CHAPITRE VII
SOMMAIRE
Aspect de l'Hôïel de ville vers la fin de la nuit du 21 au 25 février. — Aspect de Taris. Conciliabules nocturnes. — Véritable pensée des mécontents et réfutation d'une calomnie. — Y avait-il un parti de la terreur? — Opinion du peuple sur cliacun des membres du Gouvernement provisoire. — La République en minorité dans la dictature. — Caractère dc« mouvements populaires dans la matinée du 26. — Les trois Tractions du parti républicain.— Incident du drapeau rouge et signification de cette couleur. — Rentrée de Lamartine a l'Hôtel de ville. — Nouveaux tumultes. — Bruits répandus contre le Gouvernement provisoire. — Forces dont il disposait. — Conduite de Lagrange ex des élèves des écoles. — Républicains défendant le drapeau tricolore. — La place de Grève à midi. — Marie, Garnier» Pagès, Crémieux et Louis Blanc. — Oscillations du peuple et luUe du Gouvernement provisoire. — Tableau de l'intérieur de l'Hôtel de ville. — Ultimatum du peuple. — Encore le drapeau rouge. — Un tribun. — Lamartine intervient. — Triomphe de la parole. — Une seconde colonne envahit le palais. — Nouvelles luttes et nouveaux succès de Lamartine. — L'insurrection est vaincue, le drapeau tricolore est relevé. — Aspect de Paris dans la soirée du 25. — Délibérations du conseil. — H donne enfin à la République son véritable caractère. — Douze décrets ou proclamations. — Diverses mesures. — Première idée de l'abolition de la peine de mort. — Proclamation rendant compte au peuple de la situation de Paris. — Apaisement général. — Invocations à la paix et à la concorde. — Anxiétés du Gouvernement provisoire pour le lendemain. — Caussidière et Sobrier. — Premiers soupçoos au sein du conseil. — Langage du National et de la Réforme. — Lamartine, Marrast et Marie, suscitant une contre-manilèsialion. — Le salon de Lamartine. — Précaution inutile. — Attitude de la Préfecture de police. — Travaux du Gouvernement provisoire dans la journée du 26.— Discussion et proclamation de l'abolition de la peine de mort.— Le gouvernement se présenta au peuple. — Grande scène.
Reprenons les événements au point où nous les avons laissés, c'està-dire vers la fin de la nuit du 24 au 25 février.
A l'Hôtel de ville, l 'affaisse ment et le silence avaient succédé aux combats du jour et aux tempêtes de la soirée. Les gémissements des blessés et le râle des mourants dont plusieurs salles du palais étaient jonchées; le sommeil agité et les sourdes conversations de ceux des combattants, qui bivouaquaient par groupes dans les cours et dans les corridors; les pas cadencés de quelques patrouilles qui parcouraient le vaste édifice; le qui vive des sentinelles; le passage circonspect des citoyens qui traversaient, sans bruit,"les rangs des victimes couchées sur
le parquet de la salle du Trône, pour aboutir à la pièce où siégeaient encore Marie, Flocon , Louis Blanc, Marrast et quelques autres notabilités démocratiques — trahissaient seuls les terribles convulsions qui avaient accompagné l'enfantement de la République.
Tout, dans le palais du peuple, respirait une détente soudaine des événements et des esprits; rien n'y faisait redouter le réveil des passions et le retour des périls, qui semblaient s'être assoupis dans la lutte.
A l'Hôtel de ville, comme dans Paris, la proclamation de la République avait ramené tout à coup la sécurité et l'espérance dans les existences les plus tourmentées. A peine née, cette forme de gouvernement avait été saluée comme le triomphe du droit national, la fin inespérée de l'anarchie, la sauvegarde de l'ordre et la garantie de tous les intérêts légitimes. Chacun avait dépouillé ses anxiétés de la veille, et s'était endormi sans crainte du lendemain.
Sans doute, dans ce renouvellement d'un monde sorti d'un chaos de quelques heures, il y avait beaucoup d'intérêts alarmés, de principes blessés, de passions irritées, d'affections meurtries, de regret3 et de rancunes. Mais il est certain que le sentiment de la sécurité reconquise par la prompte initiative du Gouvernement provisoire, reposait déjà au fond de toutes les âmes.
Le jour surprit donc Paris dans un repos profond , mais ce repos n'était que le calme entre deux orages.
Les ambitions déçues et les espérances contrariées par la composition du pouvoir révolutionnaire, les résistances un instant vaincues et scindées par la grande voix de Lamartine, les hommes qui croyaient que, pour diriger une révolution, il faut être animé des passions qui la poussent; ceux qui pensaient qu'un ordre de choses tout nouveau ne se construit pas avec les intérêts, les sentiments et les idées de l'ordre de choses aboli; ceux qui redoutaient l'antagonisme que la lutte des opinions devait nécessairement susciter au sein même du conseil ; ceux qui avaient le souvenir du passé et le pressentiment de l'avenir. Et puis , à côté de ces hommes à conviction ardente, les éléments de désordre qui fermentent toujours au fond de toutes les sociétés civiles, et qui appellent les révolutions au secours de leurs misères, de leurs souffrances ou de leurs vices : tout cela s'était retiré du champ de bataille, troublé, silencieux, mais non pas résigné, le plus grand nombre à la défaite des plus légitimes aspirations, quelques-uns aux mécomptes des plus coupables espérances.
Revenus d'un moment de surprise, les chefs habituels des mouvements populaires ne s'étaient donc éloignés de l'Uôtei de ville que pour aller se concerter sur les moyens de reconquérir le terrain que l'intrépidité et l'éloquence d'un homme venaient de leur enlever de vive force.
Mais est-il vrai, comme on l'a écrit depuis, que les mécontents formaient alors un parti conventionnel et terroriste « ayant pour mot d'ordre la Convention, pour idéal la teneur, l'arbitraire pour loi, le ressentiment pour justice, et la hache pour gouvernement? »
Quand l'heure des illusions évanouies, des regrets et des repentirs o sonné, on a trouvé commode d'abriter ses propres imprévoyances derrière des accusations et des ingratitudes. On a fait le procès à un passé qu'on avait mal compris. On a généralisé des exceptions et incriminé de vieux souvenirs. On a remué les sentines du crime et du vice, pour y trouver les auxiliaires d'une démocratie qui repoussait avec horreur, d'instinct et sans calculs, le vice et le crime. On a dit :
« C'est celte partie vicieuse, féroce et criminelle du peuple, que lo » parti terroriste appelait en aide à ses théories ce jour-là. Il lui înon- » trait rabaissement de toutes les classes aisées, comme une vengeance; » le désordre, comme un règne; la société, comme une proie; l'ex- » proprialion, comme une espérance; la suprématie d'une classe sur » toutes les autres, comme la seule démocratie réelle; la confiscation, » la proscription, commo ses armes légitimes; une Convention domi- » née par la démagogie de Paris, commo la République; les tribuns » pour législateurs , les bourreaux pour licteurs et la hache révolutionnaire pour dernière raison, pour seule conscience du peuple » victorieux. »
Ce sont là d'injustes et vaines déclamations! Non, l'histoire, qui ne raisonne pas avec des fantômes, mais avec des faits et des probabilités; l'histoire, qui tient compte de la différence des époques, de la transformation des mœurs, du déclassement et de la fusion des intérêts, du changement des idées, de la dissemblance des événements et des progrès de la civilisation, l'histoire n'admettra jamais que les hommes qui, le 25 février 1848, ne croyaient pas la révolution suffisamment sauvegardée par le Gouvernement provisoire, n'étaient que des bru gands qui avaient en eux-mêmes « le vertige continu du désordre, » le souffle sans repos de l'agitation, la volupté du chaos et la soif du » sang. »
C'est là, nu moins, l'erreur d'une imagination qui oublie le temps, les fait*;, la lumière, la moralité des siècles et la perfectibilité des sociétés humaines.
