DEPENSES
Le budget s'élevait & 820,703,084 Dr.
Y compris pour travaux extraordinaires 16,l6n,ooo
Restait pour le service ordinaire. 304,543,084
xavoi» :
Solde et entretien de l'armée 230,68 4,208
Autres dépenses {administration centrale, matériel de VartilUrie et du génie, solde de non-activité, services divers en Al-
girie, etc., etc.) T3,95R,8re
Somme égale 304,543,084 '
C'était donc, en chiffres ronds, cent soixante-quinze mille hommes et cent quinze millions de plus que réclamaient, pour le service de l'armée, les nécessités créées par la révolution.
Instituée le 7 mars, la commission de défense nationale, que le Gouvernement provisoire aiguillonnait de toutes ses impatiences, s'occupait sans relâche de la réorganisation des forces militaires de la République.
Cette commission était ainsi composée :
Président MM. Arago;
Le général de division. . Pelet;
— do cavalerie. . Oudinot;
— d'artillerie. . Pailhoux;
— du génie. . . Vaillant ;
— d'infanterio. . Lamoricière;
— — Bodeau; L'intendant militaire. . . . Dennié;
Le chef d'escadron Charras, secrétaire.
» Voir aux Pièces justificatives le tableau détaillé de la situation de l'armée au îl février I84S.
Quatre jours après son institution, elle soumit au conseil les premiers résultats de ses travaux, qui embrassaient l'accroissement de l'effectif, l'armement des places, la défense des frontières, la remonte de la cavalerie, les besoins de l'artillerie et du génie, l'organisation et les mouvements des divers corps d'opérations dont la formation avait été arrêtée.
Déjà, le 7 mars, la direction du personnel de la guerre s'était occupée de la formation immédiate d'un corps de trente mille bommes de toutes armes, qu'on voulait concentrer dans les environs de Dijon. Chaque régiment d'infanterie devait fournir deux bataillons, et chaque régiment de cavalerie, quatre escadrons. Les dépôts de ces corps, qui avaient déjà reçu leur ordre de route, devaient s'établir en arrière et à proximité de l'armée. Toutes ces dispositions avaient été prises par le ministre de la guerre lorsque, le 10 mars, la commission de défense annonça l'intention de modifier à cet égard les plans du général Subervic, et paralysa l'exécution des mesures déjà adoptées. Toutefois on tomba d'accord sur un ordre général de marche, et il fut convenu que chacun des bataillons faisant partie de l'armée de Dijon serait augmenté d'une huitième compagnie, mais que cette opération n'aurait lieu qu'à l'arrivée des divers corps au point de concentration.
Le 11 mars, des ordres expédiés de Paris prescrivirent la rentrée de quinze mille hommes de l'armée d'Afrique et le départ instantané des recrues destinées aux divers corps qui devaient rester en Algérie. Le 13, le ministre prescrivit aux généraux commandant les divisions territoriales, de provoquer les engagements volontaires par des avis et des articles insérés dans tous les journaux des départements; d'appeler à l'activité de service les jeunes soldats des classes de 1843, 1844, 1845 et 1846; de les répartir entre toutes les armes et de tenir prêts les ordres de route. La commission avait calculé que les classes de 1843 et 1844 fourniraient à l'armée 42,000 soldats ; celles de 1845 et 1846, 24,000; celle de 1847, 80,000; les enrôlements volontaires, 15,000, et le rappel des congés, encore 15,000 : ensemble 276,000 hommes à ajouter successivement et suivant les circonstances, à l'effectif réel de 333,000 existant alors sous les drapeaux. Des ordres furent également donnés pour préparer le demi-armement des places et des côtes — celui surtout de Cherbourg — et de faire un achat considérable de chevaux pour le service de l'artillerie et des équipages militaires.
Cependant le Gouvernement provisoire et le conseil de défense
différaient d'opinion sur quelques points de ce système éventuel de de guerre. Lamartine et les généraux de l'armée d'Afrique étaient loin de s'entendre sur la nécessité et l'opportunité de réduire l'effectif de l'armée d'Afrique, au profit des forces que réclamait la sécurité continentale de la République. Le ministre des affaires étrangères voulait que cinquante mille hommes fussent immédiatement rappelés de l'Algérie; il soutenait que vingt-cinq ou trente mille soldats suffiraient pour sauvegarder provisoirement notre conquête, et que d'ailleurs la perte d'une bataille sur le Rhin, faute de cinquante mille hommes, serait plus fatale à la France que l'abandon de ses possessions dans le nord de l'Afrique. Le général Lamoricière maintenait, au contraire, que retirer une notable partie de3 troupes qui défendaient l'Algérie, c'était s'exposer à un soulèvement général de la part des indigènes, appeler peut-être un grand désastre sur les troupes qu'on y laisserait, livrer le sort de la colonie aux entreprises de l'Angleterre, et marquer ainsi l'avènement de la République par une honte nationale.
