CHAPITRE V
8ui»edes portraits de* membres du Gouvernement provisoire, des ministres et des grands fonctionnaires de la révolution. — Marie. — Crémieux,— Armand Marract. — Louis Blase. — Flocon. — Albert. — Goudchaux. — Subervic. — Carnot. — Belhmont. — Le général
Tlomme intègre, intelligence élevée, esprit libéral, mais irrésolu et timoré, Marie était en 1838 un de ces démocrates de sentiment dont les passions molles n'exprimaient point une époque, et qui, par timidité ou par vertu, flottaient à égale distance de la monarchie et de la République. Jurisconsulte très-distingué et qui avait laborieusement tracé son sillon dans la vie, Marie avait, cependant, figuré avec éclat dans presque tous les procès politiques qui marquèrent les dix premières années du dernier règne. La presse démocratique avait trouvé en lui un ardent et généreux défenseur. Il l'avait disputée plus d'une fois aux Tessentimentsdu pouvoir, sans rien sacrifier des opinions qui l'avaient compromise. Condamnés ou absous, les journaux dont il embrassait la défense, conservaient aux yeux du pays l'intégrité de leurs principes. C'était dans la situation même et dans les dogmes attaqués, que l'avocat cherchait ses arguments et sa force. Le parquet signalait-il , par exemple, les doctrines républicaines comme la cause de l'agitation et des inquiétudes du pays : « Toute révolution, répondait Marie, a une .» mission à remplir; celle de 1830 a donc la sienne. L'a-t-on accom- » plie? Non. Eh bien , là est la cause secrète du malaise, et, par consé- » quent, des troubles et des émeutes qui en sont l'expression énergique. » On cherche la cause de l'agitation dans les statuts de la République. » Je les signale, moi, dans les institutions, et, à mon tour, je dénonce » à la France les statuts de l'aristocratie (Q). » Et le jury étonné, accordait à la franchise de l'homme politique, ce qu'il aurait peut-être refusé aux subtilités de l'avocat.
Marie allait même quelquefois jusqu'à glorifier devant ses juges le
courage des ennemis du gouvernement. Chargé, en 1832, de la défense de Jeanne, caractère do haute lutte, il ne craignit pas de parler avec enthousiasme de cette poignée de braves qui, résolus à mourir dans le cloître Saint-Méry, avaient tenu longtemps une armée en échec. Enfin, l'honorabilité de son caractère, la pureté de sa vie privée, le bruit de ses batailles de barreau, auxquelles la presse donnait du retentissement, sa réputation d'éloquence et son dévouement aux persécutés de la dynastie, recommandaient Marie à la reconnaissance nationale. Il fut nommé député en 1842 par le cinquième arrondissement de Paris, et vint s'asseoir au milieu du petit clan qui constituait alors le parti radical de la Chambre, et dont les nuances diverses allaient depuis Jacques La f fit te jusqu'à Ledru-Rollin.
Cependant il devait en être de cet orateur, comme de tant d'autres réputations exagérées par l'opinion du dehors. L'audace et le talent qui remplissaient les prétoires des tribunaux et brillaient dans les colonnes des journaux amis, s éclipsèrent sur une plus grande scène. Refoulée par la crainte de l'intimidation et du sarcasme, la parole, plus littéraire que politique, plus fleurie que populaire, du nouveau député, n'osait plus risquer aucun de ces sentiments énergiques, aucune de ces nobles colères qui avaient fait sa renommée dans le monde. Comme il le dit lui-même, ses jambes tremblaient en montant les degrés de la tribune, sa vue se troublait en regardant son nouvel auditoire, et ses harangues, quand il osait se hasarder, ce qui était fort rare, étaient sans nerf, sans idées et sans éclat. Son talent intimidé succombait au premier souffle de la tempête parlementaire. Aussi ne parlait-il presque jamais dans les débats publics, tandis qu'il retrouvait toujours son assurance et son autorité dans les discussions des comités.
Marie n'avait, d'ailleurs, aucune des qualités essentielles d'un chef de parti. Il avait le goût et le sentiment de la démocratie; il n'en avait ni les instincts ni les hardiesses, Il comprenait la République par son côté traditionnel, mais il ne devinait rien au delà, et s'il avait l'amour du progrès, il n'en avait pas l'intelligence. Il admirait le peuple combattant et mourant pour la liberté, mais le peuple dans les comices, le peuple organisant sa victoire le glaçait d'effroi. Il hésitait entre deux frayeurs, il restait suspendu entre deux tendances, et le fantôme de l'anarchie le paralysait : il chancelait sous le poids de la responsabilité. Toutefois, le sentiment d'une importance raideet boudeuse lui faisait supporter impatiemment la contradiction chez ses adversai- 1
res, mais il était toujours dominé de très-haut par l'ascendant de ses , amis.