Sans absoudre les ignorances, les impatiences et les colères d une portion du peuple de Paris, en reconnaissant mémo que de détestables appétits purent et durent s'allumer au soufile de la révolution de 1818, l'histoire recherchera si les ombrages et les irritations des combattants de février ne trouvaient point leur légitimité dans les antécédents, le caractère et les tendances présumables des hommes entre les mains desquels la République venait de s'arrêter, après s'être glissée, pour ainsi dire, entre toutes les factions. L'histoire se demandera si leurs résistances et leurs hésitations de la veille, déjà connues de tout Paris, ne justifiaient pas les craintes et les agitations populaires du lendemain.
Si l'entraînement de l'historien est de pallier les fautes et d'absoudre les erreurs, son devoir est au moins de raconter les unes et les autres.
Sans doute les emportements, les précipitations et les témérités de la démocratie pouvaient compromettre alors la marche logique des événements. Mais ces emportements étaient-ils sans motifs? Mais les divers éléments dont se composait un pouvoir fortuit, promettaient-ils à la République naissante toutes les sûretés dont elle avait besoin? Mais le schisme qui avait déjà éclaté parmi les membres du Gouvernement provisoire, ne suffirait-il pas pour réenflammer au dehors l'esprit de révolte? Mais, quelque intègres qu'ils fussent individuellement, les hommes^jui formaient cette mosaïque de principes, de mœurs et d'idées, les uns nés à la vie publique le jour même do la révolution, les autres usés dans la pratique des vieux systèmes, tous nécessairement séparés entre eux par la répulsion des caractères et des habitudes, pouvaient-ils garantir au peuple qu'une fois rentré dans ses foyers, les intrigants ne recommenceraient pas l'œuvre interrompue de la monarchie? Cette République, si équivoquement et si laborieusement proclamée par des hommes qui ne l'avaient pas tous appelée, par un faisceau de volontés contradictoires, que la révolution avait réunies et que la révolution pouvait briser, cette République, disons-nous, n'allaitelle pas devenir le patrimoine de ses ennemis naturels? Enfin, le personnel du Gouvernement provisoire iinpiiqueit-il toutes les sûretés, toutes les précautions, toutes les garanties raisonnables que la révolution devait, sous peir o »'e périr, accumuler autour de son berceau ?
Voilà des questions que l'histoire pèsera avant de condamner les
alarmes et les convulsions de la démocratie dans les premières journées qui suivirent la proclamation de la République. L'histoire prendra, un à un, les hommes, très-honorables d'ailleurs, qui formaient le Gouvernement provisoire, et, se plaçant au point de vue démocratique, elle partagera les craintes du peuple au lendemain de la révolution ; elle dira comme lui :
« Voilà d'abord un noble vieillard qui représente l'essence même de la République : la vertu et le courage. Celui-là porte en lui toutes les espèces de garantie, et nul en France ne se trouve plus naturellement en harmonie avec les exigences de la liberté. Mais le vénérable Dupont (de l'Eure) a vécu près d'un siècle, et il est permis de douter que la nature lui ait conservé les forces nécessaires pour plier tous ses collègues à l'intégrité de sa volonté et de sa conscience.
» Voilà ensuite un grand poêle, un illustre orateur, un homme de génie. Ce serait assurément une magnifique gloire à faire rayonner sur le berceau de la République. Mais, aristocrate par le berceau, il flotta longtemps entre les partis vaincus par la révolution; mais, comme cette révolution l'a surpris, hier encore — il l'a dit lui-même — le système républicain, le gouvernement de la raison pure, n'était pour lui qu'un idéal plus ou moins lointain du droit, du règne et des progrès du peuple. Lamartine se tenait à l'écart des rois, mais non pas de la royauté. Quand il a vu la monarchie renversée, il a saisi la crise pour la dominer, mais dans quel intérêt? Personne n'a plus que lui la puissance de se heurter aux difficultés d'une grande crise, de calmer les orages et de se poser en modérateur. Mais qui sait si son républicanisme actuel n'est point une fantaisie d'où peut éclore demain une fantaisie contraire? Qui sait si cette conversion soudaine n'est pas plus poétique que démocratique; s'il ne vise pas moins à fonder l'avenir qu'à libéraliser le passé, et si les séductions de sa parole ne cachent pas un mystère ignoré de lui-même? Lamartine a le sentiment et le génie de la liberté, mais en a-t-il la foi? Peut-être ne professe-t-il réellement qu'un culte, celui de la renommée. Homme d'idées plus qu'homme d'État, il a l'idéal de la République, mais il n'en comprend pas le mécanisme. Il peut en être le cœur, il ne saurait en être la tête. Il peut en avoir le sentiment, il n'en a pas la formule.
» Voilà ensuite un homme de lettres, un journaliste éblouissant de grâce et d'esprit, mais dont les mœurs, les habitudes et les relations connues, les goûls et les instincts n'ont absolument rien de commun
avec les austérités de la démocratie. Quel intérêt représente M. Marrast au sein du Gouvernement provisoire? L'intérêt de ce libéralisme bourgeois qui, hier encore, croyait à la possibilité d'une transaction avec la régence. Que fera-t-il en face de la République démocratique? Évidemment il l'arrêtera au lieu de la pousser.
» Et celui-ci, qui est-il? Un homme de travail et d'étude, un économiste que protège un nom aimé du peuple, et voilà tout. Mais Garnier- Pagès qui, lui aussi, ne voyait la République que dans le lointain des choses, ne s'écartait-il pas naguère de l'église démocratique, et ne déclarait-il pas, a Verneuil, que la France pouvait trouver dans la monarchie constitutionnelle réformée, toutes les libertés et toutes les garanties nécessaires à son bonheur et à sa gloire. D'ailleurs? quels intérêts va-t-il représenter dans l'ordre nouveau? Les vieux intérêts de la finance et de la bourse. Cet homme ne saurait être l'àme des institutions économiques de l'avenir.
