CHAPITRE VI
SOMMAIBE.
Fuite et première dispersion de la famille royale. — Indifférence do peuple. — Louis-Philippe à Satnt-Cloud. — État moral de ce prince. — La royauté sans équipages et sans argent.— Deux omnibus conduisant le convoi de la monarchie. — Louis- Thilippe a Triaiton. — Emprunt de t,?00 fr. — Nouvelles terreurs. — Deuxième séparation des membres de la famille royale. — Arrivée au château de Dreux. La royauté cachée dans une sépulture. — Un enfant perdu. — Scènes de nuit. — Le roi allumant le feu. — Sa résignation. — Il ignore encore la chute de la régence. — La reine et les princesses après le coucher du roi. — Marie- Amélie au tombeau de ses enfants. — La nouvelle du triomphe de la République parvient à Dreux a quatre heures du matin. — La reine se charge'de l'apprendre a son mari. — Coup de foudre. — Changement de direction, déguisement et départ précipité. — Incidents dramatiques du voyage. — Le roi et la reine se séparent. — La ferme. — Le cabaret de Mar- Uborough. — Le roi et la reine se retrouvent dans une maisonnette isolée sur les bords de la mer. — Louis-Philippe errant pendant huit jours sur la grève. — Détails de celte odyssée. — Embarquement furlif au Havre et arrivée en Angleterre. — Ce que deviennent la duchesse d'Orléans et ses bis, le duc de .Nemours et la duchesse de Monlpensier, depuis le 24 février à midi jusqu'à leur sortie de France. — Digue altitude de ceux des princes d'Orléans qui se trouvent en Afrique. — Le général Changarnier. — Intention généreux du Gouvernement provisoire à l'égard de la famille déchue et de ses minisires. — Réflexious.
Nous venons de dire ce qu'étaient les chefs principaux des divers partis représentés dans le Gouvernement provisoire. Avant de les suivre dans la direction des affaires de la République, reportons un instant nos regards sur les débris de la monarchie de juillet. Nous rentrerons ensuite, pour ne plus en sortir, dans la trame des événements et des péripéties qui se rattachent à la naissance et au développement du nouvel ordre de choses.
Nous avons laissé le roi, la reine, le duc de Montpensier, la duchesse de Nemours, six jeunes princes ou princesses, le général Dumas, en tout quinze personnes, dont douze femmes ou enfants, fuyant de la place Louis XV vers l'exil, entassées dans trois petites voitures; la princesse Clémentine et son mari se perdant à pied dans la foule, pour venir ensuite rejoindre leurs parents à Trianon ; la jeune duchesse de Montpensier, enceinte, traversant les masses insurgées, au bras de M. Jules de Lasteyrie, pour aller, du palais des Tuileries envahi par 1©
peuple, chercher un refuge dans une maison de la rue d'Anjou-Saint- Honoré; le duc de Nemours, la duchesse d'Orléans et ses deux jeunes enfants, le comte de Paris et le duc de Chartres, sevadant de la Chambre des députés sous l'explosion des cris ; A bas la régence ! enfin, le prince Alexandre de Wurtemberg, veuf de la princesse Marie, cette charmaute femme que les arts pleurent encore, regagnant, seul avec son fils, les frontières d'Allemagne.
Une heure après ce grand naufrage, le souvenir et les traces de la famille d'Orléans étaient noyés dans le tumulte des événements. L'attention avait heureusement abandonné la dynastie des rois pour la dynastie des peuples. Point de regrets, point d'inquiétudes! Une heure après sa chute, ce trône de tant de siècles paraissait oublié, et personne, pas plus le Gouvernement provisoire que les insurgés, ne songeait à rechercher de quel côté le vent de la justice populaire avait balayé ses ruines. C'est que l'arbre de la monarchie ne tenait plus au sol ; sa puissance n'était plus qu'un nom, et, ce nom supprimé, rien ne persistait.
Phénomène sans exemple dans l'histoire des révolutions I ce qu'étaient devenus, le roi, sa famille et ses ministres, nul ne paraissait soucieux de le savoir.
Cependant, arrivé à Saint-Cloud, où il fut immédiatement rejoint parle général Rumigny et par M. Pauligue, l'un de ses officiers d'ordonnance, Louis-Philippe, dans un état de prostration physique et morale qu'expliquaient ses années et tant d'événements accumulés en quelques heures, passa dans les appartements particuliers et demanda de l'encre et du papier. Il commença plusieurs lettres, qu'il déchira après en avoir tracé les premières lignes. Un trouble immense régnait dans son esprit. Toutefois, il ne pressentait pas encore la chute de la monarchie. L'éventualité de la République ne s'o (Irait même pas à sa pensée. Il croyait fermement que la régence de la duchesse d'Orléans était déjà proclamée; et c'était, disait-il, pour ne pas faire obstacle à l'avènement du nouveau règne qu'il prenait le parti de se retirer au château d'Eu. Mais la rapidité avec laquelle s'était accomplie la révolution, l'inertie de ses ministres, l'abandon de ses amis, la contrainte morale qu'il avait subie pendant les dernières heures de sa puissance, les périls qu'il croyait avoir courus et dont il se voyait toujours environné, le frappaient de stupeur.
Le roi passa trois quarts d'heure, abîmé dam une morne douleur et
encore indécis sur le parti qu'il devait prendre. Resterait-il à Saint- Cloud jusqu'à la décision des Chambres, ou irait-il en attendre le résultat au château d'Eu? La conviction que l 'établissement de la régence ne pouvait rencontrer de résistance sérieuse, l'inclinait au premier parti ; mais les manifestations hostiles qui l'avaient accueilli dans le trajet de Paris à Saint-Cloud, le poussaient au second. Enfin, il se décida à partir et descendit dans la cour du château, pour faire ses adieux aux détachements de l'armée et de la garde nationale qui lui avaient frayé la première étape de l'exil. L'attitude de l'escorte était grave et douloureuse, mais le respect de ces braves soldats ne faillit point a une grande infortune, et quelques cris de vive le roi adoucirent peutêtre les premières amertumes de sa chute.
Cependant, comment parvenir au château d'Eu, que Louis-Philippe considérait alors comme le terme du voyage? D'un côté, il était impossible d'atteindre, sans traverser des foyers de sédition, l'une ou l'autre des deux voies de fer qui courent vers la ville d'Eu, soit par Rouen, soit par Abbeville, et tous les relais de poste devaient être désorganisés ou observés. D'un autre côté, la famille royale se trouvait sans équipages et sans argent. La fuite avait été si précipitée, si confuse, et le but si incerlain, que personne n'avait prévu les nécessités d'un long trajet. Excepté l'argent de poche que chacun portait habituellement sur soi, tout le monde se trouvait au dépourvu, et la bourse de la reine contenait seule quelques pièces d'or. Deux ou trois cents francs, voilà tout ce dont pouvait disposer, à Saint-Cloud, le plus opulent des potentats de l'Europe, qui, deux heures auparavant, gouvernait la première nation du monde, et qui laissait derrière lui d'immenses valeurs mobilières et le plus colossal des patrimoines. On fut donc forcé de louer deux modestes omnibus, qui transportèrent à Trianon le petit-fils de Louis XIV et le convoi de la monarchie française. Mais cette résidence, que ne protégeait plus la garnison de Versailles, ne comportait pas un long séjour. Un aide de camp, M. le général Dumas, courut à Versailles où il parvint à emprunter 1,200 fr. et à se procurer deux berlines qui, ajoutées à l'un des omnibus venus de Saint-Cloud, suffiraient momentanément à la fuite de la famille royale.
Néanmoins, les appréhensions augmentaient, et, malgré la nuit qui s'abaissait sur les fugitifs, on craignait que trois voitures voyageant ensemble, ne trahissent l'incognito dans lequel le vieux roi, de plus en plus effrayé, commençait à placer toutes ses espérances. Il fut décidé
RÉVOLUTION DE FÉVRIER 1848. 109 que le départ aurait lieu immédiatement, et que les voyageurs formeraient deux détachements qui se rendraient à Eu par des directions différentes. La princesse Clémentine, son mari, le prince de Saxe-Cobourg, leurs trois enfants, une petite fille du duc de Nemours, un médecin et une dame de la reine, madame Angeles, devaient se rendre directement à Eu, dans l'une des deux berlines, tandis que les deux autres véhicules, c'est-à-dire une voiture de louage et un omnibus, conduiraient le roi et le reste de la famille royale à Dreux, sépulture des ancêtres maternels de Louis-Philippe, où ce prince attendrait des nouvelles de Paris. Toutefois, le projet de s'arrêter dans celte petite ville fut vivement combattu par les deux généraux qui accompagnaient le roi. Us voyaient plus de dangers possibles dans cette marche détournée et interrompue, que dans le trajet direct et continu de Versailles au château d'Eu. Mais une pieuse et inflexible volonté prévalut sur les craintes du dévouement. La reine voulut s'agenouiller une fois encore sur les tombeaux de ses enfants, et le gros de la famille royale alla se cacher dans une sépulture, tandis que l'autre groupe, conduit par le préfet de Versailles, arrivait à sa destination d'où il gagnait Boulogne et les côtes d'Angleterre.