Par la nature de son talent, ses opinions et ses sympathies, Marie appartenait à la fraction modérée ou transactionnelle de la République. Du reste, il n'avait ni ennemis, ni jaloux, quand éclata la révolution de février. Les luttes ardentes qui précédèrent l'explosion, relevèrent celte organisation indécise. Dans les banquets et dans la discussion de l'adresse, il se montra aussi ferme qu'éloquent, et ce fut lui qui, le 24 février, protesta le premier contre la régence de la duchesse d'Orléans. Mais le pouvoir qu'il reçut des mains du peuple, en échange de cet • acte de courage, allait lui devenir fatal, comme il l'est toujours aux natures faibles. Marie devait porter dans le Gouvernement provisoire un cœur honnête, des intentions pures, un grand amour de la patrie, un véritable courage personnel, mais aussi les oscillations d'une politique incertaine, les préventions de parti et les inquiétudes d'une conscience timorée. La nature ne l avait pas créé pour manier une révolution.
De tous les hommes que la révolution jetait pour un moment à la tête du pays, Crémieux était celui dont le génie flexible et le caractère malléable s'assouplissaient le plus facilement aux vicissitudes d'une si grande perturbation. Dévoué dès sa jeunesse aux idées démocratiques, il tenait peu à la forme qui les ferait triompher, pourvu qu'elles triomphassent. Ce qu'il délestait, ce n'était point la monarchie en ellemême, mais des systèmes qui avaient dégradé sa race, persécuté sa foi et avili son culte. Le souvenir encore récent des avanies et des incapacités légales dans lesquelles ses pères avaient vécu si longtemps, torturait sa dignité d'homme; peu lui importait la royauté ou la République, si la liberté se fondait êt devenait le patrimoine de tous. Crémieux tressaillait en se rappelant qu'en 1815 sa famille, par cela seul qu'elle était israélite et libérale, avait dû se réfugier dans les Cévennes, pour échapper aux excès de la réaction royaliste qui ensanglantait le midi de la France. Aussi, embrassa-t-il avec ardeur la défense des accusés politiques, qu'une aristocratie vindicative dévouait au poignard des assassins, ou traînait sur les bancs des cours prévôlales de Nimes, de Montpellier et d'Avignon.
A vingt-cinq ans, les luttes de Crémieux contre la justice royaliste lui avaient déjà conquis la réputation du plus célèbre avocat du Midi. Il s'était fait ainsi homme politique. Mais son éloquence demandait plus d'air et d'espace. La révolution de 1830 lui montra le foyer des
grandes choses, de même que l'aimant manifeste les pôles magnétiques au navigateur. Il quitta le théâtre de ses premiers succès, et vint s 'établir à Paris où il acheta une charge d'avocat à la cour de cassation.
Doué, sous une chétive enveloppe, d'une activité qui semble dépasser les forces humaines, Crémieux reprend à Paris la vie militante qui l'absorbait dans son département. Il se mêle à toutes les agitations politiques; il défend les ennemis de la dynastie, comme il a défendu les ennemis de la légitimité. Il rédige des mémoires pour les condamnés de la restauration. Il demande à grands cris la réhabilitation du maréchal Ney. Il publie un manifeste en faveur de la Pologne. Membre de toutes les agrégations politiques, aflilié à toutes les coteries opposantes, sa parole insinuante, vive, familière, pleine de grâce, de malice et de goût, remue les passions dominantes, sème les espérances et entretient les illusions. C'est enfin l'explosion continue d'une éloquence spontanée, flexible, variée, qui le conduit à la représentation nationale à travers dix années de lutte de jour et de nuit.
Une fois là, Crémieux se place entre l'opposition dynastique et la gauche radicale, penchant tour à tour vers l'une ou vers l'autre, selon les fluctuations de l'opinion, mais ne désertant jamais la cause de la liberté. Il n'est p8s républicain, mais souvent il sert avec grâce les intérêts de ce parti. Il se dit, il se croit peut-être royaliste constitutionnel, mais son éloquence agressive et fine ne perd jamais une occasion de déconcerter et de harceler les ministres de la royauté. Sa popularité se rafraîchit pour ainsi dire au vent de toutes les oppositions.