» Voici encore deux avocats intègres et habiles qui ont caressé la popularité par quelques discours de tribune, mais qui n'ont donné aucun gage sérieux au principe républicain. Que feront Marie et Crémieux dans ce pouvoir qui les surprend? Us y continueront les routines et les traditions du palais. Ni l'un ui l'autre n'est à la hauteur de l'événement qui les exhausse, parce que ni l'un ni l'autre n'a la passion vraie de la liberté. Ce sont des avocats, rien que des avocats. Or les mots liberté, égalité, fraternité et dévouement, sans cesse répétés, ne suffisent pas pour faire un gouvernement populaire. Ces hommes de parole représenteront, dans le Gouvernement provisoire, des supériorités de convention; ils n'y représenteront pas les masses; ils n'oseront rien.
» C'est un grand nom que le nom d'Arago. Il appartient de droit à la République : va pour Àrago, quoique cette illustration, cette intelligence, ce dévouement et ce caractère intègre soient bien chargés d'années.
» Ledru-Rollin renferme en lui tous les frémissements et toutes les espérances de la révolution. Il répond à la libre populaire; la nature l'a fait tribun, mais on dit qu'il a plutôt le sensualisme que le stoïcisme de la liberté : n'importe, il a donné son or et son cœur à la République; va encore pour Ledru-Rollin.
» Qu'est-ce que Flocon? Un homme d'idées et d'action, plein de justice, d'humanité, de courage, et qui rêva toujours la République, n. 18
Si celui-là se trompe, ce sera du moins de bonne foi : acceptons Flocon.
» Louis Blanc est un théoricien mieux senti que compris, une nature embarrassante à connaître, un orgueil difficile à plier, impossible à subjuguer; mais n'importe, Louis Blanc est un philosophe, un historien, un publiciste, un orateur, que le préjugé et l'enthousiasme populaires croient capable de traduire en institutions sociales le principe qui vient de triompher sur les barricades : laissons-le où il s'est placé.
» Albert, honnête homme, ouvrier capable d'honorer le travail par la noblesse du cœur et la rectitude des idées, est peut-être insuffisant pour conquérir un rôle dans le Gouvernement provisoire; mais il y figurera comme la seule et véritable personnification du prolétariat intègre et laborieux : n'écartons pas Albert. »
Aux yeux du peuplo, la République qui venait de triompher était donc <ui minorité constatée dans le Gouvernement provisoire. De plus, ce pouvoir dictatorial, se trouvant partagé entre onze personnes d'origines diverses, de caractères dilTérents et d'opinions opposées, devait nécessairement manquer de décision et d'énergie en face des partis et des complications qui allaient renaître. Par sa constitution même, il paraissait inhabile à se mesurer avec les difficultés que devaient lui susciter les ennemis de la République. Enfin, dans ces hommes, qui s'étaient loyalement offerts en holocauste pour organiser la victoire du peuple, mais qui n'étaient unis entre eux, ni d'antécédents, ni d'instincts, ni de cœur, le peuple ne voyait point cette concentration de pouvoirs et cette unité de direction qui, seules, pouvaient régulariser et consolider sa conquête.
De là l'agitation des esprits et les nouvelles convulsions qui allaient marquer la seconde journée de la République.
Mais il n'est pas juste de dire que ce mouvement fut l'œuvre d'un parti constitué en état de guerre et de haine contre toute discipline et toute société; d'un parti qui avait en lui le vertige continu du désordre, le soui lle sans repos de l'agitation, la volupté du chaos, la soif du sang, et qui, sous prétexte d'achever la révolution, voulait entraîner le peuple à la dépasser et à la détruire.
Les historiens qui, pour le besoin de leurs systèmes ou de leurs situations personnelles, ont divisé, après coup, le parti républicain en trois fractions opposées de principes et de projets, — le parti libéral rallié à la révolution, le parti socialiste indécis et expectant, le parti
terroriste n'admettant ni paix, ni eonorde, ni tolérance, et marchant à un universel ostracisme, — ces historiens méconnaissent les caractères essentiels de cette grande époque.
La vérité est qu'alarmés sur les périls que le personnel même du Gouvernement provisoire faisait courir à la République, et craignant l'abandon plus ou moius prochain de cette grande conquête, les combattants de février, dont la tète était en jeu, voulaient se fortitier dans le nouveau pouvoir, et lui imprimer une marche plus résolument démocratique. Mais personne ne rêvait alors le triomphe violent d'une partie du peuple sur la nation tout entière, ni la domination vengeresse d'une seule classe sur les autres dusses, ni la tyrannie d'en bas substituée à la tyrannie d'en haut. Voilà ce que dira l'histoire véridique, l'histoire de l'avenir.
Toutefois, si les républicains les plus ardents et les plus ombrageux visaient à équilibrer les forces du Gouvernement provisoire, aucun parti ne songeait, le 26 février, à renverser ce gouvernement. Ce qu'ils voulaient, c'était seulement un emblème nouveau qui exprimât, aux yeux de tous, le divorce absolu de la monarchie et de la République.
Cet emblème, ils le trouvaient dans le drapeau rouge, que les sociétés secrètes avaient arboçp sur les barricades pendant le combat, et que le peuple avait adopté après la victoire, « En voyant, dit un historien, flotter sur les édifices publics le drapeau tricolore qui avait abrité leurs adversaires pendant la lutte, les hommes du peuple se sentaient troublés dans leur logique. Les uns étaient fiers du drapeau qui les avait fait vaincre, les autres voyaient dans les trois couleurs un dernier emblème de la monarchie. »
En ciTet, l'association des trois couleurs sur un même étendard, signifiait originairement la réconciliation de la royauté et de la bourgeoisie, sur les cendres encore fumantes de la Bastille. Lorsque le 13 juillet 1789, Paris affranchi changea de cocarde, il adopta le bleu et le rouge comme les couleurs du tiers-état. Mais Louis XVI étant venu, quelques jours plus tard, faire sa paix avec la capitale, la commune déclara, sur la proposition de Lafayette, que le blanc, couleur des Bourbons, ferait désormais partie intégrante du nouveau drapeau. Les républicains de février pouvaient donc considérer le drapeau tricolore comme la consécration emblématique d'une transaction entre deux priucipes et deux intérêts dont l'un venait de disparaître de la scène
m HISTOIRE I)F FRANCK.
el ne faisait plus partie «lu «lroil national. Lji souveraineté populaire restait seule debout. Pourquoi doue le signe ofliciel d'une autre souveraineté, d'une souveraineté mixte et coexistante, serait-il maintenu? Pourquoi l'emblème d'une souveraineté multiple, quand la nation venait de rentrer en possession d'elle-même?
Le peuple demandait donc l'abandon d'un étendard qui, par la diversité et la signification sacramentelle de ses couleurs, portait des traces de l'autorité monarchique, et semblait continuer les différences des classes.
Quant au drapeau rouge, dans lequel l'ignorance du plus grand nombre et l'astuce de quelques-uns voulaient voir l'indice matérialisé et avoué d'un règne do spoliation et de sang, de même que le drapeau noir signale au loin la présence d'un fléau; quant au drapeau rouge, svmbole indestructible do la force, de la vie et du mouvement dans les idées de l'antiquité , symbole de charité et d'amour dans les idées du christianisme, qui en avait fait une couleur liturgique, n'avait-il pas, lui aussi, occupé une grande place dans l'histoire de France? L'oriflamme était rouge. Les croisés français combattaient sous cette bannière dans les champs de la Palestine, et c'est elle encore qui conduisait les soldats de Louis XI à la guerre contre les Bourguignons.
