SOMMA
Émeute des aristocraties européenne? contre la République de février. — Discussion dans le sein du Gouvernement provisoire sur la politique extérieure. — Le gouvernement sarde, première cause de la non-intervention de la France. — Pensée intime de Lamartine. — Opinion de Ledru-Rollin. — Irritation du parti démocratique et des clubs contre la politique extérieure du Gouvernement provisoire. — Approche des élections. — Les divisions qui déchirent le conseil commencent a s'avouer. — Clameurs contre les candidatures royalistes. — Récriminations. — La majorité et la minorité s'isolent dans leur antagonisme. — Symptômes et préparatifs d'une nouvelle journée. — Effet produit par la quatrième circulaire de Ledru* Rollin. — Défi aux royalistes. — Fureurs de tous côtés. — État des esprits avant la journée du 16 avril. — Le ministère de l'intérieur et l'hôtel des affaires étrangères. — Popularité de Lamartine. — Ses négociations avec la mère du général Cavaignac. — Communication de L. Blanc et d'Albert au Gouvernement provisoire, sur une nouvelle manifestation populaire. — La majorité prépare secrètement ses moyens de défense. — Ce qui se passait dans l'un et dans l'autre camp. — Conduite des clubs. — Blanqui. — Craintes et hésitations de Ledru- Rollio. — Son entrevue avec J. Favre, Carterel et Landrin. — Nuit du 14 au 16 avril, au ministère de l'intérieur. — Journée du tS. — Nuit du 15 au 16. — Comité de salut publie. — Ce qui détermine Ledru-Rollin a se retourner contre la manifestation. — Colloque entre Ledru-Rollin et Lamartine dans la matinée du 17 avril.
Comme on vient de le voir, l'Europe des traités de Vienne n'existait plus. Sans parler de la France régénérée, une grande nation allemande et une grande nation italienne avaient moralement et presque territorialement remplacé le système fondé par les traités de 1814 et 1815. Sous des formes variées et analogues au génie des peuples, toutes ces décompositions et recompositions se résumaient dans l'idée républicaine. Partout l'indépendance, la liberté, la démocratie, tendaient à s'organiser sur le type français ; mais partout aussi les aristocraties vaincues tentaient de suprêmes efforts pour égarer les révolutions qui s'accomplissaient autour de nous. C'était principalement contre la France que s'ameutaient ces aristocraties. Elles s'évertuaient è soulever toutes les passions contre la République de février, qu'elles signalaient comme la négation de toutes les lois sociales, le symbole de toutes les anarchies constituées. Même dans les assemblées surgies
du mouvement révolutionnaire, on attribuait au Gouvernement provisoire des projets d'invasion et de propagande armée, qui troublaient la conscience des peuples et ravivaient leurs préjugés contre la France d'une autre époque. Chaque mouvement qui agitait Paris ou les départements était une arme dans la main des aristocrates pour arrêter l'Europe sur le seuil de la liberté. Alors ils ne cachaient ni leurs joies ni leurs espérances, et ils renouaient dans l'ombre les alliances momentanément rompues. Cependant ils n'affichaient point encore le projet de revenir à l'absolutisme démoli par le contre-coup de la révolution de février; ils ne voulaient, disaient-ils, que limiter les révolutions au régime constitutionnel, s'opposer aux tentatives anarchiques, maintenir les lois établies, sauver les monarchies, les dynasties régnantes, l'hérédité royale et la propriété. Pour cela, les conservateurs allemands et italiens, comme les conservateurs français, demandaient à toutes les nuances du parti monarchique de se réunir dans un intérêt commun, de remettre à des temps plus propices toutes leurs dissidences sur les formes constitutionnelles, d'oublier de vaines rancunes et de ne point déserter le combat contre les seuls ennemis de la société : la République et l'anarchie. La stratégie contre-révolutionnaire consistait «urtout à témoigner les plus vives sollicitudes pour les prolétaires, è gagner les indifférents qui ne se préoccupaient que du sort de la propriété, à mettre partout les capitales au ban de l'opinion et agir de la circonférence sur le centre, en s'adressant aux petites villes et aux campagnes moins imprégnées que les grandes cités de l'esprit démocratique. Les clubs dits constitutionnels, l'action de la presse périodique par les brochures et par la parole, à l'aide de cotisations organisées entre les conservateurs des capitales et ceux des provinces, telles étaient les armes choisies pour vaincre la révolution. Et ces armes, empruntées à la révolution elle-même, la réaction européenne s*en servait avec persévérance, tandis que nous, absorbés dans nos dissensions intérieures, nous no prêtions qu'une attention distraite aux complots et aux intrigues du dehors. Toutefois, au milieu des élans victorieux de leurs nationalités, les démocrates allemands et italiens apercevaient les périls qui menaçaient encore la liberté du monde, et tout annonçait que l'Italie, la Hongrie et l'Allemagne allaient devenir le théâtre de nouvelles et plus sanglantes convulsions.
Cependant, quand en Allemagne et en Italie l'influence française rencontrait partout des influences ennemies, quelle devait être l'atli-
tude du Gouvernement provisoire? Devait-il persister dans ce système d'observation spectante qui enchaînait nos soldats au pied des Alpes, et enhardissait partout les espérances et les complots contre-révolutionnaires? Devait-il venir en aide à la réaction européenne en étouffant de ses propres mains les mouvements insurrectionnels que les réfugiés étrangers préparaient sur nos frontières? Enfin, si la France avait renoncé à toute idée de conquête et de propagande armée, avaitelle aussi abandonné son droit de protéger les nationalités opprimées et prèles à périr?
Ces questions envenimaient chaque jour davantage les dissentiments qui tourmentaient le conseil. La majorité persistait à penser que, dans la lutte commencée entre l'indépendance italienne et -l'oppression autrichienne, la France ne devait engager que son influenoe morale et la force de ses principes. Il faut, disait-on, laisser à l'Italie la gloire de se reconquérir sur l'étranger, et n'intervenir de nos armes que lorsqu'elle nous appellera elle-môme. N'avons-nous pas d'ailleurs une armée prête à franchir les Àlpes, au premier cri de détresse? Les délimitations territoriales que la conquête avait faites ont déjà disparu. Un ordre plus naturel et plus stable a commencé pour les peuples. Nos idées ont suffi jusqu'ici pour substituer le principe des nationalités au fait brutal des dominations militaires. Que voulez-vous de plus? Il faut attendre, et laisser faire les événements.
En effet, à cette époque, le roi de Sardaigne ne cessait de réclamer contre la présence des troupes françaises sur la frontière des Alpes, et son ambassadeur, le marquis de Brignolle, demandait chaque jour leur éloignement. Dans son infatuation et son effroi de la République, le cabinet de Turin ne parlait de rien moins que de se retourner contre la France, si un seul de nos régiments descendait dans les plaines du Piémont. La crainte de l'entrée des Français régnait aussi dans tous les États et toutes les villes d'Italie. Il n'y avait pas dans ce pays une seule municipalité qui se constituât en gouvernement provisoire, sans nous signifier anssitôt qu'elle nous regarderait comme ennemis si nous franchissions les Alpes. Au fond, Lamartine était peu disposé à faire servir l'armée française à l'agrandissement de la puissance militaire du Piémont, et, quant aux autres États de la Péninsule, il ne les considérait pas, disait-il, comme des alliés assez sûrs pour que la France dût passer sur le oorps de la Sardaigne pour aller jusqu'à eux. Mais sa pensée secrète était que si Charles-Albert succombait dans sa lutte avec l'Au-
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triche, la France trouverait alors, dans le soin de sa propre défense, un prétexte plausible pour s'emparer de Nice el de la Savoie, qui deviendraient la dot de la République. Nous ne jugeons pas, nous racontons seulement cette face de la politique extérieure du ministre des affaires étrangères, politique contre laquelle la minorité du conseil récriminait avec énergie.
