CHAPITRE III
SOMMAIRE
Suite du précédent. — Invasion continue de l'Hôtel de ville. — Le peuple veut la République.
— Dissidences et discussionsdu Gouvernemeut, à ce sujet.— Le conseil divisé en trois nuances.
— La discussion interrompue par les clameurs du peuple. — Le conseil assiégé. — Diverses scèucs. — La République provisoire. — Première proclamation du gouvernement. — Apaisement de la foule. — Succession rapide de décrets, de proclamations el de mesures d'ordre.
— Le général Courtais aux Tuileries. — Les hôtels de MM. Thiers et Odilou Barrot sauvés par ce général. — Le caveau souterrain. — L'Hôtel de ville livré à de nouvelles tempêtes. — Lamartine à la salle Saint-Jean. — Description de cette scène nocturne. — Le Gouvernement provisoire est sauvé. — L'émeute se disperse. — Intérieur de la Préfecture de police. — Nouveau débat daus le conseil sur la question de ta République. — Calme à l'Hôtel de ville. — Aspect de Paris pendant la nuit. — Silence et repos. — Quelques nouveaux symptômes d'agitation.
Excitée par des hommes habiles dont le résultat de la journée trompait les espérances, la foule éclatait en murmures et en imprécations qui se répercutaient d'écho en écho jusque dans la pièce reculée où siégeait le Gouvernement provisoire. L'Hôtel de ville était le théâtre d'une invasion continue. Les cris : La République l vive la République! rien que la République! retentissaient sous toutes les voûtes et dans toutes les salles de l'immense palais. Des avalanches de combattants armés venaient vociférer les impatiences du peuple à quelques pas des sept hommes qui s'efforçaient courageusement de créer une autorité quelconque. Il n'y avait plus de temps à perdre; il fallait se prononcer pour ou contre la royauté, pour ou contre la République.
Après quelques minutes d'un silence pendant lequel chacun semblait se replier sur soi-même el s'interroger, Ledru-Rollin souleva le premier cette grande et solennelle question. « Messieurs, — dit-il en mon- » trant la fenêtre ouverte par laquelle montaient les rumeurs de la » place publique, — Messieurs, vous l'entendez : le peuple nous met en » demeure de prendre un parti. Il veut savoir quelle est la forme de gou- » vernement qu'il a payée de son sang. Est-ce la République? Est-ce la » monarchie? Quant a moi, je le déclare : le peuple, qui vient de faire » table rase, n'entend pas qu'on relève, sous le nom de régence ou
5/i HISTOIRE DE FRANCE.
» sous tout autre nom, la monarchie qu'il a mis, non pas trois jours, » mais soixante ans à ahaltre. Le peuple veut la République. Du reste, » regardes autour de vous: rien n'existe plus de l'ordre ancien. Con- » stitution, pouvoir législatif, pouvoir exécutif, administration, iuagis- » (rature, police, armée, diplomatie, lout est décomposé, anéanti. Qui » donc oserait essayer aujourd'hui de ressaisir ces débris pour en re- » construire un trône tombé dans le sang, de ramener ce roi qui fuit, » ou cette régence qu'un souffle a renversée? De quelles mains, d'ail- » leurs, les uns ou les autres recevraient-ils à nouveau le pouvoir qui » leur a été arraché par celui-là qui, seul, a le droit de le déléguer et j> de le reprendre, le peuple? Où est l'Assemblée constituante de 1789? » Où est l'Assemblée nationale de 1790? Où est la Convention? Où » sont même le sénat et le corps législatif de 181 V, la Chambre de 1830 ? » Nous-mêmes, que sommes-nous? Un pouvoir sorti de la tempête et » du hasard, sans autre droit que celui de formuler la volonté générale, » et d'investir le peuple de sa souveraineté reconquise. Lui seul a qua- » litépour choisir la forme de gouvernement qui lui convient. Or, que » demande-t-il en ce moment ? Écoutez-le : il demande la République. » Je demande, à mon tour, que le Gouvernement provisoire proclame » la République. »
A cette déclaration, un nuage passa sur plus d'une physionomie. A très-peu d'exceptions près, l'idée républicaine était dans le cœur de tous les membres du Gouvernement provisoire; mais elle y était à l'état de dogme; et, quand il s'agit de la transplanter en un quart d'heure dans le gouvernement pratique, dans les institutions, dans les lois, dans les mœurs, et de lui demander immédiatement la restauration complète de tous les droits en souffrance depuis quatorze siècles, les convictions molles furent troublées, il faut le dire, par la crainte de décomposer le vieux inonde.
D'un autre côté, il y avait là des républicains de sentiment, qui, ne voyant la République que dans l'avenir, avaient pris des engagements avec la régence dont la fortune ne leur paraissait pas épuisée. Enfin, entre les deux fractions du parti démocratique, l'une fanatique d'innovations soudaines, l'autre disposée à des transitions et à des tempéraments, quelques esprits indifférents quant aux formes, quoique dévoués aux principes, flottaient incertains et combattus. Ledru-Rollin, Flocon, Louis Blanc, Albert, Guinard et quelques autres n'appartenant pas au Gouvernement, composait!!! le premier camp. Dupont (de l'Eure),
Arago, Marie, Garnier-Pagès et Marrast appartenaient au second. Lamartine et Crémieux formaient le troisième. Toutefois, l'intelligence de Lamartine comprenait que, transitoire ou définitive, la République seule était possible en ce moment, et il penchait pour qu'on cédât au vœu du peuple. Personne n'osa donc se porler le défenseur avoué de la monarchie. Tous étaient d'accord sur l'idée principale. Mais, retenue par des scrupules, la majorité se retranchait derrière une question de légalité.
