‹ Histoire de la Révolution de février 1848Chapitre 4 sur 43 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SOMMAIRE

11 n'est pas vrai que le Gouvernement provisoire Tut partagé entre la République de la clément* et la République du terrorisme. — Questions sur lesquelles il était divisé. — Portraits de chacun des membres du Gouvernement provisoire, des ministres et des grands fonctionnaires de la révolution. — Dupont (de l'Eure). — François Arago. — Lamarlioe. — Ledru-Rollio. — Garnier- Pages.

La force avait fait retour au droit. La puissance ne résidait plus que dans le peuple. L'autorité morale était passée tout entière des Tuileries à l'Hôtel de ville. La révolution était accomplie, et la République instaurée sur les ruines de la monarchie. Un monde nouveau avait surgi. Une nouvelle pensée animait les esprits.

Tous les membres du conseil étaient d'accord sur le caractère d'honnêteté, d'humanité et de générosilé à imprimer au pouvoir issu des barricades, et il n'est pas exact de dire que le Gouvernement provisoire ait été partagé un seul instant entre la République de la clémence et la Républiqtie du terrorisme.

Mais, en dehors de celte question primordiale, il restait, après la victoire du peuple, de grands problèmes à résoudre, ou du moiusdont il fallait préjuger et préparer la solution.

Vaincu sur le trône, le privilège survivrait-il dans les institutions du pays, dans l'administration, dans les conditions de l'industrie, du travail, de la famille; dans les rapports des citoyens avec l'État, de l'homme à l'homme?

Jusques à quel point convenait-il d'accélérer, d'élargir le mouvement révolutionnaire, et de le convertir en une civilisation nouvelle?

Passant des principes à l'explication, quelles devaient être, par exemple, la durée du Gouvernement provisoire, l'étendue de ses pouvoirs et son initiative politique et sociale?

Fallait-il qu'en rédigeant lui-même un projet de Constitution, qui aurait été présenté à la sanction de la future Assemblée nationale, il élevât de ses propres mains l'édifice de la République?

Devait-il consacrer à priori et par la création d'un ministère du progrès, le grand principe du droit au travail ?

Le crédit de l'État ne devait-il pas être immédiatement substitué k la commandite du crédit privé?

Ne convenait-il pas de transformer la Banque de France en Banque d'État?

Enfin, quelle attitude prendrait la révolution démocratique de février envers les royautés de l'Europe? — Quel rôle jouerait-elle en présence des convulsions populaires que son exemple allait nécessairement soulever au dehors? — Irait-elle au-devant des ennemis naturels de son principe, ou attendrait-elle, impassible et muette, que le sol de la liberté fût encore une fois profané par le despotisme?

Ces grandes questions, qui tenaient à l'essence même de la révolution, devaient naturellement occuper les premières délibérations du Gouvernement provisoire, et y soulever de vives dissidences, car ce gouvernement se composait d'éléments hétérogènes. Mais cette hétérogénéité même constituait, peut-être, la puissance d'un pouvoir intérimaire à la marche duquel l'unité de vues était moins nécessaire que l'équilibre des diverses forces sociales que chacun de ses membres représentait dans le conseil. La première des nécessités consistait alors à introduire et è retenir dans la voie du progrès et de l'ordre, la partie la plus ardente et la partie la moins vive de la nation. Or, les différences . d'origine, de position et d'opinion qui distinguaient des hommes réunis par des instincts analogues sur un terrain commun de patriotisme et d'honneur, répondaient précisément à cette nécessité. Aux yeux du pays, dont ils résumaient les tendances multiples, les uns étaient garants du progrès, les autres de l'ordre dans le progrès. En d'autres termes, le Gouvernement provisoire était scindé en deux ou trois variétés d'un même parti.

Avant de raconter les dissensions intestines du conseil, ainsi que les conséquences funestes qui en résulteront, jetons un coup d'œil sur les principaux chefs qui vont tenter de diriger la République dans le chemin qui lui reste à faire.

Qui ne connaît la vertueuse et noble carrière de Dupont (de l'Eure)? avocat au parlement de Normandie, il avait vingt-deux ans quand la première révolution éclata. Patriote convaincu et probe, il en accepta les principes et n'en répudia que les excès. Tour à tour administrateur du district de Louviers, juge au tribunal de cette ville, commissaire du dîn. 10

recloire exécutif près le tribunal civil de l'Eure, accusateur public près le tribunal criminel du même département, membre du conseil des Cinq-Cent*, conseiller à la cour d'appel «le Rouen, et puis président du tribunal criminel d'Évreux, Dupont (do l'Eure) servit noblement la République jusqu'à l'avènement de l'empire. Alors il s'éloigna des affaires et vécut dans la retraite, laissant derrière lui le souvenir d'une des plus pures intégrités qui eussent traversé, intactes, les orages de la révolution. Mais une si belle réputation ne pouvait être perdue pour le pays. En 1811, Dupont (de l'Eure) fut nommé président de ebambre à la cour impériale de Rouen, et membre du corps législatif oh il siégeait encore en 1813 et en 1814» La première restauration trouva en lui un de ses plus persévérants adversaires. Vice-président de la Chambre des représentants dans les Cent-Jours, il protesta contre le retour d'un gouvernement imposé par l'étranger, et ne s'éloigna du palais législatif que lorsque la violence on eut fermé les porles.