Encouragé par le succès de l'esprit révolutionnaire à l'extérieur, Ledru-Rollin comprenait qu'il fallait soutenir à tout prix l'enthousiasme des peuples, et que si la révolution s'arrêtait en France, elle succomberait en Italie et en Allemagne. Aussi ses amis et lui rogrettaient-ils leur inaction dans la journée du 17 mars. Si nous avions, se disaient-ils, rétabli l'unité démocratique dans le Gouvernement provisoire, la révolution aurait victorieusement parcouru toute sa sphère, et l'Europe n'aurait pas maintenant à se débattre contre les réactions qui commencent à l'envelopper de (ou le part.
Les clubs et les corporalions démocratiques tonnaient aussi chaque soir contre celte politique d'expédients et de concessions, qui abandonnait partout la puissance de l'idée révolutionnaire, et n'osait accepter nulle part les alliés qui s'offraient naturellement à la République. Les clubs demandaient donc avec plus d'acharnement que jamais, l'ajournement des élections générales, une prolongation indéfinie do la dic~ tature, l'organisation du travail, la guerre au dehors, entin tous les progrès sociaux et politiques rêvés sur les barricades el paralysés par les défaillances, les divisions ou les complicités du Gouvernement provisoire.
De leur côté, Jes partis vaincus par la manifestation du 17 mars, s'étaient réveillés, plus audacieux et plus bruyants, à l'approche des élections, qu'un décret du 26 avait définitivement fixé au 23 avril suivant, et les efforts provoqués par ce grand événement entretenaient une immense agitation dans les esprits. Enfin, les journaux qui, jusqu'alors, s'étaient efforcés de cacher au public l'antagonisme qui régnait au sein du Gouvernement provisoire, ainsi que leurs propres querelles, commençaient à exhaler publiquement leurs mécomptes et leurs plaintes. La lieforme, qui recevait les inspirations du ministre de l'intérieur, accusait sans ménagement une politique dilatoire qui, disait ce journal, ne savait donner satisfaction à aucun intérêt, et dont les incertitudes, les lenteurs et les complaisances aristocratiques ne servaient qu'a encouiuger les ennemis de la République. De son côté,
le National repoussait ces griefs par rémunération des périls, des efforts, des difficultés et des ingratitudes au milieu lesquels le Gouvernement provisoire était parvenu a maintenir la République.
« Le gouvernement est vivement attaqué, disait le National; on le menace même de résistance. Pourquoi? Parce que dans l'organisation de l'ordre nouveau, il n'a pas voulu courir les aventures des chimères et des utopies. Mais du moins ce qu'il pouvait faire, l'a-l-il fait? S'estil montré égal ou inférieur aux circonstances? D'abord quelle devait être sa règle de conduite? S'inspirer à la fois des réalités et des principes, mesurer constamment la hardiesse des innovations au possible, ne pas jouer le sort des intérêts généraux sur le coup de dé d'une abstraction hasardeuse, ne pas ajouter encore à l'inconnu d'une situation si nouvelle pour la France, par l'inconnu des systèmes. Et c'est précisément ce qu'il a fait. »
Les dernières illusions sur la vertu des établissements constitutionnels, ajoutait le National, étaient assez évanouis pour que tout le monde vît apparaître dans l'avenir le grand problème des temps modernes, à savoir une répartition plus équitable des bienfaits sociaux. Mais, si l'on était d'accord sur le principe, on ne l'était pas sur des théories disparates qui se heurtaient de tous côtés. Naturellement aussi l'esprit de la majorité du conseil repoussait des solutions spontanées, sans aucun caractère de démonstration et grosses de périls. Cependant, puisque le public pris en masse paraissait disposé à écouter les sectes socialistes, il était à désirer qu'en revanche elles se renfermassent dans la prédication de leurs doctrines, et n'entreprissent point de les faire triompher par l'intimidation et la menace.
Ces aigreurs de la majorité du conseil contre les allures conventionnelles de la minorité et les anarchies du socialisme, exaltaient la fureur des clubs qui venait jeter de nouveaux ferments de discorde dans le sein du Gouvernement provisoire.
La foule des candidatures qui se heurtaient dans la lice électorale1, les programmes et les manœuvres des royalistes pour s'emparer des
1 Chaque courrier apportait h Paris ta révélation de nouvelles candidatures d'anciens fonctionnaires publics : avant le jour fixé pour les élections, les journaux en avaient déjà enregistre 1,140, savoir : 209 appartenant au ministère de la guerre; —312 à la justice; —202 à l'intérieur;— 228 aux finances; — bb à l'instruction publique; — 59 aux travaux publics; — Go au commerce; — 3 aux affaires étrangères, etc. Dans ce nombre figuraient 227 généraux, officiers supérieurs ou hauts fonciionnaires de la guerre et de la marine.
scrutins, les colères de la démocratie contre l'intrusion des vaincus de la veille, ses menaces contre une Assemblée qu'elle voyait déjà peuplée d'aristocrates, tout cela augmentait le chaos et semblait précipiter la France vers l'abîme. « Par une défiance d'eux-mêmes, que nous déplorons vivement, s'écriait la Réforme, les républicains éprouvés se tiennent à l'écart. Mais les intrigants, les gens qui s'accommodent de tous les régimes, ceux qui vivaient des mille abus de la monarchie et qui en rêvent le retour, ceux-là se présentent partout. Dans toutes les réunions nous voyons surgir une foule de candidatures, et leur refrain à tous est le même : Ils étaient, disent-ils, les partisans du pouvoir déchu, mais ils l'ont abandonné tout juste le 22 février à l'abri des balles; ils jurent que ce jour-là ils criaient : Vive la réforme! Et même, si vous y mettez de la complaisance, ils vous persuaderont que depuis longtemps ils délestaient au fond de l'âme le roi et ses ministres. — Puis vient la péroraison obligé : Ils sont aussi républicains que qui que ce soit; le dévouement des républicains de la veille pâlit à côté du leur. Il n'y a plus, il no doit plus y avoir de partis en France; tout le monde est républicain au même degré; les dates ne font rien à la chose, et le plus léger doute serait blessant pour des cœurs sensibles, etc. »
Les royalistes, et surtout les partisans de la branche cadette, protestaient à leur tour contre l'ostracisme dont les républicains prétendaient les frapper, et ils se lamentaient sur les périls qui attendaient la nouvelle Assemblée nationale. « Les menaces indirectes, disait le Constitutionnel, qui sont adressées d'avance à l'Assemblée nationale par des minorités résolues à maintenir, selon l'expression consacrée, le pays en révolution, c'est-à-dire à imposer leur volonté par la force à la majorité de l'Assemblée délibérante, ont porté leur fruit et jeté l'inquiétude dans la France entière. Déjà Nantes signe une pétition demandant que l'Assemblée nationale ne siège pas à Paris, mais dans une des villes centrales de France, et qu'une garde spéciale, composée de détachements députés par toutes les gardes nationales de France, s'y concentre pour protéger la liberté des délibérations. Des pétitions semblables se signent dans toute la Bretagne, et cette pensée est accueillie sur plusieurs points du territoire. » En effet, la réaction ne négligeait alors aucun moyen de semer la défiance dans le pays et d'amener des collisions entre Paris et les départements.
Enfin, les discussions du conseil devenaient chaque jour plus rares,
mais plus orageuses. La majorité et la minorité se retranchaient pour u. 59
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ainsi dirô dans les conditions d'antagonisme où les avaient amenées
l'hétérogénéité des principes et l'antipathie des caractères. Appuyée sur les clubs ot les corporations du Luxembourg, sollicitée et poussée par la démocratie qui la débordait, la minorité avait résolu une nouvelle manifestation qui devait, cette fois, épurer le Gouvernement provisoire et ramener la révolution dans ses voies. De son côté, la majorité, qui n'ignorait pas ces dispositions, préparait ses moyens de combat. Elle s'inféodait de plus en plus les ateliers nationaux; elle multipliait ses intelligences et ses diversions dans les clubs; elle pratiquait secrètement les agitateurs qu'elle redoutait; elle s'assurait de la garde mobile, travaillait la garde nationale dont les nouveaux éléments étaient encore pour elle un sujet d'incertitude, et s'efforçait de fondre ensemble le parti modéré et le parti monarchique.
