LEDRU-ROLLIN
LOUIS-BLANC, secrétaire.
Qu'en dites-vous?
La salle des délibérations, à l'Hôtel-de- Ville, où s'étaient réunis quelques-uns des membres désignés pour faire partie du gouvernement provisoire , était littéralement encombrée. Il y avait là un spectacle curieux, je vous jure. On y entendait, par moments, résonner des crosses de fusils, des cris rauques poussés par de fortes poitrines, des exclamations confuses, toujours bruyantes , au milieu desquels on distinguait les discours des orateurs montés sur une espèce d'estrade très large et très longue.
Les portes de IHôtel-de-Ville étaient ouvertes à tout venant, et d'instant en instant, la foule, toujours plus ardente , toujours plus désordonnée , montait en rangs épais les escaliers et obstruait les issues. La chaleur était étouffante Les rumeurs les plus diverses et les plus étranges planaient électriquement sur ces masses sans cesse renouvelées de curieux et de citoyens venus là pour veiller au salut de la République. La fièvre était dans tous les cerveaux , tous les cœurs étaient haletants.
Qu'allait-il sortir de tout cela? Le peuple voulait la République, et la bourgeoisie ne savait pas ce qu'elle
voulait. En tous cas, elle ne voulait pas de la République. 11 y avait à redouter ses influences sur l'esprit des membres du gouvernement parmi lesquels déjà elle avait des représentants avoués qui , à la Chambre des députés ou dans cette salle même où l'on délibérait maintenant, s'étaient montrés favorables au projet de régence.
Ledru-Rollin , arrivé le premier, accueilli par des hourras sympathiques, par des serrements de mains énergiques , avait pris place au bureau qui s'était improvisé pour discuter les questions avant l'arrivée du gouvernement; et , aux interpellations à brûle-pourpoint qui lui avaient été faites, Ledru-Rolhn avait répondu avec beaucoup d'énergie , de chaleur et de sincérité : « Qu'il reconnaissait que le mandat de membre du gouvernement provisoire qu'il avait reçu à la Chambre des députés, n'avait pas de caractère légal, qu'il n'avait de mission à recevoir que du peuple, seul souverain désormais, et que républicain de cœur, de parole et d'action , il n'hésitait pas à proclamer la République, comme étant le gouvernement populaire, le seul possible. » Ces paroles avaient reçu d'unanimes applaudissements, elles avaient eu leur baptême de sympathies. C'était la ratification de l'élection du palais Rourbon.
Après le citoyen Lcdru-Rollin , M. de Lamartine, auquel on avait fait les mêmes questions et qui avait mis dans ses réponses cette ambiguité poétique dont
il faisait assez volontiers usage, mais dont on eut , ce jour là, le tort grave de se contenter, parce que, dans sa profession de foi . il plaça de pompeuses déclamations sur l'admirable atlilude du peuple, sur sa générosité après la victoire, etc , elc , toutes choses que le peuple, par parenthèse, savait pour le moins, aussi bien que M. de Lamartine. Il se résumait ainsi , pour éviter de répondre catégoriquement s'il était ou non pour la République : « La situation est grave. Nommer un gouvernement est une grave responsabilité. On ne connaît pas les graves conséquences d'un pareil acte. » A cause de cette gravité précisément , M. de Lamartine aurait dû préciser davantage et se prononcer pour ou contre l'établissement du gouvernement républicain. Des phrases de rhéteur et de poètà lorsqu'il faut des paroles brèves, concises et significatives, c'est montrer peu de tact ou trop; c'est de la faiblesse ou de la ruse.
Quoi qu'il en soit, M. de Lamartine, malgré son lyrisme qui ne concluait point, et le citoyen Ledru- RoUin, à cause de sa profession de foi franche du collier, comme on dit chez nous autres ouvriers, — M. de Lamartine et M. Ledru-Roliin avaient été acceptés comme membres du gouvernement provisoire et ils s'étaient rendus immédi.ttement dans une salle voisine, transformée en salie du conseil, où déjà siégeaient MM Garnier-Pagès, Crémieux, Marie. Arngo et Armand Marrast. Ces nouveaux magistrats trou-
— Wi. — vaient apparemment suffisante l'investiture qu'ils avaient reçue et que quelques-uns d'entre eux s'étaient fait donner au Palais-Bourbon. Peu leur importait la ralitication de l'assemblée révolutionnaire qui s'était improvisée à THôtel-de Ville pour prévenir tout escamotage.
Ce sans façon avait même été remarqué et peu s'en était fallu qu'on ne le traitât sévèrement.
Quant au vénérable Dupont (de l'Eure), il lui avait sulfi de se présenter pour être accepté, presque sans contestation. L'émotion, la chaleur étouffante de la salle, la faiblesse de son grand âge, tout avait plaidé puissamment en sa faveur; il s'était, d'ailleurs, trouvé mal fort à propos, au moment où un orateur allait lui demander quelques explications sur ses re ations <ivec certains noms monarchiques.
Quant à Flocon et à Louis Blanc, partis ensemble de la Réforme, ils étaient entrés ensemble à l'Hôtelde-VilIc et dans la salle de l'assemblée révolutionnaire. Flocon avait résumé, assez brillamment, les questions brûlantes du moment ; il avait puisé, dans sa conscience d honnête honniie, une magnifique allocution qui avait eu pour etîet immédiat de le faire accepter à la presque unanimité.
^jLouis Blanc, après lui, avait trouvé d'éloquentes inspirations dignes de l'historien énergique et concis de Vllisfoire de dix ans. Si quelfjue sténographe, perdu dans la foule, a recueilli le discours qu'il pro-
nonça, ce jour-là, sur cette table, en présence de cette foule enivrée, on y verra que Louis Blanc ne mentit point aux promesses de son début.
Les membres du nouveau gouvernement, réunis en salle du conseil, la séance du comité révolutionnaire, constitué en permanence, avait continué. Diverses motions avaient été faites, quelques noms avaient été jetjés pour être discutés et pour être ajoutés, si besoin en était, à la liste adoptée des membres du gouvernement provisoire.
Parmi ces noms, les uns étaient étranges, les autres burlesques, car tout événement a deux faces, tout tableau a deux aspects ; car, dans la vie, la farce coudoie le drame, comme le rire se heurte aux larmes. Après les noms, plus ou moins républicains, que l'on avait admis, on en proposait qui, de près ou de loip, n'appartenaient point à la démocratie. M. Odilon- Barrot, par exemple, M. Lamoricière, M. Louis-Napoléon. Un amateur de facéties avait lancé le nom du maréchal Bugeaud, un autre avait proposé celui de Louis-Philippe...
La nuit était venue, et avec la nuit ces éblouissantes illuminations, ces luxuriantes farandoles que vous savez et (jui firent croire, ce soir-là, que la joie
avait détrôné la tristesse, comme la liberté avait détrôné la tyrannie.
Il n'est donné à aucune mémoire humaine d'oublier jamais un spectacle semblable à celui que présenta Paris dans la nuit du 24 au 25 février.
Des rubans de lumière couraient dans toute la longueur des quais, des places et des rues. De 1 Arc-de- Triomphe, dont les bas-reliefs étonnés semblaient tressaillir d'aise dans leur enveloppe de pierre, — jusqu'aux deux colonnes de la barrière du Trône, — de la barrière des Amandiers à la barrière Montparnasse, de l'Est à l'Ouest, un vent de fête soufflait sur la cité si superbement parée, si joyeusement rutilante de lumières et de bruits. Toutes les fenêtres étaient ornées de lanternes vénitiennes et de lampions ; presque toutes les maisons étaient pavoisces de drapeaux. C'était, non pas un éclairage de commande, non pas un enthousiasme payé, mais une illumination spontanée, mais un enthousiasme véritable ; enthousiasme universel et qui tenait du délire; illumination générale et qui tenait de la féerie.
Il y avait bien, çà et là, quelques taches à ce soleil nocturne, quelque ombre à celte joie, quelques traces de sang sur ces fleurs. Mais, est-ce que toute médaille humaine n'a pas un pénible revers? La lueur sinistre de l'incendie du Chàteau-dEau se mêlait bien aux flannnes superbes dis feux de joie des barricades ; les râles des mourants se mêlaient bien par-
fois aux clameurs éclatantes des bivouacs. Mais, qu'était cela! Cette journée, après tout, qui était un triomphe pour l'indépendance, n'avait pas coûté plus de déchirements à l'humanité que les journées néfastes des noces royales, — noces de Louis XYI et de Marie-Antoinette, du duc d'Orléans et de la princesse Hélène ; — les rues de Paris renvoyaient moins d'échos lugubres que la vaste plaine du Champ-de-Mars. E* puis les soins que l'on prodiguait avec tant de dévouement aux blessés, les consolations que l'on donnait si fraternellement aux mourants dans les ambulances et dans les hôpitaux; l'héroïsme d'une partie de la population, qui, les pieds dans l'eau, aidait de toutes les forces que lui avait laissées le combat à éteindre le grand incendie du Chàteau-d'Eau , - tout cela voile bien des tristesses, efface bien des larmes, atténue bien des fautes ! D'ailleurs, toute journée a son lendemain, tout rêve a son réveil. Après le jour du triomphe, de la joie et des embrassements, devait venir le lendemain des funérailles; après le rêve du bonheur, devait venir le réveil de la misère. Paris oubliait tout cela ce soir-là, et il avait raison d'oublier. Qui donc oserait lui en faire un crime ?
Je ne veux pas prendre à partie ici les écrivains mal intentionnés qui se plaisent chaque jour à traiter le peuple comme un composé de pillards, de brigandst
dé misérables et de forcenés (1), j'aurais trop beau jfeu, vraiment, à leur rappeler Paris sans chefs, sans gouvernement, sans loi , et les propriétés respectées , plus que respectées, gardées parles combattants de la veille et de la journée, épuisés cependant, mais pleins de sollicitude pour leur honneur, et préférant la fatigue, lé mal, la mort même, au bout de la fatigue et du mal, à un seul reproche de lâcheté ou d'infamie.
Paris sans gouvernement! La capitale du monde fcivilisé, le centre des arts et des richesse, sans chefs ! Bien des peureux, bien des bourgeois, bien des imbéciles , n'osèrent point se livrer au sommeil , de peur d'accidents ; ils s'endormirent pourtant, malgré le bruit de fête et le tumulte de l'enivrement qui battaient leurs murailles cadenassées,et le lendemain, en s'éveillant, beaucoup durent avoir honte de leurs soupçons de la veille . en s'apercevant que rien ne manquait à leurs trésors, pas même l'humble parcelle de cette boue jaune (2 qui eût servi à l'existence d'un jour pour les familles des combattants que l'aube avait surpris sommeillant, le fusil entre les jambes, sur le seuil de leurs portes.
Et qu'on ne dise pas. — insulte dérisoire, calom-
(1) Comme je n'invente rien de ces ridicules accusations, je ren- TÔie le lecteur aux journaux de l'ordre, et principalement à la Revite des deux mondes. Au tnois de juin 1849, article dfe M. de Saint Priest, et du mois de juillet, article de M. E. Forcade.
(2) Mirabeau.
nie gratuite! — que le lion ne rugit pas, ne mordît pas, parce qu'on ratait muselé à temps. La métaphore est noble, elle est fraternelle. Non, le lion n'était pas muselé, et si l'envie lui était venue de mordre, — belles dames et fiers écrivains monarchiques qui savez bien que cette envie ne pouvait pas lui venir, — vous auriez senti sur vos chairs paresseuses la pointe aiguë de ses dents, allongées par la faim et par l'abstinence des joies qui sont votre vie quotidienne, à vous!
J'appuie là-dessus, parce qu'on m"y force. Paris fut, pendant une journée, livré à lui-même, — et les prisons ne vomirent rien de leurs hôtes hardis, et tout se passa, moins la contrainte et plus l'enthousiasme , comme sous le règne de Louis-Philippe , alors que la monarchie avait à son service une armée de procureui's, de sergents e( de mouchards! Caussidière n'élait pas encore nommé préfet de police.
Et, à ce propos, un fait curieux, que personne n'a consigné jusqu'ici, mais que ma conscience d'historien me défend de passer sous silence : — lorsque les portes de la préfecture de police, — gardées parde nombreux gardes municipaux et par qiielques bataillons d'un régiment de ligne , trois mille hommes environ, - lorsque les portes eurent été ouvertes sous la pression du peu{)le armé , qui avait été accueilli la crosse de leurs fusils en l'air par les soldats, rangés dans la cour de Thôtel, les agents de police s'étaient
réfugiés dans la maison n" 3 de la rue de Jérusalem, et en étaient ressortis avec des brassards rouges pour veiller à l'ordre et à la sûreté publique. Je ne rechercherai pas le mobile de cette conduite, il me suffit de citer l'acte, honorable en soi, utile et louable au fond ; chacun l'appréciera.
C'était à deux heures de l'après-midi qu'avait été prise la Préfecture; une l'oule de combattants assez compacte s'y était portée pour y déloger, non pas le préfet de police, M. Delessert, il n'y était plus, mais la garde municipale, qui s'y trouvait. D'ailleurs, c'était une position importante qu il ne fallait pas laisser au pouvoir des amis de la monarchie , si la monarchie en avait encore. Une affiche venait d'être apposée sur les murs de la rue de Jérusalem, à deux pas des sentinelles, une affiche émanant de la barricade du collège de France, et portant en substance que la royauté étant abolie, il fallait proclamer la République et organiser une convention.
Après l'apposition de cette affiche, la foule avait fait irruption dans cet étranglement de rue et s'était arrêtée un instant devant les portes closes. Aucun coup de fusil n'avait été tiré, ni du côté des assaillants, ni du côté des assiégés. Un jeune homme monté sur la guérite avait interpellé l'aide-de-camp du maréchal Bugeaud qui avait paru à une fenêtre avec quelques personnes. Il lui avait annoncé la prise des Tuileries, la fuite du roi, la victoire du peuple , et lui avait dit
de faire ouvrir les portes de la Préfecture, promettant, au nom du peuple, qui d'avance avait ratifié sa promesse, d'en laisser sortir saine et sauve la garnison, pourvu cependant qu'elle consentît h mettre bas les armes. Et les portes avaient été ouvertes, et gardes municipaux et soldats de la ligne avaient rendu leurs armes, après de touchants embrassements et de fraternelles poignées de main. Un officier de la ligne seul n'avait pas voulu rendre son épée, et le peuple, comprenant l'honorable sentiment qui lui dictait cette sorte de révolte contre son autorité souveraine, l'avait amnistié dans son cœur, et l'avait laissé libre d'aller mettre son épée au service de la duchesse d'Orléans.
Une fois maître de la place, le peuple avait improvisé une garde pour veiller sur les prisonniers qui, au bruit de l'insurrection, avaient espéré. Et dans la soirée, lorsqu'il était arrivé, investi du titre de préfet de police par décret du gouvernement provisoire, le citoyen Caussidière avait trouvé sous sa main des hommes énergiques et sûrs, avec le concours desquels il avait pu parer aux éventualités du moment, qui l'avaient aidé à p^opager le mot d'ordre sur les barricades et qui veillaient , le doigt sur la détente de leurs fusils. Ce fut grâce à ces citoyens que quelques-unes des barrières de Paris furent gardées , la barrière de la Glacière notamment, par laquelle était parti un régiment de dragons en disant ; « Nous reviendrons et vous le paierez cher. »
Le nouveau gouvernement . entré en séance dans la chambre du Conseil à sept heures , n'en était sorti que longtemps après, et les patriotes accourus là pour attendre . avaient trop longtemps attendu; ils commençaient à murmurer. Le peuple a une patience relative. Il avait mis dix-huit années à se résoudre, il voulait que le gouvernement choisi par lui fût prêt en quelques minutes à faire face à tous les événements. Cette impatience était légitime; mais cela né l'empêchait pas dêtre injuste
Au milieu des plus turbulents il y avait des citoyens plus calmes, qui employaient leurs efforts ot leur éloquence à modérer cette fougue et ces soupçons qui perçaient déjà . non pas avec amertume , mais avec une colère mal contenue. Les souvenirs de 1830 étaient si présents à toutes les mémoires, qu'il était en quelque sorte permis, et excusable en tout cas, de redouter les influences qui nous avaient alors amené le duc d'Orléans. Une partie du peuple redoutait un escamotage; l'autre partie, confiante dans son droit, confiante surtout dans les intentions des hommes qui, comme Ledru-Rollin et Louis Blanc, avaient donné de nombreuses preuves de patriotisme , attendait avec la sérénité de la force. Le seul Lafayette
dii gouvernement provisoire, c'était Lamartine. Il n'avait pas de cheval blanc pour escompter sa popularité au profit d'un prince , d'un enfant ou d'une femme, — mais il avait l'auréole de son talent, et c'était là ce qu'il y avait le plus à craindre Ce fut lui que le gouvernement provisoire choisit bientôt pour aller porter des paroles qui rassurassent cette foule irritée dont les grondements impétueux étaient arrivés jusqu'à son oreille. Il était huit heures.
Lamartine parut, pâle et grave, la tête oscil iante sous les pulsations de son esprit, la poitrine gonflée sous les battements de son coeui'. Des mains cherchèrent les siennes, on l'embrassa, on le porta jusqu'à l'Assemblée révolutionnaire. Le peuple ne sait pas bouder longtemps, et sa colère était une bouderie.
Hissé sur le bureau dominant toutes les têtes , — houle humaine sur les ondulations de la([uelle couraient des rayons et des ombres bizarres, produits par l'insuffisance des lumières apportées, — hissé sur le bureau qui avait jusque-là servi de tribune, Lamartine parla, et, comme toujours, son langage fut d'une déplorable stérilité quant au fond, s'il fut d'une admirable richesse quant à la forme. Comme toujours, aussi, des interruptions plébéiennes, c'est à-dire énergiques, vinrent briser l'harmonie de ses périodes ; ces interruptions vives, précises, fortes, étaient pour lui ce que les mots de Phocion étaient pour les dèclatïiations de Dérftosthenes, la hacha de set discoure.
jj Les auditeurs attentifs qui s'attendaient à la proclamation de quelque bonne résolution, s'apercevan t qu'encore une fois leur espoir était déçu, recommencèrent à murmurer. Le gouvernement provisoire s'était enfermé pour délibérer, c'était très-bien ; on respectait l'espèce de demi-jour dont s'enveloppait sa conduite , bien qu'il eût dû , en pareille circonstance,délibérer au sein de l'Assemblée révolutionnaire, représentation du peuple, et qui avait quelques droits, ce semble, d'être initiée aux actes du gouvernement accepté par le peuple. Mais il ne s'agissait pas seulement de délibérer, il fallait agir ouvertement et franchement, pronnptement surtout. En temps de révolution , une heure perdue ne se retrouve pas. C'est un crime quelquefois, c'est une faute toujours.
M. de Lamartine avait, — par bonheur pour lui et pour ses collègues, — une merveilleuse provision de poésie qu'avaient à peine ébréchée les lettres de change assez nombreuses qu'il avait tirées sur elle depuis qu'il écrivait et qu'il parlait. Ses collègues avaient besoin de tranquillité pour discuter et arrêter les décrets les plus urgents ; le tumulte du voisinage venait, à chaque minute, troubler la gravité solennelle de leurs débats. Il fallait apaiser ce tumulte , endormir les réclamations incessantes venues du dehors, et c'était l'auteur des Girondins qu'on avait désigné pour cet office, assez délicat, il faut l'avouer. Il s'en
était acquitté à merveille, il faut l'avouer aussi, malgré les justes impatiences soulevées par la diffusion de son discours sur le drapeau rouge et sur le drapeau tricolore, sur la souveraineté du peuple et sur le droit de proclamer la République, pour laquelle, on le voit, il ne s'empressait pas de manifester une franche sympathie, et qu'il prenait grand soin, au contraire, d'écarter de son sujet, de peur de malencontre. Ayant ainsi parlé, sans que son discours eût autrement abouti et conclu, M. de Lamartine s'en était allé, à peu près comme il était venu , en emportant seulement autant de témoignages de mécontentement que son entrée magistrale avait excité d'espérances.
Jouer ainsi avec les phrases , c'était un peu jouer avec le feu. La. tâche des membres du gouvernement provisoire était énorme, el,si[elle n'était pas au-dessus des forces humaines, elle devait peser étrangement à leurs esprits, pour la plupart inaguerris ou malhabiles à manier la Révolution. Mais la haute magistrature dont on les avait revêtus et dont ils avaient accepté la responsabilité en l'acceptant, les obligeait, je ne dirai pas à plus de condescendance envers le peuple, mais à un échange de sentiments plus sympathique, à une communication d'idées plus franche , plus directe.