Enfin, dans les réclamations du peuple au gujet du drapeau rouge, il y avait quelque chose de plus sérieux qu'une question de couleurs, assez indifférente en soi. Les dissidents étaient pleins de respect pour le drapeau tricolore, qui fut celui de la grande révolution de 1789, et que consacrèrent les victoires les plus éclatantes de la démocratie française sur les rois de l'Europe. Mais ils demandaient un signe nouveau qui arrachât le Gouvernement provisoire aux hésitations qui semblaient le paralyser, et qui le forçât de se prononcer ouvertement en faveur de l'avenir, contre un passé définitivement condamné.
Du reste, les hommes les plus ardents du parti démocratique n'attachaient eux-mêmes qu'une importance très-secondaire à cette guerre de couleurs, dont ils ne se dissimulaient pas l'effet dangereux sur les natures timides et les imaginations effrayées.
« Il faut un drapeau national, disait la Réforme. Le tricolore est cé- » lèbre depuis longtemps, et dans l'histoire el dans le monde ; mais » il a souffert beaucoup sous le juste-milieu. Ses taches sont horribles; » il y a du sang et de la boue dans ses plis affaissés. Il eut pourtant ses » beaux jouis.
» Le drapeau rouge vient île recevoir de nouveau le baptême des » barricades; mais il fait peur, dit-ou; il n'est pourtant pas plus rouge » que le sang des citoyens, qui vient de couler.
» Drapeau rouge ou drapeau tricolore, à nos yeux cela ne doit pas » faire querelle, et les citoyens qui feraient celte guerre de couleurs, » oublieraient trop tôt qu'il n'y a qu'un drapeau pour la démocratie, » celui des principes : liberté, égalité, fraternité.
» Quant aux signes, politiquement ils n'ont une valeur que.lors- » qu'ils sont l'expression de la souveraineté du peuple et l'image de la » nationalité.
» Attendons que le peuple souverain ait prononcé ; c'est à lui seul » qu'il appartient de régler et do consacrer, soit les institutions, soit » les symboles de la patrie.
» Jusque-là, gardons ebacun nos couleurs, et, faisons mieux, tra- » veillons pour les principes : les institutions restent, et les bouton- » nières ne dureul pas longtemps. »
Quoi qu'il en soit, cette question de drapeau, peu grave dans la pensée de tous, devait servir de prétexte à de nouvelles convulsions.
Comme on l'a déjà vu, un ou deux membres du conseil et un petit groupe de citoyens énergiques, étaient seuls restés, ou étaient revenus au siège du Gouvernement provisoire. C'étaient Flocon, Bnstido, Bûchez, Louis Blanc, Marrast et quelques autres notabilités du parti républicain. Lamartine venait d'y rentrer après quelques heures de repos, et il s'occupait, en attendant le jour, à formuler cette série de proclamations et de décrets qui imprima sur les débuts de la dictature de février le sceau d'une activité surhumaine.
Cependant, les dernières obscurités de la nuit se dissipaient et laissaient apercevoir une foule do petits groupes qui , débouchant des quais, des ponts, de la rue Saint-Antoine et des rues voisines, s'aggloméraient sur la place de Grève. En moins de trois quarts d'heure celte place se trouva couverte d'une masse de huit ou dix mille individus, au milieu desquels flottaient plusieurs drapeaux rouges, et qui, presque tous, portaient à leur boutonnière des rubans ou des lambeaux d étoffe de la même couleur. C'étaient les membres des sociétés secrètes ralliés dans la nuit, entraînant avec eux une partie de la population des banlieues et les existences déclassées qui obéissent instinctivement au souffle de toutes les agitations. Cette masse d'ouvriers aux allures énergiques et laborieuses, d'individus sans caractère déterminé, mais palis par la mi-
gère, le froid, In fnim et les émotions de deux jours de combats, recevait l'impulsion de plusieurs chefs dont l'attitude grave, la tenue sévère et la parole impérative annonçaient des hommes habitués dès longtemps aux commandements populaires. Comme la veille, ces attroupements étaient pourvus d'armes de toutes sortes, et semblaient se préparer à de nouvelles luttes. Des coups de feu tirés en l'air dans la direction du palais, des cris tumultueux, une agitation croissante, des vociférations confuses, mais lancées, pour ainsi dire, vers les croisées de l'appartement où siégeait la veille le Gouvernement provisoire, annonçaient un assaut prémédité contre l'Hôtel de ville.
A ce moment, un nouveau flot, arrivant par le pont d'Arcoîe, précédé d'un drapeau tricolore et évidemment étranger aux divers courants qui avaient déjà inondé la place de Grève, vint se briser et bientôt s'immerger dans cet Océan de têtes, de fusils et do piques. Mais ces nouveaux venus, que l'impatience, la curiosité et la joie du triomphe attiraient sur le théâtre des premiers événements, s'arrêtaient, étonnés, devant la foule qui les y avait précédés. Pour eux, ces cris, ces manifestations hostiles, ces irritations bruyantes et les nouvelles couleurs qui scintillaient sur des milliers île poitrines, étaient d'abord un objet de curiosité, et puis un sujet d'inquiétude. Ils ne se rendaient pas compte de cette levée de boucliers contre un pouvoir qu'ils croyaient sorti du fond même de la révolution, et qui venait de proclamer la République. Que s'élait-il passé pendant la nuit? Quelle conspiration ténébreuse, quelle trame secrète, quelle complication imprévue avaient pu changer en fureurs et en menaces les frénétiques applaudissements qu' , la veille, à dix heures du soir, saluaient, sur cette même place, l'avénement de la démocratie? Quels étaient, et où étaient les ennemis do la République ?
Telles étaient les questions qu'une partie du peuple, restée en dehors du travail nocturne des conciliabules, adressait avec anxiété à la masse qu'elle trouvait poussant des cris de guerre, là où elle-même venait apporter des cris de joie et des actions de grâce. Mais, circonvenus aussitôt par leurs camarades, et catéchisés par des chefs habiles sur la composition équivoque du Gouvernement provisoire, sur les secrets déchirements qui, disait-on, avaient éclaté dans son sein, sur l'hésitation qu'il avait mise à proclamer la République, sur les machinations des royalistes, sur les périls qui menaçaient la liberté, sur la nécessité > de vaincre les résistances des dictateurs, d'affermir la révolution par
une nouvelle manifestation de la puissance populaire, et de placer le Gouvernement dans l'impossibilité de rétrograder, en lui imposant le drapeau rouge qui était le véritable symbole de la souveraineté du peuple, ces boinmes se mêlaient aux conjurés, s'animaient peu à peu de leurs préventions, de leurs craintes et de leurs rancunes, recevaient de leurs mains des rubans rouges et augmentaient, sans trop savoir pourquoi, la pbalange toujours croissante des mécontents.
