‹ Histoire de la Révolution de février 1848Chapitre 19 sur 43 · AI · texte numérisé non relu

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portait aux journaux de Bruxelles, si l'on prenait leurs paroles pour paroles d'évangile, le lieu le plus éloigné de Paris en ce moment, le pays le plus incapable de s'échauffer au contact des idées qui vont faire sortir du vieux monde un monde nouveau, ce ne serait ni Constantinople ni Saint-Pétersbourg, ce serait Bruxelles, notre voisine. Le peuple belge depuis vingt ans, notre frère et notre hôte, ce peuple qui a toujours vécu à nos côtés, à notre porte, sous notre main, de la môme vie morale que nous, qui a tout partagé avec nous, qui a tout accepté de nous, nos idées, nos arts, nos sciences, nos coutumes, notre langage, notre littérature et notre sang même aux jours de ses dangers, ce peuple sans mémoire aurait oublié tout cela, et au lieu d'applaudir des deux mains à notre triomphe, è notre régénération, à nos efforts, il aurait accueilli, non-seulement avec froideur, mais avec hostilité la nouvelle de notre glorieuse révolution.

» Comment expliquer ce phénomène? Faut-il croire à l'ingratitude, disons le mot, à la sottise d'un peuple que nous avons toujours traité en frère? Non. La cause est tout autre, Dieu merci.

» Elle est tout entière dans cette vérité dont les peuples ont le plus grand intérêt à se -convaincre, c'est que dans tout pays où il y a un roi, quelle que soit la largeur de la constitution arrachée, imposée à ce roi, il arrivera toujours un moment suprême où il y aura désaccord, où il y aura contradiction, où il y aura lutte entre l'intérêt du roi et l'intérêt bien entendu de la nation. Or, cette heure a sonné pour la Belgique

» Le gouvernement belge a mal compris l'admirable manifeste de notre gouvernement, s'il a cru qu'en ratifiant les sentiments contenus dans ce manifeste, la France républicaine, qui s'est engagée librement ù respecter l'indépendance de ses voisins, avait entendu que cette déclaration serait un bill d'indemnité pour les agressions, pour les provocations que le gouvernement belge commande à sa presse tous les matins. Que MM. Rogier et Chazal (ministres de Léopold) le sachent bien, c'est à une Belgique, notre amie, notre sœur, notre alliée certaine, que s'adressent les paroles du manifeste, mais non à une Bel* gique hostile, perfide et dangereuse. j>

Encouragés par ces symptômes d'hostilité entre les deux cabinets, soutenus par les clubs démocratiques, secrètement excités par la minorité du Gouvernement provisoire, deux Belges, Blervacq et Fosse : le premier vieux républicain associé à tous les mouvements de la dé-

m HISTOIRE DE FRANCE.

mocratie européenne; le second, ancien officier de l'armée belge et, disait-on, agent secret de la maison d'Orange, demandaient des armes et des moyens de transport pour deux mille Belges, prêts à tenter une révolution dans leur pays. D'ailleurs, la plupart de ces hommes étaient des ouvriers auiquels la crise industrielle n'offrait plus en France ni travail, ni ressources. Économiquement et politiquement, le gouvernement français était donc intéressé à favoriser l'éloignement d'une masse d'oisifs turbulents qui pouvaient devenir un embarras. Caussidière, que Blervacq et Fosse poursuivaient de leurs sollicitations, avait accueilli ce projet avec bonheur. Déjà même, le ministre de l'intérieur et le préfet de police, de concert avec le parti républicain de Belgique, avaient essayé de jeter sur ce pays deux mille gardes municipaux, excellents soldats, réduits à la misère, odieux à la population de Paris, et qui ambitionnaient d'obtenir l'oubli du passé, au prix de quelque action d'éclat en faveur de la République. La préfecture de police faisait chaque jour distribuer des vivres à ces derniers et intrépides défenseurs de la monarchie déchue. Elle les organisait secrètement, et les nourrissait dans l'espoir que l'expédition à laquelle ils étaient destinés leur rouvrirait bientôt les rangs de l'armée française où ils conserveraient leurs grades et leurs décorations, sans préjudice des nouveaux titres qu'ils auraient acquis à la reconnaissance du gouvernement. Mais la majorité, qui soupçonnait les projets de Caussidière et de Ledru-Rollin, et qui voyait avec ombrage s'accroître leur popularité, avait dispersé les anciens municipaux, sous prétextes de les utiliser dans des chantiers nationaux éloignés de Paris.