Au milieu de ces colères rallumées de nouveau par l'ambiguilé de l'improvisation dilatoire de M. de Lamartine , — la soirée s'avançait , et minuit allait
— 25A bientôt sonner à l'horloge de l'Hôtel-de-Ville. Cette improvisation , au lieu d'apporter la paix, avait apporté la guerre , très involontairement , j'en conviens, mais elle l'avait apportée. Elle aurait pu être une étincelle imprudente jetée sur la poudre si , grâce à l'énergie et au dévouement de citoyens moins prompts à la défiance et à la colère , cette étincelle n avait été détournée de son but , — non pas du but qu'elle avait choisi, car, je le répète, quoique l'impeccabilité ne soit pas l'apanage de la race humaine , M. de Lamartine n'était pas volontairement et sciemment coupable de celte imprudence, — mais de la route qu'elle avait prise et du but désastreux qu'elle avait failli atteindre. Aux murmures menaçants de cette foule dévorée d'activité, quoique épuisée à moitié par les luttes de la rue, ces énergiques citoyens avaient répondu. « Vous êtes armés, vous êtes tout puissants, puisque vous avez vos barricades qui sont jusqu'à nouvel ordre le boulevart de vos libertés. Vous n'avez pas de maître à vous donner et à subir. Vous ne le pouvez pas, vous ne le voulez pas. Que redoutez-vous? une surprise.^ une trahison? Eh ! mon dieu, attendez encore un peu, et il vous sera toujours facile de prévenir ce que vous redoutez à tort ou à raison. L'Hôtelde-Ville est le siège du nouveau gouvernement. Restez y pour en surveiller les allures, pour en contrôler les actes. Votre patience est à bout? Pourquoi vous lasser si vite, vous décourager sitôt? On n im-
pro\ise pas ce qui doit être stable , on ne bâtit point sur le sable. A la gravité des circonstances répondez parla gravité des esprits. Plus la gestation sera lente, meilleur sera le fruit qui en sortira. D'ailleurs, pour sortir de vos doutes, que ne nommez-vous une commission de quatre ou six membres chargés d'aller aux informations auprès du gouvernement provisoire? Cette commission, choisie par vous, au milieu de vous, ne sera suspecte à personne ; elle verra , elle entendra et elle jugera. Nommez une commission »
Cette allocution , — dont je rapporte l'esprit, si je n'en cite pas les termes aussi fidèlement que je le voudrais, — avait fait taire les mumures, éteint les ardeurs, dissipé, en partie du moins, les soupçons et les incertitudes, et la commission proposée avait été nommée. Seulement au lieu de quatre ou de six membres, on n'en avait choisi que trois qui s'étaient dirigés vers la chambre du conseil dont l'animation et la turbulence égalaient presque, en ce moment, l'animation et la turbulence de la salle des délibérations populaires; bientôt après, cette commission de trois membres était ressortie avec une proclamation , avec un décret signifiant quelque chose, mais jie signifiant pas tout. Cette proclamation disait qu'un gouvernement provisoire allait asseoir la société sur des bases nouvelles, larges et généreuses. Les noms des membres de ce nouveau gouvernement y étaient tous , à l'exception de celui de M. Dupont (de l'Eure) qu'on
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— 2rî0 — avait remplacé par celui de M. Reciirt , lequel , à son tour , devait être rempincé, sur les affiches officielles du lendemain , par celui de M. Dupont fde l'Eure). En outre , et en vertu de ce même décret , la volonté souveraine du peuple déléguait le citoyen Etienne Arago à l'administration des postes, et le citoyen Marc €aussidière à l'administration delà police, administration importante dont il était urgent de s'emparer, périlleux honneur que Caussidière n'avait entendu accepter qu'avec le concours de Sobrier et de ses amis. Cahaigne et Baune l'avaient décliné.
Celte satisfaction, tout imparfaite qu'elle était, donnée, la salle de l'assemblée révolutionnaire, tout à Theure si formidable de tumulte, s'était peu à peu désera pi ie , et l Hôtel-de-Ville , quoique regorgeant encore d'habitants , avait jeté sur la place une partie 'de son trop plein.
Qu'on ne croie pas, pour cela que le peuple témoin des scènes que j'ai rapidement esquissées, se tenait pour complètement dégagé de tout contrôle sur les actes ultérieurs du gouvernement provisoire. Paris gardait ses barricades et ses défiances, les unes et les autres ne devaient tomber que devant la proclamation solennelle de la Ré[)ublique, faite à la face do tous, •en présence de Dieu. Mais les combattants qui s'en allaient ainsi de l'Hôtel-de-Ville, sur la foi des engagements sacrés (ju'on avait pris devant eux , — ces combattants devaient être remplacés quelques instants
après, par d'autres non moins intrépides, non nnoins exigeants qu'eux.
Et, en effet, une troupe nombreuse de nouveaux arrivants,— troupe martiale de soldats de l'insurrection, que Leleux a essayé de peindre et pour lesquels il eût fallu le crayon de notre pauvre Charlet, — avait bientôt débouché sur la place de l'Hôtel-de-Ville et s'était arrêtée avec un certain étonnement, qui s'était traduit par d'expressifs jurements , devant la grille. Elle était fermée et des sentinelles la gardaient.
Le gouvernement provisoire avait mis à profit l'espèce de répit que lui avait laissé l'assemblée révolutionnaire en quittant, en partie, la salle de ses délibérations et l'Hôtel-de-Ville. Il avait organisé un service actif composé de citoyens de bonne volonté, gardes nationaux, ouvriers et étudiants qui étaient entrés avec lui et qui s'étaient mis aussitôt à sa disposition. Parmi ceux-là , le premier accouru peut-être, Lagrange , un hôte bien connu des guichetiers des prisons royales, s'était fait remarquer par l'exaltation de ses allures. Il avait arpenté les corridors et les salles de l'Hôtel-de-Ville cent fois; cent fois, de de l'une des fenêtres donnant sur la cour principale encombrée d'hommes, de chevaux et d'équipements, il avait harangué la multitude, et toujours il avait été applaudi. Le peuple s'aimait en lui; il le reconnaissait pour la personnification de ses souffrances, et pas un, parmi cette foule émue qui recousait, comme TOME I. 17
elle le pouvait , les lambeaux, incohérents parfois, de ses allocutions, pas un n'eût osé rire et railler en Èonteraplant sa figure amaigrie et dévastée, ses cheveux déjà gris et ses vêtements en désordre. On avait, au contraire, applaudi , je le répète; on avait pressé ses mains, on l'avait embrassé, car parmi cette foule qui roulait plutôt qu'elle ne marchait dans les salles de l'Hôtel de-Yille , Lagrange avait rencontré plus d'une figure amie.
Le gouvernement provisoire s'était décidé à profiter des bonnes intentions de ce brave citoyen qu'on avait voulu, un instant, lui imposer comme membre, et, cédant au désir qui! lui en avait manifesté, elle l'avait nommé gouverneur de l'Hôtel-de-Ville.
Lagrange, ainsi nanti du litre qu'il ambitionnait, s'était mis en quête d'une garde d'honneur, avec le concours de laquelle il pût sérieusement veiller au salut du gouvernement provisoire , c'est-à-dire à son repos, et Tayaut trouvée, disciplinée autant que possible, il avait parcouru l'Hôtel-de- Ville dans tous les sens, avait visité toutes les issues et y avait placé des sentinelles avec une consigne sévère. Sa petite troupe ne relevait en outre que de lui seul , que du général Lagrange , comme il se faisait appeler.
C'était à cette consigne que les citoyens dont j'ai parlé tout à l'heure, chefs de barricades pour la plupart, avaient dû de ne pouvoir pénétrer dans l'enceinte de l'Hôtel-de-Ville. Ils n'étaient pas habi-
tués à la résistance et celle qu'ils rencontraient là les irrita. La crosse de leurs fusils résonna, comme une menace , sur les pavés de la grande place de Grève. Les gardiens improvisés de l'Hôtel-de-Yille jugèrent prudent alors d'aller quérir leur général qui arriva bientôt, trop lentement au gré de l'impatience des chefs de barricades parmi lesquels il rencontra quelques regards amis. Ceux-ci lui tirent comprendre, en phrases énergiques , pourquoi ils étaient venus là , pourquoi surtout ils désiraient entrer, pourquoi enfin ils s'y prenaient de cette façon un peu brutale.
Lagrange , depuis quelques heures en proie à une sorte de délire vertigineux causé, je le répète , par la joie qu'il avait éprouvée du succès du peuple, du triomphe des idées démocratiques sur les vieilles idées monarchiques, — Lagrange n'entendit pas ou ne comprit pas ce qu'on lui demandait. 11 se ressouvenait en ce moment d'une des dernières allocutions qu'il avait prononcées du haut d'une fenêtre de l'Hôtel-de-Ville ; il lui prit fantaisie de la faire servir à la situation dont il n'appréciait pas assez les périls. Que voulez-vous? Bien qu'en pareil cas, la songerie et le sentimentalisme fussent hors de mise, il était bien permis à un vieux soldat de la démocratie de marcher tout éveillé dans le rêve splendide qui s'accomplissait devant ses yeux éblouis, et d'empreindre son discours d'un sentimentalisme inopportun.
Ce rôle avait ses dangers. Les chefs de barricades,
dans l'esprit desquels germaient des soupçons dont les précautions exagérées que prenait le gouvernement eussent pu hâter l'éclosion , ces rudes citoyens, attachés au prosaïsme de leur situation par sa gravité, étaient peu disposés à se contenter plus longtemps de paroles, viande creuse pour leur robuste appétit de patriotisme. Aussi armèrent-ils promptement leurs fusils et couchèrent-ils en joue le citoyen Lagrange, impassible et les bras croisés. Une décharge eu lieu, mais pas une balle ne l'atteignit, par cette bonne raison que les armes s'étaient relevées aussitôt après s'être abaissées sur la poitrine du général de l'Hôtel-de-Ville. On avait menacé, mais la menace ne devait pas aller plus loin. Elle avait d'ailleurs produit l'eflet qu e os insurgés en attendaient; Lagrange avait donné l'ordre qu'on les laissât entrer.
Ainsi , la France avait désormais un nouveau gouvernement. Restait à savoir si elle accueillerait avec enthousiasme les noms des hommes qui faisaient partie de ce gouvernement; si les noms plébéiens de MM. Crémieux , Marrast , Flocon, Marie et autres, auraient droit de cité et brevet de civisme partout, La chose était au moins douteuse. La séance de l'Hôtel-de-Ville avait avorté. De ces conciliabules, où l'on
délibérait sous la pression des événements du dehors et sous la menace des hommes du dedans , il était sorti quelque chose d'anormal, d'étrange, d'inouï, un composé bâtard, hétérogène, des embryons et une partie de l'arrière-faix de la Révolution. A côté de Louis-Blanc , d'Albert, de Ledru-Rolhn , de Flocon, soldats connus de la démocratie, — il y avait Marie, Garnier-Pagès, Marrast, Crémieux, Lamartine et Pagnerre, des marchands de phrases et des marchands de livres, que Camille Desmoulins eût appelés, dans son spirituel langage, des marchands de patriotisme.
Le peuple est parfois admirable pour choisir les mandataires de son autorité , les délégués de sa souveraineté. Mais parfois aussi il s'égare ; parfois ses inspirations, d'ordinaire subhmes, sont faussées par des paralogismes désespérants qui prouvent qu'il ne sait pas toujours en quelles mains il remet ses destinées , et qu'il ne distribue pas toujours avec discernement la toge et le pallium. D'ailleurs, il avait là, sous la main , quelques ambitions légitimées par un dévouement profonde sa cause; ces ambitions avaient, en quelque sorte , le droit de s'imposer à lui , et elles s'étaient imposées.
Je sais bien, qu'à tout considérer, les hommes d'élite, les hommes véritablement forts, ne se produisent pas ainsi tout à coup sur le forum, et que les médiocrités seules poussent , en une nuit d'orage ,
comme des champignons et comme des parasites, et qu'avec elles on n'a que l'embarras du choix. Je sais encore qu'avant de trouver les vastes cerveaux organisateurs qu'il fallait atteler à la République, pour la faire marcher dans la voie où elle devait aller, il aurait fallu chercher longtemps,— ou quelques heures. — Le temps manquait plus encore que les hommes. Les incapacités que l'on connaît furent donc proclamées.
J'ai dit incapacités, j'aurais dû ajouter honnêtes. Je n'aurais jamais été pris de l'envie de parler d'elles, si elles n'avaient pas cru devoir paraître sur la scène politique; je n'aurais fait le procès à aucun de ces hommes s'ils avaient eu la modestie de rester qui à son comptoir, qui à son arithmétique, qui à son cabinet, qui dans ses nuages. Mais l'ambition les avait mordus au cœur. La plupart voulaient dépasser de quelques coudées, sur une estrade, le servum peciis, et ils s'étaient servis de ce servum pecus pour monter. Ces velléités de grandeur, qui ne les a eues, depuis Jérôme Palurot jusqu'à M. Pagnerre? Toute ambition est louable lorsque son but est légitime; but mauvais, ambition méprisable.
Mais, en disant cela, je ne m'attaque pas aux consciences, je touche aux talents; les jauger est facile. On ouvre le Moniteur, on fouille leur existence antérieure, l'on sait à quoi s'en tenir sur ses admirations et sur ses antipathies, et l'on s'aperçoit vite que
« l'étude des hommes, toujours utile et même nécessaire, n'est pas toujours consolante » , comme l'écrivait Grégoire, l'évèque de Blois (1).
Qu'était, s'il vous plaît, M. Garnier-Pagès? Frère de son frère d'abord; c'était quelque chose assurément, mais ce n'était pas assez. Garnier-Pagès l'aîné était mort à la peine, mort de fatigue et d'épuisement, sur la brèche, comme Godefroy Cavaignac; mais il n'avait légué que son nom à son cadet; quant à son talent d'orateur et d'écrivain, il l'avait emporté avec lui dans la tombe. Il est de ces choses dont on n'hérite pas.
M. Garnier-Pagès jeune, longtemps courtier de commerce, était un citoyen fort honnête et fort recommandable à tous égards ; même on le disait fort aimable et fort poli, ce que je n'ai jamais cherché à contester. Il était devenu propriétaire d'une maison rue de Savoie, faisant ainsi la fortune quand son frère aîné faisait la renommée, mais prêchant peu le socialisme et ne pratiquant pas la fraternité. Homme froid, d'extérieur décent, au sourire banal, aux cheveux roulés derrière les oreilles à la façon des chérubins, M. Garnier-Pagès, malgré la loupe énorme qui ornait son front, pouvait séduire les simples et satisfaire les bourgeois avec les questions financières qu'il avait étudiées. Il avait beaucoup de bonne volonté et une
(1) Lettre à Lafajette du 26 décembre 1830.
dose très modeste de bonne foi; mais était-ce un Gracque? le souvenir des temps anciens et des hommes antiques avait-il quelquefois traversé sa cervelle? Au collège, oui; mais ailleurs, non. On oublie si vite ce qu'on ne peut imiter ! Je n'en veux pas à M. Gariiier-Pagès de n'avoir pas été un grand homme ; mais, en vérité, lorsqu'on accepte sa part de responsabilité dans une tâche comme celle qu'avaient entreprise les membres du gouvernement provisoire, on s'interroge le cœur, on sonde son cerveau ; le premier peut être impunément vide, le second, non.
A tous ces titres, à ce lourd bagage de patriotisme et d'idées, M. Garnier-Pagès joignait un mérite : il était l'ami du National, et puis, il avait écrit à son ami, M. Léon de Malleville, cette lettre que chacun connaît à présent • « Les fous que vous savez viennent « de proclamer la République. Empêchez la duchesse « d'Orléans de se montrer ; le moment n'est pas pro- « pice. Tout à vous, mon bon ! »
Qu'était M. Marie? sa position sociale, chacun la connaissait. Il était avocat, bâtonnier de l'ordre des avocats même, et puis? Puis il avait défendu plusieurs fois, dans ses nombreux procès, l'organe avancé de la bourgeoisie, le journal le National. C'était des titres apparemment !
Quêtait M. Crémieux? Un israélite d'abord, un homme d'esprit ensuite. Pour républicain, j'en doute, et beaucoup sont de mon avis. Que signifiaient, je
vous prie, sa visite à Louis-Philippe dans la matinée du 24, et l'escorte qu'il lui avait faite, et la trop fameuse note sur la régence qu'il destinait à la duchesse d'Orléans et que possède, à l'heure qu'il est, un amateur d'autographes? M. Crémieux avait des chevrons de royaliste sur son habit de républicain. Seulement, l'habit était d'un drap plus neuf que les chevrons.
Qu'était M. Ferdinand Flocon? Un ancien journaliste, un républicain de vieille date, par exemple. Il avait composé des livres et il en avait fait. 1833 l'avait vu à Sainte-Pélagie, et la mort de Godefroy Cavaignac lui avait donné la rédaction en chef du journal la Réforme, Il rédigeait le premier- Paris avec une certaine vigueur sans grâce ; pas d'emphase , de la rudesse. 11 a été l'ami de M. de Lamartine, et M. de Lamartine, suivant son habitude, a poétisé le portrait et le caractère de Flocon , mais poétisés au point qu'on ne les reconnaît plus. Le caractère était honorable, certes; le talent valait, pour la conviction qui le faisait, le talent de beaucoup de journalistes. Mais Flocon, un doctrinaire républicain, datait ses idées de 93. Il avait trop de sollicitude pour le passé, il n'en avait point assez pour l'avenir. Il était républicain , ai-je dit; républicain pur, républicain honnête; mais il n'était pas socialiste, et encore moins communiste. M. Ferdinand Flocon vivait sur les idées de la Convention ; il avait \di déclaration des Droits de l'Homme sans cosse dans sa poche et dans son cerveau; c'était
beaucoup, mais ce n'était pas assez. Rien n'est complet au monde. La formule humanitaire était trouvée, cela nesuffisail pas. Cela suffisait cependant à Flocon. 11 ne savait pas compléter. Ce n'est pas une faute, c'est un défaut. Je ne l'en blâme pas, jt l'en plains.
Mieux que M. Garnier-P<igès , M. Flocon méritait d'être porté sur la liste des membres du gouvernement provisoire. Mais pas plus que lui il n'était digne de ce périlleux honneur.
Qu'était M. Armand Marrast? Ne parlons pas de M. Marrast un an après février, nous aurons assez à en dire; mais de M. Marrast avant février. C'est le même homme, mais ce n'est pas la mêmechose. Avant février M. Armand Marrast rédigeait en cheï le National, ce fameux journal que l'on avait accusé àernodéralion, pour ne rien dire de plus ni de trop, dans la question des fortifications de Paris. M. Armand Marrast, le successeur de Carrel, était, à cette époque, un dialecticien séduisant, un écrivain érudit non pédanlesque , piquant non ordurier, gracieux non fade, élégant non ridicule. Il avait de l'imagination , un certain biio méridional dans la forme, une grande finesse , un bon goût exquis , quelque chose comme de Tesprit attique. S'il n'eût pas été Armand Marrast, il aurait voulu être Alcibiade ou Périclès. Sa Léontiuraî Sa Lais? Son Aspasie? On l'a nommée tout bas et tout haut. Mais je ne m occupe pas de ces choses. A défaut d' Aspasie, M. Marrast avait encore à son ser-
vice certains appeaux propres à allécher la curiosité publique et à afïriander les lecteurs à son endroit; s'il n'avait pas songé à couper la queue de son chien, comme fit Alcibiade , dit-on, il avait songé à autre chose. Lisez les numéros du temps. On lit Diderot, pourquoi ne lirait-on pas M. Marrast qui a presque autant d'esprit que Diderot, mais moins de science. Vous rappelez-vous la galerie des Pritchardistes? Dornès, Thomas et quelques autres,—- le fretin de la rédaction,— avaient essayé quelques.portraits, mal venus, mal réussis, lourds et sans ressemblance. Mais les autres, mais les trois quarts, comme cela était touché! Comme on y sentait le crayon du maître , l'intelligence de l'artiste , le rire de l'Athénien. Ah ! M. Armand Marrast était un habile manieur de plume , un habile tailleur de mots, un habile ciseleur de phrases! Il faisait son métier très consciencieusement, je vous jure , et peu de journalistes ont gagné aussi loyalement leur argent. Germain Sarrut, qui l'avait assez particulièrement connu à la Tribune , racontait bien parfois, àqui voulait l'entendre, certaines fredaines de son collaborateur et certains faits assez sclioking — M. Marrast sait l'anglais — qui ne laissaient pas que de scandaliser. Mais c'étaient des calomnies; la parole de Germain Sarrut, vieux républicain, n'avait aucune créance. M. A. Marrast était blanc comme neige de tout cela, il n'en rédigeait pas le iN^atzona/ avec moins de talent et moins d'abonnés. Car les abonnés ne
manquaient pas à ce journal, écrit dans un certain sens et fait d'un certain style. M. Armand Marrast attaquait les doctrines sociales, il distribuait gracieusement des coups de boutoir aux communistes, et cela devait plaire énormément aux bourgeois, classe de citoyens fort estimable assurément et de laquelle je ne médis pas , mais prisant peu les réformateurs et antipathique aux réformes. Les gens du National livraient, en outre, une guerre acharnée, mais toujours à armes courtoises, aux personnalités en renom, aux individualités en relief. L'escopette était chargée à poudre ; elle blessait et ne tuait jamais. Jamais aucun des personnages attaqués par le National n'est resté sur le carreau. M. Marrast, qui avant tout était un homme de /«yi life, se contentait de leur faire tirer la langue, il les disait et lesfaisait malades, malgré eux, il leur extrayait quelques palettes de sang, et ils ne s'en portaient tous que mieux. Mais toutes ces piqûres de notre Figaro réjouissaient fort et ébaudissaient à merveille les bourgeois, — marchands en détail qui aspiraient à devenir marchands en gros, petits boutiquiers désireux d'avoir de grandes boutiques, petit prêteurs sur gages guignant l'agio et la haute banque, — qui ressentaient une joie maligne à voir déshabiller devant eux les grandshommesdu temple où ils se proposaient d'entrer un jour. L'humanité est ainsi faite. Si vous apercevez un homme qui porte flanelle ou qui en vend se tordre les côtes lorsqu'on assomme de ridicules
OU de calomnies un autre homme plus haut placé que lui, — mais qui, comme lui, a vendu de la flanelle et qui en porte encore, — ne demandez pas son adresse ou son nom; vous le connaissez mieux que les registres de la mairie ou du tribunal de commerce ne le connaissent. Voilâtes gens auxquels s'adressait M. Armand Marrast. Ils l'applaudissaient fort gaiement, comme bien vous pensez, et lui , plus gaiement encore, empochait l'argent qu'ils lui donnaient; troc pour troc , passez-moi la casse , je vous passerai le séné. Les bourgeois passaient à M. Marrast d'être si méchant en faveur de son esprit ; illeur passait d'être si bêtes en faveur de leur argent. 11 est bien entendu que le National ne poussait nullement à la révolution ; il s'en gardait ; il eût effrayé ses lecteurs et desséché sa caisse. A cinquante ans de là, M. Armand Marrast eût écrit comme Vergniaud , et ses succès eussent été ceux de Barbaroux. Il était girondin par la forme et girondin par le fond , par l'esprit et par le costume. Marié à la petite-fille adultérine d'un roi d'Angleterre ou d'Ecosse, il apportait dans les habitudes de sa vie privée un certain je ne sais quoi d'aristocratique qui lui seyait assez. Grand seigneur encanaillé par le journalisme, on sentait trop qu'il écrivait avec des manchettes comme M. de Bufîon, et qu'après les avoir tachées dencre il se couronnait de roses comme Alcibiade. Et pourtant, la Révolution arrivée, la République proclamée, la dynastie du Na-
lional s'impatronisait partout , comme la dynastie d'Orléans, eliM. Marrast allait s'asseoir dans l'une des chaises curules de rHôtel-de-Ville. Je l'y laisse. J'aurai dans la suite p. us d'une occasion de reparler de lui; je n'y manquerai pas.