Il était onze heures du soir quand, par une sombre nuit d'hiver, la marche de deux lourdes voitures traînées par des chevaux de poste, se ralentit au pied de la rampe qui conduit de la ville de Dreux à l'antique manoir au milieu des ruines duquel s'élèvent la chapelle royale et un appendice en bois, adossé au monument funèbre, comme une station pieuse à côté des tombes. Le ciel était noir, bas et humide. Une brume épaisse et glaciale flottait sur la ville et rampait aux flancs du coteau. Un profond silence avait succédé à l'agitation entretenue dans la journée par l'attente des événements de Paris. Quelques rares lumières luttaient encore ça et là avec l'obscurité d'une nuit épaisse. Les pas de quatorze chevaux et le sillage des roues sur un sol graveleux et trempé interrompaient seuls ce morne repos.
Pas un seul courrier n'avait précédé le cortège, et l'unique serviteur préposé à la garde de celte tente royale, ne fut réveillé que par 1 arrivée de ses maîtres dans cette résidence des heures données à la tristesse et à la prière. Il n'y avait ni lumière ni feu, et cette émigration de vieillards, de femmes et d'enfants en proie au froid et à la douleur, dut attendre que deux ou trois domestiques, à demi vêtus, eussent garni et allumé un foyer où elle pût réchauffer ses membres engourdis. « Les J
annales du monde, dit Louis-Philippe lui-même (S), offrent-elles un pareil exemple des vicissitudes de la fortune? Quelle transition I Avoir déjeuné comme roi dans le palais des Tuileries, et venir souper en proscrit dans le château de Dreux; — avoir, le matin, sur un coursier richement caparaçonné, passé la revue des troupes sur la place du Carrousel, et voyager, le soir, dans l'omnibus de Suint-Cloud; — avoir été proclamé le plus opulent souverain de l'Europe, et être réduit à emprunter 1,200 fr. ; — enfin, s'être levé tout-puissant dans le palais do ses ancêtres, et se cacher fugitif dans le tombeau de ses enfants ! Sunt lacrymœ rerum et tnenlem mortalia tanyant. »
A onze heures et demie, les proscrits se trouvaient réunis dans un salon pratiqué dans la tour du vieux château. En face de l'entrée, une cheminée ordinaire ; — à droite de cette cheminée, un vieux divan et, après, une porte de communication avec la chapelle; — à gauche, un buroau; puis une petite bibliothèque à hauteur d'appui contenant seulement quelques livres d'histoire sacrée et de religion, tels que les OEuvres de Bossuet, de Bourdaloue et de Fléchier; — au centre, une table de chêne recouverte d'un tapis vert; — au-dessus de la porte principale, un grand tableau reflété par la glace de la cheminée : tels étaient la distribution et l'ameublement de ce salon de forme ronde, enceint d'épaisses murailles et recevant le jour à plomb d'une vitrine supérieure.
is roi, s'emparant d'une paire de pincettes et arrangeant le bois dans l'àtre, enseignait à ses filles la manière de faire le feu, lorsqu'on lui annonça la présence du sous-préfet de l'arrondissement, qui, informé de l'arrivée de deux voitures au château, croyait venir saluer quelques princesses conduites à Dreux par le désir d'échapper aux agi* talions de la capitale. Puis survint le maire de la ville, qui ignorait, lui aussi, les événements de la journéo. Ces deux magistrats furent frappés de stupeur, en apprenant de la bouche du roi qu'une révolution l'avait chassé de Paris, qu'il avait cessé de régner et que sa couronne venait de passer sur la tète do son petit-Ûls.
Dans ces termes, le sacrifice était accompli; et Louis-Philippe, grave et recueilli, raconta les diverses circonstances de cette grande catastrophe avec le sang-froid de la résignation et la majesté du malheur. Il parla sans colère, des angoisses qui avaient rempli les dernières heures de sa puissance, des injustices de l'opinion, des caprices de la * fortune, des fautes de ses ministres de la veille, de la nullité de ses
ministres du lendemain, de l'hésitation des troupes, de l'indécision des généraux, de son horreur pour l'effusion du sang, et des motifs d'humanité qui avaient déterminé son abdication.
« Du reste, ajouta-t-il avec beaucoup de calme, j'ai laissé Paris en » feu, et je ne sais encore où s'arrêteront les événements, ni où j'irai » abriter ma vieillesse, après avoir sacrifié ma vie entière, mon repos » et ma famille au service de mon pays. En attendant, messieurs, je me » confie à vous dans ma mauvaise fortune, comme je m'y confiais dans » la bonne. Allez, tâchez de savoir ce qui se passe derrière moi, et » veillez à la sécurité des miens : je m'en rapporte entièrement à votre » amitié pour moi et à votre loyauté. »
Pendant toute celte conversation, qui ne dura pas moins de trois quarts d'heure, Louis-Philippe était ému, touchant, passionné quel* quefuis, mais toujours digne et réservé dans l'expression de sa douleur. 11 appréhendait les dangers d'une minorité et d'une régence en présence d'une révolution à peine étouffée, mais il était évident que la douleur de sa chute s emoussait dans la certitude de l'avènement du comte de Paris. « Enfin, ajouta-t-il, je vais attendre ici le sort qu'il » plaira à la nation de me faire, ainsi qu'aux membres de ma famille. »
Le maire et le sous-préfet se retirèrent, les yeux remplis de larmes, pour aller recueillir des nouvelles de Paris, prendre des mesures de police, et protéger les quelques heures de repos que la Providence accordait aux naufragés do la royauté. Louis-Philippe s'arma d'un flambeau, visita quelques travaux commencés dans une pièce voisine, rentra au salon, prit quelques aliments avec la reine et les princesses, écrivit des instructions pour l'intendant de sa liste civile, et alla se coucher dans une chambre reculée, qui n'était pas la sienne, laissant sa femme et ses filles rangées autour d'une table sur laquelle chacune d'elles lermiuait à la hâte sa correspondance.
On a écrit que le château se trouvant dénué des objets de première nécessité pour le roi, les princesses et les enfants, les habitants de Dreux se hâtèrent d'y apporter des meubles, du linge, des vêtements et de l'argenterie. Cela est inexact. Un citoyen de la ville prêta, en effet, un vêtement au duc de Montpensier, mais le lendemain le gardien du château lui remit, comme souvenir sans doute, un paletot que ce prince avait laissé, et dont les poches contenaient un morceau de pain dur et une pièce de 20 francs. La vérité est que l'apparition soudaine, au milieu de la nuit, de tant de femmes et d'enfants dans une rési-
dence inhabitée, occasionna quel ques embarras dans la distribution des appartements et des objets de literie qui s'y trouvaient. C'est ainsi, par exemple, que la duchesse de Nemours dut passer cette cruelle nuit dans un fauteuil, à côté d'un lit de sangle où un de ses 01s tressaillait de la fièvre. On raconte même que cet enfant s étant perdu dans la foule et l'obscurité, sa mère s'abandonnait au plus profond désespoir, lorsqu'on îe lui ramena malade et transi de froid. Mais on a eu tort de prêter aux habitants de la petite ville royaliste le mérite d'avoir improvisé un Eldorado aux illustres fugitifs. Nul doute qu'ils ne se fussent empressés de le faire, si la famille royale leur en eût fourni l'occasion et donné le temps. Mais, trouvant sous sa main de quoi satisfaire à ses besoins les plus absolus, cette famille ne songeait guère en ce moment à se procurer les commodités de la vie.