Lamartine opposait à ces craintes une résistance d'autant plus opiniâtre, qu'il soupçonnait — il l'avoue lui-même — les affections du général Lamoricière pour la dynastie qui venait de tomber et sous laquelle ce jeune ofûcier avait conquis sa rapide et glorieuse fortune militaire. « Je ne doute point, disait-il dans l'intimité, de la loyauté et du patriotisme du général Lamoricière, mais j'appréhende sa reconnaissance pour la famille déchue, et ses liaisons de parenté avec les fanatiques de la royauté. Comment, d'ailleurs, un si habile officier peut-il mettre en balance le sort de l'Algérie et celui de la République? Pourquoi cette obstination à conserver en Afrique une armée de cent mille hommes, qui ne connaît que les princes d'Orléans et dont les partis peuvent égarer le patriotisme?
Cependant, deux membres du conseil de défense — dans lesquels, par une des bizarreries particulières de sa nature, Lamartine plaçait une conûance qu'il refusait à M. Lamoricière — les généraux Bedeau et Oudinot dissipèrent ces préventions, rétablirent l'harmonie entre ces deux hommes considérables, et il fut décidé, par voie de transaction, qu'on retirerait d'abord quinze mille hommes de l'armée d'Afrique, sauf à en rappeler un pareil nombre plus tard, si les circonstances l'exigeaient.
Lamartine qui, dans son effroi de la démagogie, avait déjà conçu le projet d'organiser une force modératrice qu'on pût opposer tour à tour n. 40
HISTOIRE DE ERANCE.
aux factions de l'intérieur et aux attaques de l'étranger, saisit le conseil de défense de la question de savoir s'il n'y avait pas lieu de former trois cents bataillons de garde nationale mobile des départements, qui, disait-il, serviraient de corps de réserve a l'armée active. Mais cette proposition, que Lamartine reproduira plus tard dans le sein du Gouvernement provisoire, et sur laquelle nous reviendrons bientôt, fut très-froidement accueillie par Jes généraux. Ceux-ci ne pénétraient pas la pensée de Lamartine et voyaient, au contraire, dans la création d'une armée populaire de trois cent mille hommes un recrutement formidable pour les partis anarcbiques.
La commission de défense s'occupait en même temps de la garde nationale mobile de Paris, dont l'organisation était conûée au général Du vivier, et qui était appelée à rendre de grands services à la Républi-
que. L armement des ports, la discipline des escadres et l'accroissement des forces navales de la France, étaient aussi l'objet de toutes ses sollicitudes. Enfin, elle dépensait une si prodigieuse activité à rajeunir tous les éléments de la puissance offensive et défensive de la France, qu'un mois après son avènement, la République pouvait déjà faire face à tous ses ennemis.
Quant aux réformes organiques à introduire dans la législation de l'armée — réformes que le général Subervic voulait réserver à l'Assemblée nationale — quelques-unes furent hardiment brusquées par son successeur. Arago, qui recevait l'impulsion des jeunes officiers qui l'entouraient, et qu'aucun lien de camaraderie ne rattachait aux vieux états-majors, put s'affranchir des préjugés et des considérations personnelles qui avaient gène le patriotisme du premier ministre de la guerre de la République. Une loi de 1839 sur l'état-major de l'armée avait introduit en faveur des officiers généraux, presque tous courtisans ou créatures de la dynastie d'Orléans, un privilège exorbitant et qui ne pouvait logiquement survivre à la monarchie. En créant un cadre de réserve pour ceux de ces officiers que l'ancienneté de leurs services appelait à la retraite, le gouvernement de Louis-Philippe avait foulé aux pieds les principes de justice et d'égalité, qui sont dans tous les pays la base des institutions démocratiques. Cette mesure ne pouvait s'expliquer que par les tendances aristocratiques et le système de corruption générale qui prévalaient sous ce règne. Pourquoi, en cil et, les lieutenants généraux et les maréchaux de camp ne pouvaient-ils pas, quand l'heure de leur retraite était arrivée, se résigner, comme les
colonels, h l'honorable position que leur assurait le pays? Pourquoi des militaires que leur âge et leurs infirmités rendaient manifestement impropres au service de l'État, auraient-ils occupé, h la tête de l'armée, les places naturellement dévolues à des hommes plus jeunes, plus actifs et plus utiles? Pourquoi, sans avantage et sans nécessité pour la France, lui imposaient-ils un surcroit de charges que rien ne justifiait?
Cette anomalie devait disparaître devant le droit commun qui venait de triompher. D'ailleurs, indépendamment des nécessités de principe qui ne permettaient pas le maintien de ce privilège, les officiers qui en profitaient n 'étaient-ils pas trop compromis dans la politique dynastique, pour pouvoir servir la République sans exciter des défiances et des troubles? Tous avaient-ils joué un rôle sans reproche sur le théâtre d'où la révolution les écartait? N'en était-il aucun parmi eux dont le nom évoquât de funestes souvenirs et rappelât au peuple à quels titres inavouables on parvient quelquefois à s'élever au sommet de la hiérarchie militaire?
