III?TOTRF PF. FRANCK
l'étonnement de l'avenir, qui nuro peine à comprendre comment des liommes étrangers à l'exercice du pouvoir souverain, surent el purent le manier avec tant de rapidité, d'aplomb et d'intelligence.
Après avoir pourvu h diverses nominations politiques, administratives, militaires ou municipales (V), le Gouvernement provisoire discuta, arrêta et promulgua successivement douze décrets ou proclamations.
Il annonça d'abord au peuple de Paris le rétablissement de l'ordre et de la tranquillité dans la capitale;
Il ordonna ensuite aux tribunaux de rendre la justice au nom du peuple français;
Il délia tous les fonctionnaires civils et militaires de leur serment de fidélité à la monarchie;
Il décréta la réorganisation des gardes nationales dissoutes par le dernier gouvernement, et la création de vingt-quatre bataillons de garde nationale mobile (X) ; m
Il prescrivit la mise en liberté de tous les détenus politiques.
Après une vive discussion, dans laquelle se manifestèrent de grandes hardiesses et de grandes timidités, il rendit le fameux décret par lequel la République française s'engageait à garantir l'existence de l'ouvrier par le travail, et à garantir du travail à tous les citoyens (Y).
Il prit des mesures énergiques pour assurer la subsistance du peuple de Paris, et prescrivit aux boulangers de mettre du pain à la disposition de tous les chefs de postes de la garde nationale (Z) ;
Il prononça le licenciement de la garde municipale.
Enfin, après tant d'heures de convulsions et d'angoisses, la séance allait se terminer, lorsque Lamartine, qui semblait absorbé dans une profonde méditation, proposa inopinément l'abolition de la peine de mort, comme le plus grand progrès qui pût glorifier et sanctifier la révolution de 1848.
« Messieurs, dit-il, si j'étais seul dictateur, je n'hésiterais pas è » faire de ce décret le premier décret de la République. J'abolirais » immédiatement la peine de mort pour toutes causes , car la société » n'en a plus besoin. En frappant de mort le criminel, l'exemple » pervertit plus qu'il n'intimide. Le sang appelle le sang. Le principe » de l'inviolabilité de la vie humaine serait mieux défendu si la so- » ciété reconnaissait cette inviolabilité même dans la vie du scélérat. » Je conçois que ce grand progrès dans notre législation criminelle » doive être réservé à l'Assemblée nationale, mais je ne vois pas pour-
UKvouniON \w. rKvniEH is/is.
» quoi le Gouvernement provisoire n'abolirait pas au moins la peine » de mort en matière politique. Ce serait rassurer les imaginations » craintives contre le retour des proscriptions, et désarmer le peuple » d'une arme qu'il a tournée souvent contre lui-même. »
Ce peuple avait pris l'iuitiative de celte grande et généreuse pensée. Dans une des réunions les plus tumultueuses de l'Hôtel de ville, la proposition de brûler l'instrument du supplice avait déjà été faite et acclamée de toutes parts.
Quoi qu'il en soit, cette proposition hardie émut d'abord tous les cœurs dans le conseil , et y subjugua tous les vieux préjugés. Mais, quand la réflexion eut succédé aux premiers mouvements de l'enthousiasme, les légistes lui opposèrent des objections d'opportunité et de droit, qui en ûrent ajourner la discussion. Néanmoins les âmes restaient agitées et inclinées au triomphe d'une grande vérité.
Enfin, avant de se séparer pour quelques heures, le Gouvernement provisoire adressa à la population parisienne, une proclamation qui lui annonçait la fin des troubles, lui exposait franchement la situation et le conviait à la concorde. Voici ce document : « Citoyens de Paris,
» L'émotion qui agite Paris compromettrait non la victoire, mais la » prospérité du peuple ; elle retarderait le bénéfice des conquêtes qu'il » a faites dans ces deux immortelles journées.
