‹ Histoire de la Révolution de février 1848Chapitre 20 sur 43 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

SOMMAIRE

Travaux du Gouvernement provisoire depuis la journée du 10 mars jusqu'au 20 avril. — Administration intérieure, diplomatie, armée. — Ce qu'était la diplomatie révolutionnaire. — Lé général Oudiuot à l'armée des Alpes. — Abolition de l'esclavage dans les colonies. — Soulèvements successifs en Europe depuis les événements de février. — Révolution de Vienne. — Proclamation de la constitution autrichienne. — Prélude d'une révolution à Berlin. — Elle éclate le 14 mars. — Proclamation du roi. — Commencement de la lutte. — Treize heures de combat. — Victoire do peuple. — Défaite et humiliation de la royauté. — Le peuple règne à Berliu. — Hypocrisie de Frédéric-Guillaume. — Soulèvement du grand-duché de Posen* et pourquoi la révolution y échoue. — La cour trahit la cause polonaise. — Grande confusion dans toute l'Allemagne. — Scission du Danemark. — Guerre dans le Nord. — Révolution a l'orient de l'Europe. — Attitude de la Russie. — L'anathème d'un tyran. — Résipiscence. — Événements de Craeovie. — La Pologne encore sacrifiée. — Parlement national de Francfort. — Physionomie de celle Assemblée. — Abdication de l'ancienne diète germas nique et mouvement général en Allemagne, en Hongrie, en Hollande, en Belgique, etc. — Altitude de la Suisse. — Idem de l'Espagne. — Soulèvements de Milan et de Venise. — Trois jours de combat. — Victoire des Italiens et entrée de l'armée sarde en Italie. — Premiers succès des coalisés. — Insurrections dans toute la Péninsule italienne.

Phénomène presque unique dans l'histoire des révolutions! Tandis que des antipathies radicales divisaient le Gouvernement provisoire, ses actes publics semblaient témoigner d'une certaine unité d'action et d'une dévorante activité. Abstraction faite des questions fondamentales, sur lesquelles la majorité et la minorité différaient, et qui par conséquent restaient pendantes, jamais pouvoir surgi d'une révolution n'avait remué si vite et si profondément les choses et les idées d'un grand pays. Nous avons déjà récapitulé les travaux des dictateurs, depuis l'éclosion de la République jusqu'aux journées des 16 et 17 mars. Ceux qui marquèrent la seconde phase de la révolution, c'est-à-dire du 17 mars au 20 avril, ne sont ni moins nombreux ni moins remarquables. Cent trente-deux décrets, arrêtés ou proclamations, remplirent cette courte période, si palpitante d'ailleurs d'épisodes, de luttes et de convulsions. On eut dit qu'au lieu de s'épuiser aux tempêtes du dehors,

RÉVOLUTION PE FEVRIER 1848. fttJ

ces hommes fortement trempés y trouvaient de nouvelles clartés et de nouvelles énergies pour les méditations et les labeurs du cabinet. C'est ainsi qu'embrassant à la fois les nécessités et les convenances de tout ordre— politiques, administratifs, militaires, religieuses, scientifiques, littéraires, artistiques — que la révolution avait créées ou révélées, ils recueillaient et ressoudaient è la hâte les débris d'une société écroulée autour d'eux. Narrateur impartial comme la religion de l'histoire, autant du moins que le comporte la faillibilité humaine, nous n'apprécions pas, nous racontons les efforts du Gouvernement provisoire pour rasseoir la France , et nous affirmons que jamais pouvoir n'en fit de plus immenses ni de plus généreux. Rappelons ici quelques-uns de ses actes, tels qu'ils se présentent à nos souvenirs.

Après la manifestation du 17 mars, qui venait de jeter un si grand trouble dans son sein, le Gouvernement provisoire décréta la restitution du nom de Napoléon à la cité vendéenne que la Restauration avait débaptisée. Cet hommage rendu à la mémoire d'un grand capitaine, qui étouffa une autre république, disait à tous que le temps était venu où la liberté pouvait regarder la gloire en face. Le Gouvernement provisoire décréta ensuite l'élévation d'un monument funéraire au maréchal Ney, aux lieux mêmes où ce soldat illustre était tombé sous les balles des Bourbons. Il autorisa les communes à contracter des emprunts à 4 1/2 p. %, pour entreprendre ou compléter tous les travaux d'utilité publique. Il permit aux tribunaux de commerce d'accorder en dernier ressort un délai de trois mois à tout commerçant, contre les poursuites de ses créanciers. Il ordonna la libération des ouvriers détenus par suite de grève et de coalition. Il rendit à la Préfecture de police toutes les attributions qu'elle possédait avant la révolution de février. Il prescrivit l'établissement de magasins généraux, uù les in4ustwels et les négociants pouvaient déposer, soit les matières premières, soit les objets fabriqués, sur de simples récépissés transférant la propriété de ces valeurs par voie d'endossement. Il réprima l'exploitation de l'ouvrier par l'usure et le marchandage. Il admit librement en France tous les journaux venant de l'étranger, Il abolit l'action civile devant les tribunaux ordinaires, indépendante de l'action criminelle devant le jury, dans le cas d'attaque dirigées par la voie de la presse contre les fonctionnaires publics. Il ouvrit un crédit pour l'entretien et la conservation de l'ancienne liste civile. Il créa un corps spécial de cpnsfoMes, sous le titre de gardiens de Paris, il fonda des

banques d'escompte et de circulation. Il décréta l'achèvement du palais du Louvre, sous le nom de palais du Peuple. Il déclara recevables comme monnaie légale, les billets des banques départementales légalement constituées. Après ûxation préalable du chiffre de leurs émissions, il dispensa provisoirement les banques de Lyon, Rouen, Bordeaux, Nantes, Lille, Marseille, le Havre, Toulouse, Orléans, do l'obligation de rembourser les leurs en espèces. Il réglementa, par divers décrets, le grand travail des élections générales. Il rapporta ou rectiOa diverses mesures financières ou commerciales prises par Jes commissaires généraux des déparlements, en dehors de leurs attributions. Il remit à l'administration des forêts de l'État, la gestion de celles de la liste civile. Il facilita la naturalisation des étrangers. Il créa, pour la sûreté de Paris, une garde civique de dix-huit cents hommes à pied ou à cheval. Puis apparurent successivement, et dans l'espace de quelques jours : la suppression de l'exercice dans le débit des boissons; l'exemption de la loi du recrutement pour les frères des citoyens morts en combattant dans les journées do février; enfin, diverses mesures sur l'administration et l'exploitation des chemins de fer, dont les services se trouvaient compromis; sur la durée du travail des ouvriers, sur les retenues à opérer, dans l'intérêt de l'Etat, sur le traitement des fonctionnaires, sur une application plus équitable de l'impôt des 45 centimes, sur la réorganisation du collège de France, sur les travailleurs étrangers, que le gouvernement plaçait sous la sauvegarde de la République et de la générosité du peuple; sur la suppression de la seconde section do letat-major général des armées de terre et de mer, sur l'abolition de l'exposition publique en matièro criminelle, sur l'abolition de l'impôt du sel, sur le devoir de tous les Français de se faire inscrire sur les listes électorales, etc., etc.

L'œuvre de reconstruction intérieure marchait de Iront avec les grandes mesures de préservation et de défense nationale. La sollicitude de ces hommes inhabitucs au maniement des affaires d'un empire, répondait cependant aux nécessités diverses d'une situation suprême. Évitant toute mésintelligence sérieuse avec les puissances étrangères, laissant même près d'elles quelques-uns des représentants de la dernière monarchie, les dictateurs faisaient néanmoins explorer l'Europe, scruter les intentions des cabinets, étudier les dispositions des peuples et entretenir leurs espérances. Ils les tenaient agités sans les pousser à des extrémités qui eussent compromis le système de paix et de neu-

tralité inopportunément proclamé par le manifeste de Lamartine. Des ministres accrédités par la République étaient envoyés à Berlin, à Vienne, à Madrid, à Londres, à Naples, à Turin, à Berne, tandis qu'une foule d'agents plus ou moins secrets parcouraient l'Allemagne et l'Italie dans toutes les directions. Mais ces agents, jetés par l'intrigue ou le favoritisme dans une carrière toute nouvelle pour eux, encore imbus, les uns de l'esprit monarchique, les autres du vertige révolutionnaire et généralement étrangers aux rapports internationaux des États, compromettaient presque partout les intérêts de la République, dont la considération extérieure s'affaissait chaque jour davantage dans les mains d une diplomatie de hasard. Toutefois, ces préoccupations n'en attestent pas moins les insomnies d'une existence dévorée par l'anxiété et le travail.

Quoi qu'on en ait dit depuis, la révolution de février avait profondément troublé le moral de l'armée, dont les forces numériques ne répondaient plus aux éventualités de la situation . Intrinsèquement insuffisante pour se mesurer avec les dangers qui pouvaient naître de celte situation, l'armée restait étonnée et indécise entre les débris de la monarchie et les rudiments de la République. La révolution n'était réellement sauvegardée que par la présomption de sa propre puissance et le formidable souvenir des énergies d'un autre temps. Cependant, l'activité du Gouvernement provisoire sut donner en quelques jours deux cent mille soldats de plus à la République, raffermir la discipline ébranlée par la commotion de février et le choc des principes, étouffer les insubordinations naissantes, rallier l'armée à la cause commune, approvisionner les arsenaux, réparer et armer les places fortes, assurer la défense des frontières de terre et de mer, et former en quelques jours trois corps d'observation : sur le Rhin, au pied des Alpes et sur le versant des Pyrénées. Ces forces devaient et pouvaient alors porter la liberté au cœur de l'Europe. Le gouvernemeut dictatorial ne sut pas les y conduire, mais il avait su les créer. Il voulut la paix, mais il pouvait faire la guerre et compter sur la victoire *.

» Le général en chef de l'armée des Alpes avait fait précéder son arrivée à Grenoble par cet ordre de jour :

« Soldats!

» Le gouvernement m'a conGé le commandement provisoire de l'armée des Alpes.

> Mon ambition est comblée.

» Déi ce moment je vous appartiens sans réserve.

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L'acte le plus capital du Gouvernement provisoire, la plus grande et la plus généreuse application du principe démocratique, la seule aussi qui ait surnagé dans le naufrage de tant de libertés, fut l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises. Cet acte était la conséquence logique de la révolution de février. Cependant, au lendemain de cette révolution l'influence des colons était encore si puissante à Paris, que le Gouvernement provisoire recula d'abord devant les résistances qu'ils opposaient à un affranchissement précipité. Les adversaires de l'émancipation, qui avaient trouvé des appuis dans le sein même du conseil, demandaient que cette grande mesure fût au moins ajournée jusqu'à la réunion de l'Assemblée nationale. Le sort des colonies françaises, la fortune et la vie des citoyens libres dépendaient, disaient-ils, de cet ajournement. Sous l'empire de ces craintes, le ministre provisoire de la marine, Arago, se borna, malgré la libéralité de ses sentiments, a adresser, le 26 février, au gouverneur de la Martinique, de la Guadeloupe, de Cayenne, du Sénégal et de la Réunion, une dépêche portant que : « Les populations des colonies de- » vaient attendre avec calme et confiance la solution que le gouver- » nement définitif ne pouvait manquer de donner promptement à la » question de l'abolition de l'esclavage. » Mais heureusement pour les opprimés et pour l'honneur de la France, un homme de cœur et d'intelligence étaitarrivée à temps du Sénégal, pour redresser l'opinion du conseil, et déterminer la plus grande réforme humanitaire du siècle. Cet homme était Schœlcher, philanthrope infatigable, qui avait consacré sa vie entière, son repos, sa fortune à conquérir l'abolition de l'esclavage, et qui exerçait une légitime autorité dans cette question.

