qui divisaient déjà le conseil n'avaient pas encore transpiré au dehors. La composition de ce gouvernement faisait bien pressentir quelques rivalités individuelles, mais ce n'étaient encore là que des soupçons dont le bruit se perdait dans le tumulte des événements et dans l'immense enthousiasme qui surexcitait les esprits. Appréciée par l'ensemble de ses actes et des services qu'elle rendait à une société pleine naguère d'épouvante et d'angoisses, la dictature des Onze était, au contraire, l'objet d'un véritable fanatisme de la part de toutes les classes de citoyens. Si trop de hardiesse chez les uns, trop de timidité chez les autres, trompaient les espérances des partis ennemis ou mécontents, le gros de la population reportait à l'énergie du Gouvernement provisoire tout entier, l'apaisement de la tempête et la sécurité reconquise au milieu du plus grand ébranlement qui eût jamais secoué un monde. Le concours de tous les intérêts, de toutes les gratitudes, l'opinion enfin lui prêtait une force immense et à la faveur de laquelle il pouvait tenter et accomplir les plus grandes choses.

Soutenu par l'unanimité de ce concours, affranchi des craintes de la

rue et enlisrdi par la spontanéité avec laquelle les provinces se ralliaient au mouvement de la capitale, le conseil put donc prendre en quelques jours une série de mesures qui auraient absorbé la vie entière d'un gouvernement calme et régulier, et se livrer en même temps à la discussion, souvent irritée, des plus graves questions soulevées par l'avénement de la démocratie.

C'est ainsi qu'il décréta presque d'un seul coup :

Les améliorations à introduire dans la discipline et le régime alimentaire des escadres de la République; le rétablissement du titre de général de brigade et de général de division dans les armées de terre; l'abolition des titres de noblesse; l'ajournement des échéances des effets de commerce ; l'annulation des condamnations prononcées sous le dernier règne, pour faits politiques ou délits de presse; la substitution des mots : Domine salvum fac rcmpublicam à l'ancienne formule des prières officielles; le payement du semestre de l'emprunt grec; l'abolition du serment pour les fonctionnaires publics; l'institution d'une commission de récompenses nationales; la mise sous séquestre des biens du domaine privé et des biens particuliers des princes et princesses de la famille d'Orléans; l'assimilation progressive des institutions de l'Algérie à celles de la métropole ; la faculté aux divers ministres de régler, par des décisions individuelles, les affaires de leurs départements respectifs qui ne pouvaient l'être jusqu'alors qu'au moyen d'ordonnances royales; l'abolition du marchandage et la diminution delà durée de la journée de travail pour les ouvriers; la création d'une légion polonaise au service de la République française; une nouvelle prorogation des échéances commerciales ; le payement des rentes par anticipation ; l'établissement d'un comptoir d'escompte et la suppression du timbre sur les écrits périodiques; l'établissement d'une commission chargée de préparer l'émancipation des esclaves dans toutes les colonies de la République; la convocation des assemblées électorales; le mode d'élection et le nombre de députés à élire; une commission de liquidation des biens de l'ancienne liste civile et du domaine privé; une autre pour le règlement des indemnités et dommages éprouvés par les citoyens dans les journées de février; l'abrogation des lois de septembre; l'établissement de comptoirs nationaux d'escompte dans les principales villes industrielles et commerciales de la République ; l'élévation de l'intérêt de l'argent versé dans les caisses d'épargne; une amnistie aux militaires non détenus pour crimes et délits communs; uno 11. 37

instruction détaillée pour l'exécution du décret relatif aux élections générales; la création d'une école d'administration destinée au recrutement des diverses branches des services publics; une nouvelle élection des ofûciers et sous-ofûciers de la garde nationale de Paris; l'établissement d'une commission de défense nationale; l'autorisation d'aliéner les diamants de la couronne et l'argenterie des différentes résidences royales; l'autorisation d'aliéner les biens de l'ancienne liste civile et une partie des bois de l'État jusqu'à concurrence de 100 millions; l'émission, sous titre d'emprunt national, d'une somme de 100 millions; l'ubolition de la contrainte par corps pour dettes civiles ou commerciales; la réorganisation du conseil d'État; l'abolition des cumuls; la faculté accordée à la Banque de Franco de ne point rembourser ses billets en espèce, et l'autorisation d'émettre des coupures de 100 fr. et au-dessus ; l'impôt de 4o centimes sur le total des rôles des quatre contributions directes de l'année 1848; l'option pour les porteurs de bons royaux, d'échanger ces valeurs contre des coupons de l'emprunt national, ou de se les faire rembourser en espèces, six mois après l'échéance des obligations du Trésor; la répartition de 60 millions entre les divers comptoirs nationaux d'escompte, antérieurement créés; 1 abolition des compagnies d élite de la garde nationale; une proclamation à la France sur les prochaines élections, etc., etc.

Telles sont les principales mesures qui marquent l'existence du Gouvernement provisoire depuis le 28 février jusqu'au 16 mars, époque à laquelle il eut à faire face à de nouvelles convulsions. Quand on Ajoute ù ces divers décrets, l'innombrable quantité d'arrêtés, d'ordres, de circulaires et de proclamations qui remplit ce court espace de temps, les incidents de chaque heure, les réceptions officielles, les harangues, les conseils de nuit et de jour, la correspondance avec le dedans et le dehors, l'imprévu, enfin les nécessités et les devoirs de la vie privée, on reste émerveillé, confondu, de tout ce que peuvent le patriotisme et l'activité humaine. Jamais pouvoir ne s'était heurté à tant de difficultés, et n'avait accompli tant de travaux en quinze jours. Et, cependant, de tous ces hommes qui reconstituaient en courant un grand empire, pas un seul ne s'était encore essayé au maniement des affaires publiques.

Néanmoins, la majeure partie des actes que nous venons de récapituler, et qui apparaissaient comme l'œuvre commune des dictateurs, avait provoqué dans le conseil des dissentiments profonds et de violents débals. Quand la majorité avait prononcé, la minorité s'inclinait et

signait, mais ce n'était jamais sans avoir loyalement combattu pour ses idées et ses principes.

Les questions de finances et d'impôt, d'économie sociale, de politique extérieure, de paix ou de guerre, rencontrèrent surtout dans le Gouvernement provisoire des dissidences de doctrine et de conduite, dos solutions opposées et de vives résistances. De tous les obstacles qu'avait à surmonter la République, le plus grave résidait dans les embarras financiers que lui léguait la monarcbie. Les lecteurs de ce livre savent déjà quel était l'état du Trésor, à la veille de la révolution de février; mais il est nécessaire d'en résumer ici les traits principaux, afin d'éclairer le jugement que l'histoire portera un jour sur la politique financière des hommes dans les mains desquels tombèrent les destinées de la République.

Comme on l'a vu, de 1840 à 1847, malgré un accroissement de recettes de 40 millions par an, le gouvernement déchu avait créé, a la charge de l'État, un déficit de 897,764,093 fr. Durant le même laps de temps, il avait consommé un emprunt de 450 millions créé par la loi du 25 juin 1841, et grevé le grand-livre de 35 millions de nouvelles rentes perpétuelles (XX).