Ce fut dans ces circonstances que Caussidière reçut de Blervacq et de Fosse les sollicitations dont nous venons de parler. Il en conféra avec Ledru-Rollin, et, quoiqu'ils tissent peu de fond sur le patriotisme et le courage de cette tourbe, ils regardèrent néanmoins son initiative propagandiste comme une bonne fortune pour la cause républicaine. Deux centres d'enrôlements, l'un à Ménilmontent, l'autre dans le faubourg Saint-Germain, furent ouverts pour recevoir les noms des volontaires, auxquels, faute de gardes municipaux, on adjoignit quatre cents montagnards des plus déterminés. Cependant, craignant d'assumer seul toute la responsabilité de celte aventure, Ledru-Rollin en référa à ses collègues de la majorité qui, par des considérations plus ou moins avouées, décida qUe le Gouvernement provisoire ne seconderait aucune attaque à armée contre un gouvernement avec lequel il

entretenait encore des relations amicales; mais qu'on accorderait le transport gratuit aux citoyens belges qui, dépourvus de ressources personnelles, voudraient rentrer dans leurs foyers. Cependant le ministre de l'intérieur et le préfet de police, persistant à vouloir se servir de celte expédition pour essayer de républicaniser la Belgique, et peut-être aussi pour alléger Paris d'un fardeau qui lui était onéreux, continuaient de s'occuper en secret de son organisation et de son départ. Mais des démarches indiscrètes, des recensements opérés en plein jour dans les allées des Champs-Êlysées, et l'inconséquence de quelques hommes chargés de préparer le mouvement avaient appelé l'attention de toutes les polices de l'Europe.

Cette affaire en était là, lorsque Caussidière dut instruire Blervacq et Fosse de la résolution du Gouvernement provisoire de rester étranger, à l'entreprise qu'ils méditaient. Quel ne fut donc pas 1 etonnement du préfet de police lorsque, peu de jours après cette communication, il apprit que Fosse exigeait impérieusement des administrateurs du chemin de fer du Nord, qu'un train spécial fût mis le soir même à sa disposition, pour conduire en Belgique une colonne de mille à douze, cents volontaires! Que s'était-il passé dans ce court intervalle de temps, entre cet agent suspect et les membres de la majorité du conseil? D'où lui venaient les ressources dont il paraissait nanti et le droit d'exiger un convoi? Entin, quels intérêts servait-il? Pour qui entraînait-il ses compatriotes dans une entreprise périlleuse et trèsprobablement connue de son gouvernement? Quoi qu'il en fut, Caussidière se mit à la recherche de Fosse, qu'on rencontra dans les bureaux de l'Hôtel de ville, recevant des mains de M. Bûchez, adjoint du maire de Paris, quelques billets de Banque et une lettre de crédit sur une maison de Bruxelles. L'argent provenait de la caisse municipale, et le crédit du ministère des affaires étrangères. Cette circonstance, attestée par Fosse lui-même, devint un trait de lumière pour le préfet de police. Mais qu'importait à celui-ci la cause d'un revirement qui semblait seconder merveilleusement son projet favori? Caussidière prit toutes les mesures nécessaires pour que le départ des colonnes belges s'effectuât sans retard. Deux élèves de l'école Polytechnique, jeunes hommes d'intelligence et de cœur, reçurent la mission de conduire en Belgique cette cohue indisciplinée. Ils étaient porteurs d'un ordre verbal de Ledru-Rollin pour M. Delescluze, commissaire du gouvernement dans les déparlements du Nord et du Pas-de-Calais, aun * 53