La révolution de février surprit Crémieux dans cette position indéfinic. Il ne relevait alors ni de la monarchie ni de la République, mais il appartenait certainement à la démocratie. Cependant toutes les mobilités, nous devrions peut-être dire toutes les générosités de son caractère vont se réfléchir dans les événements des trois jours. Le 21, il repousse avec indignation le projet de M. Barrot, de faire juger la légalité de la conduite des représentants de la France par un tribunal de police correctionnel. « Vous avez» s'écrie-t-il, appelé les citoyens de » Paris au banquet, ils y viendront en masse ; c'est peut-être une ré- » volution, c'est très-probablement un combat. Comment, dès lors, » faire autre chose que marcher résolument à la tète de nos conci- » toyens? Notre sang, si le sang coule, doit être le premier répandu. »
24, à sept heures du matin, il fait, de sa propre autorité, délivrer
des cartouches au peuple rassemblé autour de la mairie du quatrième arrondissement. « Allez, lui dit-il, allez aux barricades, et si l'on vous » attaque, tirez : vous avez le droit pour vous. » A onze heures et demie, on le trouve aux Tuileries, disant à Louis-Philippe : « Sire, le » roi ne court aucun danger ; la monarchie n'est pas en péril, si l'on » donne au peuple les satisfactions attendues. » A midi, on l'aperçoit au milieu des balles et de la fumée du Palais-Royal, affrontant la mort pour faire cesser le feu. « Amis, secrie-t-il, au nom de Dieu, plus de » combat! Le roi vient d'abdiquer. La duchesse d'Orléans est régente, » le peuple est vainqueur ; tout est fini. » A midi et demi, il conduit le convoi de la monarchie à travers le jardin des Tuileries, donnant le bras au duc de Monlpensier qui le priait de ne pas quitter le roi : « Non, monseigneur, disait-il, je ne vous quitterai pas tant que vous » croirez ma présence utile à votre sécurité. » A deux heures, il est à la tribune de la Chambre des députés, combattant la régence en présence de la régente. Enfin, à trois heures et demie, le peuple le proclame membre du Gouvernement provisoire.
La République n'était pas allée à lui, il était allé à la République.
Le nom d'Armand Marrasl est inscrit un des premiers dans les luttes de la liberté contre le gouvernement déchu. Ce jeune homme, né sans fortune et destiné à l'enseignement, passa brusquement d'un professorat secondaire dans l'enceinte d'une école, aux ardentes prédications de la politique dans les colonnes d'un journal républicain. C'était en 1830. La révolution venait de remuer toutes les ambitions, et de déclasser une foule d'existences qui se heurtaient pour se faire une place dans le nouvel ordre de choses. Marrast trouva la sienne dans la Tribune, journal fameux que deux patriotes sincères, les frères Fabre, venaient de fonder et de jeter, à leurs risques et périls, dans la mêlée des passions et des partis qui surgissaient de cette grande secousse d'idées et d'intérêts. La Tribune était alors le seul organe de la démocratie qui osât confesser sa foi, et braver les haines implacables de toutes les aristocraties. Il lui fallait pour cela des convictions vierges, des dévouements aventureux et de jeunes courages. Avec de fortes études philosophiques, Marrast lui apporta tous les défauts et toutes les qualités de sa nature et de son éducation : une vaste érudition scolastique, une mémoire surchargée de souvenirs et de doctrines révolutionnaires, un esprit éblouissant de relief et de saillie, un talent merveilleux pour ieter le sarcasme à ses adversaires et le trait envenimé à ses ennemis,
la plus fluide et la plus intarissable des improvisations écrites, une discussion incisive, un ricanement sournois, fin et mortel, une polémique pleine d'imprévu, de ressources et d'expédients, une séduction de forme qui troublait la raison et désorientait la logique; enfin, la plus complète organisation d'artiste politique. Mais, avec cela, un scepticisme voluptueux, frondeur, dédaigneux et oublieux qui s'égayait aux angoisses d'une société tourmentée, et semblait ne demander aux révolutions que des succès d'amour-propro , des loisirs et du bonheur.
Esprit viril par sa forme, féminin par sa mobilité, Marrast manquait de cette puissance de conviction qui saisit l'âme et s'y grave. Sans direction positive, il éblouissait sans convaincre, parce que l'énergie de la foi lui faisait défaut. On croyait à ses impressions, on doutait de ses opinions, et, quand on grattait ses véhémences, on y apercevait presque toujours l'humeur d'un sybarite plutôt que la colère d'un tribun. En effet, la plume de Marrast mordait sur le cœur de ses adversaires sans leur vouloir le moindre mal. C'était, comme l'a dit Lamartine : € Le » poignard d'un polémiste dans la main d'un Aristophane insouciant. » Et le plus lettré, le plus spirituel, le plus sémillnnt, le plus séduisant des écrivains politiques n'inspirait, comme homme de parti, qu'une confiance très-contestée.
Cependant, le rédacteur en chef de la Tribune fut longtemps en butte à des persécutions acharnées. C'est que, pour ceux qui la font, la guerre aux personnes est toujours plus dangereuse que la guerre aux principes. Après avoir traversé deux fois les geôles de la dynastie, Marrast se réfugia dans l'exil, dont il supporta les rudes épreuves avec dignité et courage, quoique de graves dissentiments, survenus entre lui et ses coreligionnaires proscrits, vinssent ajouter aux douleurs de sa situation. Guinard, Godafroy Cavaignac et quelques autres des membres les plus énergiques de l'émigration française en Angleterre, rompirent avec lui après quelques mois d'une cohabitation commune, et ils ne s'en rapprochèrent jamais.