» La cause que nous servons est grande et nationale; consacrons-lui tous nos travaux, tout notre courage, toute noire énergie.

> La République est amie de tous les peuples; elle a surtout de prorondes sympathies pour les populations de l'Italie. Les soldats de celte belle contrée ont souvent partagé, sur d'immortels champs de bataille, nos dangers et noire gloire; peut-être de nouveaux liens resserrerontils bientôt une fraternité d'armes si chère à nos souvenirs.

» Les mois valeur ei discipline, inscrits sur les drapeaux de la République, résument nos

» Restons toujours fidèles a celte belle devise.

» Fiers d'èlre les premiers en ligne, sachons nous rendre d;gnes Je cet honneur par un inébranlable patriotisme, par un dévouement absolu à la gloire et à la grandeur de la France. » Vive la République I » Le général de la division, commandant provisoirement en chef l'armée des Alpes,

» OUDIKOT. »

Arago se rendit aux observations de Scbœlcher, secoua les obsessions intéressées de l'oligarchie coloniale, et, le 4 mars, le Moniteur publia le plus grand des décrets qui soit sorti de la révolution de 1848. Ce décret portait :

« Le Gouvernement provisoire de la République,

» Considérant que nulle terre française ne peut porter d'esclaves,

» Décrète :

» Une commission est instituée auprès du ministre provisoire de la » marine et des colonies pour préparer, sous le plus bref délai, l'acte » d'émancipation immédiat dans toutes les colonies de la Répu-

» blique »

Instituée le 6 mars, la commission soumit, le 6 avril, au Gouvernement provisoire l'ensemble des décrets relatifs À l'émancipation des noirs et à la réorganisation civile, politique, économique, administrative et judiciaire des colonies. Ces décrets soulevèrent les mêmes résistances qui, vingt-quatre heures après la révolution, avaient accueilli la pensée primitive de l'émancipation. Les délégués de la Guadeloupe poussèrent le cri d'alarme et tentèrent un dernier effort. « Citoyens, » disaient-ils dans une adresse présentée à l'Hôtel de ville, la colonie » vous supplie de ne pas permettre que les éléments qu'elle renferme » pour la solution de cette grande question soient dispersés par des » mesures précipitées, incomplètes et partielles qui, en privant les » propriétaires des moyens nécessaires pour organiser libéralement les » ateliers, entraîneraient à la fois la ruine de tous, et ferment reculer la » civilisation. »

Soixante ans plus tôt, le comité d'administration de la ville de Nantos, s'adressent à la première Assemblée nationale, protestait à peu près dans les mêmes termes contre la pensée d'abolir la traite des nègres.

« Si, disait ce comité, les avis que nous recevons sont exacts, on doit » incessamment vous proposer, nosseigneurs, de décréter la liberté » des nègres, ou tout au moins d'en interdire à l'avenir le commerce » aux Français. Ce genre de commerce, on en convient, peut paraître, » sous certains rapports, contraire à l'égalité que la nature établit entre » les hommes. Mais si, dans l'état actuel de l'Europe, il est tellement » nécessaire à la France que sa prohibition doit entraîner sa ruine,

1 Celte commission était composée de MM. Victor Schœlcher, président; Mestra, directeur des colonies; Perrinon, chef de bataillon d'artillerie de marine ; Galine, avocat aux conseils; Gaumont, ouvrier horloger, fille avait pour secrétaires MM. Henri Wallon et L. Percin,

» n'est-il pas criminel de vous proposer d'en prononcer l'interdiction? » Or, nous ne craignons pas de le dire, il n'est personne assez dépourvu » de lumières, qui ne voie comme une conséquence nécessaire de la » prohibition de la traite des noirs, la perte de nos colonies, l'anéantis- » sèment de notre commerce maritime, la destruction de nos manufac- » tures, etc. »

Néanmoins, le grand acte de l'émancipation s'accomplit et deux cent cinquante mille esclaves retrouvèrent en un jour leurs droits d'hommes libres et de citoyens. Exemple unique dans l'histoire de la civilisation, d'une transformation politique et sociale aussi profonde, aussi instantanée et aussi pure de sang humain !

Mais il ne s'agissait pas seulement de rendre la liberté aux esclaves ; il fallait encore réglementer, dans l'intérêt des oppresseurs et des victimes, ce grand acte de réparation à l'humanité. Tel fut aussi le but des décrets rendus par le Gouvernement provisoire. D'abord, l'esclavage était aboli. Tous droits personnels du maître sur ses esclaves étaient abrogés. La propriété de l'homme sur l'homme n'existait plus. Les nouvelles relations entre les colons et les travailleurs étaient régies par la loi commune. Quelques-uns des pouvoirs possédés autrefois par les délégations et les conseils coloniaux, passaient dans les attributions des commissaires du gouvernement. Pour que la liberté ne s'offrit pas aux affranchis escortée de la misère, les orphelins, le3 vieillards, les infirmes recevaient des secours spéciaux qui les mettaient à l'abri du besoin, tandis que des ateliers nationaux étaient institués pour les hommes valides et sans ouvrage. L'éducation gratuite assurait aux enfants et aux adultes des affranchis une plus grande aptitude au travail des mains et de l'intelligence. Ces nouveaux rapports entre le maître et l'affranchi exigeaient une nouvelle organisation judiciaire. Pour rendre la justice accessible à tous, on instituât des jurys cantonnaux composés par égales portions de colons et de travailleurs. Les mendiants et les vagabonds étaient astreints au travail dans des ateliers de discipline, judicieux châtiment qui portait avec lui son instruction et sa moralité. Les décrets du Gouvernement provisoire modifiaient ensuite l'impôt des boissons et fondaient les caisses d'épargnes, de manière à commander la tempérance et l'économie aux hommes-que la République initiait aux bienfaits de la civilisation. En même temps et par une idée qui devait produire d'heureux résultats dans l'avenir, des récompenses étaient assurées aux travailleurs les plus aeliis. Enfin,

d'énormes hypothèques grevant, aux colonies, la propriété foncière, le Gouvernement provisoire mettait ûn à la liquidation difficile des intérêts du débiteur et du créancier. Ce dernier décret était le complément du nouveau régime civil des colonies. Restait la loi politique, et, sous ce rapport, la République de 1848 ne pouvait refuser aux colonies ce que leur avaient accordé toutes les constitutions, de 1789 à 1799, qui les avaient admises à être représentées dans les assemblées législatives de la mère patrie1. En conséquence tout citoyen, affranchi ou colon, était déclaré éligible et électeur, dans les mêmes conditions qu'en France. Enfin, toutes les lois régissant, dans la métropole, la liberté de la presse, le recrutement militaire, l'inscription maritime et l'organisation des gardes nationales, étaient applicables aux colonies françaises. Politiquement, les droits du citoyen s'y trouvaient identiquement les mêmes que dans la mère-patrie; et, quant à la législation civile, elle ne s'éloignait de l'esprit de nos codes que sur la constitution de la propriété foncière, placée par le temps et les distances dans des conditions essentiellement exceptionnelles.

Tel fut le plus grand œuvre du Gouvernement provisoire. Des obstacles de tout genre en ont entravé depuis les développements. La réaction coloniale, que 120 millions d'indemnité n'ont pu apaiser, a été d'autant plus violente, que les anciens privilèges étaient plus implacables. Les intérêts et les préjugés se sont coalisés pour dénaturer les conséquences de l'émancipation. Et cependant, les décrets du Gouvernement provisoire sur l'affranchissement des esclaves sont les seuls que la contre-révolution ait respectés jusqu'ici, les seuls aussi qui rappellent encore le règne du peuple. La dernière Assemblée législative elle-même les a consacrés dans ce qu'ils ont peut-être de plus rigoureux : l'interdiction à tout Français, même en pays étranger, sous peine de perdre sa nationalité, de posséder, d'acheter ou de vendre des esclaves.

L'Europe entière s'était ébranlée au contre-coup de la révolution de Paris. Nous avons dit (XXX) les premiers soulèvements de l'Italie et les palpitations insurrectionnelles de l'Allemagne, au moment où celte révolution vint jeter ses brandons sur le monde. Renouons la chaîne de ces événements.

1 Six députés de Saint-Domingue aux états-généraux siégèrent le 8 juin 1789; cinq de la Guadeloupe Turent admis le 22 septembre; ceux de la Martinique, au nombre de deux, le 14 octobre; cevx de la réunion ne siégèrent qu'en 1791.

Le premier, le plus inattendu, celui qui frappa l'Europe de plus dctonnement, eut lieu à Vienne le 13 mars. Celait le jour fixé pour l'ouverture des États. Les étudiants et les bourgeois, dont aucun symptôme ne révélait les projets, profitent tout à coup de celte circonstance pour demander des réformes, une constitution représentative et la liberté de la presse. Ces pétitions sont reçues, mais le gouvernement déclare que la réponse en est ajournée. Alors, d'immenses clameurs annoncent une révolution prête À éclater. Les^lépulés à la diète se rendent en corps auprès de l'empereur, qu'ils supplient d'accéder aux vœux du peuple. François II se borne à répondre que son gouvernement s'occupe depuis longtemps de projets de nature à satisfaire aux nécessités de l'époque, et que d'ailleurs il place toute sa confiance dans le patriotisme et dans la sagesse des Viennois. Cette réponse dilatoire avait pour but do donner aux soldats le temps d'accourir et de dissiper les attroupements qui rugissaient autour du palais. En effet, les régiments de la garnison ne tardèrent pas à paraître, et, se déployant avec rapidité devant une masse sans armes, ils traduisirent en coups de fusil le3 promesses libérales de leur maître. Dix-neuf morts et quarante et un blessés furent en peu d'instants le résultat de cette lutte inégale. Cependant, les étudiants et les bourgeois tinrent ferme. Le peuple intervint ; il attaqua les soldats à coups de pierres, le combat recommença et, vers le milieu du jour, la capitale de l'empire était déjà en proie à une effrayante exaltation. Le gouvernement avait pris des mesures pour séparer la ville des faubourgs; mais il était évident que les troupes allaient se trouver écrasées sous les avalanches populaires qui roulaient sur elles de tous les côtés. Le peuple, escortant lui-même se3 blessés, passait devant les soldats qu'il accablait de malédictions et de huées. Ceux-ci, déconcertés par une audace sur laquelle ils ne comptaient pas, hésitaient à faire usage do leurs armes. Un bataillon retira même ses baïonnettes, sur l'injonction du peuple. A ce moment, la milice bourgeoise se présenta sur le terrain, musique en tête; cl, au frémissement de joie qui saisit la foule, le gouvernement comprit que l'heure d'une résistance utile était passée. Toutefois, les deux partis restèrent en présence, la troupe conservant ses positions, le peuple, la bourgeoisie et les étudiants s'unissant do plus près et s'emparant des grandes arlères par où les faubourgs pouvaient descendre sur la ville malgré les mesures prises par l'autorité militaire. Alors, les soldats eux-mêmes ne montrant plus qu'une disposition équivoque à tirer sur

lo peuple, la cour décida qu'il fallait céder et attendre des jours plus propices au despotisme. M. de Metternich prit la fuite, et des proclamations publiées par ordre de l'empereur annoncèrent qu'il était prêt à necéder à tous les vœux de son peuple.

« Pour assurer, disait la Gazette de Vienne du 14 mars, la tranquillité » dans celle copilale très-agitée depuis hier, Sa Majesté a résolu d'armer » les étudiants, à l'exclusion de tous les étrangers et en procédant » d'une manière régulière.

» L'empereur espère que tous les bourgeois, entrant dans le corps » de la bourgeoisie, le renforceront et coopéreront énergiquement au » maintien de la tranquillité.