Le budget de 1848, — qui n'était pas, comme on affecte de le dire, le premier budget de la République, mais bien le dernier budget de la monarcbie, — présentait sur les dépenses ordinaires un découvert approximatif de 76 millions (YY) et, sur le budget extraordinaire, un autre découvert de 169 millions, ensemble : 245 millions.

L'État s'était engagé, en outre, à dépenser pour les travaux publics, 1,081 millions dont, au 1" janvier 1848, 594 millions restaient à dépenser (ZZ). Prévisions inexactes et que la dépense réelle devait considérablement excéder, puisque toutes les réserves de l'amortissement, jusqu'en 1859, étaient exclusivement réservées à ce chapitre.

Le capital delà dette publique, qui, le 1" janvier 1841, n'était encore que de 4,267 millions, s'élevait le 1" janvier 1848, à 5,067 millions, ajoutant ainsi, dans l'espace de sept années de paix et de prospérité, une charge de 800 millions à la dette nationale. Chaque jour agravait cet état de choses. Pendant les neuf derniers mois de son existonce, la monarchie avait dépensé 294 millions, c'est-à-dire près de 1 10,000 fr. par jour, au delà de ses ressources ordinaires. Indépendamment d'un emprunt de 250 millions en rente, et sur lequel 82 millions étaient déjà perçus, ce gouvernement dilapidateur avait élevé l'émission de3 bons

du Trésor au chiffre fabuleux de 318 millions. Enfin, la dette flottante officiellement constatée était de 960 millions, auxquels il fallait en ajouter 170 pour des travaux d'urgence, soit 1,130 millions.

Tel était, en résumé, l'état désastreux auquel la royauté avait conduit les finances de la France, en usant et abusant tour à tour de l'impôt et du crédit.

Par une conséquence inévitable de ce système et de l'inconduite générale dans laquelle la dernière royauté avait poussé la France, l'état économique de la société était plus désastreux encore que la situation du gouvernement. Sérieusement menacée, la Banque avait dû, peu de mois auparavant, contracter à Londres un emprunt de 50 millions, et ce grand établissement n'avait été sauvé que par un événement imprévu : l'achat que lui fit la Russie de 50 millions de rentes, dans le but de faciliter l'écoulement des grains d'Odessa pendant l'année de la disette. Séduit par l'irrésistible appât des primes sur les actions industrielles, le commerce avait jeté dans le gouffre d'un agiotage effréné, et remplacé par des valeurs fictives, les fonds nécessaires à ses transactions habituelles. La Bourse, le jeu, les travaux publics, les entreprises aléatoires, le fisc et l'étranger absorbaient à l'envi tout le numéraire disponible. Enfin, comme le dit avec raison un homme d'État, dont j'aurai pourtant à blâmer la politique financière (AAA), les établissements de crédit les plus importants, engagés dans des opérations démesurées; les maisons d'escompte sorties du cercle ordinaire de leurs opérations; leurs capitaux immobilisés dans des affaires à longue échéance et pleines d'aventures; les marchandises invendues, accumulées dans les magasins des producteurs; le commerce de demi-gros et de détail paralysé; le petit commerce dévoré par les frais de maison et réduit à vivre sur son capital ; les particuliers lancés à corps perdu dans le luxe, dépensant au delà de leurs revenus et vivant au jour le jour d'expédients et d'anticipations : telle était réellement, à la veille de la révolution de février» la condition financière, économique et commerciale de la société française. C'était la ruine sous les apparences d'une prospérité menteuse, la ruine des particuliers comme celle de l'État. Au bout de cette route, il y avait une catastrophe que le vulgaire jugeait probable, que les esprits prévoyants déclaraient inévitable.

Le 24 février, au matin, l'actif du Trésor était de 192 millions, composé de 135 millions en numéraire et de 57 millions en valeurs de portefeuille à courte échéance. Ainsi donc, plus d'un milliard à payer,

192 millions en caisse, telle était la situation du Trésor au moment de la révolution de février. De plus, le budget ordinaire laissait entrevoir un déficit de 48 millions de francs, que les événements devaient nécessairement accroître. Quant au budget extraordinaire, celui qui comprend les chemins de fer, les travaux publics de toute nature et les approvisionnements spéciaux de la marine, toutes ses ressources se réduisaient à vingt et quelques millions à recevoir, cette année, des compagnies concessionnaires, et aux 168 millions qui restaient dus sur l'emprunt de 250 millons négocié le 10 décembre 1847. Mais le fait même de la révolution ne compromettait-il pas gravement la réalisation de ces dernières ressources? Évidemment, les recettes allaient diminuer et les dépenses s'accroître, si la révolution acceptait les embarras d'une situation qu'elle n'avait pas faite.

Ces dépenses étaient : les nécessités courantes des divers services, évaluées à environ 25 millions par mois ; l'acquittement, à des échéances plus ou moins éloignées, mais toutes prochaines, d'une dette flottante monstrueuse; le payement du semestre de la rente 5 p. °/0 échéant le 20 mars et s'élevant à 73 millions; les travaux publics en voie d'exécution et à continuer; les armées de terre et de mer à réorganiser et à renforcer en prévision do la guerre; le commerce et l'industrie à soutenir, et la population ouvrière, que la révolution avait jetée hors de ses ateliers, à secourir.

Et pour faire face à ces diverses nécessités, le Gouvernement provisoire avait, comme ressource normale : 1° les 192 millions de l'encaisse du Trésor; 2° 50 millions que devait lui procurer en deux mois l'anticipation des douzièmes, en tout 240 millions environ.

Considérées comme unique moyen de liquider la situation financière de la monarchie, et abstraction faite de toute mesure révolutionnaire, ces ressources laissaient la République dans une crise désastreuse, alors surtout que l'épuisement du crédit sous toutes ses formes allait bientôt la condamner à l'impuissance. Mais, envisagées au point de vue de la révolution, elles procuraient au Gouvernement provisoire une fortune inespérée. Quelle était, en effet, la révolution qui, avant 1848, eût trouvé dans les coffres de l'État 192 millions immédiatement disponibles? Aucune. Toutes, au contraire, avaient éclaté au milieu de la détresse la plus absolue de l'État. Le 18 brumaire, par exemple, n'avait inventorié dans les caisses du Trésor public, que 200,000 fr. en numéraire, et quelques valeurs avilies et irréalisables. Mais, s'affranchissant

des liens de la routine monarchique, toutes les révolutions antérieures s étaient justement considérées comme le point de départ d'un ordre de choses nouveau en ûnances comme en politique. Or, si la révolution de février amenait avec elle ses dangers, elle apportait aussi ses avantages. Sans responsabilité des fautes d'un passé qui lui était étranger, elle pouvait recourir à des moyens dont un gouvernement régulier n'aurait pu se servir. C'était son droit et son devoir; l'opinion publique y était préparée, et appelait elle-même des mesures énergiques et efficaces. Mais les hommes auxquels la révolution venait de remettre le pouvoir étaient au-dessous de cette tâche. Au lieu de s'inspirer des nécessités révolutionnaires du moment, et d'envisager cette situation dans son ensemble, ils voulurent continuer le système financier du gouvernement déchu ; ils acceptèrent l'héritage de toutes ses fautes, la solidarité de toutes ses dilapidations; ils louvoyèrent entre deux principes; ils ouvrirent les caisses aux créanciers de la monarchie, quand il fallait les fermer pour assurer les services courants de la République; ils faillirent à leur mission; ils creusèrent le tombeau de la révolution.