Tout le monde était dans l'attente d'un grand événement lorsque, le 8 avril, parut dans le Moniteur la quatrième circulaire du ministre de l'intérieur aux commissaires du Gouvernement provisoire. Elle était conçue en ces termes :
« Citoyen commissaire,
» Nous touchons aux élections : encore quelques jours, et le peuple » français tout entier, usant de sa souveraineté si glorieusement re- » conquise, proclamera les noms de ses mandataires. A la veille de ce » grand acte de sa toute-puissance, il est utile que le gouvernement né » de la révolution, chargé de conserver intacte et pure la victoire po- » pulaire, expose une dernière fois sa pensée è ceux qui le représen- » lent et le défendent sur toute la surface de la République,
» Déjà je vous l'ai dit : des élections dépend l'avenir du pays. Sin- » cèrement républicaines, elles lui ouvrent une ère brillante de pro- » grès et de paix ; réactionnaires ou même douteuses, elles le condam- » nent à de terribles déchirements. Votre constant effort a donc été, » doit être encore d'envoyer à l'Assemblée nationale des hommes hon- » nètes, courageux et dévoués jusqu'à la mort à la cause du peuple.
» Mais ici se présente une question que les partis ont dénaturée, et » sur laquelle il convient de s'expliquer sans faiblesse et sans rélicence. » Le temps des ruses et des fictions est passé : nous sommes assez forts » pour être vrais.
» Le gouvernement doil-il agir sur les élections, ou se borner è en » surveiller la régularité?
» Je n'hésite pas à répondre que, sous peine d'abdiquer ou même de
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» trahir, le gouvernement ne peut se réduire à enregistrer des pro- » ces-verbaux et à compter des voix ; il doit éclairer la France et trait vailler ouvertement à déjouer les intrigues de la contre-révolution » si, par impossible, elle ose relever la tète.
» Est-ce à dire que nous imitions les fautes do ceux que nous avons » combattus et renversés? loin do là. Ils dominaient par la corruption » et le mensonge, nous voulons faire triompher la vérité; ils cares- » saient legoïsrae, nous faisons appel aux sentiments généreux; ils » étouffaient l'indépendance, nous lui rendons un libre essor; ils » achetaient les consciences, nous les affranchissons. Qu'y a-t-il de » commun entre eux et nous?
» Mais c'est précisément parce que leurs odieuses pratiques ont pro- » fondément altéré les mœurs des classes officielles, qu'il est nécessaire » de parler haut et ferme et de détruire les semences d'erreur et de » calomnie répandues par eux si longtemps.
» Quoi ! nous sommes libres d'hier, il y a quelques semaines encore » nous subissions une loi qui nous ordonnait avec amende et prison » de n'adorer, de ne servir, de ne nommer que la monarchie; la Ré- » publique était partout représentée comme un symbole de spoliation, » de pillage, de meurtres, et nous n'aurions pas le droit d'avertir la » nation qu'on l'avait égarée? nous n'aurions pas le droit de nous » mettre perpétuellement en communication avec elle pour lui ouvrir » les yeux? Hommes publics sans prévoyance et sans foi politique, » nous laisserions insulter notre drapeau! nous nous exposerions à » l'ensanglanter dans une guerre civile, pour n'avoir pas osé le déployer » librement (
» Non, nous ne méconnaîtrons pas à ce point notre devoir. Apôtres » de la révolution, nous la défendrons par uos actes, nos paroles, nos » enseignements. Vigilants et résolus contre ses ennemis, nous lui » conquerrons des partisans en la faisant connaître. Ceux-là seuls qui » ne la comprennent pas peuvent la redouter.
» Ces principes, citoyen commissaire, tracent la ligne de votre con- » duite. S'il vous était possible de vous multiplier, d'être partout à la » fois, de mettre à chaque heure votre pensée en contact avec la pensée » publique, vous ne feriez rien de trop. Digne missionnaire des idées » nouvelles auxquelles le monde appartient, vous prépareriez leur pa- » cillque avènement. Ce qu'il y a de praticable dans oelte laborieuse » tâche doit être accompli par vous, par vos amis, par vos écrits, par
» vos discours; répandez la lumière à flots. Qu'à tous les yeux brille » dans son éclat majestueux la grande et noble figure de la République » régénérant l'humanité par sa puissance morale, effaçant les distinc* » lions de classes, appelant tous les citoyens à la réalisation politique » du dogme de la fraternité, dégageant le travail et l'intelligence des » entraves qui 1 étouffent, faisant enfin de notre admirable France la » plus libre, la plus heureuse, la plus forte des nations!
» Ainsi s'exercera votre influence : l'intimidation et la violence pro- » voquent les révoltes ; la corruption dégrade et ruine le pouvoir, l'en- » seignement viril est la seule arme dont puissent se servir les chefs » révolutionnaires du peuple : elle leur suffit pour triompher de » toutes les résistances.
» Mais afin que cet enseignement soit fécond, puisez vos inspirait tions aux sources vraiment populaires ; que partout des réunions » soient organisées. Que chacun, même le plus humble, soit mis en » demeure d'y produire sa pensée. Dieu, qui seul a connu si longtemps » les misères du peuple, seul aussi connaît les trésors de bon sens et » de moralité que recèlent les masses; brisez la couche épaisse qui les » enfouit encore.
» Ainsi profondément et pacifiquement remué, le pays, malgré le » peu de temps qui lui a été laissé pour se reconnaître, pourra dis- » tinguer ceux qui méritent l'insigne honneur de le représenter. Dans » toutes les occasions où vous serez appelé à le guider, pénétrez-vous » de cette vérité que nous marchons vers l'anarchie si les portes de » l'Assemblée sont ouvertes à des hommes d'une moralité et d'un ré- » publicanisme équivoques.
» Ceux qui ont accepté l'ancienne dynastie et ses trahisons, ceux * qui limitaient leurs espérances à d'insignifiantes réformes éleeto- » raies, ceux qui prétendaient venger les mânes des héros de février » en courbant le front glorieux de la France sous la main d'un enfant, » ceux-là peuvent-ils être les élus du peuple victorieux et souverain, » les instruments de la révolution?
» Votre conscience a répondu : Quelle confiance peuvent-ils inspi » rer, ceux dont le cœur ne s'est point ouvert aux souffrances du » peuple, et dont l'esprit a si longtemps méconnu ses droits et ses h besoins?
» Ne regarderaient-ils pas eux-mêmes comme un défi à la ré vol u- » tion que des hommes qui ont attaqué, calomnié la révolution, de-
» vinssent aujourd'hui les organisateurs de la constitution répu- » blicaine?
» Eh bien ! puisque le choc impétueux des événements leur a subi- » tement dessillé les yeux, soit! qu'ils entrent dans nos rangs, mais » qu'ils n'aspirent ni à nous commander ni à nous conduire. Qu'ils » marchent à l'ombre du drapeau du peuple, mais qu'ils ne songent f> pas à le porter. A la moindre secousse, leur âme se troublerait, et » revenant malgré eux aux engagements de leur vie entière, ils aflai- » Ll iraient la représentation nationale de toutes les incertitudes, de » toutes les transactions familières aux opinions chancelantes et aux » dévouements d'apparat.
» Que le peuple s'en défie donc et les repousse. Mieux vaudrait des » adversaires déclarés que ces amis douteux.
» Citoyen commissaire, ce qui fait la grandeur du mandat de re- » présentant, c'est qu'il investit celui qui en est revêtu du pouvoir » souverain d'interpréter et de traduire l'intérêt et la volonté de tous.