» Sa Majesté vient de former un comité pour examiner ce qu'exigent » les circonstances, et il y fera entrer non-seulement des membres des » États, mais aussi des membres de la bourgeoisie. Sa Majesté espère » qu'on verra dans cette mesure une nouvelle preuve de sa sollicitude » paternelle, et que le calme sera rétabli; sinon, elle ordonnerait, » quoiqu'à regret, aux troupes de faire usage de leurs armes. Le prince » chancelier d'État de Metternich a remis sa démission entre les mains » de Sa Majesté. »

La menace maladroite qui accompagnait ces premières concessions détermina le peuple à exiger que les troupes s'éloignassent, que la police do Vienne fût exclusivement confiée à la garde nationale, que les ministres fussent déclarés responsables, et les états-généraux convoqués à bref délai. En effet, l'empereur ordonna qu'une garde nationale fût organisée pour protéger les personnes et les propriétés, et le commandement en fut confié au général comte de Hoyos. Une soconde ordonnance abolit la censure et annonça la prochaine publication d'une loi sur la presse; une troisième convoqua, pour le 3 juillet suivant, les états de la monarchie, à l'effet do délibérer sur toutes les questions législatives et administratives. En même temps l'archiduc Élienne partait en toute haie pour la Hongrie, où il espérait, par de promptes concessions, prévenir une déclaration d'indépendance. L'archiduc Louis-Guillaume fuyait vers Breslau avec le prince de Metternich. L'archiduc Albert, généralissime de l'armée, qui avait ordonné de faire feu sur le peuple, quittait précipitamment son palais. Enfin l'empereur et le vieil archiduc Charles étaient les seuls membres de la famille impériale qui, n'inspirant pas au peuple une méfiance absolue, restassent dans la capitale. Toutefois, les concessions faites jusqu'a-

m HISTOIRE DE FRANCE.

lors ne paraissaient pas suffisantes et de sourdes rumeurs annonçaient de nouvelles et prochaines exigeances. Cependant, dès le 15, l'ordre matériel était rétabli à Vienne. Expulsés de leurs casernes, dix-huit mille hommes de troupes impériales bivouaquaient au dehors. Des patrouilles d'étudiants et de bourgeois circulaient seules dans les rues de Vienne pour y maintenir la tranquillité, et l'empereur avait déclaré qu'il se plaçait lui-même sous la protection de la garde nationale. Quinze jours plus tard François II, poussé dans ses derniers retranchement, accordait à l'empire une constitution basée sur les principes généraux des chartes françaises de 1814 et 1830. Il y avait désormais en Autriche un sénat et une Chambre des députés qui, réunis, formaient la diète. Le sénat se formait, 1° des princes de la maison impériale, âgés de vingt-quatre ans au moins; 2° de membres, en nombre illimité, nommés à vie par l'empereur ; 3° de cent cinquanfe membres, élus pour cinq ans par les grands propriétaires. Cette branche du pouvoir législatif n'était pas héréditaire.

La Chambre des députés se composait de trois cent quatre-vingttrois membres, élus pour cinq ans. La première diète devait régler le droit électoral et les conditions d'éligibilité. Les députés auraient droit à un traitement qui serait ultérieurement fixé par la diète elle-même. Les délibérations des deux Chambres devaient être publiques, sauf le cas où dix membres réclameraient le comité secret. Elles avaient le droit d'initiative. L'empereur avait le droit de veto. Toute loi devait être volée par les deux Chambres et sanctionnée par le souverain. La Chambre des députés discutait et votait la première les lois de finances. La constitution garantissait la liberté de conscience, la liberté individuelle, la liberté de la presse, la liberté d'association. Tous les cultes chrétiens, légalement reconnus, seraient pratiqués sans entraves. Une disposition spéciale garantissait le secret des lettres. Enfin, tous les citoyens étaient déclarés égaux devant la loi. Tous étaient soumis aux mêmes impôts et concouraient également au service militaire. Les juges étaient inamovibles. La procédure était orale et publique. Toutes les alfaires criminelles étaient déférées au jury.

L'Autriche était donc arrivée d'un seul bond au régime politique où la France n'était parvenue qu'à travers soixante ans de révolutions. Si l'on considère le point d'où le peuple était parti et le despotisme qui pesait encore sur lui le 13 mars, jamais nation n'avait fait un tel pa9 dans la carrière de la civilisation. Mais cette constitution n'était, hélas!

qu'une halte dans le mouvement de Ja liberté, un instrument de guerre aux mains de la tyrannie. Quoi qu'il en soit elle fut inaugurée à Vienne le 25 avril, jour anniversaire de la naissance de l'empereur, par une fête à laquelle concoururent la famille impériale, les fonctionnaires de tout ordre, la garde nationale, l'armée et toutes les classes de la population. Cette cérémonie fut imposante et magnifique. Un enthousiasme vif et profond animait les citoyens; tous étaient émus et un grand nombre versaient de patriotiques larmes. La révolution autrichienne avait causé dans toute l'Allemagne une si grande surprise, que la lecture même des décrets de l'empereur dans les journaux officiels ne suffisait pas pour convaincre les esprits. Bientôt une joie délirante et une confiance profonde succédèrent à 1 etonnement. Désormais il n'y avait plus en Allemagne qu'un seul prince qui osât résister ouvertement aux vœux de son peuple, et ce prince était le roi de Hanovre. Or, qu'importait à l'unité germanique une résistance si facile à vaincre? L'opinion la plus générale était aussi que la Hongrie, laLombardie et la Bohème allaient former des États distincts, ayant chacun son administration, ses finances et son armée particulière. Quant à la Pologne, qui aurait douté de sa résurrection, alors que tant de nationalités se relevaient à ses côtés?

Nous avons dit la commotion que les premiers événements de Paris avaient imprimée à la Prusse. Depuis les derniers jours de février la plus vive agitation régnait surtout parmi la population de Berlin, è laquelle la conduite équivoque du roi inspirait de vives alarmes et d'ardentes colères. Mais l'agitation des esprits manquait d'un centre d'action, que les étudiants de l'Université lui offrirent bientôt. Le 6 mars, ces jeunes gens, réunis en grand nombre, rédigèrent une adresse au roi pour demander la liberté de la presse, l'élection générale, l'armement des citoyens et la représentation dans la diète. Une seconde réunion eut lieu le jeudi soir. Celle-ci était si nombreuse qu'elle dut quitter la salle du Zeiton pour se réunir en plein air. C'était déjà une nouvelle et grande chose qu'une assemblée de six ou sept mille citoyens se concertant, la nuit, à la lumière des torches, sans trouble et sans désordre, sur les grands intérêts de la patrie. Cependant, la police prussienne s'était bornée à l'observer de loin, sans oser l'empêcher. Seulement, le roi avait déclaré qu'il ne recevrait aucune députai ion directe de cette réunion. Tout nouveau rassemblement fut défendu, et, sur le bruit d'une nouvelle convocation, toute la garnison fut m 65

mise sur pied. De forts détachements occupaient les palais des princes. On braqua les canons devant le château, et dès ce moment les troupes, campées sur les places publiques, couvraient Berlin de patrouilles, tandis que des milliers d'habitants sans armes parcouraient les rues en baffouant les soldats et en chantant des airs patriotiques. C'était le prélude d'une des plus formidables insurrections dont l'Europe ait été le théâtre.

Par une ordonnance du 11 mars le roi de Prusse, conjointement avec l'Autriche et obéissant à l'impulsion russe, convoquait a la fois la diète réunie du royaume pour le 27 avril, et un congrès de tous les princes allemands pour le 27 mars, à Dresde. « D'accord avec le gou- » vernement autrichien, portait ce document, nous avons invité nos » alliés de la confédération germanique à s'entendre sur-le-champ rela- » tivement aux mesures qui, dans les circonstances difficiles et dange- » reuses actuelles, sont commandées par l'intérêt de la patrie allemande, » et nous avons résolu d'employer tous nos efforts pour que ces délibé- » rations conduisent à une régénération véritable de la confédération » germanique, afin que le peuple allemand, uni véritablement en elle, » fortifié par des institutions libres et protégé contre les dangers d'un » bouleversement et de l'anarchie, regagne son ancienne grandeur, » pour que l'Allemagne reprenne le rang qui lui appartient en Europe. » Mais quel que soit le résultat de nos efforts, nous devons adopter » pour notre royaume des mesures dont l'exécution exige la coopérait tion de nos ûdèles États.

» C'est pourquoi, et attendu qu'à des époques si grandes et si déci- » sives que l'époque actuelle, nous ne nous sentons forts que d'accord » avec nos États, nous avons résolu d'ouvrir la diète réunie le jeudi » 27 avril prochain, dans notre capitale de Berlin, et nous chargeons » notre ministre d'État de la faire convoquer par le ministre de l'iulé- » rieur et de faire les autres préparatifs nécessaires. » i Ces deux mesures, ainsi que la simultanéité de leur date, expliquaient assez la marche que voulaient suivre les deux puissances dominantes en Allemagne. Évidemment leur intention était de réunir tous les princes contre les réclamations des peuples germaniques. La Prusse, en particulier, voulait avant d'ouvrir le parlement, être assurée que tous les gouvernements la soutiendraient contre les prétentions de la diète et les exigences du peuple. C'était, en un mot, une véritable conspiration du roi contre l'Allemagne et contre la France. Et si quelques doutes avaient été permis à cet égard, un article de la Gazette

offirielle du 15 mars aurait suffi pour les dissiper. « Les gouvernements » d'Autriche et de Prusse, disait ce journal, se sont exprimes franche- % ment sur leur position à l'égard des questions qui se rattachent aux » événements politiques survenus en France. Personne ne peut douter » que bien qu'éloignés de vouloir intervenir dans les affaires inté- » rieuresde cet État, ils ont également résolu de repousser avec leurs » forces réunies toute atteinte qui serait portée aux traités existants. » Leurs vues ultérieures se sont portées sur la situation actuelle de la » confédération germanique, qui a le devoir, dans un temps si agité, » de veiller à la sûreté extérieure de l'Allemagne et à sa prospérité » intérieure.

» C'est aujourd'hui surtout qu'il faut toute la sagesse du gouverne- » ment et toute la concorde de la nation, pour détourner les dangers » dont la patrie commune est menacée. C'est pourquoi l'Autriche et » la Prusse ont invité leurs alliés do la confédération germanique de » s'unir à elle sans retard, pour délibérer largement sur ce que le bien- » être de l'Allemagne commande dans les circonstances actuelles. — » Cette assemblée s'ouvrira le 25 mars à Dresde. »

Nul doute que les desseins des princes allemands, et particulièrement des cours d'Autriche et de Prusse, ne fussent aussi de réveiller des défiances internationales et de susciter des craintes de guerre, qui détournassent les populations germaniques de la revendication de leurs droits.

Les habitants de Berlin ne se méprirent pas sur le but et la portée de cette tactique. Peu satisfaite des conditions annoncées par le roi dans une proclamation du 14 mars, cette population n'avait cessé de protester, la bourgeoisie par des pétitions, les ouvriers par des cris de guerre, des pierres et des barricades. Ce fut alors qu'arriva la nouvelle de la révolution de Vienne. Cet événement surexcita les esprits, qui résolurent de tenter un suprême effort pour reprendre les devants sur l'Autriche dans la carrière de la liberté. On se mit donc à demander hautement la retraite immédiate des ministres, qui se hâtèrent de donner leur démission. Le roi l'accepta et publia immédiatement après une ordonnance qui convoquait la diète pour le 2 avril, et indiquait la forme que la Prusse désirait voir adopter par la confédération allemande. Monument honteux de mensonge et de peur, le texte de cette ordonnance mérite une place dans l'histoire de celte époque.