Tandis que le roi dormait d'un profond sommeil, la reine descendait dans les caveaux mortuaires, s'agenouillait et pleurait sur le tombeau de chacun de ses enfants. Recueillie en face de toutes ces sépultures, elle pleurait les joies à jamais perdues de la famille et les félicités d'une maternité qui devait tant d'actions de grâce au ciel. Pour elle, pauvre femme, que d'aroères tristesses dans cette cité de morts 1 A côté des tombes déjà noircies de ses aïeux, pour lesquels, du moins, les temps étaient révolus, elle retrouvait sa fille chérie, la princesse Marie, si jeune encore et déjà morte. Une froide dépouille, quelques emblèmes et des souvenirs, voilà tout ce qui lui reste de tant de beauté, de talents et de vertus ! Et qui sait si de pénibles désenchantements et d'affreuses appréhensions filiales n'avaient point altéré cette santé dans sa fleur?... Puis venait le cercueil de son premier-né, de ce malheureux duc d'Orléans que la fatalité frappa si soudainement sur les marches du trône. Qui pourrait dire les regrets, les douleurs et les alarmes de la mère catholique et italienne, en présence de ces deux tombes qui avaient dévoré les espérances d'une belle jeunesse et d'un long avenir11 Quelles poignantes réflexions et quel enseignement pour cette reine découronnée, et mesurant du regard l'espace qui sépare la puissance du néant I Celle pour qui la fortune avait eu si souvent des sourires, et dont le bonheur domestique était proverbial, obligée maintenant de fuir sa patrie, sans avoir même assez de temps pour courber
I Personne n'ignore les résistances superstitieuses de la reine Amélie au mariage de ses enfantt avec des princes d'une autre religion que la sienne.
son front sur chacun des chers sépulcres qu'elle laisse derrière elle ! Voilà donc le but de tant d'efforts, d'angoisses et de sacrifices ! Dieu . souffle sur l'œuvre si laborieusement accompli par Louis-Philippe, et, de sa monarchie, il ne reste que des ossements et des marbres.
En remontant de la chapelle, Marie-Amélie visita les appartements où reposaient ses petits-fils , et se jeta elle-même sur un lit, obsédée par les plus sinistres pressentiments. Il était près de trois heures. Tout semblait reposer dans celte mélancolique demeure. Deux aides de camp demeurés fidèles au malheur, trois ou quatre domestiques étendus çà et là dans les antichambres , veillaient seuls et se communiquaient à voix basse leurs conjectures sur les événements qui se passaient, sur le sort des membres de la famille royale qui étaient restés à Paris, et sur l'avenir réservé à eux tous.
Cependant des communications avaient été ménagées entre la ville et le château, et il était convenu que, si de graves nouvelles arrivaient dans la nuit, Louis-Philippe en serait informé. Vers quatre heures, un émissaire, envoyé sur les traces de la famille royale, annonça au sous-préfet de Dreux le désarroi de la régence, la fuite précipitée du duc de Nemours et de madame d'Orléans , la perle d'un des enfants de la duchesse dans le tumulte de la Chambre, la dispersion des membres de la famille royale, l'installation du Gouvernement provisoire h l'Hôtel de ville et la proclamation de la République.
Cette série de catastrophes devait nécessairement changer les résolutions du roi et précipiter son éloignement. Cependant le sous-préfet, M. Maréchal, crut devoir prendre sur lui de ne point interrompre un repos dans lequel le malheureux prince puisait peut-être la force de supporter les nouveaux coups qui allaient le frapper. Il voulut respecter le sommeil du vieillard, et ne monta au château qu'à sept heures cîu matin. La reine, le duc de Montpensier et les aides de camp sont déjà sur pied, mais Louis-Philippe dort encore. Qui lui apprendra les terribles nouvelles? Qui aura le courage de dire à ce roi déjà meurtri de tant de blessures, que sa dynastie est finie, que la couronne de son petit-fils est en poussière, qu'on ne sait plus ce que sont devenus le duc de Nemours, la duchesse d'Orléans, la duchesse de Montpensier et le jeune roi qu'il a laissé sur les marches du trône ; que la monarchie a succombé; que la République triomphe; qu'elle le poursuit peut-être, et qu'il faut fuir, fuir sur la terre étrangère où l'avaient jeté, cinquante-cinq ans plus tôt, les tempêtes d'une autre République? Ri 15
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La reine, dont la fottilude peiulunt la lutte des deux derniers jours, était devenue une héroïque résignai ioh aux décrets de la Providence, se chargea d'apprendre à son mari le nouvel orage qui venait d eelatersur • sa tète. Elle pénétra avec ses enfants dans la chambre du roi, le ré*» veilla doucement et lui apprit l'étendue de leur tnalheur avec ces ménagements de la tendresse dont le cœur d'utie fetnme a seul le secret» Louis-Philippe, dont les prévisions n'étaient pas allées au delà de sort abdication et de la régence* parut frappé d'un coup de foudre» La perle de la couronne pour lui et les siens lui était légère, comparativement au poignant désespoir que lui causait l'idée de ses enfants dispersés atl milieu de la tourmente révolutionnaire, traqués, poursuivis et tombant peut-être sous le poignard de ses ennemis. Alors les sanglants snU-» venirs d'une autre époque affluaient dans son esprit, et ses craintes s'exprimaient par des exclamations entrecoupées, ou par Urt morne Vilence.
Cepcndaht, il restait peu de minutes à donner à une douleur stérile. Le temps pressait. Il fallait aviser au moyen de se soustraire h des périls qui n'existaient réellement que dans l'imagination des fugitifo, mais qu'il leur était bien permis de redouter. Un conseil de famille et d'amis dévoués se forma autour du lit de Louis-Philippe. On décida que le projet de se rendre à Eu n'était plus praticable } que la famille royale devait s'éloigner immédiatement du foyer de l'anarchie, atteindre Urt port sur l'Océan et passer en Angleterre; que, pour échapper dux soupçons et déjouer le* poursuites dont ils pourraient être l'objet, cé qui restait là des membres de la famille royale et des oftlciers de lâ maison, se diviserait en trois détachements marchant sur trois points différents de la côte. Le roi et la reine, bous le nom de M. et de ma-" dame Lebrun; le général llumigny, sotts celui de Duhreuil, le valet de chambre du roi et la femme de chambre de la reine se dirigeraient sur Honneur* où ils iraient attendre l'embarquement, dans un petit pavillon situé à un kilomètre de la mer et appartenant à M. Perlhuis, proche parent du général Dumas, aide de camp du roi. Le duc de Montpensîer, la duchesse de Nemours et ses deux fils, accompagnés de deux domestiques et pourvus de passe-ports sous des noms également supposés, iraient droit à Granville où ils prendraient passage à boni du paquebot de Jersey. Enfin, le général Dumas et le capitaine Pauligue* rejoindraient, à Saint-Pierre de Louviers, le chemin de fer de Rouen et se rendraient ou Havre, où ils fréteraient secrètement un uavire qui
RÉVOLUTION DE FÉVHIFR 1848.
iwiil prendre le roi et la reine sur la côte de lion (leur, peur les transporter en Angleterre.
Ces mesures une fois arrêtées, Louis^Plii lippe quitta son lit et tout s'npprètn pour le départ, tondis que quelques amis de la famille royale allaient lui chercher les passe-ports nécessaires, huit ou dix mille francs en or, une voiture pour le duc de Montpensicr et une carriole pour les deux aides de camp.
Une heure et demie s'était écoulée en discussions et en préparatifs. On leva et habilla les enfants en toute hftte. Le roi se déguisa. Une grande redingote, des lunettes , l'abandon des faux cheveux qui cou-, vraient habituellement la nudité de sa tête, un bonnet de soie noire rabattu sur le front et un oache-nex de couleur, roulé autour de son cou, le rendaient méconnaissable, La reine, qui avait commandé une messe, dut partir sans l'entendre et sans dire un dernier adieu aux cendres de ses enfants, Personne n'eut le temps de déjeuner. Lu roi seul prit un bouillon presque froid, en traversant les appartements pour gagner sa berline. Enlin, les deux voitures étant arrivées, le duc de Montpensiqr, la duchesse de Nemours et les jeunes enfants se jetèrent, en pleurant, dans les bras du roi et de la reine dont la voix était étoufTée par les sanglots. Neuf heures venaient de sonner à l'église paroissiale, On se sépara pour courir vers l'exil, et ne plus se revoir que sur le sol étranger.