Alors un grand tumulte se fit sur la place de Grève. Les drapeaux tricolores qui flottaient encore aux croisées voisines, disparurent et furent remplacés par des drapeaux rouges. Des détonations d'armes à feu se mêlèrent aux cris de la foule. Plusieurs bandes se ruèrent sur les grilles qui entourent l'Hôtel de ville, et les franchirent pour aller attacher les nouvelles couleurs aux lianes de l'édifice. Bientôt des flots pressés se précipitèrent sur le péristyle, s'engouffrèrent sous la voôte, s'amassèrent, se culbulèrciit sur le grand escalier, et inondèrent, en rougissant, l'intérieur du palais.
Le Gouvernement provisoire, dont quelques membres seulement étaient présents h l'Hôtel de ville, n'avait, pour repousser l'iuvasion, qu'un faible détachement de garde nationale, qui occupait le poste de police; quelques centaines d'élèves de l'école Polytechnique et deSaint- Cyr, qui avaient passé la nuit à l'Hôtel de ville, et ceux des combattants de la veille qui dormaient encore dans les cours et dans les corridors, et qui d'ailleurs pouvaient bien sympathiser d'instincts et d'intérêts avec l'agression.
Rien de tout cela ne constituait une digue capable d'arrêter le torrent.
D'un autre côté, les mairies de Paris, que Marrast et Marie avaient averties du danger qui les menaçait, ne pouvaient encore envoyer aucun secours au Gouvernement provisoire. Désorganisée et scindée par les événements, la force civique ne se trouvait alors sous la main de personne. Dans tous les cas, pour la réunir et la diriger sur l'Hôtel de ville, ou avait besoin de plus de temps qu'il n'en fallait aux insurgés pour enlever un pouvoir saus racines, et changer le cours de la révolution.
Cependant, quelque illusoire que fût, numériquement, la petite cohorte qui protégeait le Gouvernement provisoire, elle n en faisait pas moins d'incroyables efforts pour barrer le passage à l'irruption populaire. Deux hommes de cœur et de courage, Charles Lagrauge et le
m HISTOIRE DE FRANCE.
colonel Rey, qui, la veille, s'étaient partagé le commandement de l'Hôtel de ville, et qui possédaient toute la confiance des masses, leur opposaient en vain leurs poitrines et leurs voix. Les supplications et les menaces de ces deux chefs aimés du peuple se perdaient dans les cris, les détonations et les chants patriotiques qui retentissaient au dehors et au dedans.
D'un autre côté, les élèves des écoles et plusieurs soldats des harricades, repliés sur les dernières marches des escaliers, massés à l'entrée des corridors et cramponnés aux portes, tentaient sans succès tous les moyens d'arrêter le torrent. Vainement lui opposaient-ils tout ce que peuvent la prière, la persuasion et la force physique. Qu'allez-vous faire? s'écriaient-ils avec désespoir. Renverser le Gouvernement provisoire, un Gouvernement sorti des entrailles de la révolution et acclamé par le peuple? Mais au profit de qui le renverseriez -vous? Savez-vous bien à quelle impulsion vous obéissez, et quels intérêts vous servez en ce moment? Etes-vous bien sûrs que les ennemis de la République, qui sont encore à nos portes, occupés à rallier leurs forces, n'y attendent pas nos discordes pour tenter un effort désespéré? Tous les périls sont-ils donc conjurés, pour qu'il nous soit déjà permis do nous diviser? Est-ce à nous de servir bêlement les intérêts des royalistes? Vous voulez le drapeau rouge. Soit. Mais ne craignez-vous pas que la bourgeoisie, qui ignore la signification historique de cette couleur, n'y voie un signe de détresse, un symptôme de convulsion et de mort, un appel continu à l'effusion du saug? C'est absurde assurément, mais celte absurdité peut devenir fatale à la liberté, si miraculeusement reconquise. Et puis, oubliez-vous l'immense popularité de ce glorieux drapeau tricolore, que les soldats de la République et de l'Empire ont promené dans toute l'Europe? Que demandez-vous encore? Qu'une nouvelle constitution sociale définisse, réglemente, consacre et garantisse, aujourd'hui même, le sort des travailleurs et supprime d'un mot le prolétariat, c'est-à-dire que onze citoyens, dont le pouvoir naquit hier de l'urgence des circonstances, refassent en une heure l'œuvre de plusieurs siècles. Mais donnez-leur donc le temps de
se constituer eux-mêmes et de se reconnaître au milieu du chaos
De grâce, ayez pitié de la République.
Les chefs du mouvement répondaient que le peuple ne voulait point renverser, mais redresser le Gouvernement provisoire qui se fourvoyait déjà; que les hommes dont il se composait n'inspiraient pas tous une
égale confiance à la démocratie; que l'élément républicain s'y trouvait en minorité; que ses hésitât ions delà veille accusaient une politique incertaine et des esprits irrésolus; qu'il fallait le forcer d'avouer ses projets, de déclarer hautement ce qu'il entendait faire pour le peuple, et de délibérer en sa présence.
Et puis, lorsque, vaincues par la persuasion et désarmées de leurs colères, les têtes de colonnes ûnissaient par sympathiser avec les défenseurs du Gouvernement provisoire, survenaient de nouvelles vagues avec lesquelles il fallait recommencer sans cesse cette lutte de muscles et de paroles. Les hommes qui rebroussaient chemin, convertis et a puisés, étaient accueillis au dehors par des accusations de faiblesse, d'ineptie ou de trahison. Et puis encore, de nouveaux flux, roulant les uns sur les autres, se jetaient sur les faibles digues qui protégeaient le Gouvernement provisoire.
A midi, le nombre des mécontents qui remplissaient la place de Grève et qui envahissaient l'intérieur de l'Hôtel de ville, pouvait être de trente ou trente-cinq mille hommes, appartenant en général aux classes les plus infimes de la population, et placés sous l'influence de toutes les exaspérations.
A ce moment, les cris de la foule, les chants de la Marseillaise et des Girondins, les coups de feu tirés en l'air, le bruit des balles qui venaient rebondir sur la façade du monument, le passage de plusieurs cadavres venant on no savait d'où, et devant lesquels la foule s'ouvrait de manière h laisser pénétrer les brancards dans le palais municipal , comme pour entretenir l'émotion populaire : tout cela imprimait, à ce drame quelque chose de confus et do mystérieux qui troublait les esprits les moins passionnés. Vainement Marie, Garnier-Pagès, Crémieux, Louis Blanc et leurs amis, fendant difficilement la foule qui les assiégeait, descendirent-ils plusieurs fois sur le perron de l'Hôtel de ville, afin de jeter quelques paroles de paix au milieu de la houle qui bouillonnait à leurs pieds. Tour h tour accueillis par des applaudissements ou des imprécations, ils parvenaient cependant à calmer l'effervescence de ceux qui pouvaient les entendre, ou à qui leurs paroles étaient répétées. Alors les mêmes hommes qui, cinq minutes auparavant, demandaient un autre gouvernement et un autre drapeau, criaient : Vive le Gouvernement provisoire! vive Lamartine! vive le drapeau tricolore ! Ils paraissaient même étonnés et repentants du grand trouble qu'ils causaient, et ils se faisaient les échos officieux des h. 19
explications, des promesses et des espérances que le Gouvernement provisoire venait de leur donner.