» Cette émotion se calmera dans peu de temps, car elle n'a plus de » cause réelle dans les faits. Le gouvernement renversé le 22 s'est » enfui. L'armée revient d'heure en heure à son devoir envers le » peuple, et à sa gloire : le dévouement à la nation seule. La circulation, » suspendue par les barricades, se rétablit prudemment, mais rapide- » ment; les subsistances sont assurées; les boulangers, que nous avons » entendus, sont pourvus de farine pour trente-cinq jours. Les géné- » raux nous apportent les adhésions les plus spontanées et les plus » complètes. Une seule chose retarde encore le sentiment de la sécu- » rité publique : c'est l'agitation du peuple qui manque d'ouvrage, et » la défiance mal fondée qui fait fermer les boutiques et arrête les Iran- » sactions.
» Demain, l'agitation inquiète d'une partie souffrante de la popula- » tion se calmera sous l'impression des travaux qui vont reprendre, et » des enrôlements soldés que le Gouvernement provisoire a décrétés » aujourd'hui.
» O ne sont plus des semaines que nous demandons a la capitale et » nu peuple, pour avoir réorganisé un pouvoir populaire et retrouvé le » calme qui produit le travail. Encore deux jours, et la paix publique » sera complètement rétablie I Encore deux jours, et la lii>erté sera » inébranlableraent assise! Encore deux jours, et le peuple aura sou » gouvernement. »
Les soupçons, les fureurs et les passions mauvaises s'éteignaient, comme par miracle, sous l'influence de ces paroles et de ces décrets. Des rangs de ce peuple, naguère encore enflammé et pantelant, on n'entendait plus sortir aucun cri de colère ni de méfiance. Il ne passait même à l'esprit de qui que ce fut, de demander ce qu'étaient devenus Louis-Philippe, ses enfants et ses ministres. A cet égard, l'indiiïérence publique était sans exemple. Personne ne se sentait au cœur un désir de vengeance contre cette monarchie et ces hommes qui, après leur victoire, s'étaient montrés pourtant si durs et si implacables aux vaincus. Enfin le vent soufflait à l'enthousiasme, à la concorde et à la confiauce. Les imaginations les plus ardentes, les cœurs les plus courroucés étaient les premiers à appeler l'apaisement et la conciliation de9 partis. Dans la soirée même du 25 février, le comité démocratique des électeurs de Paris, — qui venait déjouer un grand rôle dans les événements, et qui comptait au nombre de ses membres les plus actifs Louis Blanc, Félix Pyat, Guinard, Recurt, David (d'Angers), etc. — adressait aux habitants de Paris, aux électeurs, aux gardes nationaux, aux républicains de toutes les nuances, à tous les citoyens, à toutes les classes, un manifeste de paix dans lequel on lisait :
« Une grande et sublime révolution est accomplie; Paris vient en- » core de révéler au monde qu'un souffle du peuple suffit pour renver- » ser les trônes.
» Gloire à l'héroïque population do Paris!
» Ouvriers, soldats, bourgeois, tous ont admirablement rempli leur
» devoir :
» Les gardes nationaux, en marchant en troupes serrées sous le feu » des gardes municipaux, les séides de la royauté;
» Les soldats, en refusant de mitrailler leurs frères;
» Les ouvriers, en offrant leurs poitrines nues aux balles de l'ennemi, f> en combattant trois jours et trois nuits, exposés au froid, à la pluie, » sans boire ni manger, n'ayant d'autres armes que les ongles et les » dents pour disputer les barricades. »
REVOLUTION DE FÊVMER 1*68. 159
Le même soir, la Fraternité, journal des travailleurs, fondé et rédigé depuis plusieurs années par l'élite de la population ouvrière de Paris, prolestait, lui aussi, de sa confiance dans la nouvelle République et de son dévouement au Gouvernement provisoire.