«t En convoquant le 14 de ce mois nos fidèles États pour le 27 avril

» prochain, aGn d'arrêter avec oui les mesures que la régénération de » l'Allemagne, telle que nous voulions la proposer à nos slliés de la » confédération germanique, rend aussi nécessaires pour la Prusse, » nous ne pouvions supposer que, dans le même instant, de graves » événements arrivés à Vienne faciliteraient essentiellement d'un côté » l'exécution de nos projets, et rendraient indispensable, d'un autre » côté, leur prompte réalisation.

» Après ces événements importants, nous croyons devoir déclarer, » non-seulement devant la Prusse, mais devant l'Allemagne (puisque » telle est la volonté de Dieu) et devant mon peuple réuni, quelles sont » les propositions que nous avons résolu de faire à nos confédérés alle- » mands. Avant tout, nous demandons que l'Allemagne soit trans- » formée d'une confédération d'États en un État confédéré. Nous reconj> naissons que cela suppose une réorganisation de la constitution » fédérale, qui ne peut être mise à exécution que par l'union des » princes et des peuples. Que, par conséquent, une représentation fé- » dérale préalable soit formée dans tous les États des pays allemands » et convoquée immédiatement.

» Nous reconnaissons qu'une telle représentation fédérale rend né- » eessaires des institutions constitutionnelles des États allemands, aûn » que les membres de cette représentation puissent siéger les uns à côté » des autres avec les droits de l'égalité. Nous demandons un système )> militaire de défense générale pour l'Allemagne, imité, dans ses parties » essentielles, de celui sous lequel nos armées prussiennes ont conquis » dans les guerres de la liberté des lauriers éternels. Nous demandons 1» que l'armée allemande soit réunie sous une seule bannière fédérale, » et nous espérons voir à sa tète un général en chef fédéral. Nous de- » mandons un pavillon allemand, et nous espérons que, dans un temps » prochain, une flotte allemande fera respecter le nom allemand sur » les mers voisines et éloignées. Nous demandons un tribunal fédéral » allemand pour le règlement de tous les différends qui ont une origine » politique entre les princes et les États, de mémo qu'entre les divers » gouvernements allemands.

» Nous demandons un droit commun d'indigénat allemand et une » liberté complète de s'établir dans les pays allemands.

» Nous demandons qu'à l'avenir aucune barrière n'empêche plus le » commerce et l'industrie en Allemagne.

» Nous demandons un zollverein général dans lequel les mêmes

» mesures, les mêmes poids, les mêmes droits de commerce allemand » resserreront bientôt plus fortement l'union matérielle. — Nous pro- » posons la liberté de la presse, avec les mêmes garanties contre l'abus, y> dans toute la patrie allemande. — Telles sont nos propositions et nos » vœux, dont nous chercherons, de tous nos eflbrts, à obtenir la réa- » lisation. — Nous comptons avec une ferme confiance sur la coopéra- » tion de nos confédérés allemands et de tout le peuple allemand ; nous » fortifions, par l'incorporation dans nos États, des provinces qui n'en » font point partie, lorsque, comme nous le supposons, les représenta tanfs de ces provinces partageront ces vœux et que la confédération » sera disposée à les agréer.

» Nous espérons que la réalisation de nos intentions fera cesser » l'anxiété qui, à notre grand regret, agite en ce moment l'Allemagne, » paralyse le commerce et l'industrie, divise le pays, et menace de le » livrer è l'anarchie. Nous espérons que ces mesures fortifieront l'AUe- » magne en elle-même et la feront respecter au dehors, afin que dans » ses forces réunies , l'Europe troupe la garantie la plus solide d'une » paix durable et prospère. Mais pour que l'accomplissement de nos » intentions éprouve le moins de relard, et pour que nous puissions » développer les propositions que nous jugeons nécessaires pour la » constitution intérieure, nous avons résolu de hâter la convocation » de la diète réunie, et nous chargeons le ministre d'État de faire cette » convocation pour le dimanche 2 avril. »

Cette ordonnance fut suivie de l'abolition de la censure, et de l'attribution aux tribunaux ordinaires de tous les crimes et délits commis par la voie de la presse. Tout semblait donc terminé, et pourtant ce n'était là que le premier acte d'une lutte furieuse et sanglante. Il était deux heures après midi. La population s'était portée en foule devant le palais, pour remercier le roi des concessions qu'elle venait de lui arracher. Tout à coup une collision, provoquée par une charge de dragons, s'enirage entee les soldats et le peuple. C'est le signal d'un désordre immense. Les détachements placés à l'angle des rues font feu; l'artillerie sort avec des pièces attelées; le canon roule dans les rues et foudroie les citoyens; le peuple ivre de colère se précipite sur la troupe et tue plusieurs soldats avec les armes qu'il lui arrache des mains; bientôt éclate un violent incendie; presque toutes les rues sont dépavées; de tous côtés s'élèvent des barricades hautes comme des maisons ; tout fait présager une nuit de sang et de deuil.

Pendant celle lutte qui dura près de treize heures consécutives, une partie des chasseurs de la garde royale passa du côté du peuple et ajouta aux péripéties de ce terrible drame. Le combat s'étendit sur mille points divers, et les troupes qui avaient reçu l'ordre de se rendre à tout prix maîtresses de la ville, y perdirent sans succès la plupart de leurs officiers supérieurs, que le peuple ajustait du haut des barricades et des toits. Sur plusieurs points d'horribles excès étaient commis par la troupe. Le drapeau de l'unité allemande, noir, rouge et or, surmontait la plupart des barricades, et les citoyens portaient des cocardes à ces couleurs. A onze heures du soir, la ville était illuminée, et le glas du tocsin se mêlait partout au bruit du canon. Jamais capitale n'avait été le théâtre d'un drame plus majestueux et plus terrible; rien n'y manquait, ni l'énergie, ni les péripéties de la lutte, ni la sombro douleur des guerres civiles, ni la grandeur de la cause. Enfin, Ters minuit le roi paraît, pâle et épouvanté, au balcon de son palais. U harangue le peuple ; il lui annonce une amnistie pour les chasseurs de sa garde et la liberté de tous les prisouniers. Mais le peuple, armé et couvert de sang, conserve un aspect menaçant. Le roi lui annonce alors qu'il a changé ses ministres et que les troupes n'occuperont plus que trois points dans la ville. Ce n'est pas encore assez. Frédéric-Guillaume déclare enûn qu'il se jette 'dans les bras des Berlinois, et qu'il confie les portes de son château À la garde bourgeoise. Cependant, des rassemblements nombreux affluent et envahissent les cours du palais, demandant à grands cris l'armoment de la garde civique. En même temps apparaissent de tous côtés les cadavres des victimes, couverts de fleurs et de lauriers. Le peuple les porte sur les épaules, comme dans un cortège funèbre et triomphal. Une foule immense suit, tète nue. Un do ces groupes portant quatro cadavres, cruellement mutilés, s'arrête sous le balcon royal. Des cris : « Le roi! le roi 1 » retentissent avec violence. Le roi paraît enfin avec la reine. Celle-ci se rejette en arrière à l'aspect des cadavres. Mais son mari, dont le visage révèle les terribles émotions, s'incline en disant : « Respect aux morts ! » C'est tout au plus s'il lui reste assez de forces pour demander au peuple une heure de repos. Et après ces paroles, Frédéric-Guillaume remonte tremblant dans son palais. La révolution lui avait fait grâce.

Puis, deux ministres du roi, le baron d'Arnim et le comte de Schwerin, parviennent à calmer le peuple, en lui promettant l'armement immédiat de la garde civique et Péloigneraent des troupes. Mais alors cinq

cents braves soldats, autant au moins de citoyens et plusieurs milliers de blessés, avaient payé de leur sang cette éphémère conquête.

Le lendemain, 19 mars, le roi, dans une proclamation affichée sur tous les murs, disait au peuple de Berlin :

« Rentrez dans le calme, enlevez les barricades, et envoyez-moi des » hommes animés de l'esprit berlinois avec des paroles telles qu'elles » conviennent vis-à-vis de votre roi, et je vous donne ma parole royale » que les troupes évacueront à l'instant même toutes les rues et places, » et la garnison se bornera aux bâtiments nécessaires, du château, » de l'arsenal et de quelques autres édifices, et même seulement pour » un temps. Écoutez la voix paternelle do votre roi, habitants de ma » ville belle et fidèle de Berlin ; oubliez ce qui s'est passé, comme je » veux l'oublier moi-même, dans l'intérêt de l'avenir qui va s'ouvrir » sous la bénédiction du ciel pour la Prusse et, par la Prusse, pour » l'Allemagne. Votre reine, votre fidèle mère et amie , qui est très- » souffrante, joint ses prières ferventes et accompagnées de larmes aux » miennes.

» Écrite dans la nuit du 18 au 19 mars.

» Frédéric-Guillaume. »

Cette proclamation ne satisfit pas le peuple, qui demandait avant fout la retraite des soldats , et il se préparait à combattre encore, lorsque l'autorité fit annoncer que les troupes allaient quitter la ville. En effet, les régiments appelés des environs sortirent de Berlin, tandis que les autres rentraient silencieusement dans leurs casernes. Cette mesure tardive apaisa le peuple, et le calme commença à se rétablir dans les esprits.

Par une proclamation nouvelle, le roi plaça sous la protection des habitants de Berlin les propriétés de l'État avec les arsenaux, y compris les armes et les munitions de guerre. Le peuple régnait à Berlin.

Le soir du 18 mars toute la ville fut illuminée. On remarquait surtout le splendide éclairage de l'ambassade de Russie et du palais du prince de Prusse, que le peuple accusait de tout le sang répandu, et qui était déjà parti pour l'Angleterre.

Le 21, le roi parcourait la ville À cheval, revêtu de l'uniforme du 1er régiment des gardes, et portant au casque et au bras les couleurs de l'unité allemande. Il se sentait, criait-il, appelé à sauvegarder

iiuo msToinE de France.

l'unité de l'Allemagne. Et, passant devant un corps de garde occupé par les insurgés armés, il s'arrêta et leur dit qu'il ne pouvait trouver d'expressions pour leur témoigner toute sa gratitude.

Le 22, une cérémonie solennelle avait lieu en l'honneur des citoyens morts pour la liberté. Une immense population formait le cortège de ces glorieux morts. Mais celte fois le roi, malade, s'était excusé de ne pouvoir assister à cette grande manifestation, et le peuple en paraissait mécontent.

Cependant, lorsque le convoi arriva devant le château, pour se rendre au cimetière de Friedrichahut , la porte vitrée du balcon s'enlr' ouvrit, et le roi parut entouré de ses ministres. Deux de ses aides de camp, placés à sa droite et à sa gauche, tenaient des drapeaux noirs, tandis que le ministre des finances déployait l'étendard aux trois couleurs. Au moment où le cercueil apparut, Frédéric-Guillaume se découvrit et resta dans l'attitude d'un recueillement respectueux.

Enfin, continuant le système d'hypocrisie qui l'avait sauvé de la tempête, et caressant encore l'idée fixe de ses sujets, Frédéric-Guillaume adressait à son peuple et à la nation allemande la proclamation qu'on va lire et que l'histoire recueillera :

« 11 y a trente-cinq ans que le roi, dans des jours de grand danger, » adressa des paroles do confiance à son peuple, et ces paroles trou- » vèrent de l'écho. Le roi, uni à son peuple, sauva la Prusse et l'Al- » lemagne de la honte et de l'avilissement.

» C'est encore avec confiance que je m'adresse à la nation allemande » dans un moment où la patrie est en danger, à celte nation dont mon » peuple peut s'enorgueillir de faire parlie.

» L'Allemagne est soulevée de fermentation intérieure, et elle peut » être menacée du dehors de plus d'un côté. Il n'y a de salut pour » l'Allemagne contre ce danger double et imminent, que dans l'union » des princes et des peuples allemands sous une seule et unique direc- » tion. Je me charge de cette direction pour les jours de danger.