Le i,r mars, Je Gouvernement provisoire, évidemment embarrassé de son rôle, avait rendu un décret par lequel il cherchait à concilier le maintien de toutes les charges publiques préexistantes, avec les principes et les espérances de la République en matière d'impôts. Ce décret portait :

« Le Gouvernement provisoire

» Déclare que tout système nouveau de politique doit se résumer I» dans un nouveau système de crédit et d'impôt;

» Que le système de taxe de la République française doit avoir pour » objet une répartition plus équitable des contributions publiques;

» Que celte justice aura naturellement pour résultat d'améliorer la » condition du peuple et de diminuer les charges qui pèsent sur le » travail ;

» Qu'il existe aujourd'hui des impôts dont la suppression est très- » légitimement réclamée;

» Qu'une des premières lois présentées à l'Assemblée nationale sera » un nouveau budget où le Gouvernement provisoire donnera satisfac- » tion à des vœux qu'il partage, et notamment à ce qui touche les im- » pots indirects, l'octroi, le timbre de la presse périodique, et toutes » les autres taxes qui frappent les subsistances du peuple et l'expres- » sion de la pensée.

» Le Gouvernement provisoire est résolu à proposer sincèrement à » l'Assemblée nationale un budget établi sur les principes qui pré- » cèdent.

» Mais il croit de son devoir le plus rigoureux de rappeler aux ci- » toyens que tout système d'impôt ne saurait être décidé par un Gou- » veruement provisoire ; qu'il appartient aux délégués de la nation » tout entière de juger souverainement à cet égard; que toute autre » conduite impliquerait de sa part la plus téméraire usurpation.

» Il rappelle en outre que la République française, bien qu'elle soit » héritière d'un gouvernement de prodigalité et de corruption, accepte » et veut fermement tenir tous les engagements, rester fidèle à tous les » contrats;

» Qu'au milieu des difficultés passagères, inséparables de toute

> grande commotion, il serait de la plus haute imprudence de dimi- » nuer les ressources du trésor;

» Qu'on risquerait ainsi de suspendre ou de compromettre les ser- » vices les plus importants; qu'on pourrait encore moins songer à faire » face aux événements dont la France et l'Europe peuvent être les » témoins.

» Par ces motifs, le Gouvernement provisoire arrête :

» Art. i,r. Tous les impôts, sans exception, continueront à être perp çus comme par le passé.

» Art. 2. Les bons citoyens sont engagés, au nom du patriotisme, à » ne mettre aucun retard dans le payement de leurs taxes.

» Art. 3. Le Gouvernement provisoire s'engage à présenter à l'As-

> semblée nationale un budget dans lequel seront supprimées les taxes » sur le timbre de la presse périodique, l'octroi, le sel, et une loi qui » modiûera profondément le système des contributions indirectes. »

Le ministre qui, le premier, fut chargé de la direction des finances était, comme nous l'avons déjà dit, un homme éclairé, loyal et sincèrement dévoué à la cause démocratique, mais un financier sans génie révolutionnaire, et timoré comme les intérêts au milieu desquels il avait vécu. Banquier des plus honorables, M. Goudchaux ne comprenait pas, avec ses idées préconçues , que les nécessités les plus impérieuses de la révolution pussent lui permettre de différer d'un jour, d'une heure, l'acquittement des engagements contractés par la monarchie. Il ne voyait de salut pour la République que dans les errements traditionnels du crédit public, et toute agitation populaire, kmte théorie

296 HISTOIRE DE ERANCE.

hardie, tout tressaillement national, qui effarouchaient les capitalistes, qui inquiétaient les monopoles ou les privilèges établis, le jetaient dans le désespoir et le découragement.

« 11 avait, dit Lamartine, le défaut de ses qualités, le crédit timoré » comme l'àme. Il s'alarmait trop vivement des doctrines lancées té- » mérairement par ceux qui, autour du gouvernement, voyaient dans la » tyrannie imposée aux capitaux ce qu'ils appelaient l'organisation du » travail. Les discours du socialisme industriel au Luxembourg, dis- » cours qui s'évaporaient dans l'atmosphère du bon sens de la France » et des ouvriers eux-mêmes, lui causaient, comme surveillant du Tré- » sor, d'incessantes insomnies. »

Placé en face de ressources sans proportion avec les besoins qui le menaçaient de tous cotés, la réforme du plus léger impôt, la revendication du «h'oit le plus légitime, lui apparaissaient comme autant d'attentats contre celte révolution que le peuple avait accomplie cependant pour conquérir des réformes et des droits. Alors, pour disputer le crédit à ce qu'il appelait l'anarchie, Goudcliaux ouvrait les caisses du Trésor el payait par anticipation les engagements de la royauté. C'est ainsi qu'en obtenant du Gouvernement provisoire l'autorisation d'anliciper sur le payement de la rente et d'acquitter les bons du Trésor qui se présentaient, il appauvrit de 40 p. % en moins de huit jours, la somme des ressources que la révolution avait providentiellement trouvée iliius les caisses du Trésor. Et ces millions, imprudemment enlevés ;uix besoins de l'État, ne reparaissant plus dans la circulation, devaient nécessairement amener et amenèrent une crise métallique. Faute généreuse, dit-on. Oui sans doute, puisqu'elle fut commise par un honnête homme qu'égarait un excès de scrupule; mais faute condamnée par la science autant que par la saine politique, et que blâmeront éternellement les véritables hommes d'État.