Rentré en 1817 à la Chambre des députés, avec toutes ses convictions démocratiques, Dupont (do l'Eure) fut révoqué de ses fonctions de président à la cour de Rouen. Depuis ce moment, sa vie ne fut qu'un continuel holocauste à la liberté de son pays. Il devint le noyau , de cotte opposition des Quinze, dont la lutte incessante devait amener la chute de la branche aînée des Rourbotis. Dans la mémorable séance du 4 mars 1823, il courut se placer a cAlé de Manuel et protesta, de toute la puissance de son patriotisme, contre l'outrage fait à l'inviola- • bilité de la représentation nationale. Après la révolution de juillet, l'acclamation publique et les instances de ses amis l'entraînèrent, malgré lui, à accepter le portefeuille de la justice. Il lutta d'abord dans le sein du conseil contre les appétits réactionnaires de Louis-Philippe; mais, lorsqu'il vit qu'en changeant de dynastie la France n'avait pas changé de système, il secoua l'influence de ses anciens amis qui voulaient le retenir au pouvoir, rompit avec la royauté de juillet, reprit sa place dans les rangs de l'opposition, se montra en toute occasion l'adversaire irréconciliable do la politique du dernier règne, et devint un des premiers apôtres de la réforme.

Esprit sérieux, intelligence saine et élevée, pénétration exercée, toujours prêt aux grands sacrifices et aux grands obstacles, mais inhabile h ruser avec les passions humaines, Dupont (de 1 Eure) n'admettait que des situations nettes, Il dédaignait les calculs, les intrigues et les dé* tours des coteries. Tout ce qui n'était pas opposition active, franche et

déclarée, répugnait à sa conscience d'honnête homme. Aussi condamnait-il hautement l'inconsistance et la pusillanimité de ceux-là mêmes qui avaient la plus large part dans ses affections. Lafftlte, Lafayelte, Odilon Barrot, pour lequel il éprouvait une bienveillance paternelle, eurent souvent à subir les amertumes de cette vertu opiniâtre. Il ne concevait point cette politique hermaphrodite qui consistait a séparer la personne des principes, dans l'intérêt de telle ou telle combinaison. Ces allures n'avaient, disait-il, d'autre résultat que d'altérer les principes et de troubler la conscience publique. Chez lui tout se tenait : homme privé, homme public, philosophie, religion, politique, tout annonçait un caractère qui, s'il ne domptait pas toujours les circonstances, ne leur cédait jamais. Doué d'un esprit fin et d'une pénétration singulière sous une simplicité antique, nul n'appréciait plus rapidement et plus sûrement ce qu'il y avait de patriotisme ou d egoisme au fond des âmes, et sa bienveillance pour l'homme qui le touchait de plus près, engageait rarement son estime pour ses principes. Aussi, vers la fin du dernier règne, Dupont (de l'Eure) était-il tombé dans un dégoût mortel des hommes politiques de cette époque. Il y avait en lui de la mélancolie, de la souffrance, et, après tous les orages auxquels il avait survécu, il cherchait en vain un asile pour la liberté. Le fardeau de la vie lui élait pesant.

Cependant, Dieu avait gardé cette grande et sérieuse popularité pour imprimer è la France républicaine le sceau de la morale et de la vertu. Confondu, le 24 février, dans la foule des députés, Dupont (de l'Eure) fut aperçu par le peuple armé. Une immense acclamation d'estime le désigna comme l'homme indiqué pour être le chef du Gouvernement provisoire. La voix du peuple saluait en lui la légitimité et la sainteté de la révolution» Mais lui, peu sensible aux fascinations du pouvoir, résistait aux cris qui l'appelaient à la tribune, quand une voix lui dit qu'à côté des votes populaires se trouvait peut-être un échafaud monarchique. Alors on vit un vieillard vénérable, à la figure grave et austère, mais ouverte, douce et affable, descendre de sa place, traverser la foule appuyé sur les bras de deux combattants, gravir lentement les degrés de la tribune, a'y établir avec simplicité, et, d'une voix concise et nerveuse, proclamer de par le peuple souverain, les noms des membres du gouvernement provisoire. Cétait Dupont (de l'Eure) déclarant implicitement la déchéance de la monarchie et l'avènement de la Ré- Dubliaue.

Dupont (de l'Eure) apportait à la République naissante une force immense, car il représentait dans ses conseils la vertu publique, l'honnêteté, le calme, le courage et une considération acquise depuis cinquante ans.

Toutefois ce patriotisme si pur, si persévérant et si désintéressé s'était toujours arrêté à la limite des complots. En thèse générale, son âme se révoltait contre les violences de la force brutale. Il redoutait jusqu'aux exagérations de patriotisme, et les hommes auxquels il venait de s'associer ne possédaient pas tous également les sympathies de son opinion. De là ces angoisses de conscience qui, sans rien coûter à la fixité de ses idées, devaient le faire flotter entre les partis qui allaient diviser le gouvernement provisoire, qu'il présidait néanmoins avec une lucidité d'esprit, une fermeté de jugement, une indépendance de caractère et un courage physique sans exemple chez un vieillard de quatre-vingt-deux ans. « Que la révolution triomphe, disait-il à la (in » de chaque séance; que la République se fonde sur les bases indes- » tructibles de la justice et de la liberté; qu'il me soit permis de » mourir en voyant mon pays heureux, et je n'aurai rien à ambi- » tionner. »