Ses diverses condamnations périmées ou amnistiées, Marrast rentra en France et prit, du droit de son talent, la rédaction en chef du National. Ce talent n'avait rien perdu de son éclat; des éludes profondes sur la législation, les mœurs et le mécanisme gouvernemental d'un peuple libre, lui avaient donné, au contraire, une maturité et une ampleur qu'il n'avait pas avant son séjour en Angleterre. Il était parti polémiste, il revenait publiciste. Marrast recommença avec ardeur , mais
avec plus de prudence et d'habileté, la lutte qu'il avait soutenue pendant trois ou quatre ans contre la royauté de juillet. Néanmoins, cette fois encore, il s'attaqua aux individualités plutôt qu'aux principes. Dons des articles débordants de verve, d'ironie, de ridicule et de mépris, il prit corps à corps, l'un après l'autre, les principaux membres des deux majorités législatives, les dépouilla, les flagella pour ainsi dire sur la place publique et tua, dans le respect de la nation, ce parlement corrompu. Cependant cette justice prévôtale, dont les victimes restaient sur le carreau de l'opinion, n'était pas sans miséricorde et sans pitié pour tout le monde. Quelquefois, dit un historien contemporain, Marrast semblait s'entendre trop intimement avec l'opposition purement dynastique. Il était habile à saisir T'occasion de favoriser dans l'opinion les tactiques, les vueset la politique deM. Thiers(R). Ses complaisances de société et d'esprit, plutôt sans doute que de principes, avaient créé à cet écrivain une clientèle peureuse et soumise, parmi ceux-là mêmes qui faisaient les frais de ses satires. Ses justiciables le redoutaient, le flattaient et affectaient de placer son talent, son goût, son atticisme et ses manières, bien au-dessus du niveau des républicains, parmi lesquels il ne comptait, lui disait-on, que comme un gentilhomme dépaysé.
Le parti simplement et franchement démocrate voyait dans cette stratégie, l'indice d'un esprit partagé entre la République et l'acceptalion de la monarchie réformée. De là les controverses acerbes, les personnalités et les provocations qui séparaient les deux camps, au moment où. l'explosion de février vint, sinon les réunir, du moins les confondre un instant, dans un intérêt commun. Mais les contraires ne s'assimilent point, et les situations ne prévalent pas longtemps sur les sentiments.
Il est peu d'hommes qui aient lutté contre la fortune plus tôt et plus laborieusement que Louis lilanc. Aucun peut-être ne dépensa autant d'intelligence et d'énergie pour vaincre le cours de sa destinée. Déshérité par la fortune, né dans la foule des enfants du peuple qui ne savent sur qui s'appuyer pour entrer dans la vie, assailli presque dès son berceau par toutes les diflicultés de l'existence, élevé par accident dans un collège du Midi, abandonné ensuite a la Providence.ee jeune homme arriva cependant dans le monde avec des idées toutes faites et un parti pris. Il aborda la société, la tète pleine d'enseignements et le cœur gros d'amertumes. Moralement et matériellement, cette société, qui n'avait pour lui que des douleurs, lui paraissait assise sur des bases
iniques. U la détestait pour ainsi dire de corps, d'instinct et d'étude. U la jugeait avec ses souffrances, avec les révoltes de sa raison et les entraînements d'une nature inquiète et en proie à la lièvre des transformations sociales. Une vie studieuse, des mœurs austères et une soif inextinguible de célébrité, entretenaient en lui ce fanatisme froid qui naît de la douleur et de l'ambitiop. Isolé dans ses théories, dans son dogme, dans son individualité, cet écolier aventureux ne désespérait pas de réformer un jour le vieux monde par la puissance de ses doctrines et l'obstination de son apostolat. A dix-huit ans, il jetait à tous les vents l'agitation de sa pensée; le silence et le repos l'auraient tué. Cependant, comme on ne vit pas de spiritualisme, Louis Blanc demanda courageusement au travail des moyens d'existence pour lui et pour sa famille, et surtout cette renommée après laquelle il pantelait.
Sa petite stature et sa phisionomie enfantine étaient au nombre des obstacles qui lui barraient le chemin. La presse, à laquelle il offrait sa collaboration, sans autre appui que le sentiment de sa valeur personnelle, ne se persuadait pas facilement que ces formes du premier âge cachaient un esprit sérieux, un penseur, un brillant écrivain, un homme qui portait toute une révolution dans sa tète. Mais, quand on l'avait écouté, l'enfant disparaissait et laissait entrevoir l'historien, le publiciste, le philosophe, l'économiste, attaquant avec un merveilleux aplomb les questions les plus ardues de la phylosophie politique. Il n'étonnait pas moins par la nouveauté de ses aperçus que par l'impromptu de ses solutions, et il fallait réfléchir pour reconnaître tout ce qu'il y avait d'espace et de difficultés entre ses théories et leur ap^ plication. Toutefois, quelques journaux lui ouvrirent leurs colonnes, et révélèrent au pays un habile écrivain de plus.