Voilà donc , si je compte bien , cinq hommes sur douze dont se composait le gouvernement provisoire, qui n'étaient pas républicains et qui étaient à la tête de la République. Et je ne suis encore qu'au commencement de la série ! Après MM. Garnier-Pagès, Marie, Armand Marrast , Flocon et Crémieux , d'autres vont venir. Le crible est là, ils y passeront.
Qu'est celui-ci? Un gros homme, aux épaules carrées, au visage plein, quoique pâle, le dos voûté, — cela ne fait pas trop mal, cela annonce de la science ou de la débauche, des veilles laborieuses ou des orgies. C'est M. Pagnerre, le secrétaire général du gouvernement. Le connaissez-vous? Non. Je le connaissais trèspeu pour ma part, mais, enfin, je le connaissais. M. Pagnerre a toujours été un de ces gens qui veulent paraître. C'était le révolufionnaire qu'on rencontrait le plus par les rues, avec un chapeau qui était un enseigne, et un front composé. Sa démarche était tantôt précipitée, tantôt lente, soit qu'il l'accélérât sous l'aiguillon de l'idée, soit qu'il la retardât en analysant le problème social dans toutes ses profondeurs, dans ses arcanes les plus impénétrables. De temps à autçe^ il sortait de sa rêverie comme en sursaut, l'a-
venir de l'humanité faisant oublier à ce grand citoyen le soin de sa propre sûreté. Les sourcils surbaissés, il jetait autour de lui des regards inquiets , car il avait trempé dans toutes les conspirations ourdies contre le pouvoir; il avait été affilié à toutes les sociétés secrètes ; il ne marchait conséquemment qu'entouré d'espions , et personne n'ignorait qu'il était un de ceux à cause desquels la police, comme le fabuleux Argus, ne pouvait jamais dormir que de la moitié de ses yeux. C'était par Pagnerre qu'avaient été faits les quatre coins d'une chambre, le cabinet d'à côté et l'embrasure de la fenêtre. A lui appartenait le monopole des mots dits à l'oreille , des conversations à l'écart, des serrements de mains furtifs. Il vous abordait mystérieusement pour vous dire ce qu'il avait appris dans l'un de ces conciliabules où l'on tramait la perte de la monarchie et où l'on connaissait le sous-entendu de tous les mouvements. Mais il vous recommandait de n'en rien révéler. C'était pour vous, pour vous seul, intelligence élevée, cœur pur, patriote énergique, qu'il se déboutonnait ainsi! Là-dessus, il vous quittait pour aller entretenir chacun tour à tour avec le même mystère. Il comptait que votre vanité ferait la courte échelle à la sienne. Voilà ce quêtait M. Pagnerre : le produit de la vanité et de l'impuissance à leur paroxysme !
Sous la monarchie , son nom avait beaucoup retenti à côté de ceux de Lamennais, de Pierre Leroux
~ 272 — et de Cormenin, dont il était l'éditeur, mieux encore : le cornac, rinlroducteur, le patron littéraire, à ce qu'il parait. Il m'est revenu même certains propos auxquels je n'ai pas voulu croire, à cause de leur burlesque et malgré qu'ils fussent imprimés. On disait du libraire Pagnerre qu'il s'était vanté quelque part que, sans lui , on n'aurait jamais connu M, le vicomte de Cormenin, dit Timon l J'opine peu du bonnet, et je crois peu ce que croit tout le monde; cependant ici , en ce qui concerne M. de Cormenin, je pense, un peu, comme tout le monde; je pense qu'il eût pu parfaitement se produire tout seul, par la seule puissance de son talent, par le seul secours de sa personne , et que si le libraire Pagnerre s'est vanté quelque part, dans sa biographie, par exemple, auto-biographie, — par parenthèse, — qu'il a, pour ainsi dire, donné le jour à Cormenin, à Pierre Leroux, à Lamennais et aux autres, c'est avouer qu'il les a faits, et, Dieu merci, les hommes de talent ont d'autres créateurs!
De M. Pagnerre je ne veux plus dire que quelques mots. Rente sous Louis-Philippe, pourvu de quelque emploi, de quelque sinécure plutôt, il eût été l'un des amis du château, abonné aux Débats, et grand pourchasseur de socialistes. Ami des amis du National, ayant un pied chez les uns, un pied chez les autres, le langage fleuri comme son visage, il était arrivé à l'Hôlel-de-Ville, comme secrétaire du gou-
vernement provisoire, quart de membre, moitié de membre de ce gouvernement, puisqu'il avait voix délibérative dans le conseil. Comment était-il arrivé là? Par où avait-il passé? Je veux l'ignorer, mais d'autres le savent qui le diront.
.le suis vraiment fâché d'avoir à parler de M. François Arago, après avoir parlé de M. Pages et surtout de M. Antoine Pagnerre , car il valait infiniment mieux , sous tous les rapports. Mais je n'ai pas choisi. J'ai pris les noms au hasard et j'ai écrit : que M. Arag^> me le pardonne,
M. François Arago était une des illustrations dont la France s'honorait à bon droit. Yaste front, terminé en haut par des cheveux rares, mais bruns encore, en bas, à l'os coronal, par des arcades sourcilières agrandies par le feu, par la puissance du regard, sans doute. Vaste front, ai-je dit, — vaste intelligence , ajouterai-je. Membre de l'Institut , membre d'académies étrangères, car l'Europe enviait ce savant à la France, M. François Arago avait parcouru les deux tiers de sa carrière entouré d'estime et bercé par l'enthousiasme des admirateurs de son beau talent. Conmie astronome, il avait doté la science de découvertes précieuses. Successeur de Lalande, émule de Herschell , il avait d -passé les limites imposées jusque là aux investigations; il avait reculé incessamment les bornes du connu, et l'observatoire l'avait vu souvent errer, pensif et oublieux du monde terrestre, dans
ses longs corridors, sous ses hautes voûtes; souvent sa grande taille s'était dessinée , la nuit , silhouette étrange et fantastique, comme une apparition de légende , sur la plate-forme qui couronne l'Observatoire. 11 sétait rapproché de Dieu plus qu'homme, plus que savant au monde, et à ce contact permanent, continuel, intime même, il était devenu athée. Les plus grands douteurs ont été les plus proches de la vérité. On ne nie tant opiniâtrement que lorsqu'on va affirmer. Il suffît d'attendre.
Grand par l'intelligence , grand par le savoir , M. François Arago l'était encore par le cœur, et ce que l'on savait de ses sentiments de patriote , de ses opinions de républicain . devait le rendre digne , à coup sûr, plus digne que beaucoup , malgré la tache faite à sa réputation politique par ses lettres sur les fortifications , de l'honneur de représenter le pays dans un gouvernement républicain. Je parle ici, bien entendu, de M. F. Arago, au 24 février, comme j'ai parlé des autres. Beaucoup devaient mentir à leur origine et aux promesses de leur vie passée, M. Arago entre autres; mais à ce moment-là ils avaient pour eux, et M. Arago avait pour lui, le bénéfice de cette vie passée. L'heure des éloges vient toujours avant l'heure des récriminations
On pourrait, à propos de ces dernières, demander à M. Arago ce que signifiait sa profession de foi de 1844 aux électeurs du 12' arrondissement. La ques-
tion est délicate; la réponse serait embarrassée à coup sûr.
Dans cette profession de foi , que j'ai là sous les yeux(l), imprimée, on remarquait certaines phrases, ayant un parfum du journal des Débats assez compromettant, celles-ci entre autres : «... Je déclare que le gouvernement constitutionnel , monarchique et héréditaire , est , suivant moi , le seul qui puisse prendre racine en France et y fructifier. Je suis convaincu que le pays serait exposé à mille
agitations , s'il avait à sa tête un chef électif.
Si j'ai l'honneur d'obtenir vos suffrages, je combattrai donc à la Chambre toute mesure qui me paraîtrait conduire à un gouvernement républicain. Je veux la monarchie constitutionnelle héréditaire , je la veux avec la famille d'Orléans!... » 11 est vrai que M. François Arago écrivait cela en 1844, au moment où il recommandait la candidature de M. de Genoude , à une époque où il lui était malaisé d'entrevoir la République. Quatre années changent un homme quelquefois.
Qu'il me soit donc permis de dire que M. François Arago a eu le tort, — immense aux yeux de ses amis et de ses admirateurs , — de venir jouer son passé honorable sur l'arène politique semée d'écueils et faite de chausse-lrapes où se brisent les renom-
(1) Irupritnerie de veuve Thuau, rue du Cloltre-Saint-Benoît, 4.
mées les plus pures, où s'engloutissent les réputations les mieux établies. Tout homme doit à son pays le produit de son cœur et de son intelligence. Le produit du cœur c'est le patriotisme , celui de l'intelligence c'est la science. L'une et l'autre peuvent marcher de conserve et l'une implique assez ordinairement l'autre. Malheureusement pour M. Arago, sa vieille réputation de révolutionnaire devait disparaître au souffle des passions politiques; elle devait s'user avant sa vieille réputation scientifique (jiii lui survivra. Ainsi apanage, M- Arago a le droit de porter haut la tête et d'attendre le jour de sa réhabilitation politique, si jamais ce jour arrive.
Après M. Arago venait M. Dupont (de l'Eure) , vénérable débris semi-monarchique, semi-républicain, porté sur le pavois, comme Laiayette eu 1830, pour ses cheveux blancs et son patriotisme. L'âge avait pu éteindre en son cerveau toute sève et toute verdeur, mais sous cette glace épaisse des années, si difficile à briser parfois, le cœur bouillonnait jeune encore, et ce mot de République, qu'il entendait pour la troisième fois résonner à ses oreilles , l'avait trouvé plein de joie , plein de confiance dans l'avenir du monde qu'il n'avait entrevu jusques-là qu'au travers du prisme obscurci des vieillards. Encore une fois, chez lui le cœur n'était pas caduc , et c'était avec son cœur plus qu'avec ses mains débiles qu'il saluait la splendide aurore qui se déroulait à ses yeux éblouis.
Les vieillards sont comme des enfants; et comme si^ à un moment prévu par la nature, les deux extrémités de la vie se touchaient , on rêve à soixante ans avec le même enthousiasme qu'à quinze. Pour l'enfant la vie de l'homme n'existe pas encore ; pour le vieillard, elle n'existe plus. Tous deux rêvent à une vie future. Au milieu des membres du gouvernement provisoire, M. Dupont (de l'Eure) , le vénérable ami de Lafitte , ressemblait au grand prêtre des tragédies antiques dont la mission était de bénir le peuple ou de le frapper de la malédiction céleste. M. Dupont (de l'Eure) savait bénir, il n'aurait point su frapper.
Après le grand prêtre venait le poète , nouveau David qui s'était imposé le rôle impossible d'endormir avec sa harpe les douleurs sans nom du peuple, nouveau Saùl. Après M. Dupont , le bourgeois, venait M. de Lamartine, l'ex-gentilhomme.
Lamartine! Ce nom appelait bien des sympathies. La foule le connaissait à peine cependant, elle ne savait de lui que ce que l'écho affaibli de la renommée lui en avait apporté. Le peuple de Paris n'est point comme le peuple de lazzaroni qui dort sur le môle à Naples, ou sur les lagunes à Venise, peuple d'oiseaux chanteurs qui sait par cœur les noms de ses poètes populaires et les strophes ardentes de ses improvisateurs.
Le nom de Lamartine avait été acclamé avec enthousiasme, accolé à celui de Ledru Rollin, plus
populaire et plus digne de popularité. Est-ce que ce dernier, cette fois, n'aurait point servi de passeport à l'autre?
La prédiction de lady Esther Stanhope se réalisait, plus brillante et plus inespérée peut-être. Lady Stanhope, la nièce de Pitt, l'ermite de Djioun, l'oracle du Liban, la reine de Palrayre et de Jérusalem, avait reçu, en 1832, la visite du poète français dont elle avait ignoré, jusque-là, même jusqu'au nom; et le seul bruit de ses pas (I) l'avait prévenue en sa faveur, et lui en avait assez appris sur lui (2) ! Cette femme originale, qui avait mis l'immensité des mers et du désert entre elle et les deux mondes et que d'amères déceptions amoureuses avaient conduite au milieu des tribus arabes, druzes et maronites, vivait beaucoup de la vie intérieure et dans la contemplation d'ellemême. Les saint-simoniens à la recherche delà femme libre l'eussent indubitablement rencontrée là où se cachait, — comme une femme saitse cacher, pourêtre vue et admirée en reine, — l'amie romanesque de M. Pott, — la nièce infortunée du célèbre orateur de la Grande-Bretagne. « Etant au désert, — disait-elle. — je voulais savoir les secrets des tribus arabes, et j'ai dormi avec les chefs de ces tribus. »
Elle avait fait plus encore, elle avait abandonné
(\ ) Lamartine, Voyage en Orient, p. 234. (2) idem.
son nom et ses vêtements de femme. Ce n'était pluâ lady Stanhope, élégante Anglaise, mais un bel etïendi répondant au nom de Bint-el-Meleck ou Bint-el- Sultan, fils du Roi.
La pythonisse des chameliers et des croyants du Liban avait senti s'évanouir en son âme les croyances de sa patrie première, et elle s'en était fait d'autres composées des débris mêmes de ces croyances, imitant en cela ces tribus errantes d'arabes qui n'ont plus Palmyre pour l'admirer et qui, cependant, viennent dormir dans ses ruines qui la rappellent et qu'ils reconstruisent parfois dans leurs rêves extatiques. Lady Stanhope, chrétienne autrefois, avait involontairement adopté la religion poétique des sujets sauvages et indépendants qu'elle s'était faits, grâce à la toute puissance de sa beauté et à l'empire de son étrange fantaisie. Elle croyait à Dieu et au diable, aux Amschaspands etaux Darvands. Voilà la manichéenne de qui M. deLamartine,en arrivant dans l'antique Sydon, avait un jour reçu la miraculeuse prophétie qui devait, seize ans plus tard, avoir la plus éclatante consécration. Il est vrai que, quoiqu'elle ne le connût pas, lady Stanhope avait, tout d'abord, ressenti pour notre barde une attractive admiration qu'il devait en partie, il faut l'avouer, à son cou-de-pied élevé, à l'èftpace extraordinaire laissé entre son talon et ses doigts, lequel permettait à l'eau de passer sans mouillet le
pieddvi noble voyageur (1). C'était un pied d'Arabe; lady Esther avait reconnu iM. de Lamartine pour appartenir à l'Orient, directement ou indirectement, par sa mère ou par son génie, et favorablement disposée, comme on voit, elle lui avait dit, empiétant sur les attributions consacrées de l'antique forêt de Dodone : « Vous retournerez en Europe ; l'Europe est « finie, la France seule a une grande mission à accomplir encore; vous y participerez, je ne sais pas encore
comment Vcus êtes un de ces h'mimes de désir
et de bonne volonté dont Dieu a besoin, comme d'instruments, pour les œuvres merveilleuses qu'il va bientôt accomplir parmi les hommes (2). Lady Esther Stanhope faisait pour M. de Lamartine ce que la vieille Catherine Théos avait fait pour Robespierre, elle le pioclamait C élu de Dieu.
On comprend toute l'influence qu'une pareille prédiction dut avoir sur l'imagination passionnée d'un poète comme le chantre des Girondins, et lorsque Février arrivé, il vit se réaliser, et au delà, les promesses merveilleuses de cette prophétie, il dut remercier, du fond de son cœur, la femme qui lui avait soufflé, pour ainsi dire, son rôle. Qu'après cela on croie à la Providence, rien n'est plus aisé, et M. de Lamartine y a toujours cru, bien que lady Esther ait dit (\Wil
(\) Voyage en Orient, p. 261.
(2) Idem.
ne croyait pas, occupé qu'il était toujours de luimême.
M. de Lamartine n'a point failli à cette mission. Taille allongée, port hautain, tenue sévère, visage maigre et pâle, bouche sèche, tourmentée par un rictus qui était autrefois dédaigneux et qui cherchait à se faire bienveillant; il ne répondait qu'à moitié, par sa physionomie , aux espérances de la reine des chameliers du désert. Par son caractère, il n'était pas non plus tout à fait à la hauteur du rôle qu'elle lui avait tracé. Sa phrase était riche, sa mélopée traînante mais harmonieuse, sa dialectique molle d'ordinaire, ardente parfois, colorée toujours. Il séduisait, mais il ne convainquait pas. Les sentiments du poète perçaient les idées de l'orateur, et s'ils donnaient du charme à son débit, ils atïaiblissaient la portée de son discours. Son langage avait trop de pompe, mais sa parole n'avait point assez de nerf. Il avait du brillant, il n'avait point de solide, — beaucoup de gestes exagérés, peu de pensées justes, — de la forme et point de fond. Aussi devait-il faire ce qu'il a fait, rien de plus, rien de moins. ïl est coupable aux yeux de l'histoire et de ses contemporaftis , et néanmoins il a été fidèle au rôle qui lui avait été tracé. Cela ne l'absout pas, mais le fait comprendre. Il avait assurément, et à un haut degré, le mens diviniorôes poètes, mais, complète dans les sphères qui lui étaient familières, sa nature, faite de nerfs et de
sentiments, se révélait beaucoup trop incomplète dans les sphères positives où les circonstances l'avaient un instant placé. Il essayait l'envergure puissante de ses ailes diaprées et étincelantes là où elles ne pouvaient servir que d'obstacle aux autres et à luimême; il se servait de la lyre là où il eût dû se servir de l'épée, seulement, pour tracer et pour exécuter. Cet homme avait quelque chose de moins ou de trop. Le peindre serait une prétention que je n'ai pas; et d'ailleurs il s'est peint lui-même, — et mieux que je ne l'eusse fait, — dans ses actes et dans ses livres. L'appréciation qu'il fait des Girondins est l'appréciation de son tempérament et de sa conduite politiques : «La pensée, l'unité, la politique, la résolu- « tion , tout leur manquait. Ils avaient fait la Révo- « lution sans le vouloir, ils la gouvernaient sans la « comprendre ; la Révolution devait se révolter con- « tre eux et leur échapper... Au lieu de travailler à « fortifier la République naissante, ils n'avaient mon- « tré de sollicitude que pour l'affaiblir!... » Lorsqu'on se juge ainsi, monsieur, on abdique, et assez à temps pour n'avoir pas à encourir le jugement de l'histoire et le châtiment qui le suit!...
