CHAPITRE XII
La réaction éclate dans les partis cl dans les journaux royalistes. — Accusations contre le Gouvernement provisoire. — Fureurs déchaînées contre la minorité du conseil. — Les républicains de la veille et les républicains do lendemain.— Les réactionnaires crient à la proscription.
— Examen de ces plaintes. — La réaction dans les départements. — Conduite du clergé. — La majorité du conseil épouse les rancunes aristocratiques contre Ledru-Rollin. — La crise financière et commerciale vient en aide à la réaction. — Polémique acerbe des journaux. — Jugement sur les attaques dirigées contre la commission du Luxembourg. — Les clubs et leur caractère. — Les anciens et les nouveaux journaux. — Comment ils se divisent entre la majorité et la minorité du conseil. — Manœuvres de la majorité contre Ledru-Rollin. — Les
de ce ministre l'excitent à des mesures plus énergiques. — Nouvelle circulaire aux — Les pouvoirs illimités. — Fureurs de la réaction et colères de la majorité du gouvernement. — Les Bulletins de la République. — Nouvelle tempête. — Le ministre de l'intérieur désavoué par ses collègues. — Surexcitation des partis. — Proclamation du gouvernement. — Effet de cette proclamation. — Débats dans le conseil sur l'ajournement des élections. — Celle question portée dans les clubs. — Manifestai ion dite des bonnets à poil.
— Préparatifs secrets d'un mouvement populaire démocratique. — Prélude de la journée du 11 mars. — Caussidère, Louis Btanc et Ledru-Rollin. — Événements de cette journée. — Son véritable caractère. — Scènes à l'Hôtel de ville. — Blanqui et son club. — La majorité et 1a minorité saisies d'une égale anxiété. — Pétition du peuple. — Fausse position de Louis Blanc et de Ledru-Rollin . — Le parti extrême. — Ses projets sont déjoués par Louis Blanc, Ledru-Rollin, Barbes, Cabet, Sobrier, etc. — Allocution de Lamartine. — 11 subjugue les dernières résistances. — Le Gouvernement provisoire en face du peuple. — Grandiose de cette manifestation. — Le Gouvernement provisoire, seul, reste en proie à de plus profonds
Contenue par la peur, l'esprit d'intrigue et l'attente des événements, la réaction épiait un motif pour éclater; l'instruction oflicielle qu'on vient de lire la lui fournit. Les royalistes constitutionnels, les partisans de la régence, les purs légitimistes, les hommes timides de tous les partis poussèrent les hauts cris contre une politique qui n'admettait pas qu'une révolution en travail d'une grande République dût se traîner dans les ornières d'une monarchie pulvérisée. Les uns et les autres, feignant de voir dans la circulaire du ministre de l'intérieur une attaque à la souveraineté du peuple, s'élevèrent avec fureur contre la pensée de mettre en dehors, non pas du droit national, mais du service
de la nouvelle République, les serviteurs du gouvernement de Louis- Philippe, transformés depuis huit jours en courtisans du peuple.
Alors, — rappelant tous les actes révolutionnaires qui avaient nécessairement blessé quelques citoyens dans leurs opinions, dans leurs intérêts ou dans leur amour-propre : la panique de la Banque, la détresse du commerce, l'ajournement des payements de la caisse d'épargnes et des bons du Trésor, la dépréciation rapide des fonds publics et des actions industrielles, l'impôt des 45 centimes, les prédications du Luxembourg, la diminution des heures du travail, le tumulte des clubs, la hardiesse du programme électoral du Gouvernement provisoire, qui admettait comme base des élections le suffrage direct et universel1; enfin, la circulaire du 8 mars, par laquelle le ministre de l'inférieur expliquait aux commissaires le sens de leur mission et l'étendue de leurs devoirs, — alors, disons-nous, les royalistes commencèrent, timidement d'abord, insolemment ensuite, à dénoncer le Gouvernement provisoire à toutes les méfiances, à toutes les haines et à tous les mépris. Ils l'accusaient, tantôt par insinuation, tantôt directement, de n'avoir su que ruiner le crédit public, faire banqueroute aux créanciers de l'État, accroître démesurément les dépenses publiques, désorganiser le travail, enlever la confiance aux capitaux et le salaire aux ouvriers, tout gaspiller, tout compromettre, tout perdre, et se partager les dépouilles de la monarchie. Des ruines et des anarchies, des misères et des grèves, des oppressions morales et matérielles, vnlà tout ce que savaient faire les hommes que la confiance du peuple avait placés à la tête d'une révolution qui portait dans ses flancs une société nouvelle (KKK).
Mais le principal grief des royalistes était l'ostracisme dont la circulaire du 8 mars frappait, disaient-ils, des citoyens qui n'avaient pas, il est vrai, conspiré contre l'ancien gouvernement, mais qui s'étaient franchement ralliés au nouveau. « Le Gouvernement provisoire, ou du moins une partie de ce Gouvernement, disait l'organe le plus accrédité do l'opposition dynastique, parait livré surtout à une préoccupation : le calme des populations sur un grand nombre de points, leur indifférence apparente ou leur froideur sur quelques autres, lui font penser que la République, pour être en sûreté, a besoin d'être partout administrée, conduite, représentée par des hommes d'une opinion très-ardente.
» Voir plus loin ce programme, u.
830 HISTOIRE DU FltANCK.
» Comme les républicains anciens, éprouvés, et en même temps inspirant par leur notabilité une juste confiance, pouvaient se compter avant la révolution du 24 février, ils ne suffisent pas à la tache laborieuse qu'ils ont entreprise. Pour se fortifier, pour se multiplier. Us sont obligés d'enrôler beaucoup de recrues, et les nouveaux venus n'ayant pas toujours des états de service parfaitement en règle, tâchent d'y suppléer par l'exagération de leurs principes improvisés.
» Le nouveau gouvernement, pour vouloir être exclusif, tombedonc dans l'un de3 excès qu'il a reprochés à la monarchie; il tient plus de compte du zèle, de l'exaltation vraie ou factice des idées que du mérite réel ; il cherche des garanties de sécurité là où elles ne sont pas, et en laissant les esprits dans l'inquiétude, en se séparant des opinions modérées, il ne s'aperçoit pas que le pouvoir nouveau, dans un tel isolement, ne trouvera pas une base assez large pour s'y asseoir avec une complète sécurité. »
Que renfermait cependant la circulaire du ministre de l'intérieur, qui impliquât cette politique de proscriptions et de loi des suspects? Maintenant, que quatre années ont passé sur ces fureurs, il est permis a l'histoire de rechercher froidement si ce document tant incriminé, était ou n'était pas dans les nécessités élémentaires de la situation.
Quels principes généraux posait la circulaire? Elle établissait avant tout que la propriété, garantie et limitée par le droit de tous, était inviolable; que la destinée de la famille était liée à celle de la société, dont elle est à la fois l'image el le modèle; que l'œuvre du pouvoir dictatorial devait se borner à donner à la patrie l'ordre, la sécurité et la conûanco au gouvernement républicain; que tout le reste était réservé à la prochaine Assemblée nationale; que les représentants du Gouvernement provisoire, dans les départements, devaient faire exécuter les lois existantes en tout ce qui n'était point contraire au régime nouveau ; que les pouvoirs dont ils étaient revêtus ne les mettaient audessus de l'action de ces lois qu'en ce qui touchait l'organisation politique; qu'ils devaient recueillir avec soin toutes les réclamations, de quelque nature qu'elles fussent, et ne rester indifférents à aucun vœu; qu'ils devaient s'abstenir d'exciter les passions, même légitimes; que si des hardiesses d'imagination, des témérités de langage, au lieu de s'appliquer aux idées générales et à la marche du gouvernement, frappaient les personnes, le devoir des commissaires serait de requérir l'intervention des magistrats pour faire cesser un pareil abus; qu'ils
devaient donner partout l'exemple de la vigilance et du travail, pour qu'aucun intérêt ne souffrit de la perturbation momentanée, occasion* née par la chute du dernier gouvernement; que, si d'urgentes nécessités leurs paraissaient commander des mesures extraordinaires, ils devaient en référer sur-le-cbamp au pouvoir central, et s'appliquer à ménager toutes les transitions. « N'inquiétez pas, disait le ministre, » des intérêts respectables dont le trouble pourrait nuire à ceux même » que vous voudriez protéger. Sur quelques points du territoire, des » 8Ctes condamnables de violence ont été commis. Éclairez ceux qu'un » passager entraînement égarerait. »
Or, qui oserait contester aujourd'hui que ces prescriptions n'étaient point empreintes d'un grand esprit de générosité, d'union et de paix; exemptes de toute idée de colère, de vengeance?
Mais le ministre démocrate ajoutait qu'en s'abstenant de toutes recherches sur les opinions et les actes politiques antérieurs, les commissaires ne devaient point perdre de vue que les fonctions politiques, dans une République naissante, ne peuvent être confiées qu'à des républicains; et il appelait de ses vœux une Assemblée nationale capable do comprendre et d'achever l'œuvre du peuple, une Assemblée composée de républicains do la veille et non pas du lendemain.
Qu'y avait-il donc dans ces recommandations, qui ne résultât nécessairement de la grande transformation politique et sociale qui venait de s'accomplir?Fallait-il, en effet, appeler des royal istesè jeter les premières assises de la République? Enfin, l'histoire offrait-elle un seul exemple d'une révolution empruntant, pour se fonder, la main de ceux qui l'avaient persévéra m ment et énergiquemenl combattue?
De là cependant les plaintes et les cris de ces hommes sans principes, qui se résignaient volontiers à la déchéance de la royauté, pourvu qu'elle n'entraînât pas celle de leurs positions individuelles.
Quoi qu'il en soit, ces clameurs retentirent dans les départements, où elles trouvèrent des échos empressés. C'était là surtout que l'idée révolutionnaire avait ses ennemis les plus acharnés. Enhardis par la modération avec laquelle les terribles proconsuls usaient de leurs pouvoirs, les royalistes do la province se mirent aussitôt à ourdir des intrigues, À susciter et armer les influences locales, pour combattre h République. Assoupies un instant, les haines de l'aristocratie, du clergé et des fonctionnaires se ranimèrent dès que ces colonnes hiérarchiques de la royauté déchue furent convaincues que les républicains
m HISTOIRE DE FRANCE.
respectaient les personnes, la propriété, la religion et même les fonctions. En voyant les royalistes de Paris entamer impunément les hostilités contre la République, l'aristocratie départementale reprit toute sa morgue, et se mit è pousser au mépris du nouvel ordre de choses.
Le clergé exerçait une influence encore plus pernicieuse que celle de l'aristocratie. Quelques prêtres éclairés avaient salué dans la révolution de février la réalisation des dogmes de l'Évangile, mais le plus grand nombre se préparait déjà à combattre cette révolution, et répondait au cri de la liberté par l'excommunication du cœur.
Toutefois, en rendant au clergé ses droits de citoyen, le programme électoral avait surexcité jusqu'au délire l'ambition des hauts barons de l'Église. On eût dit, à l'ardeur avec laquelle ils aspiraient à la représentation nationale, qu'il s'agissait d'un concile plutôt que d'une grande réunion politique. Le sacerdoce qui devait à chacun des espérances et des consolations égales, se faisait l'instrument passionné d'un parti. Il abusait du principe de l'association récemment proclamé par le Gouvernement provisoire, pour précipiter le rétablissement des couvents, des confréries, des congrégations de toute nature.
Dans plusieurs départements, le clergé ne se contentait pas d'user, comme il fallait s'y attendre, de l'influence considérable que le suffrage universel lui donnait sur les habitants des campagnes; il en abusait pour les aliéner à la République, et on le verra bientôt les conduisant par bandes, déposer dans l'urne électorale des bulletins qu'il leur aura remis d'avance, et qu'ils n'auront pu ni écrire ni contrôler.
Les quatre-vingts prélats pour qui sont les gros revenus, le faste et l'oisiveté des palais, faisaient presque tous cause commune avec les ennemis de la République. Quant aux desservants, dont le patrimoine est l'apostolat, la pauvreté et l'humilité, courbés sous la terreur organisée de longue main dans le corps sacerdotal, habitués au joug, l'âme brisée par le poids continu du despotisme de la crosse et de la mitre, rompus à une routine qui consacre et bénit leur misère, quelques-uns acclamaient la République qui leur souriait, mais l'immense majorité n'osait se rattacher à la patrie commune et respirer l'air de la liberté. Ils s'associaient, au contraire, à de ténébreuses machinations, et travaillaient secrètement à miner le sol sous les pas de cette République qui voulait les racheter.
Enfin, le clergé inférieur n'avait pas compris que l'occasion étaitmagnifique pour assurer son existence religieuse, et conquérir des
garanties solides contre l'arbitraire, les caprices, les erreurs et les préventions de l'autorité épiscopale.
Venaient ensuite les créatures de l'ancien gouvernement, fonctionnaires de tous les rangs et de toutes les dénominations, agents des finances, maires, juges de paix, magistrats, officiers ministériels de tous ordres. Ceux-là qui, pour la plupart, tenaient leur existence du système déchu, calomniaient la République au maintien de laquelle ils ne croyaient pas, et ca balaient en faveur des royalistes.
Ainsi commença et se propagea la réaction monarchique, ménageant le principe, attaquant les hommes, s'inclinant hypocritement devant la République, et diffamant les républicains avec audace.
Malheureusement, la majorité du Gouvernement provisoire, à laquelle les allures indépendantes du ministre de l'intérieur inspiraient des ombrages, épousait les rancunes des ennemis du jeune tribun, et rendait chaque jour plus profoudes les dissidences qui divisaient le conseil. La désapprobation de certains actes de Ledru-Rollin était connue au dehors; elle transpirait dans les harangues de Lamartine; quelques membres de la majorité s'en faisaient un titre à la confiance des malveillants et des peureux, dont ils enhardissaient ainsi les clameurs.
D'un autre côté, la panique des capitaux, la détresse du commerce, de nombreux sinistres dans toutes les industries, le chômage forcé des ouvriers, la cessation systématique de toutes les dépenses de luxe, le renvoi instantané de soixante mille domestiques, l'enfouissement du numéraire; enfin, toute une conspiration arislocratico-finaneière, contribuaient à accroître l'agitation réactionnaire.
A leur tour, les journaux républicains, fatigués d'une longanimité stérile, contenaient avec peine les colères dont leur âme était remplie, et préludaient à l'ardente lutte qui allait éclater entre les vieux partis et la société nouvelle.
« Est-ce une nouvelle conspiration, comme celle de 1792? demandait la Reforme (LLL). Les écus voudraient-ils émigrer comme jadis les parchemins, et serions-nous menacés, après le pacte de famine et de honte, d'un pacte de banqueroute? La leçon donnée par nos pères à l'aristocratie territoriale, qui s'en allait, sous notre première révolution, glaner à l'étranger des haines et desépées contre la patrie, cette leçon terrible faudra-t-il la renouveler et voudrait-on condamner la jeune République aux nécessités de sa mère? Depuis la dernière victoire, le peuple est tranquille ; il garde, sous sa guenille, la cité des opulents ; il
a laissé tomber ses pavés et ses colères ; il ne demande que le pain du travail et le salaire des sueurs, attendant , magnifique et calme, que la justice soit formulée, soit consacrée par la loi. Les magasins se sont rouverts. Comme s'il y avait une purification générale des consciences, on compte moins de crimes et de guet-apens que sous les patrouilles de la monarchie; l'anarchie populaire fait honte à l'ordre qui nous coûta si cher, et l'altitude morale des prolétaires a plus de force contre le mal, que toutes les légions de justice et d'armée qui faisaient sentinelle autour du trône et des boutiques. Les intérêts qui se plaignent et qui sonnent l'alarme n'ont donc pas l'excuse du danger, et si la guerre sociale éclatait jamais dans les désespoirs de la faim, ils seraient eux-mêmes les fauteurs et les agents de cette terrible jacquerie; car, en tuant le crédit, ils font eux-mêmes la faim. Leur souci viendrait-il de sinistres orageux, comme 1 an dernier nous en avons eu tant à subir? Ce serait encore un faux prétexte, un mensonge; car la terre est aussi féconde qu'hier; les éléments de la production abondent, le soleil nous sourit, comme s'il était jaloux do caresser l'idée. Au lieu de s'arrêter et de s'immobiliser, comme sous le règne des coteries, la science, sous le gouvernement de la liberté, va prendre un essor puissant et féconder ses méthodes : toutes ces forces, toutes ces énergies, toutes ces spécialités sont là qui palpitent sous notre main I
» Est-ce la guerre étrangère qui fait peur aux marchands d'argent, aux princes du crédit et du portefeuille? Mais nous avons pour nous tous les peuples, et les gouvernements ennemis, enclavés dans des révoltes, seraient heureux qu'on leur permît de vivre!...