» Or, celui-là seul en usera dignement, qui ne reculera devant au- » cune des conséquences du triple dogme de la liberté, de l'égalité, » de la fraternité.
» La liberté, c'est l'exercice de toutes les facultés que nous tenons » de la nature, gouvernées par notre raison.
» L'égalité, c'est la participation de tous les citoyens aux avantages » sociaux, sans autre distinction que celles de la vertu et du talent.
» La fraternité, c'est la loi d'amour unissant les hommes, et de tous » faisant les membres d'une même famille.
» De là découlent : l'abolition de tout privilège, la répartition de » l'impôt en raison de la fortune, un droit proportionnel et progressif » sur les successions, une magistrature librement élue et le plus com- » plet développement de l'institution du jury, le service militaire pe- » sant également sur tous, une éducation gratuite et égale pour tous, » l'instrument du travail assuré à tous, la reconstitution démocratique » de l'industrie et du crédit, l'association volontaire partout substituée » aux impulsions désordonnées de l'égoïsme.
» Quiconque n'est pas décidé à sacrifier son repos, son avenir, sa » vie au triomphe de ces idées, quiconque ne sent pas que la société » ancienne a péri, et qu'il faut en édifier une nouvelle, ne serait » qu'un député tiède et dangereux. Son influence compromettrait la » paix de la France.
. » J'ose croire, citoyen commissaire, que ces pensées sont les vôtres, » et qu'elles trouveront en vous un interprète sûr et dévoué. Laissez- » moi vous dire que vous ajouterez à l'autorité morale des résolutions » qu'elles vous inspireront en donnant l'exemple de l'abnégation périt sonnelle et de la réserve dans la recherche des suffrages. Ce serait » bien mal comprendre, ce serait abaisser votre mission que de la con« » sacrer à faire réussir votre candidature. Votre dignité en souffrirait » autant que le pouvoir de la République. Si vos concitoyens viennent » à vous, acceptez leur mandat comme la plus noble récompense de » vos travaux; mais gardez-vous de solliciter ce qui cesserait d'avoir » du prix le jour où on pourrait soupçonner que le commissaire a fait » le député. Le gouvernement vous tiendra compte du soin avec lequel » vous vous conformerez à celte partie de ses instructions. N'oubliez » pas que nous nous devons tous au pays qui attend de nous de grandes » choses, et que l'heure est venue d'élever notre âme au-dessus de » toutes les préoccupations de l'intérêt privé.
» Ledru-Rollin. »
Véritable défi aux royalistes, cette circulaire souleva les plus terribles tempêtes. « C'en est fait! s'écriait la réaction, les hommes de parti ont voulu s'isoler, se compter, être seuls; ils ont établi des catégories; ils se sont attachés à enfermer le patriotisme dans certaines formules, dans certaines dates. Dans son désir immodéré de ne voir arriver à l'Assemblée que des républicains comme lui, M. Ledru-Rollin •'est cru obligé d'indiquer à ses délégués difléreutes classes de suspects qu'ils doivent signaler aux électeurs. Un homme du gouvernement a donc parlé le langage d'un chef de parti. Comment ne voit-on pas cependant ce qu'il y a, à la fois, d'outrecuidant et d'injurieux pour la France dans la prétention de quelques hommes à se porter comme seuls capables, comme seuls dignes de gouverner notre pays? Pour afficher tant de présomption, il ne fallait pas un mérite médiocre. Eh bien! les républicains de la veille font tous les jours leurs preuves, dont l'effet est tel sur l'opinion, que si leur système exclusif continuait encore quelque temps, c'en serait fait de la République. La France dira bientôt à ses nouveaux maîtres : Qui êtes-vous? D'où venezvous, vous qui me comptez pour rien ? »
— « L'on nous parle d'exagérations et d'intolérances, répondaient les journaux déni ocra liques. Ahî si dès le premier jour la révolution se fût montrée conséquente avec elle-même; si dès le premier jour elle
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eût fait table rase de tout ce qu'elle avait mission de renouveler; si elle n'eût pas procédé par demi-mesure* ; si l'on n'eût pas, en un mot, transigé quand il fallait commander et agir, ses ennemis ne se prévaudraient pa3 ai arrogamment aujourd'hui de notre mansuétude. Mais en révolution, nos pères nous l'ont appris, il faut de l'audace; c'est parce que nous n'osons rien, que nos ennemis osent tout. Si, avec la proclamation de la République, nous avions annoncé aux départements la révocation de tous les fonctionnaires civils qui pouvaient être mis de côté sans nuire au service, le renouvellement de tous les parquets, le renvoi do toute la magistrature de Louis-Philippe et de Charles X; si nous avions fait payer aux vaincus les frais du combat; si nous avions doublé, triplé, décuplé les impositions de tous les fauteurs du dernier régime; si nous avions nommé des co:nmissaires d'enquête pour faire rendre gorge à tout ce qui avait pris part à la curée des dixsept ans; si nous avions repris le milliard de l'indemnité partout on nous en aurions retrouvé la trace, personne ne se fût certainement récrié, et c'eût été justice. Il n'y a donc pas à s'étonner que tout ce que nous avons laissé debout réagisse; que nous ayons tant de peine à nous mouvoir au milieu de toutes ces institutions liguées contre nous. Quels étaient les deux grands leviers de ce trône que nous avons jeté par la fenêtre? Une magistrature vénale, une administration corrompue. Eh bien! aujourd'hui, qu'y a-t-il de changé, nous le demandons? C'est là ce qui rend la réaction si entreprenante. A l'exception du pouvoir central, toutes les autorités constituées lui servent d'appui. Aussi la contre-révolution est-elle à nos portes; et cependant elle crie a la tyrannie. Si la tyrannie existait réellement, les royalistes ne diraient mot et leurs cris seuls prouvent qu'ils mentent. »
L'agitation produite par la circulaire allait croissant. La majorité du conseil en fut eflrayéo, et renouvela la faute qu'elle avait déjà commise, en désavouant, sous diverses formes, l'acte d'un membre du Gouvernement provisoire, qu'elle n'osait point frapper. D'autres causes ajoutaient encore à la fermentation des esprits. Un frémissement général gagnait tous les partis à mesure que les élections approchaient, et la perspective de choix hostiles a la révolution réunissait chaque jour davantage les conventionnels et les socialistes. Tous les soirs, des protestations anticipées, des motions virulentes retentissaient dans les clubs. La plantation des arbres de la liberté entretenait aussi dans Paris une émotion sans ûn. Des rassemblements parcouraient, la nuit,
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les rues de Paris, s'arrètant devant les demeures aristocratiques et exigeant qu'elles fussent illuminées. Tous les murs de la capitale étaient couverts de placards plus ou moins incendiaires. La turbulence des réfugies étrangers, leurs exigences et leurs clameurs incessantes compliquaient encore cette situation. L'hôtel du ministre d'Autriche avait été menacé. Le Gouvernement provisoire lui-même, redoutant une attaque, changeait souvent le lieu de ses séances, qu'il tenait tantôt à l'Hôtel de ville, tantôt au Luxembourg, tantôt dans un ministère, tantôt dans un autre. Enfin, sous la pression d'un tel ensemble de choses, les opinions et les passions semblaient se concentrer dans deux camps profondément divisés : le ministère de l'intérieur et l'hôtel des affaires étrangères. Ledru-Rollin servait de centre aux bouillonnements de la démocratie incandescente; Lamartine était l'idole des républicains attiédis, des intérêts effrayés, des aristocraties menacées et de la bourgeoisie sceptique, qui l'entouraient d'une auréole de popularité unique peut-être dans l'histoire des révolutions. Jamais il n'apparaissait dans les rues ou dans une salle de spectacle, sans que sa présence ne provoquât des délires d'ovation et d'enthousiasme. Cependant Lamartine était dévoré par de secrètes et profondes anxiétés. Il craignait que l'orage n'éclatât avant qu'on eût trouvé, dans les circonstances du moment, un motif naturel pour rappeler l'armée dans les murs de Paris; avant aussi que la garde nationale complètement réorganisée eût manifesté l'esprit dont elle était animée. Ce fut alors que Lamartine, voulant donner aux troupes un chef à la fois populaire, jeune et dévoué à la cause de l'ordre, noua des négociations avec la mère du général Cavaignac , pour qu elle décidât son fils à accepter le portefeuille de la guerre. Le ministre des affaires étrangères eut plusieurs entrevues avec cette noble femme, qui, au nom de la patrie menacée, promit d'engager le général à demander un congé dont on profiterait pour dissiper les préventions que le ton impérieux de sa correspondance avait précédemment suscitées contre lui dans le sein du Gouvernement provisoire.