Le nom de François Arago répandait sur la révolution la splendeur et l'influence de la plus grande célébrité scientifique du siècle. Pour les penseurs, pour l'élite intelligente du monde entier, le premier savant de l'Europe, l'émule de Copernic, de Galilée, de Newton, de Descartes et de Laplace, embrassant, à la force de 1 âge et dans toute la plénitude de sa raison, la cause de la République, était une garantie que cette République, loin d'être une grande aventure, sortait des entrailles mêmes du pays. Pour les existences timides et les esprits effrayes , le patronage d'un homme qui avait à conserver une si éclatante renommée, était une garantie d'ordre, de justice et d'humanité. Pour le peuple, la présence dans le gouvernement provisoire du grand citoyen qui, sorti des rangs de la démocratie, avait consacré sa vie à la défendre, à l'instruire et à la glorifier, impliquait la certitude que sa victoire serait respectée et que ses droits seraient consacrés. Arago apparaissait donc dans les conseils de la République comme le représentant de la science, la sauvegarde des classes moyennes, l'orgueil des classes ouvrières et l'illustration de toutesrll était en affinité, sinon d'opinion, du moins de sentiment et de confiance avec tous les éléments de la société. Les événements si romanesques et si

dramatiques de sa jeunesse, ses efforts pour dompter la fortune et se créer une grande destinée, son estime pour les enfants du peuple qui s'étaient distingués dans les sciences, les ails ou les lettres, et dont il aimait à faire briller les noms dans tous ses écrits, ses manuels destinés à l'instruction des classes ouvrières, sa parole franche, austère et libre comme celle d'un tribun, son cœur droit et généreux, sa haute stature, son maintien grave, son œil enfoncé dans son orbite et illuminé de tous les feux du génie, lui donnaient sur les masses une autorité de respect qui intimidait et brisait les plus mauvais instincts. Enfin c'était une popularité incontestée, une popularité de longue date et dont aucun anneau n'avait été brisé par les appétits de l'ambition ou les défaillances du cœur.

Courons sur les principaux faits de la vie d'Arago. Entré en 1803 à l'école Polytechnique, il se livre à l'étude des sciences avec toute l'ardeur de sa nature méridionale. Dix-huit mois après, longtemps avant le terme réglementaire des travaux scolastiques, il est appelé à faire partie du bureau des longitudes, et, l'année suivante, le gouvernement lui conûe, conjointement avec l'illustre Biot, la difficile mission d'aller déterminer en Espagne la mesure de l'arc du méridien compris entre Barcelone et Dunkerque.

C'était, si nous ne nous trompons, en 1806. Après avoir complété la triangulation destinée à joindre les côtes d'Espagne et les lies Baléares, le jeune Arago fut chargé seul de se rendre à Palma, pour rattacher l'île de Majorque à Ivice et à Formentera, par un triangle dirigé de l'est à l'ouest. Cependant, les travaux nécessaires à cette opération n'étaient pas terminés, lorsque la capitale de l'île devint le théâtre d'une insurrection provoquée par la nouvelle du soulèvement de Madrid, et par l'arrivée d'un officier français qui portait à l'escadre espagnole de Mahon l'ordre de se rendre à Toulon. Dès lors Arago, dont la préseuce est déjà suspecte à la population, devient pour elle un espion, et les feux allumés sur une montagne dont il mesure la longitude, sont des signaux destinés à éclairer la marche d'une escadre française chargée de s'emparer de tout l'archipel. Le peuple furieux court à lui pour l'immoler, et ce n'est qu'à la faveur d'un déguisement qu'il parvient à regagner le bâtiment qui l'attend dans le port. Mais ce navire est commandé par un Espagnol qui refuse de reprendra la mer, et ne dissimule point au jeune astronome que sa vie n'est pas en sûreté à son bord.

Alors, Arago se réfugie, è travers mille périls, dons le château fortifié qui domine la rade et où, grâce à la loyauté du commandant et à la fermeté d'uno garde suisse, il se trouve à l'abri des poignards, mais non pas du poison que des misérables tentent plusieurs fois de mêler aux aliments qui lui viennent de la ville. Pour échapper à ce nouveau danger, il se jette avec trois mnlelots dévoués dans une chaloupe échouée sur le rivage, se livre aux tempêtes sur un esquif qui ne les a jamais affrontées, traverse, inaperçu, un convoi anglais et aborde au portd'Alger après trois jours d'une navigation épouvantable. A Alger, il s'embarque, 6 la faveur d'un nom autrichien, sur un navire barbaresque qui fait voile pour Marseille. Mais, arrivé devant les côtes de Provence, il est enlevé par un corsaire espagnol qui le conduit à Rosas. Là, il est pris pour un transfuge espagnol et jeté dans les casemates de la citadelle, on il attendra son procès et son exécution. Puis, on le transporte à Palamos, où lui, le capitaine et l'équipage algérien sont places à bord des pontons affectés aux prisonniers de guerre.

Cependant, snr les menaces que fait le dey, de déclarer la guerre a l'Espagne si son bâtiment, son équipage et ses passagers, y compris deux lions, ne sont pas mis immédiatement en liberté, l'autorité espagnole permet à tout ce monde de reprendre la mer. Mais, assailli devant Marseille par une seconde tempête, le navire algérien est jeté sur les côtes de la Sardaigne, alors en guerre avec les puissances barbaresques. La mer, les vents et l'inexpérience du capitaine égarent le navire qui, après quatre jours d'une navigation désorientée, se trouve à Bougie, au moment où il se croit dans un des ports des Baléares.