Le Gouvernement provisoire avait-il, disait-elle, le droit de préjuger la volonté de la nation, en lui imposant une forme de gouvernement qu'elle n'aurait pas instituée dans le plein exercice de sa souveraineté? Tel est lo terrain sur lequel s'engagea la discussion.
Les partisans du système d'abstention soutinrent avec beaucoup de vivacité que lo République devait sorlir du suffrage universel, et non pas de la volonté arbitraire de sept hommes sans mission et sans droit; que, lorsque la nation venait de reconquérir sa souveraineté, prendre l'initiative de la proclamation d une forme quelconque de gouvernement, ce serait usurper des pouvoirs qui n'appartenaient qu'au peuple, affaiblir la République dès son berceau, provoquer d'éternelles protostations et fournir des armes non-seulement aux royalistes, mais aussi h tous les mécontents qu'irriterait l'avènement d'un gouvernement démocratique sage et contenu. Les uns et les autres se serviraient plus tard du même argument pour la détruire, et l'attaqueraient comme une surprise attentatoire aux droits du peuple.
« Voyez, disait la majorité, ce qu'est devenu le gouvernement do » Louis-Philippe! OEuvrc de deux cent vingt-un députés sans mandat, » ce vice originel ne lui a-t-il pas été impitoyablement reproché pen- » dant dix-huit ans? Ne reposant sur rien, une secousse a suffi pour le » renverser. Il est tombé, les mains pleines de pouvoir. Kh bien, dans » l'intérêt de la République que nous voulons tous, ne commettons pas » la même faute. Notre rôle, à nous, est écrit dans la situation même : » le peuple seul est souverain; gouvernons au nom du peuple. Mais » n'anticipons pas sur sa volonté. Seulement, hàtons-nous de le con- » voquer, et de déposer entre ses mains un pouvoir qui deviendrait » criminel en se perpétuant dans les nôtres. »
Les adversaires de la proclamation immédiate arguaient aussi de l'état des esprits, qui présageait le triomphe de la République, si on laissait les choses à leur cours naturel et légal. Selon eux, la facilité
avec laquelle le trône venait de s'écrouler, le peu de regrets qu'avait laissés la chute précipitée et presque ignominieuse du dernier roi, In terreur qui s'attachait à l'absence de tout gouvernement, la soif que toutes les existences et tous les intérêts éprouvaient de trouver des garanties de sécurité dans le prompt rétablissement d'un pouvoir définitif— toutes ces circonstances devaient, disaient-ils, rallier l'immense majorité de la nation au principe républicain, si le peuple tout entier était franchement et loyalement saisi de la question.
Le parti absolu répondait que le Gouvernement provisoire n'était pas appelé à établir de son chef la République, mais simplement à consacrer un fait accompli.
« Que parlez-vous de légalité? disait-il. Il est des moments suprêmes » où les questions de légalité s'effacent devant les nécessités du salut » public : c'est lorsqu'il n'existe plus de gouvernement et que la so- » ciété se trouve dissoute. Alors le mort saisit le vif elle droit remonte » à sa source, c'est-à-dire au peuple. Or, le peuple a déjà proclamé la » République. Il ne vous est pas plus possible de l'empêcher, qu'il ne » vous serait possible de l'établir, s'il n'en voulait pas. Un grand peuple » ne vit pas d'une vie provisoire, c'est-à-dire dans le néant. Vous crai- » gnez de donner des armes aux ennemis de la République. Mais n'en » trouveront-ils pas toujours dans leur haine pour la liberté? Est-ce » qu'alors même que la nation tout entière pourrait être interrogée au- » jourd'hui, homme par homme, les royalistes manqueraient de pré- » texte pour prouver que nous aurions opprimé sa conscience et sur- » pris ses sucrages? Vous redoutez la responsabilité que peut vous » imposer la proclamation de la République. Mais, c'est la grandeur » même de cette responsabilité qui vous fait un devoir de l'accepter. » Il est des moments décisifs où, d'accord avec le sentiment général, » des hommes de cœur doivent tout oser pour le peuple. Ah I combien » plus terrible serait votre responsabilité aux yeux de la nation, si vous » compromettiez, par de pusillanimes scrupules, l'instant que Dieu ac- » corde aujourd'hui à sa régénération. Mais encore une fois, vous ne » le pouvez pas; car la République est fondée par le fait seul de la vic- » toire du peuple. La preuve qu'elle est fondée, et que vous n'avez » autre chose à faire qu'à lui donner une formule, c'est que vous êtes » ici, c'est qu'il n'y a plus d'autre pouvoir organisé que le vôtre. C'est » que, en un mot, le peuple en armes a déjà proclamé cette Répu- » bliquesur laquelle vous délibérez. »
Celte discussion , à laquelle Louis Blanc et Flocon prirent une large part, quoique n'ayaut pas encore voix délibérative dans le conseil, devenait de plus en plus ardente, lorsqu'un redoublement de clameurs éclata sur la place de Grève. Les cris, vive la République! la République de suite ! parlaient non-seulement de la multitude pressée dans la placo de Grève, dans les rues voisines et dans les espaces du palais, mais aussi des croisées, des lucarnes et des toits illuminés, où une foule fiévreuse attendait avec une impatience délirante les premiers actes du Gouvernement provisoire.
Bientôt un bruit confus de voix et de crosses de fusil retentissant sur le parquet des pièces voisines vient interrompre la délibération. Les portes de la salle où siège le conseil sont violemment ébranlées par un flot d'hommes du peuple qui veulent assister aux travaux du Gouvernement provisoire. Les citoyens qui se trouvent dans l'intérieur se jettent au-devant de ces hommes, et les adjurent, au nom même du peuple, de ne point troubler, par leurs cris et leurs violences, les graves préoccupations du pouvoir qui s'installe. Ils leur promettent qu'un membre du conseil va les suivre sur la place du Grève, et annoucer au peuple les résolutions qui viennent d'être prises.