Louis Blanc contribua d'abord à la rédaction du Progrès du Pas-de- Calais, excellent journal qu'il enrichit de quelques articles remarquables. Il composa un poème sur Mirabeau, un autre sur l'Hôtel des Invalides, et un éloge de Manuel, qui furent couronnés par l'académie d'Àrras. Enhardi par ces premiers sticcès, il revint à Paris où il travailla successivement au National, à la Nouvelle Minerve, à la Reçue démocratique et au Bon Sens dont il devint le rédacteur en chef. Celte feuille, toute de spéculation et de métaphysique, succomba bientôt, et Louis Blanc, qui étouffait sous l'étreinte des limites imposées aux journaux par les susceptibilités de l'opinion,' parvint à fonder, sous le titre de lu eue du progrès social, un recueil mensuel dans lequel il put développer, . u. Il
sans aucune déperdition de volonté, ses doctrines favorites. C'est dans cette revue qu'il publia, par fragments, sa brochure sur l'organisation du travail. Erreur ou vérité, toutes ses facultés convergèrent alors vers un seul et môme but : l'amélioration du sort des classes pauvres. A ses yeux, la principale cause des misères des travailleurs résidait dans une concurrence outrée, qui tendait incessamment à faire baisser les salaires et augmenter la durée du travail. Or, que fallait-il, selon lui, pour déraciner ce mal aussi vieux que le monde? Voici les principaux linéaments du système de Louis Blanc. Opposer à l'industrie privée la concurrence de l'État. Pour cela, le gouvernement aurait levé un emprunt dont le produit eût été aflbeté à la création d'ateliers sociaux dans les branches principales de l'industrie nationale. Ces capitaux n'auraient été productifs d'aucun intérêt. Chaque atelier principal aurait eu des succursales en nombre convenable. Dans tous les ateliers sociaux, la durée du travail aurait été réglée de manière à n'épuiser ni les forces de l'homme, ni les facultés de l'esprit. Conformément au principe républicain de la liberté et de la fraternité, le taux du salaire eût été uniformo nonobstant la différence des aptitudes, mais variable suivant les besoins respectifs des travailleurs.
Un système analogue aurait régi les campagnes. Au moyen des successions collatérales qui, à partir d'un certain degré, auraient été abolies et déclarées propriété communale et inaliénable, on aurait organisé des ateliers nationaux agricoles également commandités par l'État, qui d'ailleurs eût été considéré comme le régulateur suprême de la production. Dès lors, l'industrie nationale, libre de toute folle concurrence et affranchie du joug ruineux de l'intérêt et de l'usure, aurait vu s'ouvrir devant elle des horizons infinis, et le prolétariat des villes, comme celui des campagnes, aurait disparu du sol do la France, « Ce qui manque aux » prolétaires pour s'affranchir, écrivait Louis Blanc, ce sont des inslru- » monts de travail : la fonction du Gouvernement est de les leur four- » nir. Si nous avions à définir l'État dans notre conception, nous ré- » pondrions : l'État est le hanquior des pauvres. »
Voilà tout le système de Louis Blanc,
F^posé, développé, prêché avec un rare talent et une persistance opiniâtre, ce système avait soulevé de vives critiques et beaucoup de colères insensées, Les uns en parlaient avec dédain, les autres avec fureur; presque tous n'y voyaient que les coups impuissants d'un maniaque contre le vieil édifice qui abritait le privilège et le monopolo.
Il y avait, cependant, mieux à faire que de s'en irriter, c'était de l'étudier, d'en accepter les vérités et d'en combattre les erreurs.
Cependant les masses, qui sentent avant de raisonner, faisaient un sacerdoce populaire à ce jeune homme qui pleurait de leurs larmes et criait de leurs douleurs. Bientôt ces mots « organisation du travail » retentirent d'un bout de la France à l'autre. Le problème qui avait usé des générations de penseurs et épuisé de grands dévouements, un jeune apôtre de la démocratie proposait hardiment de le résoudre. Il n'en fallait pas davantage pour que ses écrits s'infiltrassent dans les classes laborieuses et soutirantes. De plus, l'état moral de la population ouvrière se prêtait merveilleusement a l'inoculation d'idées nouvelles, quelles que fussent ces idées. Le besoin d'un avenir meilleur fermentait dans toutes les tètes. Le peuple aspirait à d'autres destinées. Trompé, trahi à toutes les époques, courbé depuis des siècles sous le poids de sa misère, il commençait à trouver le fardeau pesant; il travaillait & s'instruire et demandait à l'étude de hauts enseignements. Les âmes tressaillaient d'espérance. L'amour de la liberté enflammait les cœurs. C'était l'heure des apôtres, des vulgarisateurs d'idées et des réformes. Mais il fallait une révolution pour qu'on le comprit.