» Mon peuple, qui ne recule devant aucun danger, ne m'abandon- >► nera pas, et l'Allemagne se joindra è moi avec confiance. Je viens » d'adopter les vieilles couleurs allemandes, et je me suis mis, moi et » mon peuple, sous la bannière vénérable do l'empire allemand. Doré- » navant, la Prusse se dissout dans l'Allemagne.

» Comme moyen et organe législatif, pour procéder rapidement au » salut de l'Allemagne, se présente tout d'abord la diète, convoquée

RÉVOLUTION Dli FEVRIER 1848.

» pour le 2 avril. Je songe à un mode particulier et rapide, aOn do » donner aux princes et aux États allemands l'occasion de se réunir à » celte assemblée nationale par des organes particuliers.

» Celle assemblée nationale prendra toutes les mesures pour pré- » venir les dangers de l'intérieur et de l'extérieur.

» Ce qui est urgent avant tout, c'est :

» 1° L'organisation d'une armée confédérée et populaire;

» 2* La déclaration d'une neutralité armée.

» Une armée nationale, forte de celte déclaration, sufûra pour inspi- » rer du respect à l'Europe et pour maintenir l'inviolabilité du terri- » toire, de la langue et du nom allemands.

» L'union et la force seules conserveront la paix dans notre patrie » commune, si prospère par le commerce et l'industrie.

» Simultanément, avec les mesures à prendre contré l'extérieur, h l'Assemblée nalionale organisera la régénération et la fondation d'une » nouvelle Allemagne, d'une Allemagne unie, non uniforme; unité j» dans la variété, unité par la liberté.

» Introduction des constitutions vraiment constitutionnelles, avec » responsabilité des ministres dans les États respectifs; des débats judi- » ciaires publics et oraux, fondés sur le jury pour les causes criminel- » les; égalité des droits civiques et politiques de toutes les religions, et » une administration vraiment libérale et vraiment populaire : telles » sont les conditions uniques pour raffermir l'unité et la paix. »

En réalité, la situation de Berlin était celle d'une pacifique anarcbie. Il n'existait plus dans cette capitale qu'un fantôme de royauté. Les vieilles lois avaient disparu; l'administration publique était arrêtée; plus de police et plus de troupes; la garde nationale n'était pas encore organisée; chacun faisait ce qu'il voulait, mais chacun aussi prenait un fusil, choisissait un poste et répondait de la tranquillité publique.

La nouvelle de cette révolution imprima une commotion subito à toute la population polonaise du grand duché de Posen. La ville do ce nom s'ébranla comme un seul homme et un comité national fut institué sur-le-champ. Le mouvement se communiqua comme un éclair à la province entière. Le peuple des campagnes arbora les couleurs polonaises et s'arma de ses faux. En quelques jours l'insurrection se propagea de tous côtés, en présence des autorités prussiennes frappées de stupeur. Mais, dominé par de graves considérations, le comité

national arrêta la lutte prête à s'engager. Il fallait, croyait-il, ménagei n. 6G

hhi HISTOIRE DE FRANCE.

les sympathies qui avaient éclaté non-seulement à Berlin, mais dans toute l'Allemagne, en faveur de la Pologne. D'ailleurs, le roi de Prusse ne venait-il pas de déclarer dans son manifeste que toutes les nationalités étrangères à l'Allemagne, seraient libres de s'en séparer et de s'organiser elles-mêmes comme elles l'entendraient? Enfin, il était évident que si le duché de Posen rompait avec la Prusse par une insurrection ouverte, les troupes russes, échelonnées sur la frontière, envahiraient le territoire et se porteraient sur la capitale du duché. Or, dans l'état de désorganisation où se trouvait la province de Posen, dépourvue d'armes et de troupes, l'avortement d'une tentative insurrectionnelle ne pouvait-il pas compromettre l'avenir de la cause nationale? Le comité résolut donc de réorganiser le grand-duché sous le protectorat même de la Prusse. Il envoya dans ce but une députation à Berlin, pour demander l'autorisation du roi. Il délégua en même temps des commissaires dans tous les districts, pour y raffermir l'ordre public, apaiser l'effervescence populaire et maintenir dans leurs postes les autorités prussiennes. Ce fut une faute. Frédéric-Guillaume, qui avait besoin d'attermoiements, promit tout ce qu'on lui demandait. Il promit aux délégués du comité une prompte réorganisation, des gouverneurs polonais, une administration séparée et une armée nationale. Cependant, après avoir vainement attendu la réalisation de ces promesses, la situation devenant plus grave, l'exaltation patriotique ne faisant que s'accroître, les paysans s'armant de faux et se réunissant en masses compactes, le comité se décida à commencer, de son chef, l'organisation militaire de la province. Mais tandis que, sous les yeux des autorités prussiennes, il concentrait dans des camps la population des campagnes, le cabinet de Berlin dirigeait en secret des forces considérables sur le grand-duché. Bientôt quarante mille hommes occupèrent Posen et ses environs. La ville fut déclarée en état de siège, la citadelle se hérissa de canons, et une réaction violente éclata contre le mouvement polonais. Alors, et comme il était facile de le prévoir, les camps, où s'étaient concentrés quelques nobles débris, ne cédèrent qu'à la violence, et le sang polonais coula encoro une fois sous le fer étranger. Après avoir éprouvé des pertes sensibles à l'attaque do Tvzémesno, où se trouvaient réunis les corps de volontaires, les troupes prussiennes, auxquelles s'étaient ralliés les Allemands et les colons juifs, se livrèrent aux plus honteux excès. Les autorités militaires prussiennes refusaient toute obéissance aux autorités civiles instituées par le roi, et

méconnaissaient, d'oii qu'il vint, tout ordre empreint d'un sentiment libéral. C'était la contre-révolution ayant pour ârao la cour et pour instrument l'armée.

D'un autre côté, une grande partie de l'Allemagne du midi repoussait l'initiative prise par le roi de Prusse pour constituer à son profit l'unité germanique, et protestait contre la royauté allemande inaugurée sur les barricades de Merlin. A Municb, la proclamation de Frédéric- Guillaume était brûlée sur la place publique. Vienne revendiquait les droits do l'antique maison de Habsbourg, et faisait un appel à la décision souveraine de la diète germnnique. «

Au nord, le duché de Scbleswig-IIolstein, dont les prétentions allaient bientôt provoquer une longue et sanglante guerre, réclamait à grands cris son admission dans la confédération germanique. Mais, tout en promettant d'accorder au Holstein une constitution libre avec une administration politique et financière distincte, le roi de Danemark refusait opiniàtrément de permottre l'incorporation du Scbloswig dans la famille allemande. Les délégués des deux duchés venaient donc demander des armes à la Prusse, dont les sympathies leur étaient acquises. Et, en efïet, les hostilités no tardèrent pas à s'engager, pour cette cause, entre les Prussiens et les Danois.

Vers le même temps, Fribourg en Brisgau était le théàtro d'une lutte sérieuse entre les insurgés républicains du cercle de Constance et les troupes régulières du grand-duc. Après deux jours de combats les républicains maintinrent leurs positions contre les soldats badois et hessoisqui, plusieurs fois, tentèrent inutilement de s'en emparer. Alors les ouvriers allemands accouraient de la Suisse, de Strasbourg et de Huningue, et s'engageaient dans un conflit qui n'était oncore que le prélude du soulèvement de la population badoise.

A l'orient de l'Europe, les provinces danubiennes, la Moldavie, la Valachie, la Servie, étaient en pleine révolution. Le vieux prince Miloch, détrôné par les intrigues de la Russie, était l'àme de ce mouvement qui menaçait d'entraîner la Bosnie et la Bulgarie. La Porte, qui craignait un démembrement de ce côté — où son autorité n'est plus que nominale — prenait des mesures militaires, tandis que les Roumans lui offraient l'alliance des provinces danubiennes en échange d'un simulacre de souveraineté. Et cette révolution, telle éloignée qn'elle fût du foyer des grands événements européens, n'en contribuait pas moins à augmenter l'agitation générale.

A celte époque, la situation intérieure de l'Angleterre, et plus encore celle de l'Allemagne, de Trieslo à Tilsitt et de Hambourg h Pestb, semblaient devoir enlèvera la France républicaine toute crainte d'une coalition nouvelle. En dehors de l'ordre qui so fondait sur le reste du continent, protégée par ses steppes et ses glaces contre les entraînements de la liberté, la Russie elle-même eût probablement renoncé au double rôle de conquérante et de révolutionnaire qui avait fait sa fortune, s'il n'avait existé entre la Russie et l'Europe une question brûlante qui pouvait allumer l'incendie d'une guerre universelle. C'était la question polonaise. L'opinion du monde était qu'il fallait que la Pologne renaquit, et déjà l'Autriche et la Prusse, forcées par ce cri de justice, semblaient incliner vers une tardive réparation . D'un côté Cracovie, de l'autre Posen, offraient deux points d'appui à la sainte insurrection qui, de la Pologne allemande, devait gagner la Pologne russe. Or, le despotisme une fois vaincu en Prusse et surtout en Autriche — vieil emblème de l'immobilité et base du levier par lequel le czar agissait depuis trente ans sur Europe — il était dans la logique des événements que l'Allemagne régénérée par la liberté se retournât contre son ancien complice, et conduisit les forces d'une caolition de peuples, non plus sur le Rhin et contre la France, mais sur le Niémen et contre la Russie. Les révolutions de Paris, de Berlin et de Vienne avaient donc porté au czar un coup inattendu et de cruelles déceptions. Aussi, à la nouvelle de ces deux grands événements, le despote jeta sur l'Europe civilisée un cri de fureur qui retentit dans le monde, et qui passera à la postérité comme l'anathème de la tyrannie en délire. Voici cet ukase :

« Nous, Nicolas I", par la grâce de Dieu, empereur de Russie et » autocrate de toutes les Russies, annonçons à tous ce qui suit:

» Après une paix longue et bénie, l'Europe occidentale se trouve » tout à coup en proie à des troubles qui nous menacent de la chute » des puissances légitimes et de tout ordre social.

» Après avoir d'abord éclaté en France, l'émeute et l'anarchie se )► sont communiquées à l'Allemagne voisine, et, se répandant partout » avec une impétuosité qui s'accroît en raison de la faiblesse des gou- » vernements, ce torrent dévastateur a fini par envahir également les » États impériaux et royaux de l'Autriche et de la Prusse.

» Et maintenant le crime, ne connaissant plus de bornes, menace, » dans sa démence, notre Russie que Dieu nous a confiée. Mais il n'en y> sera pas ainsi.

» D'après l'exemple de. nos ancêtres orlhodoxes, et sous l'invocation » de Dieu tout-puissant, nous sommes prêts à tenir tète à l'ennemi » partout où nous le rencontrerons; et, sans reculer devant aucun sa- » crifice, dans une union indissoluble avec notre sainte Russie, nous » défendrons l'honneur du nom russe et l'inviolabilité de nos fron- » tières.

» Nous sommes convaincus que chaque Russe, chacun de nos fidèles » sujets, se rendra avec joie à l'appel de son empereur, et que notre » antique mot d'ordre : Pour Dieu, le czar et la pairie! nous conduira » encore cette fois à la victoire; et alors, dans un sentiment de rcspec- » tueuse gratitude, comme aujourd'hui dans une ferme confiance en » Dieu, nous nous écrierons tous ensemble : Dieu est avec nous, re- » connaissez-le, païens, et prosternez-vous, car Dieu est avec nous î

» Donné à Saint-Pétersbourg, le 26 mars de l'année t848 de la nais- » sance de Jésus-Christ, de notre règne le vingt-troisième.