— Est-ce la République? s ecria-t-on alors.
— Oui, vous aurez la République.
— Dans ce cas, place laissez passer !
Et Louis Blanc, entouré de plusieurs élèves de l'école Polytechnique, est transporté sur les degrés de l'Hôtel de ville, où, debout sur une table, il annonce au peuple que le Gouvernement provisoire veut la République. •
Cette déclaration, qui n'exprimait pas une solution, mais un vœu, fut néanmoins saluée par d'immenses applaudissements. La croyance que le Gouvernement provisoire venait de proclamer la République se propagea avec la rapidité de l'éclair, et jeta toute cette masse dans les transports d'une joie frénétique.
Au même instant on vit apparaître sur la façade extérieure de l'Hôtel de ville, une large bande de toile sur laquelle on lisait ces mois écrits en gros caractères et éclairés par le reflet des flambeaux : La République une et indivisible est proclamée en France ! La foule voyait dans cette proclamation d'un nouveau genre, l'expression matérialisée du Gouvernement de son choix, et se livrait à de nouvelles démonstrations d'enthousiasme. Cependant, l'apparition de cette légende sur la façade du ii. 8
68 HIsroillK DK Ml ANGE.
palais, n'était l'œuvre que de quelques républicains qui l'avaient imaginée comme un moyen de réagir, par la pression du dehors, sur les incertitudes et les hésitations du conseil.
Quoi qu'il en soit, pi cs de doux heures s'étaient écoulées dans ces déliais préliminaires du conseil. Deux heures en pareille circonstance, c'étaient deux siècles d'angoisses et de convulsions. Lamartine pi il la plume et traça rapidement la proclamation suivante, qui, après diverses modifications, fut imprimée dans le palais même, lancée avec profusion du haut des balcons sur la place de Grève, et bientôt répandue dans tout Paris :
« Au nom du peuple français!
» Un gouvernement rétrograde et oligarchique vient d'être renversé » par l'héroïsme du peuple de Paris. Ce gouvernement s'est enfui en » laissant derrière lui une trace de sang qui lui défend de revenir jamais » sur ses pas.
» Le sang du peuple a coulé comme en juillet ; mais cette fois ce gé- » néreux sang ne sera pas trompé. Il a conquis un gouvernement na- » tional et populaire en rapport avec les droits, les progrès et la volonté » de ce grand et généreux peuple.
» Un Gouvernement provisoire, sorti d'acclamation et d'urgence par » la voix du peuple et des députés des départements, dans la séance du » 2i février, est investi notamment du soin d'assurer et d'organiser la » victoire nationale. Il est composé de : MM. Dupont (de l'Eure), La- » inartine, Crémieux, Arago (de l'Institut), Ledru-Kollin , Garnier- » Pages, Marie. Ce Gouvernement a pour secrétaires : MM. Armaiid » Marrast, Louis Blanc, Ferdinand Flocon et Albert.
» Ces citoyens n'ont pas hésité un instant à accepter la mission pa- » triotique qui leur était imposée d'urgence. Quand la capitale de la « France est eu feu, le mandat du Gouvernement provisoire est dans le » salut public. La Fiance entière le comprendra et lui prêtera le con- » cours de son patriotisme. Sous le gouvernement populaire que pro- » clame le Gouvernement provisoire, tout citoyen est magistrat.
» Français, donnez au inonde l'exemple que Paris a donné à la » France; préparez-vous, par l'ordre et la confiance en vous-mêmes, aux » institutions fortes que vous allez être appelés à vous donner.
» Le Gouvernement provisoire veut la République, sauf la ratification » par le peuple, qui sera immédiatement consulté; l'unité de la nation,
» formée désormais de toutes les classes île citoyens qui la composenl ; » le gouvernement de la nation par elle-même.
» La liberté, l'égalité et la fraternité pour principes, le peuple pour » devise et mot d'ordre, voilà le gouvernement démocratique que la » France se doit à elle-même et que nos efforts sauront lui assurer.
» Dupont (de l'Eure).
» Lamartine.
» Crémieux.
» Lcdru-Rollin.
» Garnier-Pagès.
» Marie. .
» Arogo.
» Membres du Gouvernement provisoire
» Armand Marrast. » Louis ïllanc.
» Secrétaire*. » •
Ce programme n'impliquait pas encore la solution du problème républicain. Les termes dans lesquels il était conçu trahissaient même les tiraillemonls qui travaillaient le conseil. Cependant il apaisa d'abord la tempête et calma la foule dont les flots s'écoulèrent aux cris de vire la République! Le Gouvernement provisoire respirait
Alors les proclamations, les décrets, les arrèiés, les ordres, les missions se succédèrent avec une rapidité et une activité dévorantes. Gouvernants, ministres, simples citoyens, tout le monde s'évertuait à ressouder les lambeaux dispersés d'un gouvernement anéanti. Chaeun des volontaires de la révolution courait au poste qui lui était assigné «l'un mot ou d'un geste, et improvisait des prodiges.
Par une seconde proclamation, le Gouvernement remerciait la garde nationale de son attitude dans les grandes journées. GrAco, lui disait-il, h sa fraternelle union aveo le peuple, la révolution était accomplie, et la patrie lui on serait reconnaissante. Une troisième proclamation faisait connaître au peuple la composition du ministère, l'organisation de la mairie de Paris, le licenciement de la garde municipale, et l'attribution du commandement supérieur de la garde nationale au colonel Courtais. Lue quatrième lui apprenait la dissolution de la Cbambre des députés, et l'interdiction faite à la Cbambre des pairs de se réunir. Celle proclamation portait, en outre, que l'Assemblée nationale serait convoquée
aussitôt que le Gouvernement provisoire aurait réglé les mesures d'ordre et de police nécessaires pour le vote de tous les citoyens. Divers décrets pourvoyaient à la sécurité du Louvre, des Tuileries, des bibliothèques, des monuments publics; ordonnaient la restitution gratuite des objets engagés au mont-de-piété depuis le 1" février, et dont les prêts n'excédaient pas 10 fr., et prescrivaient des mesures pour assurer la subsistance de la population déplacée par les événements.