« La France est libre I portait le manifeste de la Fraternité. Grâce à » l'héroïsme du pouple de Paris," un avenir immense s'ouvre pour » toutes les nations; leurs destinées vont s'accomplir aujourd'hui sans » entraves; les tyrannies ont fait leur temps. A l'avènement du gou- » vernement républicain, qu'ils appelaient de tous leurs vœux comme » de tous leurs efforts et qu'ils saluent de leurs acclamations, les » citoyens fondateurs de la Fraternité, sans abdiquer l'idéal qui fait » leur force, éprouvent le besoin, en apportant leur franche adhésion » au Gouvernement provisoire de la République française, d'énoncer » sommairement, au point de vue pratique, les principes qu'ils ont » toujours professés, principes qui, dans leur conviction, doivent servir » de bases à la constitution future de la France. Se rencontrant d'ac- » cord, sur les points fondamentaux, avec les actes du nouveau gouvcr- » nement, qui contiennent en germe tout ce qu'ils réclament ici au » uom de leurs frères les ouvriers, ils sont heureux de proclamer que, » par celte manifestation qu'ils soumettent au jugement de leurs con- )► citoyens, ils entendent appuyer de toutes leurs forces l'autorité po- » pulaire qui tient dans ses mains l'avenir de la France et du monde, » assurés qu'ils sont qu'elle ne faillira pas à sa tâche »
D'un autre côté, un homme qui exerçait une grande influence sur le parti communiste, Cabet, rédacteur du Populaire, et chef respecté de Yécolc icarientie, adjurait ainsi ses disciples de se rallier au gouvernement qui venait de proclamer la République :
« Fidèles à nos principes de fraternité, d'humanité el de modéra- » tion.de justice et de raison, crions toujours et partout : point de ven- » geanecs, point de désordres, point de violeuces, point d'oppression » pour personne I mais fermeté, clairvoyante et prudence, afin d'obte- » nir justice pour tous.
» Point d'atteinte à la propriété I mais inébranlable persévérance à » demander tous les moyens que peut accepter la justice pour suppri- » mer la misfoe ; notamment en adoptant un système démocratique » d'inégalité successivement décroissante, et d'égalité successivement » croissante.
» Voir aux Pièces justificatives le lc*te cnii-T de w document.
» Gardons-nous de demander l'application immédiate de nos doc- » Irincs communistes. Nous avons toujours dit que nous ne voulions » triompher que par la discussion, par la conviction, par la puissance » de l'opinion publique, par le consentement individuel, par la volonté » générale. Restons fidèles è nos paroles... »
Cependant, malgré ces heureux symptômes, le Gouvernement provisoire n'était pas sans appréhensions pour la journée du lendemain
Vaincue un instant par la magie d'une voix et le prestige d'un nom, la sédition ne pouvait-elle pas se reformer dans la nuit , reparaître avec le jour, assaillir et renverser peut-être ce pouvoir qui venait d'épuiser les seules forces dont il disposait : l'imprévu, l'éloquence et le courage? Était-il probable d'ailleurs que les chefs du mouvement, que la persuasion n'avait pas entamés, se laisseraient définitivement enlever la victoire qui venait de leur échapper? Voilà ce que les membres du Gouvernement provisoire se demandaient avec anxiété. Déjà même ils étaient, les uns envers les autres, dans un état d'observation réciproque qui n'excluait pas, dans les esprits, toute crainte d'une sympathie plus ou moins directe de la part d'une fraction du conseil avec les agitations de la place publique. Le penchant avoué de Louis Blanc pour le drapeau rouge, l'absence équivoque de Ledru-Rollin pendant les premiers assauts de la journée; l'attitude menaçante de la Préfecture de police, où se massaient et se disciplinaient depuis trente-six heures toutes les énergies et toutes les effervescences du parti républicain ; le refus énergique qu'avait fait deux fois Caussidière, de reconnaître, dans la personne de Bethroont d'abord et de Recuit ensuite, l'autorité du maire de Paris, sous laquelle le pouvoir institué à l'Hôtel de ville venait de le placer; enfin, l'injonction comminatoire de Sobrier (AA), l'un des deux délégués du peuple à l'administration de la police, faisaient craindre une nouvelle tempête pour le lendemain, et redouter Je centre d'un gouvernement rival à la Préfecture de police. Avec ses prétoriens et ses ardeurs révolutionnaires* Caussidière, auquel on supposait des intelligences avec Ledru-Rollin, Louis Blanc, Flocon et Albert, était déjà une cause de terreur pour les autres membres du Gouvernement provisoire. Mais ces conjectures, ces soupçons, ces craintes, ne se manifestaient pas encore ouvertement. On les éprouvait, on se les communiquait du regard et du geste, sans oser les articuler.