Il fallut attendre six mois dans ce nid de Kabyles, avant qu'une nouvelle embarcation voulût se hasarder.

Alors, déguisé en Arabe et conduit par un marabout, Arago enlro» prit le plus audacieux voyage qu'Européen eût jamais tenté. Il traversa, par terre, les montagnes inhospitalières qui séparent le port de Bougio de la capitale de la Régence. Mais, rentré à Alger, il y trouva un nouveau dey qui venait do déclarer la guerre â l'Empire, et de réduire en esclavage tous les sujets français, y compris le consul qui se trou* voient dans ses États. Arago fut porté, comme les autres, sur le rôle des esclaves condamnés aux travaux du bagne ou du port. Cependant, grâce k son nom déjà célèbre et k l'intervention du consul de Suède, il obtint bientôt la permission de s'embarquer pour la France, qu'U revit enfin après trois années d'épreuves et de vicissitudes.

Ici commence cetfe série continue de travaux et de merveilleuses découvertes qui suffiraient à l'illustration de toute une académie, et qui ont placé si haut dans l'estime du monde le nom d'Arago. Ce savant de vingt-quatre ans débute dans la carrière, en déterminant avec une précision inconnue jusqu'alors les diamètres des planètes. Puis il dote la science d'un magnifique travail sur la vitesse comparée des rayons des étoiles. I) découvre la polarisation colorée, qu'il applique à l'astronomie physique et à la météorologie, et le magnétisme par rotation qui lui ouvre les portes de la Société royale de Londres. Il résout la question, controversée par les plus grands astronomes, des réfractions comparatives de l'air humide et de l'air sec. Il fixe, le premier, les lois de l'aimantation de l'acier par l'électricité. Il constate que les perturbations de l'aiguille aimantée se font sentir simultanément aux plus grandes distances, etc., etc. Il enrichit l'annuaire du bureau des longitudes des plus savantes notices. Il publie, avec Gay Lussac, les soixante volumes des Annales de physique et de chimie. Dans les éloges historiques de Fresnel, deFourier, de Carnot, d'Ampère, de Volta, de Watt, de Condorcet, ouvrages écrits avec autant de lucidité que de vigueur de style, il met les questions scientifiques les plus compliquées à la portée de toutes les intelligences ; enfin nul ne possède à un si haut degré le double avantage d'enrichir la science comme savant, et de la populariser comme écrivain.

Les regards de l'Europe étaient fixés depuis vingt ans sur Arago, lorsque son pays natal lui conféra l'honneur de ladéputation. C'était en 1830. Il entra à la Chambre comme l'un des représentants du département des Pyrénées-Orientales. Il y devint aussitôt le chef avoué du petit groupe de républicains qui constituait l'opposition démocratique dans cette représentation toute d'aristocratie et de privilège. C'est lui qui le premier fit retentir du haut de la tribune les mots de rélorme et de droit au travail. Indépendamment des débats politiques, qu'il aborda plusieurs fois avec une mâle franchise, toutes les questions d'industrie nationale, de travaux publics, de chemins de fer, de marine et d'enseigaement, trouvèrent en lui un puissant défenseur. Mais ce qui contribua surtout à affermir sa popularité, ce furent les grands services qu'il rendit longtemps è la population de Paris, comme président du conseil général de la Seine.

La reconnaissance du peuple tout entier avait donc inscrit d'avance le nom d'Arago sur la liste des membres du Gouvernement provisoire.

Toutefois, les convulsions de la multitude et l'effervescence de quelques-uns de ses collègues dans le conseil, ne devaient par tarder à ébranler cette âme si pleine de calme et de courage. La conscience de son âge et de sa valeur se révoltant bientôt contre ce qu'il considérait comme les exigences d'une ardeur présomptueuse, il se posa en antagoniste irrité des jeunes hommes qui voulaient élargir et précipiter les développements de la révolution. Méthodique comme un système, il voyait avec eflroi la France s'avancer vers un avenir inconnu. La révolution une fois accomplie, tout nouveau bruit lui semblait une clameur, tout mouvement un désordre. Il apercevait l'indice d'une ambition criminelle ou d'un complot ténébreux, dans chaque dissidence de principes. La contradiction l'exaltait ou le décourageait, et ses impatiences, ses ombrages, ses susceptibilités l'inclinaient trop souvent vers la partie du conseil qui tendait à désarmer la révolution avant qu'elle eût consolidé sa conquête. Nous dirons plus tard les conséquences de cette fluctuation entre les hommes qui voulaient en finir avec le passé et ceux qui désiraient s'arrêter à des combinaisons mixtes, recueillir les débris de la monarchie, ses hommes, ses doctrines, et faire de tout cela une république impossible.

Personne n'avait exercé sur le dénoûraent de l'insurrection une influence plus décisive que Lamartine. Lo 24 février, quand la fortune semblait encore flotter entre la régence et le Gouvernement provisoire, il s'était incarné la révolution, et la royauté avait disparu. La parole de Lamartine avait dominé le tumulte, éteint les dernières résistances des dynastiques, enlevé les cœurs et proclamé en fait la déchéance de la royauté. Cependant, ce tribun inattendu était enveloppé dans le réseau d'un passé plein de transformations et d'inconsistances. Il paraissait avoir touché à tous les systèmes sans s'arrêter à aucun. Ce qu'il venait de renverser, il l'avait défendu; ce qu'il condamnait, il l'avait justifié, et l'opinion pouvait ne voir dans sa vie politique qu'une perpétuelle oscillation du pour au contre.