On avait soigneusement caohé la nouvelle direction que prenait la Camille royale. La population de Dreux, qui s'était portée sur l'avenue, pour saluer le passage du roiau moment où il sortirait par la grille du jardin, croyait toujours qu'il se rendait au château d'Eu, On eut grand soin d'entretenir oette illusion, en prenant d'abord la route do Verneuil, Mais à peine la voilure eut-elle dépassé la ville, que, tournant brusquement à droite, c|lo prit la route d'Anet et s'epfonça dans la forêt de Preux, Assis sur le siège, à côté du valet de chambre, M. Maréchal, dopt nous avons déjà parlé, éclairait le pays et dirigeait les évo» lutions de l'équipage fugitif.
Dès ee moment, le voyage de Louis-Philippe n'est plus qu'une odyssée pleine d'incidents et de folles terreurs. Le spectre de la République poursuit et obsède son imagination. Accueilli, au village d'Anet, par quelques cris sympathiques qu'a provoqués le zèle indiscret d'un maître de poste, il craint d'être également reconnu au relais suivant; il s'engage dans un chemin de traverse, coupe la forêt 4'Ivry et gagne
la grand'route d'Évreux, à la Roche-Saint-Àndré. Là, un individu suspect ayant plongé ses regards dans la voiture, pendant qu'elle relayait, et deux gendarmes demandant, sans insistance, à examiner les passeports des voyageurs, le roi se croit perdu et ordonne de lancer les chevaux 8u galop. Arrivé près d'Evreux , le passage à travers cette ville accroît ses appréhensions, et, apercevant une maison de campagne sur la gauche de la route, il s'y présente comme ami du propriétaire absent, congédie les chevaux de poste et passe plusieurs heures dans une arrière-pièce de la ferme. Ce petit château se trouvait appartenir, sans que le roi s'en doutât, à l'un de ses agents forestiers, qui, informé de la présence de son maître, accourut aussitôt et lui remit, sur ses revenus, une modique somme de mille à douze cents francs.
Cependant la présence d une voiture de voyage dans la cour d'une ferme avait attiré l'attention de trois ou quatre passants qui se rendaient à Évreux. Qui sait si ces inconnus ne vont pas éveiller celle de toute la ville sur la berline qui va traverser ses murs? Quoi qu'il en soit, le danger parait assez imminent pour motiver une séparation contre laquelle le cœur de la reine a toujours protesté, et Louis-Philippe; son valet de chambre et un fermier, nommé Renard, s'entassent, comme ils peuvent, dans un cabriolet ouvert et attelé de deux chevaux de labour. C'est dans cet étroit véhicule, que, par une nuit humide et glacée, le roi des Français franchira les vingt-quatre lieues qui le séparent encore des bords de la mer. Quant à la reine et au général Rumigny, ils éviteront de relayer à Évreux, grâce à deux chevaux de la ferme qui les conduiront à la Comnianderie, premier relais sur la route de Honfleur.
Les choses se passèrent ainsi. Louis-Philippe, brisé entre son valet do chambre et le fermier, grelotant sous la brume et la pluie que le vent du nord fouette dans l'intérieur du cabriolet, s'arrêtant de distance en distance pour laisser souffler les chevaux, arrive à trois heures du matin devant un cabaret, dont l'enseigne porte encore le nom de Marlborough.
Quinze ans auparavant, sur cette même place où, dans la nuit du 25 février 1848, deux chevaux harassés mangeaient un boisseau de féverolles et reprenaient haleine, s'élevait un arc de triomphe. Les autorités civiles et militaires, le clergé et les milices du département, dont le cabaret de Marlborough forme la limite, attendaient là une tète couronnée. Une foule immense couvrait la campagne. Une impatience
fiévreuse agitait cette foule. Le grand personnage arrive enfin, précédé et suivi d'une nombreuse escorte. Il s'arrête sous l'arc de triomphe et, après avoir reçu les hommages et les félicitations des magistrats, il prononce, à son tour, ces paroles qui retentissent bientôt dans toute la France. « La flatterie a de nos jours changé de côté, et les flatteurs du » peuple sont aujourd'hui tout aussi dangereux pour la société et pour » un bon gouvernement, que l'étaient jadis les flatteurs des rois. » — Ce grand personnage, c'était Louis-Philippe d'Orléans.
Au point du jour, le cabriolet qui portait le roi des Français arriva au pavillon de M. Perthuis, situé sur le versant du coteau qui domine la mer près de Honfleur, et qu'on désigne dans le pays sous le nom de la Grâce. La reine s'y trouvait depuis quelques instants. Elle s'y était présentée comme tante du propriétaire de cette maisonnette qui se compose de deux petites pièces de maîtres et de deux chambres de domestiques sous le toit. Elle est située à un kilomètre environ de la plage, et séparée de la route par une simple haie.
Ce fut là que le roi, la reine, le général Rmnigny et deux domestiques, s'établirent et se cachèrent en attendant la venue des deux officiers qui d'Évreux s'étaient rendus au Havre pour y fréter un bâtiment. Séparés par diverses vicissitudes, ces messieurs arrivèrent l'un après l'autre à la Grâce; M. Pauligues le samedi soir, et le général, avec M. Perthuis, jeune officier de marine, le dimanche matin. Les uns et les autres avaient échoué dans leurs efforts pour procurer au roi et à la reine les moyens de traverser la Manche. Toutes les ouvertures qu'ils avaient faites à ce sujet, avaient rencontré d'invincibles obstacles. Cependant Louis-Philippe, qui se croyait toujours environné de périls, et qui ignorait entièrement le sort de sa famille, voulait sortir à tout prix de cette situation. Apprenant, par hasard, qu'un marin de la Bellc- Poulc, qu'il avait décoré sur la demande du prince de Joinville, était attaché au port de Honfleur, il le fit appeler, le mit franchement dans le secret de sa destinée, et lui demanda quel était, à son avis, le parti qu'il devait prendre.
Homme de cœur et d'intelligence, Hallot, — c'était le nom du brave marin, — persuadé que le roi ne pouvait s'embarquer à Honfleur sans être reconnu, lui conseilla de s'aventurer dans un bateau pêcheur, qu'il se chargeait de louer à Trouville, petit port situé à vingt-quatre kilomètres à l'ouest de la Grâce. Mais ce hardi conseil souleva les répugnances du roi et de la reine qui ne voulaient plus se séparer. Ce-
pendant leurs amis, parmi lesquels se trouvait alors un officier de (narine, s étant rangés à l'opinion du matelot, celui-ci courut à Trouville pour s'y procurer le bateau en question. D'un autre coté, nn négocia avec le capitaine d'un steambual anglais, l'Express, alors dans le port du Havre, pour qu'il manœuvrât de manière à rencontrer le roi dans les eaux de Trouville, el à le prendre à son bord. Mais oe capitaine, qui était au service d'une compagnie particulière, et qui craignait d'engager sa responsabilité, refusa obstinément de s'écarter de sa roule habituelle.
Hallot, revenu à la Grâce, annonça que le bateau pécheur dont il s'était assuré le concours, moyennant 3,000 francs, serait prêt à prendre la mer dans la nuit du 28. Le roi et la reine durent se quitter encore une fois. Louis-Philippe, précédé par MM. Rumigny, Porthuis, Pauligue et Hallot, et accompagné de son valet de ohambre, qui partageait avec lui une mauvaise carriole, se rendit a Trouv ille tandis que la reine, le général Dumas et une femme de service, devaient attendre à la Gràco la nouvelle de son embarquement. Puis ils auraient pris passage sur un des paquebots ordinaires.
Mais, parvenu à Trouville & la tombée de la nuit, le roi apprit avec désespoir que l'état de la mer ne permettait pas à une frêle embarcation de mettre à la voile. Il fallut donc encore lui chercher un asile. Grâce au capitaine du port, à qui on s'ouvrit, ce refuge fut trouvé dans la petite maison d'un vieux marin, où le roi dos Français resta pondant deux jours oonfié aux soins mystérieux d'une pieuse joune femme dont le mari, patron d'un bateau pécheur, avait élé naguère emporté par une lame. Cependant le bruit s'etant répandu que les garder-côtes de ht douane avaient reçu l'ordre d'empêcher l'évasion des fugitifs politiques, et que le patron du bateau pécheur retenu par Hallot avait fait aux autorités la déclaration qu'on négociait avec lui pour transporter en Angleterre un grand personnage, actuellement caché à Trouville, Louis-Philippe 6e crut trahi, changea de retraite, et lui et ses amis, proûtant de l'obscurité de la nuit, sortirent séparément de la ville et furent attendre, dans un petit village, appelé Touques, un cabriolet et un char~?à-banca qui, i cinq heures du matin, les ramenaient dans le voisinage du pavillon de la Grèce.