Cependant, le système financier inauguré par M. Goudchaux, et qui consistait h payer religieusement tous les engagements de la monarchie, donnait lieu à d'ardentes discussions dans le sein du conseil. Unanimes sur la nécessité d'épargner à la République la tache d'une banqueroute et de liquider toutes les obligations du pouvoir déchu, les membres du Gouvernement provisoire n'envisageaient pas de la même manière la question des voies et moyens. La minorité pensait que l'occasion était favorable pour substituer hardiment le crédit de l'Etat au crédit des banquiers et des capitalistes, qui se refusait. Elle

demandait pour cela que le gouvernement s'emparât de la Banque de France, société particulière et privilégiée, qui serait transformée en Banque nationale; qu'il rachetât équitablement toutes les lignes de chemins de fer qui, soumises à une administration unique, ouvriraient le double avantage de procurer du travail aux ouvriers et des bénéfices à l'État; qu'il réunit dans ses mains les assurances générales sur les propriétés mobilières et immobilières, auxquelles l'État offrirait do plus sûres garanties que les compagnies privées; que, pour arracher la propriété libre à l'oppression de l'usure, on la mobilisât au moyen d'un papier-monnaie qui remplacerait dans la circulation le numéraire enfoui, et dont le gage reposerait sur la propriété ellemême. La minorité aurait également voulu que l'impôt fût progressif dans une sage mesure, de manière à épargner le pauvre et à ne peser que sur le riche; que les impôts de consommation qui pesaient particulièrement sur les classes laborieuses, fussent remplacés par un surcroît proportionnel et mieux réparti dans l'impôt général; qu'en présence du refus des détenteurs des capitaux d'alimenter le travail, le gouvernement créât immédiatement des comptoirs d'escompte dotés par l'État. Enfin , si les circonstances exigeaient des ressources extraordinaires, la minorité pensait que la République ne devait pas être plus scrupuleuse que la Restauration qui, placée dans des circonstances analogues, n'avait pas hésité à recourir à un emprunt forcé.

Dans le système de la minorité, cet emprunt, justifié par le plus saint des motifs et sagement réparti entre les existences les plus intéressées au retour et à l'affermissement de l'ordre, n'aurait atteint que les classes qui pouvaient en supporter le fardeau.

La Restauration, disait la minorité, fit plus encore : trouvant un arriéré de plusieurs centaines de millions, à l'extinction duquel elle ne pouvait appliquer des rentes, dont il lui fallait créer des masses, tant pour les dépenses courantes que pour la contribution de guerre aux étrangers, la Restauration solda cet arriéré par une dette différée, c'est-à-dire par des effets à cinq ans, qu'on nomma reconnaissances do liquidation productives de 5 p. % d'intérêt et remboursables en rentes, au cours qu'elles auraient à l'époque des échéances. Personne cependant, ajoutait la minorité, ne taxa de banqueroute ce système de liquidation commandé par la nécessité; et l'État, intéressé à soutenir son crédit, se libéra loyalement. Eh bien , pourquoi ce qui fut Rt 38

permis à une famille imposée par les baïonnettes étrangères, serait-il interdit au gouvernement du peuple?

EnOn, comme ressource immédiate, la minorité conseillait l'aliénation d'une partie des ressources futures, c'est-à-dire qu'on aurait fait souscrire aux contribuables des billets représentant le chiffre de leurs contributions de l'année; lesquels billets auraient ensuite été négociés à la Banque, pour en appliquer le produit aux besoins immédiats du Trésor. Mais ce système d'anticipation, que le Consulat et le Directoire avaient employé avec succès, fut rejeté par la majorité sous prétexte qu'alors la Banque était impuissante.

D'accord avec la minorité sur quelques questions économiques, comme, par exemple, sur le rachat des chemins de fer, la majorité repoussait avec effroi les autres moyens qui lui étaient proposés et qui, associés à l'idée républicaine, devaient, disait-elle, réveiller dans les esprits l'effrayant souvenir des assignats et de la banqueroute.

De son côté, M. Goudchaux protestait énergiquement contre toute altération du mécanisme financier suivi jusqu'alors. Il se déclarait même impuissant à surmonter, telles qu'elles étaient, les difficultés de la situation. Le 3 mars il convoqua tous les membres du Gouvernement provisoire à l'hôtel des finances. Il était sous le poids d'une oppression visible; il exposa d'une voix profondément émue la situation du Trésor; il se plaignit amèrement des attaques dirigées contre les impôts existants, des agitations de la rue qui paralysaient la confiance, et de l'imprudence des théories socialistes qui portaient le trou ble dans les imaginations et effrayaient les capitaux; enfin il affirma l'imminence d'un désastre auquel il était urgent de chercher un prompt remède.

Mais ce moyen, où le trouver? Toutes les questions, dit M. Garnier-Pagès (BBB), furent successivement posées, discutées et résolues. D'abord, l'idée de la banqueroute fut écartée avec horreur. Quels que fussent les périls de la situation, à aucun prix le Gouvernement provisoire ne voulait infliger à la République naissante le stigmate de cet opprobre. Si l'on était un jour acculé à une impossibilité, on ne s'arrêterait du moins que devant l'insurmontable force des choses, cl après avoir prouvé jusqu'au bout l'énergique volonté de sauver l'honneur du pays.

Peu à peu l'espérance éteinte se rallume, les esprits se raffermissent par la discussion, et la résolution est prise de marcher hardiment en

RÉVOLUTION DE FÉVRIER !8i8. 209

avant, en faisant appel à la confiance et au patriotisme des citoyens.

Ce fut dans cette séance suprême que M. Goudcliaux obtint l'autorisation d'anticiper le payement de la rente, afin, disait-il, de répondre aux bruits, répandus sourdement par la réaction, de l'insolvabilité de la République. Mais, loin de raffermir la confiance, cette témérité puérile l'ébranla davantage. Les ennemis do la République, récapitulant avec affectation toutes les difficultés financières qui assiégeaient le Gouvernement provisoire, présentèrent cette anticipation comme un expédient tenté in extremis pour dissimuler une situation désespérée, et ramener un simulacre de crédit.

Le lendemain, 4 mars, M. Goudcliaux, s'armant de la suppression de timbre sur les journaux, de l'épuisement de ses forces personnelles et des exigences de sa maison de banque, annonça l'intention de quitter immédiatement le ministère des finances. Vainement lui objecta-t-on que sa retraite allait compromettre une situation déjà si périlleuse. « Je ne puis ni ne veux, disait-il, rester plus longtemps au pouvoir; je ne l'ai accepté que temporairement et par dévouement.. Aujourd'hui je suis accablé de fatigue ; je sens mon énergie anéantie; mes intérêts me réclament ; je veux m'en aller. » Tout ce qu'on put obtenir de lui, ce fut qu'il garderait encore le portefeuille pendant vingt-quatre heures. Le lendemain il renouvela la même déclaration en présence du Gouvernement réuni au ministère de la justice. Enfin, fatigué des insistances de ses collègues, il leur ferma la bouche en déclarant que si, à deux heures après midi, sa démission n'était point accoptée, il aurait cessé de vivre. Dès lors il n'y avait plus à hésiter, et le conseil lui donna pour successeur M. Garnier-Pagès, qui demanda M. Duclerc en qualité de sous-secrétaire d'Etat des finances.

A ce moment, les symptômes de la crise éclataient de tous côtés. Les principaux établissements de crédit tombaient ou menaçaient ruine, entraînant dans leur chute les établissements secondaires liés à leur existence. L'industrie et le commerce réclamaient comme une mesure de salut la prorogation à trois mois de toutes les échéances de commerce. La Banque de France et les grandes maisons d'escompte conjuraient, au contraire, le Gouvernement provisoire de refuser cette prorogation qui équivaudrait, disaient-ils, à une banqueroute universelle, et qui les réduirait à une liquidation désastreuse. Les banquiers commençaientà fermer leurs caisses et à refuser toute espèce d'escompte, réduisant ainsi aux abois les fabricants, les négociants, les entrepre-

neurs et le petit commerce, qu'ils alimentaient de leurs capitaux. Les agioteurs en général répandaient les bruits les plus absurdes sur les dangers chimériques qui menaçaient la propriété, sur les embarras du Trésor qui se résignait à une banqueroute universelle, sur les dispositions de l'armée qui reprenait l'offensive et marchait sur Paris, ayant à sa tête les fils de Louis-Philippe; sur les mouvements des troupes étrangères qui se concentraient sur nos frontières, sur les approvisionnements de la capitale qui étaient insuffisants à l'alimentation du peuple, sur les bandes d'incendiaires qui parcouraient les campagnes la torche à la main, etc.