Deux journaux, le National et la Réforme, que l'imprévu des événements veuait de réunir sur un mémo terrain, exprimaient déjà
nettement la pensée et les inquiétudes dos deux nuances du parti démocratique qui s'étaient saisies du pouvoir. Le premier était l'organe ofliciel de la fraction qui se serait momentanément arrêtée à la régence; le second était l'expression tempérée du parti qui voulait aller résolument jusqu'à la République. Or, voici en quels termes le National et la Réforme traduisaient, le 26 février, l'opinion de leurs amis respectifs sur les phénomènes de la crise au milieu de laquelle ils se débattaient.
« Le Gouvernement provisoire, disait le National, a de grands devoirs à remplir dans les circonstances actuelles. D'un côté, il doit intéresser au maintien do l'ordre cette portion considérable de citoyens qui, jusqu'alors privés de tous droits politiques, ne soupçonnent peutêtre pas encore par quel moyen les vœux légitimes seront satisfaits. L'économie du gouvernement républicain, son mécanisme simple et si régulier rend toutes les réformes, toutes les améliorations faciles et promptes. Ces réformes, la précipitation de l'impatience pourrait les compromettre : le câline de la confiance doit permettre de les réaliser dans le plus bref délai.
» D'autre part, le Gouvernement provisoire doit agir de manière h confirmer la bonne opinion qu'il a déjà donnée de lui-même aux citoyens qui, sous l'ancien ordre de choses, ne désiraient pas un changement aussi radical, mais qui se résignent loyalement à accepter les faits accomplis. Il y a là des intérêts considérables que le Gouvernement provisoire doit hautement rassurer. Nous savons que les mécontents vont semant des rumeurs alarmantes; qu'ils s'efforcent de décrier les personnes et les choses, et qu'ils calomnient nos intentions, celles de nos amis, en représentant comme subversives et auarchiques les maximes d'État qui sont la base même du gouvernement républicain. Pour calmer les inquiétudes que pourraient faire naître ces discours factieux, les membres du Gouvernement provisoire n'auront qu'à transporter ces maximes dans l'ordre des faits : nous n'avons pas, pour notre part, moins bonne opinion rie leurs lumières que de leur dévouement à la chose publique, et quand on les verra reconnaître solennellement les droits bien acquis, garantir la sécurité des intérêts respectables, qui s'épouvantera davantage des chimères imaginées par nos mécontents?
» Le principe du gouvernement républicain est un principe d'ordre.
>> Mais, se dit-on, les passions! Les passions, les ambitions et leur mauvais cortège ne peuvent-elles pas troubler cette belle et savante harmonie? Non, nous ne nous étonnons pas que des souvenirs, de tristes souvenirs, agitent les consciences et les remplissent de pressentiments cruels. Mais, nous en avons la pleine et entière certitude, les discordes politiques qui ont autrefois servi de prétexte et d'aliment à ces fatales ambitions n'éclateront pas dans notre République: si l'expérience du passé nous enseigne que les partis peuvent ouvrir des abîmes où se précipite la liberté, nous saurons profiter de cette expérience. C'est un engagement que nous pouvons prendre devant le pays! »
La Réforme, contenue par le fait de la participation de ses amis au pouvoir dictatorial, n'attisait pas l'ciïervL'seence de son parti; elle la modérait au contraire; mais, tout en la modérant, ce journal révélait ainsi les dissidences intestines qui travaillaient déjà le conseil :
« Paris est tranquille ; il ne s'endort pas dans sa victoire, mais il se repose de ses rudes labeurs, attendant l'heure où la souveraineté du peuple, régulièrement constituée, formera son gouvernement.