Arago, que le parti des jeunes généraux poussait dans cette voie, supprima donc le cadre de réserve institué par la loi de 1839, et mit à la retraite, où ils auraient dû se trouver déjà, une centaine de généraux de division et de généraux de brigade. Le ministre ne s'en tint pas à cette grande réforme ; il abolit divers commandements qui constituaient autant de sinécures, réunit plusieurs départements sous une même autorité militaire, et réduisit ainsi de moitié le nombre des subdivisions qui servaient de patrimoine aux favoris de la cour de Louis- Philippe. 11 était même question de mettre en disponibilité ou en retrait d'emploi les officiers qui s'é(8ient fait une triste notoriété dans le parlement, et qui avaient conquis leurs grades par des services étrangers à l'armée.
L'opinion publique, l'armée elle-même applaudirent à ces mesures d'épuration; mais les hommes qu'elle frappait remplirent les journaux royalistes de récriminations au milieu desquelles ils prodiguaient l'insulte au ministre de la guerre et la menace au Gouvernement. C'étaient d'ardents auxiliaires pour la réaction qui allait éclater.
Ces clameurs avaient des échos dans le sein du conseil où des esprits timides voulaient que la révolution ne touchât qu'avec les plus grands ménagements au mécanisme militaire.
Comme on l'a déjà vu, un décret du Gouvernement provisoire permettait à chaque ministre de décider par des arrêtés les matières ad-
ministratives qui étaient réglées naguère par des ordonnances royales. L'exercice de ce droit, plus ou moins révolutionnaire selon le caractère des hommes auxquels il était dévolu, provoquait de vives discussions dans le conseil. Tout acte qui affectait l'existence des anciens fonctionnaires de la royauté était considéré par la majorité comme une rigueur impolitique, et par la minorité comme une insuffisante satisfaction h l'opinion démocratique. Tandis que la majorité nourrissait la folle espérance de rallier à la République les instruments de la dynastie déchue, la minorité soutenait, l'histoire à la main, que les hommes avaient toujours changé en même temps que les institutions. Les hommes de l'Empire n'avaient-ils pas, disait-elle, fait place aux hommes de la Restauration, et ceux-ci aux hommes de la branche cadette ? Pourquoi la République n'agirait-elle pas de même? Pouvaitelle espérer que des agents vendus et dévoués à la monarchie de juillet s'accommoderaient volontiers du puritanisme démocratique? On ne fait pas tout à coup d'un esclave un homme libre, et le cœur ne se détache pas facilement d'un système sous lequel on a vécu largement, ni d'un maître qui ne refusait rien à qui lui donnait tout. En persistant dans cette voie, le Gouvernement sollicitait la trahison et semait le découragement chez les patriotes qui demandaient à servir le pays et qui attendaient. Quelle confiance, d'ailleurs, pouvait-on accorder à des caméléons qui criaient hier vive la monarchie, et qui crient aujourd'hui vive la République?
Ces débats d'intérieur retentissaient au dehors où ils provoquaient d'ardentes réclamations de la part du parti républicain. « Où sont-ils? — disait la Réforme en parlant des royalistes, — ils font la cour à la révolution, ils encensent l'Hôtel de ville, ils demandent des places, ils veulent mourir pour la République! En moins d'une heure, ils ont changé de livrée : hier c'était la paillette, le panache et les plaques; aujourd'hui c'est le ruban de la bataille, c'est la cocarde de la victoire trempée dans le sang du peuple ! La curée des ambitions commence !
» Que le Gouvernement provisoire y songe : toutes ces cupidités qui débordent ne sont pas seulement un scandale, une profanation; elles menacent de souiller dans son germe la révolution nouvelle et de l'empoisonner. Il faut empêcher cette pluie de chenilles.
» Est-ce que le peuple va tendre la main pour ramasser des certificats, des brevets et des commissions d honneur ou de pouvoir? S'il va frapper à la porte des municipalités, c'est pour demander un fusil
de garde national, ou pour s'enrôler, comme ceux de 1792, sous les drapeaux de la République; sa part à lui, c'est la curée des armes! pour le reste il attend, même pour son droit, même pour son pain !
» Encore une fois, ceci est grave : qu'on prenne garde à cette saturnale des ambitions, à ce sunderbund de riches mendiants, et qu'on donne au plus tôt le fusil et le suffrage au peuple. »
Ces dissentiments, se renouvelant tous les jours, jetaient l'incertitude dans l'esprit des ministres les mieux disposés à marcher dans le chemin de la révolution. C'est ainsi, qu'après avoir imparfaitement épuré les parquets des cours et des tribunaux , le garde des sceaux recula devant l'idée de toucher à l'inamovibilité des juges, et respecta l'existence d'une magistrature qui s'était toujours montrée hostile à la cause de la liberté. Les autres départements, môme celui de l'intérieur qui obéissait cependant à une volonté énergique, étaient énervés par le même scrupule. Un seul, celui de l'instruction publique, que le Gouvernement provisoire avait confié au fils du célèbre conventionnel Carnet, abordait franchement les réformes indiquées par l'avènement de la République. Dédaignant les résistances de la vieille université, Carnot ne négligeait rien pour rallier les corps enseignants au principe démocratique. Dès le 27 février, il avait écrit aux recteurs des académies, que la condition des instituteurs primaires était un des principaux objets de la sollicitude du Gouvernement.