M. de Lamartine était ce que Robespierre appelle un homme palriotiquement contre-révolutionnaire. Ses discours et ses actes l'ont prouvé ; et je suis à me demander encore par quel éclat de paroles, par quels artifices de langage, par quel charme de diction, cet
— i^ — homme était parvenu à capter, pour ainsi dire, l'admiration de ce peuple naïf et bon , qui permet bien qu'on l'impressionne avec les magnificences du style et les séductions de la poésie , mais qui veut aussi qu'on l'émeuve par l'héroïsme des actions et la stoïcité des faits. Arriver ainsi à l'engouement populaire lorsqu'on a tonné contre le populaire; flatter le peuple lorsqu'on l'a calomnié , c'est prouver un excès de talent ou un excès de bonne foi. Le peuple avait oublié les plaidoyers ardents de cet orateur pour la monarchie du droit divin , les odes et les dithyrambes de ce poète en faveur du duc de Bordeaux; je ne veux pas les rappeler. Mais si , comme écrivain , Lamartine avait un style d'une abondance lactée, pour me servir de l'expression de Quintilien; si George Sand a pu dire de lui avec raison : (( Il est vrai que Lamar- « tine trouve facilement des phrases, mais, dès qu'il « les a trouvées, il est obligé de chercher ce qu'il « mettra dedans ; » — on peut dire de lui , à propos de ses soudains revirements et de ses calomnies contre ses anciens amis politiques : « Il n'a jamais trahi « que l'infortune. »
Son manifeste à l'Europe , copié sur le décret de la Convention (1), par lequel elle promet protection et secours à tous les peuples, devait révéler assez les tendances de son esprit et les espérances de son am-
(1) Voir le Moniteur du 19 novembre 92.
bition. Ce qu'il voulait être dans la Révolution, ses allocutions de l'Hôtel-de-Ville devaient bientôt le faire deviner. Quelques jours après février il répondait à la députation italienne : « . . . . Washington , voilà le « nom qu'il faut aujourd'hui proclamer, c'est le nom « de la liberté moderne. Ce qu'il faut au monde, c'est « le nom de l'homme le plus désintéressé, le plus « dévoué au peuple. Voilà l'homme qu'il faut à la « liberté. Un Washington européen , voilà le besoin « du siècle (i). >» M. de Lamartine, en ceci encore, se trompait', il ne devait pas être le Washington de la République nouvelle, il n'en était que le Bailly !...
On l'a accusé, — j'appuie sur le mot, — d'avoir fait la Révolution de février. L'absurdité de cette accusation l'aurait fait tomber d'elle-même, assurément , si l'auteur des Girondins n'avait pris la peine d'annoncer qu'en effet il était l'éditeur responsable de cette séclilion,(}ecei[esiirp7'ise àe cet accident, de cemallieiir. Pourquoi alors l'avait-il appelée la révolution du mépris? Cela voulait dire, si je ne me trompe, que la monarchie du 7 août s'était éteinte dans sa corruption, comme un gaz délétère s'éteint dans une atmosphère viciée. Rendons donc à chacun la justice et la responsabilité qui lui reviennent. A chacun ses œuvres, à chacun ses titres. La Révolution de février avait eu d'autres moteurs, la Répu-
(1) Moniteur du 28 mars 1848.
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blique d'autres initiateurs que le chantre des Méditations. Je sais bien que le cœur de M. de Lamartine est si vaste, son abnégation si modeste, qu'au risque de passer pour un socialiste, pour un ronge, aux yeux des contemporains qui ne connaissent encore de la science sociale ni l'alpha ni loméga, il désire passer, aux yeux de la postérité et sur les tables de 1 histoire, pour le fondateur de la République française. Si la monarchie était à créer, peut-être l'eùt-il fondée; c'est là son idée fixe, son liobbij-liorse : être le chef d'une génération nouvelle; ses livres et ses paroles l'ont prouvé; trahit sua quemque voliiptasl... Mais outre que M. de Lamartine n'a pas fondé la République et qu'il n'a pas amené la Révolution, c'est qu'il a déclaré dans l'histoire de cette Révolution, u que si le gouvernement constitutionnel de Louis- « Philippe eut tendu à accomplir graduellement et « sincèrement les deux ou trois gi^ands perfeclionne- « ments moraux ou matériels demandés par 1 époque, « il eût défendu la monarchie! » Est-ce clair?
Le véritable fondateur de la République, après tout le monde, c'est-à-dire après le peuple, c'était Ledru-Rollin.
Ledru-Roilin était bien l'homme des masses, le tribun populaire par excellence ; c'était surtout l'orateur que rêva Salluste : l'orateur honnête h'mme, car toute l'éloquence est dans Chonnêteté. Salluste se trompait peut-être d'un peu ; il faut autre chose
~ 286 — que cette qualité, — assurément fort estimable,— pour faire un orateur, et, cette autre cliose, Ledru- Roilin la possédait. Il avait une voix mâle et vibrante dont la tonalité avait des notes extrêmement sympathiques ; son langage était plein de soudainetés abruptes ef d'étrangetés, triviales parfois, puissantes toujours , qui remuaient profondément les esprits dans lesquels elles tombaient. Il avait la vertu des tempéraments sanguins : l'audace qui se combinait chez lui avec 1 ardeur, avec Timpatience, avec la colère. Sa phrase sortait un peu hachée , un peu vulgaire même, mais elle ne sentait pas l'huile comme la plupart des discours qu'on improvise pour la tribune. L'etîort ne se trahissait pas, et quant au travail, s'il existait toutefois , on ne s'en doutait guère. Phrase concise , serrée , rugueuse mais acérée et brillante, que venaient bien déparer, de temps en temps, il est vrai, certains lieux communs, qui étaient, du reste, les seuls artifices de style qu'il se permit et dont il usât avec modération. On aurait pu dire de ses discours ce que Cicéron disait des Commentaires de César : qu'ils étaient droits , nus et beaux de leur nudité, recti , nudi, venusli. Puis, pour ajouter encore à ces avantages , — pour rendre encore plus saillante cette chaude et mâle éloquence qui venait du C(fur, — Ledru Rollin avait une haute taille cambrée, — un front à plans inégaux mais significatifs; et, quand il rejetait sa tête en arrière avec fierté , avec
trop de fierté peut-être , il imposait. Il y avait de la menace dans celte attitude ; une menace calme, une colère contenue , grondante , mais prête à éclater au premier choc, au premier mot, au premier prétexte. Ses adversaires politiques la connaissaient.
Sa large figure incorrecte, sans harmonie de lignes, sans beauté de contours, mobile comme l'esprit dont elle réfléchissait sincèrement les impressions, eût été peut-être un peu vulgaire si elle n'avait été éclairée par un sourire empreint, quand il le voulait, d'une irrésistible bonté, et par un regard qui donnait à cette physionomie un cachet de puissance et de noblesse que, sans lui, elle n'eût point eu.
Il faut être franc et je veux l'être surtout envers l'homme à l'égard duquel on serait le plus volontiers disposé à douter de ma franchise si, par mes ménagements, je permettais qu'on en doutât. Le citoyen Lecru-Rollin ne doit pasjouir des immunités de l'historien quel qu'il soit, pas plus qu'il ne jouira des immunités de l'histoire. Il appartient tout entier à l'un comme à l'autre. D'ailleurs il serait le premier à réclamer, si je flattais et essayais de pallier. Ledru- Rollin était fait pour les agitations et le grand jour. Ce qu'il a fait, personne ne l'ignore. Ne le rendons pas indigne du rôle qu il a joué ; laissons-le à la hauteur des événements auxquels il a été mêlé, et surtout, pour le connaître, ne jetons pas un regard en arrière, ne fouillons pas dans le passé pour chercher un moule
OÙ s'appliquassent sa figure et son caractère, un grand portrait dont il fut le calque, la copie, la reproduction plus ou moins involontaire. L'édition princeps du véritable tribun est épuisée depuis longtemps: mais ce n'est point à dire que tonte médaille qui tendra jamais à en rappeler la physionomie sera une médaille fruste, sans effigie personnelle, caractéristique.
— non. De ce que les siècles écimlés ont fourni un splendide contingent de grandes figures, de grands types, de grands noms, il n'en faudrait pas conclure que les siècles à venir sont déshérités de tout génie et de toute grandeur. Chaque siècle produit ses hommes, comme chaque sillon produit ses épis. La moisson faite, Dieu sème de nouveau et les siècles récoltent de nouveau. La terre n'est pas inféconde ; pourquoi douterait-onde la fécondité de l'esprit humain? Athées, impies, épuisées sont les époques qui n'attendent rien ; épuisée est la terre qui ne produit rien. Labourez, labourez toujours le champ des idées, et laissez les cerveaux germer et s'épanouir. La semence est toujours prête; la semaille toujours bonne.
Alexandre Ledru-Rollin, — rapprochement bizarre,
— était né le jour môme de l'entrée des troupes françaises à Rome, le 2 février 180^. Quarante ans plus tard, les Français étant , de nouveau , entrés dans la ville éternelle , Ledru-Rollin prenait le chemin de l'exil pour avoirdéfendu la République romaine, sœur jumelle de la République française.
Il était le petit-fils d'un physicien distingué , professeur des princesses du sang. On rencontre parfois dans la vie de ces fortunes étranges. Tel, qui a été bercé sur les genoux d'une reine, sa marraine, qu'on retrouve plus tard, homme et libre, l'ennemi des rois. — Tel avait été le père de Caussidière, ce vieux soldat des Pyramides et de Lodi qui s'était éteint quelques jours avant Février, dans les bras de son fils. L'archiduc Jean d'Autriche et l'impératrice Béatrix l'avaient tenu sur les fonts de baptême !
Le père du citoyen Ledru-Rollin avait été un savant homme, l'ami des savants de son temps. M. Jacques Ledru avait été, en outre, maire de la commune de Fontenay-aux-Roses, et les habitants qui lui ont survécu vous parleront de lui avec respect. Plus d'un d'entre eux avait contracté à son égard de grosses dettes de reconnaissance.
M. .Jacques Ledru avait connu les grandes individualités de la Révolution. Il avait été lié avec Danton, et son fils avait recueilli de lui l'héritage de son amour pour les grandes choses accomplies par cette mémorable époque et la tradition des grands dogmes proclamés par elle.
A de tels exemples et à si virile école le cœur ne pouvait que s'agrandir, l'esprit que s'éclairer , la foi que se fortifier. La jeunesse de Ledru-RoUin s'était donc écoulée aux dernières lueurs de 92, dans l'étude et dans le silence, troublée par intervalles par l'éclat TOME I. i9
des dernières batailles de l'Empire et par le bruit de la chute du colosse Corse. Et la Révolution de juillet arrivée, il avait compris, jeune homme au cœur ardent, de quel côté il devait tourner ses espérances et ses regards, quel rôle il devtiit adapter à sa taille et à son esprit. Souvenirs obligent, comme noblesse. Ledru-Rollin s'était souvenu, et il avait embrassé avec enthousiasme les idées nouvelles, etdans le grand duel à mort engagé entre la démocratie et l'absolutisme il s'était rangé du côté de la démocratie.
Avocat, il s'était fait alors le défenseur de tous les soldats de l'idée révolutionnaire à la propagande de laquelle il avait aidé avec un zèle qui ne s'est jamais démenti. Sa parole éloquente, — toujours sympathique parce qu'elle était toujours convaincue, — avait été mise au service de ceux que le pouvoir opprimait. Jamais il ne la prostitua illégilimement. Jamais aussi on ne la lui demanda en vain.
Après son Mémoire sur la rue Transnonain , dont en six jours quarante mille exemplaires avaient été vendus, — mémoire dans lequel les victimes tombées dans une lutte impie étaient digueuient vengées, et les actes odieux du gouvernement energiquementtlé- Iris, — Ledru-RoUin avait continué de servir de sa plume et de sa parole la cause sainte du droit et de la liberté.
Appelé, par les électeurs du Mans, à prendre à la Chambre des députés le siège vide de Garnier-Pagès,
il avait jeté le gant au pouvoir qui venait de le condamner à la prison , et qui lui avait fait perdre cent quarante mille francs de sa fortune pour avoir osé dire : « Le suffrage universel, c'est la République. Mais le suffrage universel n'est qu'un moyen, la transformation sociale est le but! » Crime irrémissible n'est-ce pas! Mais qu'étaient pour LedruRollin sa liberté menacée , son patrimoine compromis , sa famille attristée? La grande famille humaine avait toute sa sollicitude ; les grandes douleurs et les grandes misères du prolétariat avaient toute sa pitié ; le peuple avait tout son amour. Au peuple, il avait consacré toutes les forces de son esprit, toute l'énergie de son àme républicaine , toutes les ressources de sa fortune. Cinq cent mille francs , tout son patrimoine, avaient servi à soutenir des journaux et à venir en aide à des patriotes, à des ouvriers, à des prolétaires. Et les contraintes par corps dont on a voulu lui faire un crime, Ledru-Rollin aurait le droit de s'en faire une gloire. C'est un crime honorable Ce sont des reliques précieuses qu'il conserve religieusement, car elles ont une origine dont on doit être fier. H n'en est pas une , pas une seule de ces contraintes par corps, qui ait eu pour origine ses besoins personnels et sa propre personne.
Ah! je sais bien que ses adversaires, — dénaturant sans pudeur les actes les plus purs de sa vie si honorablement remplie, — n'ont pas craint de faire de
lui un homme d'une dépravation orageuse , comme Mirabeau, comme Fox, comme Bolingbroke, en donnant à ses contraintes par corps une source impure, en faisant sa conduite mesquine et égoïste , sa vie honteuse , ses mœurs dissohies! A ces gens-là, je jette sanshésiter le men<ir/5!m/?u(/fi/i/i.ssiwe de Pascal.
Ceux qui ont connu et approché Ledru-Rollin diront quel noble cœur bat dans sa large poitrine , quels sentiments profonds d'amour pour le peuple , de pitié pour ses misères, d'espérance pour son avenir, il renferme.
Ledru-Kollin sut toujours mettre en pratique les maximes fraternelles écrites dans les livres , moins encore que dans les traditions de sa famille. Secondé dans son œuvre par sa femme , âme forte et républicaine , sa bourse et son cœur, ouverts à tous, donnèrent à tous , l'une son argent , l'autre ses conseils et ses consolations. J'ai vu entrer chez lui bien des pauvres , bien des aftligés , bien des désespérés : pas un n'est ressorti avec les larmes qu'il avait dans les yeux, avec les nuages qu'il avait sur le front, avec les soucis qu'il avait dans l'esprit! Combien d'infortunes , honteuses du grand jour et d'une aumône imporlune, et discrètement soulagées par lui , qui se sont tues , non par ingratitude, mais par devoir. Les journaux n'ont jamais rien révélé de ces dons du cœur que la publicité eût déflorés.
Ces vertus-là ne sont pas rares ; je ne les exalte pas.
et si j'en parle ici , c'est moins pour les faire valoir , pour rappeler l'inépuisable bonté, l'inépuisable bienfaisance du citoyen Ledru-Rollin , que pour répondre aux impitoyables libellistes qui lui ont tout dénié , tout, jusqu'aux vertus les plus modestes, jusqu'aux qualités de l'homme privé !
Je comprends le combat loyal, à armes égales, à armes courtoises, fait à un ennemi politique dont oH cherche à saper les idées parce qu'elles semblent mauvaises , dont on cherche à renverser le piédestal parce qu'il paraît trop élevé. Mais cette guerre de bravi et de coupe-jarrets qui s'embusquent derrière l'anonymie d'un journal ou- d'un pamphlet pour tirer à bout portant, un coup sûr, et avec une arme chargée de calomnies impures et d'injustices révoltantes , je la réprouve , je la hais et d'une haine vigoureuse. Un ennemi dont on voit la face on peut lui répondre; mais contre un lâche, dont on ne se sent que le stylet trempé de fiel et de boue, on ne peut rien, pas même lécraser sous ses pieds , avec la boue de son talon. i
Avant de condamner un homme, il faut se donner la peine de le juger, et, pour le juger, il suffit de regarder un à un les actes de sa vie, d'interroger sa conduite, d'observer ses allures, mais avec conscience, mais sans haine, car la haine oblitère l'esprit et obscurcit la vue . — mais sans parti pris d'y trouver du mal, en y cherchant du bien.
•«Certes, Ledru-Rollin avait commis des fautes, de grandes fautes même , je l'accorde à ses détracteurs les plus implacables et les plus acharnés à grossir ses fautes et à s'en faire des armes contre lui. Je le constate, parce que je veux qu'on sache bien que je ne prétends pas me faire le panégyriste quand même du citoyen Ledru-Rollin : il n'est ni mon Dieu ni mon fétiche. Je porte plus haut mes admirations : je ne prends pour drapeau que des principes immortels et non des hommes. Les hommes se trompent , même celui de tous qui est le moins infaillible et dont on n'ose point contester l'infaillibilité : le pape, le vicaire du Christ, l'empereur des consciences, le maître souverain des âmes ! Les hommes se trompent donc ; ils s'égarent, même lorsqu'ils sont guidés par les plus pures intentions; ils ségarent et ils égarent les autres; et c'est alors que leurs erreurs deviennent coupables, c'est alors qu'ils sont justiciables, non de la haine, mais de la sévérité inexorable de leurs pairs. Les principes, au contraire, invariables, uns, inflexibles, sont infaillibles : c'est h eux seuls qu'on doit s'attacher.
Néanmoins, ce puritanisme de conscience ne m'a jamais empêché de battre des mains et du cœur aux grandes choses faites et dites par les hommes. Et l'on me permettra bien de proclamer hautement le courage, le talent, le dévouement, le désintéressement surtout, vertu rare à notre époque, — qui défendront
de l'oubli et du mépris la mémoire du citoyen Ledru- Rollin. On me permettra bien d'admirer fr;inchement ce qu'il y a en lui de sentiments élevés, nobles, respectables.
Au 24 février 1848, Ledru-Rollin était le seul homme révolutionnaire, le seul orateur vrai du gouvernement provisoire. Il était très populaire, et cette popularité, qu'il méritait, il la devait à la direction une , concentrique au but proposé, qu'il avait imprimée à sa vie: aimer le peuple, le protéger, le grandir, lui donner le bonheur en même temps que la liberté.
Au 24 février, il apportait , on le sait , un riche contingent d'actes honorables, qui prouvaient assez qu'en lui tout était peuple, bras, tête et cœur, comme l'a dit Déranger à propos de Manuel , le député libéral de la Restauration, dont le député du Mans devait un jour imiter la courageuse indépendance et l'inébranlable fermeté. Ces actes et ces faits prouvaient assez, en outre, les allures de son tempérament moral, les tendances de son esprit et les espérances de son cœur.
Lutteur infatigable, il s'était emparé de la tribune du Palais-Rourbon toutes les fois que les intérêts et les libertés populaires avaient été menacés. Il avait flétri tous les déshonneurs dont le pouvoir voulait rendre la nation solidaire. Il était revenu, — et sans repos pour lui et sans trêve pour le gouvernement, —
sur les grandes questions pour lesquelles ce dernier montrait tant de dédaigneuse inditîérence : question du salaire, question du droit au travail , question de vie ou de mort! Mettant à nu, dans un tableau effrayant d'éloquence à force de vérité , les hideuses misères qui rongent, — comme un cancer sans guérison , peut-être maintenant — le sein de notre société, si insolente de luxe et de bonheur à la surface, au prix des sueurs , des larmes et des désespoirs qu'on y rencontre au fond; — remuant et comptant ces misères, les statistiques officielles à la main, I.edru-RoUin avait élevé la voix en faveur du prolétariat méprisé, et, le seul de ses collègues, il avait apporté à la chambre , au grand scandale de ces derniers, la pétition des travailleurs sur l'enquête , avec ses deux cent cinquante mille signatures !
Puis les trois journées de février l'avaient vu, veillant et haranguant les patriotes insurgés, et le premier, à la chambre des députés, comme à IHôtel-de- Ville, il avait osé proclamer la République, (^ar c'est lui, bien lui, qui Ta proclamée, et pas d'autres. Et, s'il y a crime à cela, il en accepte la responsabilité; et, si cette responsabilité devenait jamais un fardeau, le peuple en revendiquerait la moitié pour lui. Après cela, croassez à votre aise, corbeaux de la réaction, et restez tant qu'il vous plaira auprès du cadavre delà monarchie ; vous ne la galvaniserez jamais !
Ledru-Rollin était populaire, ai-je dit. Mais, par
un de ces malheurs fréquents dans les annales des républiques anciennes et modernes, il était accouplé, au 24 février, à des hommes qui n'avaient vu ou n'avaient pas voulu voir comme lui les côtés révolulionnaires de la situation, les faces significatives de la Révolution. Il est bien entendu que je ne parle ici ni de Louis Blanc, ni d'Albert, ni même de Flocon.
Tiraillé en sens contraire par ces hommes, harcelé par les ambitions diverses qui s'étaient manifestées le soir du premier jour de l'installation du gouvernement provisoire, attristé en secret par un antagonisme et par des luttes intestines qui s'étaient traduits avec tant de hâte et si peu de modération, Ledru-Rollin devait, comme conséquence de ce contact déplorable, non pas s'engager dans une voie mauvaise, mais la côtoyer et louvoyer dans la bonne voie sans y entrer franchement.