» Ce terme ne saurait être éloigné; nous sommes certains que le Gouvernement provisoire publiera bientôt le décret de convocation, et qu'il prendra des mesures d'ordre et de garantie nécessaires pour que le droit des citoyens s'exerce entier et libre.
» Il est un autro point essentiel, et qu'il faut régler au plus tôt. Le fusil est aussi nécessaire au citoyen que le droit de suffrage. Le Gouvernement provisoire doit donc veiller à ce que les citoyens qui se présentent sur titre valable, soient incorporés dans les légions et surtout armés. *
» En ce moment, toute notre politique est là : le fusil et le vote. »
Ces deux articles trahissaient le véritable état des esprits dans le Gouvernement provisoire après les convulsions de la journée du 25 février. Sans qu'on osât se l'avouer, le doute et la méfiance s'étaient déjà glissés au fond des esprits. El, quand le conseil se sépara, quelques-uns de ses membres avaient conçu la pensée de se prémunir contre le retour des scènes qui venaient de se passer à l'Hôtel de ville.
Rentrés chez eux, Lamartine, Marrasl et Marie convoquèrent secrètement leurs amis, auxquels ils représentèrent les dangers que la révolution venait de courir, et la nécessité d'opposer, avec le jour, une contre-manifestation aux manifestations anarchtques qui ne manqueraient pas de se renouveler. C'en est fait, dirent-ils, de la sécu-
RÉVOLUTION DE FIÏVRÏF.R 18.18. 1G3
rite de Paris, de l'avenir do la République, peut-être même «le nos existences cl de nos propriétés, si, demain, une masse de citoyen- bien intentionnés et bien armés, n'occupe pas la place et les abords de I Mol I de ville avant qne la sédition s'y présente. 93 est aux portes de 1» IV»publique de 1848 : l'y laisserons-nous entrer avec ses Anarchies, sis lutines, ses vengeances et ses échafauds?
Le domicile particulier de M. Lamartine était le centre de ce mouvement. Dès huit heures du soir, ses salons étaient encombrés déjeunes gens, d'officiers supérieurs de la garde nationale et d'autres notables, (j:ie la curiosité et la peur groupaient autour du héros de la journée. Chacun voulait apprendre de lui ce que la société avait à redouter ou à espérer pour le lendemain. M. Lamartine, loin de dissimuler la gravité de la situation, lui prêta les couleurs les plus sinistres. Selon lui, il ne s'agissait pas en ce moment du plus ou du moins, mais du tout; et, si*une formidable démonstration n'étouffait pas en quelques heures les nouvelles tentatives qu'il prévoyait pour le lendemain, Paris, la France entière, allaient tomber de convulsions en convulsions dans un abîme dont, pour son compte, il n'osait pas sonder la profondeur.
Vers onze heures du soir les amis de M. Lamartine, ainsi que ceux de plusieurs autres membres du Gouvernement provisoire, se dispersèrent dans toutes les directions. La nuit entière fut employée à explorer les quartiers des écoles, à réveiller les élèves, à frapper à la porte des officiers de la garde nationale, à surexciter toutes les terreurs et à faire appel à tous les dévouements. On parvint ainsi à mettre sur pied trois ou quatre mille personnes armées qui, dès la pointe du jour, se trouvèrent réunies sur la place de Grève.
Mais cette précaution était inutile. Aucun symptôme précurseur des tempùtes du jour précédent ne se manifesta, et, sauf quelques groupes encore décorés du ruban rouge, et dont les murmures so perdaient dans les flots d'une foule enthousiaste et toujours croissante, rien ne vint justifier les craintes qu'on avait propagées.