qu'à leur passage à Valenciennes, les volontaires belges y trouvassent des armes, des vivres et des moyens de transport , sans toutefois q ue la participation du Gouvernement provisoire à cet acte d'agression contre la cour de Bruxelles pù| être constatée. Pu reste, Mru-Rollin laissait à Delescluze Je choix de l'incident à la faveur duquel des fusils français seraient sensés tomber par hasard dans les mains des réfutriés étrangers. Mais Delescluze, qui malgré l'ardeur de ses opinions démocratiques, considérait l'expédition belge comme une folie et peutêtre comme une trahison, commença par refuser d'obéir aux instructions verbales qu'il recevait, Il transmit ses objections à Paris par le télégraphe, demandant, dans tous les cas, un ordre écrit qui, diton, fut éludé, P'un autre côté, un ordre formel de François Arago, ministre intérimaire de la guerre, prescrivait aux deux élèves de l'école Polytechnique, 4e rentrer immédiatement à Paris. Enfin, Je général Négrier, qui commandait à Lille, refusait de livrer des armes sans y être directement autorisé par son çhef hiérarchique. Ces diverses circonstances semblaient donc devoir faire avorter l'expédition belge, lorsque, le 24 mars a quatre heures du matin, M. Delescjuie, qui ne connaissait le départ de Paris que depuis quelques instants, fut informé que deux convois transportant mille a douze cents ouvriers, la plupart sans armes, arrivaient dans la gare de Valenciennes. En présence de cet encombrement inopiné, qui pou vu i t n'être pas sans inconvénient dans une petite ville, le commissaire du Gouvernement provisoire se décida à tenter l'aventure, et presque aussitôt deux locomotives belges entraînèrent rapidement les wagons venus de Paria. Mais à peine la eonr voi fut-il en marche, que des cria retentirent de l'intérieur de ces wagons : a Arrête?, nous sommes trahis I » s'écriait-on sur toute la ligne. Un certain nombre d'émigrants s'élança avant que le train eût aequis toute sa vitesse, A Mouscron, quelques autres se précipitèrent des voilures, en deçà de l'extrême frontière. Mais la masse, forte de trois ou quatre cents individus, fut entraînée sur le territoire belge jusqu'à Quiévrain, où elle se trouva entourée d'un bataillon ennemi, qui la fit prisonnière (VVV), Puis la police belge, qui les attendait sur ce point, sépara les émigrants. Quelques-uns reçurent la permission de gagner leurs foyers, les autres furent placés soua la main de la justice, et l'on reconduisit à la frontière soiiante Français qui faisaient partie de eette première colonne.

Cependant un rassemblement d'environ treUe à qttatorae cents

hommes formant le gros de l'expédition partie de Paris, s'étaii concentré à Seclin, d'où, le 28 au soir, il se porta vers Lille, donl il tourna les fortifications, pour se diriger sur la route de Menin. Ce fut dans ce trajet que les émigrants rencontrèrent sur leurs pas uil convoi d'armes destinées, disait-on, aux gardes nationales de la frontière française. Il s'en emparèrent sans éprouver aucune résistance; Leur projet était d'entrer en Belgique par Bourbecque, soUs la conduite d'un contrebandier. Mais, cédant aux instances de quelques traîtres que la police belge avait glissés parmi eux, et contre lesquels le Gouvernement provisoire lui-même ordonna, plus tard, un commencement d'instruction, ces malheureux, laissant Bourbecque et Menin sur leur gauche, se rabattirent a travers champs vers Mouscron, point extrême de la frontière, qui était depuis longtemps protégé par des troupes nombreuses. Ce n'était pas, du reste, la seule perfidie qui devait déjouer leurs projets. Un des misérables que les volontaires avaient acceptés pour chef, leur fit faire de longs et inutiles détours, de sorte qu'il était grand jour lorsque, débouchant par Neuville eu deux colonnes, ils pénétrèrent sur le territoire de leur pays. L'avant-garde des insurgés trouvant le poste de la douane évacué, appela à elle les colonnes d'attaque. Mais alors apparurent les régiments belges, et la lutte s'engagea aussitôt entre un rassemblement mal armé, sans discipline, sans aucune habitude des choses de la guerre, conduit par des traîtres, et une petite armée régulièrement formée d'infanterie, de cavalerie, d'artillerie, et commandée par un général expérimenté. Mais la se trouvaient aussi trois cents Français! groupés autour d'un chef de barricades d'une intrépidité proverbiale. Cet homme, appelé Nicolaï, avait conquis une certaine eélébrité danë nos combats des rues, qui lui avaient coûté un œil. Assailli par des forces supérieures, et qui avaient pour elles l'avantage du terrain, abandonné aux premiers coups de feu par une partie de ceux doht il s'était fait l'auxiliaire, Nicolaï se retrancha derrière les haies et les murs du petit village de Risquons-Tout, et répondit vigoureusement aux premières attaques de l'ennemi. Pendant plus d'une heure, la lutte, engagée aux abords du village, se soutint, de part et d'autre, avec beaucoup de courage et d'obstination, nonobstant les ravages que l'artillerie belge faisait dans les rangs des insurges. Mais, quand vinrent à déboucher, à droite et à gauehe, deux corps de troupes royales accourus de Courlrai et de Medin, le désordre se mit dans les colonnes expédia

niSTOIRE DE FRANCE.

tionnaires, qui rentrèrent pêle-mêle sur le territoire français, laissant derrière elles douze ou quinze morts, trente blessés et quelques prisonniers. Du reste, les pertes des troupes belges égalaient au moins celles de leurs adversaires.