« Ce sont, disait-il, les membres de la hiérarchie universitaire qui » touchent le plus directement à tout le peuple; c'est à eux que sont » confiées les bases de l'éducation nationale.
» 11 n'importe pas seulement d'élever leur condition par une juste » augmentation de leurs appointements; il faut que la dignité de leur » fonction soit rehaussée de toute manière; et, dans ce but, je veux » que le principe de l'émulation et de la récompense soit introduit » parmi eux.
» Il faut qu'au lieu de s'en tenir à l'instruction qu'ils ont reçue dans » les écoles normales primaires, ils soient constamment sollicités à » l'accroître.
» 11 faut que les progrès qu'il leur sera possible de réaliser dans cette » éducation solitaire, soient constatés comme ceux qu'ils avaient ac- » complis dans les écoles où ils se sont formés.
» Il faut que ces progrès leur deviennent profitables ainsi qu'à la » République.
» Rien n'empêche que ceux qui en seraient capables ne s'élèvent » jusqu'aux plus hautes sommités de notre hiérarchie. Leur sort, » quant à l'avancement, ne saurait être inférieur à celui des soldats; » leur mérite a droit aussi de conquérir des grades
» Les instituteurs primaires seront donc invités, dans toute l'étendue » de la République, à se préparer à servir au recrutement du personnel » de ses écoles. Tel est un des compléments de l'établissement des écoles » normales primaires. L'intérêt de la République est que les portes de » la hiérarchie universitaire soient ouvertes aussi largement que pos- » sible devant ces magistrats populaires (HHH). »
Bientôt une nouvelle circulaire de ce ministre exhorta les instituteurs primaires, non-seulement à user de leur influence pour amener à l'Assemblée nationale des hommes nouveaux, mais à se porter euxmêmes candidats, ajoutant que l'éducation et la fortune n'étaient pas indispensables pour siéger parmi les représentants du peuple Cette témérité démocratique souleva une véritable tempête dans le conseil. « L'usage que les censitaires ont fait de leur droit exclusif, s'écria la majorité, ne permet pas assurément de regretter que cet odieux privilège leur soit enlevé. Mais si ce n'est pas désormais un titre absolu à la confiance, que d'être propriétaire, ce ne doit pas être non plus une cause de suspicion. Quant à l'éducation, il est permis de s'en prévaloir dans tous les rangs, et c'est précisément parce que l'éducation seule peut amener les citoyens à la véritable égalité, que les derniers gouvernements ont sacrifié ce grand intérêt populaire. »
Le mot éducation déparait, en effet, la circulaire du ministre de l'instruction publique. Ce mot était même dangereux dans un pays où l'on confond trop généralement l'éducation avec l'enseignement. Mais était-ce bien contre cette expression hasardée que s'emportait l'aristocratie bourgeoise qui composait la majorité du conseil et qui ne pouvait se tromper sur la valeur d'un mot? Quoi qu'il en soit, le vandalisme de Camot fut dès ce moment l'objet des fureurs et des attaques de la réaction.
Le choix des nouveaux agents du ministère de l'intérieur était aussi une cause permanente d'irritation dans le sein du Gouvernement. Obligé de pourvoir, en quelques heures et au milieu du tumulte d'une révolution, au renouvellement de toutes les administrations politiques de la République, Ledru-Rollin avait pris les commissaires qui devaient remplacer les préfets de la monarchie, en partie parmi les notabilités
républicaines persécutées sous lo dernier règne, en partie parmi les membres de l'opposition parlementaire. Trois ou quatre nominations regrettables avaient été surprises à la religion du ministre et s'étaient glissées dans cet immense travail. Mais les commissariats et les souscommissariats irritaient l'ambition d'une foule de dynastiques, que ne voulait et ne pouvait satisfaire le nouveau ministre de l'intérieur. De là les protestations des journaux royalistes contre l'imprévoyance d'un homme qui, disaient-ils, livrait la France à des anarchistes sans talent et sans responsabilité. De là aussi les alarmes des membres de la majorité du conseil, leurs jalousies et leurs répulsions pour un collègue qui blessait leurs amis et attirait à lui tous les pouvoirs et toutes les influences gouvernementales.