Tel était l'état des choses lorsque, le 14 avril, Louis Blanc et Albert vinrent annoncer au conseil réuni qu'une nouvelle manifestation populaire était arrêtée pour le 16. Ils affirmaient, du reste, que cette manifestation n'avait d'autre but que de protester du dévouement du peuple au gouvernement républicain, dédire une fois encore à la réaction: je suis là, d'insister sur l'ajournement des élections, et de sup*
plier le pouvoir de s'attaquer enfin au plus cruel ennemi du peuple : la misère. Cette communication souleva une vive discussion dans le conseil. La majorité était convaincue que ce mouvement provenait de la minorité, qui voulait accomplir l'œuvre devant laquelle elle avait reculé le 17 mars. Néanmoins, dissimulant ses soupçons, la majorité adjura ses collègues de tout faire pour prévenir une convulsion dont il était impossible de mesurer les conséquences. Louis Blanc et Albert promirent d'user de toute leur influence sur les masses; Ledru-Rollin se tut, et le conseil se sépara, encore uni en apparence, mais dévoré par toutes les méfiances et toutes les inquiétudes.
Le lendemain, 15 avril, Louis Blanc et Albert vinrent lui annoncer que leurs efforts pour empêcher une nouvelle manifestation populaire avaient été impuissants. Décidé et organisé depuis plusieurs jours par les corporations ouvrières et les clubs démocratiques, le mouvement avait déjà reçu une impulsion qu'il n'était plus au pouvoir de personne de paralyser. D'ailleurs, disait Louis Blanc, au point où les choses sont arrivées, chercher à arrêter la manifestation, ce serait peut-être lui donner un caractère qu'elle n'a point, et la jeter dans des voies où ello ne veut pas entrer. Louis Blanc persistait à penser que celte manifestation si redoutée n'avait d'autre but que d'encourager le pouvoir, de le fortifier et de le pousser à de généreuses initiatives. Mais, plus convaincue que jamais que le mouvement menaçait l'intégrité du Gouvernement provisoire, la majorité ne songea plus dès ce moment qu'a se défendre, et à regagner dans la lutte qui se préparait le terrain qu'elle avait perdu le 17 mars.
Le ministre des affaires étrangères, celui des travaux publics et le maire de Paris inondèrent aussitôt les ateliers nationaux, la banlieue et les faubourgs d'émissaires semant l'épouvante et sollicitant les bons citoyens à s'armer contre une nouvello explosion de toutes les anarchies coalisées contre le Gouvernement provisoire, la famille et la propriété. Les affidés do Lamartine, de Marrast et de Marie agissaient dans Je même sens sur plusieurs légions de la garde nationale déjà froissée par la démocratie extrême. Ils les pénétraient de la crainte d'un cataclysme, si elles ne se hâtaient de s'interposer entre les mauvaises passions qui voulaient bouleverser la société, et la majorité du Gouvernement provisoire qui, seul, la défendait encore. En même temps, Lamartine et Marrast embauchaient une partie des écoles, s'assuraient l'appui de la garde mobile, négociaient avec quelques généraux, avili 60
saient au moyen do faire rentrer dans Paris les régiments que la susceptibilité populaire en avait écartés, aggloméraient des hommes, des armes, des munitions dans l'intérieur de l'Hôtel de ville, et pourvoyaient secrètement à la défense du ministère des finances, où le Gouvernement provisoire devait se réunir dans le cas où le siège officiel du pouvoir tomberait aux mains de l'insurrection.
Mais, que se passait-il dans les camps opposés, tandis que la majorité du conseil préparait ainsi ses moyens de défense? Presque tous en permanence, les clubs et les corporations vitupéraient contre la politique incertaine et dilatoire du Gouvernement provisoire, contre les manœuvres chaque jour plus audacieuses de la réaction pour s'introduire dans la représentation nationale, contre les fonctions publiques maintenues dans les mains des royalistes, contre les réformes populaires éternellement éludées par ceux-là même que le peuple avait placés à sa tête. Les clubs prêchaient la nécessité d'une grande démonstration, qui intimidât une fois encore les énnemis de la révolution et qui restituât au pouvoir le sentiment de sa force et la conscience de ses devoirs. Enfin, ils se préparaient à rendre celte démonstration formidable, mais ils ne manifestaient pas encore le projet de renverser une partie du Gouvernement au proût de l'autre. Un seul — le club de Blanqui — avouait hautement ce projet et procédait à la formation d'un comité de salut public. Mais les intentions de Blanqui n'étaient pas moins suspectes qux hommes de la minorité qu'à ceux de la majorité, à Ledru-Rollin et à Louis Blanc qu'à Lamartine et à Marrast. Toutefois, le 14 avril, une longue entrevue eut lieu entre Lamartine et Blanqui, et une conférence avait été également projetée, pour la nuit, entre ce chef de parti et le ministre de l'intérieur, dans le cabinet du préfet de police. Mais ces tentatives en sens inverse n'avaient abouti qu'à dérober à Lamartine les véritables intentions du sectaire, et à confirmer Ledru- Rollin dans la pensée que Blanqui tenterait d'absorber le mouvement. Lamartine, ébloui par d'habiles concessions, croyait presque avoir trouvé un auxiliaire dans Blanqui, tandis que les instincts de Ledru- Rollin le lui représentaient toujours comme le plus grand danger de la situation. Aussi, le ministre de l'intérieur et le préfet de police avaientils décidé de faire enlever Blanqui au milieu des siens, au moment même où la manifestation se présenterait à l'Hôtel de ville.
Cependant, sous prétexte de procéder à l'élection de quatorze officiers il état-iU0jor ù prendre dans la classe ouvrière, Louis Blanc avait
convoqué les corporations au Champ de Mars pour le diraancho 16 avril. Ledru-Rollin connaissait et approuvait cette réunion. La Préfecture de police explorait les divers ateliers, qu'elle poussait à se joindre aux corporations. Le Luxembourg, les chefs du Club des Clubs et tout l'ancien parti révolutionnaire pressaient aussi le ministre de l'intérieur d'arriver enÛn h une solution. Mais Ledru-Rollin, tourmenté par la crainte de voir la liberté périr dans les mains du Gou- Ternoment provisoire, ou la République s'abîmer dans une convulsion anarchique, hésitait toujours. Il souhaitait un coup d'État qui rétablit l'unité d'action dans la dictature, mais il reculait devant la pensée do frapper des hommes avec lesquels il partageait cette dictature. Et puis, quand il écartait ces considérations personnelles, pour no voir que la révolution menacée, Blanqui lui apparaissait encore, noyant la société dans le sang et fondant sa domination personnelle sur la ruine de tous les partis.