Eh bien I malgré cette opinion, ou ce préjugé, que les journaux de toutes les nuances entretenaient soigneusement, le peuple avait acclamé le républicanisme spontané de Lamartine, comme la manifestation d'un fait naturel qu'il attendait depuis longtemps. Pourquoi cela? C'est qu'aux yeux des masses, dont les instincts sont toujours justes, les variations de Lamartine ne réfléchissaient que les incertitudes d'une conscience d'honnête homme. Les masses savaient que l'ambition et

l'intérêt personnel n'avaient jamais été pour rien dans les actes et les discours de Lamartine. Le peuple avait pénétré les mystères de cette âme pure d'intrigues, et il en faisait deux parts : il gardait ses sentiments et négligeait ses fantaisies. Il oubliait les caprices de son esprit, mais il n'oubliait pas ce qu'il devait d'idées et de passions généreuses à la puissance de son talent. « Politique de sentiment, dira-t-on. » Oui, politique de sentiment, pleine decueils, de périls, de mécomptes, et contre laquelle la France ne saurait assez se prémunir; mais, aussi, politique d'inspiration et de cœur, dont il ne faut pas faire un crime à un généreux peuple, devant lequel le génie et la gloire ne posent jamais en vain.

Du reste, quand, dans le silence des passions et des regrets, on étudie les faits généraux de la carrière de M. Lamartine, on est forcé de reconnaître que, de 1834 — époque de son entrée dans la vie publique — jusqu'en 1848, chacune des contradictions qu'on lui reproche aboutit à un progrès politique ou social. On peut dire que pendant quatorze ans de luttes et d'orages, il louvoya constamment vers la liberté au milieu des écueils de sa naissance et de son éducation, des inquiétudes de sa conscience, des emportements et des écarts de son imagination. Seulement, il ne voguait de conserve avec aucune faction ; il s'en éloignait ou s'en rapprochait, suivant qu'il les croyait dans la bonne ou dans la mauvaise voie. Il n'épousait systématiquement la solidarité d'aucun parti, et cet isolement, chez un homme d une si grande valeur, mettait en relief des incohérences qui fussent passées inaperçues chez tout autre.

Dominé par les impressions de la famille et de l'éducation, Lamartine était légitimiste sous la Restauration. Quand elle tomba, il résigna, par respect humain, les fonctions diplomatiques que lui avait conférées la famille déchue, et que le nouveau gouvernement lui offrait de conserver. Il reprit son indépendance et ses courses h travers le monde ; mais, aussitôt que les portes du parlement lui furent ouvertes, il se rallia à la nouvelle constitution et défendit deux ans la politique conservatrice, qu'il croyait plus sérieusement menacée que la révolution. Au point de vue de la liberté, c'était une faute ; au point de vue de l'homme et de ses précédents, c'était un progrès. Quand le parti conservateur marcha ouvertement à la contre-révolution, M. Lamartine s'isola de ce parti et passa dans l'opposition dynastique. Ce n'était pas assez pour la liberté, c'était beaucoup pour lui, Mais, en se rapprochaut des centres, n. M

pour défendre la révolution menacée, il ne voulut s'inféoder à aucun des trois ou quatre partis qui les composaient. En dehors des fractions légitimiste et républicaine, qu'il considérait comme en dehors de la constitution, restaient le tiers parti, le parti Guizot, le parti Thiers et le parti Barrot. Or, qu'aurait fait Lamartine, rallié au tiers parti ? Il aurait mutilé toutes les libertés nationales, le lendemain du jour où la nation les avait conquises. Il aurait nié le droit d'association, consacré le privilège électoral et parlementaire, institué une juridiction exceptionnelle dans la cour des pairs, voté les lois de septembre, partagé le scandale de deux coalitions puniques, et infligé à son pays les hontes de la question d'Orient.

Associé au parti de M. Guizot, Lamartine aurait substitué l'oligarchie bourgeoise à la souveraineté nationale. Il aurait constitué la féodalité du pays légal. Il se serait coalisé avec ses propres ennemis, pour ramasser un portefeuillo dans une confusion de partis. Il aurait préco* nisé une nouvelle coalition des puissances étrangères contre la France. Il aurait combattu comme ministre, les principes qu'il avait défendua comme député. Il aurait mis la France aux pieds de l'Angleterre. Il aurait livré l'Orient aux Anglais et aux Russes. Il aurait accompli le plus grand des attentats contre la liberté, les fortifications de Paris. Il aurait corrompu le corps électoral et mis à l'encan la conscience publique. Il aurait couru les hasards d'une guerre de succession dans un intérêt de famille. Il aurait sacrifié la fortune, l'honneur et la sécurité du pays, pour conserver dans ses mains un pouvoir misérable.

Lamartine eût-il joué un rôle plus honorable dans le parti Barrot? Là, il eût fait «le la politique d'équilibre et de bascule ; il eût servi d'appoint à tous les intrigants qui, tombés du pouvoir, voulaient y remonter. 11 eût donné la majorité à ses ennemis. Il eût eu de l'importance sans avoir de volonté. Il eût fait alliance avec M. Guizot pendant la coalition, et avec M. Thiers pendant le déplorable ministère de 1840. Il eût volé les fonds secrets, la régence, les fortifications, et reculé de position en position jusqu'à la théorie des fait» accomplit, dernier terme do la dégradation successive des dynastiques. Soit conscience, soit orgueil, il ne voulut point confondre son pennon avec tant de drapeaux, et il resta seul.