Mais ces. convertis de la parole étaient peu nombreux, eu égard à la foule, immense, prévenue et irritée, dans laquelle se recrutaient sans cesse les courants qui continuaient à se précipiter dans l'Hôtel de ville, à la recherche du Gouvernement provisoire. Au>si les membres de ce Gouvernement, qui venaient de se mesurer bravement avec les passions de la foule, étaient-ils à peine rentrés qu'il leur fallait courir à de nouveaux assauts,
Les mêmes scènes s'étaient présentées trois OU quatre fois avec les mêmes alternatives de fureur et d'attendrissement, de eris, de larmes et d'apaisements. Indépendamment des membres du conseil, qui s'étaient jetés dans la mêlée, Bastide, Bûchez, Barthélémy Saint-Hilaire, Pagnerre, Flottard, Sarrans, plusieurs élèves des écoles, tous les amis présents du Gouvernement provisoire, s'étaient plusieurs fois heurtes h l 'émeute, de laquelle ils avaient enfin obtenu qu'elle évacuerait l'étage où il résidait, pour lui laisser le temps et l'espace nécessaire à ses délibérations, lorsqu'un autre ouragan éclata tout A coup. Le mugissement d'une colonne qui sortait des profondeurs de la place, et dont rien n'avait encore émoussé les ardums et les colères, remplit le palais et renouvela les alarmes du Gouvernement. Les portes tombèrent do tous cotés sous les efforts des agresseurs, ot le bruit des crosses tombant sur le parquet, à quelques pas de la pièce où s'était réfugié, le conseil, sembla annoncer que toute négociation avec l'émeute était inutile, et qu'une seconde révolution allait s'accomplir.
En même temps, quelques balle > parties du dehors venaient frapper les fenêtres voisines et s'aplatir sur les corniches extérieures. Cette colonne, conduite par un jeune ouvrier mécanicien, d'une remarquable beauté et d'une mâle attitude, vouait, disait-elle, porter au Gouvernement provisoire l'ultimatum du peuple souverain. / Le moment était décisif. La faible porte, qui protégeait le conseil, s'ouvrit devant les agresseurs; les membres du Goinernemont s'avancèrent, et, face à face avec l'attroupement, dont ils n'étaient séparés que par une table, ils attendirent avec dignité que le tribun s'expliquât. Ce jeune homme, qu'une vive émotion dominait, et que le silence même dont il était l'objet semblait étonner, fut quelques in tanls sans pouvoir parler. En lin , enhardi par les regards et les justes de ses camarades, il dit, en frappant le parquet île la crosse
RKVOUmON HF. FKYRIFR 1SA& iV7
de sa carabine, que le peuple dont il était le représentant , était las d'attendre; qu'il ne voulait pas rester une heure de plus dans l'incertitude de son sort ; (pie les intentions et les «êtes du Gouvernement lui étaient suspects; qu'il exigeait que le conseil délibérât désormais en présence de quatorze délégués de son choix, qui lui rendraie nt compte (les mesures prises en son nom, et qui reporteraient ensuite aux dictateurs son approbation ou son blâme; enfin, que le peuple exigeait impérieusement, des hommes auxquels le sort de la République était confié t la substitution immédiate du drapeau rouge au drapeau tricolore.
L'orateur, dont la solennité de cette crise et l'attention qu'on lui prétait troublaient évidemment les idées, parla ensuite des douleurs du prolétariat, des misères des travailleurs, de la tyrannie du capital, de l'organisation du travail, des privilèges des aristocrates, de la paix, de la guerre, des despotes, des tyrans, et de la solidarité qui devait unir tous les républicains de l'Europe. Mais son point de repère, ce qui servait de guide à sa mémoire, c'était le drapeau rouge dans lequel se résumaient pour l'instant les exigences dit peuple. Le drapeau rouge était, disait-il, le dernier mot de ses commettants.
Chaque pensée, chaque menace, chaque injonction étaient accueillies par de frénétiques applaudissements de la part de la foule qui se pressait derrière lui et autour de lui. En vain les membres et les amis du Gouvernement provisoire, Garnier-Pagès, Marie, Crémieux, Louis Blanc, Marrast, Flollard, Payer, Lagrange, Rey et quelques autres citoyens essayèrent-ils longtemps de vaincre par le raisonnement l'obstination de ce jeune homme, et de ramener ses coreligionnaires h une appréciation plus juste de l'état des choses. En vain en appelaient-ils tour à tour à leur raison, à leur cœur, à leur prudence, et surtout au sentiment démocratique qui , par ses impatiences et ses exagérations, allait inévitablement jouer le sort de la République. L'enfant du peuple ne répondait que par des gestes, irrités de l'espèce de captation exercée contre sa conscience. « Moi, disait-il, en agitant son arme, je ne sais pas parler, mais je sais me battre; le drapeau rouge do suite, le drapeau rouge s.ms phrases, ou bien le peuple va se gouverner lui-même. » Et ce despotisme de la force brutale provoquait de nouvelles acclamations chez les agresseurs.
Les choses en étaient à ce point extrême, lorsque Lamartine, qui avait jusque-là gardé le silence, lit quelques pas en avant, comme un homme
148 MSTOIHK DE FRANCE.
qui veut intervenir clans le débat. Son nom circulant dans la foule, sa taille élevée et la fierté de son geste, commandèrent d'abord latten!ion, et, malgré les clameurs dos habiles, qui savaient la fascination de son éloquence, on se tut et toutes les passions restèrent comme suspendues à sus lèvres.
C'était le second des prodigieux triomphes que la parole «l'un homme devait remporter dans cette mémorable circonstance.
\< On vous promène, dit-il, de calomnies en ealomnies contre les » hommes qui se sont dévoués, tète, cœur, poitrine, pour vous donner j> la véritable République, la République de tous les droits, de tous les » intérêts, de toutes les légitimités du peuple.
» Cette nuit vous nous demandiez d'usurper, au nom du peuple de » Paris, sur les droits de trente-cinq millions d'hommes, de leur voler » une République absolue au lieu d'une République investie de In force » de leur consentement, c'est-à-dire de faire de cette République ira- » posée et non consentie, la volonté d'une partie du peuple, au lieu de » lu volonté de la nation entière. Aujourd'hui vous nous demandez le » drapeau rouge à la place du drapeau tricolore. Citoyens, pour ma » part, le drapeau rouge, je ne l'adopterai pas, parce que le dr.ipeau » tricolore a fait le tour du monde, et que je ne veux pas déshonorer » le passé de la révolution et de la France. »
A ces mots, prononcés avec un accent persuasif et religieux, les colères s'affaissent, et l'on s'écrie de toute part qu'il faut écouter Lamartine.
