‹ Histoire de la Révolution de février 1848Chapitre 18 sur 43 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

SOMMAIRE

Résultat de la journée du 17 mars. — Dans quelle position elle place la majorité el la minorité du conseil. — Ledru-Rollin, Louis Blanc el Albert croient à la nécessité d'un coup d'Éial populaire. — Flocon s'y oppose. — État de l'opinion à ce sujet. — Action de Louis Blanc el de Caussidière sur Ledru-Rollin. — Craintes de celui-ci. — Blanqui lui fait peur. — Portrait de ce chef de parti. — Divergences d'opinion el de but entre les membres de la minorité. — Éloignemenl de Ledru-Rollin pour Louis Blanc. — Attitude cauteleuse de Caussidière et ses rapports avec les parlis. — Les dossiers des pensionnaires de la police. — Pourquoi Caussidière était agréable à tous les parlis. — Ses rapports avec Lamartine. — Antagonisme entre Caussidière el Marrast. — Reproches des hommes du Luxembourg à ceux du ministère de l'intérieur. — Les petits comités de Louis Blanc et les conférences nocturnes de Ledru- Rollin. — Leurs impatiences, leurs soupçons et leurs projets réciproques. — Camarilla de Ledru-Rollin. — - Ses répugnances secrètes. — Ses auxiliaires l'effrayent. — Ce qu'il veut. — Ce que veut Blanqui. — Résistance de Flocon a toute violence contre la majorité du conseil. — Attitude de Jules Fabvre, Carteret. Porialis, Landrin, Barbés et Étienne Arago, au ministère de l'intérieur. — Rapports du ministre avec les clubs. — Différentes tendances de ces clubs. — Physionomie de Barbés. — Partage des clubs entre le Luxembourg et le ministère de l'intérieur. — Indépendance de Cubet et de Raspail. — Physionomie du club Blanqui. — Fractionnements de la presse démocratique et rivalités des nouveaux journaux. — La majorité du conseil s'arme contre la minorité. — Marrast , Marie et les ateliers nationaux. — Intelligences de M. Cartier avec la mairie de Paris. — Son action sur les clubs. — Marrast et les généraux. — Différends entre les membres de la majorité elle-même. — Rapports de Lamartine avec les socialistes. — Lamartine conçoit le projet d'un nouveau fédéralisme. — Ses ouvertures au général Négrier. — Une erreur sur Flocon. — Inquiétude générale et crise des intérêts matériels. — Fureurs de la réaction. — La minorité du gouvernement diUamée par les royalistes. — Lutte entre les feuilles royalistes et les journaux républicains. — Les réfugiés étrangers créent des embarras à la République. — Affaire de Bitquon$-Tout. — Divisions et récrimioaùous à ce sujet. — Résumé de l'état des parus dans les premiers jours d'avril.

Les royalistes étaient atterrés. La révolution, qu'ils regardaient comme un accident sans nom, et dont ils niaient le caractère démocratique, venait de se définir elle-même. Le 17 mars apparaissait comme la révélation et l'affirmation d'un monde nouveau. La grave attitude, la dignité silencieuse du peuple disaient aux partis que toute négation subséquente de la République serait inutile, mais que l'évolution de la société française pouvait, si on le voulait, s'accomplir paisi-

blement, sons malheurs et sans bruit. Enfin, cette grande journée devait être à la fois une désillusion et un frein pour le royalisme, un gage pour la démocratie, une force immense pour un gouvernement qui aurait été unanime et franchement pénétré de l'esprit de la révolution. Mais la Providence en avait autrement ordonné. Il fallait sans doute que la fortune de la République se trempât dans de nouvelles luttes et de nouvelles douleurs : elle n'avait pas encore reçu tous les enseignements du temps et de la liberté.

Quelles que fussent les apparences contraires, la manifestation du 17 mars avait eu pour résultat d'élargir l'abîme qui séparait déjà la majorité et la minorité du Gouvernement provisoire, d'aigrir ces rivalités latentes, d'accroître les alarmes et les colères de la réaction monarchique, de troubler les esprits et de paralyser tout à fait les affaires, qui s'arrêtaient effrayées devant l'inconnu d'une situation évidemment contrainte et fausse. Dupont (de l'Eure), Arago, Lamartine, Marrast, Garnier-Pagès et Marie ne doutaient pas que le 17 mars ne fût l'œuvre de la minorité du conseil, qui complotait une épuration gouvernementale et qui, dans tous les cas, avait voulu les intimider par l'immense déployé m un t des forces que lui offrait la grande armée des corporations ouvrières. Les deux partis éprouvaient de profondes inquiétudes, qu'ils s'efforçaient toujours de cacher sous les dehors d'une sécurité de convention et d'un dévouement commun au triomphe de la République. Mais ces inquiétudes mêmes les poussaient à s'armer contre les dangers dont ils se croyaient réciproquement et incessamment menacés. Un seul des membres de la majorité, Crémieux, nature enthousiaste, esprit volubile et léger, caractère mobile comme les perspectives de l'ambition, n'épousait pas les répulsions de ses collègues, et inclinait au progrès de la révolution et aux caresses de la faveur populaire. Mais Crémieux manquait de la force d'opinion nécessaire pour dominer les frayeurs de ses amis et les plier à ses aspirations personnelles. Il s'était glissé au pouvoir entre trop de nuances diverses, pour qu'il lui fût possible d'exercer une autorité décisive sur aucune d'elles. Cependant, le peuple aimait ce nom, qu'il associait volontiers à son triomphe et à sa reconnaissance.

De son côté, la minorité, devenue de plus en plus antipathique à la majorité, travaillait pour recueillir les fruits de sa victoire du 17 mars, et neutraliser une politique peureuse qui s'arrêtait aux théories gouvernementales et n'osait aborder aucune rénovation économique.

Ledru-Rollin, Louis Blanc et Albert commençaient à n'apercevoir de remède à cetto paralysie de la révolution, que dans un rétablissement violent de l'unité de principe et d'action dans le pouvoir dictatorial. Flocon, dont le passé, les principes et ks sympathies appartenaient à la minorité, flottait néanmoins entre les périls dont les incertitudes cl les résistances de la majorité menaçaient la révolution, et les périls plus grands encore que son ostracisme devait, selon lui, faire courir à la République. Flocon croyait franchement à une transaction possible entre les deux partis qui divisaient le Gouvernement provisoire, et il repoussait de toutes ses forces l'expédient héroïque d'un coup d'Etat populaire II voyait à la fois une témérité et un crime dans l'expulsion des membres de la majorité.

Au dehors, la pensée de rétablir l'unité révolutionnaire dans le Gouvernement, et de réformer le système social de la France avant la réunion de l'Assemblée constituante, s'infiltrait dans l'esprit des masses et s'avouait hautement dans les clubs. Louis Blanc et Caussidière, redoutables l'un et l'autre par l'immense clientèle dont ils disposaient, pressaient chaque jour le ministre do l'intérieur de prendre un parti avant le 4 mai, époque à laquelle la République, disaient-ils, ne pourrait se sauver qu'en se révoltant contre le droit national. Mais, plus conventionnel que socialiste, Ledru-Rollin, qui reconnaissait d'ailleurs la nécessité de fortitier l'élément démocratique dans le Gouvernement provisoire, et qui s'accommodait de toutes les hardiesses d une autre époque, moins les proscriptions et les échafauds, Ledru-Rollin craignait d'ouvrir ainsi les portes du pouvoir à la violence et à l'anarchie. L'intervention inattendue du parti Blanqui dans la journée du 17 mars, lui apparaissait toujours comme un épouvantai!. Blanqui, dans lequel la majorité du conseil et môme une partie du public voyaient le complice du ministre de l'intérieur, n'était, au contraire, pour celui-ci qu'un rival détesté et redouté. Ledru-Rollin s'indignait franchement d'être confondu avec un homme à qui l'opinion prêtait des projets sinistres, dont le nom était une cause d'effroi pour tout le monde, et sur lequel une révélation de police faisait déjà planer un soupçon odieux L'immense force populaire qui venait de se révé-

> Un mémoire contenant de graves révélations sur l'organisation et te personnel des sociétés secrètes sous le dernier règne, venait d'<Ure découvert dans les cartons du ministère des affaires étrangères et publié, disait-on, h l'instigation de Ledru-Rollin, de Barbés et d'Éiienne Ar.tgo, dont l'influence de Blanqui contrariait les desseins. Les plus considérables des condamnés poli-

1er et de se rallier à Ledru-Rollin dans la journée du 17 mars, le remplissait d'orgueil et do joie, mais elle ne le rassurait qu'imparfaitement sur les entreprises d'un chef audacieux, né conspirateur, âme et instrument de toutes les sociélés secrètes qui avaient miné la monarchie, habile a enflammer les passions populaires et à dissimuler ses projets, éloquence âpre et sauvage manquant de spontanéité, mais sachant pousser jusqu'au fanatisme l'enthousiasme de ses sectaires, sobre jusqu'à l'austérité, négligé jusqu'au cynisme, fort de ses longues persécutions sous la monarchie, entouré de vieux communistes, de chefs de barricades, d'hommes rompus aux complots, aux émeutes, à la prison et à la misère, véritables hussistes, que la voix stridente et aiguë de leur chef, son corps brisé par la douleur physique et la torture morale, son aspect cénobitique de révélateur, de soldat et de martyr, dominaient sans les attirer. Enûn, tandis que, dans sa pensée intime, la majorité du conseil associait le ministre de l'intérieur à tous les projets de perturbation et d'ostracisme, et qu'en réalité lui et ses amis regrettaient leur inaction dans la journée du 17 mars, le fantôme do Blanqui énervait Ledru-Rollin, et l'arrêtait devant un coup d'État qu'il voulait accomplir, mais sans violence envers ses collègues, sans péril et sans épouvante pour la société.