» Lorsque le peuple s'épuise pour la liberté, pour la patrie, les gens d'aubaine, en France, seraient- ils les seuls à refuser leur concours?...
» Il est donc impossible que le capital déserte plus longtemps le devoir commun. Se retirer dans les crises, c'est trahir, c'est émigrer, et les émigrations, parfois, coûtent cher !
» La révolution ne reculera pas : qu'on s'en souvienne ! »
Quoique moins ardent et plus sympathique à la majorité du Gouvernement provisoire, le National s'indignait à son tour des plaintes et des manœuvres ténébreuses de la réaction.
« Que l'on ne prenne pas, disait-il, notre patience et, nous osons le dire, notre générosité pour de l'ignorance. Tant que les noms compromis resteront à l'écart, nous leur continuerons l'aumône de notre silence; mais s'ils prétendaient 3'imposer de nouveau a l'opinion publj-
que abusée, nous ouvririons nos cartons, et les scandaleuses révélations qui en sortiraient rappelleraient bien vite aux gens dont nous voulons parler qu'en certains cas, à défaut de pudeur, la prudence conseille de se faire oublier. »
A ces récriminations comminatoires, les organes de l'opposition dynastique répondaient que la France voulait des hommes de liberté et non pas des hommes de dictature, un gouvernement régulier et non pas l'anarchie, une République modérée et non pas, sous ce nom usurpé de République, les débordements de la force et de la licence. Le Gouvernement provisoire, disaient-ils, a, d'un côté, la masse de la nation prête à se serrer derrière lui, si, par sa fermeté, il donne une complète garantie aux principes sociaux; de l'autre, une minorité impatiente, fougueuse, qui ne lui accorde un concours transitoire qu'à la condition de lui faire la loi et de le pousser aux aventures.
Quand on signifiait aux anciens députés de l'opposition que c'était pour eux une insigne faveur de n'être pas exclus du mouvement politique, les journaux royalistes se demandaient où donc étaient ces milliers de républicains radicaux anciens, connus, éprouvés, qui devaient seuls occuper toutes les fonctions publiques, toutes les magistratures, tous les sièges à l'Assemblée nationale, tous les postes de conûance ou d'honneur? La France, disaient-ils, est-elle donc un pays conquis? Va-t-elle se trouver livrée à une invasion ultra-républicaine comme autrefois à l'émigration? Quoil des hommes qui ont combattu pour la cause du droit, de la dignité nationale et de la liberté, seraient devenus tout à coup importuns et suspects aux républicains, parce que ceux-ci voudraient assurer leur propre domination? Ce serait là le plus sùr moyen de perdre la République.
Pourquoi l'inquiétude avait-elle succédé à la confiance des premiers jours? Parce que, ajoutaient les royalistes, le caractère exclusif de quelques membres du gouvernement et la peur de voir les prétentions d'un parti s'élever contre les intérêts et la volonté de la nation, avaient troublé les esprits et créé des alarmes profondes; parce que tout le moude craignait que la France ne restât livrée au pouvoir exceptionnel, sans règle et sans mesure, conféré aux proconsuls de M. Ledru-Rollin.
Exagérées et dénaturées par les ennemis de la République, les doctrines professées au Luxembourg servaient aussi d'instrument à la réaction. Là, disait-elle, un homme à la parole ardente, à l'ambition
fiévreuse, sape publiquement, chaque jour, à toute heure, les bases les plus saintes de l'ordre social, sans que le gouvernement en prenne souci, et fasse quelque chose pour arrêter ce torrent dévastateur. Tranquille au milieu d'un concile où toutes les idées désorganisatrices, toutes les propagandes incendiaires, toutes les théories délirantes fermentent, éclatent et débordent sur la France, Louis Blanc fait audacieusement la guerre à la civilisation ; il soulève les intérêts les uns contre les autres et, sous prétexte d'élaborer les institutions de l'avenir, il enseigne aux ouvriers à spolier les maîtres; aux pauvres, à s'armer contre les riches, à fomenter les inquiétudes, à aigrir les méfiances de tous (MMM).
Cependant, qu'y avait-il de vrai dans ces plaintes contre l'influence pernicieuse que deux membres du Gouvernement provisoire exerçaient, disait-on, sur les corporations représentées au Luxembourg? Peut-être, une étude prématurée, inopportune de la grande question du travail — la plus impérieuse de toutes celles dont la République eût accepté l'héritage et dont la solution exigeait du calme et du temps — ne pouvaitelle se concilier avec les graves embarras de la situation, ni être l'œuvre d'un jour, l'œuvre de quelques hommes. Ce qu'il y avait encore de vrai, c'est qu'une aussi grande question que la question du travail et des salaires était de celles dont le dénouement ne s'improvise point. Mais si les débats qui s'agitaient au Luxembourg étaient intempestifs, s'en suivait-il qu'ils fussent de nature à troubler l'ordre, à efîrayer le capital et à fomenter la guerre civile, comme le criait la réaction? Enfin les doctrines économiques de Louis Blanc avaient-elles, en effet, cet épouvantable pouvoir de destruction qu'on lui prêtait pour épouvanter la bourgeoisie? Demander au pouvoir de devenir un jour le tuteur des pauvres, de créer une banque d'État, de former des colonies agricoles, de racheter les chemins de fer, de se charger des assurances, d'établir des entrepôts, d'ouvrir des bazars, le tout pour arriver à former un budget du travail, dans lequel on aurait puisé pour commanditer les associations ouvrières et généraliser la possession des instruments de travail; prétendre qu'il n'était pas interdit à l'État de faire, avec mesure et sagesse, pour le compte des intérêts généraux qu'il représentait, ce que tout spéculateur était maître d'entreprendre dans son intérêt propre ; vouloir enûn que le capital ne fût plus un élément de tyrannie, la possession des instruments de travail un privilège, le bien-être une exception et l'oisiveté un droit, c'était peut-être, nous le répétons, ap-
^eler /les réformes dont l'heure n était pas encore sonnée, mais ce n'était certainement point solliciter la violence et l'anarchie.
D'ailleurs ne valait-il pas mieux que ce qu'il pouvait y avoir de dangereux dans ces théories, dans ces utopies même, se traduisit en débals oratoires qu'en coups de fusil? N'était-il pas plus sage de laisser ces abstractions se heurter, s'émousser, se modifier et se neutraliser par la parole, que se choquer sur un champ de bataille?
En fait il était incontestable que les deux hommes auxquels avait été délégué, dans un intérêt tout politique, l'examen spécial des questions relatives au salaire, imposaient aux travailleurs qui se groupaient autour d'eux, le calme, la confiance et l'esprit d'attente.
Mais les habiles de la réaction s'évertuaient à signaler, dans les discours prononcés au Luxembourg, l'intention avérée de ruiner, par une rivalité soudaine et omnipotente, l'industrie particulière et le com-merce, au moyen d'impôts levés sur eux-mêmes. On criait à l'injustice, à la spoliation, et ces frayeurs, inculquées avec assurance et propagées avec perfidie, avaient un fatal retentissement dans toute la France.
Cependant quelle était en réalité l'influence de la commission du Luxembourg sur les corporations ouvrières qui recueillaient ses enseignements? Le plus éloquent et le plus illustre des adversaires de Louis Blanc résoud ainsi cette question, encore si confuse dans quelques esprits abusés :
« Les paroles et l'intervention de Louis Blanc, puissantes, dans le principe, sur deux cent mille ouvriers, avaient en même temps une action modératrice sur les passions du peuple. Il leur présentait de faux systèmes, mais il ne leur prêchait pas de mauvais sentiments. Il y avait des espérances maladives et exagérées dans ses théories; il n'y avait point de vengeances. Il promettait des chimères, il ne demandait ni désordre, ni violences, ni sang. Le Luxembourg sous son insinuation contribua beaucoup à intimider les capitaux, mais il contribua aussi à maintenir l'ordre, à prévenir les expropriations, à dépopulariser la guerre, à faire prévaloir l'instinct d'humanité dans les masses. Une idée fausse peut être honnête, et ce qui est honnête n'est pas inutile pour être allié à des erreurs en industrie. Tel était, au commencement, le caractère des enseignements de Louis Blanc au Luxembourg.
» Les autres membres du gouvernement supportaient ce congrès comme un mal sans doute, mais comme un mal inévitable et qui produisait un plus grand bien. Louis Blanc jeté hors du gouvernement, n. 43
expulsé du Luxembourg et devenu, par celle persécution même, l'idole et leMazaniello éloquent de deux ou trois cent raille ouvriers oisifs et fanatisés dans Paris, eût été un bien plus dangereux élément de trouble que Louis Blanc dissertant au Luxembourg, contenu par sa solidarité avec le Gouvernement, et contenant ces niasses dans un cercle fantastique dont il ne les laissait pas sortir. On ne pouvait pas moins accorder aux ouvriers, soldats de cette révolution faite au nom du travail, qu'une enquête sincère et libre sur ces questions de travail qui étaient leur politique et leur vie (NNN). »
A peine la révolution avait-elle éclaté, que Paris et les banlieues étaient déjà couverts de clubs de toutes les dénominations et de toutes les couleurs, qui jetaient Ja colère et l'effroi dans l'âme des royalistes. Tlus tard, sous les titres menteurs de clubs de l'Égalité ou de la Fraternité, ceux-ci fondèrent eux-mêmes des associations aristocratiques, destinées à combattre l'influence des tribunes élevées par les hommes des barricades, qui toutes étaient l'expression de la pensée républicaine, et où les aspirations et les énergies de la révolution s'étalaient en liberté.
Leclosion de toutes ces tribunes populaires, sur les cendres encore chaudes de la monarchie, exaspéra les partisans du régime détruit. C'était, en effet, quelque chose d'eiïrayant pour les royalistes, que ces deux ou trois cents forums baptisés de tous les grands mots de la langue politique, de tous les grands souvenirs de la révolution, où se formulaient chaque soir, presque à la même heure, les ressentiments, les mépris et les douleurs d'une démocratie victorieuse d'un trône vieux de quatorze siècles. La nomenclature de ces clubs improvisés au lendemain de la révolution offre, à elle seule, un des enseignements les plus curieux de cette époque. C'étaient, par exemple :
La société républicaine centrale, présidée par Blanqui; — la société fraternelle centrale, présidée par Cabet ; — le club des Amis du peuple, présidé par Raspail ; — le club des Amis fraternels, présidé parBrige;
— le club de l'Avenir, présidé par Baudin; — le club des condamnés politiques, présidé par Barbès; — le comité central des Elections, présidé parBecurt; — le club des Droits de l'homme, présidé par Villain;
— la société républicaine, présidée par Maillard; — la société démocratique centrale, présidée par Guinard; — la société des Droits et des Devoirs de l'homme, présidée par Grandmesnil ; — le club démocratique, présidé par Gisset; — le club de l'Égalité et de la Fraternité, présidé par Mangin; — le club de l'Émancipation des peuples, présidé
par Sunn; — le club de l'Égalité, présidé par Buchet de Cublize; — le club de la Fraternité universelle, présidé par le prêtre Bouix; — le club des Travailleurs, présidé par Feuillatre; — le club de la République centrale, présidé par Rigault; — le club de9 Jacobins, présidé par Christian ; — le club fraternel, présidé par Labaye; — le club de l'Union républicaine, présidé par Altairac; — le club de l'Union, présidé par Edouard Dupont; — le club démocratique, présidé par Jouanne; — le club de la Révolution, présidé aussi par Barbès; — encore un club des Jacobins, présidé par Hilton; — le club de l'Institut oratoire, présidé par Emile Lambert; — le cercle de la Liberté, présidé par Dessevaux; — le club du Marais, présidé par Tunnel; — le club maçonnique, présidé par Moutonet; — le club des Prévoyants, présidé par Ernest Grégoire ; — le club républicain national * présidé par Meyer; — le club des Incorruptibles, présidé par Oscar Verdier. Venaient ensuite :
Le club du deuxième arrondissement; — le club du dixième arrondissement ; — le club du onzième arrondissement; — le club du douzième arrondissement; — l'Association nationale italienne; — le club de la Butte-des-MoUlins ; — le club du banquet du douzième arrondissement; — le elub des Bureaucrates; — le comité central républicain; — le club du Commerce; — le club constituant; — le club démocratique de la porte Montmartre; — le club des Démocrates allemands; — la société démocratique de Montrouge; — la société démocratique de Montargis; — la société démocratique du troisième arrondissement; — la société démocratique du cinquième arrondissement; — le club de l'École de droit; — la société du journal la Fraternité; — le club de la Fraternité; — un second club de la Fraternité ; — le club des Républicains socialistes; — le club Républicain des Lyonnais et des citoyens du département du Rhône; — le club Républicain pour le9 élections préparatoires ; — le club Soufllot ; — le club des Suisses ; — le club de la Sorbonne ; — le club duTriomphe ; — le club de la rue Traversière Saint-Antoine; — le club de l'Unité républicaine; — le club de l'Union polytechnique; — le club de l'Union; — le club de l'Union des clercs; — le club de l'Abbaye; — - le club typographique; — la société démocratique des Libres Penseurs; — le club des Travailleurs libres ; — le club de la Montagne ; — le club de la Barrière du Maine ; — le club des Halles; — le club de l'Étoile; — le club des Commerçants- Locataires; — le club du Vingt-Sept février; — le club fraternel des
Quinze- Vingts; — le club des Gens de maison ; — le club des Gardes nationaux; — le club des Gravilliers; — le club des Hommes libres;
— le club du 2 mars; — l'Assemblée nationale italienne; — le club des Ouvriers allemands ; — le club des Provençaux ; — le club patriotique du septième arrondissement; — le club des Polonais; — le club populaire du dixième arrondissement; — la société Popincourt-Saint- Ambroise; — le club du Progrès; — le club du Progrès démocratique;
— la société patriotique do l'Atelier; — le club des Vigilants; — le club Popincourt; — le club des Quinze- Vingts; — les conférences quotidiennes do l'École socialiste de la Démocratie pacifique; — le club dos Vieux- Auguslins; — le club des Droits des Travailleurs; — le club des Indépendants; — le club de la Franchise; — un autre club des Polonais; — le club des Démocrates fraternels; — le Comité démocratique; — le club central du Travail; — le club des Publicistes;
— lo club républicain; — lo club des Producteurs; — le club de la Republique nouvelle; — le club de la Chapelle, etc.
Les banlieues de Paris avaient aussi leurs clubs, parmi lesquels on remarquait :
Lo club fraternel de Ménilmontant; — la société des Amis de l'ordre, à Bellcville ; — le club de la République ; — le club de Bercy ; ■ — le club de Charonne; — la société démocratique de la Villette; lo club de Gentilly; — le club de Neuilly; — le club du Progrès, à Montmartre; — lo club des Républicains de Balignollcs ; — la société républicaine de Passy ; — la société de Propagande démocratique; — l'Union des Travailleurs, etc.