L'orateur considère alors les grandes révolutions comme de grandes batailles où , dit-il , les vainqueurs ont encore plus besoin de chefs après la victoire que pendant le combat. Il parle des droits égaux de toutes les parties de la France au choix du gouvernement qui doit régir la nation tout entière, et du danger de faire avorter dans l'anarchie la plus féconde des révolutions. Il dit qu'un peuplo qui n'a ni patience ni conh'ance dans les chefs qu'il a choisis, est un peuple décapité. Si le peuple, d'où procède le Gouvernement provisoire, se mélie des hommes qui Je composent , il n'a qu'à entrer et h les frapper ; car ces hommes sont résolus à tout faire pour le peuplo, excepté sa ruine et son déshonneur.
Lamartine, rappelant ensuite les grandes choses que le peuple vient d'accomplir, il l'enivre de sa gloire; il lo dépouille comme par enchantement de ses soupeons et de ses colères; il le fascine; il l'attendrit;
on s 'émeut, on verse des larmes, on lui presse les mains, et, quand il finit par refuser, au nom du Gouvernement provisoire, de proscrire le drapeau tricolore, la foule applaudit et recule dans les cours et sur la place de Grève, où elle proteste des loyales intentions de ces mêmes hommes qu'elle poursuivait tout à l'heure de ses doutes et de ses menaces.
Dégagé un instant des étreintes de la foule, le Gouvernement provisoire commençait enfin à respirer et à reprendre le cours de ses travaux. Mais à peine la colonne des convertis étaitrellc descendue sur la place, qu'un nouvel ébranlement se fit au milieu des masses. Des cris de fureur, des accusations de faiblesse ou de trahison répondirent aux assurances pacifiques des derniers envahisseurs, et un nouvel attroupement, plus compacte et plus furieux que le premier, courut encore une fois à l'assaut du Gouvernement provisoire, aux cris de vive le drapeau rouge! vive la République!
Alors, les mêmes hommes, que tant de luttes avaient épuisés, Marie, Crémieux, Goudchaux, Bethmont, Lagrange, Rey, Louis Blanc, Marrast; tous les élèves des écoles, tous les citoyens que le bruit d'un grand péril avait attirés dans celte fournaise, affrontèrent courageusement cette quatrième ou cinquième vague. Mais leurs ctforts étaient impuissants; ils étaient brisés, vaincus par le tumulte, et la République allait peut-être s'abîmer dans une convulsion populaire, lorsque Lamartine se jeta de nouveau dans la mêlée.
Noyé dans la foule, il fil d'abord d'inutiles efforts pour se faire écouter du peuple, son nom même était l'objet de plus d'imprécations que d'applaudissements; il provoquait plus d'insultes et de méfiances que d'enthousiasme. Les meneurs, qui redoutaient sa parole comme le plus grand des obstacles à l'accomplissement de leurs desseins, criaient : A bas Lamartine ! Plus de Lamartine! Enfin, grâce à la curiosité de quelques hommes du peuple, à son propre sang-froid, à sa haute stature et au concours énergique de ses amis, il parvint, les habits déchirés, le front ruisselant de sueur et lu tête découverte, à se hucher sur un débris de banc, d'où il dominait de quelques centimètres seulement la houle qui rugissait à ses côtés.
A cet aspect , des cris formidables réclamèrent le silence pour entendre Lamartine, et il put jeter dans celte foule incandescente quelques paroles qui apaisèrent peu à peu la lempète, comme la pluie apaise peu à peu les éclats du tonnerre.
ih<\ hîstoihk nr fîiancb.
Après «voir magnifiquement «*h?m(*'', dans une improvisation éela- Irmto jusqu'à l'éblouissemonl, ln victoire du peuple, son héroïsme, sa modération et son humanité dans les combats drs jours précédents, « Voilà, citoyens, s'écria Lamartine, ce qu'a vu le soleil d'hier. Et » «pie verrait le soleil d'aujourd'hui? Il voirai! un autre peuple, d'au- » tant plus furieux qu'il a moins d'ennemis à combattre, se délier des » mêmes hommes qu'il vient d'élever au-dessus de lui ; les contraindre » dans leur liberté, les avilir dans leur dignité; les méconnaître dans » leur autorité, qui n'est que la votre, substituer une révolution con- » vulsiveà une révolution d'unanimité et de fraternité, et commander » à son gouvernement d'arborer, en signe de concorde, l'étendard du » combat à mort entre les citoyens d'une même patrie. »
La masse était émue, frémissante, et quelques-uns seulement persistaient à exiger 1»? drapeau ronge.
« Citoyens, continue l'orateur, vous pouvez faire violence au gouy> reniement, vous pouvez, lui commander de changer le drapeau et le » nom de la France. Si vous êtes assez mal inspirés et assez obstinés h dans votre erreur, pour lui imposer une république de* parti et un pa- » villon de terreur, le gouvernement, je le sais, est aussi décidé que » moi-même à mourir plutôt que de se déshonorer en vous obéissant. » Quant à moi, jamais ma main ne signera ce décret. Le drapeau rouge » que vous nous apportez n'a jamais fait que le tour du Cbamp-de- » Mars, traîné dans le sang du peuple, tandis que le drapeau trico- » lore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de » la patrie. »
L'argument était habile et devait entraîner des esprits généralement étrangers aux faits de l'histoire. Cependant, une partie de la foule, celle qui recevait le moins directement la contagion de celle sonore et prestigieuse mélopée, se défendait encore et demandait toujours le drapeau rouge. L'éloquence de Lamartine semble s'irriter de ces dernières résistances, et s'illumine tout à coup d'un nouvel éclat.
« Eh quoil dit-il, en se croisant les bras sur la poitrine, si on vous » avait dit il y a trois jours «pie vous auriez renversé le tronc, détruit a l'oligarchie, obtenu le su tirage universel au nom du titre d'homme, a conquis tous les droits du citoyen, fondé enfin la République, cette » République, le rêve lointain de ceux même qui sentaient son nom » caché dans les derniers replis de leur conscience comme un crime ! Et » quelle République? Non pas une république comme celle de la Grèce
» ou de Hume, renfermant des aristocrates et des plébéiens, des maîtres » et des esclaves! Non pas une république comme les républiques aris- >> tocratiques des temps modernes, renfermant des citoyens et des pio- » létaires, des grands et des petits devant la loi, un peuple et un pafri- » ciat ; mais une république cgalitaire, où il n'y a plus ni aristocratie, » ni oligarchie, ni grands, ni petits, ni patriciens, ni plébéiens, ni » maîtres, ni ilotes devant la loi ; où il n'y a qu'un seul peuple composé » de l'universalité des citoyens, et où le droit et le pouvoir public ne » se composent que du droit et du vote de chaque individu dont la na- » tion est formée, venant se résumer en un seul pouvoir collectif ap- » pelé le gouvernement de la République, et retournant en lois, en » institutions populaires, en bienfaits, à ce pouple d'où il est émané.