Ces mesures d'urgence, prises au milieu du tumulte et du bruit des armes, étaient exécutées et connues dans la soirée. Une foule d'autres mesures, qui ne purent trouver place dans le Moniteur du lendemain, furent également discutées, arrêtées et mises en voie d'exécution pendant la nuit. C'étaient, entre autres, un décret portant que le palais des Tuileries servirait désormais d'asile aux invalides du travail (M). Puis une proclamation à l'armée, dont les termes appartiennent à l'histoire de cette grande époque. C'était aussi, et nous dirons bientôt pourquoi, la première qui portai en tête les mots sacramentels de République française. Ce document était ainsi conçu :
« Généraux, officiers et soldats! Le pouvoir, par ses attentats contre » la liberté, le peuple de Paris par sa victoire, ont amené la chute du » gouvernement auquel vous aviez prêté serment. Une fatale collision » a ensanglanté la capitale. Le sang de la guerre civile est celui qui h répugne le plus à la France. Le peuple oublie tout en serrant les » mains de ses frères qui portent l'épée de la France.
» Un Gouvernement provisoire a été créé; il est sorti de l'impérieuse » nécessité de préserver la capitale, de rétablir l'ordre, et de préparer » à la France des institutions populaires analogues à celles sous les- » quelles la République française a tant grandi la France et son armée.
» Vous saluerez, nous n'en doutons pas, ce drapeau de la patrie » remis dans les mains du même pouvoir qui l'avait arboré le premier. » Vous sentirez que les nouvelles et fortes institutions populaires qui » vont émaner de l'Assemblée nationale, ouvrent à l'armée une car- » rière de dévouement et de services que la nation, libre, appréciera » et récompensera mieux que les rois.
» Il faut rétablir l'unité de l'armée et du peuple, un moment » altérée.
» Jurez amour au peuple, où sont vos pères et vos frères. Jurez fidé- » lité à ses nouvelles institutions, et tout sera oublié, excepté votre » courage et votre discipline. La liberté ne vous demandera plus
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» d'autres services que ceux dont vous aurczà vous féliciter devant elle, » et a vous glorifier devant ses ennemis. »
Une autre proclamation ordonnait l'arrestation des militaires qui auraient abandonné leur corps. « Jamais, disait-elle, le pays n'eut plus » besoin de son armée pour assurer au dehors son indépendance, » et au dedans sa liberté. »
Quand, à tous ces décrois portant la date du 24 février, on ajoute l'immensité des ordres de détail prescrits en quelques heures et dans de telles circonstances, par des hommes généralement novices au gouvernement des affaires publiques, la pensée reste confondue d'étonnemenl et d'admiration. Quel travail de déblayement et de reconstruction dans quelques heures de nuit! Que de mesures d'ordre, de préservation et de défense, accomplies sans autre force que la conscience du bien public! Tantôt collective, tantôt morcelée, la dictature des Sept répondait à toutes les nécessités de la crise. Toutes les éventualités étaient prévues. L'un pourvoyait fi la garde des postes les plus importants. L'autre faisait protéger les lignes de chemins de fer et de télégraphes. Celui-ci s'occupait de la défense de Paris, dans le cas d'une agression nouvelle de la part de la monarchie. Celui-là expédiait des courriers aux armées et aux départements. Tous s'ingéniaient à refaire de l'ordre dans le chaos, et à préserver la société terrifiée par la tempête et par la nuit. Tout dans cette réglementation précipitée d'un nouveau monde était grave, simple et sublime. Tout était inspiré par l'amour le plus ardent, mais le plus naturel, de la patrie et de l'humanité.
Pas un ordre, une mesure, une démarche qui eût pour mobile la colère, la vengeance, ou l'orgueil du triomphe I Dans ces hommes si persécutés naguère, si puissants aujourd'hui, il n'y avait d'extrême que le respect des ennemis et le fanatisme de la réconciliation. Une seule pensée animait ces esprits si divers prévenir l'anarchie, sauvegarder toutes les existences et raffermir la société dans la liberté. Sous ces inspirations qui de l'Hôtel de ville rayonnaient dans toute la capitale, chacun courait au-devant des périls. L'un, prenant au hasard ceux des combattants qui lui tombaient sous la main, allait protéger Versailles contre les bandes qui menaçaient ce fastueux palais. L'autre se jetait au milieu de l'incendie qui consumait le château de Neuilly. Celui-ci se chargeait de protéger les soldats contre les dernières irritations du peuple. Celui-là courait faire cesser le feu et rétablir la circulation des routes, indispensable à l'alimentation des quinze cent mille
f.2 msTomr: nr fiianœ.
habitants do Paris, [.es Tuileries, le Louvre, la Banque, la Poste étaient déblayes et défondus. L^s ministères riaient occupés et les services repris. La police était réorganisée. ( «es personnes et les propriétés étaient protégés par les mêmes hommes qui avaient fait leur effroi. Les blessés étaient sceourus, les morts pieusement recueillis. Tout cela, objet fie SQÎxantc-deux proclamations, ordres, décrets ou arrêtés rendus en quelques heures et nu milieu de la plus effroyable tourmente, s'exécutait avec intelligence, zèle et courage, par des hommes encore tout chauds des irritations du combat.