Enfin, les blessés de février, les détenus politiques, les décorés de juillet, les anciens militaires, les artistes, les gens de lettres, toutes les classes de citoyens, toutes les corporations, tous ceux qui se reconnaissaient des intérêts communs, s'étaient constitués en associations. Les habitants des provinces qui se trouvaient à Paris, se classaient par département ; les étrangers se groupaient par nationalités; les corps d'état, les ouvriers de toutes professions s'aggloméraient entre eux; le peuple même des divers quartiers élevait des tribunes, où les citoyens gloriûaient la révolution et discutaient les plus hautes questions de l'ordre politique et social. La majeure partie de ces clubs était ouverte chaque soir de sept ou huit heures à minuit; un grand nombre, deux ou trois fois par semaine; quelques-uns le jeudi ou le dimanche seulement. La foule y affluait, les orateurs y abondaient, et, si ardentes
et passionnées qu'elles fussent souvent, les discussions, dirigées par des bureaux respectés et obéis, ne donnaient presque jamais lieu à de graves désordres. On eût dit une population rompue dès longtemps1 aux luttes parlementaires, affamée de réorganisation et pressée de rentrer dans la discipline de la liberté.
De tous ces clubs, qui dépassèrent bientôt le nombre de trois cents, les plus importants étaient : la Commission instituée pour la surveillance du gouvernement et l'épuration des fonctionnaires, d'où sortirent ensuite le club Sohrier, le club de la Révolution et le Club des clubs. Le club des Droits et des Devoirs avait été fondé le 2 mars, par Caussidiére, qui lui assigna l'École de Médecine pour lieu de ses séances. Le club Blanqui, institué sous la dénomination de Société républicaine centrale et qui joua un si grand rôle dans les événements de cette époque, avait à sa tète Blanqui, Xavier Durieu et Sobrier, qui ne tardèrent pas à s'en séparer. Barbès, Thoré, Pierre Leroux, Proudhon, Bac et quelques autres notabilités démocratiques, dirigeaient le club de la Révolution. Cabet et Raspail présidaient des associations séparées. Tous ces clubs prenaient, dès leur origine, une grande importance, et allaient exercer une action immense sur l'opinion publique, les élections et toutes les péripéties tumultueuses do l'époque.
D'un autre côté, l'ancienne garde nationale et les groupes royalistes, qui avaient hésité quelques jours à se risquer dans le mouvement révolutionnaire, organisaient des clubs d'opposition, mais cautuleux et fardés de républicanisme. C'était dans ces centres réactionnaires qu'étaient arrêtées les motions à l'aire et les embarras à susciter dans les clubs démocratiques, les calomnies à répandre sourdement contre les hommes de la révolution. C'était de là que parlaient les émissaires royalistes, pour aller se glisser dans les réunions électorales, et poser aux candidats patriotes l'insidieuse question de savoir ce qu'ils feraient dans le cas oii'l' Assemblée nationale voterait le rétablissement de la monarchie.
Déjà les révolutionnaires, d'une part; les conservateurs, de l'autre, s'agitaient avec une égale énergie dans les clubs et dans la presse. Indépendamment des anciens journaux, une foule de nouvelles publications était sortie tout à coup des entrailles de la révolution. Là encore c'était un chaos de principes, de doctrines et de systèmes discordants, dont les témérités accroissaient les alarmes de la réaction, les inquiétudes et les soupçons de la majorité du Gouvernement provi-
m ïllSÎOIKE DE FRANCE.
soire. Défenseurs, à divers degrés, de la dictature née de la révolution, lé National et la Réforme lui prêtaient un appui énergique : l'un en approuvant indistinclement tous sc9 actes, l'autre en glorifiant son principe, en défendant la loyauté de ses intentions, mais en gourmandant quelquefois les oscillations de sa politique et la timidité de ses allures. De quelques ménagements que s'enveloppât la polémique des deux journaux républicains qui représentaient alors la majorité et la minorité du Gouvernement provisoire, il était facile d'y reconnaître la trace des vieilles animosités qui les avaient longtemps divisés, et le symptôme des attaques prochaines qu'ils allaient encore se livrer. Il y avait alors, dans leur concours commun, quelque chose de forcé, de sec et d'inadhérent, qui accusait deux tendances divergentes et un nouveau divorce.
Une fois le premier moment de stupeur passé, les journaux dynastiques, le Constitutionnel, le Siècle, la Patrie, le Journal des Débats, avaient repris courage, et, tout en préconisant la générosité de la République, la fermeté et la modération du Gouvernement provisoire, ils flétrissaient, tantôt par des insinuations, tantôt par des hostilités ouvertes, toujours par des calomnies, les hommes et les choses qui venaient de triompher. En flattant les uns, en dénigrant les autres, le but des feuilles dynastiques était de rendre chaque jour plus profondes les divisions qui régnaient dans le sein du Gouvernement, et d'accumuler aussi des préventions et des haines sur l'élément qui barrait le chemin au royalisme.
Toutefois, le Siècle, qui rendit depuis de si grands services à la cause démocratique, le Siècle se séparait déjà des autres organes du parti, par une opposition plus droite et plus sincère. Ce journal, qui s'était courageusement engagé dans la lutte de l'opposition dynastique contre les égarements d'une royauté qu'il voulait redresser mais non pas détruire) aurait voulu conduire ses amis dans le giron de la République, et il s'indignait de l'ostracisme qui semblait les menacer. Mais il faut lui rendre aussi la justice de reconnaître que, même alors, le Siècle ne plaçait rien au-dessus des grandes nécessités de la patrie. En combattaut pour édifier une République avec les ciments d'une monarchie pulvérisée, il n'obéissait qu'à une erreur, et dès que le mobile de cette erreur fut écarté de lui, le Siècle, rendu à son mouvement propre, se jeta résolument et consciencieusement dans les voies de la révolution.
Après s'être inclinés plus bas que les autres devant la République,
les journaux légitimistes, la Gazette de France, l'Union monarchique et l'Univers religieux, relevaient silencieusement la tête pour chercher une troisième restauration à l'horizon des tempêtes. Eux aussi, comme on l'a déjà vu, prodiguaient toutes les formules de 1 éloge et de l'admit ration à la magnanimité du peuple, aux vertus et à l'énergie du Gouvernement provisoire qui avait, disaient-ils, préservé la société d'un cataclysme. Mais, comme la révolution de février avait inopinément réuni les deux partis monarchiques dans un intérêt commun, les organes de la légitimité se joignaient aux journaux dynastiques pour accroître l'anxiété des intérêts, compliquer la situation, effrayer le pays et créer des obstacles à la République naissante. Menacés d une même ruine, la vieille et la jeune royauté n'eurent plus dès ce moment qu'une tactique et qu'un but.
La Presse, journal puissant, dont la vive et savante opposition avait contribué à ruiner la politique des dernières années du règne, salua de ses acclamations l'avènement d'une République inespérée. Novateur hardi, aventureux, ardent, avide d'initiatives et de systèmes, le directeur de cette feuille avait vu dans un ordre de chose qu'il n'avait pas appelé, l'ère d'une complète rénovation politique et sociale dans laquelle son rôle était marqué. Selon M. Girardin, toutes les réformes indiquées par la chute de la monarchie devaient surgir de la proclamation même de la République, et la conscience de sa valeur personnelle l'associait, dans son esprit, aux difficultés et aux gloires de la régénération nationale. Mais, tenu à l'écart de l'action gouvernementale par d'inopportunes préventions, son impatience s'en irrita, et il lit bientôt à des fautes inévitables peut-être une guerre violente et acharnée. Grâce à une audace qui n'était pas alors sans courage, à une habileté hors ligno et à une activité dévorante, la Presse devint, dans son isolement do tous les partis, l'adversaire le plus redoutable de la révolution. Cbaque jour Paris était inondé de soixanto mille exemplaires do ce journal qui, parla rudesse de sa polémique et ses agressions contre l'incapacité des hommes du pouvoir nouveau, semblait braver ses colères et jouer avec la foudre.
A côté des anciens journaux, surgissait chaque matin une presse nouvelle, ardente, passionnée, diverse, sans mesure et sans frein, qui jetait chaque jour à l'agitation publique une foule d'aliments imprévus.
C'étaient l' Assemblée nationale et la Libellé, journaux improvisés par les chefs de la réaction, pour rallier les intérêts dynastiques et botjr-
m HISTOIRE DE FRANCE.
geois, dont le règne venait de finir avec celui do la branche cadette de? Bourbons, et que la révolution avait dispersés.
Écrits avec un talent remarquable et une audace que la longanimité populaire rendait peu dangereuse, ces deux feuilles obtinrent bientôt une grande publicité. Ni l'une ni l'autre n'osait se dresser contre la République elle-même, mais toutes deux déversaient à pleines mains le sarcasme et l'ironie sur les individus auxquels la révolution avait fait une fortune inattendue. Elles fouillaient dans leur vie privée, elles diffamaient leurs foyers, elles ridiculisaient leur grandeur soudaine, elles calomniaient leurs intentions, elles travestissaient leurs personnes, elles leurs prêtaient des vanités grotesques, des appélitsde grands seigneurs, des jouissances de sybarites. Et ce système de dénigrement personnel faisait trop naturellement le bonheur des aristocraties, pour ne pas avoir un succès de vogue parmi les privilégiés de toutes les dates, que la République menaçait du supplice de l'égalité. Aussi l'Assemblée nationale et la Liberté, défrayées et encouragées par toutes les jalousies, se publièrent bientôt à plus de quarante mille exemplaires.
Venait ensuite une nuée de feuilles bonapartistes, qui naissaient et mouraient presque aussitôt dans l'indifférence et l'oubli du public.
Ensuite, face à face avec les vieux journaux radicaux et les organes anciens et nouveaux de la monarchie, s'était élevée une presse plébéienne, débordante d'ardeur, de patriotisme et de démocratie, dont tous les efforts tendaient à presser le pas des événements, à pousser la République en avant, et, trop souvent, à devancer la maturité des choses.
Parmi ces journaux, de couleurs graduées et s'alténuant quelquefois les unes par les autres, figuraient en première ligne le Peuple constituant, rédigé par M. Lamennais; le Représentant du Peuple, par Proudhon; la Vraie Liberté, par Thoré, Barbès, Pierre Leroux et Georges Sand ; l'Ami duPcuple, par Raspail ; la Commune de Paris, fondée par la Préfecture de police et dirigée par Sobrier, Cahaigne, etc. ; le Populaire, continué parCabet; le Père Duchêne, œuvre de toutes les violences déclassées, amalgame de tous les souvenirs, de toutes les excentricités et de toutes les convulsions révolutionnaires. Cependant, par un effet naturel du trouble profond qui faisait bouillonner toutes les couches de la population , les plus répandus de tous ces journaux étaient la Vraie République et le Père Duchêne. Ils inondaient Paris, chaque matin, de quarante mille exemplaires.
Une myriade d'au 1res publications de louies nuances, de toutes périodicités et de tout format, apparaissait et disparaissait sans laisser do traces. Entreprises industrielles suggérées par l'espoir du lucre, ou tentatives impuissantes dans l'intérêt de quelques ambitions ridicules, presque toutes ces publications épbémères tombaient au bout do quelques jours, faute d'argent et de talent.
Ces divers journaux n'avaient pas tous paru h l'époque que nous décrivons en ce moment. Quelques-uns ne se fondèrent qu'un peu plus tard, mais ceux qui étaient entrés dans le mouvement révolutionnaire, produisaient déjà une immense agitation, effrayaient beaucoup d'intérêts peureux, irritaient la réaction et aggravaient les dissentiments et les soupçons qui partageaient le Gouvernement provisoire en deux camps ennemis. D'un côté, les craintes que l'influence populaire et l'action indépendante du ministre de l'intérieur inspiraient à la majorité du conseil, s'accroissaient des applaudissements que les journaux démocratiques accordaient chaque matin à l'énergie de ce ministre. D'un autre côté, les éloges prodigués par les feuilles réactionnaires aux allures alianguies, à la modération et à la ferme résistance de Lamartine, courrouçaient la minorité qui croyait voir dans les attaques, chaque jour plus envenimées, dont elle était l'objet, l'œuvre indirecte de certains hommes avec lesquels elle partageait le pouvoir. Caussidière, Louis Blanc, Albert, Étienne Arago, Barbès, tous les hommes qui se groupaient autour de Ledru-Bollin, lui signalaient ces phénomènes comme les indices d'un ostracisme médité par quelques-uns de ses collègues, et ils le pressaient de chercher désormais sa force dans le peuple, en posant le levier de la révolution en dehors du Gouvernement provisoire. Le seul moyen, lui disaient-ils, d'arrêter les progrès de la réaction, était de braver ses clameurs, de l'intimider par des mesures énergiques, de négliger toutes les aristocraties, de prendre son point d'appui dans les masses et de marcher résolument à l'affermissement de la llépublique. Si, en présence des élections, il ne persistait pas dans les voies tracées par sa première circulaire; s'il laissait flotter entre ses mains l'immense pouvoir que lui donnait sa position de ministre de l'intérieur, la lutte tournerait infailliblement au profit des influences royalistes encore si puissantes dans les campagnes. Et alors, que faire, que devenir, devant une Assemblée contre-révolutionnaire ? Tenter une nouvello révolution? Mais ce serait s'armer contre le suffrage universel et ruiner la République par sa base. 11 h. 64
vallait donc mieux se servir de suite de la dictature née des événements, pour vaincre les résistances aristocratiques, éclairer le peuple et préparer partout des élections républicaines. Et, pour y parvenir, il ne fallait méine pas, si les circonstances l'exigeaient, reculer devant la nécessité de rétablir, par un mouvement populaire, l'unité de principes et d'action dans le pouvoir dictatorial.
Ces idées, ces craintes, ces projets no se manifestaient pas seulement dans les conciliabules secrets du ministère de l'intérieur; ils retentissaient aussi dans les clubs, dans les corporations d'ouvriers, dans la presse plébéienne, et devenaient des causes d'effroi pour les hommes timides du conseil, des motifs d'encouragement et de confiance pour la fraction révolutionnaire et aventureuse.
Ce fut dans cet état des cboses et des esprits que le ministre de l'intérieur prit, de l avis de ses amis et sans consulter le conseil, deux mesures commandées par la situation, mais qui devaient blesser profondément les tendances fusionnistes de la majorité du Gouvernement provisoire, et pousser jusqu'au délire les colères de la réaction.
La première de ces mesures consistait dans une nouvelle circulaire aux commissaires, qui corroborait celle du 8 mars, agrandissait leurs pouvoirs et déterminait leur conduite dans la grande crise électorale. La seconde avait pour objet la création immédiate d'un journal officiel, qui, sous le titre de Bulletin de la République, paraîtrait tous les deux jours, serait aftiché dans toutes les commune s de France, et mettrait ainsi les populations rurales, bolées jusque-là de tout mouvement politique, en rapport direct avec les doctrines et les projets du ministre do l'intérieur.
La circulaire qui précisait les pouvoirs et les devoirs des commissaires de la République dans les déparlements, parut le 12 mars. Elle était ainsi conçue:
S 1er. Quels sont vos pouvoirs?
« Vos pouvoirs sont illimités. Agents d'une autorité révolutionnaire, vous êtes révolutionnaires aussi. La victoire du peuple vous a in» pose lo mandat de faire proclamer, de consolider son œuvre. Pour l'accomplissement de celte tâche, vous êtes investis de sa souveraineté; vous ne relevez que de votre conscience; vous devez faire ce que les circonstances exigent pour le salut public.