D'un autre côté, tous les membres de la minorité du conseil, tous les hommes qui, en dehors du Gouvernement, se groupaient autour de celte minorité et pensaient, comme elle, que la République de février n'était pas la révolution qu'ils espéraient, mais le gage de cette révolution ; tous ces hommes, disons-nous, ne marchaient pas Carrétiques sous Louis-Philippe lui attribuèrent ce document. Lui seul, selon eux, connaissait les hommes, les choses et les secrels qui s'y trouvaient dévoilés avec une rare exactitude, et il les avait livrés au pouvoir, alors qu'il se trouvait sous le coup d'une condamnation capitale. Celte divulgation, dont M. Taschereau se lit |*in*tiumeut, produisit une profoude sensation sur l'esprit d'un grand nombre de républicains, déjà effrayés du rôle que Blanqui revendiquait dans la révolution de février. Presque tous les journaux <;é:iiocr3liqucs le sommèrent île purger l'accusation dont il était l'objet. Un tribunal, prèVidé par Itarbès, fut institué pour examiner sa conduite ; mail Blanqui dédaigna de se justilier devant lut. Il s'éloigna de la scène révolutionnaire, et reparut après quelques jours à la tribune de sou club, armé d'une défense écrite, agressive et débordante d'acrimonie contre ses accusateurs. Sa parole à la fois hautaine, indignée et incisive, troubla les esprits sans les convaincre de sa culpabilité, ni de son innocence. Toutefois Blanqui sortit triomphant de celle rude épreuve, et reprit tout son ascendant sur des hommes qu'il était habitué à fanatiser. Et puis le bruit de celle a (Taire se perdit dans la foule des événements d'alors, et passa comme un détail inexpliqué de celle tumultueuse époque, mais non sans avoir laissé de profonds et dangereux ressentiments dans l'àme de Blauqui.

ment dans les mêmes voies. D'accord sur la nécessité de raviver le mouvement détourné de son cours par les défaillances de la majorité, de soutenir l'enthousiasme du peuple troublé et affaibli par l'inconnu des problèmes qui se croisaient autour de lui, et de faire parcourir à la révolution toute sa parabole démocratique, ils ne différaient pas moins entre eux sur le caractère des réformes qu'ils appelaient, que sur les moyens et le moment de les accomplir. Ainsi que nous l'avons déjà dit, les aspirations du ministre de l'intérieur procédaient du connu révolutionnaire. Nourri des doctrines et des actes de la grande Convention , il n'en répudiait , dans l'avenir, que des sévérités désormais inutiles, ne reculant, d'ailleurs, devant aucune des énergies de nos pères pour reconquérir à la France les droits, les libertés, l'égalité, Ja dignité et la prépondérance européenne, qu'elle paya de tant de sacrifices, de sang et de larmes. Rien ne lui paraissait trop cher pour rendre à la France son rang et sa mission providentielle dans le monde. Mais, plus revendicateur que rénovateur, plus politique que socialiste, Ledru-Rollin refusait de livrer son pays à la merci des problèmes, et il n'éprouvait aucune sympathie pour les chefs des écoles nouvelles et les théories aventureuses. De là son éloignement plus instinctif que raisonné, pour la personne et les prétentions de Louis Blanc qui, du reste, lui rendait en dédains et en dépréciation personnelle, ce que Ledru-Rollin lui refusait en confiance dans l'efficacité de ses systèmes économiques. Il y avait aussi entre ces deui hommes une sourde rivalité d'influence et d'ambition, qui gênait leurs rapports et les faisait agir chacun de son côté, alors même qu'ils paraissaient et qu'ils croyaient peut-être marcher à un but commun, en luttant ensemble pour vaincre les résistances de la majorité du conseil, et républicaniser la France. Enfin, sauf la haine de la monarchie, qui les réunissait tous dans la même communion, Louis Blanc, Ledru-Rollin, Flocon et Albert n'étaient guère moins divisés entre eux, que les deux fractions du Gouvernement provisoire ne l'étaient entre elles.

Caussidière promettait son concours au Luxembourg et au ministère de l'intérieur. Cependant il se méfiait, non pas du républicanisme, mais de la conduite des uns et des autres. Au fond, ses sympathies étaient pour Ledru Rollin, dont il gourmandait secrètement les hésitations, mais dont les allures simplement révolutionnaires allaient mieux à sa politique et à son intelligence inculte, que les abstractions économiques de Louis Blanc. Lo préfet de police, dont les liai-

sons antérieures et les rapports actuels avec le ministre de l'intérieur inquiétaient vivement la majorité du Gouvernement provisoire, cherchait à la rassurer, non-seulement par ses rapports fréquents et affectueux avec Lamartine, mais aussi par la sollicitude qu'il affectait pour la bourgeoisie, par la sécurité dont son administration entourait tous les intérêts menacés, par le peu de sympathie qu'il témoignait pour les utopies socialistes, qu'il ne comprenait pas, disait-il ; par son infatigable activité, son courage et le luxe des précautions qu'il affichait pour sauvegarder l'ordre, la propriété et la famille. Un des premiers soins du préfet révolutionnaire avait été de dérober au mépris public les noms des personnages , plus ou moins connus , qui vendaient de honteux services au gouvernement déchu. Au moment où le peuple envahit l'hôtel de la Préfecture, les dossiers des pensionnaires de la police royale, déjà mêlés et confondus par les soins de l'archiviste , allaient être anéantis sous le pilon. Caussidière accourut, fit écarter les indiscrets et ordonna que cette masse de renseignements immondes fût mise sous séquestre, pour devenir plus tard l'objet d'une nouvelle classiûcation. Il défendit ensuite, sous les peines les plus sévères, de divulguer aucun des noms souillés au contact des fonds secrets de la police. Et cependant, il s'en trouvait plusieurs, parmi ceux-là, dont l'infamie dévoilée aurait produit un grand scandale et servi puissamment la cause démocratique. Mais, respectant de tristes nécessités, Caussidière ne voulut même pas permettre qu'on livrât à la vindicte de l'opinion les misérables qui , sous les dehors du plus ardent patriotisme, avaient trahi et vendu le parti républicain. Un seul fut châtié par un simulacre de jugement à huis clos et quelques semaines de prison. Mais celui-là avait poussé le cynisme de l'infamie jusqu'à s'introduire dans la nouvelle administration avec le titre de secrétaire général de la Préfecture de police, titre dont il exerça les fonctions pendant un mois au proût du gouvernement déchu. Sous tout autre régime, un pareil homme eût probablement payé de sa vie ce long tissu de trahisons; sous l'autorité du peuple, il en fut quitte pour un moment de terreur et quelques semaines de captivité. Cet homme s'appelait Lucien de Lahode. / Quoi qu'il en soit de l'opportunité de ces scrupules administratifs, la majorité, dont les habitudes de société et les liaisons dynastiques avaient survécu au trône de Louis-Philippe, sut beaucoup de gré au persécuté de la royauté d'avoir dédaigné une juste et facile vengeance, u. 49

Causidière était, disait-on, un homme né pour le gouvernement, un homme chez lequel l'instinct du pouvoir épurait et dominait toutes les passions. « Il a, disait le Constitutionnel, fait disparaître en quelques jours les barricades, assuré l'approvisionnement de Paris, fait baisser le prix du pain, empêché le vol et le pillage, protégé les pauvres et les riches. Il a obtenu ce résultat par la prédication, par sa grande influence sur sa milice irrégulière, par ses montagnards : M. Caussidière est le caprice, la faiblesse de la population parisienne, etc. »

La majorité tenait aussi grand compte au préfet de police de n'avoir rien fait pour contrarier la retraite de la famille royale et la fuite des ministres. En effet, non-seulemeut lo magistrat républicain les avait tous laissés partir sans obstacle; mais, le 27 février, recevant de M. Perrot de Chezelles, conseiller près la cour d'appel do Paris, des mandats d'amener contre MM. Hébert, Guizot, Duchâtel, Montebollo, Tréxel, Salvandy, Dumon, Cunin-Gridaine et Jair, cx-minittres de Louis- Philippe, il n'avait rien fait pour en assurer l'eiécution. « Bien des » dénonciations me furent faites, dit-il, contre les hommes dont il » m'eût été facile de m'emparer; mais, comme le peuple, je révail » d'or, et ne voyais de compensations à nos misères passées que dans » les institutions généreuses que semblait nous promettre la Répu- » blique (TTT). » Enfin, la prodigieuse activité de Caussidière, son intelligence intuitive des fonctions difficiles dont la révolution l'avait investi, ses affinités avec les éléments de désordre et de lutte, qu'il avait assouplis à une discipline relative et dont il se servait utilement pour sauvegarder les intérêts de la cité, sa prompte réorganisation de la police avec des instruments pour lesquels elle était naguère un objet d'exécration, son autorité incontestée sur le peuple des sociétés secrètes, des barricades et des prisons politiques, son caractère loyal, sa finesse sous une écorce abrupte, ses instincts du commandement et ses appétits de pouvoir lui valaient les caresses intéressées de tous les partis. La majorité elle-même craignait de le jeter dans les camps ennemis, et ne s'attachait pas moins à l'attirer qu'à le surveiller. Lamartine surtout lui témoignait une confiance toute exceptionnelle, exagérait sa valeur à ses propres yeux cl lui prédisait une grande fortune politique. « Vous vous ignorez peut-être, lui disait-il avec complaisance , mais moi je vous liens pour un de ces hommes qui sortent tout faits d'une révolution, et qu'un gouvernement habile doit saisir au passage et conserver. » Caussidière déclinait humblement ce pro-

nostic, affectait le plus grand désintéressement et partageait beaucoup des préventions de Lamartine contre les utopies des socialistes et des fauteurs d'anarchie. IJ protestait de son dévouement au Gouvernement provisoire, tout en le conjurant d'étouffer ses dissensions intestines; il se posait comme le défenseur déterminé de l'ordre, mais aussi comme l'éternel soldat de liberté républicaine, au-dessus de laquelle il ne plaçait rien et dont il ne déserterait jamais la cause. Ce dévouement à la République, marié à une antipathie prononcée pour de nouvelles convulsions démagogiques, contribuait à fortifier la con* iiance de Lamartine, qui voyait déjà dans Caussidière une conquête de sa parole et un allié converti à sa politique. Aussi le ministre des affaires étrangères embrassait-il volontiers la défense du préfet de po« lice, chaque fois que les actes ou les intentions de celui-ci étaient attaqués dans le conseil, où il comptait plusieurs adversaires et un ennemi acharné dans la personne de Marrasl. Indépendamment dos vieilles répulsions personnelles que ces deux hommes éprouvaient l'un pour l'autre, ils se faisaient alors une guerre opiniâtre d'attributions municipales, d'influence et de pouvoir. Ils se soupçonnaient, se dénonçaient et se faisaient observer réciproquement par deux polices rivales, agissant en sens inverses l'un de l'autre '. Cet antagonisme, brutal et déclaré chez Caussidière, tortueux et dissimulé chez Marrast, complt* quait encore une situation déjà si tourmentée.

Quoi qu'il en soit de la réserve de Caussidière et de ses relations avec Lamartine, son concours et ses vœux n'appartenaient pas au Gon* vernement provisoire. Les timidités, les tendances et la politique rétrograde de la majorité lui semblaient fatales à la révolution, et, sous ce rapport , son hostilité allait même au delà des ressentiments et des craintes du ministre de l'intérieur, dont il blâmait secrètement

1 H. Ducoj, rapporteur de ta commission des comptes rendus par le Gouvernement provisoire à l'Assemblée constituante, s'exprime ainsi sur la police indéfinie du maire de Paris i

« On n'avait pas, dit-il, confiance dans le préfet de police; le ministre de l'intérieur lui-même » inspirait des ombrages; on était inquiet, préoccupé de ses actions... On crut devoir recourir » a des moyens exceptionnels pour protéger à la fois, disaient ces messieurs, les membres mo- » dérés que l'on appelait alors des réactionnaires, des aristocrates, et pour sauver, s'il était pos- » >ible, l'ordre social tout entier qui semblait profondément compromis.

» M. Armand Marrasl, qui appartenait à la fraction modérée du Gouvernement provisoire, fut » chargé, en sa qualité de maire de Taris, de faire uuc police particulière... Cette police n'eut » rien d'officiel, elle ne fut pas même le résultat d'une décision régulière et formelle, mais elle » n'en fut pas moins très-active et irès-puissanle; on peut dire qu'elle fut convenue entre les s membres modérés du gouvernement à demi-mot et par accord mutuel. » w

les indécisions et les atermoiements. Du reste, les principes, les vues, la politique de ces deux hommes étaient les mêmes et ils marchaient au mémo but. Mais la conduite saccadée de Ledru-Rollin réfléchissait la mobilité de ses impressions et les difficultés de son rôle, tandis que la double attitude de Caussidière était la conséquence naturelle de son organisation à la fois audacieuse et prudente, expansive par calcul et circonspecte par instinct. L'un était né tribun, l'autre soldat et diplomate. Toutefois, ces tiraillements d'intérieur entre les deux puissances révolutionnaires de l'époque, n'en sont pas moins une des faces de la grande discordance qui régnait alors, non-seulement entre les divers partis républicains, mais encore entre les chefs les plus considérables d'un même parti.