Au 25 février, rien n'avait encore transpiré au dehors de cette anarchie au sein du gouvernement. Ledru-Rollin y avaii encore son initiative ; si on ne le redoutait pas précisément, on savait, du moins, quelle était son influence sur les masses, quelle était, conséquemment, sa force, et on le sentait nécessaire, indispensable à l'iniégrité des moyens d'action du gouvernement. C'est pour cela qu on le flattait, qu'on lui promettait tout, avec réserve de ne rien tenir des engagements pris, ou de n'en tenir que très peu. Aussi, et grâce à l'ascendant qu'on lui reconnais-
sait, il avait pu, dès le premier jour, quoique enfermé dans le cercle étroit d'une faible minorité, prendre des mesures énergiques et populaires. Le premier décret qu il avait signé de sa main et écrit tout entier avait été celui qui proclamait l'aholilion de l'esclavage,— cette honte antique, ce préjugé d'épiderme, qu'avaient tenu en si grand honneur les champions de l'aristocratie du tissu cutané et dont l'humanité avait eu tant à gémir. C'était là une question qu'il avait soulevée souvent, sous la monarchie, et non sans succès, il faut le dire. Le second décret, qji'il avait encoresignéde sa main, avait été celui qui proclamait l'abolition de l'impôtsur le sel et de l'impôt sur les boissons, deux tyrannies qui ne pouvaient survivre à celle qu'on avait détruite. Le troisième décret, qu'il eut beaucoup de peine à obtenir de la majorité du gouvernement, avait été celui qui créait l'établissement des invalides civils du travail; il avait exigé que cet établissement fût transporté aux Tuileries mêmes, afin que les monarchies de l'Europe fussent averties, par cet acte, de l'attitude du gouvernement révolutionnaire, et que les prolétaires, brisés par l'âge et par les fatigues, épuisés par les misères et les privations, pussent s'installer là où s'étaient trop longtemps établies les splendeurs égoïstes de la royauté!
Mais, encore une fois, entouré comme il l'était, les inspirations personnelles du citoyen Ledru-Rollin devaient être étouffées sous l5s clameurs, sous les
obsessions, sous les exigences de ses collègues. Et, en effet, elles avaient été étouffées. Ses allures devaient en être moins droites et moins puissantes. Et puis, on perd à changer l'orbe dans lequel on a jusque-là rayonné. Pour moi , j'eusse souhaité que Ledru- Rollin restât tribun; sa puissance en eût été décuplée, ses moyens d'action en eussent été plus efficaces. Les acclamations passionnées qui l'avaient toujours accueilli jusque-là ne le lui avaient donc point dit?
Sa première faute, ce fut d'imiter si vite ses collègues, de faire, comme eux, la chasse aux ministères, d'accepter le ministère de l'intérieur. M. de Lamartine s'était fait nommer au ministère des affaires étrangères, — M. Crémieux au ministère de la justice, — M. François Arago à la marine, — M. Marie aux travaux publics, — M. Garnier-Pagès, ne pouvant être préfet de police, s'était rejeté sur la préfecture de la Seine et s'était installé, avec Guinard et Recurt , comme maire de Paris. La lignée du iVa^îcna/ s'était, en outre, emparée des autres postes : à M. Bethmont, on avait donné le ministère du commerce, — à M. Carnot, celui de de l'instruction publique, — à M. Michel Goudchaux, celui des finances, — au général Bedeau, celui de la guerre, — au général Cavaignac, le gouvernement général de l'Algérie, etc., etc. Ledru-Rollin aurait dû s'opposer à ce népotisme, le flétrir ou le dédaigner. En tous cas, il n'aurait pas dû l'imiter.
Aussi , cette faute devait être le premier coup porté à sa popularité si chèrement conquise, et ce coup, ce fut lui-même qui le porta à lui-même, non pas, certes, par vanité, mais par une prévision louable des complications graves qui allaient surgir. Il faut croire, — et cela était plus dans les habitudes de son caractère intègre, - il faut croire qu'il ne s'était même emparé du ministère de l'intérieur, — gouvernement dans le gouvernement, — que pour ne point le laisser aux ambitions mesquines, étroites et contre-révolutionnaires qui le convoitaient. Savezvous ce que fût devenue la France républicaine avec le gouvernement qu'elle avait et avec un autre homme que Ledru-Roilin au ministère de 1 intérieur? Mais l'escamotage que l'on redoutait avec tant de raison, cet escamotage aurait eu lieu. Vous auriez vu les gens du National, mettant de côté leurs écharpes rouges et retournant leurs cocardes, donner une seconde représentation de la scène du 30 juillet 1830 et aller offrir la couronne de France à un duc d'Orléans quelconque !
Peut-être, donc, qu'au lieu de blâmer le citoyen Ledru-Rollin d'avoir, à ce moment, accepté le ministère de l'intérieur, nous devons l'en remercier, en songeant à ce qu'il a fait d'utile et de grand dans ce poste important, — à l'activité, au patriotisme dont il a fait preuve. Néanmoins, il est permis de regretter qu'il n'ait pu faire plus, et il l'eût pu s'il était resté à
la place que la Providence lui avait assignée , dans le rôle qui lui était tracé: à sa place et dans son rôle de tribun, je le répète. Ça été une grande faute, une double faute, faute pour lui d'abord, qui n'eût fait que grandir encore dans les luttes des clubs et dans les agitations pacifiques de la place publique ; faute pour nous, qui y eussions tout gagné. Un peuple va bien loin dans la voie du progrès et de l'émancipation lorsqu'il y est poussé et suivi par un homme de la taille et du talent de Ledru-Rollin!
Mirabeau ne commit pas cette faute. Il ne voulut jamais accepter ce qu'on lui proposa; il ne sollicita jamais ce qu'on ne lui eût pas refusé. Aussi conserva, t-il jusqu'au dernier moment toute son influence , tout son ascendant, toute sa popularité, parce qu'il avait conservé toute son indépendance. Aussi sa voix tonna-t-eile toujours éloquente, toujours applaudie là où il lui plut de la faire entendre , au forum ou à l'Assemblée nationale. Cette faute, que devait cpmmettre Ledru-Rollm, Danton l'avait commise un jour; Danton, le tribun des carrefours, le harangueur violent de la rue. Un jour il accepta, il sollicita peut-être un ministère, et sa puissance déchut, et il le vit, mais trop tard ; car lorsqu'il voulut essayer de reconquérir sa popularité compromise et qu'il commença à y réussir, Robespierre jugea , dans son infle.vible logique, qu'il était prudent de l'en empêcher, et le député d'Arras supprima le député du peuple!...
Enfin , quoique révolutionnaire, quoique homme de talent, d'un talent incontestable, d'une intégrité et d'un désintéressement reconnus, Ledru-Rollin n'était pas encore l'homme-type de la révolution : quoique le plus complet, il était encore incomplet. A défaut d'autre, il fallait s'en contenter; mais ce n'était pas là l'homme rêvé, l'homme attendu. Car c'est là une des choses remarquables, un fait presque douloureux de notre révolution, pas un homme n'avait surgi du choc des événements de Février» Nous n'en avions vu qu'un à l'œuvre, et celui-là nous le connaissions tous déjà , — déjà nous connaissions sa force et son génie révolutionnaire; cet homme-type, c'est le peuple, l'homme-foule.
A l'horizon de 89 et de 92 , de grandes figures étaient apparues, d'héroïques caractères s'étaient produits , de mâles génies étaient venus. Mirabeau , Danton , Robespierre, Saint-Just, Camille Desmoulins^et même Vergniaud, l'aigle de la Gironde. Mais leur laborieuse tâche à moitié faite, leur lumineuse périhélie accomplie, ils étaient descendus dans la nuit de la tombe, grands et forts, dignes d'eux enfin.
La moisson glorieuse qu'ils avaient préparée à l'avenir, au prix même de leur sang et de leur honneur, qui , au 24 février, se présentait pour la continuer et la rendre féconde? Quels sont aujourd'hui les continuateurs de ces puissants apôtres de la foi républicaine? Une époque ne peut être le calque
d'une autre époque , parce qu'elle n'en serait qu'un calque effacé, fruste, inutile. Des hommes ne peuvent se faire les plagiaires d'hommes qui les ont précédés dans l'arène. Il faut que les époques et les individus gardent leur effigie, sous peine de n'être rien, de n'avoir ni grandeur, ni constance, ni héroïsme, ni progrès. Un siècle continue un autre siècle , mais il ne doit pas tourner duns le même orbe. Un homme continue un autre homme , mais il ne lui est pas permis de revêtir son costume et de chausser ses idées. On a comparé M. Odilon Barrot à Pétion , M. Lamartine à Vergniaud , M. Ledru-Kollin à Danton. Ce n'était , certes, faire l'éloge ni des uns ni des autres.
Notre révolution de février ne doit pas ressembler à celles qui l'ont précédée dans l'histoire et dans l'humanité. Elle n'a commencé comme aucune d'elles; sa marche et son but seront autres. Elles s'est accomplie presque dans hécatombes humaines, — ce qui est déjà d'une haute signification, — elle n'a point produit d'hommes; les événemens ont écrasé les hommes; c'est douloureux peut-être, et cependant nous devons nous en réjouir et rasséréner nos esprits, c'est là le plus grand signe d'une révolution profonde. Il n'a été donné à aucun homme, depuis février, de dominer cette révolution qui s'est levée radieuse sur le monde Aucun homme, — cet homme s'appelât-il
Napoléon,Robespierre,Ledru-Rollin ou Proudhon,
ne la dominera désormais. Il pourra être grand, mais
il sera toujours moins grand qu'elle, car ses aspirations sont immenses! De vastes fronts et de vastes génies pourront éclore sous son souffle comme les épis éclosent au souille de Dieu, mais ils ne seront tout au plus que les exécuteurs, je dirais presque de la fatalité révolutionnaire.
Entre tous , plus que tous , Ledru-Rollin était l'homme du moment, la foule l'avait accepté avec enthousiasme, elle avait accueilli son nom, sur la place de l'Hôtel-de-Yille, avec de frénétiques cris de joie et d'orgueil. Le rôle de Ledru-Rollin commençait sérieusement là, s'il avait su, s'il avait voulu plutôt!
Ce n'était pas sans peine, on l'a vu, que le gouvernement provisoire s'était décidé à accepter la République comme forme déiinilive du gouvernement en France. L'antagonisme, que je signalais plus haut, existait vivace parmi cette commission élue à la hâte pour faire face aux nécessités redoutables du moment, les éléments qui la composaient étaient d'une hétérogénéité déplorable. Le moyen, avec cela, de prendre une résolution sérieuse, un parti définitif, une décision ferme, sans appel, souveraine pour ainsi dire. L'unité manquait. Les tiraillements qui troublaient
les séances du gouvernement, paralysaient les élans et les pensées de ceux de ses membres qui voulaient franchement et sérieusement la République. Ces membres formaient la minorité, on l'a vu : Ledru- RoUin, Louis Blanc, Albert, Flocon. Quant à Arago, quant à Dupont (de l'Eure), perdus dans leurs souvenirs, ils hésitaient. Quant à Garnier-Pagès, quant à Marrast. .. je n'en veux pas parler.
Un gouvernement provisoire était nommé, un ordre de choses nouveau était substitué à l'ancien, de nouveaux noms, des noms inconnus au peuple pour la plupart, se pavanaient sur les affiches officielles, au bas des actes des décemvirs ; cela pouvait satisfaire beaucoup de gens et rassurer beaucoup de ces trembleurs qui veulent un gouvernement quand même, rouge ou blanc, gris ou noir. Mais en définitive, cette substitution de noms et de monarques frisait de très près l'escamotage, et les clubs avaient raison de s'ouvrir pour discuter les questions brûlantes du moment. Le peuple voulait la République, c'est-àdire le gouvernement de tous par tous, cela est indubitable, mais il ne voulait pas que des hommes, qui n'avaient pas toute sa confiance, s'imposassent à lui comme ses souverains, quand ils n'étaient que ses mandataires très humbles et surtout très provisoires. Le peuple voulait la République , répélerai-je; mais le vendredi 25 février, à midi, — c'est-à-dire vingt-quatre heures après le départ de Louis-Phi- TOME I. 20
Hppe, — le peuple n'avait pas encore vu sur les murs de Paris une affiche quelconque qui annonçât officiellement , de la part du nouveau gouvernement , la proclamation de la République. Je sais bien qu'il pouvait, à la rigueur, se passer do cette proclamation officielle. Il n'avait pas chassé ses maîtres pour en prendre de nouveaux , et le travail qui se faisait à IHôtel de-Yille pouvait être défait par lui Mais il avait acclamé les noms des membres du gouvernement provisoire; il leur avait délégué ses pouvoirs pour agir; il les avait investis de sa confiance : et, quoi qu'ils fussent disposés à faire et à proclamer, il les respectait par respect pour lui-même, et il attendait.
Les meilleures raisons qu'on peut donner sur les probabilités plus ou moins hasardeuses d'un événement, ne prévalent pas souvent sur le démenti que donne, à son tour , l'événement contraire devenu fait accompli ; et j'aurais beau dire que le 23 février, rien n'étant officiellement résolu, au sein du gouvernement provisoire, - la minorité républicaine de ce gouvernement ne pouvant plus longtemps lutter contre les tendances monarchi(|ues de la majorité, — le sort de la France allait de nouveau être mis en question, par le seul fait delà proclamation de la régence; je m'évertuerais à 'lire cela, qu'on me répondrais victorieusement parun fait accompli : la proclamation de la République.
Pas d'ambiguité, s'il vous plaît. Le 25 février, à midi, le gouvernement provisoire, siégeantàlHôtel-de-Ville, n'avait pas encore proclamé officiellement la République. Il hésitait. Pourquoi .' On le devine, de reste. Mais enfin il hésitait, et, derrière cette hésitation, il y avait la régence de madame d'Orléans et de sop auguste fils, Monsieur de Paris. Suppositions que tout cela, si l'on veut; mais suppositions sérieuses et que je mets un seid des membres du gouvernement sorti des barricades au défi de trouver fausses.
Ces suppositions , gratuites ou non , beaucoup de républicains honorables les faisaient, F.-V. Raspail, entre autres, lui qui , à deux heures , arrivait sur la place de Grève, suivi par la section des charpentiers, masse d'hommes formidable, frémissante, et, à ce moment , soucieuse.
Raspail , vieil adversaire de la monarchie , hôte fidèle des prisons, avait acquis une réputation solide d'incorruptibilité et de républicanisme, parmi les ouvriers, qui le connaissaient aussi comme médecin. La popularité de Raspail n'avait pas encore pu s'ébrécher ; quoique vieille déjà , elle était Traîche encore. 11 était aimé des classes pauvres avec lesquelles il avait été en contact fréquent , par ambition ou par bienveillance native. Il avait salué avec joie cette révolution ; l'un des premiers, il était accouru à l'Hôtelde-Ville pour s'assurer de la marche de cette Révolution, pour en étudier les pulsations, pour en combattre
OU en applaudir les allures. Il avait assisté à la séance nocturne du gouvernement provisoire; il avait vu quels hommes en faisaient partie, quels projets étaient les leurs ; et — de peur de voir compromis le fruit de cette révolution faite aux risques et périls du peuple; — de peur qu'elle ne devint le profit de la bourgeoisie , comme celle du 29 juillet 1830 , il avait été trouver quelques chefs de corporations ouvrières, il leur avait dit ses appréhensions, ses doutes, sa tristesse, et un parti énergique avait été pris. Le lendemain 25 février, à deux heures de l'après-midi, Raspail arrivait sur la place de l'Hôlel-de-Ville, avec la multitude qu'il avait entraînée. Il montait seul dans la salle des séances du gouvernement; il en amenait quelques-uns des membres à une fenêtre donnant sur la place, où s'agitaient tant de têtes, et leur désignant du doigt la petite armée qui l'attendait, il leur disait froidement, brièvement, mais avec la conscience du devoir qu'il remplissait : « Si la République n'est pas proclamée dans une heure , dans une heure cette foule que vous voyez et que vous entendez s'agiter, viendra, comme un bélier, battre les portes de votre palais , que vous lui fermez déjà , conmie si vous la redoutiez. J'ai dit. Réfléchissez vite, et faites plus vite encore. Le peuple attend. » Quelques heures après , les membres du gouvernement provisoire venaient sur le perron de rilotel-de-Ville proclamer la République !
C'était beaucoup, mais ce n'était pas tout assurément. Le peuple, avec sa perspicacité ordinaire, avait conçu quelques doutes sur la sincérité de cette proclamation, il avait deviné les incertitudes qui l'avaient précédée, les hésitations qui avaient présidé à sa confection. Il se croyait trahi, et il l'était, en effet, à moitié. Aussi la colère commençait-elle à fermenter dans les esprits, à remplacer l'enthousiasme des premières heures de la victoire. Le peuple disait avec raison qu'il n'avait pas joué sa vie et sa liberté pour le plus grand profit de quelques ambitieux. Il avait mis, dans son héroïque abnégation, trois mois de misère au service de la République, parce qu'il la comprenait dans ses plus généreuses et dans ses plus gigantesques aspirations, mais il lui répugnait de courber l'échiné et de suer, suer encore , suer toujours sous la glèbe et sous la faim pour grandir quelques médiocrités et nourrir quelques appétits avides , plus avides que les précédents peut-être !
Ces pensées amères étaient au fond de bien des esprits , le lendemain de février, il ne faut pas le dissimuler. Il ne faut pas dissimuler que Pans était à deux doigts de sa perte ; je parle du Paris bourgeois, qui attendait avec impatience que le grain fût passé et que l'arc-en-ciel de la prospérité et de la sécurité eût reparu à l'horizon. Les barricades se dressaient encore menaçantes, menaçantes étaient encore les physionomies des combattants qui les gardaient l'arme
au poing, de peur de surprise ; l'insurrection était en core en permanence, organisée comme avant, mieux organisée. Il ne fallait qu'un mot pour rallumer l'incendie, un geste pour renverser les idoles improvisées et déjà encensées, qu'un homme pour commander au Paris en guenilles, les bras nus et l'estomac vide, de se ruer sur le Paris repu , bien clos , bien habillé. Cet homme c'était Blanqui; ce geste il pouvait le faire, ce mot il pouvait le dire, cet incendie il pouvait l'allumer. Blanqui n'a rien fait de cela et il est à DouUens !
A ceux qui, d'aventure, douteraient et souriraient — maintenant que deux années ont passé sur leurs têtes et ont balayé de leurs souvenirs le souvenir passionné des premiers jours de la République. — je rappellerais la séance révolutionnaire de la nuit du 25 au 26 février tenue dans la salle du bal du Prado, transformée en club, le club de la Révolution. Cette nuit-là, dans cette salle où se pressaient tumultueusement les orateurs de la borne et les chefs des barricades, le sabre nu et le fusil chargé sur l'épaule^ bien des choses furent dites, terribles et foudroyantes dont durent être scandalisées les murailles de cette salle qui n'avaient jusque-là entendu que des soupirs d'amants ou des propos de buveurs. L'émeute délibérait aux flambeaux , et dans tous les cerveaux, échauffés par les réminiscences de la lutte , germaient de puissantes résolutions , d'énergiques
pensées. Crousse présidait le bureau placé au-dessons de l'orchestre des musiciens. Victor Bouton se trouvait à sa droite, coiffé d'un bonnet phrygien, les yeux cachés par ses lunettes. Il prenait ses notes pour ses profils révolutionnaires tracés avec du fer trempé dans du fiel, profils méchants; plus que méchant», haineux; plus que haineux, inexacts. On sait que Victor Bouton n'avait pas le droit de parler bien haut, surtout dans le voisinage de la Préfecture de police où Lucien de la Hodde allait être démasqué. Aussi ne prit-il pas la parole dans cette orageuse séance. Il se contenta d'écouter Blanqui , placé en face de lui , à gauche du président , et de sténographier les discours heurtés des principaux orateurs, pour la plupart vieux conspirateurs blanchis sous les murs des prisons de la monarchie. Collet, capitaine de la garde nationale, A. Caune, Grandménil, Delente, étaient là. Collet, patriote aimé des patriotes du faubourg Saint-Marceau, qui devait prendre part plus tard, avec Legoff et Amyot, à l'insurrection de juin et aux aménités du ministère Cavaignac; Grandménil, vieux soldat de la Restauration, qui avait vu les verdets de M. d'Angoulème à l'œuvre; Delente, pionnier obscur de la démocratie, homme austère, bâtard de grand seigneur peut-être, mais peu fier de cette origine apocryphe et en tous cas dégiadante; véritable fils du peuple par ses mœurs, par ses aspirations humanitaires, par son dévouement, par sa
probité. Delente devait ce soir-là combattre Blanqui qu'il estimait cependant et dont il était estimé.