Tous ces bruits, habilement propagés, tendaient à favoriser la conspiration de l'aristocratie financière et de l'aristocratie nobiliaire contre la République, dans le but de susciter des embarras au nouveau gouvernement et de le renverser par les finances. Déjà, sans avoir perdu un centime de leur fortune, ni même de leurs revenus, les grandes maisons s'entendaient pour vendre leurs équipages, renvoyer leurs domestiques et borner leurs dépenses au plus strict nécessaire. Il en était même beaucoup, parmi elles, qui donnaient pour rien ou laissaient errer à l'aventure les chevaux qu'on ne pouvaient vendre à vil prix sur les marchés.

Quelle allait être cependant la conduite du nouveau ministre des finances, en présence de cette coalition liberticide? Le successeur de M. Goudchaux prendrait-il enfin quelques-unes de ces grandes mesures que lui indiquait la science, et que l'opinion publique réclamait impérieusement? Allait-il se risquer en dehors des sentiers battus par la royauté, et entrer résolument dans les voies d'une révolution qui respecte tous les droits légitimes, mais qui ne veut pas périr? Le nouveau ministre, croyant sans doute qu'il pourrait conjurer la crise à force de franchise et de loyauté, resta dans la routine. Mû par les plus loyales intentions, animé du plus sincère patriotisme, Garnier-Pagès n'avait ni le génie révolutionnaire, ni le courage que réclamait sa tâche, et il suffît de rapprocher ses premiers actes, pour être frappé de l'absence de décision, des doutes et des incertitudes qui remplissaient son âme.

Après avoir rendu public le compte général do la situation financière de l'État, dressé par son prédécesseur, Garnier-Pagès faisait publier, le 7 mars, une proclamation du Gouvernement provisoire, portant que le Trésor tiendrait tous ses engagements; que, de toutes les propriétés, la plus inviolable c'était l'économie du pauvre, et que les caisses depar-

gnes étaient placées sous la garantie de la loyauté de la nation.

« Déjà, disait-il, le Gouvernement provisoire a pourvu à tout. 11 » recherche avec activité les moyens de diminuer, dans une large pro- » portion, les dépenses de l'État; il a la certitude d'y parvenir; le resta » regarde les citoyens; leur sort, celui de l'industrie, l'avenir et la » prospérité du travail national sont entre leurs mains. Le Gouverne- » ment les abjure d'y aviser. En même temps, il n'exige d'eux aucun » sacrifice extraordinaire. Pour parer à ces difficultés financières que la » prudence commande impérieusement de prévoir, une simple antici- » pation dans ta rentrée des impôts suffira. Que tous les citoyens versent » immédiatement et par anticipation dam les caisses du Trésor, ce qui leur » reste à payer sur le$ contributions de l'année, ou au moins les nx pre- » miers douzièmes, et toutes les difficultés financières sont vaincues. »

Or, le lendemain (9 mars), Garnier-Pagès faisait rendre un décret limitant à 100 francs les à-comptes à payer par chaque livret des caisses d'épargne, et offrant, pour le solde des dépôts, des bons du Trésor ou des rentes 5 p. •/. &u pair, alors que ces bons et ces rentes avaient déjà subi une dépréciation de 35 à 40 p. %.

Huit jours seulement après avoir déclaré que le service des bons du Trésor était assuré, il en suspendait le payement et offrait aux porteurs des renouvellements à six mois, si mieux ils n'aimaient prendre, au pair, des rentes qui , comme nous venons de le dire, perdaient près de la moitié de leur valeur nominale.

Enfin, le 16 mars, c'était sur un rapport de M. Garnier-Pagès que le Gouvernement provisoire rendait le décret qui imposait 45 centimes payables immédiatement sur le total du rôle des quatre contributions directes1. Mesure à jamais fatale qui dépopularisait la République dans son berceau, et qui, en frappant indistinctement le riche et le pauvre, lui créait des ennemis dans toutes les classes. Mesure funeste, car elle ne faisait comprendre au peuple la République que par des douleurs, et plaçait une arme terrible aux mains de ses adversaires. Mesure imprévoyante, car elle paralysait l'empressement des citoyens à acquitter d'avance leurs contributions. Mesure d'une application si dangereuse, qu'elle força bientôt le gouvernement à revenir sur son décret, et à rendre son exécution arbitraire en établissant des exceptions sans règles et sans autre garantie que la partialité et les caprices des autorités locales.

» Voir aux Pièces justificatives le teste de ce décret.

Un des plus détestables résultats de celle inopportune el impolitique mesure, fut le ralentissement qu'elle imprima à la perception anlicipée de l'impôt. Ces versements qui, dans le mois de mars seulement, avaient produit 24 millions de plus que le douzième exigible, cessèrent presque tout à coup dès que le décret des 45 centimes fut connu. Alors le Gouvernement fut obligé de demandera la Banque de France, par l'intermédiaire officieux de M. ïhiers, un emprunt de 50 millions, qui mit le comble à son discrédit et fit tomber la rente à 55 fr.

Enfin, pour assurer les services, Gornier-Pagès avait, dès le 9 mars, fuit adopter quatre décrets non moins irréfléchis que celui des 45 centimes. C'étaient : 1* Un emprunt national en rentes 5 p. % au pair, alors que l'expérience avait prouvé que, même dans des circonstances infiniment plus favorables, ces emprunts n'avaient jamais réussi en France : aussi l'emprunt national de 1848 ne réalisa-t-il pas 10,000 fr. de souscriptions versées. 2° La vente des diamants et de l'argenterie de la couronne; mesure concevable peut-être au point de vue politique, mais petite et insignifiante dans ses rapports avec le crédit et la confiance. 3° L'aliénation des biens de la liste civile, qu'on ne voulait point réaliser. 4° Une vente de 100 millions des forêts de l'État, qu'on ne pouvait mettre en vente dans de plus mauvaises conditions, et qu'on n'y mit pas (CCC).