Alors, abattu», démoralisés et de plus en plus obsédés par de sinistres pressentiments, les deux vieillards ne savaient plus comment fuir lorsque, dans la nuit du % mars, un inconnu vint frapper à la porte
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de l'asile qui les cachait à tous les yeux, Cet incident les jeta dans de nouvelles alarmes. Éveillés en sursaut, ils se crûrent découverts et li* vrés aux vengeances de la République» Mais 1 étranger, cause innocente de leur effroi, rietait autre que le vice^consul d'Angleterre rtu Havre, dont la mission toille pacifique consistait à informer le foi et la reine* que le bateau a vapeur l'Etpretei mis enfin à leur disposition par le gouvernement britannique, les attendait au Havre peur les Conduire en Angleterre* où le duc de Nemours, sa fille* la princesse Mhrgtiërite; la princesse Clémentine, son mari et leurs enfanté étalent en sûreté* Le vice-consul, qui était porteur d'un nouveau passe-port pour le Itrfj sous le nom de William Smith, sujet anglais* ajouta que Leufi Majestés pouvaient compter sur toute la Bollicitude des agenls britanniques cil France, et que le consul général de la reine au HaVre, se trouverait sur le port pour veiller lui-même à leur transbordement.
C'était un beau rayon de soleil au milieu" de la tempête qui les assaillait depuis huit jours. Les deux proscrits parurent renaître à l'existence, et remercièrent Dieu de ne pas les avoir abandonnés. Une heure après, M. William Smith, madame Lébrim et leurs compagnons d'exil, arrivaient séparément sur le quai de Honfleur, et, favorisés par l'obscurité, passaient à bord du paquebot le Couiricr, où ils avaient l'air de Se rencontrer pour la première fois. Quelques heures plus tard, Ils débarquaient, inconnus, sur le quai du Havre, à quelques pas de l'E&ptt&ii où le consul d'Angleterre, M. Featheistohhaugh, embrassait son outle dans la personne du monarque déchu. L'Eïpres$, déjà en pleine va» peur, attendait pour démarrer le dépôt que la fortune lui confiait. Une minute plus tard, le roi et la reine, conduits dans la chambre du capitaine par M* Featherstonhattgh, apprenaient de lui que tolis leurs enfants, excepté la duchesse d'Orléans et sci deux fils, dortt on n'avait aucune nouvelle, étalent sains et saufs à Lohdres, et Us eh rendaient glàce h Dieu et à l'Angleterre.
La mer était grosse, la huit sombre, le vent violent. VEtpreis se jeta hardiment a travers les vagues, et le léiîdemain, 3 mars, le roi et la reine débarquaient À Newhaven. Le 4, Ils couchaient aU château de ClaremonU
Tel fut le terme de cette angoisse dê huit jours. Après avoir erré toute une semaine sur Une grève de vingt lieues, appelant en vain une voile à leur secours, Louis Philippe d'Orléans revoyait cette terre britannique où, jeune et proscrit, il avait connu les premières tortures
de l'exil; qu'il avait ensuite traversée en potentat, et où la Providence avait marqué son tombeau.
Pendant que Louis-Philippe montait ainsi le calvaire, la duchesse d'Orléans, submergée par les vagues qui mugissaient dans les couloirs de la Chambre des députés, violemment séparée de ses enfants et de son beau-frère, poussée, ballottée par la foule, protégée par les efforts de quelques rares amis, flottait dans les escaliers étroits qui conduisaient de la salle des séances à celle des Pas perdus, et allait heurter, presque évanouie, la grande porte vitrée qui ouvre sur le jardin de la présidence.
Personne, cependant, ne songeait à insulter cette princesse dont le sentiment populaire respectait, au contraire, les vertus et les malheurs. D'ailleurs, toutes les âmes étaient alors aux enivrements de la victoire, et non pas aux vengeances de la colère. Il est donc entièrement faux que la duchesse d'Orléans, ses enfants ou lo duc de Nemours aient été, dans cette grande crise, l'objet d'une violence ou d'une insulte volontaire de la part des insurgés de février. Mais la multitude, l'espace, la confusion, la précipitation et le tumulte, laissaient peu de place aux égards et aux soins que commandent le sexe, l'âge et l'infortune, quand on peut les reconnaître. La veuve du duc d'Orléans fut donc foulée et meurtrie comme l'eût été toute autre femme au milieu d'un semblable chaos, mais rien de plus. De là, toutefois, les prétendues vociférations, les menaces et les périls qui auraient assailli cette princesse, suivant les amateurs de mélodrame; mais qu'elle ne subit pas un seul instant, suivant l'histoire et la vérité.
Revenue de son trouble, la duchesse d'Orléans se retourna, ne vit plus ses fils à ses côtés et poussa un cri de désespoir. Où étaient-ils? Égarés dans la foule pendant le parcours des corridors, ils n'étaient qu'à quelques pas de leur mère, mais le bruit étouffait leurs voix et leurs larmes. Cependant , le flot se précipitait sur lo perron d'où la princesse appelait à grands cris ses deux enfants. Le colonel Courtais, M. Mornay, M. Jules Lasleyrie et deux ou trois autres députés, qui la couvraient de leurs corps, l'entraînèrent, malgré elle, jusqu'à l'hôtel de la présidence, où le comte de Paris, qui n'avait été ni foulé, ni brutalisé, lui fut immédiatement rendu par un garde national. La mère et le fils se rendirent ensuite à l'hôtel des Invalides dans une voilure de place.
Quant au duc de Chartres, il avait été recueilli par un huissier de la
Chambre, M. Liprnann.qui s'était hâté d'en prévenir un des questeurs» lequel, à son tour, en avait informé quelques personnes de la cour, habituellement préposées au service du jeune prince. A huit heures du soir, son précepteur, M. Courgeon, le général Hondetot, aide de camp de Louis-Philippe, le duc d'Elchingen et une dame nommée Régnier, le conduisirent, déguisé en jeune fille, chez madame Mornay qui crut devoir le cacher dans une maison du voisinage. Cette dame et sa fille ne quittèrent le chevet de cet enfant malade, que lorsqu'il fut rendu à la tendresse de sa mère. Cependant il parait certain qu'au moment où la duchesse d'Orléans dut quitter Paris, pour se réfugier au château de Bligni, elle ignorait encore le sort de son fils. Mais revenons à l'hôtel de la présidence de la Chambre.
Ainsi que nous venons de le dire, la duchesse d'Orléans, entraînée par ses amis, s'était rendue aux Invalides avec MM. d'Aragon, Courtais, Pagnerre, Jules Lasteyrie, Mornay, deux officiers et un sergent de la garde nationale. Un ou deux fiacres, amenés de la place voisine, avaient servi à ce trajet. Il était environ quatre heures quand on arriva à l'hôtel, où se trouvaient déjà le général Gourgaud et quelques officiers. Un peu plus tard, le duc de Nemours, qui, on le sait, avait, dans l'enceinte même de la Chambre, échangé son uniforme de lieutenant général contre la capote et le fourniment d'un garde national , rejoignit sa belle-sœur dans le salon du maréchal Molitor.
Au moment où quelques hommes de lettres, parmi lesquels se trouvait M. Lubis, rédacteur en chef d'un journal légitimiste, favorisaient la fuite du régent, ce prince exprimait les plus vives alarmes sur le sort de ses neveux, encore perdus dans la foule. Il arriva donc aux Invalides sous l'impression des dangers auxquels il les croyait livrés tous les deux. Le délabrement de sa toilette, la pâleur de ses traits, l'ébranlement nerveux de sa personne, tout exprimait chez lui une anxiété poignante. Mais il se rassura en apercevant le comte de Paris dans les bras de sa mère. Quelques personnes survinrent, et l'on discuta confusément ce qu'il y avait à faire dans cette terrible conjoncture. Quoique le vieux maréchal, qui n'était pas sans inquiétude sur les dispositions des invalides, cachât mal son désir de voir la duchesse d'Orléans chercher ailleurs un asile, cette princesse pensait que, loin de s'éloigner de Paris et même de l'hôtel, son devoir de mère et de régente était d'y attendre le dénoùment de la crise. Abandonner Paris, c'est, disait-elle, abandonner la France, et pourn. 16
quoi l'abandonnerais-je? Que lui ai-je fuit? Qu'a-t-elle à me reprocher?