La situation était grave , les questions débattues excessivement ardues, brûlantes, terribles. Le sort de la Republique n'était pas en jeu assurément, mais les destinées des membres du gouvernement provisoire étaient dans l'urne. Les moins turbulents des orateurs voulaient que, sans plus discourir, on fît un 18 brumaire populaire, qu'on allât à l'Hôtel-de-Yille et que l'on fit sauter par les fenêtres Lamartine , Garnier- Pagès et tutti quanti qui se croyaient apparemment les seuls révolutionnaires de la France, les seuls sauveurs de la République, les dieux lares du pays. Les membres du gouvernement provisoire avaient forfait à leur mission; ils étaient entrés dans la série des concessions qui, depuis, ont porté de si funestes coups à nos libertés. Lamartine avait endoctriné la masse trop électrisable quiassiégeait les abords de l'Hôtelde-Ville, et, après un éloquent plaidoyer en faveur du drapeau tricolore qui avait fait le tour du monde, il avait fait tomber de la statue de Henri IV le drapeau rouge qui n'avait fait que le tour du Cliampde }Jars ! Deux mensonges en deux phrases. Le drapeau rouge était l'unique labarum de nos pères qui l'avaient tenu haut et ferme dans toutes leurs victoires. Les Gaulois , race d'aventuriers indépendants, braves et tiers, l'avaient porté dans toute l'Europe , dans toute l'Asie , en Grèce , en Thrace , en Galatie ,
en Perse, dans l'Inde. C'était le drapeau rouge que déployaient les compagnons de Brennusen entrant dans Rome conquise. La couleur pourpre- représentait la liberté pour les Gaulois; et puis , ne portait-elle pas , — cette glorieuse oriflamme de nos ancêtres, — cette devise inscrite en lettres de feu, la devise de Constantin ; In hoc signovinces , sous ce signe , tu vaincras! Et ils avaient vaincu, et avec cet étendard ils avaient fait le tour du monde , ils avaient marché à la conquête du monde. Est-ce que M. de Lamartine n'est pas Français? Est-ce qu'il oubliait l'origine de la Fvdnice'i Lui qui a étécrééretigieux comme l'air a été créé transparent (1) oubliait, à dessein sans doute, lorsqu'il faisait de la phraséologie sur le perron de l'Hôtel-de- Yille, que le drapeau rouge avait été celui du christianisme. Lui qui a été créé historien, par un procédé analogue sans doute , il oubliait que Charles Martel avait déployé le drapeau rouge en marchant à l'extermination des Sarrasins ; que Charlemagne en avait ombragé et protégé sa tête et son empire , et qu'il avait marché en avant des chevaliers des Croisades ! Une fois tombé — et cela était arrivé à la bataille de Roosbek, — la France n'avait plus su vaincre ; le drapeau rouge avait servi de linceul à des soldats! Etaitce là un drapeau national ! Le drapeau blanc qui date de Jeanne-d'Arc , et le drapeau tricolore qui date de
(1) Histoire de la Révolution, p. 81.
1789, valaient-ils le drapeau de nos ancêtres? Le drapeau tricolore , quoiqu'illustré par les guerres de la révolution, n'avait-il pas été souillé, déshonoré par dix-huit années d'une paix honteuse? M. de Lamartine, qui a écrit Y Histoire des Girondins, ne voulait donc pas se rappeler que si le drapeau rou^^e, qu'il exécrait, avait fait le tour du Clinmp-de-Mars, c est dans le sang du peuple mitraillé par ordre de Bailly , maire de Paris, qu'il avait été trempé, et non dans la boue comme il s'est complu à le dire Et à ce titre n'était il pas cher au peuple ? Est-ce qu'au 24 lévrier le drapeau rouge n'avait pas été arboré par les combattants sur les barricades de Paris, comme il l'avait été, à Lyon et à Paris en 1832, par les insurgés républicains ? Est-ce que cette couleur rouge que chacun portait à sa boutonnière , M. de Lamartine tout le premier, ne symbolisait pas la victoire , la liberté , la République? Est ce que, mieux que les trois couleurs , elle n'était pas digne du respect et de la vénération du peuple? Est-ce que ce n'était pas une profanation de faire disparaître le haillon révolutionnaire, pour y substituer un lambeau souillé par tant de souvenirs néfastes? Est ce qu'enfin ce n'était pas renier l'histoire, renier la patrie, que l'abattre de nos monuments? C'était un crime de lèse-humanité , de lèse-histoire et de lèse-nationalité ! C'était un pasim mense vers la réaction, une concession puérile et fatale à des peurs bourgeois» s.
Le peuple avait doncraisonde murmurer, raison de s'agiter, raison de rester en armes. Le drame de larévolution n'en était encore qu'à son prologue, etil y avait derrière le rideau des acteurs impatients qui pouvaient apparaître tout à coup et donner aux acteurs en scène une réplique désagréable. Blanqui étaitàlatêle de ces irapatients dont le nombre, déjà considérable, pouvait grossir d'heure en heure, à sa seule évocation; Blanqui avait derrière lui cinquante mille hommes, presque tous armés, tous déterminés, qui pour la plupart avaient risqué leur vie. et qui étaient prêts à la risquer encore pour le besoin de la sainte cause de la révolution. Il y avait des brouillons , assurément , parmi ces soldats de l'émeute, moitié condottieri, moitié disciplinés. Beaucoup voulaient autre chose que ce qui était, par fantaisie, par goût de l'enivrement de la bataille où le tumulte des coups se mêle au tumulte des cris, où l'odeur du sang se mêle au parfum delà poudre. Mais beaucoup aussi voulaient, et très résolument, une république sérieuse, carrée par la base , humanitaire, démocratique et sociale ! Ces deux mots n'étaient point encore devenus un signe de ralliement et de reconnaissance. Mais on les proférait, parce qu ils contenaient toute la pensée des combattants de février qui avaient vu autre chose qu'un changement d'hommes dans cette grande débâcle. Le peuple voulait la République dans son acception la plus large, la plus fraternelle, la ])\us divine, et c'est pour cela qu'il la voulait démocratique et sociale : il l'aura !
L'homme, auquel cette foule turbulente, indisciplinée, passionnée, eût obéi comme à un général d'armée. Auguste Blanqui, dont le nom devait plus tard être salué par le mépris, était un persécuté de la monarchie du 7 août. La révolution de 1830 l'avait trouvé sur la brèche, l'esprit plein d espérances sur l'avenirde l'humanité. Il avait été la cheville ouvrière des sociétés secrètes qui avaient sapé si courageusèment, mais avec tant d'insuccès, le trône du fils d'Egalité. L'émeute du 12 mai 1839 avait été préparée et dirigée par lui, et les portes de la prison de DouUens s'étaient refermées sur lui pour se rouvrir, à neuf années de là, devant la volonté populaire.
Auguste Blanqui, petit, grêle, la tête rasée comme celle d'un moine, et digne du pinceau d'Holbein ou de Ribeira, — les yeux perdus dans de profondes orbites et dardant de fauves éclairs, — le visage revêtu d'une pâleur maladive, — le corps ployé sous la double charge de la souffrance physique et de la torture morale, et aussi par l'effet d'une constitution rachitique, — Blanqui n'avait rien en lui, à proprement parler, qui dénotât l'homme des conspirations, ou trahît lorateur de la borne ou des clubs. Mais c'était bien là le révolutionnaire de Saint-Just, le révolutionnaire inflexible, le véritable tenacempropositi virum d'Horace, l'homme qui avait tracé un but à sa vie et qui y marchait résolument en disant, dans le sanctuaire impénétrable de sa pensée : « A moins
« qu'un boulet de canon, qu'un coup de couteau ou « une trahison ne m'arrêtent en chemin, je vivrai et j'arriverai!» Et ils arrivent, en etîet, quelque mystérieuse, quelque redoutable, quelque sanglante même que soit l'œuvre à laquelle ils vouent ainsi toutes les facultés de leur inteUigence et de leur corps, sans préoccupation vaine, sans hésitation sans peur ! Seulement, quand ils sont arrivés, quand ils tiennent la chose convoitée, quand ils touchent au but fixé, quand ils sont ce qu'ils voulaient être, — maréchaux, savants, dictateurs, millionnaires ou rois, — ils ne regardent point en arrière; ils apercevraient trop de débris aimés, trop de chers délaissés sur la route parcourue ! S'ils regardaient, le vertige s'emparerait de leur esprit détendu, de leur cœur amolli par trop de dépenses de virilité, et ils retomberaient brisés dans l'abîme! Le vulgaire qui les voit arrivés, ces hommes, et qui ne sait pas quel a été leur itinéraire et comment ils ont marché, et ce qu'ils ont renversé, et ce qu'ils ont foulé aux pieds, le vulgaire attribue le mérite de leur élévation à Dieu ou au hasard qui y ont pourtant été pour peu de chose. Il ne sait pas ce que ces hommes, qu'il faut admirer ou plaindre, ont épuisé de forces, d'énergie et de vrai vouloir pour ne pas succomber vingt fois en chemin. Il ne sait pas combien de fois, après s'être relevés meurtris et ensanglantés, ils ont passé la main sur leur front en sueur où la nuit commençait à se faire et, près de défaillir.
se sont écriés, avec le stoïcisme du soldat sur le champ de bataille, en présence de l'ennemi : Allons! Au premier abord, Blanqui n'était pas sympathique, parce que la soulï'rance ne l'est pas toujours. Pour cela, il faut qu'elle ait de certaines formes et qu'elle soit marquée d'un certain cachet. On se sentait disposé à lui obéir, mais l'on n'était point subitement porté à l'aimer. 11 n'attirai! pas, il dominait. C'est le propre des fortes natures morales et des vigoureux tempéraments physiques. Blanqui remplaçait la virilité extérieure qui lui manquait par une virilité d'àme, toute puissante dans certaines occasions. J'ai dit que rien ne trahissait en lui le conspirateur; j'au rais pu ajouter qu'il avait les apparences du fanatisme, si je n'avais craint de l'injurier en lui suppo sant l'étoffe d'un fanatique. Jacques-Clément était un esprit étroit', Ravaillac était un crétin. Le fanatisme ne peut gertner et éclore que sous des fronts déprimés. J'ai dit encore que rien, dansl'extérieur de Blanqui, ne dénotait l'orateur, et cependant sa puissance comme orateur était immense; sa voix stridente , aiguë, siftlante, métallique et voilée cependant comme le bruit d'un tam-tam, cumnmniquait la lièvre à ceux qui l'écoutaient. Son éloquence, nourrie, — non pas aux sources les plus pures, mais aux sources les plus ardentes et les plus généreuses, — avait un caractère sauvage et des notes âpres, inharmonieuses, qui agaçaient les oreilles et tordaient le cœur connue l'eussent
fait des tenailles. Elle était froide comme la lame d'une épée, incisive et dangereuse comme elle ; et cependant cette éloquence réchauffait les sombres enthousiasmes qui recueillaient avidement sa parole. Les Taborites et les Hussites l'eussent placé, dans leur adoration, au dessus de Jean Ziska et de Procope le Grand. Mais l'énergie de ses discours, la virulence de ses motions, toujoursfrénétiquement applaudis, étaient secondées encore par une certaine habileté, par une sorte de souplesse rusée qui témoignait que cet homme ne se laissait pas toujours emporter par son imagination et parla/wWade son esprit, mais,qu'aucon traire, il les maîtrisait l'une et l'autre, au souffle seul de sa volonté. Il se possédait complètement et ne livrait de sa personne et de ses émotions que ce qu'il voulait : rien de plus, rien de moins. La nature lui avait refusé la spontanéité, bien qu'elle lui eut accordé la fougue. Encore y avait-il dans cette fougue quelque chose qui sentait le travail. Ceci aies apparences d'un paradoxe, et c'est pour cela que c'est vrai. Blanqui faisait de l'enthousiasme à froid; il ne disait que ce qu'il lui importait de dire pour produire son effet. Son esprit était une mathématique : il n'opérait que sur des nombres concrets, comme l'histoire, comme l'humanité du reste. C'est l'éloge de sa force que je fais là ; c'est le secret de sa puissance que je livre. Je me résume: l'éloquence et le caractère de Blanqui, ce n'était pas du feu sous la cendre, c'était au contraire de la glace sous le feu,...
Je respecte infiniment Blanqui ; je fais mieux , je le comprends, et c'est parce que j'ai cru le comprendre, que j'ai tracé, — de cette façon un peu brutale, peut-être, son portrait, — du moins son profil. Car il est malaisé de saisir tous les aspects d'un caractère, tous les côtés d'une physionomie, toutes les faces d'un talent. J'ai pris le côté, la face, le reflet que j'ai vus, et je les ai donnés, faute de pouvoir saisir l'ensemble. J'ai pu être sévère, je ne crois pas avoir été injuste. J'honore autant que personne l'honorabilité de la vie tourmentée de Blanqui. Comme Mazeppa, enchaîné sur un coursier fougueux, il a été emporté dans une course ardente, etfrénée, à travers la vie, et il a laissé, comme lui, de ses membres et de sa chair aux haies des sentiers parcourus. Je rends hommage à la loyauté de ses intentions et surtout à l'austérité de ses principes. Il a tout supporté avec stoïcisme : prison, misère, chagrins, souifranceS; ce que nous avons tous, plus ou moins, supporté, avec plus ou moins de courage. Les luttes de la vie l'ont cruellement éprouvé. Je m'incline devant le malheur, et je passe.
Dans la nuit du 25 au 26 février, au club du Prado, — le premier club ouvert , — Blanqui avait la toutepuissance. Il y avait là , — dans cette salle où brillaient les fusils, où s'étalaient des bonnets rouges. — de quatre à cinq cents hommes résolus, enthousiasmés, chefs de barricades pour la plupart, vieux communistes rompus aux infortunes et faits aux misères,
qui s'étaient groupés autour de lui comme les songes funèbres se suspendent à l'arbre lugubre que Virgile place à la porte des enfers. Et ces hommes, — ces lions à l'ardeur chaude encore comme les canons de leurs fusils, — en se répandant dans la capitale, eussent en un tour de main remué les pavés et les haines. Blanqui avait la toute-puissance, je le répète ; il gouvernait plus que les décemvirs de l'Hôtel-de-Ville, qui n'avaient pour eux qu'une force militaire officielle, tandis qu'il avait pour lui une force matérielle imposante, formidable, doublée qu'elle était d'une force morale plus formidable encore ! I.e sort de Paris et celui du gouvernement provisoire étaient dans sa main ; il n'avait qu'à l'ouvrir, il n'avait qu'à vouloir,et les membres dugouvernement provisoire étaient jetés par les fenêtres de la salle de leurs délibérations, et Paris bourgeois appartenait au Paris peuple, et un comité de salut public était organisé, et la France obéissait à Paris! Ce rêve a traversé les cerveaux de tous les ambitieux vulgaires, à plus forte raison devait-il traverser le cerveau de Blanqui, qui n'était pas un homme ordinaire. Pendant quelques minutes, — pendant la durée d'un éclair seulement, — Blanqui dut caresser cette idée; il dut sourire à ce projet. Me nous hâtons pas de le condamner; Dieu absout plus vite que nous. Et d'ailleurs ce qu'on n'a pas fait peut être fait un jour. Attendons , pour juger, iiour condamner ou pour absoudre. Les événements pro-
jetés sont plus absolvables que les événements accomplis, fussent-ils plus monstrueux que ces derniers.
D'ailleurs aussi, et précisément parce queBlanqui pouvait et qu'il n'a pas voulu pouvoir, une condamnation ici serait plus que téméraire, elle serait injuste. Blanqui pesa dans sa tête et dans son cœur de citoyen la responsabilité qu'il allait encourir; il la trouva lourde, et il recula, non pas effrayé, — l'effroi ne montait jamais à la surface d'une organisation de cette trempe, — mais attristé. S'il eut peur, en cet instant suprême, ce ne fut pas pour lui, mais pour les autres. Ah ! vous lui devez un beau cierge, bourgeois, agioteurs, publicains, accroupis dans votre égoïsme et dans votre orgueil! Vous l'avez cloué entre quatre murs; il eût pu vous faire clouer tous entre quatre planches. Ne tremblez plus : le danger est passé. IN'avez-vous pas des paratonnerres? Et d'ailleurs la foudre n'est-elle pas emprisonnée à Doullens? Non, en vérité; car elle est dans l'atmosphère où vous respirez, où vous vivez^ où vous pensez! Elle se dégagera d'elle-même de vos miasmes et de votre pestilence ! Vous la portez en vous-mêmes!
« Outrer la Révolution avait moins de périls et valait encore mieux que de rester en deçà (1). » Blanqui l'avait compris, il voulait le faire, il pouvait le faire, mais, encore une fois, il ne le fit pas. Dans la journée, il s'était rendu au sein du gouvernement, et il en était sorti assez irrésolu. Cependant le dra- (i) DaDtoD.
peau rouge, enlevé de l'Hôtel-de-Ville, et remplacé par le drapeau tricolore, avait causé une irritation profonde parmi les combattants qu'il avait sous sa main , disposés à combattre encore. Dans ce club du Prado, qu'on avait nommé Club révolutionnaire, il y avait une masse frémissante, inquiète, exigeante. Il fallait l'apaiser ou lui donner satisfaction. Blanqui l'apaisa. Après avoir mis, pour ainsi dire, le feu aux poudres par son éloquente improvisation sur le drapeau rouge, il éteignit l'incendie, il prévint l'explosion. On avait apporté une affiche menaçante pour le gouvernement provisoire. Il obtint qu'on la supprimât; et en un quart d'heure la plupart des exemplaires imprimés jonchèrent la salle de leurs débris. Elle était ainsi conçue :
« Au gouvernement provisoire.
« Les combattants républicains ont lu, avec une douleur profonde, la proclamation du gouvernement provisoire qui rétablit le coq gaulois et le drapeau tricolore.
« Le drapeau tricolore, inauguré par Louis XVI, a été illustré par la première République et par l'Empire; il a été déshonoré par Louis-Philippe.
« Nous ne sommes plus, d'ailleurs, ni de l'Empire, ni de la première République.
« Le peuple a arboré la couleur rouge sur les barricades de 1848; qu'on ne cherche pas à la flétrir. Elle n'est rouge que du sang généreux versé par Ig peuple et la garde nationale.
« Elle flotte étincelanle sur Paris, elle doit être maintenue.
« Le ponple, victorieux, n'amènera pas son pavillon. »
Qu'en dites-vous, bourgeois? Pendant que vous vous occupez à fabrifpier une couronne pour je ne sais quel prétendant, ne sau riez-vous pas en tresser une pour orner la tête de celui rpii vous a sauvés? Blanqui la méritait.
Le résultat que je viens de dire, une fois obtenu, la séance fut levée et la salle du Prado se vida, bouillonnante comme une écluse. Blanqui regagna sa mansarde, en mangeant un morceau de pain. Il était une heure du matin.
Voilà quelle était, au 26 février, la situation du gouvernement provisoire, celle de la France. L'orage grondait, l'atmosphère était pleine de menaces, les cerveaux étaient gros de récriminations. Chacun sentait bien que le sol sur lequel il marchait n'était pas encore bien raffermi ; il y avait encore un cratère sous le calme apparent; on en entendait les bouillonnements souterrains et l'on devinait, avec une sorte d'effroi, que la lave, pour se répandre incandescente et terrible, cherchait des fissures; elle n'eu trouva
pas, Dieu merci! Les jours de lutte sont toujours néfastes, quoiqu'il en sorte d'utile et de grandiose. L'orage continua à menacer, — mais les esprits s'y étaient peu à peu habitués. Faute de la direction, qu'il demandait, le fleuve populaire dut subir celle qu'on lui imposa; il dut se laisser endiguer, de peur aussi de submerger tout, de ne rien sauver du naufrage, rien, pas même l'espérance, cette dernière ressource des hommes et des peuples à l'agonie. On espéra en des jours meilleurs, on se résigna à attendre, on cria : Vive ta République ! et chacun prêta au gouvernement provisoire, — malgré les répulsions que certains de ses membres soulevaient, — un concours loyal et dévoué.
Avec ce concours, que ne pouvaient pas faire les hommes qui avaient pris sur eux et devant le pays la haute responsabilité du gouvernement? Ils pouvaient tout faire ; la nation était derrière eux, qui les applaudissait et les suivait; ils ne surent faire que des fautes. La première de toutes, aussitôt leur installation comme membres d'un gouvernement républicain, leur première faute avait été de ne pas convoquer des assemblées primaires dans toute la France, destinées à préparer les travaux d'une Constituante, comme jadis l'avaient fait les comices populaires où l'on avait discuté les bases de la société nouvelle. Les actes d'un gouvernement républicain doivent être marqués d'un cachet de franchise et de liberté
tels qu'ils ne laissent point de prise à IVquivoquÔ et à de fâcheuses interprétations. Pour parler haut, pour être fort, il faut, avant tout, être sincère et loyal. N'était-ce pas, d'ailleurs, les assemblées primaires de 1789 qui avaient, en quelque sorte, composé, formé la partie législative et morale de la Révolution? Dans ces synodes populaires, tout avait été débattu, — le pour et le contre de la Révolution, — l'acceptation ou la non acceptation des dogmes nouveaux. Si le gouvernement provisoire avait eu la sagesse, la prudence même de convoquer les assemblées primaires pour y consulter les tendances des esprits et les vœux des cœurs, — chose aisée pour qui l'eût voulu fermement, — les réactionnaires n'auraient pas eu le droit de dire, comme ils l'ont fait si perfidement plus tard, que la rehgion de la France avait été surprise, qu'elle n'avait pas voulu la République, et un journal légitimiste, la Gazette de France, n'aurait pas eu l'impudence de s'intituler : Journal de l'appel à la nation. Il n'aurait pas fallu laisser ces ressources et ces armes diverses entre les mains des ennemis de la République, qui en ont abusé.