Les plus vifs dissentiments ne se manifestaient pas moins sur l'ensemble de la politique que sur les questions de détail. Le projet de racheter les chemins de fer au compte de l'État, et de réunir entre ses mains les assurances générales sur toutes les propriétés mobilières et immobilières; l'abolition des octrois, la suppression du timbre sur les journaux, le cours forcé des billets de la Banque et l'émission facultative des petites coupures, mesures hardies et essentiellement révolutionnaires; l'organisation à donner aux ateliers nationaux dont nous parlerons bientôt : tous ces projets, encore ignorés du public, avaient déjà soulevé d'ardents débats entre les membres du conseil , qui croyaient avoir assez fait pour la République en lui donnant le sufTrage universel, la liberté illimitée de la presse et le droit absolu d'association; et ceux qui ne voyaient là que des instruments pour atteindre un but national, c'est-à-dire une République démocratique. « Le règne du privilège par lequel la classe moyenne vient de passer, disait la minorité, a laissé des institutions, des influences et des mœurs en désaccord avec l'ordre nouveau. Ces institutions doivent être changés; ces mœurs doivent être remplacées par une morale qui, devenue obligatoire sous l'empire de l'opinion publique, subordonne l'intérêt particulier à l'intérêt général. La République, entourée des institutions de la monarchie, prendrait son point d'appui dans telle ou telle classe; la République démocratique doit prendre le sien dans la nation tout entière. La première n'atteindrait qu'un but politique; la seconde doit atteindre un but politique et social, et substituer à tous ces régimes, de privilèges et d'exclusions, qui sont l'histoire du passé, un régime croissant d'équitable répartition, qui sera l'histoire de l'avenir. Enfin,
c'est pour en faire quelque chose et non pour en jouir platoniquement, que le peuple vient de reconquérir ses droits. »
Sur la question des personnes, la majorité soutenait qu'il ne fallait meltre aucune capacité au banc de l'action politique; que les hommes de l'opposition dynastique ne devaient pas être enveloppés dans l'ostracisme de la royauté; qu'en changeant tant de choses en France, la République avait aussi changé les convictions honnêtes mais hésitantes, et qu'elle ne devait point refuser les services qui demandaient à entrer dans le mouvement général, et à lui offrir leur part d'impulsion. N'y aurait-il pas, disait-elle, péril à exclure de la sphère gouvernementale, des expériences, des lumières, des talents et des réputations qui ont la liberté du vote dans les élections, des candidatures dans l'Assemblée nationale, de la parole dans les clubs, et qui ne demandent pas mieux que de se rallier franchement à la République?
Quant aux grandes questions économiques et sociales, la majorité soutenait qu'un pouvoir d'accident et essentiellement transitoire n'avait pas qualité pour les trancher dans l'entraînement d'une révolution, et qu'à l'Assemblée nationale seule appartenait le droit de les traduire en une législation nouvelle. Cependant, après de vifs débats, le conseil avait reconnu en principe l'urgence de racheter, au nom de l'État, les concessions de chemins de fer au prix d'une juste et préalable indemnité. L'épuisement des ressources de plusieurs compagnies, l'interruption soudaine des travaux productifs, la nécessité de donner un emploi fécond aux ateliers nationaux et de ne point épuiser les ressources de l'État en dépenses stériles, commandaient impérieusement l'adoption de cette grande mesure qui n'était, après tout, qu'un retour au droit commun. Mais on verra bientôt comment, intimidée par les indignations et les cris des administrateurs de ces grandes entreprises, qui combattaient pour leurs traitements, la majorité, qui s'était prononcée pour le rachat, recula devant une mesure découlant logiquement du principe qui régissait l'État, et qu'exigeaient alors les plus graves intérêts de la situation politique, économique et financière du pays III .
Ces dissensions sur les hommes et sur les choses avaient produit un antagonisme qui se dissimulait encore, mais qui avait déjà placé les deux fractions du Gouvernement provisoire dans une attitude do soupçon et de défense l'une envers l'autre. La majorité, représentée par la mairie de Paris; la minorité, personnifiée dans le ministre de l'intérieur, s'observaient, se redoutaient et se neutralisaient récipro-
flÉVOLUTION DE FÉVRIER 1868.
quement. L'une et l'autre, ainsi que nous l'avons déjà dit, cherchaient au dehors leurs forces respectives et le moyen de se disputer ouvertement le pouvoir, si, comme tout semblait l'annoncer, une conflagration devenait inévitable.
Ce fut dans cette arrière-pensée que les ateliers de terrassement, institués d'abord pour parer su chômage inséparable d'une grande insurrection, furent transformés en ateliers nationaux ouverts à une immense multitude largement payée et militairement organisée par le ministre des travaux publics, pour servir de contre- poids aux corporations du Luxembourg, et neutraliser par des éléments populaires les forces matérielles et l'influence morale de Louis Blanc. Aussi, dans sa déposition du 28 juillet 1848 devant la commission d'enquête, le directeur des ateliers nationaux fut-il obligé de déclarer qu'il avait toujours marché avec la mairie de Paris, contre l'influence de Ledru- Rollin, Flocon et autres; qu'il était en hostilité ouverte avec le Luxembourg, et qu'il avait pour mission de combattre ouvertement l'autorité de Louis Blanc (JJJ). Voici comment ce fonctionnaire raconte luimême ses premiers rapports avec Marie, à l'issue de la séance du Gouvernement provisoire dans laquelle venait d'être décrétée la formation des ateliers nationaux.