C'est ainsi que, d'isolement en isolement, Lamartine était arrivé du cœur de la légitimité aux confins de la République spéculative. Cependant, affranchie des liens de système et de discipline de parti, sa

conduite de détail avait trop souvent obéi aux ondulations de sa nature d'artiste. Tenté par les difficultés et les orages de la tribune, il avait cédé plusieurs fois à la mobilité de ses impressions, combattu «os propres idées, et déconcerté les partis qui, sur la foi de ses opinions de la veille, comptaient sur son appui du lendemain. On eût dit qu'il aimait à se compromettre avec les susceptibilités parlementaires. C'était, enfin, une affectation d'indépendance et une coquetterie de tatalent qui semblaient empêcher te pays de prendre sa politique au sérieux.

Cependant, chacun des discours de Lamartine était un événement. Suspendue à ses lèvres, la Chambre tout entière se laissait subjuguer par l'éclat d'une si grande .parole. Mais, descendu de la tribune, le poète reparaissait aux yeux de ses collègues, et, quand venait l'heure du scrutin, ses plus magnifiques discours amenaient rarement un mouvement de majorité ou de minorité : les préventions et les souvenirs avaient détrôné le génie.

Mais si Lamartine avait peu d'action sur une Chambre, qui n'en exerçait aucune sur le pays, il remuait puissamment les sympathies populaires. Le peuple, qui ne se préoccupe guère des jalousies et des intrigues parlementaires, aimait cette nature riche et complexe, cet imagination portée au merveilleux, qui élevait les âmes aux plus hautes régions de la pensée, qui les nourrissait d'illusions et d'espérances; ce poète, ce philosophe, cet historien, cet orateur, cet esprit vaste, divers, universel qui avait remué, au hasard, tous les problèmes économiques, toutes les solutions sociales et qui, dans le» plus magnifique de ses ouvrages, l'Histoire, des Girondins, venait, lui, aristocrate de naissance et de mœurs, de réhabiliter les plus grands noms et les plus grands souvenirs de la révolution. L'auteur des Méditation», de Socrate, de Child-llarold, de Jocclyn, de la Chute d'un Ange, des Recueillements, du Voyige m Orient, des Girondin*; l'orateur qui, ondes premiers, avait parlé à la tribune des misères du prolétariat, abordé les questions sociales et admis l'État comme arbitre entre les exigences contraires du travail et du capital, était comme un phare lumineux auquel l'œil du peuple aimait à se rattacher. Il n'était pas jusqu'à sa personne chevaleresque, sa taille élancée, son élégance virile, ses goûts connus pour les exercices du corps, sa fière et mâle beauté qui ne fussent des titres à la faveur populaire. Lamartine exerçait donc, en 1848, une espèce de souveraineté poétique sur les masses, et nul ne pouvait

mieux que lui les assouplir à sa volouté, sauver la révolution ou l'étouffer dans son germe.

Lamartine apportait donc une immense force au Gouvernement provisoire; mais il lui portait aussi ses défauts, ses réminiscences, son imagination, ses rêves, ses mobilités, son goût excessif pour les choses d'éclat, sa nature vague et sa trop grande confiance dans la loyauté de ses intentions et la puissance de se3 idées. La révolution allait l'exalter sans l'instruire. Le poète allait grandir, mais le tribun, qui tenait tout un monde suspendu à sa volonté, allait tomber de la plus colossale popularité où jamais simple citoyen se fût élevé, parce qu'il n'avait pas le sens de la réalité des choses.

De tous les membres du Gouvernement provisoire, Ledru-Rollin était le seul qui eût osé se poser, dans la Chambre des députés, comme le précurseur de la République. Sa vie politique était tout d'une pièce. Issu d'une riche famille bourgeoise, doté par elle d'une forte instruction, possesseur à vingt-cinq ans d'une fortune considérable, il s'était fait l'apôtre du républicanisme inflexible. Ni les influences du foyer, ni les entraînements d'une nature ardente et voluptueuse, n'avaient pu le détourner de cette voie dans laquelle son caractère, ses talents et ses passions le poussaient invinciblement. 11 était né tribun.

Avocat distingué, d'abord à la cour royale de Paris, et puis à la cour de cassation, Ledru-Rollin s'était consacré aux procès politiques dans la poursuite desquels il dépensait son temps, ses ardeurs et son patrimoine. Toutes les violences du dernier règne avaient rencontré en lui un audacieux et petsévérant contradicteur. Il avait eu des blâmes pour toutes les tyrannies, de9 éloges pour tous les dévouements, des consolations pour toutes les douleurs. Une consultation énergique contre l'état de siège en 1832, un mémoire plein de verve et d'indignation contre les massacres de la rue Transnonain en 1834, et la défense de plusieurs accusés politiques, traduits plus tard devant la cour des pairs, lui avaient déjà conquis une grande popularité, lorsque les républicains de la Sarthe lui ouvrirent les portes du parlement. Il succédait à Garnier-Pagès, qu'une mort prématurée venait d'enlever aux espérances de la démocratie, et c'était un lourd fardeau à porter que la célébrité précoce de ce jeune député. D'un autre côté, la position exceptionnelle de Ledru-Rollin dans une Chambre monarchique, le condamnait à une extrême réserve. Ses premiers essais de tribune furent donc sans éclat, et rien dans ses débuts ne faisait pressentir le