RÉVOLUTION DE FEVRIER 1848. Ikl
» Grâce è nos mœur9 — ajoutait le ministre — celte mission n'a rien de terrible. Jusqu'ici vous n'avez eu à briser aucune résistance sérieuse, et vous avez pu demeurer calmes dans votre force. Mais il ne faut pas vous faire illusion sur l'état du pays: les senliments républicains y doivent être vivement eicités, et pour cela il faut confier toutes les fonctions politiques à des hommes sûrs et sympathiques. Partout, les préfets et sous-préfets doivent être changés; dans quelques localités on réclame leur maintien; c'est à vous de faire comprendre aux populations qu'on ne peut conserver ceux qui ont servi un pouvoir dont chaque acte était une corruption. La nomination dessous-commissaires remplaçant ce9 fonctionnaires vous appartient. Vous m'en référerez toutes les fois que vous éprouverez quelque hésitation. Choisissez de préférence des hommes appartenant au chef-lieu ; vous ne les prendrez dans l'arrondissement même que lorsque vous les saurez dégagés do tout esprit de coterie ; n'écartez pas les jeunes gens. L'ardeur et la générosité sont les privilèges de cet ège, et la République a besoin de ces belles qualités.
» Vous pourvoirez aussi au remplacement des maires et des adjoints. Vous les désignerez provisoirement, en les investissant du pouvoir ordi-# naire. Si les conseils municipaux sont hostiles, vous les dissoudrez, et, de concert avec les maires de votre choix, vous constituerez une municipalité provisoire; mais vous n'aurez recours à colle mesure que dans un cas de rigoureuse nécessité. Je crois que la grande majorité dos conseils municipaux peut être conservée, en meltant à leur tète des chefs nouveaux. »
§ 2. Vos rapports avec les chefs militaires.
« Vous exercez les pouvoirs de l'autorité exécutive; la force arméo est donc sous vos ordres. Vous la requérez, vous la mettez en mouvement; vous pouvez même, dans les cas graves, suspendre un chef do corps, en m'en référant immédiatement. Mais vous devez apporter de grands ménagements dans cette partie do vos fonctions. Tout ce qui, de votre part, blesserait la juste susceptibilité des chefs de corps ou du •oldat, serait une faute inexcusable. J'ai appris que, dans plusieurs départements, les commissaires n'ont pas établi sur-le-champ un lien entre eux et l'autorité militaire; je m'en étonne et vous invite à ne pas manquer à ces règles si simples de bonne politique et de convenance. J/armée a montré dans ces derniers événements sa vive sympathie à la
cause républicaine, il faut se la rattacher de plus en plus. Elle est peuple comme nous, elle est la première barrière qui s'opposerait à une invasion. Elle va entrer pour la première fois en possession de droits politiques. Honorez-la donc, et conciliez-vous les bons sentiments de ceux qui la commandent; n'oubliez pas non plus que vos pouvoirs lie sauraient toucher à la discipline. Ils se résument en ces deux mots: Vous servir de la force militaire ou la contenir, et la gagner par des témoignages d'estime et de cordialité. »
§ 3. Vos rapports avec la magistrature.
« La magistrature ne relève de l'autorité exécutive que dans le cercle précis tracé par les lois. Vous exigerez des parquets un concours dévoué : partout où vous ne le rencontrerez pas, vous m'en avertirez, en m'indiquant le nom de ceux que recommandent leur droiture et leur fermeté. J'en ferai immédiatement part au ministre de la justice. Quant à la magistrature inamovible, vous la surveillerez, et si quelqu'un de ses membres se montrait publiquement hostile, vous pourriez user du droit de suspension que vous confère votre autorité souveraine. » . . • •••••
§ 5. Les élections.
« Les élections sont votre grande œuvre : elles doivent être le salut du pay3. C'est de la composition de l'Assemblée nationale que dépendent nos destinées. Il faut qu'elle soit animée de l'esprit révolutionnaire, Binon nous marchons a la guerre civile, à l'anarchie. A ce sujet mettezvous en garde contre les intrigues des hommes à double visage qui, après avoir servi la royauté, se disent les serviteurs du peuple. Ceux-là vous trompent, et vous devez leur refuser votre appui. Sachez bien que, pour briguer l'honneur de siéger à l'Assemblée nationale, il faut être pur des traditions du passé. Que votre mot d'ordre soit partout : des hommes nouveaux, et autant que possible sortant du peuple.
» Les travailleurs, qui sont la force vive de la nation, doivent choisir parmi eux ceux que recommandent leur intelligence, leur moralité, leur dévouement : réunis à l'élite des penseurs, ils apporteront à la discussion de toutes les grandes questions qui vont s'agiter, l'autorité de leur expérience pratique. Ils continueront la révolution, et la contiendront dans les limites du possible et de la raison. Sans eux elle s'égarerait en vaines utopies, ou serait étouffée sous l'effort d'une faction rétrograde.
» Éclairez les électeurs, et répétez-leur sans cesse que le règne des hommes do la monarchie est fini.
» Vous comprendrez combien ici voire tâche est grande, — concluait le ministre en parlant des élections; — l'éducation du pays n'est pas faite : c'est à vous de le guider. Provoquez sur tous les points de votre département la réunion de comités électoraux; examinez sévèrement les titres des candidats. Arrêtez-vous à ceux-là seulement qui paraissent présenter le plus de garanties à l'opinion républicaine, le plus de chances de succès. Pas de transactions, pas de complaisances; que le jour de l'élection soit le triomphe de la révolution. »
Le lendemain du jour où le Moniteur publia ce document, parut le premier numéro du Bulletin de la République; on y lisait :
€ La République ouvre au peuple une ère nouvelle. Jusqu'ici déshérité des droits politiques, le peuple, le peuple des campagnes surtout, ne comptait pas dans la nation, ou ne comptait que par les impôts qui pèsent sur lui. Laborieux artisan de la fortune publique, l'agriculture ne communiquait avec le gouvernement que par l'intermédiaire du percepteur; c'était un perpétuel sacrifice sans aucune compensation. Une fois que le peuple avait payé, le gouvernement ne lui parlait plus. Ni enseignements, ni conseils, ni sympathies, ni leçons n'arrivaient jusqu'à lui. La presse même, cette grande conquête de la civilisation, était muette pour lui, et la parole de la vérité ne retentissait jamais à ses oreilles, car la vérité coûtait trop cher.
» La première mission du gouvernement républicain — et c'est là ce qui rend sa tâche si difficile — est de réparer de séculaires injustices. A ce peuple si longtemps oublié, il doit non-seulement une aide matérielle, mais mieux encore un aliment spirituel.
» Habitants des campagnes, ouvriers des cités industrielles, la vie politique qui commence pour vous a sa morale, ses lois, ses obligalions. A qui appartient-il mieux de vous les faire connaître qu'à ceux que la confiance publique a placés à votre tète? Chaque jour le gouvernement va se mettre en communication directe avec vous; chaque jour sa parole, multipliée dans vos hameaux, dans vos carrefours, ira vous porter des encouragements et des conseils. Vos rues seront autant de tribunes, et vos murs autant de voix. Le plus solide lien entre un gouvernement et le peuple, est un perpétuel échange d'idées et de sentiments. La royauté, qui dédaignait le peuple, n'avait pas besoin de lui parler; le gouvernement républicain, qui est une émanation du peuple, doit lui
parler sans cosse pour l'éclairer; car l'éclairer, c'est le rendre meilleur,
et le rendre meilleur, c'est le rendre plus heureui. »
Venait ensuite cette explication de la chute de la monarchie :
« La chute si rapide de l'ex-roi Louis-Philippe, tombée en quelques heures de son trône, et chassé de France par le mépris public, est un grand enseignement.
» Il y a peu de jours encore, il figurait parmi les monarques les plus puissants de l'Europe. Il en était le plus riche; il se plaisait à vanter la protection de la Providence qui l'avait préservé de nombreux dangers, qui l'entourait d'une famille florissante. Fier de son habileté, il s'appuyait d'une main sur une Chambre des députés docile, de l'autre sur une armée formidable. Il annonçait, par la bouche de ses ministres, qu'il ne céderait pas; et il semblait que Paris, regorgeant de troupes, entouré de forteresses, dut nécessairement plier devant lui.
» Qu est-il arrivé pourtant?
» Quelques hommes de cœur ont fait appel au peuple. Le peuple est descendu dans la rue pour protester avec eux. L'ex-roi a donné Tordre de le dissiper par la force. Aussitôt, et comme par enchantement, sur tous les points de la grande ville, la résistance la plus énargiqtie a commencé. Les barricades se sont élevées. Le sang i coulé. Mais le peuple ne craint pas la mort; il donne volontiers sa vie pour la liberté. Bientôt les soldats se sont émus. Eux aussi sont le peuple. Ils n'ont pas voulu égorger leurs frères. A part un petit nombre qu'on avait égarés, tous ont livré leurs armes et se sont jetés dans les bras de leurs concitoyens. Les coupables ministres qui avaient préparé l'anéantissement de Paris, se sont enfuis honteusement. Aucun n'a payé de sa personne; aucun n'a cherché à protéger son maître; celui-ci est demeuré seul dans son palais abandonné. Le peuple approchant, il a fui à son tour, sans escorte, sans serviteurs, sans amis. Il a gagné en toute hâte le rivage de la mer, d'où il espérait se sauver en Angleterre. Pendant près d'une semaine, Dieu a déchaîné une effroyable tempête qui a empêché sa traversée. Il a erré de ferme en ferme, déguisé, recourant à mille ruses pour se cacher, jusqu'à ce que, profitant du premier bateau pécheur qui a pu l'embarquer, il est allé pleurer à l'étranger la perte de sa couronne, et jouir de tous les millions qu'il a enlevés à la France.
» Comment donc s'est brisé si vite son pouvoir qui semblait si fort T Comment a-t-il été précipité du rang le plus élevé au dernier degré
de l'abjection? C'e«t qu'il avait perdu l'affection et l'estime du peuple, etc., etc. (OOO). »
La publication de ces deux manifestes déchaîna de nouvelles tempêtes parmi les royalistes, et jeta de nouvelles irritations au sein du conseil qu'étourdissaient toutes ces clameurs. Pour la réaction, les pouvoirs illimités dont les commissaires étaient investis par le ministre de l'intérieur, ressuscitaient les proconsulats de 1793. Les instructions relatives aux élections impliquaient l'asservissement des consciences a l'arbitraire du gouvernement dans le choix des représentants du pays; la circulaire tout entière n'était autre chose qu'une théorie de dictature, de violences et de tyrannies. Le Gouvernement provisoire n'agissait ainsi que parce qu'il avait besoin de peser sur les esprits par l'intimidation; il se flattait d'enlever, par des expédients révolutionnaires, des suffrages qui n'iraient pas à lui spontanément. Il sommait le pays d'obéir è ses ordres; il cherchait à l'influencer par la peur. Mais le pays ne se laisserait pas asservir ainsi, car s'il y avait des cœurs timides et faciles à effrayer, il en était beaucoup qui se croiraient obligés par honneur de résister à l'oppression. Mais telle ne pouvait pas être, ajoutait-on, la pensée du Gouvernement provisoire. Cette pensée appartenait exclusivement à un homme qui avait l'insolente prétention d'imposer à la France un gouvernement de minorité. Dans tous les cas, que le Gouvernement provisoire y prit garde : en entrant dans les voies où l'entraînait Ledru-Rollin, il encourait le reproche d'affirmer et ne nier k la fois l'acceptation de la République par la nation; de l'affirmer, pour être autorisé à établir en son nom une nouvelle forme de gouvernement; de la nier ou de la considérer comme équivoque, pour avoir un prétexte de fonder, sur elle ou contre elle, la domination d'un parti.
« Nous allons à la dérive entraînés vers 1 ecueil de 93, s'écriait un journal dynastique.
» Il faut une réaction en faveur de l'ordre et de la liberté, ces sauvegardes de la famille et de la propriété.
» Il faut une réaction en l'honneur du bon sens et de la morale, ces deux dignités de l'homme vraiment libre, du bon citoyen.
» Il faut une réaction contre ces organisateurs du désordre, qui traitent la fortune des riches et le travail des pauvres comme un crime ou comme un malheur.
» Il faut une réaction contre ces utopistes monomanes, parlant sans
cesse des droits de l'homme et du citoyen, sans songer le moins du monde à ses devoirs.
» Il faut une réaction contre les avides qui ne condamnent si haut les anciens abus que pour faire oublier qu'ils profitent des nouveaux.
» Il faut, enfin, une réaction contre ces minorités turbulentes qui, ayant plus de fusils que d'idées, voudraient, les pieds dans le sang et la tète dans les nuages, ressusciter 93 et tuer 1848 (PPP). »
Cependant, qu'y avait-il de si effrayant dans la circulaire du ministre de l'intérieur? Encore une expression équivoque, une expression inconsidérée et qui prêtait malheureusement aux interprétations de la mauvaise foi, mais pas autre chose. Du reste, pour apprécier la moralité de ce document historique, qui n'était même pas l'œuvre de Ledru- Rollin (QQQ), il faut se reporter à la situation au milieu de laquelle il parut. Le 12 mars, la contre-révolution n'en était pas encore venue à des résistances ouvertes. Mais, assurés de l'impunité que semblait leur garantir la magnanimité du peuple et les incertitudes du Gouvernement provisoire, les créatures des régimes précédents, les privilèges menacés, les intérêts froissés, les ambitions déçues, créaient déjà partout des obstacles à l'action du nouveau pouvoir, soit par de sourdes agitations, soit par des volontés inertes. Les autorités militaires, le haut clergé, la magistrature inamovible, les juridictions inférieures, les administrations conservées, tous les hommes qui tenaient leur existence de la monarchie et qui ne considéraient la République que comme un accident, élevaient des conflits d'autorité avec les commissaires dont les pouvoirs n'étaient pas définis. C'était chaque jour de nouveaux obstacles apportés à la marche d'une administration qui s'exerçait entre les débris d'un vieux monde et les rudiments à peine ébauchés d'un monde nouveau. Les partis vaincus entretenaient dans les esprits une surexcitation dangereuse. A Paris même, on arborait furtivement quelques drapeaux blancs dans les chantiers, et Ton distribuait de l'argent aux gardes municipaux dissous par la République. Dans quelques départements de l'ouest et du midi, les légitimistes tramaieut des complots absurdes et sans danger pour la République, mais des complots qu'il importait de ne pas encourager par de puériles timidités. On s'agitait dans l'ombre pour reconstituer des capitaineries dans la Vendée, négocier avec la Russie, la Prusse, l'Autriche, l'Angleterre, et, au premier succès de la guerre civile, fédéraliser les départements contre Paris.
Sans doute il n'y avait rien de très-grave dans ces réminiscences d'une autre époque, mais n elait-il pas du devoir d'un gouvernement qui ne faisait que de naître, de refouler ces germes de dissension et d'ôter toute espérance à ses ennemis?
De plus, les attributions mal définies, mal caractérisées des commissaires du Gouvernement, favorisaient et justifiaient en quelque sorte les résistances et les conflits les plus dangereux. Il fallait donc placer ces fonctionnaires, non pas au-dessus de la loi, mais au-dessus des autorités qui les entouraient. Représentants du pouvoir souverain, leur mission, pour être efficace, ne devait rencontrer aucune rivalité dans la spbère d'action qui leur était respectivement attribuée, et ne s'arrêter que devant les limites de la loi. C'était là, aussi, ce que, dans la pensée du ministre, signifiaient les mots : Vos pouvoirs sont illimités. Et la preuve que les commissaires n'entendaient pas autrement leur mandat, c'est que, sauf deux ou trois faits d'urgence, aucun acte de dictature ne peut être reproché à ces farouches tribuns dont tant de calomnies et de diffamations posthumes ont récompensé la modération et la patience.
Mais ces mots malheureux pouvoirs illimités, sur la signification desquels la réaction ne se méprenait pas, étaient pour ses chefs une excellente fortune. Ils s'en emparèrent avec bonheur pour crier à l'opdression, ressusciter les fantômes de la terreur, souffler leurs haines dans les départements et jeter l'effroi dans toutes les existences timides.