« M. Marie, dit-il, me fit mander à l'Hôtel de ville. Je m'y rendis, et reçus la nouvelle qu'un crédit de 5 millions était ouvert aux ateliers nationaux, et que le service des finances s'accomplirait dès lors avec plus de facilité. M. Marie me prit ensuite à part et me demanda fort bas si je pouvais compter sur les ouvriers. — Je le pense, répond is-je ; cependant, le nombre s'en accroît tellement qu'il me devient trèsdifficile de posséder sur eux une action aussi directe que je le souhaiterais. — Ne vous inquiétez pas du nombre, me dit le ministre ; si vous les tenez, il ne sera jamais trop grand ; mais trouvez un moyen de vous les attacher sincèrement. Ne ménagez p m l'argent, au besoin même on vous accorderait de$ fonds secrets. — Je ne pense pas en avoir besoin ; ce serait peut-être ensuite une source de difticultés assez graves ; mais dans quel but autre que celui de la tranquillité publique, me faites-vous ces recommandations?— Dans le but du salut public. Croyez-vous parvenir à commander entièrement à vos hommes? Le jour n'est peut-être pas loin où il faudra les faire descendre dans la rue. »
Ce fut dans le même sentiment de méfiance réciproque que, le 2 mars, le Gouvernement provisoire rendit un décret qui faisait passer
tU 41
m HISTOIRE DR FRANCE.
In Préfecture de police sous l'autorité du maire de Paris, lequel avait déjà sa contre-police et une garde composée d'un millier d'individus recrutés parmi les adversaires présumés du ministre de l'intérieur et du préfet de police. Cette garde était placée sous le commandement d'un chef indépendant de ces deux grandes autorités, et dotée d'une solde de 1 fr. 50 centimes par jour et par homme.
Enfin, toutes les préoccupations de la majorité, autour de laquelle se groupaient le parti dynastique, les hommes do finances, les officiers généraux, tous les fonctionnaires et tous les magistrats maintenus, tendaient à amoindrir l'importance de trois hommes : Ledru-Rollin, Louis Blanc et Caussidière, qui ralliaient à eux les forces ardentes de la révolution, c'est-à-dire les chefs et les soldats des sociétés secrètes, les nouveaux gardes nationaux, une partie de la garde roohile, les délégués des corporations qui obéissaient au Luxembourg, les agents et les bataillons de démocrates qui ne reconnaissaient d'autre autorité que celle de Caussidière, enfin une portion considérable des écoles.
Ainsi isolés dans leurs éléments respectifs, la majorité et la minorité du Gouvernement provisoire n'évitaient un rupture éclatante et qui eût tout perdu, que par l'intervention conciliante de Flocon dont les loyaux efi'orls conjuraient souvent des déchirements au bout desquels il apercevait un abîme pour les uns et pour les autres. Albert lui-même concourut plus d'une fois à calmer les esprits et à atténuer des répulsions qui se caractérisaient chaque jour davantage.
Dans cet état de choses, les deux partis, animés cependant par le même désir de faire aimer et triompher la République dont ils n'étaient que des expressions différentes , mais profondément divisés sur les moyens d'y parvenir, finissaient par agir chacun de son côté, comme s'ils étaient fatigués de ces continuels compromis entre le mouvement et la résistance. Ledru-Rollin surtout évitait des débats dans lesquels il savait que ses idées ne prévaudraient point et il marchait seul, mais résolument à son but. C'est ainsi que, sans consulter le conseil, il adressa aux commissaires envoyés dans les départements, celte fameuse circulaire du 8 mars qui souleva tant de passions engourdies, et qui appartient tout entière à l'histoire, parce qu'elle servit de point de départ à la réaction qui emporte aujourd'hui la République.
« Citoyen commissaire, disait le ministre de l'intérieur, la Répu- » blique que nous avons inaugurée n'est pas le résultat fortuit d'un » mouvement passionné; elle n'est pas davantage le fruit d'une sainte
» et légitime colère. Sortie toute frémissante du combat inégal engagé » entre tout un peuple et une poignée d'insensés, elle s'était consti- » tuée lentement par les progrès de la raison populaire. A mesure que » la faction placée à la téte du pouvoir devenait plus violente et plus » oppressive, la nation se fortifiait dans le sentiment de son droit et » dans la résolution d'en proclamer, à la première grande occasion, » l'irrésistible souveraineté.
» Voilà pourquoi il ne s'est manifesté ni hésitation ni dissentiment. » La France entière n'a eu qu'une seule voix, parce qu'elle n'avait » qu'une seule âme. Tous, nous nous sentions humiliés, abaissés aux » yeux de l'Europe par une monarchie avilie et contre-révolution- » naire; tous nous avons fièrement relevé la tète, le jour où, tombée » sous la réprobation du mépris, cette monarchie a fait place à un gou- » verneraent républicain.
» Cette union de tous dans une même pensée est le gage le plus » certain de la durée de la République. Elle doit aussi être la source » de la modération après la victoire. Votre premier soin aura donc été » de faire comprendre que la République est exempte de toute idée de » vengeance et de réaction.