De son côté, le duc de Nemours protestait de sa ferme détermina* t ii m de ne point séparer son sort de celui de sa belle-sœur et do ses neveux. Sa place était, disait-il, à coté du royal enfant dont la tutelle politique lui était conÛée. Il était donc à peu près décidé que la duchesse d'Orléans, le comte de Paris et le duc de Nemours resteraient aux Invalides, au moins pour la nuit. Le gouverneur, visiblement effrayé, leur faisait déjà préparer un diner, lorsque survint M. Odilon Barrot, précédé de M. Biesta qui — nous le croyons du moins — était allé le chercher au ministère de l'intérieur. Le chef de l'opposition dynastique venait de quitter ce ministère, où il avait reçu la missive par iaquelle Gamier-Pagès l'informait que la cause de la régence était irréparablement perdue h l'Hôtel de ville. Sa figure bouleversée exprimait le découragement et la terreur.
— iMadame, dit-il, en s'adressent à la duchesse, no* efforts sont iu> puissants. La démagogie l'emporte, du moins pour aujourd'hui,.. Ils viennent de proclamer la République à l'Hôtel de ville,.. Le désordre esta son comble... votre présence ici e*l connue... les jours de voire
altesse sont peut-être menacés U faut partir, partir à l'instant
même.
— Quoil monsieur, s'écria la duchesse d'Orléans, avec l'accent de l'étonnement et de la douleur, quitter la France que j'aime et qui n'a aucun grief contre moi.,, Est-ce que nous serions maintenant dans cet hôte), si l'on avait voulu nous tuer?
—Je ne dis pas la France, reprit M. Odilon Barrot, mais Paris
oui, madame, il faut de suite vous éloigner de Paris, ne serait-ce que pour leur éviter un crime do plus.
L'opinion de M. Odilon Barrot fut combattue énergiquement par M. Mornay, qui regardait ses craintes comme exagérées, et qui insistait pour que la duchesse et son fils restassent à Paris. M. Mornay croyait au renversement prochain du pouvoir qui venait de s'installer à l'Hôtel de ville, et il ne voulait pas quo la régence faillit au retour de sa fortune. Lui aussi soutenait que quitter Paris, dans un moment où tout était incertitude, c'était abandonner la capitale au courant des événements, et la pousser à la République qui n'existait encore que dans quelques têtes volcanisées.
Cependant, les autres conseillers de la duchesse, s'étant ralliés à l'opinion de M, Odilon Barrot, elle se décida à partir avec son fils. Le
RÉVOLUTION DE FÉVRIER 1848. ift*
duc de Neinouft persistait toujours à Vouloir suivre sa belle-sœur et son neveu; mais, telle était ia frayeur de ces esprits pusillanimes, qu'ils parvinrent a lui persuader que, dans l'intérêt même de la dynastie, les princes devaient se séparer, afin de ménager un plus grand nombre de chances à la contre-révolution. Toutefois, le duc, qui hésitait encore à se séparer de la femme de son frère, resta près d'elle, tandis que le groupe des derniers courtisans de la famille d'Orléans diminuait à vue d'œil.
Pressée de tous côtés de prendre enfin un parti, la duchesse d'Orléans exprima le désir d'aller se retordit quelques instants chez madame de Montesquiou, dont l'hôtel était situé rue de Monsieur, n° 12, h une faible distance des Invalides. Elle s'y rendit à pied, accompagnée de MM. Mornay, d'Aragon, Biesta et deux ou trois autres personnes qui la Suivaient à distance, afin de ne pas attirer l'attention des passants. La duchesse, le comte de Paris, le duc de Nemours, M. Mornay, M. Biesta et M. d'Aragon, fidélités un peu mieux trempées que la tourbe des courtisans, pénétrèrent seuls dans l'hôtel. Ce fut alors qu'après de nouveaux regrets et de nouvelles hésitations, il fut décidé que la duchesse, son fils et M. Reignier, précepteur du jeune prince, iraient s'établir provisoirement au château de Bligtti, propriété de madame de Montesquiou, située aux environs d'Arpajon, où ils attendraient le dénoûment de la crise. Une calèche attelée de deux chevaux fut conduite devant le péristyle, tandis que toutes les portes extérieures restaient fermées. Mais l'espace manquait pour tant de Voyageurs, et cependant madame de Montesquiou insistait pour accompagner la duchesse. Cette dame s'était même emparée de la place réservée à M. Mornay, qui devait veiller à la sécurité des fugitifs, lorsque M. d'Aragon lui rappela brusquement que Louis XVÏ et Marie-Antoinnette avaient dû leur perte aux susceptibilités inopportunes de madame de Tourzel. Du reste, cet incident n'eut pas d'autres suites, et, à six heures, une voiture sans armoiries franchissait la barrière d'Ënfer, transportant à trois lieues de la capitale la mère du Comte de Paris, M. Reignier, précepteur du jeune prince, et M. Mornay.
La duchesse d'Orléans séjourna au château de Bligni quarante-huit heures, pendant lesquelles de fréquentes communications eurent lieu entre elle et ses amis de Paris.
Cependant les événements se succédaient avec une telle rapidité, qu'ils ne laissaient plus d'espoir au parti dynastique. La proclama-
m HISTOIRE DE FRANCE.
(ion de la République, équivoque le 24 au soir, était devenue définitive le 25 au matin. Les habitants de Paris, qu'elle devait soulever, l'avaient acclamée avec enthousiasme. De plus, on savait que, malgré la longanimité du Gouvernement provisoire, la préfecture de police, à qui la présence de la duchesse et de son fils à l'hôtel des Invalides donnait des ombrages, avait pris des mesures pour les contraindre à déguerpir, et, au besoin, s'assurer de leurs personnes. Il n'y avait donc plus d'illusion possible. M. Mornay revint à Paris chercher des passe-ports, qu'il obtint sans difficulté quoique le gouvernement en connût parfaitement la destination. Enfin, dans la matinée du 26, le duc de Chartres fut rendu à sa mère qui, à dix heures du soir, quitta le château de Bligni, accompagnée de ses deux enfants, de M. Mornay, de M. Reignier et d'une demoiselle Surcrow, entassés tous les six dans une calèche appartenant à Mne Montesquiou. Elle tourna Paris, traversa Orsay, Versailles, et alla rejoindre à Amiens le chemin de fer du Nord. Là seulement elle put donner une nuit de repos à ses enfants, dans la plus modeste hôtellerie de la ville. Arrivée à Lille, plusieurs heures avant le départ du convoi qui entre en Belgique, la duchesse passa une partie de la nuit dans la gare, sans quitter sa voiture, sans voir personne et sans autres aliments pour elle, ses enfants et ses trois compagnons de voyage, que ceux que voulait bien lui procurer un commissionnaire. Enfin le convoi s'ébranla et la frontière fut franchie.
Une fois en Belgique, la duchesse d'Orléans tourna Bruxelles, arriva à Cologne le 1" mars, et le 2 à Ems (T) où elle s'établit momentanément avec ses deux enfants, leur précepteur et M11* Sucrow. Quant à M. Mornay, sa mission était terminée. Il se sépara de la princesse qui s'était confiée à sa loyauté, et rapporta à Paris les dernières paroles de l'exilée : « Que vous êtes heureux ! lui dit-elle, vous allez revoir la » France, cette France qui me repousse, que je chéris, et sur laquelle » j'appelle toutes les bénédictions de Dieu. »
Resté, presque seul, dans l'hôtel Montesquiou, le duc de Nemours ne savait pas encore de quel côté il porterait ses pas, ni sous quel toit il trouverait un asile.
— Et vous, monseigneur, quel parti allez-vous prendre? lui dit alors M. Biesta, que le prince connaissait à peine.
— Je l'ignore, car personne ne m'a encore rien proposé, répondit l'ex-régent, autour duquel s'agitaient naguère tant d'ambitions et de bassesses. -
— Dans ce cas, reprit M. Biesta, oserai-je offrir à voire altesse royale l'hospitalité de mon foyer?