De son côté, le nouveau commandant supérieur de la garde nationale opérait des miracles d'activité, pour faire reconnaître partout l'autorité dictatoriale des Sept, déconcerter les desseins criminels et rassurer la société en péril. Investi, malgré lui (N), d'un rôle immense dans une révolution, puisqu'il lui donnait la direction militaire de Paris, le général Courtais courut aux Tuileries, où il eut d'abord toutes les peines du monde à faire reconnaître sa nouvelle qualité. Pris pour un antre général qui servait le matin dans les rangs de l'armée royale, Courlaiset deux citoyens qui l'accompagnaient, ftillirent être fusilles par le peuple dans le corps do garde du poste de l'Echelle. Cependant, après être parvenu à arrêter un incendie qui pouvait dévorer le palais, il se rendit aui ministères des finances, de la marine et des affaires étrangères, qu'il fit occuper par des détachements de la première légion. De là, il courut a la Banque et à la Bourse, qu'il plaça sous la protection des gardes nationaux de la troisième. Puis il revint aux Tuileries, où il s'opposa à toute dévastation et fit transporter au Trésor un des portefeuilles de Louis-Philippe, resté entre les mains du sous-régisseur du château, et contenant 373,000 fr. en billets de banque et 8G.OO0 fr. en or.
Ajant reçu dans la nuit l'ordre d'aller s'emparer du ministère de la guerre, où l'autorité du nouveau ministre était méconnue, Courtais dissipe un rassemblement qui se porte sur l'hôtel du maréchal Soult. Puis, apprenant, en rentrant à son état-major, qu'un autre rassemblement formé sur la place Vendôme, s'apprête à attaquer les domiciles do M. Barrot et de M. Thiers, il se précipite sur les pas de ces hommes égarés par leur ressentiment, leur barre le chemin et les force de renoncer à leur projet. — «Général, s'écrie alors le chef de l'attroupement, » en brandissant son sabre, nous ne vous désobéirons pas ; mais rappelez- » vous que ces deux hommes perdront la République et vous aussi. »
RÉVOLUTION l)E FÉVRIER 1868. GC
Rentré aux Tuileries, Courtois fiiii transporter à l'état- major de la garde nationale les diamants de la couronne, trouvés dans l'armoire do fer. En visitant ensuite tous les réduits du palais, il arrive devant un caveau souterrain, dans l'intérieur duquel règne un profond silence. Il frappe à la porte; un caporal d'invalides vient le reconnaître, le prie d'écarter les quatre citoyens qui le suivent, et l'introduit seul dans un second caveau où il trouve trois hommes du peuple, armés jusqu'aux dents et qui gardent cinq cents kilogrammes do vaisselle plate. Ces braves gens étaient exténués de fatigue et de faim. Cependant, interpellés sur l'état de leurs ressources, ils répondirent au général qu'ils n'avaient besoin de rien pour eux-mêmes, « mais, ajoutèrent-ils, nos femmes et nos enfants sont peut-être sans un morceau de pain, car voilà trois jours que nous combattons.
— Dans ce cas, mes amis, voilà chacun quarante francs quo jo vous prie de leur envoyer.
— C'est trop, général; cinq francs par famille suffisent. »
El rien ne put déterminer ces pillards h recevoir un centime de plus. Celait assez, disaient-ils, pour attendre le moment où ils reprendraient leurs travaux habituels.
Cependant, tandis qu'au dehors les volontaires de la révolution renouaient miraculeusement tous les fils de [autorité démolie, l'Hôtel de ville était encore en proie à de nouvelles convulsions. Comme on l'a vu, le mot République, équivoquement employé dans la première proclamation du Gouvernement provisoire, avait suffi pour rassurer et dissiper les masses qui rugissaient depuis tant d'heures autour de l'Hôtel de ville. Après avoir donné trois jours à la liberté, cette foule, haras ée de corps et d'esprit, se repliait sur ses foyers, heureuse et convaincue qu'elle venait de conquérir de nouvelles destinées à la France. Chacun croyait remporter chez soi la République, et cette idée ouvrait les cœurs aux perspectives les plus idéales.
Mais les esprits tenaces, les conviclions absolues, les inspirateurs des sociétés secrètes, les chefs les plus ardents du mouvement révolutionnaire, avaient vu avec fureur les controverses et les hésitations du con- . seil. Pour ceux-ci, le vœu conditionnel d'un gouvernement républicain n'était pas la proclamation de la République. Ils considéraient ce vœu comme un subterfuge employé pour échapper à la nécessité d'une solution, comme un ajournement, et cet ajournement comme un moyeu de rappeler plus tôt ou plus tard la monarchie. Ils voulaient à tout prix
un gouvernement qui prit de suite et sans réserve l'initiative de la République.
Ce parti, exalté jusqu'à la démence par la résistance détournée qu'il rencontrait chez des hommes dont un seul était sorti du fond même du mouvement, avait retenu l'arrière -garde de la révolution sur Ja place de Grève, et s'était installé, au nombre de douze à quinze cents personnes, dans la plus vaste salle de l'Hôtel de ville, où, à deux pas du Gouvernement provisoire, il délibéroit sur le choix d'un nouveau pouvoir. Parmi ces esprits défiants, fébriles et fanatisés, s'étaient glissées quelques-unes de ces natures dont les passions n'ont rien de politique, et qui, à l'heure des grandes perturbations, apparaissent toujours comme des phénomènes de malheur. Ces éléments divers faisaient, de la réunion de la salle Saint-Jean, un cratère au fond duquel bouillonnaient toutes les passions de la lutte et tous les délires du champ de bataille. Les motions les plus véhémentes, les résolutions les plus extrêmes éclataient en hurlements dont le bruit remplissait le palais, et venait retentir dans la pièce où fonctionnait si péniblement le Gouvernement provisoire. Les uns proposaient de déposer immédiatement ce pouvoir subreptice où ne figurait qu'un seul nom populaire. Les autres demandaient que le peuple, en permanence, se gouvernât par des plébiscites émanés de lui seul. Ils voulaient la dictature de tous et une révolution sans fin. Les plus calmes se bornaient à exiger que des délégués assistassent constamment aux délibérations du conseil, dont ils rendraient compte au peuple assemblé. Le plus grand nombre pensait cependant que, tel qu'il était, le Gouvernement provisoire ne devait pas être condamné sans être entendu, et qu'il fallait le sommer de venir, è l'instant même, s'expliquer sur ses actes et sur ses intentions.