Cependant, les attroupements furent énormes durant toute cette journée, mais ils poussaient jusqu'au scrupule le respect du nouveau pouvoir. Des acclamations d'enthousiasme, des chants patriotiques et des encouragements énergiques étaient , alors , les seules manifestations par lesquelles le peuple accusait sa présence devant l'Hôtel de ville. Enfin, la sécurité du Gouvernement provisoire paraissait complète.
Sur un autre point, la Préfecture de police, sans abandonner son attitude d'observation et de menace envers l<is hommes de l'Hôtel de ville, faisait d'énergiques efforts pour rétablir l'ordre dans la cité. Les lj;indosqui s'étaient ralliée> autour de Caussidière et qui constituaient les seuls rudiments de foreo organisée qui existassent en ce moment, intervenaient partout où la sécurité des personnes ou des propriétés pouvait être menacée. Les membres de* sociétés secrètes, les soldats des barricades, les prisonniers politiques, arrachés depuis quelques heures des prisons de Paris, incorporés et miraculeusement disciplinés par le nouveau magistrat, continuaient, en quelque sorte, l'autorité qui venait de disparaître dans le chaos. Encore tout noirs de poudre, couverts de boue et de sang, les hommes qui formaient la garde de Caussidière couraient réprimer les tentatives des malfaiteurs enfermés dans les prisons, éteindre des incendies, protéger la Banque, les établissements publics et les riches hôtels qui pouvaient tenter des cupidités criminelles. Tantôt ils ouvraient eux-mêmes les barricades et les refermaient après avoir facilité la circulation d'un quartier à un autre. Tantôt ils battaient Paris dans tous les sens, pour garantir les citoyens de toute insulte, donner de la sécurité aux boutiques ouvertes, et ramasser les voleurs qui auraient été tentés d'exploiter ce grand désordre. Tantôt ils se portaient instinctivement vers les ateliers, les machines, les presses, les caisses publiques, celles même des grands capitalistes! que des attroupements égarés auraient pu assaillir.
Ces agents improvisés d'une autorité improvisée elle-même, et commandés par des chefs qui s'instituaient eux-mêmes, se multipliaient et countient partout où ils supposaient la possibilité d'un excès. 11 y avait même dans ces mouvements de police populaire une exagération de zèle qui allait jusqu'à la brutalité. Protection à tous, respect aux personnes et aux choses, guerre aux pillards, tel était le mol d'ordre et l'idéal de ces hommes venus on ne savait d'où, couverts le plus souvent de haillons, encore chauds des colères de la lutte ou meurtris par les longues misères du cachot.
Le Gouvernement provisoire, qui dès le matin s'était réuni à l'Hôtel de ville, put donc reprendre son œuvre sans en être détourné par aucune nouvelle perturbation. Tous les membres du conseil étaient présents, moins le ministre de l'intérieur' qui, retenu ailleurs par d'immenses travaux, ne put rejoindre ses collègues que dans l'aprèsmidi. Après quelques mesures d'urgence, relatives aux subsistances, à
l'ouverture des barricades, aux échéances des effets de commerce, au service «les hôpitaux, etc., le conseil, se plaçant en face des grandes nécessités politiques et sociales qui se rattachaient aux événements de la veille, obéit enfin à la nécessité d'affirmer, de caractériser la révolution, et de calmer les craintes des amis les plus ardents de la République. A la suite de rapides, mais vives discussions, où transpirait, sans éclater pourtant, la divergence des opinions, on décréta successivement et Fans désemparer, que la royauté, sous quelque forme que ce fût, était abolie 1 ; que le gouvernement actuel de la France était le gouvernement républicain, et que la nation serait appelée immédiatement à ratifier par son vole la résolution du Gouvernement provisoire et du peuple de Paris. « Le Gouvernement provisoire — portait un autre décret du » même jour — invite les citoyens de Paris à se défier de tous les » bruits que feraient courir des gens malintentionnés. La République