puissant orateur que les événements devaient former. Il rencontrait quelquefois des accents redoutables, des mots dn vigueur et de fougue; mais on sentait généralement que, chez lui, la passion démocratique étouffait sous cette atmosphère chargée d - royauté. Cependant, quand la mort du duc d'Orléans eut saisi la Chambre d'une question constitutive, il prononça contre la régence un discours nourri des plus beaux souvenirs de la révolution. Il nia au pouvoir législatif le droit de faire acte de pouvoir constituant; il revendiqua les immunités de la souveraineté du peuple, et demanda hardiment qu'à la mort du roi le pouvoir intérimaire passât entre les mains d'un Gouvernement provisoire. C'était entrer dans les entrailles mêmes de la révolution.

Ensuite, dans un débat relatif à l'administration coloniale, il prononça un discours débordant de philosophie et de démocratie. Mais ce fut surtout dans les banquets réformistes de 1847, que Ledru-ltollin se posa en représentant déclaré du principe républicain. Rendu h son élément, libre des circonlocutions de langage que lui imposaient encore les exigences parlementaires, il souffla l'agitation avec toute l'effervescence de son caractère et toute la puissance do ses robustes poumons. A Lille, il se dressa face à face contre l'opposition dynastique, et fit remplacer un toast constitutionnel de M. Barrot par une formule socialiste. Le chef de la gauche avait exigé ces mots : « A la » vérité, à la sincérité des institutions conquises en juillet. » Ledru- Rollin fit adopter et développa ceux-ci : « A l'amélioration du sort des » classes laborieuses. » C'était avouer que le peuple voulait autre chose que la révolution de 1830.

A Dijon, il déclara que la liberté du peuple ne pouvait être sauvegardée que par le vote direct et universel. A Châlons, il fit l'apothéose de la Convention, dont il justifia toutes les énergies par les nécessités du salut public.

Cette attitude de tribun dans une monarchie ombrageuse ; ces improvisations ardentes et au milieu desquelles l'orateur rencontrait souvent les splendeurs du langage, ces commémorations abruptes, ces images fortement colorées, cette haute stature, cette force athlétique, cette passion extérieure et cette voix de stentor fanatisaient le peuple. Mais tout cela effrayait profondément ces partis moyens et modérés, ces egoïsmes, ces petites prudences qui, dit un historien, ne sont dans les temps de crises que les négations du bien et du mal. Du reste, les haines de la bourgeoisie pour Ledru-Rollin dataient de plus loin. Elles

avaiont pour origine les dissensions de principe et les rivalités d'influence qui, depuis deux ans, divisaient le parti républicain en deux fractions représentées, l'une par la Réforme, l'autre par le National L'une sous la direction de Marrast, de Marie, de Garnier- Pagès, etc., n'aspirait qu'à uue République américaine, c'est-à-dire un président au lieu d'un roi, une Assemblée unique au lieu de deux Chambres, et le suffrage universel au lieu du privilège électoral. L'autre, sous l'impulsion d'un comité composé de François Arago, de Le» dru-Rollin, de Joly, de Flocon, de Louis Blanc, de Pascal Duprat et de quelques autres démocrates ardents et résolus, faisait, des questions sociales, le fond de sa politique. La première cbercbait son point d'appui dans la bourgeoisie, et confondait la gauche dynastique avec la République. La seconde, au contraire, se séparait hautement de tout ce qui n'était pas la démocratie.

De là, entre les chefs des deux camps, un antagonisme déguisé d'abord, mais bionlôt véhément jusqu'à l'invective et la provocation. Enfin, peu de jours avant la révolution de février un duel, convenu entre Ledru-Rollin et Marrast, mais empêché par l'intervention du colonel Courtais, allait vider la querelle des deux écoles.

De tous ces hommes, Ledru-Rollin était celui sur la tète duquel s'étaient amassés le plus do ressentiments. Profitant de quelques embarras d'argont, une coterie parlementaire avait demandé son exclusion de la réunion des députes démocratiques, sous prétexte que, pour sortir de ses embarras, il avait contracté des dettes restées impayées. Celte demande naissait-elle d'une légitime susceptibilité ou d'une mesquine jalousie envers un homme qui s'était fait une situation à part dans la famille démocratique, un républicain de tous les temps qui avait trempé ses convictions dans les sociétés secrètes et qui exerçait une espèce d'omnipotence sur les masses?

Quoi qu'il en soit, Ledru-Rollin n'hésita pas à se défendre contre la calomnie qui le poursuivait. U réclama, de la loyauté de ses collègues, la formation d'une commission d'enquête chargée de rechercher et d'apprécier tou9 les actes de sa vie privée. Celte commission fut nommée. Elle se réunit chez M. Lamartine, examina les faits reprochés k Ledru-Rollin, et déclara que les accusations dirigées contre le député de la Sarlhe n'étaient point fondées. Cependant ses ennemis ne se tinrent point pour battus. Us se réunirent chez M. Marie et déclarèrent que nonobstant les conclusions de la commission d'enquête,

Ledru-Rollin serait exclu de leur sein. Le vieux et intègre général Subervie, qu'aucun lien de sympathie ne rapprochait de Ledru-Rollin, protesta seul contre cet ostracisme passionné, et se retira lui-mèuie de la réunion des députés démocratiques.