D'un autre côté, les délégués des corporations, qui recevaient l'impulsion de Louis Blanc et qui réagissaient sur une portion considérable de la population ouvrière de Paris, condamnaient avec amertume la politique alternative du ministre de l'intérieur. Ils lui attribuaient en partie le dénoûraent stérile de la manifestation du 17 mars; ils lui reprochaient de se renfermer, lui aussi, dans les questions politiques, de négliger la cause du socialisme et de compromettre, par ses lenteurs et ses hésitations, la grande question de l'organisation du travail. Enfin, il reculait, disait-on, devant l'impérieuse nécessité d'épurer le Gouvernement provisoire, d'arriver à une conclusion et de ramener dans les voies de la démocratie, la révolution égarée par la majorité conservatrice du conseil. Ce mécontentement, né au Luxembourg, se propageait parmi les quarante mille ouvriers qui venaient y chercher des enseignements et des inspirations. Il gagnait les clubs et profitait au parti excessif dirigé par Blanqui, qui ne voulait ni de la dictature bourgeoise de l'Hôtel de ville, ni de la politique pseudo-conventionnelle du ministère de l'intérieur. Or, ces divergences, ces soupçons, ces griefs entre les membres d'une même famille scindaient les forces de la démocratie, troublaient les esprits, augmentaient les alarmes et rendaient aux royalistes, démoralisés par le 17 mars, toute la confiance que leur avait enlevée cette grande journée.

Les petits comités du Luxembourg et les conférences nocturnes du ministère de l'intérieur étaient les centres dans lesquels se discutaient les deux systèmes, où aboutissaient leurs éléments les plus actifs, et où l'on critiquait, ici l'iropalience des uns, là-bas la timidité des autres. Non qu'il y eût rupture entre les deux foyers de la révolution, ni qu'ils

accusassent sérieusement leurs intentions réciproques. Au contraire, le Luxembourg et le ministère de l'intérieur entretenaient entre eux des rapports assidus; ils se concertaient sur toutes les questions; leurs débats ne dégénéraient jamais en scission et, s'ils se reconnaissaient divisés sur quelques points de conduite, ils se disaient d'accord sur les faits généraux. Mais, séparés et rendus à leurs propres impulsions, chacun retrouvait ses impatiences, ses soupçons et ses emportements, qu'il épanchait dans le cœur de ses adeptes, lesquels les exhalaient dans l'esprit des masses. Au Luxembourg, Louis Blanc, Albert, Pujol, Vidal, Pecqueur, Duveyrier, Careaux, les chefs principaux des écoles socialistes, les plus notables représentants des corporations, s'exaltaient à l'idée des obstacles que l'inertie du ministre de l'intérieur opposait au développement de la révolution et à la réalisation de leurs espérances; ils maudissaient en famille les influences qui dominaient cet homme d'État, et ils associaient, pour l'y soustraire, leurs antipathies, leurs haines, leurs craintes et leurs efforts. Au ministère de l'intérieur, les amis, plus ou moins sincères, de Ledru-Rollin, Jules Fabre, Carteret, Portalis, Landrin, Barbes, Étienne Arago, Alias Regnauld, Jules Tachereau, les notabilités de la démocratie modérée et quelques transfuges do la royauté déchue, faisaient la contre-partie des conciliabules du Luxembourg. Chaque soir, après des journées remplies d'angoisse et de fatigue, des conférences intimes avaient lieu dans le cabinet du ministre de l'intérieur. Elles s'ouvraient entre dix et onze heures, et se prolongeaient fort avant dans la nuit. Souvent Louis Blanc, Albert, Caussidière en faisaient partie; il n'était mémo pas rare que les républicains les plus véhéments et les chefs des clubs socialistes y assistassent. Alors la discussion s'animait de toutes les ardeurs, de tous les mécomptes, de tous les ressentiments, de toutes les aspirations contrariées et irritées qui fermentaient au fond des âmes. Là, chacun exhalait en liberté l'amertume de ses regrets et la colère de ses opinions. Les rancunes et les passions pensaient tout haut. Louis Blanc, Albert et Caussidière ne voyaient de salut pour la République trahie que dans l'expulsion de la majorité du gouvernement, qu'il fallait remplacer par des citoyens incarnés à la révolution et à la République. Les moments étaient précieux ; chaque heure dévorait une des espérances de la démocratie; la réaction, revenue de la stupeur que lui avait causée le 17 mars, se montrait chaque jour plus entreprenante et plus audacieuse; les timidités et les complaisances de

HISTOIRE DP FRANCE.

la majorité l'enhardissaient à tout risquer; elle élait partout, elle envahissait tout et osait tout impunément. Tiraillé en tout sens, incertain du sort qu'on lui préparait, le peuple lui-même sentait s'affaisser son courage et s'éteindre son enthousiasme. Dans cet état de choses, la dictature seule, une dictature véritablement républicaine, pouvait réchauffer le patriotisme des masses, en proclamant, de son autorité révolutionnaire, des réformes sociales qui, livrées à la discussion, iraient infailliblement se briser contre le mauvais vouloir d'une Assemblée d'aristocrates. Il fallait arriver devant la constituante avec des institutions accomplies, paraphées de la main du peuple, en pleine vigueur, et sur lesquelles les intérêts privilégiés n'osassent point revenir. Autrement, c'en était fait de la révolution de février, ou plutôt il faudrait en tenter une seconde contre les résultats de la première, c'est-à-dire contre le suffrage universel lui-môme. Louis Blanc, Albert et leurs amis soutenaient cette thèse avec une extrême énergie. Ils pressaient sans cesse le ministre de l'intérieur de prendre un parti, et de débarrasser enfin le Gouvernement provisoire d'une minorité sans fibre révolutionnaire, peureuse, rétrograde et peut-être factieuse.

Alors, Caussidière appuyait vivement les hommes du Luxembourg. Lui aussi déclarait que le sort de la République dépendait d'une nouvelle journée. Il s'étendait avec complaisance sur les intrigues, les manœuvres, les complots ténébreux des royalistes, dont il disait tenir tous les fils, et dont il exagérait la gravité. Selon le préfet de police, la conversion républicaine des légitimistes et des orléanistes n'était pour eux qu'un moyen de transition, leur but final élait une restauration monarchique. Cependant, si la démocratie voulait agir vite et résolument, rien n'était plus facile que de triompher à la fois des intrigues monarchiques et des prétentions exorbitantes do la démagogie. Il disposait, à lui seul, de plus de forces organisées et populaires qu'il n'en fallait pour accomplir, contre les uns et contre les autres, une nouvelle journée dont il garantissait les résultats heureux. Mais, pour cela, il fallait avant tout que Ledru-Rollin n'hésitât plus à éliminer la majorité du Gouvernement provisoire, et à rétablir vigoureusement l'unité de vues et de conduite dans les conseils de la République.

Connaissant les craintes et les répugnances que Blanqui inspirait au ministre de l'intérieur, Caussidière allait plus loin. Il partageait, disait-il, ces répugnances et ces craintes; il savait mieux que per~ «onne tout ce qu'il y avait de délirant et de funeste dans les projets

de Blanqui; il ne se faisait non plus aucune illusion sur l'énergie désespérée des hommes qui se groupaient autour de ce chef de secte. Lui-même, Caussidière, n'était-il pas en butte aux poignards de ces sicaires? Blanqui n'avait-il pas embauché une partie de ses fidèles montagnards, tenté d'envahir nuitamment l'hôtel de Jérusalem et d'égorger le préfet de police dans son lit, tandis qu'une partie de son monde se serait emparée en même temps de l'Hôtel de ville? Cette conspiration n'avait échoué, — et cela était exact, — que par l'effet du hasard *.

Caussidière ne s'abusait donc pas sur ce qu'il y avait d'alarmant pour la République et pour la société, dans l'audace, l'influence et la position exceptionnelle de Blanqui. Mais la nécessité d'écarter au plus tôt cette complication, était précisément un des motifs qui lui faisaient désirer une nouvelle crise comme celle du 17 mars; crise dont on profiterait pour débarrasser la situation d'une influence fatale. Blanqui arrêté avant ou immédiatement après le mouvement, son club — auquel la réorganisation du gouvernement donnerait en partie satisfaction, et qui, en définitive, ne se composait que de quatre ou cinq cents énergumènes, — son club gronderait sans doute, mais il s'immergerait bientôt dans le courant populaire. Dans tous les cas, ce parti une fois isolé de son chef et noyé dans la masse, serait frappé d'impuissance. Enfin, Caussidière promettait de s'emparer de la personne de Blanqui, sans que cette arrestation — qui fut décidée — dût entraîner aucun conflit sérieux.

Tels étaient les débats qui, depuis le 17 mars, s'agitaient chaque soir autour de Ledru-Rollin. Celui-ci épousait presque tous les ressentiments de la démocratie ardente contre la majorité du conseil. Il croyait, comme elle, à la nécessité d'épurer le Gouvernement provisoire et de le retremper dans l'élément révolutionnaire. Il voulait un changement radical dans la politique suivie depuis un mois, et ne reculait devant aucune des hardiesses que pouvait exiger de lui le salut de la République. Mais, en s'altaquant aux principes et à la conduite de ses collègues, le ministre de l'intérieur répugnait à toute violence contre les personnes. Il redoutait les auxiliaires qui

1 Blanqui avait en effet conçu le projet de s'emparer par an coup de main de la préfecture de police et de l'Hôtel de ville. Une partie des montagnards qui formaient la garde de Caussidière, mais qui Taisaient également partis du club de Blanqui, étaient dans le complot. Enfin tous les moyens d'exécution étaient préparés lorsque, dans une ronde de nuit, le général Cour- Uls découvrit les traces de celte conjuration et la fit avertir,

s'offraient à lui, et s'arrêtait avec effroi devant l'inconnu des expériences dans lesquelles on pouvait essayer de le lancer et dont il n'apercevait pas la solution. Le nombre, la diversité, les contradictions des écoles socialistes qui se disputaient les bénéfices de la révolution de février, troublaient son intelligence et sa conscience. Un seul de ces systèmes, celui de Blanqui, lui paraissait bien accusé. Mais celuilà ne l'épouvantait pas moins par la terrible netteté de ses dogmes, que par le caractère de son apotre. Ledru-Rollin voulait ramener )a société dans les voies organiques d'où lavaient détournée le 9 thermidor, le Directoire, le Consulat, l'Empire, la Restauration et la monarchie de Louis-Philippe. Blanqui voulait, au contraire, la dissoudre au creuset d'une théorie nouvelle et la repétrir dans un type déduit du droit naturel, mais sans traditions pratiques dans le passé de la France. L'un en appelait à la réformation interrompue par la tyrannie, et revendiquait des pouvoirs pondérés dans la liberté et l'égalité. L'autre, so bornant pour ainsi dire à retourner les deux pôles du vieux monde social, n'admettait qu'un seul instrument régénérateur et dispensateur, le prolétariat transformé et armé. L'un demandait le progrès par l'association égalitaire des droits et des intérêts ; l'autre, par l'autocratie populaire. 11 y avait donc entre la politique conventionnelle de Ledru-Rollin et le puritanisme radical de Blanqui, tout l'espace d'un siècle et de deux civilisations.