Ces clameurs s'accroissaient des vociférations, des tumultes et des coups de fusil qui partaient des cours et des corridors. Les flots qui ne pouvaient pénétrer dans la salle Saint-Jean évoluaient dans le palais, et livraient de continuels assauts au Gouvernement provisoire. En vain Lamartine, Marie, Flocon, Crémieux, Louis Blanc, luttaient-ils courageusement, de la voix et de la poitrine, pour refouler les assaillants. En vain Lagrange lui-même, emblème vivant de la révolution, cherche-t-il à calmer l'ouragan. En vain Louis Hlanc, la plus grande popularité de cette heure, disait-il à ses adeptes qu'ils devaient respecter le Gouvernement, et se borner à demander l'admission de leurs amis dans
le conseil. Toutes ces influences franchement et énergiquement exercées, n'obtenaient que des trêves fugitives. A peine les uns et les autres setaient-ils dégagés de la foule, qu'elle se précipitait de nouveau et poussait les mêmes rugissements. Enûn, une explosion était imminente, lorsque, pour essayer de la conjurer, Lamartine se dévoua à la colère du peuple. H avait, dans sa pensée, abdiqué la dictature et accepté le martyre.
Écrasé par les fatigues du corps et les angoisses de l'esprit, mais le front haut, l'œil serein, la bouche fière, Lamartine, ouvrant lui-même la porte que la foule ébranlait, annonça qu'il allait se rendre dans la salle Saint-Jean pour donner au peuple les explications exigées. On l'entoure, on le presse, on l'emporte à travers le dédale obscur des corridors jusqu'à l'entrée du pandémonium où une multitude convulsive mugit à la clarté blafarde des torches, au bruit des crosses qui retentissent sur les dalles, des sabres, des baïonnettes et des piques qui ondoient sur cette mer de tètes. Mais la foule est si compacte aux abords de la salle, que Lamartine ne parvient qu'après des efforts surhumains au pied d'une estrade déjà occupée par trois ou quatre orateurs qui lui en disputent l'accès. 11 s'y établit cependant et, les bras croisés sur la poitrine, il attend, immobile, un éclair de silence. La fumée des lampes qui s'éteignent à ses pieds, la lueur rougeâtre et incertaine des chandelles que le peuple a collées sur les murs, les exhalaisons de deux mille poitrines pressées les unes contre les autres, de deux mille fronts couverts de poussière et de sueur; l'odeur de poudre, qui charge cette atmosphère épaisse et lourde, tout cela formait entre Lamartine et son tumultueux auditoire, une demi-obscurité qui les empêcha quelques instants de s'observer.
Cependant le nom de Lamartine, vigoureusement jeté dans cet océan par les hommes qui l'entouraient, n'eut pas plutôt parcouru la salle, que des cris de vive Lamartine I à bas Lamartine t écoutons Lamartine , n'écoutons pas Lamartine! éclatèrent de toutes parts. Mais l'immense majorité domina les cris récalcitrants. Lamartine, impassible et fier, attendait dans la même attitude les derniers éclats de la tempête. Puis, saisissant un intervalle de silence, il s'avance jusqu'à la balustrade, et, d'une voix formidable : Citoyens I s ecrie-t-il, vous avez mandé près de vous le Gouvernement provisoire. Me voici en son nom : que nous voulez-vous ? •
— Trois choses! répondit-on du fond de la salle. D'abord, savoir de
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quel droit vous vous érigez en gouvernement du peuple? Ensuite, si vous êtes des traîtres ou de vrais patriotes? Enûn, si vous voulez ou si vous no voulez pas la République?
— Ils ne la veulent pas! secriaient d'autres voix; et comment la voudraient-ils? Ne sorlent-ils pas de cette Chambre corrompue qui a lutté quinze ans contre la liberté? Elle les a envoyés ici pour nous
trahir Nous voulons être gouvernés par des hommes du peuple,
des hommes des barricades A bas le prétendu Gouvernement provisoire I
— Ça n'est pas vrai, répondaient beaucoup d'autres; ils ont combattu la corruption, et défendu tant qu'ils l'ont pu les intérêts du peuple Silence 1 laissez Lamartine s'expliquer. Vive Lamartine !
— Non, pas d'explication, la République sans phrases I
— Si, si que Lamartine parle! qu'il s'explique. C'est pour cela
que nous l'avons appelé.
La tempête recommençait, mais elle fut étouffée par le cri de silence! parti de tous les côtés de la salle. Une immense curiosité dominait tous les esprits et l'emportait sur les résolutions prises d'avance. Lamartine qui attendait, adossé contre la muraille, l'apaisement de cette nouvelle tourmente, se rapproche une seconde fois, dans l'attitude d'un homme que n'effraye aucune espèce de tyrannie. Il y a dans cette immobilité, dans cette physionomie expressive et ûère, quelque chose qui ne se peut décrire, et qui jaillit de tout ce qui entoure, de tout ce qui se . reflète sur l'orateur.