De son côté, la majorité du Gouvernement provisoire, que cette surexcitation alarmait et irritait, enhardit elle-même la réaction en déclinant imprudemment la solidarité des actes du ministre de l'intérieur.
« Le Gouvernement provisoire, disait M. Lamartine à une députa- » tion de la garde nationale, le Gouvernement provisoire n'a chargé » personne de parler en son nom à la nation, et surtout un langage » supérieur aux lois. Sachez-le bien, et dites-le bien à ceux qui vous » entendent : le Gouvernement de la République tout entier éprouve » le besoin de rassurer deux fois la conscience publique ; une fois dans » ce dialogue que nous avons ensemble, et bientôt par une proclamation » à tous les citoyens de la France. »
Faisant ensuite allusion à la partie de la circulaire qui avait trait aux élections, Lamartine ajoutait :
« Un gouvernement ne doit peser ni directement ni indirectement » sur les élections. Oui, comme gouvernement, armés d'une parcelle
» quelconque de la puissance publique, nous rougirions nous-mêmes » des reproches que nous avons faits aux gouvernements qui nous ont » précédés, si, au lieu de la corruption qui a fait, par ses scandales, la » révolution d'où la République est sortie, nous employons aujour- » d'hui cette autre corruption, la pire de toutes, la corruption de la » crainte et de l'oppression morale des consciences (RRR). »
Ce désaveu, qui affaiblissait le gouvernement dans son homogénéité et que réprouvait la saine politique, semblait devoir entraîner la révocation d'un ministre condamné et humilié par ses collègues. Cependant la majorité du conseil s'arrêta à un terme moyen qui ne pou va if avoir d'autre résultat que de révéler les dissentiments qui le travaillaient, et d'isoler encore davantage, dans leurs rancunes, dans leurs
ressentiments, dans leur force et dans leurs projets, les deux partis dont il se composait. Après une orageuse discussion motivée par la circulaire du 12 mars, discussion dans laquelle se reproduisirent Routes les oppositions qui divisaient les deux C8mps, on convint d'un programme dont Lamartine avait déjà formulé le projet, mais oii transpiraient à chaque ligne les indices d'une lutte qu'on s'efforçait en vain de dissimuler aux yeux de la nation.
« Citoyens, disait-on, a tous les grands actes do la vio d'un peuple, » le gouvernement a le devoir de faire entendre sa voix à la nation.
» Vous allez accomplir le plus grand acte de la vie d'un peuple, » élire les représentants du pavs, faire sortir de vos consciences el de » vos suffrages non plus un gouvernement seulement, mais un pouvoir » social, mais une constitution tout entière I Vous allez organiser la » République 1
» Nous n'avons fait, nous, que la proclamer. Portés d'acclamation » au pouvoir pendant l'interrègne du peuple, nous n'avons voulu et » nous ne voulons d'autre dictature que celle de l'absolue nécessité. Si » nous avions refusé le poste du péril, nous aurions été des lâches; si » nous y restions une heure de plus que la nécessité ne le commande, » nous serions des usurpateurs.
» Vous seuls êtes forts !
» Nous comptons les jours. Nous avons hâte de remettre la I\énu- » blique à la nation.
» La loi électorale provisoire que nous avons faite est la plus large » qui, chez aucun peuple de la terre, ait jamais convoqué le peuple à » l'exercice du suprême droit de l'homme, sa propre souveraineté.
» L'élection appartient à tous sans exception.
» A dater de cette loi il n'y a plus de prolétaires en France.
» Tout Français en âge viril est citoyen politique, tout citoyen est » électeur. Tout électeur est souverain. Le droit est égal et absolu » pour tous. Il n'y a pas un citoyen qui puisse dire à l'autre : « Tu es » plus souverain que moi! » Contemplez votre puissance, préparez- » vous à l'exercer et soyez dignes d'entrer en possession de votre règne.
» Le règne du peuple s'appelle la République.
» Si vous nous demandez quelle République nous entendons par ce » mot, et quels principes, quelle politique, quelle vertu nous soubai- » tons aux républicains que vous allez élire, nous vous répondrons : « Regardez le peuple de Paris et de la France depuis la proclamation » de la République ! »
» Le peuple a combattu avec héroïsme.
» Le peuple a triompbé avec humanité.
» Le peuple a réprimé l'anarchie dès la première heure!
» Le peuple a brisé de lui-même aussitôt après le combat l'arme de » sa juste colère. Il a brûlé l'échafaud. li a proclamé l'abolition de la » peine de mort contre ses ennemis.
» Il a respecté la liberté individuelle en ne proscrivant personne; il » a respecté la conscience dans la religion qu'il veut fibre, muis qu'il » veut sans inégalité et sans privilège.
» Il a respecté la propriété. Il a poussé la probité jusqu'à ces désin- » téressements sublimes qui font l'attendrissement de l'histoire.
» Il a choisi, pour les mettre à sa tète, partout les noms des hommes » les plus honnêtes et les plus fermes qui soient tombés sous sa main. » Il n'a pas poussé un cri de haine ou d'envie contre les fortunes, pas » un cri de vengeance contre les personnes. Il a fait, en un mot, du » nom du peuple le nom du courage, de la clémence et de la vertu.
» Nous n'avons qu'une seule instruction à vous donner : inspirez- » vous du peuple, imitez-le! Pensez, sentez, votez, agissez comme lui !
» Le Gouvernement provisoire, lui, n'imitera pas les gouverne- » ments usurpateurs de la souveraineté du peuple, qui corrompaient » les électeurs et qui achetaient à prix immoral la conscience du pays.
» À quoi bon succéder à ces gouvernements, si c'est pour leur res- » sembler? A quoi bon avoir créé et adoré la République, si la Répu- » blique doit entrer dès lé premier jour dans les ornières de la royauté » abolie? Il considère comme un devoir de répandre sur les opérations
356 niSTOIRE DE FRANCE.
» électorales cette lumière qui éclaire les consciences sans peser sur » elles. Il se borne à neutraliser l'influence hostile de l'administration » ancienne qui a perverti et dénaturé l'élection.
» Le Gouvernement provisoire veut que la conscience publique » règne. Il ne s'inquiète pas des vieux partis. Les vieux partis ont *> vieilli d'un siècle en trois jours! La République lesconvaincra, si elle » est pure et juste pour eux. La nécessité est un grand maître. La Ré- » publique, sachez-le bien, a le bonheur d'être un gouvernement de » nécessité. La réflexion est pour nous. On ne peut pas remonter aux » royautés impossibles. On ne veut pas descendre aux anarchies in- » connues. On sera républicain par raison. Donnez seulement sûreté, » liberté, respect à tous; assurez aux autres l'indépendance des suf- » frages que vous voulez pour vous. Ne regardez pas quel nom ceux » que vous croyez vos ennemis écrivent sur leur bulletin, et soyez sûrs » d'avance qu'ils écrivent le seul nom qui peut les sauver, c'est-à-dire » celui d'un républicain capable et probe.
» Sûreté, liberté, respect aux consciences de tous les citoyens élec- » leurs, voilà l'intention du gouvernement républicain, voilà son » devoir, voilà le votre, voilà le salut du pays ! Ayez conûance dans le » bon sens du pays, il aura conûance en vous; donnez-lui la liberté et » il vous renverra la République.
» Citoyens, la France tente en ce moment, au milieu de quelques » difficultés financières léguées par la royauté, mais sous des auspices » providentiels, la plus grande œuvre des temps modernes, la fondation » du gouvernement du peuple tout entier, l'organisation de la démo- » cratie, la République de tous les droits, de tous les intérêts, de toutes » les intelligences et de toutes les vertus.
» Les circonstances sont propices. La paix est possible. L'idée nou- » velle peut prendre sa place en Europe, sans autre perturbation que » celle des préjugés qu'on avait contre elle. Il n'y a point de colère » dans l'âme du peuple. Si la royauté fugitive n'a pas emporté avec » elle tous les ennemis de la République, elle les a laissés impuissants, » et quoiqu'ils soient investis de tous les droits que la République ga- » rantit aux minorités, leur intérêt et leur prudence nous assurent » qu'ils ne voudront pas eux-mêmes troubler la fondation paisible de ».la constitution populaire.
» En trois jours cette œuvre que l'on croyait reléguée dans le loin- » tain du temps, s'est accomplie sans qu'une goutte de sang ait été
RÉVOLUTION DE FÉVRIER 18/i8. 357
» versée en France, sans qu'un autre cri que celui de l'admiration ait » retenti dans nos départements et sur nos frontières. Ne perdons pas » celte occasion unique dans l'histoire. N'abdiquons pas la plus grande » force de l'idée nouvelle, la sécurité qu'elle inspire aux citoyens, » l'élonnement qu'elle inspire au monde.
» Encore quelques jours do magnanimité, de dévouement, de pa- » tiencc, et l'Assemblée nationale recevra de nos mains la République » naissante. De ce jour-là tout sera sauvé! Quand la nation, par les » mains de ses représentants, aura saisi la République, la République » sera forte et grande comme la nation, sainte comme l'idée du peuple, » impérissable comme la patrie. »
Au lieu de pacifier les esprits, cette proclamation eut pour résullat de surexciter toutes les passions. Les royalistes, qui la considéraient comme la défaite de l'élément révolutionnaire, s'en autorisèrent pour attaquer avec plus d'acharnement la minorité du conseil ; et le parti ardent, qui y trouvait la négation de ses espérances par des hommes qu'il avait placés à la tête de la Républ ique, n'y vit qu'un motif de plus de ressaisir au plus tôt la victoire qui lui échappait. Déjà depuis plusieurs jours, une grave question se débattait secrètement dans le sein du conseil, publiquement dans les clubs et dans les associations patriotiques'. La minorité du gouvernement, redoutant le résultat des scrutins si on les abandonnait trop tôt à l'empire des vieilles influences de localilé, combattait énergiqnement pour que les élections de la garde nationale et les élections générales fussent ajournées jusqu'au moment où les électeurs auraient eu le temps de se reconnaître et de se consulter sur les choix à faire. « Puisque nous n'avons su ou pu, disait la minorité, profiter de l'élan révolutionnaire de février pour accomplir ce grand acte, il faut maintenant donner à l'opinion le temps de se familiariser avec le régime républicain, d'en apprécier les bienfaits et d'échapper au joug que font encore peser sur elle les préjugés et les obsessions des vieux intérêts. Précipiter les élections, alors que les partis abattus ont partout relevé la tète, et que la force morale qui doit les réduire n'existe pas encore, ce serait jouer gratuitement le jeu de la réaction. » La minorité demandait aussi l'éloignement des troupes, dont quelques corps étaient déjà rentrés à Paris et dont elle considérait la présence comme un danger permanent pour la liberté. Celte thèse était principalement soutenuo par Albert et Louis Blanc qui, en cela, n'exprimaient, disaient-ils, que la volonté du peuple, décidé à
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exiger, s'il le fallait, ce qu'ils demandaient pour lui. En effet les clubs, sons l'impulsion secrète du Luxembourg, du ministère de l'intérieur et de la Préfecture de police, réclamaient à grands cris l'ajournement des élections et l'éloignement des troupes. Ils ne dissimulaient pas l'intention d'enlever ces deux mesures de gré ou de force, et préparaient sourdement une manifestation formidable. Il est même certain aujourd'hui que, sous cette manifestation dont les corporations du Luxembourg avaient pris l'initiative, se cachait l'arrière-pensée d'écarter du Gouvernement provisoire les hommes qui faisaient obstacle au courant de la révolution. Toutefois, les événements qui pouvaient surgir d'un grand mouvement populaire, et qui caressaient d'ai'leurs ses principes et peut-être aussi son ambition, effrayaient Louis Blanc. Placé sur le seuil d'une révolution nouvelle, il craignait que l'intégralité du Gouvernement provisoire une fois entamée, des passions et des intérêts qui n'étaient pas ceux de son parti, n'entrassent dans le pouvoir et ne jetassent la République dans l'inconnu.
Quoi qu'il en soit, dans un conseil tenu chez Dupont (de l'Eure) quelques jours avant la manifestation du 17 mars, et auquel assistaient le3 principaux chefs de la garde nationale, Louis Blanc annonça à ses collègues qu'il savait, par les rapports du Luxembourg avec les corporations ouvrières et les faubourgs, qu'une grave agitation régnait parmi le peuple, qui devait se porter en masse à l'Hôtel de ville pour demander l'ajournement des élections et l'éloignement des troupes. Démarche, ajoutait-il, qui ne serait peut-être pas sans danger, mais qu'il était facile de prévenir en allant nu devant des dé-irs de la masse, dont il soutenait la légitimité. Cependant, la majorité, qui supposait que ces avertissements avaient pour objet de peser sur ses délibérations, repoussa avec vivacité les demandes de Louis Blanc, alléguant que la dignité du Gouvernement provisoire lui commandait de résiter à d'anarchiques caprices.
A ces mots, Louis Blanc se leva brusquement, Albert en fit autant , et tous deux, prenant leurs chapeaux, déclarèrent qu'ils cessaient de faire partie du Gouvernement provisoire. Mais la majorité qui , dans tout outre circonstance, eut vu sans regret ces deux hommes s'éloigner du pouvoir, s'efforça encore une fois d'empêcher une retraite pleine de dangers en un pareil moment. D'ailleurs le débat ne portant alors que sur les élections, Ledru-Bollin exposa que les travaux préparatoires n'étant point terminés, et no sachant pas lui-même quand ils le se-
raient, il était impossible au Gouvernement provisoire de fixer l'époque précise où elles auraient lieu. Cet argument, qui éludait la difficulté sans la résoudre, termina la discussion, les esprits se calmèrent et la question fut ajournée.
Néanmoins un nouveau mouvement s'élaborait dans les masses populaires, et n'attendait qu'une occasion pour éclater.
De leur côté les chefs de la réaction, enhardis par les luttes intestines du Gouvernement provisoire et par les frayeurs que suscitaient les circulaires de Ledru-Rollin, méditaient, depuis plusieurs jour3t une éclatante manifestation contre la minorité du conseil. Enfin, le 16 mars, un journal dynastique résumait ainsi la situation :
«•La société a peur aujourd'hui parce qu'elle ne sait pas si bientôt le gouvernement, au lieu de rester à l'Hôtel de ville, au Luxembourg, dans tel ou tel ministère, ne passera point dans le premier club qui prétendra imposer sa volonté ;
» Parce que toutes les mesures que l'on prend au ministère des finances pour rétablir le crédit sont contredites et contrariées par l'effet des circulaires qui partent du ministère de l'intérieur;
» Parce que sous la République, qui doit être le triomphe de la liberté et de l'ordre légal , on envoie des commissaires dans les départements, avec pouvoir de suspendre la justice et de se mettre à la place des lois ;
» Parce que l'on jette le trouble dans la garde nationale do Paris, et que l'on met l'armée en suspicion, en la tenant systématiquement éloignée de la capitale ;
» Parce que, sous l'influence de théories décevantes, les ouvriers, heureusement plus équitables et plus éclairés qne ceux qui se chargent de les instruire, peuvent finir par concevoir des espérances qu'aucun gouvernement ne pourra jamais remplir;
» Parce qu'en dénaturant violemment les conditions du travail, au lieu de chercher des améliorations pratiques, on paralyse l'industrie, on effraye les capitaux, on arrête la consommation, on tarit les sources de la richesse ;
» Parce que les menaces et les dénonciations se lisent déjà dans certains journaux , et qu'au lieu d'appeler toutes les opinions et toutes les lumières, au lieu de tenir compte des services rendus au pays pendant dix-huit ans, on semble vouloir livrer le gouvernement aux
plus exaltés, sans considérer s'ils sont aussi les plus capables;
» Parce que les doctrines de 1793 , ces doctrines que leloquence de M. Lamartine avait refoulées dans le passé en mettant le pied sur le drapeau rouge , reparaissent déjà, et que de pareilles doctrines, si elles venaient à se répandre , ne feraient peut-être que précéder des mesures révolutionnaires;
» Voilà d'où viennent les alarmes qui se manifestent. »
Un incident, assez futile en apparence, vint enflammer tout à coup celte disposition des esprits. Un arrêté du 14 mars, portant suppression des compagnies d'élite de la garde nalionale , servit de prétexte pour essayer une protestation contre-révolutionnaire. Exploitant habilement les murmures des grenadiers et des voltigeurs auxquels l'arrêté prescrivait de déposer immédiatement les bonnets à poil et de prendre le même uniforme que les autres compagnies , les meneurs aigrirent cette irritation puérile, et poussèrent ces anciens privilégiés à une démonstration au bout de laquelle ils voyaient une révolution possible. Dans la soirée du 15 une nombreuse députation des légions de Paris et de la banlieue n'ayant pas été reçue par le ministre de l'intérieur, auquel elle était allée porter ses doléances et ses menaces, se transporta chez M. Lamartine qui , sans accueillir ses griefs sur la suppression des signes distinelif des compagnies d'élite, ne lui dissimula pas néanmoins le mécontentement profond que les mesures dictatoriales du ministre de l'intérieur causaient au Gouvernement provisoire. Ces mesures, disait-il hautement, dénaturaient le véritable caractère de la révolution.