» Nicolas. »

Et, comme si cet accès de frénésie ne suffisait pas pour indigner l'Europe civilisée, une feuille moscovite ajoutait, le lendemain : « La h lyre de M. Lamartine n'arrêtera pas les baïonnettes étrangères. »

Toutefois, l'empereur de Russie sentit bientôt la nécessité d'atténuer la pensée sauvage de son manifeste. « En présence d'excitations dirigées du dehors contre nous-mêmes, disait le Journal de Saint-Pétersbourg, il était naturel que l'empereur fit appel au sentiment national. En effet, non-seulement en France, où l'émigration polonaise trouve appui dans les autorités, mais en Hongrie, en Prusse, en Allemagne, ont retenti partout contre la Russie des clameurs provocatrices. Des corporations, des assemblées représentatives, même des feuilles semiofficielles, s'en sont constituées les échos. On a fait un crime aux gouvernements renversés ou modifiés par l'émeute, des rapports de bonne intelligence qu'ils entretenaient avec notre cabinet. A la nouvelle des événements qui ont amené la proclamation de la République en France, on nous a supposé gratuitement des vues d'agression. Avant de savoir s'il nous conviendrait de sacrifier notre sang pour des intérêts étrangers, on a répudié hautement notre alliance; on s'est efforcé de faire un épouvantail de notre nom, et, comme pour se prémunir contre toute intervention de notre part, avant d'être sûr que nous menacions, on nous a menacés nous-mêmes. La surprise est le seul sentiment qu'aient pu nous causer ces manifestations, car nous n'avons

m IIISTOIRE DE FRANCE.

pas souvenir que la Russie ait, de notre temps, lésé les droits ou violé d'aucune façon l'indépendance do l'Allemagne.

» Les esprits inquits peuvent donc se calmer: pas plus en Allemagne qu'en France, la Russie ne veut s'ingérer dans les changements qui ont eu lieu ou qui pourraient survenir encore dans la nature des gouvernements. Elle ne médite pas d'agression ; elle veut la paix, elle en a besoin pour travailler sans diversion au développement de sa prospérité intérieure. Que les peuples de l'occident se lancent, s'ils le veulent, à travers les révolutions, à la poursuilo du bonheur social ; que chacun d'eux se choisisse librement la forme de gouvernement à laquelle il se croira propre. La Russie assistera, sans s'y associer ou s'y opposer, aux expériences qu'ils vont tenter; elle ne portera point envie h leur destin, s'il sort enfin amélioré du sein de l'anarchie et du désordre. Quant à elle, c'est du temps et do la sollicitude éclairée de ses souverains, qu'elle attend les progrès ultérieurs de sa condition sociale. »

La vérité est qu'avec ses affaires intérieures, ses finances insuffisantes, ses conquêtes à conserver, ses guerres lointaines à soutenir, ses voisins à tenir en échec, son peuple à tenir en bride et ses alliances rompues, la Russie ne pouvait, en 1848, porter cent mille hommes au delà de ses frontières, ni uno escadre au delà du Sund ou des Dardanelles. Elle était impuissante contre la régénération de l'Europe.

Cependant une odieuse comédie se jouait sur les bords do la Vistule. Quand tout le monde comprenait la nécessité, pour l'insurrection polonaise, d'avoir des points d'appui en dehors des provinces soumises au joug moscovite, et quand les démocraties allemandes soutenaient chaleureusement les habitants do Posen et do Cracovie, les cabinets que la révolution avait laissés debout conspiraient contre le rétablissement de la nationalité polonaise. Reconstituer la Pologne, c'était les dépouiller, c'était donner des forces à la cause populaire. D'ailleurs, les cours de Berlin et de Vienne pouvaient-elles tourner leurs armes contre la Russie, leur alliée et leur espérance contre toutes les démocraties? Aussi l'Autriche ne fut-elle pas moins perfide à Cracovie que la Prusse à Posen. A la nouvelle de la révolution autrichienne, les habitants de Cracovie avaient relevé l'étendard polonais. Les détenus politiques avaient été mis en liberté. La garde nationale avait été réorganisée, et la douane supprimée. Redevenue république, Cracovie tendait la main à toute la Gallicie occidentale. Mais on verra bientôt les soldats autrichiens, chassés de cette ville, y rentrer furtivement sous prétexte de

couvrir la frontière du nord, se ruer ensuite sur les Polonais revenus dans leur patrie et, après des miracles de courage de la part de ces braves gens, les condamner à un nouvel exil.

Alors, pourtant, des soulèvements populaires avaient déjà éclaté & Wilna et sur d'autres points de la Lithuanie. Quant au royaume de Pologne proprement dit, il rongeait le frein et s'apprêtait à saisir la hache et la faux dès que les Posnaniens et les Galliciens lui auraient offert un point d'appui. Mais la Russie, profitant habilement des hésitations des cabinets de Vienne et de Berlin, paralysait le mouvement qui s'était manifesté en Allemagne en faveur de la cause polonaise. Elle réveillait dans le duché de Posen les prétentions exclusives des Allemands, et, feignant de défendre la nationalité germanique, qui ne s'était greffée dans ce pays que par la violence, elle réchauffait dans le reste do la confédération le vieil esprit hostile à la Pologne. Le monde allait donc voir encore une fois l'Allemagne tourner le dos aux véritables intérêts do la liberté et de la civilisation européennes, et oublier devant un amour-propre étroit et mesquin qu'elle avait, avec la Pologne, une cause commune à défendre, la liberté; un ennemi commun à combattre, la Russie.

Néanmoins, pressentant un soulèvement général et craignant d'exposer inutilement ses armées, la Russie prenait les devants et parlait, comme en 1815, d'une réorganisation du royaume des Jnjellons. L'empereur Nicolas se faisait même envoyer une dépulation de Varsovie, pour lui demander la réunion do la Galliçie et du duché de Posen, de manière à restituer enfin à la vieille Pologne son rang et son ancienne prépondérance dans le monde.. Tel était le sens des intrigues russes qui, vers le milieu d'avril 1848, se nouaient secrètement au milieu des convulsions qui tendaient à inaugurer une politique nouvelle dans le nord de l'Europe.

Cependant toutes ces secousses avaient amené la pensée d'une Assemblée nationale allemande, et cette pensée, corolaire naturel de l'unité fédérative, avait rapidement envahi les États germaniques. Dans ceux du sud et du sud-ouest, dans le grand-duché de Bade, le Wurtemberg, la Bavière, la Saxe, le duché de Nassau, ce vœu avait pris tous les caractères d'une véritable agitation révolutionnaire. Tout à coup, et sur un simple appel adressé par la presse aux hommes éminents de ces pays, cinq cents citoyens, délégués par les populations, étaient accourus à Francfort, où ils s'étaient formés en dicte nationale

m HISTOIRE DE FRANCE.

pour délibérer sur les questions qui se rattachaient à l'établissement d'une confédération fondée sur des institutions démocratiques et sur une représentation sincère de toute la nation allemande. La réunion soudaine de cette Assemblée avait produit une profonde impression en Europe. Plus de trente mille démocrates s'étaient rendus à Francfort, pour assister à l'ouverture du parlement improvisé qui allait prononcer sur une organisation unitaire fédérative du vieil empire germanique. Cette ville offrait un aspect de fêle nationale inconnu jusqu'alors et qui dura trois jours. Les rues étaient plantées d'arbres sur lesquels les couleurs allemandes se mariaient aux couleurs de la cité. Les maisons étaient pavoisées de la même manière. Le premier jour, il y eut procession aux flambeaux; le deuxième, illumination générale; le troisième, revue de la milice et des troupes. On ne faisait encore que murmurer les mois de république fédérative allemande; mais le mouvement avait déjà pris un caractère d'ensemble et de nationalité qui semblait délier tous les vieux despolismes.

Le 31 mars, l'assemblée préparatoire pour l'établissement d'un parlement national, commença le cours de ses travaux en se déclarant permanente, à l'effet d'établir une assemblée constiluanle. Elle résolut l'admission et l'incorporation des duchés de Schleswig et de Holstein ainsi que des provinces do la Prusse orientale et occidentale, dans la confédération germanique. Elle se prononça énergiquement pour le rétablissement de la Pologne, et accepta ce programme, qu'une commission nommée par elle avait soumis à ses délibérations :

« 1° Un chef suprême de la confédération avec des ministres respon- » sables. — 2° Un sénat des états particuliers. — 3° Une chambre de » députés formée par des élections dans la proportion de un député » sur 70,000 unies. — 4° Compétence de la confédération, par la re- » nonciation des étals aux points suivants en faveur du pouvoir cen- » Irai : 1° L'armée; 2° la représentation vis-à-vis de l'étranger; » 3° système de commerce, de navigation, de douanes, de monnaies, » poids et mesures, les postes, les canaux, les chemins de fer; 4° arrê- » tés de la législation civile et pénale et de la procédure, un tribunal » de la confédération ; 5° garantie des droits de liberté nationale. »

Quelques jours plus tard, la commission des cinquante, — dans laquelle le parlement s'était personniûé et qui, sans mandat légal, sans troupes et sans argent, dominait la vieille diète germanique, régentait empereurs, rois et princes avec la seule autorité de l'opinion, — la

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commission des cinquante avait adressé aux Allemands un manifeste, dans lequel on lisait :

« Des hommes investis de la confiance publique se sont réunis k » Francfort pour préparer la réalisation des volontés du peuple. N'é- » tant pas sortis de choix réguliers, ils ont regardé comme un devoir » de convoquer une assemblée nationale constituante, et d'abandonner » k cette assemblée le règlement du sort futur de l'Allemagne. Tout le » peuple allemand doit être représenté dans l'assemblée nationale. » Aucune différence do condition de fortune ni de croyance ne limitera » la liberté des élections. Tout citoyen de l'État, majeur et indépen- » dant, est électeur dans son pays et éligible dans toute l'Allemagne. » Comme bases du bien-être du peuple, l'assemblée a admis :

» Liberté illimitée des opinions, liberté de conscience et de » croyance , droit d'association, protection de la liberté individuelle, » indépendance des communes, par conséquent établissement de la » justice envers tous ; la subordination de l'individu k la généralité et » le développement libre de l'esprit national exigés pour garantir ces » biens précieux et pour que jamais la volonté individuelle ne puisse » résister k l'intérêt général. L'assemblée a résolu de faire entrer dans » la confédération germanique le Scbleswig, ainsi que la Prusse orien- » taie et occidentale. Elle a repoussé de l'Allemagne l'ignominie du » partage de la Pologne, et imposé au peuple allemand le devoir de tra- » vailler pour que leur patrie soit rendue aux Polonais.

» Quel que soit le résultat de ces résolutions, l'Allemagne est assez » forte pour répondre des suites qu'elles pourraient amener. »

Le mouvement révolutionnaire poursuivait sa marche en Allemagne avec un esprit de suite et un aplomb sans exemple dans le monde. Mais le trait le plus saillant de cette révolution était ce comité de cinquante citoyens, formulant ainsi la pensée nationale et emportant de force la création d'un parlement. Dès ce moment , tous les États se bâtèrent de nommer leurs représentants à la diète générale. La Prusse choisit les siens moitié dans la diète réunie à Berlin, moitié en dehors de cette diète, et la cour d'Autriche, non contente d'envoyer ses délégués à Francfort, résolut en outre de charger une députation d'étudiants de porter à cette ville les insignes du vieil empire d'Allemagne, conservés dans le trésor aulique de Vienne.