— Volontiers, monsieur, ajouta avec effusion le duc de Nemours, en prenant le bras du jeune homme qui lui tendait une main amie. Et, une demi-heure plus tard, le fils de Louis-Philippe se trouvait commodément installé dans le domicile de M. Biesta, qui résidait alors dans une rue voisine du Luxembourg. Il y resta deux jours entiers sans que le Gouvernement provisoire, qui n'ignorait point le lieu de sa retraite, crût devoir l'y inquiéter. Enfin, le 26 février, le général Courlais, sur la demande de MM. Biesta, d'Aragon et M. Malleville — qui n'avaient pu ce jour-là aborder les dictateurs — fit délivrer au prince un passeport sous le nom de Durand. Cette pièce était accompagnée d'un ordre enjoignant aux autorités de laisser librement circuler M. Biesta et M, Malleville, chargés d'une mission politique en Angleterre et autorisés à s'adjoindre un secrétaire. Ce secrétaire n'était aulre que le duc de Nemours, si complètement déguisé que la duchesse de Montpensier ne put d'abord le reconnaître, en le retrouvant à Boulogne.
Cependant, l'évasion ne s'effectua pas sans quelques incidents. Les voyageurs apprenant, au moment où ils se rendaient à la gare du chemin de fer du Nord, que la voie était interceptée sur divers points du parcours, se décidèrent à faire connaître leur situation au maître de poste de Paris, et à lui demander les moyens de franchir les barrières et de gagner une station où le service ne fut point interrompu. M. Dail, dont le dévouement à la dynastie n'était pas douteux, se hâta de mettre à leur disposition sa propre voiture, les meilleurs chevaux de ses écuries et le plus intrépide de ses postillons. Cependant le poste de la garde nationale qui occupait la barrière Monceau, exigea l'exhibition des passe-ports, qu'elle examinait avec une curiosité menaçante, lorsque M. Biesta, produisant l'ordre du général Courtais, et excipant de sa qualité de commissaire du Gouvernement provisoire en mission, exigea avec autorité que le passage lui fut livré. Il demanda, en outre, qu'une escorte l'accompagnât jusqu'au prochain relais, afin d'écarter les obstacles qui pourraient ralentir la rapidité obligée de sa course.
Pendant ce colloque le princo avait été reconnu par un des hommes de garde, qui, se jetant aussitôt sur le siège de la voiture, cria ; « Place, aux envoyés du Gouvernement, » et conduisit le fugitif à travers les groupes d'insurgés qui battaient la route et la campagne jusques au delà des fortifications. A Saint-Denis, le garde national d'es-
corte fit abaisser ilrtc barricade qui barrait la rue, et te prince put traverserai! pas l'attroupement qui allait incendier le cbAteau tlo Ncuilly.
A Beauvais, la présence d'une voiture de poste excita les soupçons de la nouvelle municipalité, qui s'opposa quelque temps à ce qu'elle allât plus loin. On redoutait surtout les républicains d'Abbeville. «Cependant, dit le duc de Nemours, en pariant des obstacles qu'il pouvait rencontrer dans cette ville, cependant il y a là un corps d'officiers dans lequel je compte plusieurs amis. »Mais il se hâta d'ajoUler : «Des amis! en conserve-t-on encore dans le malheur?» Durant tout ce trajet, l'altitude de ce prince fut calme et digne. Il paraissait absorbé, et ne parlait du grand événement qui venait de 'changer sa destinée, que pour re* gretter que le roi lui eût défendu de combattre. Du reste il s'exprituait avec une extrême modération sur les hommes et les choses de la révolution.
Enfin apercevant la fumée d'une locomotive À une station, près d'Abbeville, où ils supposaient le service interrompu, les voyageurs crient nu postillon de lancer ses chevaux, atteignent le débarcadère au moment où le convoi va s'ébranler, se jettent hors de leur voiture, qu'on remisera où l'on voudra, et parviennent sains etsaufsà Boulogne. La le duc de Nenioufs retrouve sa belle-sœur, la duchesse de Montpensier, s'einbarque avec elle pour l'Angleterre et arrive h Londres.
Quant à cette princesse, dont l'abandon imaginaire donna lieu è tant de versions inexactes, il faut se reporter à la scène de confusion et de douleur qui précéda la sortie de la famille royale du palais des Tuileries. Au moment où le roi quittait son cabinet, le duc de Montpen» sier, qui ne songeait pas sans doute à se séparer de sa femme, dit h M. Crémietil : « Veuilles offrir le bras a madame de Montpensier, je vous la confie» * Et le député de la gauche s'apprêtait à obéir lorsque, voyant la jeune femme déjà au bras de M. Laslcyrie, il répondit au prince :
« Monseigneur, madame la duchesse est en sûreté.
— C'est très-bien* répliqua le duc, je suis tranquille; et maintenant prenez mon bras et partons. »
Cependant l'état de grossesse dans lequel se trouvait cette toute jeune femme, faisant craindre à M. Lasteyrie qu'elle ne pût sans danger suivre le mouvement précipité qui emportait le roi et la reine, il la cou* duisit chez sa mère, où elle passa vingt-quatre heures. Mais, espérant retrouver la famille royale à Eu, elle voulut partir pour cette résidence,
sous la sauvegarde du général Thierry, aide de camp de son mari. Ils y arrivèrent sans obstacle. Mais h peine les deux voyageurs, auxquels Ycnail de se joindre M« Estancelin, ancien camarade de collège du duc de Monlpensier, étaient-ils installés au château, qu'on y répandit le bruit que le peuple se disposait à attaquer la demeure royale. Alors, ils partirent précipitamment pour Boulogne, arrivèrent dans la soirée à Abbevïlle, où, effrayés de quelques manifestations populaires, la duchesse et le général durent abandonner leur voiture, se perdre longtemps dans les rues obscures de cette place forte, en sortir furljvo. ment par une issue restée ouverte pour le service de quelques ouvriers occupés à réparer une porte de la ville, gagner ensuite la grande route par des chemins fangeux et attendre pendant trois heures d'une nuit brumeuse et froide, l'arrivée de leur voiture, que M, Estaneelin était parvenu à dégager, en s'armant de sa qualité de diplomate se rendant à son poste par ordre du Gouvernement provisoire. Parvenu à Boulogne sans autre vicissitude, l'infante arriva à Londres le 38, après avoir montré dans cette rude épreuve beaucoup de courago, d'insouciance et de gaieté.
Voilà comment, huit jours après la chute du trône, la famijle d'Orléans avait quitté le sol de la France, sans que la colère du peuple se fût appesantie sur un seul de ses membres dispersés et fuyants chacun de leur côté. L'ombre d'une autre révolution les obsédait de sanglants fantômes; mais aucun danger réel ne les poursuivait, Le peuple, le Gouvernement central et les autorités locales étaient, au contraire, favorables à leur fuite. Tout le monde voulait qu'ils s'en allassent, personne ne voulait qu'ils mourussent.
Quant aux princes qui so trouvaient en Afrique au moment de la révolution, leur conduite, comme nous le dirons plus tard, fut en tous points résignée, digne et patriotique. Lorsque la nouvelle dçs événe*ments de Paris parvint à Alger, le général Changarnier, qui exerçait dans cette ville un commandement intérimaire, se rendit, ainsi que tous les autres généraux, au palais du gouvernement pour offrir au duc d'Aumale et au prince de Joinville do les ramener en France à la tète d'une partie des troupes. Le général Çhangarnier porta, le premier, la parole. Selon lui, quinze ou vingt mille hommes suffiraient à une occupation restreinte, jusqu'au moment où le retour de l'armée libératrice permettrait a la France de reprendre ses positions en Afrique. D'ailleurs, étouffer l'anarchie et relever le trône constituait, aux yeux
de cet officier, un intérêt supérieur à tous les autres. De son côté, l'amiral Baudin proposait de mettre sa flotte à la disposition du gouverneur général de l'Algérie. Mais, c'est une justice à rendre à leur patriotisme, les deux jeunes princes résistèrent loyalement à ces offres et à ces incitations. Us déclarèrent, sans hésiter, qu'ils ne voulaient point jeter leur pays dans les horreurs de la guerre civile, et ils s'exilèrent après avoir, dans une noble proclamation , recommandé aux colons et à l'armée de s'incliner respectueusement devant la volonté nationale. Cependant, le prince de Joinville et le duc d'Aumale étaient encore dans le port, que déjà les généraux d'Alger se donnaient à la République avec autant d'ardeur qu'ils venaient d'en mettre à s'offrir aux enfants de Louis-Philippe. Par une dépêche télégraphique datée d'Alger, le 3 mars à midi, le général Chang8rnier écrivait au ministre de la guerre :
« Je prie le gouvernement républicain d'utiliser mon dévouement » à la France.