Quand la Revue du progrès cessa de paraître, Louis Blanc écrivit l'histoire des dix premières années du règne de Louis-Philippe. Ce livre sur une époque féconde en grands événements, plein d'éclat, de pensées fortes et de réflexions rapides, eut un immense retentissement, non-seulement dans ce qu'on appelle le monde, mais surtout dans les ateliers et jusque dans les réduits les plus obscurs. Il affermit la popularité de son auteur qui, sachant mieux que tout autre que la popularité s'éteint faute d'aliments, commençait la publication d'une histoire de la révolution de 1789, lorsque vint a éclater la révolution de 1848.
Louis Blanc était alors en pleine possession de la faveur des masses qui avaient renversé la royauté. Elles l'imposèrent au Gouvernement provisoire, où nous le verrons poursuivre le pouvoir avec la fougue présomptueuse de son âge et de son caractère, s'efforcer de plier la révolution aux illusions de sa propre fortune, se poser comme la personnification de la République, pousser jusqu'à l'excès l'amour de la célébrité, et déployer dans son nouveau rôle autant d'inquiétude que d'activité, autant de turbulence que d'audacô.
Quand la révolution éclata, la vie entière de Flocon témoignait d'un inflexible dévouement à la cause démocratique. Son âme, sa parole, son existence appartenaient depuis trente ans à la République. Désintéressement, courage et pauvreté, telle était sa devise, et, à travers tant d'épreuves diverses, personne n'avait su conserver mieux que lui une pure et fière indépendance. Nature sincère et vigoureuse, esprit pénétrant et hardi, physionomie abrupte, cœur excellent et plein d'honnêteté, Flocon s'était créé dans son parti une situation à part. Ce républicain aux brusques allures, aux instincts démocratiques et au génie révolutionnaire, contenait avec autorité les impatiences des sociétés secrètes dont il était un des pivots, et se révoltait toujours contre les insolences inutiles de la force brutale. Il ne critiquait pas, il châtiait d'un mot sévère les fautes ou les excès de ses amis politiques. Un jour qu'une foule immense, exaspérée des attaques d'une feuille légitimiste contre les révolutionnaires de juillet, se précipitait sur les presses de ce journal, elle trouva Flocon debout au seuil de la porte dont il lui barrait le passage.
« Arrière I s'écrie-t-il avec énergie, des lâches brisent et saccagent, » «les hommes de cœur demandent raison d'une insulte. »
Et la multitude honteuse se disperse sans murmurer. Puis, Flocon court à la Tribune , dont il est un des rédacteurs, et il adresse aux hommes dont il vient de préserver la demeure, un défi menaçant :
« Messieurs, dit-il aux royalistes, vous ne voulez pas qu'on parle mal h de la duchesse de Berry, parce qu'elle est femme, malheureuse, cap- » tive, et vous vous portez ses champions. Et nous, hommes de juillet, » nous vous déclarons que nous ne souffrirons plus que vous insultiez » notre révolution dans yos journaux. Elle est opprimée, les prisons » regorgent de nos amis, de nos représentants, des défenseurs de la » liberté. Si donc vous réclamez le privilège du malheur et de l'opprcs- » sion,il nous appartient autant qu'à vous. Vous osez nous défendre » de parler de votre dame. Eh bien, notre dame, à nous, c'est la liberté, » c'est la révolution, et nous vous défendons d'en parler en bien ou en » mal. Vous avez des réunions que le gouvernement tolère, tandis » qu'il a fermé violemment les nôtres. Nous vous déclarons qu'à la pre- » mière occasion où vous vous réunirez publiquement, nous vous dis- » perserons par la force. »
Cette énergique déclaration obtint le résultat qu'on en espérait, et les provocations personnelles cessèrent en partie.
Familiarisé avec les périls de la liberté, Flocon ne voulait pas néanmoins qu'on jouât à tout propos le sort du parti républicain dans une " bataille des rues. Il avait, par exemple, combattu de tous ses efforts
10 projet de l'insurrection d'avril 1834; mais, le mouvement ayant éclaté malgré ses conseils , il défendit avec la plus grande vigueur la cause des vaincus des barricades. Missionnaire des idées nouvelles depuis 1820, époque à laquelle il avait commencé sa carrière dans le Courrier Français ; mêlé à toutes les conjurations démocratiques, au sein desquelles il avait trempé sa foi; rédacteur en chef de la Réforme, journal aimé du peuple; cher à ses coréligionnaires par l'indépendance même de son caractère , Flocon portait dans le Gouvernement provisoire un cœur pur, une raison froide, un esprit fin, une parole sans éclat, mais pleine de mouvement et de nerf; un patriotique attachement à la liberté, et une vieille popularité qui s'était lentement enracinée dans l'estime des masses. Au milieu du tumulte des événements, il pouvait être fléchi par des indécisions d'esprit et des complaisances de cœur, mais jamais par des transactions de conscience.