Répandues aussitôt dans les légions et dans les clubs aristocratiques, les paroles de Lamartine déterminèrent une manifestation pour le lendemain. Les compagnies d'élite de Paris et de la banlieue devaient se porter en masse sur l'Holel de ville, protester contre leur dissolution h la veille des élections de leurs cbefs, et exiger le retrait de la décision ministérielle qui les dépouillait de leurs distinctions spéciales. Toutefois les meneurs, qui redoutaient surtout la destruction des anciens cadres dans lesquels ils voyaient une armée et un drapeau à opposer à la République, les meneurs affectaient de respecter encore je principe d'égalité auquel la République entendait les soumettre. Mais ils prétendaient, dans leurs protestations, que la décision de Ledru-Rollin — qui n'était au surplus que l'exécution littérale d'un décret du Gouvernement provisoire — détruisait celte égalité même. « Il est impossible, disaient-ils, que les citoyens faisant partie des com-
» pagnies, brusquement et violemment réparties dans d'autres com- » pagnies auxquelles ils ont été étrangers jusqu'à ce jour, puissent » avoir l'influence individuelle qui leur appartient dans l'élection de
» leurs ofiieiers Le Gouvernement provisoire , qui a besoin du
» concours de tous les citoyens qui l'ont maintenu jusqu'à ce jour » dans un intérêt général , ne peut ratifier une pareille mesure contre » laquelle toute la grande famille nationale proleste comme contraire » à l'harmonie nécessaire à la constitution d'une République et au » maintien de l'ordre général. »
Celte protestation contenait en outre une insolente menace à l'adresse du nouvel ordre de choses.
« Le Gouvernement provisoire réfléchira, disait-elle, que cette » mesure désorganisatrice atteint plus de deux raille citoyens par » légion, soit plus de vingt-quatre mille dans la seule ville de Paris. »
Les instigateurs de celte rébellion appartenaient tous à un club monarchique dit Association nationale pour la liberté des élections. C'étaient, eu première ligne, le marquis de Lavalette, rédacteur en chef de l'A$* scnxblée nationale, journal récemment fondé par d'anciens conservateurs; M. de Lagrange, ex-dépulé; et MM. de Bernard, de Chainoy, de Froissard, de Lubersac, de Quinsonnas, de Saint-André, de Iloraanet, de Tascher, de Gaube, de Saunois, etc. Ces personnages étaient les mêmes qui s'étaient déjà présentés à l'Hôtel de ville, pour exiger du Gouvernement provisoire un désaveu formel de la circulaire du ministre de l'intérieur.
Vainement le général Courtais, commandant supérieur de la garde nationale, avait-il essayé, dans la soirée du 15, de dissuader les ofiieiers récalcitrants d'un projet qui pouvait entraîner les plus graves conséquences. Le 16, à huit heures du matin, neuf ou dix mille grenadiers cl voltigeurs en uniformes, appartenant surtout à la lre, à la 2e, à la 5* et à la 10e légion, s'acheminèrent vers l'IIolel de ville, sous la conduite de leurs chefs. Mais arrivée sur la place du Châlclet, cette colonne rencontra une masse d'ouvriers sans armes, qui l'accueillirent par des huées, la rompirent sur plusieurs points et lui barrèrent le passage.
C'était la première fois, depuis le 24 février, que les deux éléments qui divisaient Paris se trouvaient en présence. Un conflit pouvait en résulter, et la cité en élait vivement alarmée. Cependant le général Courtais, qui se trouvait à l'Hôtel de ville, accourut sur la place du Chàlelet, où il prévint une collision qui paraissait imminente. II» 46
m HISTOIRE DF. FRANCE.
« Prenez garde, dit-il aux aristocrates de la milice parisienne, vous donner en ce moment un détestable exemple aux factieux de tous les partis. » Et un officier ayant répondu que puisque le peuple se présentait tous les jours en masse à l'Hôtel de ville, la garde nationale pouvait bien en faire autant: « Malheur à vous, reprit le général répubicain, si vous ne vous considérez pas comme faisant partie du peuple ; il n'y a plus de classes en France, il n'y a que des citoyens et des frères. » Ces paroles toutes de conciliation — qu'accompagnait l'invitation aux compagnies privilégiées de renoncer à une démarche illégale et d'envoyer chacune deux délégués portor leurs griefs à l'Hôtel de ville — ces paroles nmies furent accueillies par les applaudissements des ouvriers, qui saluèrent Courtois du nom de général du peuple. Mais bientôt elles servirent de thème aux accusations acharnées des ennemis de la République contre un brave ofiieier, coupable d'avoir voulu que tout le monde fût peuple et se trouvât honoré de l'être. Dès ce moment, Courtais lui-même dev int suspect à la majorité du Gouvernement provisoire et odieux à la réaction. Vainement passait-il ses nuits et ses jours a cheval pour maintenir l'ordre dans Paris et empêcher qu'une goutte de sang fût répandue : désormais il n'y eut plus pour lui que des soupçons, des haines et des calomnies.
Quoi qu'il en soit, la confusion était déjà dons les rangs des gardes nationaux, dont trois ou quatre mille seulement arrivèrent sur la place de 1 Hôtel do ville, au milieu des risée9 et des quolibets de la population ouvrière dont les groupes, d'ailleurs inolTensifs, devenaient de plus en plus nombreux. Alors les mécontents envoyèrent une députalion porter leurs plaintes au Gouv ernement provisoire. Elle fut reçue par MM. Arago et Marrast, qui lui répondirent que la mesure contre laquolle récriminaient les compagnies d'élite n'était autre chose que la consécration naturelle du principe d'égalité et de fraternité inauguré par l'avènement de la République, et auquel tous les citoyens devaient se soumettre. Démoralisés par l'accueil que leur avait fait le peuple, assiégés par le ridicule, les délégués des compagnies d élite parurent céder à ces observations et allèrent rejoindre leurs camarades sur la place de Grève, où tous ensemble poussèrent à diverses reprises le cri de vive Lamartine. Dans leur pensée, ce cri équivalait à un anathème contre la minorité du conseil. Cependant, submergés bientôt par les rassemblements qui, au bruit de cette démonstration, accouraient de tous les points, les mécontents se dissipèrent presque
furtivement, et allèrent colporter dans les légions et dans les clubs réactionnaires la nouvelle de l'insuccès de leur imprudente équipée.
Pendant ce temps, le Gouvernement provisoire se livrait, de son côté, è la plus vive discussion sur le programme qui devait paraître le lendemain, et que nous avons déjà fait connaître aux lecteurs de ce livre.
Cependant la démonstration de la garde nationale avait produit une vive agitation dans tous les esprits. Les classes riches, ou seulement aisées, y voyaient le prélude de nouvelles convulsions; les clubs, l'indice d'un essai avorté de contre-révolution ; et les membres de la minorité du conseil, une manifestation concertée entre quelques-uns de leurs collègues et l'aristocratie bourgeoise pour les contenir.
Le bruit se propagea bientôt dans les faubourgs que la garde nationale a voit voulu forcer le Gouvernement provisoire à chasser de 6on sein Ledru-Rollin, Louis Blanc, Flocon, Albert, enfin tous les membres du conseil qui étaient sympathiques à la démocratie. L'émotion gagnait de proche en proche parmi le peuple, qui voulait répondre immédiatement par une démonstration générale. La préfecture de police, où aboutissaient et d'où partaient toutes les palpitations révolutionnaires, était encombrée d'ardents républicains, venant demander des instructions à Caussidière. Il fallait, disaient-ils, qu'a l'instant même le peuple en masse imposât silence à ses ennemis. Caussidière leur répondait qu'en effet la démarche des gardes nationaux était une protestation déguisée contre la République, et qu'il était urgent d'étouffer ce brandon de révolte sous une imposante manifestation populaire. Mais c'était au grand jour, et non pas dans l'ombre de la nuit, que les démocrates devaient protester de leur attachement au nouvel ordre de choses et à ceux des membres du Gouvernement provisoire que poursuivait la haine des aristocrates. Demain a midi, disait le préfet de police, soyez cent ou cent cinquante mille sur la place de la Concorde; allez ensuite en bon ordre, pacifiquement mais résolument à l'Hôtel de ville, témoigner de votre énergique dévouement h la République, et cette démarche suffira pour faire rentrer la réaction dans le néant. Ce sera, d'ailleurs, une bonne occasion pour demander aux dictateurs l'ajournement des élections, dont tous los patriotes reconnaissent aujourd'hui l'absolue nécessité.
Les nombreux agents de la préfecture, ainsi que les hommes armés dont elle regorgeait, furent employés toute la nuit a répandre ce mot d'ordre dans les clubs, dans les ateliers et dans les divers centres de la
population ouvrière. Le Luxembourg agissait dans le même sens sur les délégués des corporations. Le ministre de l'intérieur, contre lequel avait été plus particulièrement dirigée la manifestation des gardes nationaux, tenait aussi à prouver par un grand déploiement des forces populaires qu'il n'avait rien perdu de son influence sur les masses, et que ses rivaux dans le conseil devaient encore et toujours compter avec lui : il manœuvra en conséquence.
Néanmoins, et quoique la nécessité plus ou moins prochaine de rétablir l'unité dans le gouvernement eût été souvent discutée dans les conciliabules secrets du ministère de l'intérieur, Ledru-Rollin n'entretenait alors aucune pensée d'ostracisme ou de violence contre ses collègues de la majorité. Il voulait imposer à ses ennemis, mais non pas attenter à l'intégrité du pouvoir révolutionnaire. C'est dans cet esprit qu'agirent ses amis et ses agents dans la journée du 16 et dans la nuit du 17 mars.
Les clubs démocratiques étaient généralement, quoique diversement, animés de la même pensée que le ministère de l'intérieur, la préfecture de police et le Luxembourg. Presque tous étaient convaincus de l'oportunité d'une contre-manifestation imposante et prompte, mais ils ne songeaient pas encore à renverser le gouvernement. Un seul, celui de Blanqui, caressait la pensée de profiler des hasards que pouvait lui offrir la journée du lendemain. Tous les autres n'aspiraient qu'à décourager les tentatives royalistes, et à obtenir du Gouvernement provisoire l'ajournement des élections et l'éloignement de l'armée restée à Paris.
Tel était l'état des choses, lorsque le 17 mars, è neuf heures du matin, les grandes artères de la capitale se couvrirent tout à coup d'une inondation d'ouvriers qui, sortant des quartiers populeux et descendant des faubourgs , s'avançaient silencieusement et en ordre vers les Champs-Élysées. De longues et épaisses colonnes d'hommes en blouses, parmi lesquelles figuraient plusieurs ecclésiastiques, se dirigeaient par les boulevards sur la place de la Concorde où les rassemblements devaient se réunir et s'organiser. Chaque club, chaque corporation avait en tète ses chefs et sa bannière aux emblèmes et aux inscriptions patriotiques. A neuf heures et demie, une colonne s'était formée avec un ordre admirable dans la grande avenue des Champs-Élysées, qu'elle remplissait depuis l'Arc de Triomphe jusqu'aux Chevaux de Marly. Les Montagnards de la préfecture de police tenaient la tête de cet im-
mense cortège, afin d'entourer au besoin le Gouvernement provisoire «l'une garde sûre et dévouée. Caussidière, qui savait que Blanqui et ses amis avaient combiné dans la nuit une tenlative désespérée, à la faveur de la commotion qui se préparait, avait pris ses mesures contre l'audace bien connue de ce chef de parti. Venaient ensuite, séparées par des distances égales, les corporations d'ouvriers, les clubs de Cabot, de Barbes, de Raspail et une foule d'associations secondaires, conduites par leurs chefs, marchant régulièrement et animées des sentiments les plus pacifiques. Puis la multitude dont l'altitude sévère et disciplinée témoignait d'un instinct prodigieux ou d'une direction religieusement obéie.
Cette masse énorme s'ébranla dans la direction de l'Hôtel de ville, et fit plusieurs haltes pour no jpas rompre les intervalles de la colonne qui la précédait et dont la tète atteignait la place du Châlelet, tandis que les derniers groupes s'appuyaient encore aux Tuileries. Le bruit sourd et cadencé des pas, quelques chants patriotiques, entonnés de temps à autre, révélaient seuls la présence d'une population innombrable. Du reste, pas une clameur, pas un cri, pas une violence qui, dans ce long trajet, fussent de nature à alarmer la tranquillité publique.
Cependant le conseil, qui s'était réuni de bonne heure à l'Hôtel de ville, était en proie à de poignantes inquiétudes. Quel était le but de ce grand mouvement populaire? À quel impulsion obéissait-il? Qu'allait-il demander? El si, comme on le supposait, il se présentait avec des inlentions anarchiques, quelle force opposerait-on au torrent? La majorité du conseil ne doutait pas que cette démonstration ne fût l'œuvre du ministre de l'intérieur et de Louis Blanc, qui voulaient reconquérir leur influence entamée par l'échec de la veille, par la réponse de Lamartine à la députation de la garde nationale et par le nouveau programme gouvernemental.
Aussi, dès qu'ils avaient pu mesurer la portée du mouvement, Lamartine, Marrast et Marie avaient répandu dans la foule tous les agents secrets dont disposait la mairie de Paris, ainsi que quelques milliers d'ouvriers que le directeur des ateliers nationaux avait pu placer à la disposition du ministre des travaux publics. Ces hommes avaient pour mission de se mêler au peuple, de combattre toute idée de sédition et, dans tous les cas, d'embarrasser le mouvement. Cependant, Louis Blanc ayant présenté cette démonstration comme la justification des avertissements qu'il avait donnés au Gouvernement pro-
visoire, la majorité affectait encore de penser qu'il ne s'agissait, pour les ouvriers, que de protester contre les imprudentes menaces des compagnies d'élite. Interprétation puérile et à laquelle, dit Louis Blanc, les termes mêmes de la pétition du peuple allaient donner un éclatant démenti.
C'est ainsi que les deux partis dissimulaient, l'un son anxiété, l'autre sa satisfaction intime en présence d'un mouvement que Louis Blanc et ses amis se croyaient certains de dominer.
La foule apparut enfin à l'entrée de la place de Grève, où elle se massa successivement avec la méthode et la régularité des vieilles troupes. Les clubs, qu'on distinguait à une mise particulière et au silence qui régnait dans leurs rangs, se rangèrent gravement sur le front de bandière de cette masse compacte, dont un formidable cri de vive la République annonça l'arrivée. Puis le silence se rétablit et des colloques commencèrent entre les chefs, qui semblaient se consulter sur le dénouement à donner à cette manifestation.