Dans tous les cas, ces quatre décrets ne pouvaient créer à l'État que des ressources lointaines et problématiques. Cependant, pour atténuer les conséquences de la crise financière et parer aux besoins de la révolution, qu'espérait-on du décret des 45 centimes? on en espérait 160 millions, avec lesquels toutes les nécessités devaient être satisfaites. Or, n'y avait-il pas un moyen plus expédilif et moins injuste d'échapper à ces complications financières? Au lieu de demander à tous les contribuables indistinctement une somme de 160 ou 200 millions définiiiveraent acquise au fisc, n 'était-il pas plus rationnel de l'exiger par voie d'emprunt forcé sur toutes les cotes au-dessus d'un chiffre déterminé, celui de 100 fr., par exemple? On a objecté que les petites cotes appartiennent souvent à des propriétaires très-riches, et qu'ainsi la proportion aurait souvent manqué le but qu'on se serait proposé. Mais qu'importe? Était-il donc impossible de totaliser les diverses cotes composant la fortune d'un même contribuable, et d'asseoir sur ce total sa puissance contributive? Maintenant, que fùt-il résulté de l'emploi d'une ressource à laquelle tous les gouvernements précédents avaient re-

couru? L'addition, pour un exercice seulement, de 1 fr. ou i fr. 50 centimes aux quatre contributions payées par l'aisance et la richesse qui n'y auraient pas vu un sacrifice, mais un prêt ultérieurement remboursable, et qui auraient reçu en échange, des titres garantis par la fortune publique. Or, il est incontestable que les classes riches, troublées par une révolution soudaine, menacées dans leur fortune, affamées de repos et de sécurité, auraient accepté avec empressement une charge qui leur devenait une garantie, tandis que les classes pauvres auraient compris et béni une République dont le premier acte eut été un hommage et un allégement à leurs souffrances imméritées.

Mais, dominée par le ministre des finances, ln majorité repoussa avec terreur tout ce qui s'écartait des traditions financières de la monarchie, et c'est ainsi qu'en confondant des époques séparées par un demi-siècle de progrès en tous genres, en obéissant à de vieilles préventions et en reculant devant des fantômes, un excellent citoyen fit à la République et à la liberté du monde un mal irréparable (DDD).

La réorganisation des forces militaires de la France et la politique extérieure de la République constituaient alors deux questions connexes. Elles donnèrent lieu à de vifs dissentiments dans le sein do conseil. Tous les membres du Gouvernement provisoire reconnaissaient la nécessité d'une certaine réserve dans l'attitude à prendre envers les puissances étrangères; ils avouaient que des manifestations immédiatement agressives pourraient être mal interprétées par les peuples eux-mêmes, réveiller des souvenirs de conquête, ranimer des animosités assoupies, troubler le mouvement émancipaleur qui éclatait sur plusieurs points de l'Europe, et rallier ainsi contre la France les éléments d'une coalition nouvelle. Cependant la minorité soutenait, comme ou l'a vu dans le chapitre précédent, que cette politique locale, bonne peut-être pour quelques jours, rappelissait la révolution ; que la France ne pouvait s'isoler des intérêts généraux de la démocratie et ne vivre que pour elle-même; que, lorsque tout s'embrasait autour d'elle, la République ne pouvait espérer de dominer la situation extérieure et de se maintenir, qu'en cherchant dans la propagande et dans la guerre de la liberté, des moyens de diversion contre se3 ennemis du dehors, et d expansion pour tant d'existences déclassées et de passions ardentes. La minorité pensait aussi que l'occasion était favorable pour relevor la France des humiliations qu'on lui avait infligées et des dangers permanents auxquels l'exposaient les traités 1815. Opposés à toute idée de

conquête, Louis Blanc, Flocon et, moins résolument, Ledru-Rollin, soutenaient cette thèse et sigualaient surtout le mouvement national de l'Italie comme digne d'elle et de nous. La France, disaient-ils, est le centre d'où partent toutes les grandes voies de l'Europe : abdiquerat-elle son droit d'initiative au moment où elle vient de conquérir un gouvernement fondé sur les vrais principes? La République ne peut se maintenir au sein de l'Europe, qu'en s'entourant de nationalités soumises aux mêmes besoins de préservation et de défense. Si elle périssait faute d'alliances, quelles en seraient les conséquences sur les peuples contemporains et sur la civilisation? Il y aurait dans ce grand désastre un siècle de despotisme, de misère et de honte.

Effrayée des éventualités d'une guerre de principes, la majorité répondait qu'il fallait attendre le développement des mouvements populaires qui se manifestaient au loin, avant d'en faire la base d'un système de politique extérieure ou de guerre. Elle voulait bien que la République aidât les insurrections naissantes par des sympathies avouées et des menées mystérieuses, mais non par une propagande armée. Le fait est que la majorité, déjà en lutte avec l'élément démocratique qui la débordait à l'intérieur, redoutait deux choses: d'abord, que la guerre n'enfantât une dictature militaire fatale à la République; ensuite, que le socialisme ne puisât une force redoutable dans le triomphe des insurrections étrangères. En d'autres termes, la majorité voulait coutribuer à affranchir l'Europe, mais non pas à la républicaniser. Déjà même sa diplomatie avait noué des rapports secrets avec quelques États voisins, tels que la Belgique et la Sardaigne, qu'elle mettait officieusement en garde contre les complots insurrectionnels qui les menaçaient de Paris ou des frontières.

Cependant il semble avéré que, dans les premiers jours qui suivirent la révolution de février, Lamartine voulait intervenir en Italie, où une portion de l'armée d'Afrique aurait pénétré par la vallée du Var. Un autre corps d'opération aurait été réuni à Dijon. Déjà même des mouvements de troupes avaient été ordonnés dans ce but par le ministre de la guerre d'accord avec celui des affaires étrangères. Mais un jour que le général Subervie s'occupait activement de la réalisation de ce projet, Lamartine vint le trouver et lui dit : « Il faut y renoncer; le Gouvernement provisoire s'y oppose; j'en ai parlé... ils ne veulent pas. »> En effet, la proposition d'intervenir en Italie avait été sérieusement débattue dans le conseil et dans le comité de défense nationale,

RÉVOLUTION DE FÉVRIER i848. SOS

où Ton raconte qu'elle échoua misérablement devant des prétentions et des susceptibilités militaires. Le général Laraorieière, entre autres, se serait révolté à l'idée d'accepter le commandement d'une armée de quinze mille hommes seulement.

Néanmoins, il n'y eut dès le premier jour qu'une opinion dans lo Gouvernement provisoire sur la nécessité de réorganiser l'armée sur un pied formidable et dans des proportions correspondantes à toutes les éventualités de la situation. Entre l'armée et le peuple il n'y avait eu réellement ni défaite, ni victoire, ni vaincus, ni vainqueurs. La monarchie une fois renversée, l'armée était restée au service de la République, dont ses chefs recevaient et exécutaient religieusement les ordres. Au premier appel du nouveau pouvoir, quelques soldats un moment débandés rentrèrent dans leurs corps et reprirent docilement le joug de la discipline. Plus tard, quand l'agitation révolutionnaire émut deux ou trois régiments, la sédition ne franchit pas le seuil des casernes et fut aussitôt étouffée que connue (EEE). Enfin jamais armée nationale ne présenta, comme on l'a dit, un plus bel exemple de calme dans l'ébranlement général, d'obéissance raisonnée à ses chefs, de fidélité au drapeau et d'attachement au pouvoir central. Un seul exemple d'insubordination collective et rappelant de fâcheux souvenirs, attrista la nouvelle République. Mais ce désordre d'une heure, dont nous parlerons plus tard, eut lieu parmi de vieux soldats que le contact de la révolution et une oisiveté absolue livraient sans défense à des excitations maladives : il éclata et s'éteignit dans l'hôtel des Invalides.