» Je sollicite le commandement de la frontière la plus menacée. » L'habitude de manier les troupes, la confiance qu'elles m'accordent, » une expérience éclairée par des études sérieuses, l'amour passionné » de la gloire, la volonté et l'habitude de vaincre, me permettront sans » doute de remplir avec succès tous les devoirs qui pourront m'être » imposés.
» Dans ce que j'ose dire de moi, ne cherchez pas l'expression d'une » vanité puérile, mais l'expression du désir ardent de dévouer toutes » mes facultés au salut de la République.
» Changarnier. »
Ainsi disparut la monarchie de 1830. Jamais gouvernement n'avait laissé moins de traces et de regrets. Jamais non plus révolution n'avait fait moins de ruines, ni couvert ses ennemis d'une plus grande miséricorde. Dès le premier instant où il lui fut possible de se préoccuper des fugitifs, le nouveau pouvoir avait décidé, non-seulement de n'entraver en aucune façon le départ de la famille royale, mais encore de lui faciliter les moyens de quitter le territoire de la République. Il voulait à tout prix éviter à la France les complications et les émotions qu'auraient pu entraîner la mort ou la captivité des membres de la branche déchue. Indépendamment des instructions qu'il transmit en ce sens, autant que le permettait le tumulte des circonstances, le Gouvernement provisoire mit immédiatement des fonds considérables à la
disposition de M. Lamartine, pour qu'il pourvût, dans la nuit même, aux besoins les plus urgents du roi et de tous les princes dont il pourrait retrouver la trace. Le ministre des affaires étrangères se rendit, à cet effet, cbez M. Montalivet, auquel il ût connaître les bienveillantes intentions de ses collègues. Mais l'intendant de la liste civile répondit obstinément à M. Lamartine qu'il ignorait comme lui la situation de la famille royale. « Tout ce que je sais, dit-il, c'est qu'en quittant Trianon, le roi avait l'intention de se rendre au château d'Eu. Mais si j'apprends quelque chose sur leur sort, je vous en informerai. »
De plus, repoussant toute idée de confiscation, le Gouvernement provisoire avait arrêté que les biens personnels de la famille d'Orléans seraient placés sous la sauvegardedu droit commun, et respectés comme propriétés particulières. Si l'inventaire qui devait en être dressé attestait des ressources sans proportion avec les nécessités d'une grande existence, et dont l'excès pourrait servir à fomenter et alimenter la guerre civile, la nation administrait la fortune de la maison d'Orléans jusqu'au moment où il serait permis à la République affermie de lui remettre, sans danger, la totalité de ses revenus dont, jusque-là, le produit serait religieusement capitalisé par le Trésor de l'État, au profit de la famille exilée. Dans le cas, au contraire, où les dettes delà liste civile et du domaine privé absorberaient cette grande fortune, au point de ne pas permettre à la maison détrônée une existence conforme au rang qu'elle avait occupé en France, la France serait appelée è y pourvoir d'une manière digne d'elle.
En outre, le conseil avait décidé, à la presque unanimité, qu'un subside serait assuré à la duchesse d'Orléans, et qu'en attendant, une somme qui fut placée, en or, à la disposition de M. Lamartine, serait remise à cette princesse à titre de provision.
Enfin telle était la crainte du Gouvernement provisoire, que le zèle maladroit de quelques agents secondaires ne contrariât le départ des princes fugitifs, qu'il nomma une commission chargée de suivre la famille royale, afin d'écarter les obstacles qu'elle pourrait rencontrer. Cette commission se composait de M. Marrast, de M. Oscar Lafayette et de M. Jules Lasteyrie. Mais M. Marrast, qui tenait à no point quitter en ce moment le théâtre des événements, se borna à expédier des émissaires sur les points de la côte où il supposait qu'aurait lieu l'embarquement. De son côté, M. Lamartine avait chargé trois de ses amis, parmi
lesquels figurait encore M. Lasteyrie (U), de se tenir prèU h partir, dès n. 17
ISO HISÎOinE DE FRANCE.
qu'on découvrirait l'asile de la famille royale, ou qu'on la saurai! menacée par quelque danger.
Tels étaient les actes et les intentions du Gouvernement révolutionnnire envers la dynastie déchue, alors que cette dynastie fuyait, dispeivéo et terrifiée, sous la crainte incessante des haines et des vengeances du peuple. Le gouvernement l'accompagnait de ses sollicitudes, et le peuple ne la poursuivait que de son indifférence ou de son oubli.
Quant aux ministres do Louis-Philippe, — sur le compte desquels nous reviendrons. — si le Gouvernement provisoire no favorisa pas tout d'abord leur évasion, il est certain du moins qu'il ne voulut rien faire pour l'empêcher. Presque tous reçurent, de.s mains mêmes de leurs adversaires, des passe-ports sous des noms supposés. C'est ainsi, par exemple, que le général Courtais procura à M. Cunin-Gridaine un passe-port pour la Belgique, sous le nom de Bertrand.
Il n'était pas jusqu a la police qui ne donnât sciemment à ocs grands coupables le temps do gagner la frontière. Cnussidière, l'un des hommes les plus cruellement traités par le pouvoir qui tombait, ferma l'oreille aux dénonciations qui l'assiégeaient, et ne voulut ordonner aucune arrestation. « Comme le peuple, dit-il dans son langage pitto- » resque, je rêvais d'or, et no voyais do compensation à nos misères » passées, que dans les institutions généreuses que semblait nous pro- » mettre la République. »
Mais, si la République pouvait couvrir de sa générosité les ministres de Louis-Philippe, il n'était pas en son pouvoir de les défendre contre la bassesse des royalistes. L'ex-cour royale voulut apporter leur tête en otîrande au nouveau régime. Dès le 27 février, deux mandats d'amener, décernés par M. Perrol de Chazclles — conseiller près la cour d'appel de Paris et remplissant les fonctions déjuge d'instruction — contre les sieurs Guizot et Duehàlel, étaient transmis par le parquet à la préfecture de police. Deux jours après, le même personnage, auquel s'était adjoint un autre magistrat dynastique, M. La Haye, iançail de nouveaux mandats contre :
Le sieur Hébert, ex-ministre de la justice et des cultes ;
lï ex-duc Montebello, ex-ministre de la marine ;
Le sieur Trézel, ex-ministre de la guerre ;
Le sieur de Salvandy, ex-ministre de l'instruction publique;
1/e sieur Dumon, ex-ministre des finances ;
Le àcur Cunin-Gridaine, ex-ministre de l'agriculture et du commerce ;
Enfin le sieur Jayr, ex-ministre des travaux publics.
Mais le farouche préfet de police, qui n'ignorait cependant pas l'asile de ces proscrits, éluda l'exécution des ordres de l'autorité judiciaire, à laquelle le Gouvernement insinuait, de son côté, de laisser tomber ses mandats en désuétude, et de les considérer comme une simple formalité. Alors l'attentat évoqué par la cour d'appel n'eut pas d'autre suite, et les hommes que réclamait justement la vindicte publique purent quitter Paris en toute sécurité, et promener où bon leur semblerait l'impunité de leurs crimes.
C'est par de tels actes que se formulait le véritable esprit de la révolution. L'événement accompli, pas un fait de violence matérielle, pas un cri de vengeance, pas un accent de colère, pas même un appel à la répression légale! La passion de la lutte s'était éteinte, comme par miracle, au cœur de ces hommes qui sortaient, comme des spectres, des cachots de la royauté, et qui savaient, eux, comment elle usait de sa victoire. Cet oubli de seize années de tortures impitoyables, cette absence complète de colères , cette clémence surnaturelle , cette magnanimité sans faste et qui semblait s'ignorer, seront l'éternelle gloire du peuple de février.
Mais la liberté, l'humanité elle-même, n'auront-elles jamais à déplorer une trop prompte et trop facile dilatation de l'élément révolutionnaire? Puisse un jour la République de 1848 s'organiser et s'asseoir aussi paciiiqucmcnt qu'elle s'est établie! Nous le désirons plus que nous ne l'espérons, car si les individus oublient, les sociétés se souviennent.