A ce moment, environ cent cinquante mille hommes répandus sur . la place, sur les quais et dans les rues adjacentes, assiégeaient réellement l'Hôtel de ville. Le gouvernement et le peuple s'observèrent pendant près d'une heure sans prendre, de part ni d'autre, aucune détermination. Enfin une centaine de chefs, parmi lesquels on distinguait Barbés, Blanqui, Raspail, Cabet, Sobrier, etc., s'avancèrent jusqu'à la grille, et demandèrent à être introduits, comme délégués du peuple, auprès du Gouvernement provisoire. Us furent conduits aussitôt en présence du conseil. Louis Blanc et Ledru-Rollin, dont les figures n'avaient exprimé jusqu'alors aucune inquiétude, se regardèrent avec élonnement en apercevant parmi les délégués, des hommes qui échappaient à leur intluence et dont eux-mêmes redoutaient les projets. La présence de Blanqui entouré des membres les plus exaliés de son club, les mit surtout en garde contre l'imprévu qui pouvait surgir d'une démonstration qu'ils voulaient formidable, mais pacifique. Évidemment, Blanqui et ses lieutenants apportaient là des espérances et des intentions qui n'étaient pas celles des hommes politiques qui avaient provoqué la manifestation. Aussi, Barbès, Raspail, Cabet, tous les chefs de secte qui se ralliaient d'une manière plus ou moins étroite à la pensée du ministre de l'intérieur, comprirentils que leurs rôles ebangeaient, et que ce n'était pas en ce moment le Gouvernement provisoire qu'ils devaient déconcerter et accabler,
RÉVOLUTION DE FÉVRIER 1848. Sf»7
Quoi qu'il en soit, un délégué nommé Gérard, sortit du groupe et, d'une voix assurée, lut aux dictateurs une adresse ainsi conçue : « Citoyens du Gouvernement provisoire,
» Vous avez proclamé que vous vouliez la révolution, la souveraineté du peuple, la démocratie, la République, une constitution faite par une Assemblée nationale.
» Vous avez déclaré que tous les citoyens étaient gardes nationaux, et que tous devaient concourir aux élections de la garde nationale.
» Vous avez encore déclaré que vous vouliez do véritables élections, une véritable garde nationale, une véritable constitution; c'est pourquoi nous nous sommes ralliés autour de vous, et vous avons donné notre appui. Cependant les autorités subalternes chargées de préparer l'inscription pour la garde nationale ont négligé les moyens de rendre cette garde nationale complète, et si les élections étaient faites le 25 il n'y aurait point de véritable garde nationale.
» D'ailleurs le peuple n'a pas eu le temps de se concerter et de s'éclairer sur les choix à faire, et par conséquent il n'y aurait pas de véritables élections. Il en est de même des autres élections. Si l'on veut avoir une véritable Assemblée nationale, qui puisse consolider la révolution et la République, il est indisponsable que tous les citoyens soient inscrits sur les listes électorales, et qu'ils aient le temps de s'éclairer et de s'entendre pour voter avec une entière indépendance et parfaite connaissance de cause. Mais, pour que les élections soient parfaitement indépendantes et libres, il est nécessaire qu'il n'y ait dans la capitale aucune troupe armée et soldée. Le peuple considère les soldats comme des frères et veut toujours fraterniser avec eux, mais le principe démocratique exige qu'il n'y ait que des citoyens là où le peuple et les représentants ont à délibérer.
» En conséquence, nous venons vous apporter les vœux du peuple de Paris, et vous deman<ler en sou nom :
» 1° L'éloignement des troupes;
» 2° L'ajournement au 5 avril des élections de la garde nationale; » 3° L'ajournement au 31 mai des élections pour l'Assemblée nationale.
» Citoyens du Gouvernement provisoire, nous ne pouvons vous le dissimuler, des manœuvres contre-révolutionnaires pourraient mettre en danger la paix publique et la révolution, si votre patriotisme et votre dévouement ne venaient pas nous sauver tous.
» Hier une manifestation menaçante avait pour but de vous ébranler; nous y répondons par une manifestation pacifique, pour nous défendre et nous défendre avec vous.
» Que le gouvernement s'appuie résolument sur un peuple franc et généreux; qu'il lui donne l'exemple de l'union, de l'unité, de la coniinnce et de la fermeté, et l'ordre sera solide comme la liberté, le commerce renaîtra avec le travail et l'industrie, la République triomphera; elle fera l'honneur de la France et accomplira le bonheur de l'humanité. »
Qui, de la majorité menacée par la démonstration, ou de la minorité qui lui appartenait par ses sympathies et ses intelligences secrètes, répondrait à celto adresse? Fallait-il y voir un concours ou une injonction impérieuse du peuple? Ces pensées traversèrent comme un éclair l'esprit de tous les membres du Gouvernement provisoire. Cependant deux motifs — les soupçons dont ils étaient l'objet de la part de leurs collègues, et les craintes que leur inspirait à eux-mêmes l'intervention de Blanqui — deux motifs commandaient à Louis Blanc et à Ledru-Roilin de prendre l'initiative, et de contenir le mouvement dans les limites que leur politique lui avait tracées. Louis Blanc prit donc le premier la parole et, dans une allocution où perçaient à chaque mot les diflicultés d'une double et fausse situation, il feignit de n'apercevoir dans l'adresse de l'orateur du peuple que des paroles pleines de sympathie et de dévouement pour le Gouvernement provisoire. « Nous le savons, dit-il, notre force est dans la force du peuple; notre volonté doit toujours être en harmonie avec la sienne. Aussi, par son courage, par sa ferme volonté de faire le bien du peuple, avec le concours du peuple et en sappuyant sur lui, le gouvernement mérile-t-il tous les sentiments que vous lui exprimez. »
Puis, allant au devant des exigences qu'il pressent, Louis Blanc ajoute :
« 11 faut que la force du peuple se montre sous l'apparence du calme : le calme est la majesté de la force. Vous-mêmes avez exprimé des vœux qui feront l'objet de nos délibérations; vous-mêmes, citoyens, vous ne voudriez pas que le gouvernement qui est appelé h vous représenter cédât à la menace. Avec la sagesse qui caractérise le peuple vous avez compris que, puisque nous avions l'honneur de vous représenter, nous devions le faire en conservant notre dignité d'hommes, notre dignité de représentants du peuple. Notre plus ferme désir est de
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Quelqu'un faisant observer que le peuple avait nettement formulé ses demandes, et qu'il attendait des réponses précises,
« Dites-lui, reprit l'orateur, que nous no pouvons avoir une volonté qui ne soit pas la sienne puisque sans lui nous ne serions rien, et que nous ne faisons ici que garder la place de sa souveraineté. Maintenant laissez-nous délibérer sur ses vœux, pour qu'il soit bien entendu que le Gouvernement provisoire de la République ne délibère pas sous l'empire d'une menace. A ceux qui représentaient les privilèges, il était permis d'avoir peur. Cela ne nous est pas permis, h nous, parce que nous sommes vos représentants et qu'en gardant notre dignité nous gardons la vôtre. »
Alors se manifesta le parti extrême qui voulait une convulsion pour renverser le gouvernement. Plusieurs voix, qui semblaient obéir aux regards de Blanqui, s'écrièrent en même temps que le peuple no se contenterait point cette fois de vaines paroles; qu'il exigeait une solution immédiate, définitive, et que le conseil devait délibérer sur-lechamp. « Prenez le temps que vous voudrez pour délibérer, — dit un des acolytes du futur dictateur, en montrant du doigt les masses qui inondaient la place, — mais nous ne sortirons pas d'ici sans avoir une réponse à porter au souverain, qui vous regarde et qui attend. »
La situation était suprême : qu'un grand tumulte eût éclaté dans la salle où se passait celte scène; qu'un homme audacieux, ouvrant précipitamment une fenêtre, eût crié à la multitude : « On vous trahit, accourez ou c'en est fait do la République! » et Dieu seul peut savoir ce qui serait sorti de cet embrasement. Mais l'intervention de Barbés, de Cabet, de Sobrier et de tous les délégués des corporations du Luxembourg, étouffa heureusement ce premier brandon. « Citoyens, s'écria Sobrier, nous ne voulons pas influencer le gouvernement ni lui faire violence : nous avons confiance en lui. »
Cabet prit aussi la parole, et, après avoir fait un appel au dévouement et au patriotisme du Gouvernement provisoire, « Maintenant, dit-il en se tournant vers la députation, le gouvernement est trop sage pour ne pas vouloir délibérer sur les vœux que vous venez de lui exprimer; et nous, nous sommes trop amis de l'ordre et de la liberté pour ne pas lui laisser la faculté de délibérer dans son indépendance. »
Ces paroles, prononcées par des hommes auxquels on savait peu de prédilection pour la majorité du conseil, rallièrent au gouvernement
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tout entier les délégués des clubs et des corporations. Les sectaires deBlanqui laissaient seuls percer un sourd mécontentement. Cependant toutes les difficultés n'étaient pas vaincues. Ledru-Rollin ayant ajouté quo la France ne se composait pas seulement de Paris, mais de l'universalité des citoyens; qu'en sa qualité de ministre de l'intérieur il s était adressé aux commissaires des départements, pour savoir s'il était possible, dans l'intérêt de la République, de faire les élections le 0 avril ; qu'il n'avait point encore reçu leur réponse et que, par ces motifs, on ne pouvait exiger du Gouvernement provisoire qu'il délibérât sans être éclairé sur l'état réel do la France, et sans connaître le dernier mot du peuple, — un membre de la députation répondit vivement qu'il y avait en deliors des élections générales deux questions qui ne concernaient que Paris, et sur lesquelles on pouvait au moins délibérer sans délai : c'étaient l'ajournement des élections de la garde nationale et le renvoi des troupes soldées.
L'argument était pressant. Louis Blanc le comprit et lui apposa les considérations de dignité et d'indépendance qu'il avait déjà fait valoir avec succès. « En effet, dit-il, il y a deux questions qui peuvent être résolues sans qu'on fasse appel à l'opinion des départements. Pour ces deux questions on n'attend pas de renseignements; ils seraient inutiles. C'est mon opinion et c'est aussi, je le crois, celle du Gouvernement provisoire. Seulement par los motifs que je disais tout à l'heure, motifs bien graves qui doivent parler au cœur du peuple, parce qu'il a un sentiment profond de la dignité humaine, je vous demande, citoyens, de nous laisser le temps de délibérer librement. Je vous demande de ne pas nous poser la question ainsi : « Hépondez à l'instant ou nous ne désemparons pas. » Tout ce que nous pouvons vous promettre c'est de délibérer de suite sur les deux questions qui vous préoccupent. »
Alors, Sobrier ayant répondu que les délégués du peuple n'avaient nullement l'intention de faire violence au Gouvernement provisoire dam lequel ils avaient une entière confiance, Pas à tous ses membres, s'écrièrent quelques voix.
C'était placer la discussion sur un terrain brûlant.
— A tous, reprit Sobrier ; pas d'exception, pas d'exclusion; nous devons soutenir le gouvernement jusqu'à l'arrivée de l'Assemblée constituante. Cependant Sobrier ajouta que le peuple voyait d'un œil sévèr? les manifestations dirigées contre le ministre de l'intérieur, qui avait
donné tant de garanties k la révolution; et qu'il était du devoir de ce même peuple de rappeler fraternellement à l'ordre les hommes égarés qui tentaient de maintenir leurs privilèges dans le sein de l'égalité républicaine.
« Voyez, ajouta-t-il en s'adressent aux membres du gouvernement, voyez ces deux cent mille citoyens qui sont là, près do vous, qui vous entourent, qui vous couvrent de leur sollicitude! Ils vous soutiendront, soyez-en convaincus, dans toutes les mesures d'ordre, d'unité et de salut public. »
Cependant Lamartine venait d être nominativement interpellé. C'était à lui surtout qu'on avait fait allusion en demandant si la circulaire de Ledru-Rollin était approuvée par le Gouvernement provisoire tout entier. Il ne répondit pas à cette question. Mais son discours n'en fut pas moins un des plus habiles et des plus éloquents qu'il ait jamais improvisé. L'exorde était, si l'on peut ainsi parler, un chef-d'œuvre de diplomatie populaire.
« Citoyens, dit-il, j'ai été interpellé par mon nom. Je relève mon » nom et je demande à parler aussi.
» Je n'ajoute rien à ce que vous a dit tout à l'heure, avec tant de di- » gnité et de convenance, notre collègue Louis Blanc. Vous sentez » comme nous, — comme nous, en qui le peuple a mis sa conÛance et » s'est personnifié le jour du combat et de la victoire, — qu'il n'y a de » gouvernement possible qu'à la condition que vous ayez la couGance » et la raison de conférer une autorité morale à ce gouvernement. » L'autorité morale de ce gouvernement, qu'est-ce autre chose, non- » seulement pour lui, mais pour le peuple, pour le public, pour les » départements, pour l'Europe qui nous regarde; qu'est-ce autre chose » que son indépendance complète de toute pression extérieure? Voilà » l'indépendance du gouvernement, voilà sa dignité, voilà son unique » force morale, sachez-le bien. Que sonlmes-nous ici? Regardez. Voilà » notre vénérable président, chargé du poids et de la gloire de ses » quatre-vingts ans, qui a voulu consacrer ses dernières forces a » l'établissement de la République (Bravo! bravo!), avec indépen- » danco, avec dignité et liberté. Et, certes, en fait de liberté et d'indé- » pendance, il n'y a pas un citoyen français qui puisse démentir le » nom do Dupont (de l'Eure). Autour de nous, que voyez-vous? Un » petit groupe d'hommes sans armes, sans appui matériel, sans soldats, » sans gardes, qui n'ont d'autre autorité que celle que le peuple leur
» maintient en les respectant, qui n'en cherchent pas d'autres, qui » se plongent, qui s'immergent tout entiers dans ce peuple dont ils » sont sortis, et qui n'ont pris dans la République un rôle aussi éner- » gique et aussi périlleux que pour êlre les garants de ces intérêts » populaires, sacriOés jusqu'ici sous les monarchies que nous avons » traversées.