Reprenant les trois questions qui viennent de lui être posées, cette grande voix frappe tout d'abord un de ces coups fermes et électriques qui saisissent l'esprit et vibrent au cœur.
« Vous voulez savoir, s'écrie-t-il, de quel droit nous nous sommes » emparés du gouvernement du peuple I je vais vous le dire. Du droit » du sang qui coule, de l'incendie qui dévore vos édiflees, de la nation » sans chef, du peuple sans guides, sans ordres, et peut-être demain, » sans pain ! Du droit des plus dévoués et des plus courageux ! Du droit » de ceux qui, dans l'intérêt delà patrie, ne craignent pas de livrer leur » ôme aux soupçons, leur tête à l échafaud des rois ou k la vengeance » des peuples 1 Ce droit, nous l'avons trouvé dans nos consciences, dans » vos dangers et dans les voix du peuple qui nous a appelés. Du reste, » vous avez tous, comme nous, le droit de vous dévouer au salut du » peuple. Venez le preudre, vous en êtes les maîtres, mais ne prolongez
» pas un scrutin terrible, impossible au milieu du sang et du feu. »
Ces paroles apaisent les bouillonnements delà multitude, et changent en enthousiasme les imprécations qui avaient accueilli l'orateur. Lamartine s'aperçoit de cet étourdissement des passions les plus effrénées, et, définissant la République, il demnnde aux citoyens qui l'éeoutent, s'ils se croient dignes de celte forme de gouvernement. «La République, » citoyens, c'est le gouvernement de la raison de tous. C'est le gouver- » nement de la justice. Or, vous sentez-vous assez mûrs pour n'avoir » d'autre gouvernement que celui de votre propre raison? assez justes, » assez vertueux, assez magnanimes pour désarmer vos cœurs et faire » grâce à vos propres ennemis? Interrogez-vous, citoyens, et prononcez » vous-mêmes. »
Pendant que Lamartine parlait ainsi, l'attention était devenue recueillie et presque silencieuse. Tout à coup sa voix est couverte par mille voix, qui s'écrient avec enthousiasme que le peuple entend et ▼eut la République, telle que Lamartine vient de la définir.
« Eh bien I reprend-il d'un ton solennel, c'en est fait, vous serez réh publicains. » La salle retentit d'une explosion d'applaudissements dont l'écho remplit tout le palais. Lamartine continue. Il spiritualise plutôt qu'il ne la précise, la brûlante question de la proclamation de la République. Il parle vaguement du droit qu'a le pays tout entier de se donner cette glorieuse forme de gouvernement, amenée par la raison des siècles; il subjugue, il manie, il calme cette masse frémissante; il la laisse étonnée, désarmée, murmurante; il descend de l'estrade au bruit des applaudissements, et on le ramène presque en triomphe dans le cabinet où siège encore une partie du Gouvernement provisoire.
Il y a dans les convulsions populaires des alternatives et des péripéties qui ne s'expliquent que par la mobilité des esprits et par la puissance des impressions qu'ils reçoivent. Scindées et troublées par la ferme attitude et la parole énergique de Lamartine, les passions révolutionnaires qui s'étaient concentrées dans la salle Saint- Jean, grondèrent encore quelque temps, tumultueuses et discordantes, mais elles finirent par s'apaiser et se dissoudre. A minuit, l'Hôtel de ville battait des dernières pulsations de cette grande fièvre; les rassemblements qui l'avaient si cruellement tourmenté pendant toute la journée, se dissipaient peu à peu, le calme renaissait, et un silence relatif succédait à la plus épouvantable tempête.
Cependant les chefs d'école, les trempes vigoureuses que n'avaient
pas éblouis les paroles de Lamartine, se renfermaient dans leurs res- \ sentiments, et ne quittaient la partie que pour aller préparer dans la nuit leur revanche du lendemain. Souvent vaincus, jamais lassés, ces hommes, qui tenaient depuis longtemps dans leurs mains tous les fils de l'agitation parisienne, se réunirent dans différents quartiers do Paris pour se concerter sur la direction à imprimer à un nouveau mouvement, et sur les moyens de ressaisir avec le jour les éléments dispersés de l'insurrection. A leurs yeux, la révolution étouffée dans son berceau ppelait encore le peuple dans la rue. »
D'un autre côté, ce que la démocratie renfermait de plus vigoureux t de plus effervescent s'était réuni autour du préfet de police, maître absolu d'une masse de deux ou trois mille hommes armés, la seule force qui, à celte heure, se trouvât assouplie au joug d'une volonté unique. Caussidière louvoyait entre l'obéissance et la révolte. Il se réservait d'obéir ou de résister, dit M. Lamartine; mais il employait son ascendant sur ses prétoriens à éteindre le feu, à désarmer les colères et à punir les attentats individuels contre les personnes et les propriétés.
Avec ses bivouacs, ses feux allumés, ses faisceaux d'armes, ses soldats en haillons, ses gardes avancées, ses vedettes, ses patrouilles, la Préfecture de police offrait la véritable image de ce commencement d'ordre, sortant avec désordre du chaos d'une société en lambeaux. Rien de plus merveilleux, en effet, que les efforts spontanés et les résultats immédiatement obtenus par ce magistrat d'une heure, pour protéger et rassurer tant d'intérêts menacés. On eût dit que, fier de la victoire du peuple et bien décidé à briser toute tentative de contrerévolution, Caussidière mettait son orgueil à démentir les craintes et les calomnies des ennemis de la République. Toutefois, le Gouvernement provisoire ne voyait pas sans inquiétude un antagonisme qui s'était déjà manifesté par le refus d'obéir aux ordres du maire de Paris, dans la dépendance duquel on s'était hâté de placer l'administration de la police. Lamartine, qui voulait à tout prix sortir de cette incertitude, alla trouver Caussidière au milieu de ses bandes. Il vit aussitôt à la physionomie de ces hommes et comprit à leurs propos, qu'ils étaient à la fois les instruments d'une révolution accomplie et d'un ordre nouveau à créer. « L'énergie soldatesque mais humaine de » Caussidière me plut, dit-il, et je vis que ce chef de parti avait le * cœur aussi généreux qu'il avait la main forte. » Le membre du Gouvernement provisoire ne dissimula pas au chef populaire les craintes
que lui inspiraient les intentions d'une partie du peuple insurgé.