Cependant, le sentiment des dangers que courait la République l'emportait souvent sur les craintes que le parti Blanqui inspirait à Ledru-Rollin. Ses instincts profondément démocratiques le ramenaient malgré lui à la nécessité d'un coup d'État populaire qui, à tous hasards, redressât la révolution avant la réunion de l'Assemblée nationale, dont il pressentait la composition, mais dans laquelle il voulait faire respecter le suffrage universel, même égaré. Alors il flottait de nouveau entre ses appréhensions et ses antipathies. Tout lui paraissait préférable à l'abandon de la République, et il s'accommodait des moyens les plus énergiques. Mais, dans son intimité se trouvaient des hommes dont le patriotisme ne pouvait guère lui être suspect, et qui combattaient cependant l'influence de Louis Blanc, d'Albert et de Caussidière. Flocon, par exemple, déplorait, comme Ledru-Rollin, les résistances de la majorité du conseil ; il reconnaissait l'utilité d'une nouvelle manifestation que secouât son atonie et intimidât une fois encore la réaction royaliste. Mais Flocon repoussait l'idée

d'expulser violemment ses collègues du sein du gouvernement. Cet ostracisme, disait-il, paraîtrait justifier des terreurs déjà trop vives et trop universelles; il serait plus nuisible à la République qu'à la monarchie.

Jules Fabre, secrétaire général du ministère de l'intérieur; Carteret, directeur de la police générale; Portalis, procureur général de la cour d'appel; Landrin, procureur de la République près le tribunal de la Seine, tous membres assidus de la petite église, parlaient et agissaient dans le sens de Flocon.

Inséparablement liés à la fortune do Ledru-Rollin , Barbés et Élienne Arago, que d'invincibles antipathies éloignaient de Blanqui, tenaient également le minisire de l'intérieur en garde contre les incitations du Luxembourg et de la Préfecture de police.

Par Longepied, Vilain et les membres les plus importants du Club des clubs, c'est-à-dire de la réunion des délégués de plus do cent clubs divers, formée pour centraliser tous les efforts et obtenir des élections républicaines, le ministre de l'intérieur ralliait à lui la plupart de ces foyers de démocratie et de socialisme.

Il s'établissait ainsi, entre les clubs et le ministère de l'intérieur, un échange d'impulsions et de directions qui tenait les fanatismes en haleine et préparait les esprits à de nouvelles secousses. En effet, dès ce moment une seconde manifestation populaire était convenue entre toutes les nuances du parti démocratique ardent, comme une impérieuse nécessité de la situation. Mais, en dehors de la communion républicaine qui les reliait tous, ces clubs marchaient dans des directions divergentes. Dans l'un, on représentait l'oppression du capital et les iniquités de la concurrence comme engendrant le prolétariat et ses misères, et l'on concluait à l'organisation du travail, non par voie de dépossession , mais au moyen de la substitution de l'État aux chefs d'industrie : c'étaient l'école et les disciples de Louis Diane. Dans l'a litre, on prêchait la communauté sous forme d'agrégations à la fois monastiques, industrielles et agricoles, organisées d'après les doctrines et les plans de Fourier : c'était la secte dirigée par Victor Considérant, Hennequin, Cantagrel et Laverdœn, hommes de foi vive et d'un incontestable talent. « Cette secte, dit Lamartine, ne se présentait point » comme une subversion de la société existante, mais comme une » grande expérimentation d'une société régénérée, demandant seule- » ment, avec une respectueuse tolérance pour les droits acquis, place

» dans la discussion pour ses théories, place sur le sol pour ses » épreuves. »

Ailleurs, c était le club icarien de Cabel, espèce de communauté agraire dont l'apôtre, homme de probité et d'intelligence, avait pour adeptes toutes les souffrances et toutes les misères déclassées. Il leur enseignait, que dirai-je?... le culte paciûque de la vie alimentaire, et la religion du bonheur matériel dans un labeur commun.

Venaient ensuite les disciples du socialisme évangélique et dogmatique do l'abbé de Lamennais; ceux des perspectives métaphysiques de Pierre Leroux; ceux de la philosophie sociale de Raspail, communisme de sentiment, aspirant, comme on l'a dit, à l'égalité par le nivellement volontaire et non par des expropriations violentes. Chose remarquable, dans ce club, un homme naturellement excessif, bilieux et aigri par de longues persécutions, prêchait chaque soir la paix, le respect des lois, la confiance dans l'avenir du peuple, et la pratique de toutes les vertus!

Ailleurs, encore, c'étaient les partisans de l'école de Proudhon, le plus intrépide penseur, la plus haute personnalité philosophique du temps; homme plus puissant à détruire le mal qu'à édifier le bien, et qui fanatisait les esprits, non pas en leur enseignant un système, — il n'en formulait aucun, — mais en leur prêchant que la société une fois débarrassée des vieilles idées, des vieilles institutions et des vieilles formules, guérirait elle-même ses plaies. Une métaphysique hautaine et agressive séparait les doctrines de Proudhon de toutes les autres écoles politiques et socialistes, qu'il attaquait tour à tour avec un suprême dédain. Orateur moins que médiocre, logicien impitoyable et écrivain puissant, Proudhon parlait peu au forum; mais ses livres, médités et commentés par ce qu'il y avait de plus intelligent dans le prolétariat, fonctionnaient comme autant de clubs assis au foyer des classes ouvrières.

Quelques grands noms de la démocratie militante, que le martyre avait sacrés aux yeux du peuple, venaient de sortir des cachots de la monarchie, glorifiés par de longues douleurs noblement endurées. Tous avaient joué leur vie et leur liberté dans les conspirations ou dans les combats de la liberté contre le dernier règne. Plusieurs avaient touché les marches de l'échafaud avant de descendre dans les cabanons, 011 la clémence royale les tenait ensevelis depuis plusieurs années. Au premier rang de ceux-ci brillait Barbàs, jeune homme aux nobles

instincts et aux grands dévouements, dont la vie entière n'avait été qu'un perpétuel sacrifice à la cause, bien ou mal comprise.de l'humanité, et à l'idolâtrie du peuple. Jeunesse, fortune, repos, amours, foyer, Barbes avait échangé toutes les félicités de la vie privée contre les tortures de l'apostolat révolutionnaire; et rien, ni les larmes do sa famille, ni les promesses, ni les menaces, ni la hache suspendue sur sa tète, ni la camisole de ceux qui vont mourir, ni les douleurs d'une captivité sans fin, n'avaient pu l'empêcher de confesser à haute voix sa foi républicaine. Aussi Barbès était-il placé, par l'attraction de ses souflYonces et do son caractère, dans l'estime et dans la confiance de tous les vieux républicains. Ceux-ci le retrouvaient entouré d'une auréole de martyre; il représentait à leurs yeux leurs propres luttes, leurs propres douleurs et les espérances du parti. C'était pour eux le soldat par excellence, la renommée la plus pure de l'armée socialiste. Autour de Barbès se groupaient donc toutes les célébrités de la démocratie guerroyante, Lagrange, Baune, Martin-Bernard, Landolphe, Greppo, Kersausie, Delecluze, Longepied, Ribeyrolles, Pilhes, Étienne Arago, Dupoty.Marc-Dufraisse, Proudhon lui-même, et quelques autres vétérans plus ou moins cicatrisés do la cause républicaine. Tous faisaient partie du Club de la Révolution, institué et présidé par Barbès, et auquel s'étaient bientôt agrégés Lachambaudie, Raisan, Renouvier, Xavier Duiïeu, Vidal, Thoussenel, Thoré, Deslys, Noël Parfait, Celliez, Lamieussens, Victor Séjour et plusieurs autres, qui s'étaient séparés avec éclat du parti Blanqui. Or le Club de la Révolution, dont le but principal était de conquérir des réformes sociales, s'éloignait chaque jour davantage de la majorité du Gouvernement provisoire, et prétait son appui dévoué au ministre de l'intérieur.

Cepondant, une partie des membres de cette association, la plus importante de l'époque, flottait entre les impatiences colériques de Louis Blanc et les lenteurs de Ledru-Rollin. Ils servaient alternativement les unes et les autres, et contribuaient ainsi à paralyser l'action collective de la minorité.

Le club des Droits et des Devoirs, fondé par Grandmenil et Caussière, appartenait sans réserve au Luxembourg. U en était de même de la société des Droits de l'homme dirigée par Yilain. Cependant, ni l'un ni l'autre de ces hommes ne se posait en adversaire du ministre de l'intérieur; mais tous déploraient son inaction et lui reprochaient bruyamment des incertitudes funestes à la République. Raspail et

Cabet affectaient de marcher dans leur indépendance et de n'accepter la pression, ni de la majorité ni de la minorité du gouvernement, ni du Luxembourg, ni du ministère de l'intérieur. Néanmoins, et quoiqu'ils critiquassent avec amertume la politique indécise de Ledru-Rollin, ils ne lui créaient aucun obstacle sérieux ; ils recevaient même souvent son impulsion. En résumé, au milieu de ces divergences, la généralité des clubs républicains était mue par un même et profond sentiment démocratique; ils n'étaient point placés dans des conditions absolues d'antagonisme, et presque tous voulaient aboutir au même résultat : le redressement et le triomphe de la révolution compromise par les tendances rétrogrades de la majorité du Gouvernement provisoire, ses suspicions et ses déchirements. Cependant leurs dissemblances, leurs luttes, leurs querelles retentissaient dans la société, où elles jetaient le trouble et le désordre. Un seul de tous ces clubs, par sa physionomie propre, se dégageait du chaos, marchait nettement à une subversion sociale et se déclarait en guerre ouverte avec tous les partis qui n'entraient pas dans son giron. C'était le club Blanqui. Premier-né de la révolution de février, ce club, installé au Prado et transporté ensuite dans le vaste théâtre du Conservatoire de musique, avait acquis tout d'abord une effrayante célébrité. Chaque soir, ce qu'il y avait de plus incandescent et de plus tumultueux dans le vieux communisme, venait y entendre la parole du maître, s'allumer à ses incitations et éclater au souffle de ses colères. Là, quatre ou cinq cents fanatiques, le fusil entre les jambes et la tète couverte du bonnet rouge, aspiraient avec avidité les préventions, les rancunes, les haines, les vengeances de Blanqui contre une société qui l'avait longtemps torturé et qu'il abhorrait avec délices : préventions, haines, rancunes et vengeances que son terrible auditoire lui renvoyait en applaudissements frénétiques. Un fétichisme délirant s'attachait à ses doctrines, à ses idées, à ses ressentiments, à ses projets, lorsque, après avoir attaqué chacun des actes du Gouvernement provisoire, fouillé dans ses arrièrepensées et dénoncé ses manœuvres contre-révolutionnaires, il appelait, d'une voix amère et prophétique, la surveillance des citoyens sur la grande trahison de l'Hôtel de ville, sur le dogmatisme ambitieux du Luxembourg, sur les prudences timorées et équivoques du ministère de l'intérieur, sur la conduite tortueuse de la Préfecture do police, sur les complots avérés des royalistes, sur les prétentions renaissantes de la bourgeoisie et sur l'inertie imbécile du peuple qui, chaque

jour, se laissait enlever uno des conquêtes de la révolution, et ramener aux carrières. Mêlant avec art l'imprécation à l'ironie, l'anathème au sarcasme, l'outrage au ridicule, Blanqui livrait tour à tour ses ennemis aux fureurs et au mépris du peuple, et, quand il descendait de la tribune pour aller, comme Marat, s'ensevelir dans un réduit ignoré même de ses disciples, toutes les passions révolutionnaires bouillonnaient dans ce club, véritable cratère humain ; tous les périls de la situation se concentraient en quelque sorte sous la main d'un seul homme, et ces périls, il les créait à volonté.