» Toutefois, que cette générosité ne dégénère pas en faiblesse. En » vous abstenant de toutes recherches contre les opinions et les actes » politiques antérieurs, prenez comme règle que les fonctions politi- » ques à quelque degré de la hiérarchie que ce soit, ne peuvent être » conûées qu'à des républicains éprouvés. Le pouvoir méprisable que » le souffle populaire a fait disparaître, avait infecté de sa corruption » tous les rouages de l'administration. Ceux qui ont obéi à 6es instruc- » lions ne peuvent servir le peuple. Au moment solennel où, recou- » vrant la plénitude de sa puissance, il va descendre dans ses comices » pour y désigner ses élus, il faut que ses magistrats soient profondé- » ment pénétrés de son esprit et dévoués de cœur à sa cause. Le salut » de la patrie est à ce prix. Si nous marchons avec fermeté dans la voie » de la révolution, aucune limite ne peut être assignée à sa grandeur, » à sa prospérité; si nous nous attiédissons, tout est à craindre. A la » tète de chaque arrondissement, de chaque municipalité, placez des » hommes sympathiques et résolus. No leur ménagez pas les instruc- » lions; animez-les de votre zèle. Par les élections qui vont s'accom- » plir, ils tiennent dans leurs mains les destinées de la France : qu'ils » donnent une Assemblée nationale capable de comprendre et d'achever
m HISTOIRE DE FRANCE.
» l'œuvre du peuple; en un mot, tous les hommes de la veille et pas du » lendemain.
» Moins de rigueur à l'égard des fonctionnaires dont le rôle est pure- )> ment administratif. Vous devez maintenir ceux qui , étrangers à » toute action politique, ont conquis leur position par des services » utiles...
» Cherchant ainsi à demeurer ferme et juste vis-à-vis des agents » placés sous vos ordres, vous en exigerez un concours actif et dévoué. » Ce concours doit tendre à rassurer les esprits timides, à calmer les » impatients. Les uns s'épouvantent de vains fantômes, les autres vou- » draient précipiter les événements au gré de leurs ardentes espérances. » Vous direz aux premiers, que la société actuelle est à l'abri des com- » motions terribles qui ont agité l'existence de nos pères. Aux autres, » vous direz qu'on n'administre pas comme on se bat. Le sol es» dé- » blayé, le moment est venu de réédifier. Or qui, pour l'accomplisse- » ment de cette grande œuvre, n'est pas disposé à s'élever au-dessus de » tous les méprisables calculs de l'égoïsme? La France est prête à donner » au monde le plus beau spectacle d'une nation assez forte pour faire » appel è toutes les libertés, assez sage pour en user paciûquement. » Dans ce vaste mouvement des esprits, si énergiquement entraînés » vers l'application des principes de fraternité et d'union, où est le » danger pour qui que ce soit? Où rencontre-t-on le prétexte d'une » crainte?
» Ceux qui se montrent inquiets pour la propriété et la famille sont » peu sincères ou fort ignorants. Dépouillée de son caractère de per- » sonnalité égoïste, garantie et limitée parle droit de tous, la propriété » devient le fruit exclusif du travail. Qui oserait dès lors contester son » inviolabilité? De même, régénérée par une éducation commune à » tous les jeunes citoyens, cbaque famille est un foyer ardent d'où » s'échappent autant de rayons de patriotisme. Sa destinée est liée à » celle de la société, dont elle est à la fois l'image et le modèle.
» Quant h nous, salués par l'acclamation populaire pour préparer » l'établissement définitif de la démocratie, nous avons bâte, plus que » tous, de déposer dans les mains de la nation souveraine l'autorité » que l'insurrection et le salut public nous ont conférée. Mais pour » remplir dignement cette noble tâche, nous avons essentiellement » besoin de confiance et de calme. Tous nos efforts tendront à ce qu'il » n'y ait pas une heure perdue, et qu'au plus tôt, sortis celte fois sans
h fiction du sein du peuple tout entier, les représentants du pays se » réunissent pour révéler sa volonté et régler les destinées de l'avenir.
» A cette Assemblée est réservée la grande œuvre. La nôtre sera » complète si, pendant la transition nécessaire, nous donnons à notre » patrie ce qu'elle attend de nous, l'ordre, la sécurité, la conûance au » gouvernement républicain. Pénétré de cette vérité, vous ferez exo- » cuter les lois existantes en ce qu'elles n'ont rien de contraire au réh gime nouveau. Les pouvoirs qui vous sont conférés ne vous mettent » au-dessus de leur action qu'en ce qui toucbe l'organisation politique » dont vous devez être les instruments actifs et dévoués. N'oubliez pas » non plus que vous agissez d'urgence et provisoirement, et que je dois » avoir immédiatement connaissance des mesures prises par vous. C'est h à cette condition seulement que nous pourrons les uns et les autres » maintenir la paix publique, et conduire la France sans secousses nou- » velles jusqu'à la réunion de ses mandataires.
» Autour de vous s'élèveront des réclamations nombreuses et de toute » nature; recueillez-les avec soin. Il est temps que le peuple fasse » librement entendre sa voix; le Gouvernement ne peut demeurer in- » différent à aucun vœu. Si quelquefois l'expression en est ardente, ne » vous en effrayez pas. Il serait dangereux d'exciter les passions même » légitimes; il le serait plus encore de s'alarmer de quelques exagéra- » tions inévitables et de quelques doctrines erronées. C'est la com- » pression qui altère et corrompt la pensée publique; la liberté l'épure » et l'agrandit.