— Vous pouvez, répondit Caussidière, compter sur la magnanimité du peuple tout entier, aussi longtemps qu'on n'attentera pas à ses droits; mais, si l'on essayait de trahir la révolution, il serait difficile, je le reconnais, de prévoir les conséquences de ses ressentiments. Jusque-là j'espère bien, avec l'aide de Dieu et de mes amis, empêcher le peuple de se donner les premiers torts. Du reste, ajouta-t-il, le danger ne saurait naître que de la composition un peu hétérogène du Gouvernement provisoire, et le plus grand service que vous puissiez rendre à la révolution, c'est- de vous rallier à la minorité démocratique du conseil, et d'établir un équilibre sans lequel je ne prévois que des désastres.
— J'y songerai, répondit Lamartine, en pressant la main du préfet de police auquel il promit et donna son appui dans le conseil.
Cependant, la question de la République provisoire ou de la République définitive restait toujours en suspens. Le vœu exprimé dans la première proclamation ne donnait évidemment qu'une demi-satisfaction au peuple, et il était à redouter que les réflexions de la nuit et les incitations des chefs mécontents, ne le poussassent à de nouveaux vertiges.
La discussion fut donc reprise de part et d'autre, avec la même vivacité qui avait marqué son début. Les partisans de l'abstension, loin de reconnaître la nécessité d'une seconde proclamation plus explicite que la première, maintenaient, au contraire, qu'il fallait en atténuer la portée par un nouveau manifeste qui aurait élé conçu en ces termes : « Bien que le Gouvernement provisoire agisse uniquement au nom du » peuple français, et qu'il soit de cœur et de conviction pour le gou- » vernement républicain, ni le peuple de Paris, ni le Gouvernement » provisoire ne prétendent substituer leur opinion à l'opinion des » citoyens qui seront consultés sur la forme définitive du gouverne- » ment que proclamera la souveraineté du peuple. »
Cette formule, énergiquement repoussée par Ledru-Rollin, qui menaçait de se retirer du Gouvernement provisoire, ne voulant pas, disait-il, assumer la responsabilité des malheurs qu'elle devait entraîner, cette formule fut abandonnée après de vifs débats qui aboutirent à un résultat tout opposé. On s'arrêta è une seconde proclamation qui, loin d'affaiblir l'idée républicaine exprimée dans la première, la présentait sous une forme plus nette et plus positive. On y lisait :
« Le Gouvernement provisoire déclare que le gouvernement actuel » de la France est le gouvernement républicain, et que la nation sera » appelée immédiatement à ratiûer par son vote la résolution du Gou- » vernement provisoire et du peuple de Paris. »
Mais cette dernière proclamation, a nichée le lendemain sur tous les murs de la capitale et insérée dans quelques journaux républicains par les soins de la minorité du conseil, ne parut point dans le Moniteur» On raconte à cet égard, et le fait parait peu contestable, que toujours placés sous la terreur de l'initiative hardie qui venait de leur être arrachée, les membres de la majorité tirent secrètement retirer ce document des presses de la feuille officielle.
La nuit était avancée. Les grandes choses étaient accomplies. La plupart des membres du Gouvernement provisoire s'étaient rendus à leurs ministères respectifs ou dans leurs familles. Ceux qui restaient continuaient a prendre toutes les mesures dont la nécessité leur était suggérée par la situation. Ils reportaient leurs regards sur la famille royale, oubliée depuis le moment de sa disparition ; ils ordonnaient qu'on n'apportât aucun obstacle à son évasion, ni à celle des ministres, et ils mettaient une somme considérable à la disposition de M. Lamartine, qui devait rechercher les traces des princes fugitifs et la leur transmettre. De plus, les dictateurs refusaient de décacheter les lettres adressées à la cour ou expédiées par elle, que leur envoyait l'administration générale des postes.
Lamartine et Marie, les deux seuls membres du Gouvernement provisoire, qui, è minuit et demi, se trouvassent encore à l'Hôtel de ville, se partageaient les labeurs imprévus de la nuit. Il fut convenu cependant que Lamartine irait prendre quelques heures de repos, et qu'il viendrait relever son collègue à quatre heures du matin.
La lassitude du peuple avait fini par déblayer les alentours de l'Hôtel de ville. Une centaine de volontaires, bivouaquant auprès de quatre canons braqués au centre de la place, gardaient seuls le quartier général de la révolution. La nuit était orageuse et sombre. Un profond silence, interrompu de temps à autre par la détonation des armes que quelques combattants attardés déchargeaient en se retirant, planait sur toute la ville. Cependant des factionnaires du peuple stationnaient à tous les coins de rue, veillaient à la sécurité des citoyens, gardaient les barricades ou bivouaquaient sur les places publiques à côté des feux demi-éteints. Paris était tranquille et endormi.
Mais on apercevait des groupes de deux ou (rois personnes désarmées, s'agitant dans l'ombre, longeant les maisons et s'enfonçant mystérieusement dans les quartiers populeux. Vers le jour de sourdes rumeurs se firent entendre dans les rues profondes qui environnent le quartier de l'Hôtel de ville. C'était l'indice d'une nouvelle tourmente. Les passions assoupies se réveillaient.