Des divergences non moins nombreuses et plus tranchées, s'il est possible, que celles des clubs, fractionnaient la nouvelle presse démocratique. Comme on l'a déjà vu, les vieux organes du parti républicain, tels que le National et la Réforme, s'observaient, se contenaient encore et ne laissaient que transpirer les profonds dissentiments qui les séparaient, et qui allaient croissant à mesure que la révolution s'éloignait de sa date et de son principe. Mais les nouveaux journaux, dont le nombre ne s'élevait pas à moins de cent soixante-dix pour Paris seulement \ ne se bornaient pas à faire la plus rude des guerres aux tendances rétrogrades du Gouvernement provisoire ; ils donnaient aussi au public le spectacle de leurs déplorables rivalités. Quand les organes d'une réaction effrénée distillaient impunément la haine et la ditfamation sur les hommes et sur les choses de la République, les nouveaux journaux dépensaient une partie de leurs forces à se prodiguer l'injure et la menace. Le Peuple, la Démocratie pacifique, la Révolution démocratique et sociale, et nous ne savons combien d'autres encore, s'accusaient réciproquement chaque matin de trahir la liberté, que tous servaient avec un zèle égal, mais à des points de vue divers, avec des formes et des idées diflérentes. De plus, folles de popularité, aucune do ces feuilles n'avait le courage de flétrir les égarements de ses propres partisans, de réfréner les mauvais instincts, de diriger les énergies vers un but commun , d'éclairer et de discipliner les dévouements. Enfin , les nouveaux journaux recevaient l'impulsion multiple et désordonnée des partis, plus qu'ils ne la leur imprimaient. Et cet amalgame d'influences irritées, turbulentes, contradictoires, compliquait encore les confusions, les embarras et les tiraillements de la grande famille démocratique.

• Voir aux Pièces justificatives la nomenclature curieuse de ces journaux pendant la période révolutionnaire.

Do son côté, pressentant une nouvelle et plus terrible journée, la majorité du Gouvernement provisoire prenait ses positions de combat contre ses adversaires de la minorité. Attentive à rompre leur faisceau, elle aigrissait par de nombreux agents les dissensions qui armaient déjà les clubs socialistes les uns contre les autres, et préservait ainsi les dictateurs d'une entente et d'une action commune, devant lesquelles ils auraient infailliblement succombé. Dans ce but, le maire de Paris et le ministre des travaux publics travaillaient sans relâche les ateliers nationaux, généralement inféodés à l'Hôtel de ville par les liens d'une solde sans travail, d une organisation à peu près militaire, d'une discipline maintenue par la faim, d'une captation habile et d'une direction supérieure exclusivement acquise aux vues et aux intérêts de la majorité. Marrast, Marie, Bûchez, Emile Thomas, chefs suprêmes de celte immense agglomération d'ouvriers sans labeur, ne reculaient devant aucune prodigalité pour les tenir dans leur dépendance, afin de les opposer aux clubs socialistes et aux corporations ouvrières du Luxembourg. L'organisation par groupes ou compagnies, le choix des brigadiers, la solde graduée, le triage des chefs, les facilités d'admission, l'abondance des secours , les prédications publiques, les influences secrètes , tout était combiné, calculé en vue d'un conflit imminent entre cette armée de prétoriens assouplis et les masses indiciplinées que leurs instincts révolutionnaires ralliaient à Louis Blanc, à Lodru- Rollin.àCaussidière, àBlanqui.etc. L'Hôtel de ville poussait aussi, par tous les moyens, la population des ateliers nationaux à se faire inscrire dons les cadres de la garde nationale, où ils étaient immédiatement armés et habillés aux frais de l'État, circonvenus, choyés et captés par la réaction, tandis que, sous le prétexte do l'épuisement des arsenaux, l'administration apportait une lenteur systématique à l'armement des prolétaires libres. Enfin, sous la dénomination de Réunion centrale des ateliers nationaux, le maire de Paris et le ministre des travaux publics avaient provoqué la formation d'un club dont les orateurs leur appartenaient, où les motions étaient inspirées par eux, et où de temps en temps ils ne dédaignaient pas do paraître en personne, comme un hommage rendu par le pouvoir à la majesté du peuple. Quelquefois même le maire et le ministre passaient officiellement la revue de ces ateliers, dont ils glorifiaient le patriotisme à la fois énergique et sage.

Par ces moyens, la majorité du Gouvernement provisoire ne se proposait pas seulement de balancer les forces de ses adversaires dans un

combat à ciel ouvert; elle se flattait également d'exercer de la sorlo une influence décisive sur les prochaines élections des chefs do la garde nationale et des représentants du peuple. Ce fut, en effet, à la pression des ateliers nationaux qu'on dut l'échec, ou du moins le succès disputé et incomplet, que la démocratie subit dans l'un et dans l'autre scrutin, auxquels prirent part plus de quarante mille indhidus à la solde et à la dévotion de la mairie de Paris, qui, on s'en souvient, disposait sans contrôle d'une police occulte et d'un budget de trentecinq millions. Marrast, pour assurer la liberté de ses mouvement*, avait révoqué le conseil municipal. Instrument Je plus délié, le plus habile, le plus actif de la majorité, ce magistrat ne bornait pas là ses efforts. Il entretenait aussi des intelligences dans les camps ennemis. M. Carlier, auquel une imprudente confiance avait ouvert les portes du ministère de l'intérieur, y servait les intérêts de la mairie de Paris, en même temps que beaucoup d'autres. Cet habilo homme, formé à l'école et au service du dernier règne, exerçait une influence inaperçue mais incessante sur l'action des clubs, dont il n'était pas rare que ses acolytes devinssent les présidents, les secrétaires ou les plus violents orateurs. D'autres agents, directement soudoyés par Marrast, avaient pour mission de fairo attribuer tous les embarras de la situation à la violence et à l'inaptitude de la minorité du conseil, do dépopulariser ainsi les grands noms démocratiques, et surtout de rendre le jacobinisme et lo socialisme odieux à la population, Sous prétexte qu'il appartenait a l'autorité municipale de présider à la reconnaissance des officiers do la garde nationale, Marrast réunissait successivement les nouveaux élus dans l'enceinte des diverses mairies, et là, après les formalités d'usage, et quand les officiers suspects s'étaient retirés, il étudiait les opinions, il recherchait les affinités, et leur insufflait ses sympathies et ses répulsions; il les épouvantait de ses craintes pour le salut de la société, il leur inspirait son horreur pour l'anarchie, il exploitait la lassitude des uns et les rancunes des autres, il intimidait les peureux, il enhardissait les incertains, il les enrôlait tous dans son parti, et les laissait convaincus de la nécessité de se rallier à la majorité du gouvernement contre les projets démagogiques de la minorité. Enfin, Marrast, que de vieilles intimités liaient aux principaux chefs de l'opposition dynastique, nouait des rapports avec les officiers de l'armée, dont la révolution venait de froisser les sentiments ou les iuterets. Il s'assurait secrètement l'appui des généraux Bedeau, Lame-

Ticière.Changarnier et surtout Duvivier, dont il irritait l'inimitié pour Ledru-Rollin qui l'avait maladroitement blessé à propos de l'organisation et de l'équipement de la garde mobile.

A leur tour, ces généraux garantissaient au maire de Paris le concours des troupes qui se trouvaient éparpillées autour de Paris, dans le cas où les factions oseraient attenter à l'intégrité du Gouvernement provisoire.

Cependant, la majorité elle-même n'avait plus son homogénéité compacte des premiers jours de la révolution. Cimentée par le sentiment d'un danger commun, cette homogénéité s'aflaiblissait dans quelques consciences et dans quelques ambitions individuelles. L'intègre Dupont (de l'Eure), qui n'avait d'autres mobiles que la vertu et la patrie, et qui ne se considérait que comme un instrument passager de liberté et de régénération, s'alarmait de toutes les intrigues et de toutes les trames intéressées qui s'ourdissaient autour de lui. Il voyait avec effroi les convulsions de l'anarchie. Les aspirations prétentieuses et tracassières de Louis Blanc lui étaient antipathiques. Les allures conventionnelles de Ledru-Rollin l'épouvantaient. Les intentions de Caussidière lui paraissaient suspectes. Les clameurs et les exagérations convulsives des clubs l'attristaient profondément, et le déchirement des partis lui causait une patriotique douleur. Mais il ne supportait pas moins impatiemment les perpétuelles résistances de la majorité, ses concessions imprudentes à l'esprit réactionnaire, ses terreurs à chaque palpitation un peu énergique de la révolution, ses manœuvres souterraines, ses complaisances inopportunes et ses menaces intempestives. Ce système de contrepoids et de bascule lui paraissait indigne du grand événement qui venait de transporter la France do la monarchie à la République. Tout cela, hommes et choses, blessait la droiture et la brusque franchise de son caractère ; il s'en plaignait souvent avec amertume à ses collègues, devant lesquels, sans aucun appétit de popularité, il se constituait le défenseur modeste, mais énergique, de cette même démocratie qui l'accusait peut-être de déserter sa cause. Il demandait à être déchargé du fardeau d'une solidarité qui pesait à sa conscience, et menaçait la majorité et la minorité d'une démission éclatante. Mais les deux fractions du conseil s'armaient alors du patriotisme de Dupont (de l'Eure) contre son repos. Elles lui répondaient que l'heure des dangers n'était point passée, et qu'il était, aux yeux de la France, la garantie de la révolution dont il ne lui était point permis de se sépa-

ror avant la réunion de l'Assembléo nationale. Et ces considérations, prises dans l'âme du noble vieillard, le rivaient encore pour quelques jours à la présidence d'un pouvoir qui n'avait pas ses sympathies.

Républicain au fond, mais ennemi déclaré des frénésies clubisles, des tumultes delà rue et des tourmentes démagogiques, François Arago hésitait entre le danger des résistances aveugles et les écueils des mouvements désordonnés. Ses instincts et ses aspirations l'entraînaient au courant qui portait la démocratie en avant; mais la circonspection mathématique de son esprit, sa grande notabilité dans le monde de la science, le sentiment de sa responsabilité, son âge et aussi ses susceptibilités fébriles è l'endroit de certaines ambitions peu justifiées, en faisaient malgré lui l'auxiliaire de la résistance. Toutes ses affections appartenaient à la République démocratique; il la voulait sincèrement, mais son cœur bondissait, sa raison se troublait, quand il entendait les factions la revendiquer comme leur patrimoine exclusif, et il croyait l'acheter trop cher en la payant des douleurs qui accompagnent toujours les grandes crises de la liberté.

Crémieux servait la majorité et caressait la minorité. Son obéissance se ployait à la politique de la résistance, tandis que ses penchants le poussaient vers les hommes du mouvement et du progrès. Avec la majorité, il blâmait, en les atténuant, les impatiences et les convulsions do la démocratie ardente; avec les autres, il déplorait, en les expliquant toutefois, l'attitude alanguie, peureuse et stationnaire des dictateurs bourgeois que la révolution avait eu, disait-il, le tort de placer à sa tôte. Mais ils y étaient, et leur chute pouvait, selon lui, entraîner celle de la République. Cependant, l'histoire doit rendre à Crémieux la justice do reconnaître que tous ses efforts tendaient h calmer l'irritation des deux partis; et que, s'il manquait de celte virilité d'opinion qui dégage et classe résolûment un homme politique, du moins il ne manqua jamais de loyauté envers personne. Il avait tout ce qu'il fallait pour servir de point d'union entre les uns et les autres, mais son tempérament, son caractère, son talent et la nature de son esprit l'emportaient vers le mouvement et le bruit.