Néanmoins, Ledru-Rollin semblait acquis à la manifestation — qu'on lui promettait ordonnée et pacifique — 1 lorsque, dans la soirée du 1-i avril, trois hommes qui exerçaient une grande influenco sur son esprit, se présentèrent dans son cabinet. C'étaient Jules Favre, secrétaire général du ministère de l'intérieur; Carteret, directeur de la police générale, et Landrin, procureur de la République. Cos trois hommes, dont le dévouement à la révolution ne pouvait paraître douteux, supplièrent Ledru-Rollin de secouer le joug du Luxembourg, de la Préfecture de police et des clubs, de no point s'associer à un mouvement qui lui échopperait, qui profiterait aux plus détestables desseins et précipiterait la République dans l'abîme. Sans justifier la politique de la majorité du conseil, Carteret, Jules Fabro et Landrin représentèrent à leur ami l'odieux d'un attentat brutal contre ses col- Ic'gues, et l'indignation de la Franco en apprenant qu'il en ourait été l'instigateur. Ils lui parlèrent ensuite do Blanqui prêt à trôner sur les débris qu'il aurait faits, à le proscrire lui-même et a remplacer une dictature de faiblesses par une dictature de terreurs. « — Et cela, s'écria Jules Favre, dans quel moment? Quand, dans quelques jours, lo Gouvernement provisoire va remettre ses pouvoirs aux mains de l'Assemblée nationale ; quand la France entière est absorbée par le grand travail des élections; quand une nouvolle révolution, survenue ô Paris, peut amener la guerre civile dans les départements ; quand les nationalités étrangères, que la révolution de février a rachetées, sont
de nouveaux menacées; quand toutes les aristocraties de l'Europe épient nos convulsions, pour en effrayer les peuples et les ramener au despotisme !
» — Croyez-nous, ajouta Jules Favre en saisissant la main de Ledru- Rollin, il faut patienter jusqu'à la réunion de l'Assemblée nationale. La révolution se fourvoie, le Gouvernement provisoire la paralyse, 1 énerve, l'égaré, cela est vrai, et cette situation serait insoutenable si elle devait se prolonger. Mais nous touchons au terme; mais do nouveaux combats vous attendent à la tribune où vous devez apporter toutes les forces d'un caractère pur et d'une politique sans tache. Or, quel serait votre rôle, quelle serait votre autorité sur l'Assemblée nationale, si vous arriviez devant elle affublé des dépouilles de vos collègues? Les ostracismes ne sont plus ni dans les mœurs de l'époque, ni dans les nécessités de la situation. »
Malgré cela, Ledru-Rollin ne se prononça point sur le parti qu'il prendrait ; mais l'insistance opiniâtre de ses trois amis l'avait profondément troublé, et le reste de la nuit ne lui apporta que des heures d'angoisse et de doute.
La journée du 15 s'écoula, pour lui, dans la méditation de l'événement qui se préparait. Torturé par les mêmes anxiétés que la veille, »ï évitait, autant que le permettait sa position, le contact et les entraînements du dehors. Son secrétaire, Alias-Regnauld, répondait pour lui, sans le délier ni l'engager. Dans le cours de la soirée, il reçut le préfet de police et plusieurs des chefe du mouvement, avec lesquels il discuta encore les éventualités de la manifestation du lendemain. Ces hommes avaient, disaient-ils, pris leurs mesures pour éviter toute violence, toute surprise, et pour que le mouvement n'eût d'autre résultat qu'une nouvelle et décisive constatation de la puissance révolutionnaire. Mais, vers minuit, Ledru-Rollin apprit que le club Blanqui et quelques autres discutaient les noms d'un nouveau gouvernement provisoire, composé de Louis Blanc, Albert, Flocon, Ledru-Rollin, Blanqui, Raspnïl , Kersausie et Cabet. Il sut aussi que des montagnards de la garde de Caussidière, affiliés au parti Blanqui, venaient d'enlever trente mille cartouches de la Préfecture de police ; et que, sur mille fusils obtenus la veille pour compléter, disait-on, l'armement de ce poste, cinq ou six cents étaient passés dans des mains inconnues. Ces deux circonstances fixèrent les incertitudes de Ledru-Rollin, qui prit, dès ce moment, la résolution non-seulement de ne point coopérer à la ma-
nirestatîon, mais de la combattre. Pendant la nuit, de nouvelles ouvertures lui furent faites à trois reprises différentes ; mais il les repoussa toutes avec la même énergie. Enfin, entre sept et huit heures du matin, une députation des conjurés vint lui signifier qu'il n'y avait plus à hésiter, et que s'il ne voulait point seconder le mouvement, il s'accomplirait sans lui et malgré lui.
Cet ultimatum fixa la conduite de Ledru-Rollin dans la journée du 16 avril. Il prit à l'instant même le parti de faire battre le rappel dans Paris, d'appeler les citoyens à la défense du Gouvernement provisoire tout entier, et de couvrir ainsi ses adversaires de la minorité. II se rendit ensuite chez Lamartine, pour avoir avec le plus puissant de ses rivaux une explication catégorique sur la gravité de la situation.
Pleine de ressentiments et de suspicions mutuelles, l'attitude de ces deux hommes, d'abord fausse et embarrassée, se dépouilla bientôt de tout ambage. Après avoir récapitulé les griefs du peuple contre la politique tremblante de la majorité, l'audace de plus en plus entreprenante des royalistes, les calomnies déversées sur tous les hommes dévoués à la République, le découragement ou l'irritation des patriotes, les tentatives anarchiques enhardies et favorisées par un tel état de choses; enfin, tous les périls que les tendances divergentes du conseil faisaient courir à la révolution, Ledru-Rollin raconta franchement à Lamartine — qui ne les ignorait pas — les événements qui se préparaient, les propositions dont il avait été personnellement l'objet, l'abus que les clubs venaient de faire de son nom dans la composition d'un comité de salut public, ses scrupules, ses résistances et sa détermination de faire cause commune avec tou$ ses collègues dans la nouvelle épreuve qu'ils allaient traverser.
Lamartine ne fut pas moins explicite que Ledru-Rollin. Le ministre des affaires étrangères ne dissimula aucune des appréhensions que les exigences de la minorité, ses connivences avec les clubs socialistes, ses complaisances pour l'anarchie, ses manœuvres souterraines et ses ambitions secrètes inspiraient à la majorité du conseil. « La majorité, dit-il, ne se fait pas illusion sur l'ostracisme qui la menace depuis le 17 mars ; mais elle a pris ses mesures pour ne point succomber sans . combat, et, si la société doit périr dans la lutte, mes amis et moi nous sommes déterminés à nous ensevelir sous ses décombres. »
En effet, quoique les membres du gouvernement se fussent séparés la veille sans avoir Dris aucune mesure officielle contre le mouvement
du lendemain, sans même qu'il en eût clé question dans le conseil, la majorité avait cependant employé toute cette nuit à compléter ses moyens de défense. Marrast l'avait passée à transmettre des ordres aux mairies, Mario à renouveler ses instructions aux ateliers nationaux, et Lamartine à réunir ses amis, à répandre ses émissaires dans les faubourgs, dans la banlieue, dans les clubs, dans les ateliers et dans les écoles.
On avait décidé que le conseil resterait en permanence au ministère des linances, sous la protection de la première légion de la garde nationale. La troisième devait se réunir, dès le matin et en armes, sur l'esplanade des Invalides , et la deuxième à la porte Maillot. Les légions de la banlieue étaient prévenues de se tenir prêtes à répondre au premier appel du gouvernement menacé, disait-on, par une conjuration des communistes qui voulaient renverser à la fois et le pouvoir et la République de février et toutes les bases de l'ordre social.
Mais revenons au ministère des affaires étrangères. Il n'y avait pas un moment à perdre. Tandis que Ledru-Rollin portait lui-même au général Courtais l'ordre de faire battre le rappel dans toutes les légions, Lamartine courait se concerter avec le général Duvivier sur le eboix et l'emploi de quatre bataillons de la garde mobile, les plus exercés et les plus rapproebés du point d'attaque. Il allait ensuite emprunter à l'étatmajor de la garde nationale les cartouches qui manquaient à ces jeunes soldats et il les précédait à l'Hôtel de ville, où le maire de Paris avait déjà concentré un bataillon de volontaires lyonnais et une foule d'autres citoyens appelés des quartiers voisins. Lamartine trouva là le général Cbangarnier, qui, sur les instances de madame Lamartine, était venu lui offrir l'appui de son expérience et de son épéo. Ce général fut chargé, en effet, de prendre toutes les mesures militaires pour assurer, avec les quatre bataillons de la garde mobile qui accouraient successivement, la défense de l'Hôtel de ville jusqu'à l'arrivée des légions que le tambour appelait aux armes. Le vieux soldai prit ses dispositions avec autant d'activité que de sang-froid, et, retranché derrière les grilles et les jardins do l'hôtel, il promit de tenir au moins trois heures contre tous les assauts de l'insurrection.