Toutefois l'état de l'armée réclamait une organisation modifiée par le principe démocratique qui venait de triompher, et un accroissement de forces en harmonie avec les exigences de la situation de la France.

Sur le premier point, la majorité — qui redoutait une désorganisation, et qui prévoyait qu'elle aurait besoin du concours des troupes, plus encore contre les séditions de l'intérieur que contre les attaques de l'étranger — la majorité soutenait qu'à l'Assemblée nationale seule appartenait le droit de toucher aux lois organiques de l'armée. C'est dans cet ordre d'idées que Lamartine avait fait confier le portefeuille de la guerre à un vieux général, républicain sincère, mais dont la religion *ux traditions militaires de la République et de l'Empire, repousserait énergiquement des innovations prématurées. Aussi le général Su-

bervic était-il suspect au parti des jeunes officiers qui se groupaient u, 39

autour du National et qu'il savait vouloir introduire des changements radicaux dans la constitution et dans le personnel de l'armée. D'accord sur ce point avec Lamartine, Ledru-Rollin, Flocon et Dupont (de l'Eure), le nouveau ministre résista obstinément aux instances et aux menaces de ceux qui exigeaient de lui le remplacement des anciens fonctionnaires de son département par des hommes nouveaux, l'éloignement, des rangs de l'armée, des généraux, des colonels et des vieux étals-majors, ennemis naturels de la République. Mais le ministre de la guerre qui, dans cet empressement à refondre l'armée, croyait entrevoir plus d'ambition que de vrai patriotisme, résistait toujours aux influences et aux obsessions des amis du National. Un jour, il vit entrer dans son cabinet M. Marrast qui, après l'avoir entretenu d'une affaire qui l'intéressait personnellement, lui demanda comment il entendait enûn la réorganisation des forces militaires de la France.

— Respecter l'organisation actuelle jusqu'à la réunion de l'Assemblée nationale, maintenir la discipline, doubler l'effectif, infuser aux troupes l'esprit républicain et préparer l'armée à tout événement, voila, quant à présent, tout mon système, répondit Subervic.

— Mais vos généraux, vos colonels, vos états-majors sont les ennemis du nouvel ordre de choses; il faut nous en débarrasser; en République, on prend des généraux partout.

Le ministre répliqua au membre du conseil, que sans doute les généraux n'avaient pas encore un grand amour pour un gouvernement qu'ils ne connaissaient pas; mais qu'étant gens d'honneur, ils rempliraient leurs devoirs partout où ils seraient employés. « Il faut, dit-il, leur donner au moins le temps de réfléchir. »

« Du reste, ajouta Subervic, montrant sur son bureau un volumineux dossier, voyez vous-même leurs dépêches; toutes protestent de leur adhésion et de leur dévouement au gouvernement de la République. Quant à la discipline, elle est intacte ; aucun corps n'a été ébranlé dans sa fidélité au pays, aucun n'a donné le signal d'une sédition. Mais si les lois qui régissent l'armée étaient arbitrairement violées, je redouterais une désorganisation dont je ne veux pas accepter la responsabilité. »

Juste quant aux soldats, aux sous-ofûciers et au plus grand nombre des officiers subalternes, l'opinion du général Subervic était évidemment erronée quant aux généraux et aux officiers supérieurs. Une généreuse confiance et la fraternité du champ de bataille abusaient le vieux soldat sur la sincérité des sentiments de ses camarades envers la

République. Mais, en parlant ainsi, le général Subervic n'obéissait guère moins à la crainte de servir les calculs intéressés d'une coterie qui lui était suspecte, qu'à celle de se faire lui-même l'instrument de la désorganisation de l'année française.

Quoi qu'il en soit, dès ce moment, le ministre de la guerre devint le but d'attaques acharnées et incessantes.

m Nous ne doutons pas, disait le journal de M. Marrast, des excellentes intentions de M. le général Subervic; mais, malgré les dénégations qu'on publie en son nom, nous maintenons tout ce que nous avons dit. Cela n'est que trop vrai : l'administration de la guerre manque de l'initiative ferme et nationale que réclament les circonstances. Nous aimons à croire que les puissances absolutistes de l'Europe seront assez bien avisées pour ne pas essayer de porter atteinte à notre indépendance, et qu'elles reconnaîtront sans arrière-pensée la République française ; mais la prudence n'en conseille pas moins de donner à notre organisation militaire une extension et une puissance qui soient pour la France une sauvegarde plus assurée que la sincérité des protestations des rois de l'Europe. Or, non-seulement M. le ministre de la guerre no paraît pas songer à augmenter notre matériel, et à préparer notre armée à tout événement ; mais il la laisse dans un étal précaire qui en affaiblit le moral et la jette dans le découragement. Cet optimisme nous inquiète, et notre attachement à la République nous fait un devoir de signaler au Gouvernement provisoire les fatales tendances du ministère de la guerre, et d'appeler son attention sur une situation qui, en se prolongeant, pourrait compromettre le salut de la patrie. »

Le général Subervic qui, la veille, voulait résigner son portefeuille, trouva dans ces hostilités un motif pour le garder. Selon lui, la politique militaire des amis du National devait entraîner la dissolution de l'armée, et il se croyait obligé de conjurer ce malheur le plus longtemps possible. De leur côté, ses adversaires résolurent de le forcer à la retraite. Pour cela, ils convoquèrent, À son insu, une réunion de généraux de l'armée d'Afrique, qui furent consultés sur l'état présent des forces militaires de la France, et sur la question de savoir dans quelle proportion il fallait les accroître. Ces généraux demandèrent et obtinrent la formation d'une commission d'armement pour aviser, sous la présidence du ministre, à la défense du pays. Mais non-seulement le cbef naturel de l'armée ne fut point consulté sur le personnel de la commission qu'on établissait près de lui, et dont il ne connut

l'existence que par une lettre du sectétaire général du Gouvernement provisoire ; mais, au moment où cette commission siégeait pour la première fois dans son cabinet, survint un nouvel ordre qui en attribua la présidence au ministre de la marine. C'était une insulte à l'honneur d'un brave militaire dont la vie entière fut consacrée au service de la patrie. Cependant le général Subervic avait résolu de ne quitter le ministère qu'en vertu d'une destitution formelle. Persuadé d'ailleurs que le Gouvernement provisoire ne voulait sérieusement intervenir nulle part, et qu'une armée de trois cent trente mille hommes — qu'on pouvait porter à cinq cent mille en appelant dans les cadres la réserve et les hommes en congé — suffisait à la défense du pays, il croyait inutile d'obérer le Trésor par des dépenses superflues. Il exécutait néanmoins les décisions de la commission d'armement qui, recevant des ordres directs du Gouvernement provisoire, crut devoir porter l'armée à cinq cent trente-cinq mille hommes, et faire décréter pour 115 raillions de dépenses extraordinaires.