Dès le lendemain du 17 mars, soit qu'il réfléchit qu'une république purement politique n'était pas le dernier mot de la révolution do février, soit qu'il se flattât de subjuguer, dans l'intimité de son génie, les énergies rebelles du socialisme; soit que, plus avide encore de renommée que de pouvoir, il ne vit pas sans crainte s'élever ailleurs des u. 51

renommées populaires qui offusquaient la sienne, soit enfin qu'il voulût explorer le camp de ses compétiteurs, Lamartine se rapprocha de Ledru-Rollin, se plaça dans le rayonnement du socialisme, et noua des rapports confidentiels avec les chefs les plus importants du parti démocratique. Il se créa des affinités et des influences dans les clubs les plus irrités contre la majorité du conseil, et dont il faisait étudier toutes les capacités. Il entama des négociations officieuses avec Barbes, Cabet, Raspail, Blanqui, d'Althon-Sbée, Lamieussens, Sobrier, de Flotte, Lamennais, Georges Sand, tout ce qui avait action et autorité sur les masses. Lamartine discutait familièrement avec tous; il les désarmait de leurs préventions à son égard, en exaltant leur propre valeur, en glorifiant leurs souffrances, en reconnaissant la sincérité de leurs opinions et la justice de leurs systèmes, inapplicables aujourd'hui, mais réservés h l'avenir. Ce que voulaient les socialistes, Lamartine déclarait le vouloir aussi, mais ils différaient sur les moyens et sur le temps. Les nouveaux réformateurs prétondaient introduire leurs théories dans la pratique à coups de fusil; lui, au contraire, voulait les y faire entrer par l'élaboration des idées, la persuasion des esprits et la transaction des intérêts. Ils ne voyaient que la France agissant isolément sur elle-même; lui, voyait la France agissant sur l'Europe, et l'Europe réagissant sur la France. Ils étaient peut-être dans la réalité des principes , mais lui se trouvait dans la réalité des faits généraux et des connexités internationales, avec lesquels il fallait bien après tout que la République comptât. En résumé, entre Lamartine et les docteurs du socialisme, il n'y avait réellement, selon lui, que des questions de date, d'étude et d'opportunité. Et que fallait-il pour concilier tout cela? Quelques sacrifices réciproques, de la patience et une foi profonde dans l'avenir, un avenir prochain.

Les fascinations de Lamartine détachaient quelques instruments secondaires, auxquels il donnait des places et qu'il éloignait ainsi du théâtre de la lutte. Mais nonobstant les concessions qu'ils paraissaient lui faire, les chefs d'école résistaient à ses offres et restaient fidèles à leurs dogmes et à leur culte. Ils entretenaient toujours des rapports confidentiels avec le radieux ministre des affaires étrangères; ils se montraient flattés de sa confiance; ils caressaient les imaginations do son juste orgueil; ils le servaient même quelquefois dans les clubs, dont ils affectaient de lui faire connaître les diverses tendances; mais ils n'en continuaient pas moins d'appartenir, corps et âme, à la poli-

tique du ministre de l'intérieur, du Luxembourg ou des principales sectes dont ils étaient les centres.

Alors, sans désespérer encore d'attirer à lui l'élément socialiste, auprès duquel nous le verrons bientôt essayer de nouvelles séductions, Lamartine revint à la réaction et songea sérieusement à opposer aus torrents révolutionnaires qui menaçaient de submerger la société, des digues moins fragiles que l'appui incertain de quelques chefs de la démocratie. Partant de l'idée traditionnelle que Paris est le foyer où s'amassent, se forment et éclatent toutes les tempêtes qui courent ensuite comme des ouragans sur la France et sur l'Europe, il conçut le téméraire projet d'une nouvelle fédération à la fois civique et militaire. Il y avait au fond de cette pensée, exhumée des catacombes de la Gironde, toutes les éventualités, tous les désastres, tous les débris , tout le sang d'une guerre civile. Mais, aux yeux de Lamartine, ces terribles perspectives disparaissaient devant les dangers que le socialisme et le terrorisme, maîtres de Paris, feraient courir à la civilisation du monde. Son exagération naturelle n'apercevait dans le triomphe de ces deux partis, qu'une nouvelle invasion de barbares et d'iconoclastes contre lesquels la société devait , à tout hasard , combattre, vaincre ou périr. Et puis la gloire d'avoir sauvé la civilisation en péril était alors une de celles qui chatouillaient le plus l'orgeuil du poète-homme d'État. Instaurer la République d'une main; de l'autre, terrasser l'anarchie et raffermir le monde, paraissaient la plus grande des destinées humaines à celui pour qui la cause qui devait grandir le plus sa renommée, était naturellement la plus grande des causes.

Quoi qu'il en soit, un seul des chefs de l'armée réunissait alors, sous sa main, des forces assez compactes et assez voisines du théâtre des événements pour pouvoir, dans une circonstance suprême, répondre à l'appel de Lamartine. C'était le général Négrier, commandant à Lille la 2' division militaire. Or, Lamartine qui, dans ses insomnies, cherche une épée disposée à se dévouer au salut de la société en péril, croit apercevoir dans cet officier l'auxiliaire qu'appellent ses angoisses. Il le voit entouré de vingt-six mille soldats que l'indicipline révolutionnaire n'a pas entamés, maître d'une grande place forte dans laquelle le Gouvernement provisoire, chassé de Paris, pourrait trouver un refuge inexpugnable; placé au milieu d'une population peu favorable aux perturbations populaires, froissé, blessé lui-même dans ses prérogatives et sa dignité de général, par la prépotence d'un proconsul du Gouverne

ment provisoire. Ce général est donc l'homme prédestiné au salut de la République, telle que la conçoit le ministre des affaires étrangères. Mais les espérances de Lamartine vont au delà de Négrier et de ses troupes. Il voit aussi la possibilité de rallier à ce général vingt mille hommes tirés de l'armée du Rhin, avec lesquels il entraînera trois ou quatre cent mille gardes nationaux du nord et de l'est, et viendra reconquérir Paris sur les anarchistes. Cependant Lamartine, qui ne connaît pas personnellement le général Négrier, a besoin d'un intermédiaire discret, habile, qui sache lire dans l'âme de ce militaire, sonder ses dispositions et l'initier prudemment au secret des desseins et des espérances dont il est l'objet. Cet intermédiaire, Lamartine le trouve dans un chef de bataillon de la garde nationale de Paris, qui, ami de l'un et de l'autre, s'offre comme négociateur confidentiel entre le dictateur effrayé et le soldat mécontent. Enfin ce personnage se rend à Lille, d'où il revient deux jours après avec l'assurance que, dans l'hypothèse prévue par Lamartine, le Gouvernement provisoire peut compler sur le patriotisme et sur l'épée du général Négrier.

Indépendamment de cette armée libératrice, Lamartine rêvait encore une formidable réserve contre la démagogie. C'est dans ce but, a-t-il dit depuis, qu'il suggéra à Flocon la pensée de proposer au Gouvernement provisoire la mobilisation de trois cents bataillons de garde nationale, comme mesure de préservation et de défense contre les ennemis extérieurs de la République. Telle put être, en etîet, l'arrière* pensée de Lamartine; mais il n'est pas exact de dire que Flocon l'ait connue et que sa proposition en ait été la conséquence. Ce fut spontanément et sans autre mobile que sa propre inspiration, que ce loyal et franc démocrate proposa et fit adopter en principe la mobilisation, volée plus tard par l'Assemblée constituante, de trois cents bataillons de garde nationale Cette proposition était claire, simple, formelle, et personne ne put se tromper sur l'esprit qui l'avait dictée. Son auteur voulait que la nation entière fût armée, comme elle l'est en Suisse; que tous les citoyens reçussent l'instruction militaire, et que trois cents bataillons fussent constamment mobilisables en cas de guerre. Dans son système on arrivait ainsi, en temps de paix, à réduire l'armée, dont les cadres seraient restés intacts, è l'effectif nécessaire au service des places et à la surveillance des frontières. En cas de guerre, au contraire, l'armée active était tout entière disponible et le

» Voir aux Pièces justificatives la leitre de Flocon à l'auteur de ce litre.

service des places revenait à la garde nationale mobilisée, qui offrait, en outre, les éléments d'une formidable réserve. C'était là une véritable institution républicaine, une véritable garantie de liberté et d'indépendance; car la meilleure sauvegarde de l'une et de l'autre, c'est la nation armée. Là aussi eût été, en 1848, la défense du pays et la puissance de la révolution. Lamartine y chercbait-il réellement un instrument de compression? Nous aimons plutôt à penser que ce point de vue n'est qu'un effet rétroactif de sa riche imagination. Toujours est-il que, dans l'intervalle qui s'écoula entre les journées de mars et les approches de la journée d'avril, Lamartine flotta plusieurs fois entre les impulsions contraires qui tourmentaient la situation. Unanimes devant l'opinion , les membres de la majorité du conseil marchaient euxmêmes d'un pas inégal dans les voies de la résistance au mouvement révolutionnaire. Trois d'entre eux seulement, — Garnier-Pagès, par son respect superstitieux des routines financières et des intérêts matériels; Marie, par ses instincts timides et son effroi de tout bouillonnement révolutionnaire; Marrast, par ses fantaisies aristocratiques, ses habitudes d'intrigue et sa nature de sybarite, — manœuvraient d'accord pour restreindre le développement du principe révolutionnaire. Tous les trois étaient, sans le vouloir, les auxiliaires les plus utiles de la réaction royaliste.

Cependant le gouvernement et ses adversaires eux-mêmes s'efforçaient de dérober cet état de choses aux regards du pays. Mais ni leur concorde d'apparat, ni leurs proclamations, ni le tumulte des événements, ne donnaient le change à la conscience publique. On savait que les dictateurs, le Luxembourg, le ministère de L'intérieur, les corporations ouvrières, les clubs et les chefs de parti étaient en proie à des divisions plus ou moins profondes sur les principales questions du moment. Et ce sentiment, ajoutant à la panique des esprits et des intérêts, Aggravait chaque jour davantage les difficultés et les périls de la situation. Les capitaux effrayés s'enfouissaient. Le crédit achevait de s'éteindre. Le travail, atteint dans sa source, n'apparaissait plus dans les ateliers. Le numéraire manquait toujours à la circulation. De vives inquiétudes étaient propagées sur la situation financière de l'État dont les embarras, exagérés par la malveillance, précipitaient la ruine du crédit privé. Les ressources du Trésor étaient, disait-on, épuisées; son insolvabilité était constatée et la banqueroute imminente. On n'avait peut-être jamais vu les effets publics subir des oscil-

lations plus brusques et plus violentes. Eu un mois les rentes 5 p. f avaient subi une dépréciation de 67 fr. ; elles étaient tombées de 117 fr. à 50 fr., et les actions de la Banque de 3,200 fr. è 990 fr. Les propriétés foncières de toute nature avaient perdu la moitié de leur valeur. Les chemins de fer, où de si grands capitaux s'étaient engloutis, éprouvaient des pertes plus considérables encore : on n'en voulait presque à aucun prix. Chaque jour amenait de nouveaux sinistres financiers. Dès le 10 mars les plus grands établissements de crédit, tels que les caisses Gouin, Beaudon, Ganneron, etc., avaient succombé, précédant ou entraînant la chute des maisons de banque les plus considérables de la capitale. Après les faillites des banquiers, venaient celles des négociants et des chefs d'industrie, que suivaient de près les désastres du petit commerce. Les maisons les mieux famées, les plus fortement établies s'arrêtaient devant une ruine certaine, et donnaient l'exemple de liquidations anticipées. Cependant, la cause efûciente de la plupart de ces sinistres, des plus notables surtout, datait de plus loin que la révolution. Elle résidait dans la nature des opérations aléatoires dans lesquelles la politique du dernier règne avait systématiquement entraîné les capitaux. La crise des chemins de fer déterminait la plupart de ces naufrages, et les plus puissantes maisons ne périssaient que pour s'être follement engagées dans dés spéculations étrangères au négoce normal et honnête.