Véritable type du travailleur, ennobli par la méditation et l'étude, homme d'idées courtes, mais droites et inflexibles, Albert, que la révolution était allée chercher dans son atelier, lui apportait un dévouement sans faste et sans éclat, mais ardent jusqu'au fanatisme. Le 23 février,
11 travaillait encore, comme mécanicien, dans une fabrique de boutons, rue de la Muette. C'est là que la classe ouvrière, sur laquelle son intelligence et son bon sens exerçaient une grande influence, alla le prendre pour en faire un membre du Gouvernement provisoire. La République était pour lui une religion qui devait avoir ses martyrs, et il était mûr pour la mort. Toutefois, son bon sens naturel et une grande bienveillance l'inclinaient à la modération, et tempéraient les ardeurs d'un dévouement fanatique à son parti. Mais cette conviction intrépide devait aller, de droit, aux hommes qui marcheraient le plus hardiment dans les voies de la démocratie la plus aventureuse. Jeune, pâle, convaincu et silencieux, comme tous les hommes qui s'ignorent, Albert allait être, dans les conseils de la République, la personnification du peuple qui souffre et qui est las de souffrir. Son origine et sa légitime autorité sur les travailleurs, constituaient son apport et sa force dans la communauté des Onze. Là, il ne ressemblait qu'à lui seul.
Cinq des hommes dont nous venons d'esquisser le caractère et la position, étaient à la fois membres du Gouvernement provisoire et mi-
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nistres de la République. Les portefeuilles des finances, de la guerre cl de l'instruction publique, du commerce et do l'agriculture, avaient été, comme on la déjà vu, attribués à des citoyens indiqués par la présomption de leurs aptitudes et la notoriété de leur patriotisme. C'était Goudchaux, républicain intègre, financier scrupuleux et estimé, intelligence régulière, méthodique, résistante, mais esprit timoré et peu propre à se débattre avec les difficultés économiques d'une grande crise. Nulle fécondité d'expédients. Rien de hardi ni d'aventureux. Il répugnait aux mesures anormales. Il n'admettait, en matière de finances, que les systèmes connus et éprouvés. Il craignait pour une considération depuis longtemps acquise. Le crédit était pour lui une espèce d'arche sainte, sur laquelle ne devait pas souffler le vent de la révolution.
C'était ensuite le général Subervic, l'une des plus pures illustralions militaires de la République et de l'Empire; vieux patriote qui allait au poste où la nation l'envoyait, sans se préoccuper de ses années, de son repos ni de sa gloire , mais trop enclin , peut-être , à faire passer en tous temps la discipline avant la politique.
Enfin, c'étaient Carnot, homme d'État contemplatif, sagesse compassée, esprit éclairé, mais systématique, qu'un accident transportait des études silencieuses du cabinet au milieu d'une tempête; — Bethmont, conscience honnête, esprit libéral, intelligence élevée, parole facile et d'une intarissable abondance, mais étranger aux passions qui s'agitaient autour de lui, et dont ni la nature, ni l'éducation n'avaient fait un révolutionnaire. Enfin, organisation sans initiative, sans résistance , et dont le modérantisme dégénérait en langueur et en impuissance.
Deux hommes dont l'action devait exercer une influence immédiate sur la marche des événements, complétaient le Gouvernement révolutionnaire. C'étaient Courlais et Caussidière : le premier commandant supérieur de la force armée de Paris, le second préfet de police. L'ordre ou le chaos allait dépendre, en grande partie, de la moralité, du dévouement et du courage avec lesquels ces deux puissances improvisées exerceraient l'immense pouvoir que la forluité des choses avait mis dans leurs mains. Ils appartiennent donc à l'histoire qui doit leur rendre ce que le préjugé et l'ingratitude leur dénient : leurs droits à l'estime et à la reconnaissance des honnêtes gens de tous les partis.
Issu d'une famille noblo du Bourbonnais, ancien officier de l'Empire et membre de la Chambre des Députés en 1848, le commandant
supérieur de la garde nationale était, par l'énergie de ses opinions, la franchisa toute militaire de son caractère, l'habitude du commandement, sa position sociale et ses allures militaires, éminemment propre ou rôle qui lui était fait. Courtais était un de ces hommes importants par la naissance et la fortune, que le peuple aime à voir dans ses rangs, quand ils savent épouser ses passions, parler sa langue, résister à ses caprices et, surtout, le regarder sans crainte et l'aborder comme les hommes de cœur abordent le lion, la main sur la crinière et les veux dans ses yeux. De plus, il y avait dans celte vie des traits d'une bravouro antique. Simple soldat à seize ans, officier et décoré à dix-neuf, chef d'escadron à vingt-trois, chacun de ses grades avait été le prix d'uno action d'éclat. Nous n'en citerons qu'un exemple. Le 12 novembre 1812, deux jeunes oflîciers de cavalerie se trouvent en présence de seize cosaques. Us se précipitent tète baissée dans ce groupe d'ennemi*, en tuent quatre, en blessent cinq, dispersent les autres et poursuivent leur chemin, couverts de sang. Ces deux officiers étaient Courtais qui venait de perdre un œil dans celte audacieuse mêlée, et Voisin qui, devenu colonel, devait, vingt-huit ans plus tard, commettre sa vieille réputation dans l'équipée de Boulogne.