Cependant le rendez-vous général des clubs et des corporations avait été fixé pour huit heures du matin au Champ de Mars. Dès sept heures, les corporations arrivaient de tous côtés, précédées de leurs bannières, sur lesquelles on lisait : Abolition de l'exploitation de rhomme par
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l' homme l Organisation du travail pacifiquel Liberté, égalité, fraternité! Elles étaient au nombre d'environ quarante mille individus. Après avoir planté leurs drapeaux dans le sol, elles se formèrent en groupes et procédèrent à l'élection des quatorze ofûciers d'élat-raajor qu'elles étaient appelées à choisir. Cette élection dura près de trois heures, après quoi les chefs prirent l'initiative d'une collecte générale qui devait être portée à l'Hôtel do ville comme une offrande du peuple à la patrie. Puis une adresse au Gouvernement provisoire, rédigée d'avance, fut présentée à la sanction de la masse et couverte de bruyantes acclamations. Cette adresse portait :
« Citoyens, la réaction lève la tête; la calomnie, cette arme favorite » des hommes sans principes et sans honneur, déverse de tous côtés » son venin contagieux sur les véritables amis du peuple. C'est à nous, » hommes de la révolution, qu'il appartient de déclarer au Gouverne- » ment provisoire que le peuple veut la République démocratique; » que le peuple veut l'abolition de l'exploitation de l'homme par » l'homme; que le peuple veut l'organisation du travail par l'associa- » tion. Vive la République! vive le Gouvernement provisoire! »
Rien donc, comme on le voit, ne révélait dans les corporations ouvrières la pensée de renverser par un coup de main le Gouvernement provisoire. Mais, tandis que les choses se passaient ainsi au Champ de Mars, les clubs et une partie des ateliers nationaux, formant un bloc de vingt-cinq à trente mille hommes, occupaient les abords de l'Hippodrome, où l'agitation, moins concentrée sur des objets spéciaux, était plus vague, plus houleuse et plus menante. Blanqui était au milieu de cetto foule sans armes. Il l'animait de ses ressentiments, mais sans la pousser encore ù des excès contrôle gouvernement. Étaitce parce que do nombreux émissaires, envoyés par la majorité, se mêlaient au peuple dont ils apaisaient les colères et décomposaient les passions? était-ce parce quo Blanqui se savait en présence de beaucoup de républicains prêts à lui résister? ou parco que, non loin de là, sur l'esplanade des Invalides, la 3e légion de la banlieue l'observait en procédant, sous les yeux du général en chef, du maire de Paris et du ministre de l'intériour, à la reconnaissance de3 ofticiers nouvellement élus?
C'était là, en effet, que Ledru-Rollin était venu annoncer h Courtai3 que le Gouvernement provisoire était en danger, et qu'il fallait batlro le rappel. Mesure quo ce général combattit énergiquement, attendu,
disait-il, qu'elle jetterait l'effroi dans Paris et que, d'ailleurs, il avait sous la main deux légions de la banlieue qui, fortes chacune de seize à dix-huit raille hommes, formaient, avec les piquets extraordinaires de mille hommes déjà commandés dans chaque légion, un effectif disponible de cinquante mille baïonnettes. Mais Ledru-Rollin insistant sur l'imminence d'un grand péril public, Courtais ordonna au colonel de la 3e légion de porter immédiatement six bataillons à l'Hôtel de ville, deux sur le quai aux Fleurs, un au Luxembourg, et sa cavalerie en amont sur le quai des Ormes. Il prescrivit à la 2e légion de la banlieue, qui se trouvait à la porte Maillot, de prendre position sur la place de la Révolution, sur le quai et dans le jardin des Tuileries, et d'occuper avec sa cavalerie l'avenue des Champs-Elysées. Il transmit à l'état-major l'ordre de faire battre immédiatement le rappel dans toutes les légions, et se rendit ensuite à l'Hôtel de ville où venaient d'arriver les six bataillons de la 3e légion, sous le commandement du colonel Desgranges, qui avait déjà pris toutes ses dispositions pour en défendre l'accès. De leur côté, les colonels des différentes légions de Paris s'étaient portés spontanément sur tous les points des quais, qui leur avaient été déjà assignés par une instruction secrète du 25 février.
Les choses ainsi réglées, le commandant supérieur de la garde nationale courut au ministère des finances où siégeait le Gouvernement provisoire, auquel il donna l'assurance que tout était prêt pour le préserver d'un coup de main et qu'il no courait aucun danger.
Pendant ce temps les corporations ouvrières du Champ de Mars, les clubs et une partie des ateliers nationaux réunis à l'Hippodrome se formaient en colonne pour se diriger sur l'Hôtel de ville. A ce moment des rumeurs sinistres se répandaient dans Paris et se mêlaient au roulement du tambour qui retentissait dans toutes les rues. Des bruits opposés, mais émanant de la môme source, gagnaient aussi les deux masses populaires, parmi lesquelles ils propageaient des irritations calculées. On disait aux ouvriers que tandis qu'ils se préparaient à porter leurs vœux et leurs offrandes au Gouvernement provisoire, Louis Blanc et Albert venaient d'être égorgés par le3 sicaires de la réaction. On assurait, au contraire, aux populations de la rive droite que les communistes, commandés parBlanqui, s'étaient emparés de l'hôtel des Invalides, pillaient et saccageaient le faubourg Saint-Germain. Aux habitants de ces quartiers, on affirmait que le faubourg Saint-Antoine était soulevé, l'Hôtel de ville attaqué et le Gouvernement provisoire prêt à
tomber aux moins de l'insurrection, si les bons citoyens ne couraient pas à son secours. Les mêmes rumeurs envahissaient les faubourgs Montmatre, Saint-Denis, du Temple, les quartiers de la banlieue, et créaient une panique générale, qui eut pour résultat de mettre en quelques heures tout Paris debout et sous les armes.
D'où venaient pourtant ces alarmes sans motifs suffisants? D'abord, des craintes exagérées que les émissaires de la majorité du conseil avaient imprudemment semées dans la bourgeoisie; ensuite, des royalistes pour lesquels le rappel et l'épouvante des esprits étaient une excellente occasion pour prendre leur revanche du 17 mars, pour crier à l'anarchie et terrifier les départements, à la veille des élections. Aussi le vertige semblait-il s'être emparé de la capitale. L'effroi se peignait sur toutes les figures. Les bataillons accouraient de tous côtés sur la place de Grève, pour former un rempart an Gouvernement provisoire contre les prétendus ennemis de la République. Des agents répandus dans les rangs de la milice y provoquaient l'analhème contre le communisme qui attaquait à ciel ouvert le Gouvernement provisoire, la société, la famille, la propriété et la religion.
Cependant les colonnes populaires, venant du Champ de Mars, s'avançaient en ordre, sans clameurs et sans menaces, lorsque, parvenues sur la place du Châtelet, elles y rencontrèrent la garde nationale et la garde mobile qui leur barrèrent le passage. Quelques bataillons les accueillirent même aux cris de: Mort aux communistes! Vive le Gouvernement provisoire f Alors so répandit de nouveau parmi les ouvriers le bruit de l'assassinat de Louis Blanc, et ce bruit, joint aux brutalités dont ils étaient l'objet, les jeta dans la plus vive agitation. Ils prolestaient avec colère contre les projets qu'on leur prêtait, et répondaient aux provocations haineuses de la réaction par les cris de : Vive Louis Blanc! Vive Ledru-Rollin I Vive la République démocratique!