Ces banqueroutes, sans cesse répétées, servaient d'excuse à la cupidité imprudente, d'aliment, de voile à la mauvaise foi, et d'arme aux ennemis de la République, qui lui en faisaient tous les honneurs. Leurs journaux supputaient chaque matin les pertes éprouvées à la Bourse sur les fonds public, les actions de la Banque et les chemins de fer. Us trouvaient que ces pertes s'élevaient à près de cinq milliards; ils les cumulaient avec la dépréciation des valeurs immobilières; ils en composaient des chiffres fabuleux, effrayants, et ils s'écriaient avec un hypocrite désespoir : Voilà pourtant .ee que valent à la France la révolution, la République et l'incapacité phénoménale de ses hommes d'État. Le sol s'est abîmé, les instruments de travail ont disparu, la confiance s'est éteinte, les éléments de la richesse publique et des fortunes particulières se sont évanouis, le crédit est mort sous les pieds de tout ce monde-là. Et alors la réaction se prenait à récapituler les fautes, trop réelles, hélas! des hommes qui les premiers avaient administré les finances de la République. Elle les montrait attaquant surtout

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la propriété foncière, la plus maltraitée de toutes les proprié lés; accroissant de 45 p. % les charges dont elle était déjà grevée, décrétant l'aliénation des biens domaniaux qui, dans l'état de dépréciation où étaient tombées toutes les valeurs, ne pouvaient être vendus qu'à vil prix; prêts à s'emparer, sous prétexte d'utilité publique, mais en réalité dans un but de spéculation financière, des canaux, des chemins de fer et des assurances, dont les possesseurs seraient indemnisés comme il plairait à Dieu ; contribuant ainsi à faire baisser ces valeurs si détériorées ; imaginant de frapper de i p. °/o tes placements hypothécaires, généralement productifs de l'intérêt le plus bas et le plus mal servi; essayant de suppléer au crédit naturel qu'ils avaient détruit, et aux banques qu'ils avaient condamnées à faillir, le crédit factice des comptoirs d'escomptes dont les villes et le Trésor, c'est-à-dire les contribuables, devaient faire les frais pour les deux tiers 1 ; mettant la main sur les fonds des établissements tontiniers, dont les dépôts devaient être rigoureusement convertis en rente; faisant une banqueroute déguisée aux caisses d'épargnes et aux porteurs des bons du Trésor; jetant ohaque matin des millions dans le gouffre des ateliers nationaux, et ne trouvant rien de mieux, pour soulager le commerce qu'ils avaient ruiné, que de le dispenser, par des ajournements successifs, de remplir ses obligations, etc., etc.

Forts de l'impunité que leur assurait la longanimité illogique et presque fastueuse du Gouvernement provisoire, les journaux de la réaction ne mettaient déjà plus de bornes à leur fureur. Après avoir calomnié les intentions, exagéré les erreurs et flétri les actes du pouvoir révolutionnaire, ils diffamaient, ils outrageaient, ils déchiraient les personnes avec une audace d'autant plus odieuse qu'elle était sans péril. C'était surtout sur les hommes de la minorité que s'abattaient les haines, les rancunes, les sarcasmes, les ironies, les insinuations perfides et les mensonges des écrivains royalistes. Quand il s'agissait de Ledru-Rollin , de Louis Blanc, d'Albert, de Flocon, de Ledru- Rollin surtout, il n'y avait plus rien de sacré pour la presse monarchique. Elle fouillait dans leur vie privée, outrageait leur famille, les blessait dans leurs affections les plus intimes, leur prétait des habitudes grossières, des mœurs infâmes, des appétits de luxe et de débauche insatiables, ridicules, improbes. Tandis que ces citoyens usaient leur

« L'État affectait à cette dépense une somme de 60 millions a prélever sur le produit des 45 centimes ajoutés aux quatre contributions directes.

vie dans la consomption des soucis et des labeurs d'une révolution, on les représentait se vautrant dans les excès d'une fortune inespérée. Au Luxembourg, Louis Blanc et Albert, dont la table coûtait à la République cinq francs par jour et par tête, faisaient, disait-on, des repas de Luculius, auprès desquels le luxe de Barras était de la parcimonie. Le ministère de l'intérieur était, de son côté, le théâtre des plus immondes orgies qui eussent jamais outragé la pudeur. Ledru- Rollin, ce Don Juan de la démocratie, passait ses jours et ses nuits entre les bras des courtisanes, auxquelles il prodiguait les joyaux de la royauté et les dépouilles de la nation. La France était décidément tombée aux mains des Sardanapales, des voluptueux, des ûlles publiques, des mignons et des courtisans en bonnet rouge. Un membre du Gouvernement provisoire était-il aperçu rentrant dans Paris? Cet insolent plébéien venait de chasser à coure dans quelque parc royal, de trôner et se prélasser dans un château de Louis-Philippe, comme dans la maison de ses pères. Et le lendemain on lisait dans un journal dynastique : « Nouvelles de la cour. — Il y a eu hier déjeuné au Petit- » Trianon. U y avait des daines. M. Ledru-Rollin faisait les honneurs. » Il y a eu aussi chasse à Chantilly ; on a couru le cerf et fait des » battues dans le parc d'agrément » Enûn, pour ne pas courir à pied les rues de Paris, un ministre de la République se jetait-il dans une des voitures restées oisives sous les remises de la monarchie? C'était une explosion d'attendrissements et d'indignations sur le sort de ces infortunés équipages, si tristement déchus de leurs splendeurs d'autre-

» Voici en quels lermes le ministre de l'intérieur, dans une lettre adressée au Contlilutionnel, repoussait ces calomnies :

« Au pouvoir comme dans l'opposition, j'ai toujours méprisé les sales calomnies qui s'attaquaient à ma personne. Ce n'est qu'à celte condition qu'on peut marcher directement an but que la conscience se propose.

» Je ne veux pas mépriser celles qui s'attaquent à mes fonctions, car alors c'est l'autorité même de la République qu'on cherche à avilir.

» Avant hier, vous me faisiez assister a une chasse à Rambouillet; hier, dans un article intitulé : JVouvelUa de Ux cour, à une orgie de femmes a Trianon, et à une chasse à Chantilly.

» La cour, c'est là, je le sais, le réve que vous poursuivez, ces plaisirs sont ceux des gens que vous représentez.

» Pour ce qui me regarde, sachez que, depuis le 24 février, je n'ai pas quitté Paris un seul instant; que sur vingt-quatre heures, vingt ont été par moi consacrées au travail. Si je n'ai pas lait au peuple tout le bien que je voulais faire, les obstacles ont été autre part que dans mon défaut d'assiduité et de dévouement.

» Le membre du Gouvernement provisoire, ministre de l'intérieur,

» Ledho-Rouiîc. •

fois, et condamnés à brouetter ces parvenus de la révolution, qui poussaient l'oubli des principes jusqu'à économiser leur temps en se servant de carrosses où avaient pu monter d'anciens minisires de la royauté. Ces plébéiens allaient-ils par hasard se délasser de leurs fatigues dans quelque loge de théâtre abandonnée par les princes? 0 scandale ! Des membres d'un Gouvernement provisoire oser ainsi profaner des banquettes qui, apparemment, auraient dû à jamais rester vides, comme la place des divinités absentes. Et puis, ces diffamations acharnées, incessantes contre les notabilités démocratiques, ces considérations élégiaques sur la grandeur et la décadence des châteaux, des voitures et des loges royales, ces grossières insultes à la probité individuelle des dictateurs parcouraient les provinces, où elles semaient à pleines mains le mépris de la République et de ses chefs, qui ne symbolisaient que le désordre, la débauche et l'anarchie.

Les récriminations de la .royauté appelaient les emportements de la République. Cependant, et ce sera l'éternel honneur de cette époque, quand le peuple, las do tant d'insolences, menaçait les presses réactionnaires, les journaux de la démocratie, les membres du gouvernement, les hommes les plus indignement outragés accouraient à leurs secours. Ledru-Rollin, Caussidière, Louis Blanc, se jetant entre leurs amis et leurs calomniateurs, revendiquaient pour ceux-ci le droit commun à tous les partis d'user et d'abuser de la liberté de penser et d'écrire. C'est ainsi que, le 29 mars, des groupes s'étant formés devant les bureaux de la Presse et voulant envahir l'imprimerie qui servait à l'exploitation de celte feuille, le ministre de l'intérieur vint s'opposer de sa personne à ces scènes de désordre. Le préfet de police envoya ses montaguards sur les lieux, avec ordre de dissiper les rassemblements par la persuasion, et, au besoin, de se faire tuer sur le seuil de l'établissement menacé. Le commandant en chef de la garde nationale s'y présenta également, accompagné de son aide de camp, déclarant que la République voulait avant tout la liberté de la presse, et qu'elle la ferait respecter à tout prix. Quant aux journaux démocratiques, leur conduite dans cette circonstance fut noble et digne de la République. « Citoyens, disaient-ils dans une proclamation adressée au peuple de » Paris, la République a proclamé la liberté illimitée de la presse. Sous » l'autorité de ce principe, toutes les opinions peuvent et doivent se » manifester. Porter atteinte à la liberté de la presse, c'est donc mé-

» connaître le véritable esprit des institutions démocratiques , c'est n. 52

» imiter la monarchie, c'est manquer au devoir d'un républicain. La » République ne redoute pas les attaques, même les moins fondées; la » discussion en fera justice. Citoyens, pas de violences contre les per- » sonnes ou contre les choses. Ne donnez pas cette joie à nos ennemis, » de dire que le gouvernement républicain redoute un journal. Son- » gez-y bien, peut-être parmi vous se cachent quelques hommes inté- » ressés a semer le désordre, à flétrir notre grande et pure révolution. » Écoutez notre voix; elle n'est pas suspecte : au nom de notre sainte » cause, nous demandons la liberté pour tous. »

Cependant, la lutte entre les feuilles royalistes et les journaux républicains prenait chaque jour un caractère plus aigre et plus menaçant.