Le comité des cinquante adressa ensuite une circulaire à tous les gouvernements allemands, pour leur prescrire de procéder immédia- H. 67

tement à l'élection des députés à l'assemblée constituante. Ces députés devaient être nommés par le peuple, conformément aux résolutions du parlement provisoire. La commission des cinquante formula aussi une adresse aux Allemands résidants en France et en Suisse, pour les engager à ne p8S rentrer dans leur patrie les armes a la main , et à s'incliner devant les décisions que prendrait l'Assemblée nationale constituante qui allait se réunir le 1" mai. «Frères ! leur disait-on, la patrie » vous est ouverte à tous; l'Allemagne ne connaît plus de proscrits. » Mais nous vous conjurons de renoncer h la pensée que vous nourris- » sez, s'il en faut croire les feuilles publiques, de rentrer sur le sol » natal par bandes armées. Une pareille entreprise pourrait compro- » mettre l'œuvre de vos frères, tromper votre espoir de voir se for- » mer une Allemagne libre et unie, et aboutirait inévitablement à » votre propre perte. — Nous ne nous défions pas de votre ferme » volonté de combattre avec nous pour l'unité et la liberté de l'A)- » lemagne; mais nous vous engageons a ne pas regarder l'appel qui » vous est adressé par quelques-uns, comme la voix de tout le peuple » allemand. »

Enfin, le 2 avril, l'ancienne diète germanique, qui se survivait A côté du parlement provisoire, rendit un décret anonçant l'abandon absolu des principes et des institutions qu'elle défendait depuis vingt-huit ans :

« Considérant, disait-elle, que les lois dites exceptionnelles de la » confédération germanique, rendues depuis l'année 1819, ont déjà, » à la suite des changements survenus dans ces derniers temps, cessé » partout d'être en vigueur; considérant que la diète germanique a » formellement déclaré que ces lois étaient abrogées et supprimées, » arrête, sur la motion des quatre tilles libres : — Lesdites lois et ré- » solutions exceptionnelles sont supprimées pour tous les états fedé- » raux, et doivent être considérées comme ayant cessé d'être en vi- » gueur. Si cela est jugé nécessaire, il sera publié une proclamation à » ce sujet. »

L'ébranlement était donc général dans tous les États qui se rattachaient de près ou de loin au système germanique. A Leipsîg, une insurrection triomphante obligeait le roi de Saxe d'accéder au principe du parlement de Francfort. Le peuple forçait le prince d'Oldenbourg de convoquer immédiatement une représentation. Dans le Mecklembourg, les citoyens nommaient eux-mêmes une assemblée préparatoire

pour élire son contingent de membres à ta diète germanique. Après des troubles violents, les villes anséatiques proclamaient également leur accession. Les provinces rhénanes entraient avec enthousiasme dans le mouvement qui éclatait partout à la fois. La Hongrie préludait â sa séparation de l'Autriche, par l'abolition des droits féodaux, l'aliénation des biens du clergé, la création d'un ministère hongrois et le refus de permettre que les troupes nationales intervinssent dans la lutte de l'Autriche avec l'Italie. La Hollande abolissait, dans le grand-duché de Luxembourg, toutes les restrictions apportées depuis trente ans à l'exercice des libertés publiques. Sur l'initiative même du cabinet de Bruxelles, les deux chambres belges accordaient au peuple les plus larges réformes électorales et municipales. La Suisse, gênée par ses conditions organiques de subalternité et de neutralité, hésitait encore à reconnaître officiellement la République française. Cette propo~ sition, présentée à la diète fédérale, le 20 avril, par le député de Genève, avait été l'objet d'un long débat, dans lequel, malgré les plus ardentes sympathies pour la révolution de février, avait prévalu l'opinion d'une certaine réserve à l'égard de la France, du moins jusqu'à la réunion de l'Assemblée nationale. Au lieu d'une reconnaissance officielle, la diète s'était bornée à charger le vorort d'entrer en relations amicales avec le gouvernement de la République française. Les mêmes considérations l'avaient déterminée a décliner l'offre du roi Charles-Albert d'une alliance offensive et défensive contre l'Autriche. Cependant , l'opinion de la majorité de la diète était que la confédération helvétique devait désormais se déclarer affranchie de l'obligation d'une neutralité perpétuelle. D'un autre côté, toutes les élections partielles pour la nomination des membres du grand conseil, avaient été sympathiques à la révolution de Paris. A Neufchâtel même, les partisans lu régime déchu et de la suzeraineté prussienne n'avaient pas osé se montrer. Enfin, la découverte, plus ou moins authentique, d'un projet de dislocation de la confédération, projet émané, disait-on, du cabinet autrichien et approuvé par toutes les puissances absolutistes, contribuait à pousser la démocratie suisse dans les bras de la France.

Les événements qui surgissaient au midi de l'Europe n'étaient pas moins favorables à la cause de la République française. Une insurrection, éclatée à Madrid le 26 mars, prouvait que nos principes n'étaient pas sans écho de l'autre côté des Pyrénées. Cette insurrection avait été étouffée dans le sang ; maie la dictature sauvage qui en était résultée,

les exils, les exécutions et les proscriptions qui l'avaient suivie, entretenaient une immense irritation dans les esprits. En même temps, le parti carliste relevait la tète en Catalogne , et venait braver l'autorité de la reine jusque sous les murs de Barcelone. Enfin, le contraste des concessions du gouvernement au parti carliste, avec ses violences envers les amis de la liberté, mettait à nu ses anxiétés et ses terreurs : tout semblait faire pressentir une insurrection générale en Espagne.

Mais, de toutes les perturbations qui bouleversaient l'Europe, celle qui allait le plus directement au cœur de notre révolution, c'était le soulèvement de la péninsule italienne. On connaît déjà les événements du sud et du nord de l'Italie avant l'explosion de février : les insurrections de Sicile et de Naples, la transformation de Rome sous l'influence de Pie IX, les agitations des duchés et le passage subit du Piémont, de l'absolutisme royal aux plus larges réformes constitutionnelles et an partage de la souveraineté politique. Profondément remuée par tous ces événements, exaltée, enhardie par la concentration des troupes sardes aux portes d'Alexandrie et de Novare, l'Italie entière pantelait sous le feu des révolutions. Tout le monde comprenait que le moment suprême était venu. De tous côtés, les journaux et les populations poussaient les gouvernements italiens à la guerre de l'indépendance. De plus en plus troublés et incertains, les tyranneaux de Parme et de Modène offraient concessions sur concessions. La Toscane marchait, enseignes déployées, dans la voie de la régénération. Les Tyroliens euxmêmes mêlaient leurs acclamations à celles des peuples d'Italie en l'honneur de Pie IX et de Charles Albert. On eût dit les Autrichiens vaincus avant d'être attaqués.

Les choses en étaient là lorsque, le 17 mars, la nouvelle de la révolution de Vienne parvint à Venise et à Milan. Dans la première de ces villes, le peuple se porte aussitôt sur l'hôtel du gouvernement, où il exige la liberté immédiate de Manin et deThoraassio, les deux idoles de la démocratie vénitienne; puis, il court ouvrir les portes des prisons à tous les détenus politiques. Le peuple arbore ensuite les couleurs nationales, — vert, rouge et bleu, -—et commence contre les Autrichiens une lutte qui dure jusqu'à la nuit. Le lendemain, 18 mars, le combat s'engage de nouveau sur la place Saint-Marc, aux cris de vive la République I Les troupes, craignant un soulèvement général, s'éloignent du centre de la ville, mais elles y rentrent dans la soirée. Alors, la garde nationale, spontanément réorganisée et année, se jeté entre

les deux partis et arrête l'effusion du sang. Cependant ces deux journées n'étaient que le prélude d'une insurrection décisive.

Le 9 janvier 1848, è la suite des troubles qui venaient, on s'en souvient, d'ensanglanter les villes de Milan et de Pavie, l'empereur d'Autriche avait adressé aux habitants du rovaume lomhardo- vénitien, une proclamation portant que la cour de Vienne regardait comme un devoir sacré de protéger par tous les moyens que la divine Providence avait mise entre ses mains, et de défendre énergiquement les provinces lombardo-vénitiennes contre toutes les attaques, de quel côte qu'elles vinssent. « A cet effet , ajoutait le manifeste impérial, nous » comptons sur la valeur et le fidèle attachement de nos troupes, dont » la plus grande gloire a été et sera toujours de se montrer l'appui solide » de notre trône, et le boulevard de l'Empire contre les malheurs que » la rébellion et l'anarchie déverseraient sur les personnes et les pro- » priétés des citoyens paisibles. » Ce langage était celui d'un maifre qui ne croyait plus avoir besoin de dissimuler ses desseins. La question était nettement posée. Le despote se prononçait hautement pour les bourreaux contre les victimes, et l'Italie autrichienne n'avait plus à espérer aucune modification au régime établi. L'esprit de réforme, c'était l'esprit de faction ; l'amour de la liberté n'était que de l'intrigue, et ces intrigues, ces factions, les hussards hongrois, les fantassins dalmates, les cavaliers bohèmes et les chasseurs tyroliens étaient prêts à en avoir raison. Enfin une déclaration de guerre terminée par une excitation an meurtre, telle avait été la réponse de Ferdinand d'Autriche aux doléances de ses bien-aimés sujets de la Lombardie et de la Vénétie.

Dès ce moment les patriotes milanais n'ayant plus de réformes à espérer, n'avaient songé qu'à protester les armes à la main contre l'insolent manifeste du 9 janvier. L'exemple de Palerme, de Messine, de Rome, de Naples, de Paris et de Berlin, exaltait leurs espérances et les préparait à la lutte qui devait les soustraire au joug de l'Autriche. Les yeux tournés vers la Sicile, vers les États du pape, le Piémont, l'Allemagne et la France, la France surtout, les Milanais attendaient en frémissant l'étincelle qui allumerait l'incendie libératrice au cœur de l'Italie. Connue à Milan dans la matinée du 18 mars, la révolution ds Vienne y apparut comme l'heure marquée pour la délivrance. Alors, cette population rivée à la plus implacable des tyrannies, désarmée et bâillonnée, se relève tout à coup, s'épanche furieuse dans les rues de

Milan, déploie hardiment l'étendard aux couleurs nationales, balaye devant elle les postes qui veulent la fouler, surprend et emporte le siège du gouvernement, court ensuite au palais de la police, où. elle s'empare des deux principaux satellites de la tyrannie et délivre tous les prisonniers politiques. Cette population a devant elle une armée de trente mille vieux soldats, maîtres de tous les points stratégiques, appuyés sur une artillerie formidable et commandés par l'un des plus célèbres généraux de l'Europe. Elle n'a à leur opposer que quatre ou cinq cents fusils déterrés à la hâte ou arrachés des mains des premiers Autrichiens qu'elle rencontre. Cependant, elle se jette, tête baissée, dans les hasards d'une lutle sans autre alternelive qu'un triomphe complet ou une extermination absolue. Les Milanais de toutes les classes, de tous les âges, jeunes, vieux, femmes, enfants dépavent les rues, élèvent d'innombrables barricades, sonnent lo tocsin dans toutes les églises, fondent des balles, fabriquent de la poudre, s'arment en partie de piques forgées en quelques heures, occupent toutes les issues, s'établissent aux croisées, sur les toits, partout; réunissent les rudimeuts d'une garde civique dont ils donnent le commandement au vieux général Lecchi, et commencent cette grande bataille de cinq jours dont le premier acto eut pour résultat de déloger l'ennemi de presque toutes ses positions dans la ville, et de contraindre le feld-maréchal Radeski à transporter son quartier général dans la citadelle.