Telle fut l'issue de cette fameuse expédition de Risquons-Tout, à laquelle les passions du moment et les rivalités de parti donnèrent des proportions démesurées. A l'étranger, on affectait de la regarder comme le premier acte d'un système souterrain de propagande révolutionnaire et de démocratie universelle. La nouvelle République, criait-on de tous côtés, préludait ainsi à l'invasion et à l'asservissement de l'Europe; elle marchait décidément sur les traces de son aînée. Au dedans, les royalistes accusaient aussi le Gouvernement provisoire d'attenter déloyalement à l'indépendance des puissances voisines, et de jouer le sort de la France dans l'intérêt d'une démagogie qu'il ne pouvait plus contenir. Les imaginations avides do trabisons, les clubs et les journaux socialistes lui attribuaient, au contraire, la déroute préméditée des volontaires belges. C'était lui qui les avait traîtreusement fourvoyés dans un coupe-gorge; lui qui avait introduit dans leurs rangs les misérables qui les avaient livrés à Léopold. Et pourquoi? Pour enlever des auxiliaires dévoués à la démocratie parisienne, et se concilier les despotes qui opprimaient les peuples.

Varié, développé chaque matin et chaque soir dans les journaux et dans les clubs, ce thème soulovait de telles irritations, que le Gouvernement provisoire se crut obligé de repousser officiellement les inculpations odieuses dont il était l'objet. Il n'avait, disait le Moniteur, participé à cette triste équipée, qu'en facilitant aux ouvriers belges, comme il le faisait pour les ouvriers de toutes les nations, leur sortie du* territoire français. Mais il déplorait que les émigrants eussent choisi pour chefs des hommes sans loyauté, et contre lesquels, ainsi qu'on l'a déjà vu, la justice française informait. Enfin, cette malheureuse affaire devint une cause nouvelle de divisions et de récriminations entre le* républicains eux-mêmes. Les plus ardents attribuaient hautement son insuccès aux tergiversations du ministre de l'intérieur qui, disaient-ils, n'avait pas eu le courage d'aller résolument jusqu'au bout. Sans ses lenteurs, ses craintes, sa conduite molle, hésitante, mêlée d'audace et de timidité, allant tantôt en avant, tantôt en arrière, la République eût déjà été proclamée à Bruxelles. Sa manie de vouloir être à la fois le tribun et le modérateur de la révolution perdait tout. Caussidière

RÉVOLUTION DE FÉVRIER 1848. i21

lui-même n'était pas à l'abri des soupçons. En d'autres termes, l'avorteraent de l'expédition belge était venu jeter un véritable désarroi dans la démocratie parisienne, et faire éclater des hostilités qui jusque-là hésitaient à se montrer.

En résumé : lutte intestine entre les deux fractions du Gouvernement provisoire ; ombrages entre les divers membres de chacune do ces deux fractions; antagonisme acharné entre toutes les nuances de la démocratie, d'une part, et les deux royalismes, de l'autre; embrasement général des têtes; cil roi croissant des intérêts matériels; progrès rapide de toutes les misères; complications de toute nature dans la situation intérieure et extérieure; intrigues, résistances, complots de tous côtés. Mais, au-dessus et au cœur de tous ces orages, le sentiment démocratique planant sur le pays, s'épanchant dans les consciences, les pénétrant, les absorbant sans efforts, et cachant aux regards de l Europe et de la nation elle-même, les plaies qui rongeaient le berceau de la République. Tel était l'état des choses et des esprils dans les premiers jours d'avril. Personne alors ne possédait la République, mais la République possédait tout le monde. Des souvenirs, des préventions, des privilèges, des vanités, la repoussaient encore; mais le jeu des institutions, l'enchaînement historique des faits, le progrès naturel des besoins et des idées la portaient en avant. Que fallait-il donc pour que la République subjuguât des résistances qui n'étaient en réalité que des passions? Il fallait un homme providentiel qui sût recueillir toutes les forces nées de la révolution, et en faire des instruments de règne pour la liberté. Cet homme n'apparut pas Existait-il ?

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