Ces faits étaient encore tout palpitants la veille de la révolution de février. Ledru-Rollin allait donc se trouver en présence de trois ennemis déclarés : Marie, Garnier-Pagès et Armand Marrast. Mais les ressentiments de cet homme, que la nature avait fait bon et que les passions avaient laissé généreux, s'étaient perdus dans le tumulte et les joies du triomphe. Il voyait avant tout l'avènement de sa pensée dans le monde, et les horizons infinis que l'ère nouvelle ouvrait à tous les apôtres de la liberté. Toutefois, ce rapprochement accidentel mettait en contact des animosités mal éteintes, qu'une étincelle pouvait rallumer et qui devaient nécessairement exercer une influence funeste sur les destinées de la République naissante.

La fortune politique de Garnier-Pagès était éclose sous la protection d'une mémoire chère à la liberté. Elle avait grandi dans des éludes sérieuses et un respect religieux pour les principes de son frère, dont la mort prématurée fut l'objet d'un véritable deuil national. Cô sentiment entrait aussi pour beaucoup dans la popularité du député de Verneuil. Tout le monde se racontait avec attendrissement la touchante intimité de ces deux demi-frères (0) qui, nés dans la pauvreté, s'étaient avancés, appuyés l'un sur l'autre, dans une vie d'épreuves et d'obstacles laborieusement vaincus. On se rappelait cette convention fraternelle entre ces deux jeunes gens qui, pour mieux confondre leurs destinées, avaient réuni leurs deux noms, n Fais le nom, avait dit le plus jeune, moi je ferai la fortune. »

En effet, tandis que l'aîné, avocat, publiciste et orateur, se dévouait aux soucis dévorants de la politique et se créait une célébrité précoce, l'autre trouvait dans le commerce un patrimoine commun à tous les deux. C'est ainsi que, sans ressources personnelles, le premier Garnier- Pagès avait pu ne s'occuper pendant quinze ans que d'études politiques, de propagande démocratique et de discussions parlementaires. Leurs opinions se touchaient d'aussi près que leurs intérêts. Républicains tous les deux, ils appartenaient au même parti, aux mêmes conciliabules et aux mêmes sociétés secrètes qui, après avoir renversé la Restauration, minèrent le trône de Louis-Philippe et préparèrent l'avènement de la démocratie.

Garnier-Pagès était mort depuis deux ans, lorsque la reconnaissance publique ouvrit à son frère les portes de la représentation nationale. C'était en 1841. Le nouveau député avait alors trente-six ans. Absorbé jusque-là par les nécessités de la vie, il s'était peu occupé de science politique. Cependant il avait fait de lui-même d'assez fortes études dans les questions économiques et financières. Aussi prit-il, des son début, une large part aux discussions relatives à la conversion des rentes, aux chemins de fer, au budget et à tous les débats d'intérêts matériels. Doué d'une activité infatigable et d'une pénétration exercée, il ne tarda pas à faire autorité dans ces matières, quoique sa parole fût généralement ou trop emphatique ou trop naïve. Sa diction était diffuse, négligée, triviale, mais la précision de ses calculs et la justesse de ses déductions commandaient presque toujours l'attention de la Chambre, et lui créaient la réputation d'un homme spécial. Nature expansive et conciliante, il parlait de la liberté dans le langage du cœur; il n'avait pas cette rigueur de principes ni ces allures carrées qui excluent l'esprit de transaction. La forme du gouvernement était pour lui une considération secondaire. Il ne désespérait jamais de faire accepter ses idées par les adversaires de ses principes, et il flottait souvent entre la République démocratique et la monarchie constitutionnelle. Un jour vint même où il se rapprocha du centre gauche, et déclara ouvertement que, rajeunie par la réforme et purifiée de la corruption qui la pervertissait, la constitution de 1830 lui paraîtrait répondre aux besoins et aux espérances du pays.

C'était la politique de l'opposition dynastique, libéralisée par des instincts républicains, mais ce n'était pas la République. Aussi cette excursion inopportune dans le camp dynastique pesa-t-elle longtemps sur la popularité héréditaire de Garnier-Pagès. Peu sympathique quand même, au parti orléaniste, il devint suspect aux républicains. Cependant il fut un des hommes qui s'engagèrent le plus résolument dans l'agitation réformiste de 1847. Mais il poursuivait cette mémorable lutte avec d'autres idées et d'autres espérances que celles qu'y apportait la démocratie ardente. Alors, Garnier-Pagès ne voyait encore rien de possible en dehors de la réforme électorale et parlementaire. Et, comme il l'avoue lui-même, le 23 février il se serait contenté de la chute du ministère, de la dissolution de la Chambre et de la réforme électorale et parlementaire; le 24, il aurait accepté la déchéance du roi et la régence. « Républicain, il désirait, dit-il, voir

» la République sortir à son heure du progrès naturel de l'esprit huj> main, mais non pas d'une lutte imprévue et sanglante (P). » Cependant, l'ombre de son frère était là pour le relever. Le peuple l'appela dans les conseils de la révolution, où il apporta un cœur honnête, des intentions pures, un ferme courage, un grand amour de la liberté, mais des vues étroites, une confiance exagérée dans ses propres forces, de petites rancunes, la crainte du peuple et l'horreur du socialisme. Ses qualités pouvaient contribuer à sauver la révolution, ses défauts contribuèrent à la précipiter.

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