» Si i on vous avait dit cela il y a trois jours, vous auriez refusé de » le croire! Trois jours? auriez-vous dit; il faut trois siècles pour ae- » complir une œuvre pareille au profit de l'humanité.
» Eh bien ! ce que vous avez déclaré impossible est accompli ! Voilà » notre œuvre nu milieu de ce tumulte, de ces armes, de ces cadavres » de vos martyre, et vous murmurez contre Dieu et contre nous!
» — ÎNun, non, s'écrient plusieurs voix.
» — Ah ! vous seriez indignes de ces efforts, reprend Lamartine, si » vous no saviez pas les contempler et les reconnaître.
» Que vous demandons-nous pour achever notre œuvre? Sont-ce des » années? non; des mois? non ; des semaines? non; des jours seulc- » ment! Encore doui <»u trois jours, et votre victoire sera écrite, ac- » ceptée, assurée, organisée de manière a ce qu'aucune tyrannie, ex- » cepté la tyrannie de vos propres impatiences, ne puisse l'arracher de » vos mains! Et vous nous refuseriez ces jours, ces heures, ce calme, » ces minutes! et vous étoufferiez la République dans son berceau, la » République née de votre sang!
» Je viens de vous parler en citoyen. Eh bien ! maintenant écoutez >► en moi votre ministre des affaires étrangères. Si vous m'enlevez Ih » drapeau tricolore, sachez-le bien, vous m'enlevez la moitié de la force » extérieure de la France! Car l'Europe ne connaît que le drapeau do » ses défaites et de nos victoires : le drapeau de la République et de » l'Empire. En voyant le drapeau rouge, elle ne croira voir que le dra- » peau d'un parti! C'est le drapeau de la France, c'est le drapeau do » nos armées victorieuses, c'est lo drapeau de nos triomphes qu'il faut » relever devant l'Europe. La France et le drapeau tricolore, c'est une
» mémo pensée, un mémo prestige, H, au besoin, une même (erreur » pour nos ennemis.
» 0 peuple souffrant et patient dans sa misère! Peuple qui viens de » montrer ce qu'il y a de désintéressement de tes propres blessures, » de magnanimité et de raison dans ton âme ! embrassons-nous , » aimons-nous, fraternisons comme une seule famille d'hommes h » hommes, de condition à condition, de classe à classe. Bien ingrat » serait un gouvernement -quo vous fondez, et qui oublierait que c'est » aux plus malheureux qu'il doit sa première sollicitude 1 Quant à moi, >v je ne l'oublierai jamais. J'aime l'ordre, j'y dévoue, comme vous voyez, » ma vie. J'exècre l'anarchie, parce qu'elle est le démembrement do la » société civilisée, parce qu'elle est la honte du peuple et le scandale » de la liberté. Mais, quoique né dans une région sociale plus favorisée, » plus heureuse que vous, mes amis!... Que dis-je, précisément peut- » être parce que j'y suis né, parce que j'ai moins travaillé, moins » souffert que vous; parce qu'il m'est resté plus de loisirs et de réflexion » pour contempler vos détresses et pour y compatir de plus loin, que » j'ai toujours aspiré à un gouvernement plus fraternel, plus pénétré » dans ses loisde cette charitéqui nousassocieen ce moment da ns ces en- » tretiens, dans ces larmes, dans ces embrassements d'amour dont vous » me donne» de tels témoignages et dont je me sens inondé pour vous. »/
L'insurrection était vaincue. La cause du drapeau tricolore triomphait. Le peuple, enivré des blandisses de Lamartine, attendri, subjugué et flatté des confidences qu'il vient de lui faire sur les nécessités de sa politique extérieure, passe tout à coup des soupçons à la confiance et de la colère au fanatisme pour ce Gouvernement provisoire dont il se reproche maintenant d'avoir calomnié les intentions. Il crie : Vive Lamartine! vive le drapeau tricolore! Et, rentrant par toutes les issues dans la masse compacte qui rugit encore sur les escaliers, sur la place et dans les rues adjacentes, il blâme, il condamne, il flétrit les méfiances qui ont occasionné ce grand tumulte, et il étouffe, sous ses éloges et ses espérances, les derniers murmures de la sédition.
Cet immense triomphe de la parole sur la force brutale et le délire des passions, présentait sans doute le plus grand spectacle qui puisse s'offrir à l'œil du philosophe. Mais une puissance qui peut ainsi, à son gré, exhalter les âmes et troubler le jugement des hommes, est-elle sans danger? Nous ne le croyons pas, et nous prions à Dieu de nous défendre désormais contre ee fléau dos révolutions.
Quoi qu'il eu soit, les sympathies pour Lamarliuo se réveillèrent, brûlantes, dans une grande partie de la population, trop folle, hélas! de spectacle et de prestige.
Il était trois heures et demie. Les habitants des quartiers éloignés, que les événements de l'Hôtel de ville, exagérés par toutes sortes do versions, avaient jetés dans les plus vives alarmes ; les citoyens que les maires envoyaient au secours du Gouvernement provisoire, et ceux que la simple curiosité attirait vers ce grand théâtre commençaient alors à se mêler aux masses qui occupaient depuis cinq heures la place de Grève. Ces éléments nouveaux complétèrent l'œuvre de la pacification, et les trois ou quatre mille agresseurs qui étaient entrés dans le palais, pour y arborer le drapeau rouge, en sortirent en déployant eux-mêmes le drapeau tricolore. Quelques murmures grondaient encore dans la profondeur de cette foule, mais ils se perdaient dans l'acclamation générale. A quatre heures, le drapeau tricolore flottait de nouveau à toutes les croisées, et le peuple, étonné de ses irritations de naguère, s'écoulait calme, rieur et confiant.
Quelques heures plus tard, Paris s'illumina jusqu'aux combles. Sillonnés en tous sens par une population ivre de joie, les places publiques, les rues e't surtout les boulevards offraient, dans la soirée, un spectacle magique. Le chant de la Marseillaise et l'hymne des Girondins, retentissaient de toutes parts. Des voix de femmes et d'enfants se mariaient partout aux mâles accents des combattants de la veille. La société lyrique des Enfants de Paris chantait aussi, avec une précision et un rhythme admirables, des chœurs populaires dont chaque strophe était saluée par les bravos de la multitude. Ce soir-là, il y avait quelque chose d'épique et de théâtral dans la physionomie de la grande ville qui, pleine d'enthousiasme, d'harmonie et de majesté au milieu de l'immense désordre des barricades, ofirait l'image la plus imposante de la souveraineté du peuple.
C'était un rajeunissement universel et dans lequel ce peuple, guéri de ses colères, se montrait radieux de naïveté, de séve, d'énergie, de bonté et de mutuel dévouement. Véritable apparition de la démocratie dons ses instincts d'amour, d'humanité et de grandeur!
Cependant, le conseil, qui n'avait plus à lutter contre la sédition, venait de se compléter par l'arrivée de Dupont (de l'Eure), d'Arago et de Ledru-Rollin, que les exigences du dehors ou l'impossibilité de pénétrer dans l'Hôtel de ville avaient retenus pendant plusieurs heures