Mais la majorité du gouvernement provisoire avait un but autre que celui qu'elle aurait dû avoir, des sentiments autres que ceux que lui prêtait si généreusement le peuple ! Composé de bourgeois, dont l'esprit n'avait pas encore secoué la poussière doctrinaire et dont le cœur ne s'était pdiht façonné et grandi
âu contact àè la multitude, le gouvernement provisoire voulait plaire surtout à la bourgeoisie, en vue de laquelle il lui semblait, apparemment, que la Révolution avait été faite ; à elle toutes ses libéralités. Car, on le sait, les plus âpres à la curée, ce ne furent pas les combattants et les prolétaires, — les seuls nécessiteux, les seuls à pourvoir, les premiers à protéger,— ceux-là s'effacèrent modestement et ne mirent d'empressement à se montrer que pour apporter au gouvernement provisoire leurs modestes offrandes, leurs épargnes, pour grossir le chiffre des dons patriotiques, qui, il faut le dire, affluaient de tous les côtés et de toutes les bourses. Les plus âpres à la curée, ce furent les bourgeois et les fils de bourgeois, qui firent sonner bien haut leurs titres apocryphes. Lés antichambres des ministres républicains furent assiégées par eux comme l'avaient été, par eux, les antichambres de la monarchie, et, comme la monarchie, le gouvernement républicain donna satisfaction à ces appétits d'emplois, qui se trahissaient avec si peu de pudeur, le lendemain même du jour où le peuple avait mis ses trois mois de misère au service de la République !
Et cependant , grassement pourvue par le gouvernement provisoire , ce fut précisément la bourgeoisie qui alla partout semer l'effroi et crier au désespoir. Le commerce n'ira plus! disait-elle en se lamentant, poursuivie par le fantôme de 93 évoqué par la peur. Pauvres esprits ! pauvres gens !
Ces lamentations qui sortaient des boutiques , qui les provoquait? Avant le 24 février, le tribunal de commerce avait enregistré de nombreuses faillites; les tribunaux avaient eu à juger de nombreuses banqueroutes. Dans certains quartiers opulents , une multitude de boutiques avaient mis la clef sous la porte , enfin /e commerce n'allait plus, pour parler le langage des commerçants. L'état du commerce n'était donc pas, au lendemain de Février, plus désespéré qu'auparavant Pourquoi en conclure qu'il allait périr tout-à-fait? C'était faire de la Révolution une tête de Gorgone coiffée de serpents toujours si filants. C'était en conclure que la République ouvrait I "ère des vengeances et des calamités, tandis qu'elle venait d'inaugurer l'ère du bonheur et de l'égalité : « Il fallait faire une cilc nouvelle, » comme le disait Saint- Just. « Il fallait faire comprendre que le gouvernement révolutionnaire n'est ni l'Etat de conquête ni l'État de guerre , mais le passage du mal au bien, de la corruption à la probité, des mauvaises maximes aux maximes honnêtes (1) ! »
Faire de la Révolution un épouvantai!, c'était
croire follement aux niaiseries des visionnaires pour
lesquels ce mot sacré de République était inséparable
de pillage, dincendie, de noyades et de guillotine.
La Terreur ! mais ceux qui en parlaient avec une
(1) Rapport de Saint-Just sur la police générale.
colère aussi aveugle, avec une crainte aussi féroce, ne la connaissaient que par les traditions de leur enfance ou par la lecture des livres du père Loriquet. Ces nouveaux Épiménides s'étaient endormis le 21 janvier 1793, et ils se réveillaient terrifiés après un sommeil de soixante ans. Ils ne savaient pas que cette douloureuse époque avait pour excuse , — il en faut toujours une au sang versé , — les conspirations incessantes du dedans et les menaces continuelles du dehors , les armées étrangères à la frontière , les ennemis de la République au cœur même de la France, des canons et des poignards; deux crimes à prévoir, deux crimes à punir!
La Terreur ! Mais si les hommes aux noms desquels on l'accole avaient été sévères, c'est qu'ils avaient dû l'être. L'un de ces calomniés disait un jour à la Convention, comme s'il prévoyait que ses actes et ceux de ses collègues ne seraient pas compris par la génération issue des orgies du directoire ou du moule militaire de l'Empire : « Il a fallu venger nos pères et cacher sous ses décombres cette monarchie , cercueil immense de tant de générations asservies... Que serait devenue une République indulgente contre des ennemis acharnés? Nous avons opposé le glaive au glaive et la liberté a été fondée. Elle est sortie du sein des orages et des douleurs, comme le monde qui sort du chaos et comme l'homme qui pleure en nais-
sant (1)! » Mélancoliques et profondes paroles! On dirait le testament de la Révolution.
La Terreur! Mais, Dieu merci! l'époque n'était plus la même. L'Europe ne nous menaçait pas au 24 février. Les ennemis de la France , ses ennemis intérieurs, — elle en avait toujours, — ne conspiraient pas encore ouvertement contre la République. Et puis, — sublime réponse à toutes ces craintes puériles, à toutes ces alarmes, à toutes ces terreurs insensées , affection morbide , maladie chronique de la bourgeoisie, — le gouvernement provisoire venait de décréter l'abolition de la peine de mort!... Ce n'était pas une précaution , comme l'ont insinué des misanthropes envieux. Les membres du gouvernement provisoire, — il faut leur rendre cette justice, — avaient plus d'une fois senti sur leurs poitrines le fer des baïonnettes. Ils avaient prouvé qu'ils ne redoutaient pas la mort ; c'était donc les calomnier que de supposer qu'ils avaient cédé à un sentiment étroit de prudence , tandis qu'ils ne s'étaient faits que l'écho des sentiments magnanimes du peuple et de leurs propres sentiments de générosité. Peut-être que cette générosité a coûté cher à la République. Ne la regrettons pas cependant.
C'était donc à tort que le capital s'effarouchait de l'avènement de la démocratie; c'était donc à tort qu'il
(1) Rapport de SaiDt-Jubt.
manifestait ces paniques de mauvaise foi qui troublaient la civilisation et paralysaient les travaux de production et d'échange; c'était donc à tort que les boutiquiers s'écriaient : le commerce n'ira plus! et qu'ils attribuaient à la République leurs maux présents, aussi bien que leurs maux passés et que leurs maux futurs. Le commerce ne pouvait pas , du jour au lendemain , prendre un essor splendide. Toute commotion est accompagnée et suivie d'une agitation qui ne s'éteint que graduellement. L'ébranlement d'un trône ne s'occasionne pas sans perturbation. La France, ébranlée par la chute de la monarchie , devait, pendant quelque temps encore, chanceler sur ses assises comme ces îles flottantes, produit des volcans et de l'Atlantique.
Les commencements de la République n'étaient pas ceux que la bourgeoisie attendait, je le conçois, elle s'attendait à autre chose. Elle ne savait pas qu'il y a cette différence entre la monarchie et la République, « que les règnes des plus cruels empereurs, Tibère, Claude, Néron, Caligula, Domitien, eurent d'heureux commencements. Tous eurent h Joyeuse entrée (1). » La République ne pouvait pas avoir son joyeux avènement. La bourgeoisie en était fâchée; cela ne lui présageait, disait-elle, rien de certain. Est-ce que, par hasard, elle aurait préféré voir monter sur le
(1) Camille Desmouhns, Vieux Cordelier, n* 3.
trône , laissé vide par la fuite de Louis-Philippe , un monarque quelconque, despotique comme le czar, constitutionnel comme la reine d'Angleterre, absolutiste comme l'empereur d'Autriche ? Un soliveau ou un knout? une épée ou un bourrelet? La bourgeoisie, si on l'avait laissée faire , eût tout bonnement choisi ce petit roitelet au maillot qui s'appelait le comte de Paris , et si la duchesse d'Orléans ne s'était pas enfuie trop vite de la Chambre des députés, envahie par le peuple , de braves gardes nationaux, — bien intentionnés, du reste, — l'eussent immédiatement proclamée régente du royaume. Le beau choix ! et comme il prouvait le discernement et la perspicacité de la bourgeoisie! A défaut même de la duchesse d'Orléans, à défaut de son beau-frère, le duc de Nemours, je crois qu'elle eût demandée deux genoux à Henri V ou au prince Louis-Napoléon de vouloir bien venir profiter de la Révolution, faite par ce brave et insouciant peuple de Paris. N'était-ce pas la bourgeoisie qui, le 30 juillet 1830, après la victoire du peuple de Paris, allait offrir la lieutenance-générale du royaume au duc d'Orléans, au fils de Louis-Philippe-Égalité? L'hypothèse que j'admets n'a donc rien que de très vraisemblable. 11 est encore de tradition , — dans le haut et petit commerce, — qu'un roi est nécessaire à une nation, et qu'un roi légitime surtout «est une plante qui étend naturellement ses branches et ses racines, s'affermit, donne de la protection et de l'om-
bre, par la seule raison que la terre et le ciel lui sont favorables, et qu'elle croit dans son sol natal (1). » II était donc naturel que la bourgeoisie songeât à placer la couronne royale sur le chef de quelque prétendant, jeune ou vieux, boiteux ou crétin.
Et cependant elle aurait dû deviner en tin que , hors delà République, il n'y avait point de salut possible, pour elle comme pour le peuple , comme pour tout le monde. Qu'était la restauration monarchique on impériale? L'empire était mort avec le héros de sa gigantesque épopée. Le dernier mot de cette époque était enseveli sous quatre pieds de terre, h Sainte-Hélène. Il n'était permis à personne de continuer cequi était fini, ou de parodier ce qui avait été. C'eût été un sacrilège; pis encore, une insulte à la nation.
Quant au comte de Chambord, — cet autre Âstyanax, comme disait Chateaubriand, 1 Homère de la monarchie, — quant à cet enfant du miracle que les chancelleries étrangères avaient appelé, à sa naissance , Venfant de l'Europe; quanta ce précieux gage de la légitiniit'', auquel des précepteurs intelligents avaient inoculé le virus monarchique, c'est-à-dire l'amour de soi et l'oubli du peuple, ses titres n'étaient pas même discutables, et les légitimistes, ses partisans, avaient beau crier, comme Philippe-de-Valois aux portes du château de Broyé: «Ouvrez, c'est la fortune de la
(1) Chateaubriand, De l'état de laFraace, p. 106 — 1816.
France! » on n'était point disposé à lui rien ouvrir , portes ou bras. Si la bourgeoisie, aveugle ou cupide, l'eût accepté et cherché à lefaire accepter, elleeùt amené la guerre civile ; elle eût appris alors, à ses dépens, ce que coûte le plaisir d'avoir des rois. L'avènement de Henri Vau trône nous aurait ramené le règne du bon plaisir et des congrégations à la saint Acheul. Nous aurions eu quelques bonnes petites lois, loi du sacrilège, loi d'ignorance el loi d'amour, à la grande joie des douairières et des marquis édentés. Toutes ces bagatelles nous eussent coûté d'autres bagatelles , cinq miUiards quatre cent soixante-dix millions sept cent vingt-cinq mille vingt-deux francs, le prix que le retour de la branche aînée des Bourbons et le carême de l'émigration avaient coûté à la France. Comment la bourgeoisie eût-elle trouvé le compte? Un peu élevé, n'est-ce pas ? Et encore je ne lui ai pas parlé de la dynastie des vengeances qu'aurait ramenée avec elle la dynastie royale, et qu'eût ramenée l'enfant du miracle. Je ne lui ai pas parlé des proscriptions, des soleils, des verdets, des Jésus, des coupeurs débourses, des chauffeurs de pieds, et autres compagnies du poignard, tuant et pillant au nom de Dieu, de la loi et du roi bien-aimè. Je ne lui ai pas parlé des cours prévôtales et de la restauration du droit de jambage, — droit de suzerain, droit féodal dont elle use largement, d'ailleurs, depuis vingt ans qu'elle est au pouvoir. Seulement, aujourd'hui , ce sont les filles du peuple qui paient ce droit.
Le meilleur parti à prendre, pour la bourgeoisie, eût donc été de se rallier franchement à la République qui était aussi apte que la monarchie à lui donner les garanties de sécurité et de bien-être qu'elle réclamait. Ce qu'il fallait avant tout et par-dessus tout, c'était de l'union entre tous les citoyens, riches et pauvre^ ; un pardon réciproque des vieilles rancunes de classes; une abjuration complète des vieux ressentiments; tout cela sans répugnance. Un seul intérêt dominait tous les autres , l'intérêt de la grande nation. Elle naissait presque sans transition à la vie politique ; il fallait aider à l'œuvre commune ; prêter au gouvernement provisoire le concours le plus actif, le plus désintéressé; vivre pendant quelque temps encore de sacrifices. Le peuple avait pris une magnanime initiative ; la bourgeoisie pouvait bien l'imiter. C'était aisé.
Aux cris de détresse des alarmistes et des alarmés, le gouvernement provisoire avait répondu évasivemenl. Il flottait, partagé entre le besoin de ne pas s'aliéner l'affection delà classe moyenne et le désir de venir en aide à la classe des déshérités. Il avait fait de magnifiques promesses. Il avait appelé le peuple à la jouissance de ses droits politiques; il l'avait déchargé des lourds impôts qui pesaient sur lui. Il avait des titres à l'affection du peuple. Mais ces titres étaient incomplets. Il lui avait donné l'assurance de la vie par le travail, mais il ne lui avait pas donné le travail;
car je ne sais (lequel nom appeler ces ateliers nationaux où allaient s'engloutir, chaque jour, des sommes énormes, sans profit pour personne. L'abnégation et la patience sont les vertus essentielles des classes pauvres ; elles commençaient néanmoins à se demander quel était, pour elles, le résultat sérieux de la révolution qui venait de s'accomplir. Le gouvernement provisoire n'avait pas osé encore écrire sur son programme le droit au travail ^ c'est-à-dire le droit à l'existence matérielle. C'était un grand problème à résoudre ; il était sans doute au-dessus de ses forces, ou les difficultés créées par sa position exceptionnelle étaient immenses, insurmontables.
Si le gouvernement provisoire avait décrété l'association etle suffrage universel; si, sur la proposition du citoyen Ledru-Rollin, il avait fait du palais des Tuileries l'hôtel national des invalides civils; s'il avait accordé à de légitimes exigences quelques autres concessions, il n'avait point eu le courage, ou le désir peut-être, de proclamer solennellement le droit au travail. Le 25 f.vrier, alors qu'il délibérait encore sous l'œil du peuple, il avait à demi acquiescé à sa volonté souveraine en rendant le décret suivant, écrit, pour ainsi dire, sous la dictée du citoyen Marche, ouvrier :
« Le gouvernement provisoire de la République « française s'engage à garantir l'existence de l'ouvrier « par le travail ; il s'engage à garantir du travail à
« toul les citoyens; il reconnaît que les ouviiers « doivent s'associer entre eux pour y jouir du bénéfice « légitime de leur travail ; le gouvernement piovi- « soire rend aux ouviiers, auxquels il appartient, le « million qui va échoir de la liste civile. »
Mais encore une fois la sollicitude du gouvernement provisoire pour les ouvriers, qui ne pouvaient retouriier à leurs chantiers déserts, était tiède et sans efï'et. On sentaitbien qu'il voulait ; mais on se doutait aussi qu'il ne voulait pas vouloir. Les jours de fièvre étaient passés, les barricades démolies, les pavés replacés; l'effervescence était moins à craindre, il y avait moins de péril à abuser et à leurrer. Le peuple attendait, confiant dans la parole que ses mandataires lui avaient donnée; mais rien ne sortait de cette attente; elle se prolongeait.
Dans ces circonstances difticiles, et en présence des réclamations légitimes qui montaient chaque jour, plus pressantes, à ses oreilles, le gouvernement provisoire songeait à se débarrasser d'un fardeau qui l'écrasait, d'une responsabilité qui l'effiayait. Vingt mille ouvriers étaient venus à l'Hôtel-de Ville faire entendre de justes plaintes sur leur chômage. Ces plaintes étaient sérieuses. Le gouvernement provisoire, à bout d'artifices, pouvait craindre qu'à bout de patience, les ouvriers ne se payassent plus des prétextes imaginés par lui pour l'apaiser. 1! l'aliait trouver un remède au mal afîreux qui rongeait la TOME I. 22
société, le prolétariat. Le gouvernement provisoire avait jugé plus à propos de chercher un moyen inefficace mais qui , au premier abord, parût propre à rassurer les esprits ombrageux, et qui le rassurât luimême pour quelque temps. Louis Blanc et Albert, deux membres de la minorité révolutionnaire du conseil, gênaient par les tendances de leur système. Il fallait s'en débarrasser. Le mot est dur, mais il est vrai. La contre-révolution était représentée dans les conseils de rHôlel-de-Yille, elle présidait à ses délibérations , elle dictait ses actes , elle lui soufflait ses résolutions. Lorsque les vingt mille ouvriers s'étaient présentés, Louis Blanc avait devé la voix, il sétait fait l'écho de leurs gàefs auprès de ses collègues; il avait éloquemment plaidé leur cause. L'occasion était trop bonne, on dut s'en emparer, on s'en empara. On créa, non pas un ministère du travail, comme Louis Blanc l'avait demandé, mais une commission de gouvernement pour les travailleurs, et le Luxembourg fut désigné pour lieu des séances de cette commission. Louis Blanc en fut nommé président, Albert, vice-président. C'était insuffisant, dérisoire même, car cela ne tendait rien moins qu'à faire passer la grande responsabilité du moment sur la tête de deux membres du gouvernement, et à l'éloigner conséquemment des autres membres, leurs collègues. Deux hommes assumaient sur eux tout les périls de la situation. Leurs épaules étaient-elles assez larges
pour soutenir ce monde écrasant? leur esprit assez ferme pour voir dans les ténèbres sans sourciller, pour toucher du doigt, sans trembler, les plaies vives de la civilisation? Je n'oserais me prononcer pour l'affirmative.
Le citoyen Albertétaitun ouvrier laborieux, probe, estimé de ses camarades. Son extérieur était timide et paraissait froid. On l'avait porté sur la liste des membres du gouvernement provisoire parce que l'absence d'un élément populaire, dans !a composition de ce gouvernement, eut semblé trop injuste. Mais ce n'avait été qu'à regret. Malgré sa modestie, Albert n'était pas l'objet des chaudes sympathies de ses collègues, et à part Louis Blanc qui affectait âe l'appeler son noble ami, peu d'entre eux étaient disposés envers lui ;i la bienveillance. On devinait trop en lui un censeur énergique, un défenseur sévère du peuple. Et l'on avait été heureux de l'occasion qui s'était offerte d'elle-même pour l'éloigner, ainsi que Louis Blanc, de l'Hôtel-de-Ville. On l'avait relégué au Luxembourg, au milieu des ouvriers, avec lesquels, du reste, il devait être en communion plus intime. Mais il n'était pour Louis Blanc qu'une sorte d'assesseur; son rôle était utile assurément, mais l'insuffisance de son talent le forçait à rester sur le second plan. Albert n'était pas un homme gouvernemental , un chef d'école. C'était un homme pratique, un homme sensé.
Louis Blanc, au contraire, était une individualité plus tranchée. Il apportait, au service de la cause qu'il avait embrassée, le fruit de bien des méditations et de bien des veilles. Historien élégant, chaleureux écrivain, son nom s'était popularisé. L'Histoire de dix Ans lui avait valu <le la réputation et de la fortune. Le livre était habilement écrit , les faits savamment groupés, les actes de la monarchie énergiquement flétris. Louis-Philippe eu avait eu quelques soucis, et le récit de la mort du prince do Coiulé l'avait fait pâlir. Il en avait voué une haine profonde à l'annaliste.
D'une stature, par malheur trop grêlé, Louis Blanc avait besoin du secours de son talent pour se grandir. Quand il parlait, on était fo:cé de l'écouter avec attention , avec plaisir, et quand on l'écoutait on oubliait bien vite les désavantages extérieurs de sa personne. Sa parole était lente, sa idirase scandée pour ainsi dire, mais le mot sortait net et clair, mais la pensée' se formulait toute sculptée. Le travail ne se faisait pas sur les lèvres, mais dans le cerveau. La nature se plaît à ces jeux étranges. L'exiguité de sa taille avait valu à Louis Blanc plus d'une méprise, plus d'une aventure qu'il racontait avec une franchise spirituelle, peut-être parce que l'ampleur de ses vues et la grandeur de ses idées rendaient le contraste plus piquant. Louis Blanc était comme perdu au milieu de ses collègues; son talent seul le rehaussait.