Dès ce moment, le peuple, comme le gouvernement lui-même, était divisé en deux camps ennemis. Néanmoins, les généraux Duvivier et Courtais, qui commandaient sur ce point la garde sédentaire et la gardo mobile, ordonnèrent de laisser passer les ouvriers. Mais ces têtes de colonnes, violemment séparées des masses qui les suivaient et resserrées elles-mêmes entre les baïonnettes des gardes nationaux, n'offraient plus qu'une masse confuse, marchant, sous l'escorte et sous les anathèmes d'une armée ennemie, vers l'Hôtel de ville auquel elle apportait, avec ses doléances, l'offrande patriotique du peuple.
m HISTOIRE DE FRANCE.
Au moment où les ouvriers arrivaient sur la place de Grève, la 10e légion, débouchant au pas de course sur le pont d'Aréole, se jetait entre eux et l'Hôtel de ville; d'innombrables bataillons accourus de tous les points de Paris, se pressaient sur les quais, dans les rues adjacentes et présentaient, approximativement, un amas de deux cent mille baïonnettes. Cette immense aglomération d'uniformes et de blouses sans armes, s'observant, se mesurant pour ainsi dire de leurs ressentiments et de leurs soupçons, se provoquant du regard et criant-, les uns, vive Lamartine! à bas les communistes! les autres, vive Louis Blanc! vive Ledru-Rollin! vive la République démocratique et sociale! offraient à l'œil du philosophe un spectacle plein de tristesse et de douloureux pressentiments.
Dès avant l'apparition des ouvriers sur la place de Grève, et pendant que la force les y retenait captifs sous les sarcasmes et les invectives de la réaction, Lamartine et Marrast, les seuls membres du conseil qui se trouvaiont alors à l'Hôtel de ville, baranguaient les députations que leur envoyait la garde nationale, les écoles et les diverses corporations venues au secours du Gouvernement provisoire et de la République en danger. De même qu'après le 17 mars, les discours officiels semblaient dissimuler l'antagonisme qui rongeait le pouvoir central ; mais tous tendaient à constater l'existence d'un complot organisé par on ne savait quob anarchistes, pour renverser la dictature de février et lui substituer une poignée d'hommes de désordre et de sang.
« On avait rêvé, disait Lamartine aux élèves de l'école Polytechni- » que, d'attaquer le Gouvernement provisoire; on avait proclamé à sa » place un comité de 6alut public; on voulait le scinder et jeter l'anar- » chie dans son sein, ainsi que dans l'opinion du pays. »
Lamartine disait aussi aux délégués des gardes nationaux et de la garde mobile :
« Citoyens, le Gouvernement provisoire tout entier doit être » aujourd'hui le mot d'ordre de la population armée et désarmée de » Paris, car c'est contre l'intégrité, contre l'indivisibilité du Gouver- » nement provisoire que le mouvement contre lequel vous êtes venus » nous former un rempart de vos poitrines, avait, dit-on, été conçu. » On espérait, au moyen de ces divisions suscitées entre nous, diviser >> la patrie comme le Gouvernement provisoire. Aucune division pos- » siblc n'existe entre ses membres. Si quelques différences d'opinions, » comme il s'en trouve naturellement dans les grands conseils d'un pays,
RÉVOLUTION DE FÉVRIER 1848. m
» peuvent s'y rencontrer en administration, l'unité existe dans le pa- » triotisme, l'unité existe dans le même amour de la République, dans » le même dévouement qui les anime envers Paris et la France! »
Après avoir fait un appel à la conÛance réciproque des citoyens et des partis, Lamartine ajoutait : « Le Gouvernement provisoire vous » en donne l'exemple dans la confiance méritée que chacun de nous » porte à ses collègues et qu'il reçoit à son tour ! Il en donne aujour- » d'bui la preuve en refusant a tout prix de se désunir, de se séparer » d'aucun des membres qui font sa force dans son unité! L'indivisi- » bilité du Gouvernement provisoire doit être ainsi la conquête civique » de cette magnifique et unanime manifestation. »
A quatre heures le Gouvernement provisoire quitta le ministère des finances et vint siéger de nouveau à l'Hôtel de ville, au moment où une députation de la commune d Ivry y entrait, l'arme au bras, demandant à grands cris le citoyen Louis Blanc qu'elle supposait assassiné. Quelques instants après tous les membres du conseil descendirent sur la place de Grève, et, montant sur une estrade élevée à la hâte, ils se présentèrent à la foule qui les salua par des acclamations auxquelles se mêlaient toujours des imprécations contre le communisme. Puis ils revinrent se placer à la fenêtre de la salle du conseil, pour assister au défilé de la garde nationale, de la garde mobile et des corporations. Cependant, les masses du Gbamp de Mars et de l'Hippodrome n'étaient encore entrées pour rien dans ces ovations, lorsque, grâce aux instances de Louis Blanc, quelques-uns de leurs délégués parvinrent à pénétrer dans le palais, pour y présenter l'offrande du peuple et la pétition que nous avons déjà rapportée. Mais le Gouvernement provisoire les fit recevoir par un adjoint du maire de Paris, dont les paroles froides et réservées contrastaient avec l'accueil enthousiaste fait aux autres députations. Aussi, quelques moments après, de nouveaux délégués des corporations vinrent-ils se plaindre de la manière peu affectueuse avec laquelle l'autorité subalterne venait de recevoir les représentants des ouvriers. Ils demandèrent ensuite que les corporations fussent admises à défiler, enseignes déployées, sur la place de Grève, couverte alors d'une innombrable multitude de gardes nationaux et d'autres citoyens. « Vous nous apportez, leur dit Louis Blanc, une noble et patriotique » offrande; nous la recevons avec la plus grande reconnaissance et nous » serons heureux de vous voir passer devant nous, pour que nous » puissions faire avec vous un fraternel échange de sentiments d'amour
m HISTOIRE DE FRANCE.
» ot d'espérance. » Et il donna des ordres pour que les rangs de la garde nationale s'ouvrissent devant les corporations ouvrières. Mais ce défilé, qui devait être un échange de sentiments d'amour et de reconnaissance, n'aboutit qu'à faire passer la portion la plus énergique du peuple de Paris sous les fourches caudines de la réaction armée. Étouffées entre les files profondes de la garde nationale, rompues à chaque instant et assaillies par les cris : A bai le communisme I à bas les socialistes! les corporations s'écoulèrent péniblement, criant à leur tour : Vive la République démocratique et sociale I mais outragées et le cœur plein de justes ressentiments.
Le défile des ouvriers, que suivit immédiatement celui des légions de la garde nationale et des bataillons de la garde mobile, dura depuis cinq heures jusqu'à on?e heures du soir. Quelques quartiers aristocratiques furent illuminés, et les cris de victoire contre les communistes, ou plutôt contre la révolution de février, se prolongèrent jusque vers le milieu de la nuit.
Ainsi se termina la journée du 16 avril.
Deux grandes dates caractérisaient déjà les premiers pas de la révolulion de 1848. Le 24 février avait marqué la victoire du peuple, dans sa lutte armée contre la monarchie de Louis-Philippe; le 17 mars, sa victoire pacifique sur la réaction naissante. Grâce au schisme des républicains, à la peureuse timidité des uns et à l'impatience anarchique des autres, le 16 avril fut la première journée du royalisme. Dès ce moment le peuple était scindé en deux camps; la contre-révolution avait pris le dessus, et les esprits attentifs à la marche des événements voyaient déjà poindre le 15 mai, le 22 juin, tous les écueils contre lesquels allait se briser la République, c'est-à-dire le travail des siècles, la grande conquèle de la philosophie, le but de toutes les civilisations avancées et la fortune de la liberté du monde.