» Mais pour que ce senliment ait son effet, pour que ces principes » populaires deviennent des applications utiles au bonheur et aux » droits du peuple, que faut-il? La continuation paisible en calme, en » ordre, de cette confiance que vous nous avez donnée. Que pourrions- » nous vous opposer? Rien qu'une seule chose : votre raison même! » cetto puissance de la raison générale qui se place seule ici entre vous » et nous, qui nous inspire et vous arrête devant nousl Cette force » morale, invisible et cependant toute puissante, qui nous rend calmes » nous-mêmes, indépendants et dignes en face de cette masse qui » entoure cp palais du peuple, défendu par sa seule inviolabilité. (Très- » bien ! )
» Cette dernière barrière de notre indépendance, comme gouverne- » ment et comme hommes, nous la défendrions jusqu'à la mort si la » compression delà multitude voulait la franchir. Et ce n'est pas pour » nous, c'est pour vous surtout que nous péririons en la défendant! » Que serait un pcuplo sans gouvernement, et que deviendrait pour le » peuple un gouvernement avili? (Très-bien!) »
L'orateur, parcourant ensuite les trois questions posées par les délégués du peuple — l'élection de la garde nationale, le renvoi des troupes et l'ajournement de la convocation de l'Assemblée nationale — laissa pressentir, sur le premier point, une délibération conforme aux vœux du peuple. Quant aux troupes, la question, disait-il, n'existait réellement pas, puisqu'il n'y avait à Paris que quinze cents ou deux mille hommes dispersés dans les postes extérieurs, pour la protection dus barrières et des chemins de fer. Il était faux, d'ailleurs, que le gouvernement eût songé à rapprocher l'armée de Paris. « Après ce qui s'est » passé, après que la royauté déchue a vu se fondre quatre-vingt mille » hommes de troupes, contre le peuple désarmé de la capitale, il fau- » drait, s'écria Lamartine, que le gouvernement fût insensé pour son- » ger à lui imposer, avec quelques côrps épars et animés du même » républicanisme, des volontés contraires à ses volontés et à son in- » dépendance. Nous n'y avons jamais songé, nous n'y songeons pas et
» nous n'y songerons jamais. La République à l'inlérieur ne veut d'au- » très défenseurs que le peuple armé. »
Cependant Lamartine repoussait jusqu'à la pensée de consentir jamais à la déchéance des soldats français ou à leur mise en suspicion. Il réservait même au gouvernement le droit de rappeler l'année à Paris « si des circonstances de guerre commandaient telles ou telles » dispositions de nos forces, pour la sùrelé extérieure de la patrie. »
En ce qui touchait l'ajournement des élections générales, Lamartine ne voulait rien préjuger; il refusait d'engager le gouvernement sur une question qui intéressait les droits du pays tout entier. «Si vous » me commandiez, ajoula-t-il, de délibérer sous la force, et de pro- » noncer la mise hors la loi de toute la nation qui n'est pas à Paris, » de la déclarer pendant trois mois, six mois, que sais-je, exclue de sa » représentation et de sa constitution, je vous dirais : Vous n'arrache- » rez ce vote de ma poitrine qu'après que les balles l'auront percée... » Comprenez donc votre pouvoir dans le nôtre, votre dignité dans la » noire, votre indépendance dans la nôtre et laissez-nous, dans l'inté- » rôt même de ce peuple, réfléchir et délibérer de sang-froid, adopter » ou repousser les vœux dont vous êtes l'organe auprès de nous. Nous » ne vous promettons, je ne vous promets, quant à moi, que de les » peser dans notre conscience, sans peur comme sans prévention, et de » décider ce qui nous paraîtra, non pas la volonté seulement du peuple » de Paris, mais le droit et la volonté de toute la République I »
Ces paroles, sagement hardies et dont la fierté calculée tranchait sur le langage embarrassé et contraint de Louis Blanc et de Ledru- Rollin, tirent taire les dernières résistances. Les délégués du peuple élaient séduits et rassurés; Blanqui et ses hommes étaient vaincus et muets ; la majorité du Gouvernement provisoire échappait à une cruelle anxiété et la minorité jouissait intérieurement d'un triomphe qu elle eût peut-être poussé plus loin, si elle n'avait pas été arrêtée par la présence inattendue d'un élément de trouble, dans lequel elle apercevait un danger plus grand encore que les timidités et les déviations de la majorité du conseil. En résumé, l'intervention de Blanqui, dont les projets contrariaient la politique de Ledru-Rollin et même celle de Louis Blanc, avait évidemment paralysé l'énergie et changé le but primitif du grand mouvement populaire du 17 mars.
Enfin, les délégués des clubs et ceux des corporations ouvrières se retirèrent pleins de confiance. Quelques minutes après, le peuple qui
m HISTOIRE DE FRANCE.
se trouvait sur la place de l'Hôtel de ville, demanda h grands cris les membres du Gouvernement provisoire. Dupont (do l'Eure), Arago, Lamarline, Ledru-Rollin, Albert, Marie, Crémieux, Marrast, Flocon, Garnier-Pagès et Louis Blanc, vinrent se placer sur une estrade élevée devant la grande porte du Palais. La foule les salua d'une immense acclamation, et, quand l'émotion générale fut calmée, Louis Blanc, prenant la parole au milieu d'un religieux silence, dit que le Gouvernement provisoire remerciait le peuple d'être venu lui exprimer ses vœux, car le Gouvernement provisoire étant sorti du peuple, entendait s'appuyer sur la volonté du peuple, sans lequel il n'était rien. Louis Blanc ajouta que le conseil allait délibérer sur les importantes questions qui venaient de lui être soumises, mais qu'il demandait au peuple de pouvoir le faire librement. « Vous avez compris, s ecria-t-il en ter- » minant, qu'il faut laisser la violence à ceux qui ne sont pas forts. A » ceux qui sont forts comme vous, il appartient d'exprimer leur vo- » lonté résolument, mais avec modération, avec majesté. C'est ce que » vous avez fait : nous vous en remercions. Votre attitude a ménagé » notre indépendance: grâce vous en soient rendues! Maintenant, ci- » toyens, et au moment de délibérer, nous vous prions de vous retirer » dans le plus grand calme et en bon ordre. Ayez conllance en nous; » croyez que le jour où nous ne pourrions plus faire le bien, nous » nous retirerions, et, comme je le disais tout à l'heure à vos délégués, » si nous retirer ne suffisait pas, nous saurions mourir. »
A peine Louis Blanc eut-il cessé de parler, que les acclamations retentirent de nouveau. Les cris de vive la République! vive le Gouvernement provisoire! éclataient do toute part et se répercutaient d'échos en échos jusqu'au cœur de la capitale.
Puis les masses s'étant mises en mouvement dans un ordre admirable, pour se diriger vers la colonne de la Bastille, le défilé dura depuis deux heures jusqu'à six heures du soir. Il eut lieu en présence du commandant supérieur de la garde nationale, que les ouvriers saluaient encore du cri de vive le général du peuple. Les hommes spéciaux évaluaient à deux cent cinquante mille le nombre des citoyens présents è celle formidable manifestation.
De la Bastille, ce peuple sans armes, mais terrible par son immensité, son silence, sa discipline et un mot d'ordre inconnu, parcourut silencieusement les principaux quartiers de Paris, semblable, dit un historien, à ces migrations antiques qui transportaient des nations en-
tières des bords d'un fleuve à l'autre bord. Du reste, jamais l'aspect de Paris n'avait été plus magnifique et plus calrae.
Telle fut cette journée du 17 mars, la plus grande de toutes cellea dont le souvenir reste vivant dans les annales révolutionnaires.
Le peuple se retirait enorgueilli d'une victoire qu'il ne définissait pas, et surtout des mensongères actions de grâces qu'on venait de lui prodiguer.
Quant au pouvoir dictatorial, dont l'existence n'avait tenu qu'à un (il, il restait en proie à des divisions plus trancbées, a des ressentiments plus profonds et à des angoisses plus poignantes quo jamais. «Les » membres de la majorité, dit Lamartine, feignirent prudemment de » prendre cette manifestation pour ce qu'elle était dans l'intention » du plus grand nombre, mais ils ne se déguisèrent pa3, à eux- » mêmes, le sens de cette journée, et ils commencèrent à se défier » d'une influence qui avait tout et qui pouvait tout. Leur physio- » nomie affectait la satisfaction et la reconnaissance pendant que leur » àrae était profondément ulcérée do l'audace et du succès de quelque* » meneurs (SSS). »
Cependant, le lendemain de celte redoutable épreuve, le Gouvernement provisoire remerciait encore le peuple de Paris de la manifestation si imposante dont il avait donné, la veille, le magnifique spectacle. Affectant toujours de prendre le change sur le caractère de cet événement, il disait, dans une proclamation signée de tous les membres du conseil :
« Proclamé, pour ainsi dire, sous le feu du combat et dans le pre- » mier moment de la victoire, le Gouvernement provisoire a vu hier » ses pouvoirs confirmés par ces deux cent mille citoyens organisés » comme une armée, marchant avec le calme de la puissance, et qui, » par leurs acclamations, ont apporté à notre autorité transitoire la » force morale et la majesté du souverain.
» Peuple de Paris, vous avez été aussi grand dans cette manifesta- » lion, si régulière et si bien ordonnée, que vous aviez été courageux » sur vos barricades.
» Notre désir, notre intérêt, notre vœu le plus cher, c'est de faire » entrer dans les cadres de la garde nationale cette population vigou- » reuse dont les instincts d'ordre et d'organisation se sont produits » hier avec un ensemble qui fait notre orgueil.
» Quels hommes, quels partis seraient assez insensés pour espérer
» de faire prévaloir des idées à jamais ruinées, en présence de cette » force démocratique qui, établie d'abord dans la capitale, le sera » bientôt dans tous les départements ?
» Le Gouvernement provisoire, qui a voulu donner aux citoyens le » temps nécessaire pour se faire inscrirefcur les listes électorales, veut » aussi que les citoyens puissent se réunir, s'entendre, discuter les » candidatures et arrêter le choix de tous les ofticiers. Ce désir qui » nous a été exprimé par la population, nous semble d'autant plus rai- » sonnable qu'avec un effectif presque quadruplé, il n'y aurait pas » d'élections sincères sans une discussion complète de tous les candi- » dais nouveaux.
» C'est pour cela que nous prolongeons jusqu'au 5 ami prochain » les élections de la garde nationale.
» Le Gouvernement provisoire accomplit son devoir : citoyens, c'est » à vous à faire le vôtre. Organisez vos candidatures sans perdre de » temps; songez, dès aujourd'hui, à vos choix pour l'Assemblée natio- » nale; préparez-vous par une attention virile à l'exercice sérieux de » vos droits; comprenez combien il importe à la patrie que les gardes » civiques reçoivent un complet développement ; comprenez combien » il est nécessaire que la puissance provisoire du gouvernement soit » remise aux représentants du peuple librement discutés, librement » choisis par lui. Prouvez par votre activité que vous avez, non pas seu- » lement le sentiment de votre souveraineté, mais que vous en possé- » dez l'intelligence. Conservez ce calme, cette union qui ont donné à » tous vos mouvements un si noble caractère. Portez enfin dans les » opérations électorales cet accord, cet ensemble dont votre manifesta- » tion d'hier a été un si éclatant symbole.
» Encore une fois, le Gouvernement provisoire vous en remercie. »
Il y avait un double mensonge au fond de cette situation. Deux hostilités, ou du moins deux tendances manifestement opposées et déçues dans leurs espérances respectives, faisaient effort pour se cacher aux regards de l'opinion.
C'étaient, d'une part, les hommes qui, ne voyant que des réformes politiques dans la chute de la monarchie, n'appréciaient encore qu'imparfaitement la mauvaise organisation de certaines fonctions sociales, la nécessité d'élever le prolétariat à toutes les conditions do la liberté et de faire, de la nouvelle forme politique, un instrument propre à atteindre la plus grande somme de bonheur possible pour l'universa-
lité des citoyens, en procuraut à toutes les forces improductives de la société le moyen de s'utiliser. Ceux-là ne s'apercevaient point que le principe d'égalité qu'ils venaient de proclamer, ne serait qu'un vain mot aussi longtemps que chaque Français ne se trouverait pas en mesure de produire tout ce que son esprit et son bras comportent d'intelligence et de vigueur.
C'étaient, d'autre part, les hommes qui, étrangers au mouvement politique des dernières années du règne de Louis-Philippe, s'étaient jelés dans l'élude spéculative des systèmes socialistes, et croyaient consciencieusement que le moment était venu d'appliquer les conceptions, mal définies et encore sans vérification, de leur esprit. Ce qu'il y avait de vrai dans leurs théories, c'était la critique; c'étaient d'imprescriptibles droits à reconnaître et des souffrances réelles à soulager. Mais il leur restait à démontrer qu'ils étaient en mesure d'improviser ce soulagement, et qu'une société pouvait se transformer dans un jour. La vérité n'était donc ni d'un côté, ni do l'autre.
Aussi, ni l'un ni l'autre des deux partis qui divisaient le Gouvernement provisoire, n'osait se manifester franchement. Tous les deux avaient l'instinct des résistances que leurs systèmes rencontreraient dans le pays, et ils lui cachaient leurs divisions pour qu'il no s'aperçût point de leur faiblesse.
Au dehors, les organes de la majorité et de la minorité du conseil obéissaient à la même crainte, ou plutôt aux mêmes nécessités de position. Eux aussi donnaient le change à l'opinion publique sur l'origine, le caractère et la portée de la manifestation du 17 mars.
« Non, disait le National, le peuple n'a point abdiqué. Nous l'avons retrouvé aujourd'hui ce qu'il était le lendemain de la victoire : calme, résolu et confiant dans les hommes que ses vœux portèrent à la tète du gouvernement. A ceux qui rêvent un prétendant, à ceux qui, depuis quelques jours, font de ridicules tentatives, la manifestation servira d'avis. Au seul soupçon que le gouvernement de la République pouvait être violenté, cent mille hommes sont accourus, sans armes, comme pour se montrer à leurs amis et à leurs ennemis, et prévenir pacifiquement, par la seule influence de leur présence, toulo espèce do trouble ou d'émotion réactionnaire. Que seruit-ce donc, si, au lieu d'un malentendu définitivement réglé entre une partie de la garde nationale et le gouvernement, il s'agissait de défendre sérieusement la République contre la faction orléaniste ou les prétentions de ii. û8
quelques aveugles partisans de Henri V ou de tout autre prétendant?
» La manifestation du 17 mars doit marquer dans les fastes de la République. Elle emprunte son véritable caractère au sentiment qui dominait l'immense majorité de ceux qui y ont pris part. Tous venaient apporter leur concours au gouvernement et lui témoigner qu'ils le désirent fort et respecté. »
Organe de la minorité du gouvernement, la Réforme parlait un langage plus triomphal; mais elle aussi dissimulait les dissensions intestines qui travaillaient le conseil, et que la journée du 17 mars venait d'accroître et d'envenimer. La Réforme reculait, de son côté, devant l'aveu public d'un divorce gros de déchirements et de périls.
« Paris, disait ce journal, vient d'avoir sa seconde journée : la première fut la fête des morts, fête attristée par le deuil des familles et de la pntrie, mais puissante et forte comme le réveil d'un monde; car il y avait un peuple entier qui faisait cortège à ces funérailles.
» Aujourd'hui c'était la fête de l'égalité : cent cinquante mille hommes, distribués en colonnes profondes, et marchant au pas, comme nos soldats des vieilles batailles, se sont massés sur la place de l'Hôtel de ville et le long des quais adjacents; ils étaient calmes comme la force sous la bannière de la justice!
» Ah I nous avions déploré d'abord ce pauvre incident de pompons et de petite aristoratie soulevé par les compagnies d'élite! — Nous avions redouté qu'une scission fatale ne s'ouvrit dans la grande famille, et que la République et la patrie n'eussent à souffrir de ce débat subalterne, indigne d'un aussi grand peuple que le noire!
» Maintenant nos alarmes sont tombées; nous avons vu passer la révolution tout entière; nous l'avons vue s epandre comme la mer qui va caresser le phare de ses vagues tranquilles, et nous avons compris que le droit serait désormais invincible et souverain, puisqu'il était servi, défendu par la plus formidable des armées, partout un peuple.
» Et que nous importe aujourd'hui la chétive querelle d'hier! 11 y a dans la manifestation de l'Hôtel de ville un enseignement qui tout efface et ne permet plus la polémique des casernes; c'est la puissance morale qui vient de se dégager au sein des mullitudos, c'est l'ame du peuple paisible et fort, embrassant le droit sous le balcon de l'Hôtel de ville.
» Que ceux-là qui nous ont fait cette journée soient bénis. Nous ne leur en voulons plus, car la République vient de passer sa grande re-
vue, comme aux jours sacrés de notre première révolution, et la République est immortelle, car ses phalanges se sont multipliées et son cœur s'est agrandi. La force a reçu le baptême des idées!
» Si le Gouvernement provisoire sait comprendre, il verra que tout est sauvé, puisque la conscience est vivante et que le droit est fondé dan3 l'âme publique.
» Quant au citoyen ministre de l'intérieur, les acclamations du peuple l'ont assez vengé de la coalition des calomnies et des rages aveugles de la contre-révolution î »
Ces deux tendances marchant, dans l'ombre, en sens inverses; ces intérêts se croisant et se heurtant sous les dehors d'une harmonie menteuse; cet antagonisme péniblement dissimulé, devaient aboutir à de plus graves conflits, et pousser la République à des abîmes.
C'est là, en effet, ce qui va arriver.