Le combat dura toute la nuit du 18 au 19, et se poursuivit pendant la journée du lendemain avec un grand acharnement de part et d'autre. Les Autrichiens étant maîtres des pertes, la lutte se concentra dans l'intérieur de la ville, sans aucune communication avec la campagne. Décimés par les boulets qui labouraient toutes les grandes artères, foudroyés par la mitraille que vomissaient les tours du château, aux prises avec les atrocités d'une soldatesque ivre de pillage, de Juxure et de sang, tour à tour vaincus et vainqueurs, mais toujours indomptables, les insurgés ne pouvaient cependant apprendre aux patriotes du dehors les vicissitudes de cette guerre à huis clos, lorsque le souvenir de Fleurus leur inspira sans doute l'heureuse idée de lancer des ballons dans les plaines du Milanais. Passant impunément sur la tète de l'ennemi, ces messagers aériens allaient porter au loin la nouvelle de la grande insurrection, et appeler les populations k se soulever, à courir au secours de la capitale, à couper les routes devant les

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garnisons voisines que Radeski voudrait attirer à lui, à barrer les che* mins, ou du moins è inquiéter la retraite de son armée. Cet expédient ingénieux réussit assez bien pour que les Autrichiens , redoutant d'être enveloppés par les Berga masques , les Brescians, etc., demandassent, le 21, une armistice qui leur fut bravement refusée par le peuple. Alors la bataille recommença et se maintint sur tous les points avec un surcroît d'acharnement jusqu'à la fin de la journée du 22, époque à laquelle Radeski, apprenant que Bergame, Pavie et quelques autres villes étaient en pleine révolte, renouvela la demande d'une suspension d'armes pour entamer, disait-il, des négociations avec le gouvernement insurrectionnel qui venait de s'installer ». Cette seconde demande ayant reçu le même accueil que la première, le feld-maréchal menaça Milan d'un bombardement, devant les horreurs duquel il n'aurait probablement pas reculé, malgré les protestations des consuls étrangers, s'il avait eu les moyens de l'accomplir. Mais ces moyens, il les attendait à chaque instant de Mantoue et de Vérone. Cependant, le combat prit alors un nouveau caractère de fureur, et s'étendit jusqu'aux portes de la ville. Les Autrichiens, après l'avoir vigoureusement canonnée pendant toute la journée du 23, la couvrirent de feux jusqu'à deux heures du matin. Alors Radeski, ralliant ses troupes et trompant les insurgés par la résistance opiniâtre de son arrière-garde, opéra furtivement sa retraite sur l'Adige, abandonnant une partie de ses équipages de guerre et ne tratnant plus à sa suite qu'une armée accablée de fatigue, démoralisée par un si grand échec, et fuyant au bruit continuel du tocsin sonné par les villes et les campagnes. Mais quel spectacle et quels souvenirs le feldmaréchal autrichien laissait-il derrière lui 1 Tandis que, durant cette effroyable lutte, les insurgés observtaient religieusement les lois de la guerre et les droits de l'humanité, l'armée autrichienne traitait seâ ennemis avec une barbarie sans exemple, et se livrait pendant trois jours aux plus monstrueux excès. Non-seulement elle avait mitraillé Milan pendant quarante-huit heures, mais elle avait aussi exercé sur ses prisonniers des cruautés dignes d'un autre siècle. Les Croates avaient jeté plusieurs insurgés dans de la chaux vive; quelques autres avaient été brûlés; des vieillards et des enfants avaient été égor-

« Ce gouvernement était ainsi composé : Casati, président; Borromeo, Durini, Litla, Strigelli, Giulini, Beretta, Guerbieri, Greppi, Porro, Turroni, Morroni, Rewonico, Anelli, Carbonera, Correuii, secrétaire général.

gés, des femmes indignement outragées ; le propriétaire d'un café avait été cloué sur la porte même de son établissement. Enfin, en pénétrant dans la citadelle les vainqueurs y trouvèrent des cadavres si horriblement mutilés, qu'ils n'avaient plus forme humaine. Mais détournons nos regards de ces abominables exécutions, à l'aide desquelles un soldat sans entrailles espérait dominer par la terreur, quand il ne faisait qu'ajouter à l'exécration d'un despotisme sans frein et sans pitié.

Pendant que cette prodigieuse révolution s'accomplissait à Milan, le Piémont accourait au secours de la ville insurgée. Dans la soirée du 23 mars, une proclamation adressée aux populations lombardes et vénitiennes fut lue, par ordre du gouvernement, dans les rues de Turin et à la lueur des torches. Elle portait :

« Charles-Albert, par la grâce de Dieu, roi de Sardaigne, de Chypre » et de Jérusalem, etc.

» Peuples de la Lombardie et de la Vénétie,

» Les destinées de l'Italie mûrissent ; un avenir plus heureux sourit » aux intrépides défenseurs des droits foulés aux pieds.

» Nous, vos amis d'origine, qui comprenons le temps présent et qui » faisons les mêmes vœux que vous, nous proclamons les premiers » l'unanime admiration que vous porte l'Italie.

» Peuples de la Lombardie et de la Vénétie, déjà nos armes se con- » centraient sur votre frontière, quand vous avez devancé nos vœux » par la délivrance du glorieux Milan; nous venons maintenant vous » offrir, dans vos épreuves ultérieures, l'assistance que le frère attend » du frère, et l'ami de l'ami.

» Nous seconderons l'accomplissement de vos justes désirs, en nouâ » fiant à l'aide de ce Dieu qui est visiblement avec nous, de ce Dieu » qui a donné Pie IX à l'Italie, et qui, par sa merveilleuse impulsiou, » met l'Italie en état de se suffire à elle-même.

» Et, pour exprimer en signes éclatants et visibles le sentiment de » l'union italienne, nous voulons que nos troupes, en entrant sur le » territoire de la Lombardie et de la Vénétie, portent l'écu de Savoie » sur la bannière tricolore italienne. »

Le 24, à la pointe du jour, l'armée de Charles-Albert se précipitait vers la frontière ; la puissance militaires du Piémont était acquise à la cause italienne, et c'était désormais sur les bords de l'Adige et du Tagliamento que devait se décider le sort de la Péninsule.

Le 25, l'avant-garde de l'armée sarde faisait son entrée dans la capitale de la Lombardie, quelques heures «près la retraite des Autrichiens. Lavant-veille, alors que l'issue de l'insurrection était encore incertaine, un envoyé du roi, le comte Martini, était arrivé à Milan pour offrir le concours du Piémont et sonder les intentions des chefs du mouvement sur la réorganisation politique de l'Italie. Mais, s'excusant sur les préoccupations du combat et se renfermant dans la question militaire, ces chefs s'étaient bornés à réclamer l'intervention de Charles-Albert comme celle du voisin le plus proche, le plus libéral et le plus puissant du peuple lombardo-vénitien. Néanmoins, l'armée piémon taise, ralliant à elle les volontaires milanais et quelques autres contingents, marchait à l'ennemi qui, après avoir quitté son camp retranché de Dorsi-Novi et de Sancino, s'était séparé en deux corps, dont l'un se dirigeât sur Mantouo, et l'autre sur la forto position de Mantechiovi, où le feld-maréchal paraissait déterminé à recevoir la bataille. Après diverses manœuvres et quelques engagements partiels, dans lesquels l'avantage était resté aux coalisés italiens, la campagne s'était réellement ouverte, le 8 avril, à Goito, par un combat sérieux entre les Autrichiens et les Piémontais. Ceux-ci avaient vaillamment forcé les passes du Mincio et pris à l'ennemi deux mille prisonniers et quatre canons. C'était un fait d'armes signalé et qui commençait glorieusement la guerre de l'indépendance, en enlevant la rive gauche du Mincio aux oppresseurs de l'Italie. Vint ensuite la capitulation de Peschiera, due en partie à l'audace des volontaires lombards Ce second succès procurait à l'armée révolutionnaire un excellent point d'appui pour opérer contre Vérone, ou pour couper la route du Tyrol en traversant la vallée de l'Adige.

Grandis par les espérances de l'opinion, le triomphe de l'insurrection milanaise, la victoire de Goito et la reddition de Peschiera avaient bouleversé toute l'Italie. A l'arrivée des premières nouvelles de la Lombardie, la population romaine avait arraché les armoiries du palais de l'ambassade d'Autriche, et, un peu plus tard, le pape s'était,

» Ces volontaires, qui occupaient la rive occidentale du lac aux abords duquel est situé Pescuiera, s'embarquèrent sur un bateau à Tapeur dont ils s'étaient saisis et firent à l'improviste une descente à Lazize. Puis, s'étant avancés rapidement jusqu'aux murs de la place, ils s'empnrèrent de la poudrière placée dans la demi-lune de la porte de Vérone. Privée ainsi de la plus forte partie de ses munitions et intimidée d'ailleurs par ce coup de main barJi, la garnison capitula sous le feu du général Des, qui, des hauteurs de Mondella et de Mootefcvro, cauonoait la place depuis deux jours.

par un motu proprio, déclaré le chef de la ligue italienne. Une constitution avait été publiée à Rome sur les bases de la souveraineté nationale, de la liberté individuelle, de la liberté de la presse, de l'indépendance du pouvoir judiciaire, d'une garde civique, etc. Ainsi constitués, les États de l'Église semblaient avoir résolu le plus difficile problème du catholicisme, en associant la religion à la liberté pratique. Enfin une armée romaine, commandée par le général Durando, franchissait le P6 et allait combattre pour la délivrance commune : le peuple romain était dans l'ivresse de la joie.

A Florence, l'enthousiasme du peuple allait jusqu'au délire. Là aussi les armes impériales étaient enlevées des portes de la légation autrichienne et brûlées devant celles de la légation sarde, aux cris de vive Charles- Albert ! vive l'Italie! Les troupes et les volontaires toscans étaient partis en foule pour la frontière, et le grand-duc proclamait* a son tour, que l'heure de la complète résurrection de l'Italie avait sonné.

Dans les duchés de Parme et de Modène, la révolution n'avait pas été longue. Descendu dans la rue, le peuple avait rapidement expulsé ses princes, chassé les étrangers qui les soutenaient, et déclaré la réunion de ces deux États au Piémont et à la Lomba relie.

Venise était évacuée par les Autrichiens; toute la terre ferme de l'ancienne république des dogea était soulevée.

Vicence, Padoue et Trévise obéissaient à des municipalités qui, comme celle de Venise, s'étaient mises en communication avec le gouvernement provisoire de Milan.

De tous les points de l'Italie, les volontaires accouraient vers la capitale lombarde. Le Tyrol italien transmettait son adhésion.

Venise, définitivement affranchie, en faisait autant, sans toutefois oliéner son droit de se reconstituer en république.

En résumé, Rome envoyait à l'armée sardo-Iombarde douze nulle hommes de troupes auxiliaires; la Toscane, cinq mille; Parme, Modène, Plaisance et Regio, huit ou dix mille. Le roi de Naples, rusant avec la révolution, promettait douze mille hommes, et mettait en route quelques bataillons. La Sicile elle-même se disposait à faire passer des soldats et du canon sur le continent. Il n'était pas jusqu'à la petite principauté de Monaco qui n'eût accompli son insurrection. Débarrassés d'une autorité qu'elles ne connaissaient que par ses exactions, les villes de Menton et de Roquebrune s'étaient déclarées indépendantes

et avaient nommé une commission provisoire, à l'effet de demander la réunion de la principauté à la France ou à la Sardaigne.

Enfin, l'enthousiasme était à son comble dans toute la Péninsule : femmes, enfants, vieillards, offraient leur dévouement à la cause italienne; c'était comme une guerre sainte, comme une nouvelle croisade qui remuait jusque dans ses entrailles cette vieille terre d'Italie, depuis si longtemps déshabituée des grandes choses et des grandes émotions. Mais, hélas! quand la question militaire s'offrait pleine d'espéranoei, la question politique intervenait pleine de problèmes, d'ambitions, de jalousies, de difficultés et de revers.

Nous raconterons un jour les intérêts, les rivalités, les passions, les erreurs et les crimes qui rejetèrent en arrière les destinées de l'Italie.

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