« Si, disait le National, la crise financière qui nous accable fût survenue sous Louis-Philippe ou sous la régence, personne ne doute que les bourses ne se fussent bien plus facilement ouvertes. Pourquoi cela? Parce que les écus ont plus de sympathie pour la cause monarchique que pour la cause républicaine. Ceux qui les tiennent ont appartenu, en grande majorité, au parti conservateur. Ce parti se trouve froissé dans ses intérêts, dans ses opinions, dans ses préjugés. Quoi d'étonnant qu'il soit peu disposé à recevoir un nouvel ordre de choses? Mais s'en prendre de la chute progressive du crédit à telle ou telle circulaire d'un ministre qu'on désapprouve, est une puérilité. Les clameurs qui s'élèvent peuvent-elles faire illusion à qui considère de sang-froid l'état des choses ?

» Nous ne nous faisons aucune illusion sur la gravité des circonstances financières et industrielles. Mais quand on vient nous dire que cette gravité tient à une de ces mesures contre lesquelles on prétend organiser la résistance, nous ne savons vraiment si l'on se trompe ou si l'on veut nous prendre pour dupes. Nous voyons trop clairement les causes de la crise pour les aller placer là où elles ne sont pas. »

Lo langage de la Réforme était moins circonspect et plus amer. Ce journal disait nettement :

« Nous avons trois mois de misère au service de la République. » Voilà ce qu'ont dit les ouvriers en descendant des barricades, au milieu d'une opulente civilisation qui tremblait pour ses marbres, pour ses palais, pour son or, pour ses richesses et ses magniQcences.

» La promesse engagée, les ouvriers l'ont tenue, prouvant ainsi combien la parole du peuple est plus sûre que celle des rois. Et pour-

RÉVOLUTION DE l'ÛVRIER 1848. 611

tant, que do socrètes angoisses, que de larmes, que de misères dans ces familles que la faim assiège quand le travail manque I

» Le Gouvernement provisoire a fait de son mieux pour subvenir aux nécessités de la crise; il a créé les ateliers nationaux et les comptoirs d'escompte; la commission des travailleurs a calmé, par des compromis intelligents, les irritations trop vives qui s'élevaient entre le capital et le salaire. Les citoyens de la petite bourgeoisie ont porté de riches offrandes à l'Hôtel de ville ou dans les mairies, et, mutuellistes fraternels, les ouvriers eux-mêmes ont attaqué la réserve des caisses d'épargne ou rogné leur salaire, pour grossir le trésor commun.

» Il n'y a que les hauts fonctionnaires et les opulents de la terre on de la rente qui se soient tenus à l'écart, et nous n'avons pas appris que les banquiers à millions, les Crésus de la Bourse et de la finance, aient fait leur pèlerinage à l'Hôtel de ville, comme l'ont déjà fait les plus modestes et les plus pauvres corporations de Paris, »

Quelques jours après, la Réforme s'écriait :

« La contre-révolution marche à ciel ouvert : partout les républicains du lendemain se révèlent; partout ils agissent avec ensemble et discipline. Ils ont leur mot d'ordre, leur direction. Les calomnies et les injures sont leurs armes habituelles, et ils en usent avec la plus entière liberté. La bienveillance des agents du gouvernement leur laisse libre carrière, et si la longanimité du citoyen ministre de l'intérieur n'est bientôt lassée, le sang coulera de nouveau.

» A Paris le peuple, éclairé par les derniers événements et surtout par dix- huit années de misère et de despotisme, le peuple est en garde contre les menées des réactions, de quelque part qu'elles viennent. Mais, dans les départements, en est-il ainsi? Qui ira donc éclairer la population ignorante des campagnes isolées? Qui répandra la parole de vie parmi ces citoyens étrangers à nos luttes de chaque jour? »

De son côté, la réaction, inquiète des élections qui se préparaient, appuyée sur la magistrature, sur les anciens fonctionnaires que la révolution avait respectés, sur les aristocraties de toute origine et de toute dénomination, sur le clergé, sur les riches qui jetaient l'or aux pauvres qui avaient faim, sur les fautes de quelques-uns des commissaires improvisés du Gouvernement provisoire; la réaction, disons-nous, manœuvrait avec ensemble et énergie pour agiter les départements, les aliéner à la République, et s'introduire à tout prix dans les états-majors de la garde civique et sur les bancs de la prochaine Assemblée nationale. Elle

m HISTOIRE DE FRANCE.

grossissait et exploitait avec une infatigable énergie tous les événements qui survenaient à Paris, pour répandre au loin la désaffection et l'épouvante. En cela , la réaction n'était que trop bien servie par l'inaptitude et la présomption, d'ailleurs peu agressives, de cinq ou six hommes qui avaient trouvé leur titre de proconsuls dans le hasard des circonstances et dans l'impétuosité des événements. Aussi les journaux républicains qui jusqu'alors avaient le plus ménagé le gouvernement , commençaient-ils à pousser le cri d'alarme. « On a, disait la Réforme, envoyé des citoyens dévoués, chargés de faire parvenir dans les derniers hameaux les principes de la révolution : c'est bien; mais cela suffit-il?

» Leur a-t-on procuré les moyens d'action qu'ils réclament ; leur a-t-on donné une autorité morale et matérielle qui leur permette de briser les mauvaises volontés, d'anéantir les passions personnelles, de déjouer les ambitions hypocrites? Si nous en croyons des faits malheureusement trop avérés, nous voyons les républicains en lutte avec les coteries et les réactions de toutes les nuances, unies dans une même animosité contre l'autorité centrale du gouvernement. A Besançon, à Troyes, à Foix, à Périgueux, à Bordeaux, à Valence, le Gouvernement provisoire hésite quand la lutte est engagée, quand il faut agir avec vigueur et célérité.

» Citoyens du Gouvernement provisoire, songez-y bien ! le peuple, en vous appelant à diriger pendant quelques jours les affaires de la France, a eu confiance dans votre patriotisme et surtout dans votre fermeté. Il a fait de vous tous, non pas des ministres indécis ou complaisants, mais des dictateurs énergiques et résolus; il vous a confié le salut de la République. »

Ce n'était pas tout encore. Le nombre toujours croissant des émigrés étrangers qui affluaient à Paris, leurs impatiences et leurs témérités concouraient aussi à compliquer la situation intérieure et extérieure de la République. Nourris depuis dix-huit ans au milieu des complots de la démocratie française, imbus de nos idées révolutionnaires, associés à toutes nos insurrections; ou bien, accourus de tous les points de l'Europe, au bruit de l'écroulement du trône de Louis-Philippe, ces réfugiés revendiquaient le concours de la France, comme un droit acquis à leurs désastres et à leurs nationalités perdues. Leurs prétentions, leurs clameurs, leurs menaces, prônées par les uns, repoussées par les autres, rendaient plus profondes les discordes qui divisaient le

conseil. La population de Paris se partageait elle-même on partisans fanatiques et en désapprobateurs passionnés de cette inondation de Polonais, de Belges, d'Irlandais, d'Italiens, d'Allemands ou de Slaves, qui, chaque jour, à toute heure, mettaient le Gouvernement provisoire en demeure de leur rendre leur patrie, leurs libertés, leur indépendance : à l'Italie son affranchissement, à la Pologne sa résurrection, h l'Allemagne son unité. La majorité du gouvernement, les esprits timorés, les intérêts craintifs, les adversaires de la guerre, la propriété, la bourgeoisie, le commerce, condamnaient les violences de ces étrangers et appelaient sur eux une répression énergique. Le peuple, qui sent plus qu'il ne calcule, les considérait, au contraire, comme des frères malheureux, et il exigeait qu'on déclarât pour eux la guerre à la Russie, à l'Autriche, à la Prusse, à tous les tyrans qui les avaient chassés de leur pays. Les émigrés pactisaient aussi avec les clubs démocratiques. Ils avaient leurs propres tribunes, ils étaient au fond de tous les soulèvements, et menaçaient le Gouvernement provisoire de séditions nouvelles, s'il refusait de compter avec eux et d'intervenir en leur faveur. Ils étaient aussi en communion d'idées et de sentiments avec la minorité du conseil, où leur cause servait de thème aux plus violentes discussions. La majorité ne répugnait que faiblement à leur fournir des encouragements et des armes ; mais elle ne voulait pas donner aux puissances menacées le droit patent de se plaindre de la neutralité de la République. La minorité, sans se dissimuler les inconvénients d'une protection avouée, aurait voulu qu'on lançât ces émigrés sur les vieilles monarchies, pour créer des diversions utiles à la révolution et préparer en tous lieux l'avènement de la République.

Ce fut à la faveur de ces divisions dans le sein du gouvernement et des partis, et grâce aussi à la connivence tacite des membres de la minorité, qu'eurent lieu presque simultanément des tentatives révolutionnaires contre la Belgique, le grand-duché de Bade et la Savoie. Parties de Paris, de Lyon et de Strasbourg, ces expéditions échouèrent l'une après l'autre devant les résistances qui les attendaient aux frontières. Elles refluèrent en France. Le Gouvernement provisoire envoya des commissaires pour les dissoudre; il les ût interner et protesta, par des notes diplomatiques et des articles de journaux, de la loyauté de ses intentions envers toutes les puissances. Il avait fait, disait-il, pour prévenir des tentatives insensées, tout ce que comportait l'honneur de son

mSTOmE DE FRANCE.

principe. Il était même allé jusqu'à offrir à l'autorité sarde l'appui d'un détachement de l'armée des Alpes, pour réprimer l'attentat d'une poignée de réfugiés italiens et de Français contre la nationalité piémontaise.

Néanmoins, il paraît certain qu'un moment, — o'était vers l'époque du soulèvement de Berlin dont nous parlerons tout à l'heure, — les deux hommes les plus actifs de la majorité auraient désiré une révolution en Belgique, pour donner de l'air et de l'espace a la République naissante.

« Que la Belgique ne se méprenne pas sur nos sentiments, avait dit l'organe officiel de l'Hôtel do ville; nous n'entendons, il est vrai, lui imposer aucune forme de gouvernement : l'initiative doit venir d'elle; a elle seule appartient le soin de décider de ses destinées. Encore moins songeons-nous à intervenir dans ses affaires. Maintenant qu'elle s'est constituée à l'état de nation, elle a le légitime orgueil de son indépendance et la juste susceptibilité d'un état faible entouré de voisins puissants.

» Que nous importerait d'ailleurs un agrandissement de territoire? Les meilleures barrières sont celles que forment des poitrines amies; les meilleurs boucliers, des cœurs dévoués. Républicaine, la Belgique, comme la Suisse, puiserait dans l'alliance intime de la France une force qu'elle lui rendrait au centuple le jour où une coalition des despotes du Nord menacerait notre pays. Restât-elle monarchique que nous ne nous croirions pas en droit de la contraindre. Et, pour tout dire, à peine souhaiterions-nous qu'elle vînt s'absorber en nous. Mieux vaut pour elle, mieux vaut pour la France, mieux vaut surtout pour la paix du monde qu'elle garde son action propre, sa nationalité distincte. Encore une fois, ce qui nous importe, c'est de la savoir amie.

» Certes, et nous n'avons rien à dissimuler a cet égard, l'importance stratégique de ce pays ne nous échappe pas. Monarchique, la Belgique, dont nous ne voudrions dans aucun cas faire notre conquête, serait un point qui n'échapperait pas à l'attention de nos chefs; républicaine, au contraire, bien loin de nous causer une inquiétude, elle nous

offre une garantie, un élément de sécurité de plus

La Belgique a sous les yeux l'exemple de la France; elle sait la pensée de notre gouvernement; elle peut agir sans crainte; nous lui garantissons que nul ne gênera sa liberté (UUU). »

Quelques jours plus tard, te National disait encore : «Si l'on s'en rap-

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