♦> Cependant, si les hardiesses de l'imagination, si les témérités du » langage, au lieu de s'appliquer aux idées générales, à la marche du » Gouvernement, frappaient les personnes, votre devoir serait de re- » quérir l'intervention des magistrats pour faire cesser un pareil abus. » Du reste, je le crois peu à redouter : l'élan qui entraîne le pays tout » entier élève les âmes au-dessus des querelles misérables si fréquentes » sous le règne qui vient de finir.
» Vous avez dû vous entourer à votre arrivée des patriotes les plus » influents : leurs conseils auront toujours un grand poids près de vous; » mais n'oubliez pas que le meilleur moyen de les conquérir, et avec » eux toute la population, c'est d'imprimer à tous les services de l'admi- » nistralion une infatigable activité. Nous sommes les serviteurs du » peuple, et par notre application et notre zèle, nous lui prouverons » que nous sommes dignes de sa confiance. Donnez donc partout
» l'exemple de la vigilance et du travail; que par vos soins aucun in- » térèt ne souffre de la perturbation momentanée occasionnée par la » chute d'un pouvoir détesté, et vous aurez utilement rempli votre » mandat.
» Je n'ai pas besoin de vous dire que votre attention doit se porter » d'une manière toute spéciale sur l'organisation de la garde nationale. » Composée de tous les citoyens, comme elle va l'être, elle est la force » et la gloire du pays, la garantie de nos libertés. Envoyez-moi des élats » exacts sur la composition de chacune des légions cantonnales de votre » département. Faites élire les chefs, entretenez avec eux des rapports » nombreux, et communiquez bien l'esprit qui vous anime.
» Attachez-vous enfin à résumer avec précision et clarté tout ce qui » touche au sort des travailleurs de votre département. C'est par eux » et pour eux que s'est fondée la République, dont la mission est de » faire cesser leurs souffrances et de consacrer leurs droits. Si des né- » cessités urgentos vous paraissent commander des mesures extraordi- » naires, référez-m'en sur-le-champ. Mais ici appliquez-vous encore à » ménager les transitions. N'inquiétez pas des intérêts respectables » dont le trouble pourrait nuire à ceux même que vous voudriez pro- » léger. Sur quelques points du territoire, des actes de condamnable » violence ont été commis. Éclairez ceux qu'un passager entraînement & égarerait.
» En brisant des machines, les ouvriers compromettent leur cause » et provoquent le malaise et la ruine. Encore un peu de temps, et ces » merveilles du génie humain qui n'ont pas mérité la mutilation, fé- » condées par les capitaux et le travail, enrichiront tous ceux qui les » maudissent aujourd'hui. Unis par les liens de l'association, les ou- H vrierset les maitres ne formeront plus qu'une famille dont les inté- » rêts seront identiques. Reprenant le rang et l'importance qui lui ont » été ravis, l'agriculture fera jaillir du sol les richesses que l'incurie *► des gouvernements antérieurs y laissait enfouies, et jettera ainsi dans » la circulation des éléments inconnus qui régénéreront l'industrie.
» Voilà l'avenir qui nous est réservé si nous sommes franchement h révolutionnaires, si nos pensées, nos délibérations, nos actes, sont » conformes à la loi de fraternité qui doit être la règle des sociétés i'u- » tures. Heureux d'en préparer l'avènement, il nous appartient de » rassurer les esprits, de raffermir le crédit, de renouer les transactions, » de réunir les matériaux du vaste édifice que l'Assemblée nationale
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» élèvera. Que tous les cœurs généreux, que tous les esprits intell i- » gents se mettent à l'œuvre et nous viennent en aide! C'est là un su- » jet de noble ambition ! Donner au monde l'exemple du calme après » une éclatante victoire, en appeler à la puissance des idées et de la » raison, accepter courageusement les rudes épreuves du présent, » s'unir pour les traverser et les vaincre, c'est là vraiment ce qui carac- » térise, ce qui doit immortaliser une grande nation I Tel est le but do » nos communs efforts. Pour que les miens aient quelque efficacité, » j'ai besoin de votre concours, citoyen commissaire, et votre palrio- » tisme me permet d'y compter sans réserve.
» Salut et fraternité.
» Le membre du Gouvernement provisoire ministre de l'intérieur,
» Ledru-Rollin. »
Tel est le document qui va devenir le mobile ou l'objet de tant de terreurs simulées et d'bypocrites indignations. A son apparition, des espérances diverses saisirent le monde royaliste : la légitimité y vit une occasion favorable pour signaler le retour des tyrannies proconsulaires d'une autre époque; les Orléanistes y trouvèrent un tbèmo tout fait contre l'ostracisme dont l'intolérance républicaine poursuivait déjà les membres les plu3 libéraux de l'opposition parlementaire qui avait ruiné la dynastie; tous en profilèrent pour crier à l'ingratitude, à l'injustice et à l'oppression. Qu'y avait-il, cependant, dans cette circulaire, qui ne jaillit logiquement et modérément de la situation? C'est ce que nous rechercherons dans le chapitre qui va suivre.