Toutefois, les réformes militaires si ardemment désirées par le parti de M. Marrast, échouant devant la ténacité du ministre, on voulut lui imposer un secrétaire général qu'il refusa. Alors sa destitution fut résolue dans un conseil d'où Lamartine, Ledru-Rollin, Flocon et Crémieux avaient été adroitement écartés. Mais, instruit à temps de ce qui se passait, Crémieux accourut au Luxembourg, où siégeait ce jourla le Gouvernement provisoire. Il s'éleva contre l'inconvenance d'un acte si gratuitement brutal, et la destitution du général Subervic fut convertie en une nomination de grand chancelier de l'ordre national de la Légion d'honneur; fonction dont le maréchal Gérard avait exprimé la volonté de se démettre.

De leur côté, Lamartine, Ledru-Rollin et Flocon voulurent protester contre une mesure prise sans leur consentement. Mais le rainisire congédié les supplia de s'abstenir d'un acte qui pouvait envenimer des dissidences déjà trop graves, et, sur l'insistance de Crémieux, il accepta la chancellerie qu'il avait d'abord refusée. Alors M. Ara go fut provisoirement chargé du portefeuille de la guerre.

Cet intérim si laborieusement amené avait pour objet de réserver le ministère de la guerre au général Cavaignac qui servait en Algérie. Dès le lendemain de la révolution, Ledru-Rollin, Flocon et Louis Blanc avaient demandé qu'on associât aux destinées de la République un bravo officier dont les sentiments démocratiques étaient con-

nus dans l'armée, et que protégeait la mémoire d'un frère mort dans les luttes de la liberté. Après l'avoir fait nommer simultanément général de division et gouverneur do l'Algérie, ils lui firent offrir le ministère de la guerre. C'était un grand honneur pour un officier dont la fortune militaire et politique avait grandi en si peu de jours. Cependant, à la surprise du conseil, le général Cavaignac, dans une lettre hautaine et pleine de récriminations sur la manière dont les troupes de Paris avaient été traitées par le'pouvoir révolutionnaire, refusa la haute position qui lui était faite. L'éloignement de la garnison de Paris après les journées de février était, à ses yeux, un outrage, un acte offensant pour ses camarades, dont il ne voulait point accepter la solidarité. Enfin le général Cavaignac semblait reprocher au Gouvernement provisoire d'avoir méconnu les égards dus aite défenseurs de la patrie.

Cepcudant l'intérêt et l'honneur de l'armée, cet honneur auquel le gouvernement républicain rendait en toute occasion la plus éclatante justice, étaient-ils l'unique cause de la résistance de ce général? Éloigné depuis longues années du théâtre des événements, étranger à la plupart des hommes qui occupaient le pouvoir, l'incertitude du sort réservé à la révolution ne jetait-elle aucun trouble, aucune hésitation dans sa conduite? La vérité est que la mère du nouveau gouverneur de l'Algérie, noble et forte femme qu'on a justement comparécà la mère des Gracques, insistait chaque jour auprès des membres du Gouvernement provisoire, pour qu'ils laissassent son fils en Afrique, et qu'ils n'exaltassent pas davantage sa fortune.

Quoi qu'il en soit, la lettre du général Cavaignac, dans laquelle le citoyen dispnraissait devant le soldat, produisit une grande irritation dans le sein du conseil. Marrast — qui avait voulu que la présence dans le Gouvernement provisoire du frère d'un homme qui était mort son irréconciliable ennemi, effaçât aux yeux des républicains le souvenir de ses fâcheux démêlés avec Godefroi Cavaignac — Marrast fut le premier à récriminer contre l'audace et les airs do proconsul d'un officier que la République avait déjà comblé de bienfaits (FFF). « Que signifie, dit-il, cette attitude courroucée envers des hommes qui, après tout, n'ont qu'à dire un mot pour briser son épée? »

Ledru-Rollin voulait résolument que le conseil répondit par une destitution immédiate aux critiques du gouverneur de l'Algérie. Louis Blanc palliait, au contraire, le langage du frère de celui qui fut son

plus intime ami ; il l'attribuait ù l'ignorance où devait être le général Cavaignac de la véritable situation des choses. Et la majorité du conseil, quoique profondément blessée, opina pour des ménagements envers un bravo officier dont le nom était populaire. Néanmoins il fut décidé qu'une commission composée d'Arago, Marrast et Louis Blanc, rédigerait un projet de réponse à la lettre du gouverneur de l'Algérie, réponse qui devait remettre le général à sa place, et lui exprimer avec autorité le mécontentement du Gouvernement provisoire.

Louis Blanc fut chargé de la rédaction de celte dépèche qui finissait parcelle phrase: « Le moment n'est pas éloigné, peut-être, où une » guerre avec l'Europe nous sera imposée : restez en Afrique, général; le » gouvernement vous y relient au service de la République. » Celte pensée était amère; toutefois, elle ne le parut pas assez à M. Marrast, qui, prenant la plume des mains de son jeune collègue, écrivit en marge quelques expressions destinées à rendre plus blessante encore la réponso du Gouvernement provisoire au général Cavaignac. Mais le conseil pensa que les sévérités additionnelles de Marrast étaient de nature à dépasser le but qu'on se proposait, et il s'en tint à la rédaction primitive.

Quoi qu'il en soit de ces débats à propos de l'armée, le parti Marrast triomphait, et dès ce moment la coterie des jeunes généraux devint toute-puissante au ministère de la guerre.

Résolu de ne prendre l'initiative d'aucune hostilité, le Gouvernement provisoire sentait néanmoins la nécessité d'imposer à l'Europe le respect de la révolution. En prévision des éventualités qui pouvaient surgir de la situation, le ministre des affaires étrangères demandait une force disponible de deux cent quinze mille hommes, savoir : une armée de trente mille hommes — susceptible d'êlre portée à cinquante mille — au pied des Alpes ; une autre de cent cinquante mille hommes sur le IUiin; un corps d'observation de vingt mille hommes rappelés de l'Algérie sur le Var, et quinze mille hommes au pied des Pyrénées. Eu résumé, l'opinion de la commission de défense était que, pour prendre une atlilude convenablement défensive et faire face à tous les événements, il fallait à la Fiance une armée de cinq cent quatorze mille hommes, et 114 millions de fonds supplémentaires au budget de la guerre (GGG).

Quel élait cependant l'effectif de l'armée, le 24 février 1848? Le voici tel qu'il se trouve exprimé dans le budget de 1849 :

RÉVOLUTION DE FÉVRIER 1848. %i{

Intérieur. 280,763 60,953

Algérie 60,000 15,490

Total 340,753 85, 443

Effectif réel à entretenir, déduction faite des incomplets :

faomniti chtranx

Intérieur 274,781 6b,oei

Algérie 68,729 14.990

T0Ul 333.510 80,051

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