Comme membre de la représentation nationale depuis 1842, Courtais n'avait jamais déserté les rangs de l'opposition. Au dehors, il appartenait aussi au parti démocratique. Son influence se faisait sentir dans tous les mouvements populaires , et c'était lui qui servait habituellement de lien modérateur entre les deux fractions du parti républicain. Touchant d'un coté aux hommes de la Réforme, de l'autre à ceux du National , il s'attachait à concilier leurs diflerends et à les réunir contre l'ennemi commun. Ni les uns ni les autres ne déclinaient l'autorité de son patriotisme, qui conjura plus d'une fois des conflits toujours funestes à la liberté.
Dans la soirée du 23 février, alors que les fusils des soldats étaient encore chauds du massacre de l'hôtel des Capucines, Courtois vint, lui second, sommer au nom du peuple, le 14* régiment de se retirer. Puis il se jeta dans les faubourgs et contribua durant la nuit à préparer l'héroïque défense du 21. Homme de toutes les heures et de tous les périls, il avait donc la confiance de ce peuple dont il allait devenir le général. D'un autre côté, son rang, sa réputation et sa loyauté étaient de nature h rassurer les existences et les intérêts eUroves, Doué d'une activité infatigable, d'un caractère énergique mais conciliant, il parais-
sait réunir toutes les conditions de confiance, d'impulsion et d'exécution nécessaires à l'homme qui devait exercer la dictature militaire de Paris. Il allait, en effet, rendre de grands services à la cité. Mais, malheureux un jour, un seul jour, le souvenir de ses services devait s'effacer devant la calomnie, l'outrage et la plus odieuse persécution. Étrange spectacle donné à l'histoire par l'ingratitude de toutes les révolutions !
Paris, démantelé et bouleversé, ne pouvait retrouver l'ordre et la sécurité dans le chaos, que par l'énergie d'un magistrat municipal sorti des entrailles mêmes de la révolution. Tombée au pouvoir des hommes des sociétés secrètes, des conjurations et des cachots politiques, il fallait a la cité un citoyen habitué à remuer et à dominer ces terribles éléments, un magistrat tribun qui fît la police avec des instincts vigoureux et honnêtes, plutôt qu'avec la routine des traditions.
Caussidière était cet homme entre tous. Républicain de première race, tour à tour fabricant, voyageur, négociant, mais toujours conspirateur, il avait combattu dans toutes les luttes de la démocratie contre la royauté de juillet. C'était lui qui avait arboré à Lyon cette formidable devise : Vivre en travaillant, ou mourir en combattant. Depuis cette époque, il avait parl8gé tous les revers de son parti, retrempé sa foi et ses espérances dans la captivité, et recommencé, en sortant de prison, l'œuvre de la propagande républicaine. La taille athlétique de Caussidière, ses mâles allures, ses instincts démocratiques, sa réputation de martyr, ses accents de soldat, sa parole brève et métallique, tout concourait à son ascendant sur la foule. Cependant cette enveloppe exaltée et bouillonnante, recouvrait un esprit fin et habile, un caractère loyal, modéré dans son effervescence et naturellement disposé à la conciliation entre les citoyens. Plus imbu des idées conventionnelles que des doctrines socialistes, les systèmes compliqués lui répugnaient. Le sien se réduisait à une République démocratique, qui améliorât le sort du peuple par l'égalité des droits et le travail. Vigilant et courageux, ce qui le touchait le plus, après l'orgueil de la victoire, c'était l'orgueil du commandement et l'ambition de donner au désordre même le caractère de l'ordre, de la discipline et de l'obéissance. Sa coquetterie était de paraître loyal dans son triomphe sur ses ennemis, et de se poser en protecteur de tous les droits et de tous les foyers. Il mettait sa gloire à prouver qu'il n'était pas moins capable de réédifier que de détruire, de pousser ses complices à tous les
vertiges et de les ramener à toutes les modérations. En un mot, Caussidière était un démocrate effervescent et audacieux, mais il avait une Ame sincère, un bon cœur et une main intrépide, qui faisaient de lui l'homme de l'époque le plus propre à contenir l'anarchie qui grondait sur Paris. Il devait contribuer puissamment, et il contribua en effet, à sauver la capitale, pour se voir ensuite jeté, lui aussi, en sacrifice aux rancunes, aux frayeurs et aux perfidies de la réaction.
Tels étaient les hommes que l'acclamation populaire avait portés d'urgence au Gouvernement provisoire.
C'était, comme on le voit, un assemblage fortuit d'éléments hétérogènes qu'un même amour de la patrie venait de réunir, mais dont les antécédents, les principes, les mœurs et les aspirations inégalement progressives ne pouvaient tarder à rompre le faisceau.