Le peuple l'aimait et , une fois , de robustes bras l'avaient soulevé et promené avec orgueil. Mais Louis Blanc n'était pas l'orateur de la rue; il lui fallait une chaire. On lui donna le palais du Luxembourg.
xm.
La Révolution de février, accueillie avec stupeur par les organes de la monarchie, avait été néanmoins proclamée avec un enthousiasme de commande par ceux-là mêmes qui détestaient le plus les principes au nom desquels elle s'était faite. Et ce n'était pas là une des choses les moins curieuses de ces grands événements, que de voir les journaux monarchiques qui, la veille encore, tonnaient de toutes leurs forces contre les perturbateurs de Tordre public et de l'ordre social, faire des héros de ces perturbateurs et consacrer leurs colonnes à l'éloge de leur magnanimité. Les feuilles qui , quelques jours auparavant, disaient aux républicains: «La République est impossible en France; c'est le règne de l'anarchie, du pillage, etc.; »> ces aimables feuilles arboraient maintenant avec empressement la cocarde républicaine, et se glorifiaient presque de vivre sous la République. D'aucuns même des habiles panégyristes du gouvernement constitutionnel ne craignaient pas de se dire meilleurs patiiotes que ceux que les prisons avaient pris aijx
barricades de Lyon et du cloître Saint-Merry. Il eût été difficile de rencontrer un homme ou de lire un journal qui ne fussent républicains. C'était une maladie endémique. Mais cette maladie n'était malheureusement pas sérieuse. Royalistes, libénux, constitutionnels , orléanistes, régentistes , devant cette imposante manifestation de la volonté de la France , n'avaient pu que baisser leurs têtes où flottait le panache monarchique pour les relever bien vite et crier, sur un diapason étourdissant : Vive la République! Et ce cri, qui ne sortait de leurs poitrines qu'après de pénibles efforts , la France le répétait des rives du Rhin aux Pyrénées. Le Moniteur universel, qu'on a appelé le Moniteur de la Calomnie, fut contraint par la force des choses d'enregistrer les décrets émanés du gouvernement provisoire et rendus au nom du peuple français pour lequel ses patrons avaient eu si peu de sollicitude! Le Constitutionnel, le confident intime et l'écho fidèle des pensées de M. Thiers, comme chacun sait, tournant l'aile du moulin du côté où soufflait le vent des faveurs du moment, dépensait ses trésors d'éloquence dans des dithyrambes où perçait quelque peur, et faisait un acte solennel d'adhésion à la République, en engageant tous les bons citoyens de la haute et de la petite banque, ses abonnés, à en faire autant, dans leur intérêt. La Presse avait souscrit pour dix mille francs en faveur des blessés et des familles des
victimes. Le Constitutionnel, ']ugesii\ik i^roi^os de renchérir, s'inscrivit pour la somme de douze mille francs, et il eut soin d'aller chercher dans les casses de l'imprimerie le plus voijant caractère , afin qu'il sautât aux yeux de tous. Il est de ces procédés d'achalandage qu'il ne faut jamais négliger. Le journal des Débats fut le seul qui ne craignît pas de montrer quelque courage en manifestant des regrets et en parlant du naufrage de ses illusions. La phrase était touchante et noble ; mais elle était stéréotypée depuis 1815; elle avait servi pour Louis XVIII, pour Charles X : ce courage ne l'exposait plus ; on était au 27 février, et tous les hommes intelligents avaient pu voir que cette révolution était pacifique et qu'elle ne conduirait personne aux Gémonies. C'est pour cela que la feuille du château était montée au Capitole pour remercier les dieux d'avoir protégé les jours de la famille royale. Les savants aruspices qui la rédigeaient avaient vu clair dans le présent, et ils s'étaient résignés, dans l'attente de l'avenir. Leur dévouement et leurs regrets méritaient quelque attention. Personne n'y prit garde, le dé^^ouement était chose banale, alors; le peuple l'avait mis en tête de son ordre du jour. Quant à la Gazette de France, elle ne voyait rien dans l'avènement de la République qui pût l'effrayer ; elle avait toujours en réserve l'appel à la nation , et M. de Genoude comptait rendre la France monarchique à l'aide du suffrage universel et de
l'élection à deux degrés. Elle se contenta donc d'enregistrer les actes du gouvernement provisoire , sans commentaire. C'était, comme on le voit, de simples changements d'uniformes ; la France est le pays oii ces changements sont le plus fréquents et le plus habilement exécutés. Maison ne doit pas s'en étonner, les serpents ne changent-ils pas dix fois de peau avant de mourir?
;:,; Ces adhésions à la forme républicaine des anciens partis hostiles à la République arrivaient à l'Hôtel-de- Ville, abondantes et pressées comme les neiges d'automne; il eût été difficile de les compter. On aurait pu faire, même après Bossuet, une Histoire des variations.
Les anciens amis de Louis-Philippe, magistrats et maréchaux, s'empressaient do venir saluer la Révolution. Les maréchaux Molitor, Sébastiani, Soult, Dode de la Briinerie; les généraux Bourjoly, Bedenu, Oudinol, Rapatel, Paixhans, Gudin, Mol i ne-Sain t- Yon, Gourgaud; MM. Odilon-Barrot, Dufaure, Biîlaut et tant d'autres, dont l'énumérafion deviendrait fastidieuse, vcuaieii! offrir leur concoiirs au gouvernement provisoire. Leur concours ! M. Tliiers, l'historien monarchi(îue, animé d'un beau zèle et d'un saint enthousiasme pour la République, assistait à la plantation d'un arbre de la liberté et s'écriait : « Peuple, tu grandiras! » Si nous le permettons, aurait il dû ajouter. Et M. Thomas Bugeaud, lui même, le
triste héros d'un drame funèbre, venait offrir à la République son épée de maréchal, qu'il avait tournée contre elle et avec laquelle il l'eût assassinée si le temps ne lui eût pas manqué! Quel nom y a-t-il dans notre langue pour toutes ces choses? « Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles ! »
J'ai dit que la République avait été acceptée partout en France. Les grands centres de population, Lyon, Rordeaux, Rouen, Lille, Marseille, Strasbourg, Nantes , s'étaient empressés de la reconnaître et , dans la plupart de ces villes, les commissaires envoyés en mission par Ledru-Rollin, ministre de l'intérieur, avaient été reçus par les populations enthousiasmées par les nouvelles de Paris. Le même enthousiasme avait éclaté en Relgique, en Italie, en Allemagne, à l'issue de ces nouvelles. ]^es peuples, en travail de régénération, avaient tressailli de joie à ce bruit précurseur de leur délivrance qui leur arrivait des rives de la Seine. Peuples d'Allemagne, d'Irlande, d'Angleterre, d Espagne, de Suisse, de Portugal, de Hongrie, de Moldavie, de Russie, de Rohême, tous avaient remercié la France de l'ébranlement donné par elle à l'Europe monarchique, et cet enthousiasme universel à la proclamation de la République était le
sacre do la Révolution, la glorification des principes qu'elle renfermait, la déification de la liberté qu'elle apportait. La démocratie européenne, — qui ressentait ainsi le contre-coup de la manifestation de la démocratie française, — comprenait bien par là que la voix de Dieu avait prononcé et que l'œuvre de rénovation allait s'accomplir. Le tocsin de la nuit du 24 février s'était prolongé d'échos en échos jusqu'à Vienne, jusqu'à Rome, jusqu'à Berlin, jusqu'à Milan, jusqu'à Madrid, jusqu'à Berne, jusqu'à Moscou!
Si l'Europe démocratique avait compris la fraternelle signification de la Révolution de février, il n'en était pas de même de l'Europe monarchique qui se rappelait, avec quelque terreur, les combats de géants de la première République et qui croyait que les traités de 1815 allaient être foulés aux pieds. Les régions officielles avaient reçu, — des nouvelles de Paris, — une impression autre que celle qu'en avaient reçue les régions populaires, et, par l'effroi qu'elles leur en avaient causé, on peut juger de l'importance qu'elles y attachaient. Aussi, malgré la reconnaissance hypocrite que les souverains étrangers avaient faite de la République, — des mouvements de troupes avaient lieu sur nos frontières, sur la frontière de Flandres notamment. Les remparts de Menin et d'Ypres menaçaient et les canons de la citadelle de Gand se tournaient vers la France, au moment même où le prince de I igné, ambassadeur du roi des Belges, accourait à
Paris pour annoncer au ministre des affaires étrangères que le gouvernement belge voulait entretenir des relations amicales avec le gouvernement de la République française, qui venait de chasser son allié naturel, son parent î Etail-ce par admiration de la Révolution, par sympathie pour la démocratie? Non, assurément, car le roi Léopold, en ce moment aussi, faisait odieusement expulser de Bruxelles un écrivain démocrate, le docteur Marx, ancien rédacteur de la Gazette du Rhin, lequel avait eu le malheur d'irriter les nerfs monarchiques de Guillaume IV, roi de Prusse et le bien aimé voisin de Léopold !
Mais, — en regard de cette comédie puérile, qui se jouait dans le monde officiel , à l'endroit de la France , — on pouvait placer les marques de sympathie, les adresses chaleureuses qui arrivaient à l'Hôtel-de-Yille , des quatre points de l'Europe. A une députation d'Italiens, ayant à leur tête Mazzini , succédait une députation d'Allemands, sous la conduite d'Owerbek. Après celle-ci , venaient des chartistes de Londres qui faisaient entendre d'éloquentes et chaudes paroles en faveur de la France et des peuples en œuvre d'affranchissement.
Ces tel reurs des monarques de l'Europe, — touchant les velléités guerroyantes qu'ils prêtaient à la France, — étaient assez légitimes, du reste; car jamais, à aucune époque de notre histoire, l'Europe n'avait été si violemment remuée. Ni les révolutions poHtiques du
xv siècle, — ni la révolution religieuse du xvf siècle,— ni les grandes guerres du xvn% — ni la convultion qui a fini lexvni% n'avaient eu d'année aussi [)rofondément remarquable d'ébranlement et de commotion que l'année 1848. Un vent de liberté arrivait de France, et, en soufflant sur les trônes qui chancelaient sur leurs assises de boue humaine , il électrisait l'âme des peuples en servage et poussait à la révolte les nations trop longtemps en tutelle. Le branle était donné, la secousse arrivée, les anciennes nationalités, si brutalement démembrées, si violemment étoïifîées , tendaient à se reconstruire , et pour y arriver, elles allaient se révolutionner. Encore un peu, et la résurrection allait commencer. A Vienne, la révolution autrichienne, — à Francfort, la révolution allemande. L'une partait du Danube, traversait les Alpes et gagnait les Apennins. L'autre parlait de l'Eider et gagnait le Danemark ; toutes deux provoquant dans leur marche l'émancipation des Allemands, des Danois, des Polonais, des Hongrois, toute la famille des Slaves : Illyriens, Bohèmes et Slovaques. Stuttgard , Munich, Carlsruhe, les trois capitales de l'Allemagne méridionale; Vienne, Berlin , le Hanovre , les Hesses , les Saxes , le pays de Bade, le Nassau, allaient se démocratiser. Puis la Révolution, gagnant du côté de la Russie, vaste empire dépeuples asservis par un pontife à demi civilisé, par le successeur encore barbaie du barbare Pierre le
Grand, — la Révolution allait s'étendre entre la
montagne des Géants et la Save, entre les monts Rarpathes et le Danube, en Hongrie, en Transylvanie, en Bohème, en Moravie, en Silésie. Lombre deProcope le Rasé, de Jean Ziska , ou de Nicolas de Hussinets, visitait parfois encore ces contrées où s'aggloméraient, sous le knout et sous la misère, des tribus innom,brables d'hommes patients, courageux et forts, vivant dans l'espérance de l'avenir et confiants en Dieu. Serbes, Bosniaques, Roumains et Bulgares, populations errantes, populations sédentaires, toutes se réveillaient et secouaient leurs chaînes en tixant leurs regards et leurs espérances vers la France comme vers un pôle aimanté. Ah! belle, grande et sainte était notre mission! La République française, héritière des traditions d'honneur, de liberté et de justice de la première Révolution, avait un rôle digne d'elle à jouer dans ce duel engagé, à son exemple, entre les monarchies et les démocraties de l'Europe. La France n'avait pas le droit d'intervenir par les armes dans ces brûlantes questions , je le reconnais. Je reconnais qu'elle ne devait pas non plus en avoir la volonté. Son rôle du moment , son programme était de rester dans l'expectative, l'arme au poing, à cheval sur ses frontières, non-seulement pour les garder , mais encore pour être plus prête à courir au secours des nationalités égorgées, à l'aide des peuples mitraillés. Elle avait, en quelque sorte, l'ini-
— 3S0 — tiative de la révolte ; elle l'avait légitimée , elle Tarait sanctifiée. Devait-elle assister impassible aux bruits lointains des révoltes des autres peuples, bruits de gémissements, de râles et peut-être aussi de malédictions! Le peuple de Paris, le peuple de France sympathisait bien autrement que par la pensée et par le cœur avec les peuples étrangers. Pourquoi donc ne le cousultiez-vous pas, messieurs du gouvernement provisoire,, qui sembliez dire ainsi :
« Rome n'est plus dans Rome , elle est toute oii nous sommes?» Non. La Révolutionétait ailleurs qu'à l'Hôtel- de-Ville...
Malgré celte abstention de la France et son parti pris de neutralité , l'esprit révolutionnaire continuait à enflammer les nations de l'Occident à l'Orient , et bientôt lesAutrichiens allaient étrechassés du royaume lombard, bientôt l'Italie allait s insurger contre l'Autriche, le Danemark, la Suède et la Pologne, l'héroïque Pologne , agiter le drapeau de l'indépendance. Pendant ce temps, M. de Lamartine, copiant dans le Moniteur le maniiéste de la Convention aux puissances étrangères, en adoucissait les termes, en étriquait la tranche et grandiose adure, et y apposait son nom.
A en juger par les adhésions qui arrivaient de
toutes parts au gouvernement provisoire, adhésions équivoques et qui cachaient un danger, on aurait pu croirevraimentque la France tout entière s'était démocratisée, en un seul jour, à la seule nouvelle de la proclamation de la République. On se serait néanmoins trompé, et bien étrangement. Au 24 février la France n'était rien moins que républicaine. Il n'en faudrait conclure pour cela quelle était monarchique. On se tromperait encore , et grossièrement. La France avait subi la monarchie comme on subit une nécessité, faute de mieux et de meilleur, faute de la République. La République n'avait donc plus qu'à venir, les bras étaient tout grands ouverts pour la recevoir , assurément. Elle était désirée, appelée secrètement et ouvertement par la majorité intelligente et pauvre de la nation qui comprenait que la République est l'état normal, naturel, régulier des sociétés adultes et qu'à l'avènement de la République seulement commencerait pour elle l'ère des droits politiques et des droits moraux, l'initiation à la vie et au bonheur.
Mais à côté de cette majorité de la nation qui voulait un gouvernement fait à son image, pénétré de ses besoins et résolu àleur accorder satisfaction^ il yavait tout naturellement la masse turbulente et entêtée des propriétaires, des rentiers, des fonctionnaires, dessinécuristes, des parasites, qui lenaitau gouvernement monarchique constitutionnel, à cause des provendes qu'elle tenait de lui. L'influence de cette armée de
fonctionnaires sur l'esprit des populations encore neuves était incontestable La France a quatre-vingtsix départements ; elle a quaranœ mille communes. On peut aisément se rendre compte de cette inlluence dont je parle , de la part des préfets, des maires, des curés sur leurs administrés . sur leurs ouailles. La maison commune et le prône étaient deux puissants moyens de corruption et de fraudes électorales. Grâce aux. promesses semées à profusion par les courtiers , grâce aux menaces prodiguées assez peu chrétiennement par les prêtres , on obtenait facilement ce qu'on voulait des paysans , des ouvriers des campagnes, — gens crédules pour la plupart — et très fervents en Dieu qui pourtant n'allégeait point leurs charges et permettait , au contraire, que le collecteur d'impôts arrondît sa besace au préjudice de leurs huches, de leurs champs et de leur santé.
La République se substituant, sans trop de secousses, à la monarchie, les fonctionnaires payés par cette dernière pour faire du zèle, — ce à quoi ils ne manquaient guère, comme on sait. — ces fonctionnaires ne pouvaient servir do la même main et avec le même zèle le gouvernement démocratique qui régissait désormais la France. Outre que cela n'eût pas été décent, cela n'eût pas été prudent; les parasites de la monarchie trouvant mieux loin- compte en elle, n'eussent pu, nécessairement, se résoudre à la décrier et à prôner un gouvernement qui leur donnait si peu
d'espérances de gain, trafics, marchés secrets, fraudes, corruptions et autres menues choses. Ils eussent trouvé plus commcde et phis logique de décrier ce gouvernement nouveau, de le perdre dans l'esprit des populations à leurs ordres et à leur dévotion ; et les affaires qui, cependant, ne devaient pas aller merveilleusement, en eussent été moins b en encore, et notre bien-aimée République, ainsi décriée, ainsi calomniée, ainsi habillée par ces larrons d'honneur, se serait abîmée dans une épouvantable chute dont elle n'aurait pu se relever que plus tard et un peu éclopée.
Aux fonctionnaires de toute sorte, nommés par Louis-Philippe pour faire bénir son nom et prolonger son règne, il fallait donc substituer des fonctionnaires nouveaux , probes , rompus aux misères , dévoués aux institutions populaires, destinés à proclamer partout la République , à la faire accepter par tous, à la faire chérir de tous. Le gouvernement provisoire envoya immédiatement dans les départements des commissaires chargés de pouvoirs extraordinaires et illimités. Les choix étaient faits par Ledru Rollin, ministre de l'intérieur , et soumis à l'examen de ses collègues. Les premiers choix tombèrent sur les citoyens : Joly, pour la Haute-Garonne, — Emile Olli- \ier, pour les Rouches-du-Rhône, — Germain Sarrut, pourle Loir-et-Cher, — Delescluze etA.Thouret,},our le Nord, — Baune et Emmanuel Arago, pour leRliône,
— Kœclilin, Chauffour el Slrach, pour leHatil-Rhin,
— Borflillon , pour31aine et-Loire, — Guépin, pour la Loire-liii'érieure, — Laijosse et Crevât, pour l'Aube, . — Marie et ÂiiiiiontThiéville, pour le Calvados , — Couard, pour les Côles-du-Nord.Touscesnonis, àquelques rares exceptions près , étaient connus pour appartenir à d'ardents démocrates que la prison et les luttes avaient éprouvés. On pouvait doue leur confier,
— sans craindre qu'ils en abusassent, — des [)Ouvoirs illimités et extraordinaires. A des circonstances exceptionnelles des mesures exceptionnelles. Leur œuvre, d'ailleurs, était grande, leur mission délicate, difficile même, en ces temps orageux. Ils avaient à préparer la France au grand spectacle qu'elle devait donner au monde quelques mois plus tard ; ils avaient à organiser, pour ainsi dire, ce mécanisme gigantesque qu'on appelle le suffrage universel, et ce qui, quelques jours auparavanl, eût été déclaré le rêve d'une imaginulion malade, un projet dérisoire et impraticable, allait être bientôt mis en jeu dans toute Télendue de la France , depuis le centre jusqu'aux plus obscures communes. Leur mandat était grave, il ue fallait pas y faillir. Ces commissaires, chargés de démocratiser la France, partirent avec des instructions précises, nettes et claires, détaillées dans une circulaire rédigée par Jules Favre , secrétaire-généial du muMstère de l'intérieur, et signée par Ledru-Hollin. Entre auti es recommandationsexpliciles,on y remar-
— 3^0 — quait :... « Votre premier soin, citoyen commissaire , sera de faire comprendre que ta République est exempte de toute idée de vengeance et de réaction... Toutefois, que cette générosité ne dégénère pas en faiblesse. En vous abstenant de toutes recherches contre les opinions et les actes politiques antérieurs , prenez comme règle que les fonctions politiques , à quelque degré de hiérarchie que ce soit, ne peuvent
être confiées qu'à des républicains éprouvés Le sol
est déblayé, /e momewt es^ venu de réédi fier.... quant k nous, salués par l'acclamation populaire pour préparer l'établissement défiqitif de la démocratie, nous avons hâte, plus que tous, de déposer dans les mains de la nation souveraine l'autorité que l'insurrection et le salut public nous ont conférée.... A cette Assemblée est réservée la grande œuvre. La nôtre sera complète si, pendant la transition nécessaire, nous donnons à notre patrie ce qu'elle attend de nous : l'ordre, la sécurité , la confiance au gouvernement républicain. Pénétré de cette vérité, vous ferez exécuter les lois existantes en ce qu'elles n'ont rien de contraire au régime nouveau. Les pouvoirs qui vous sont conférés ne vous mettent au-dessus de leur action qu'en ce qui touche l'organisation politique dont vous devez être les instruments actifs et dévoués. N'oubliez pas non plusquevous agissez d'urgence et provisoirement, et que je dois avoir immédiatement connaissance des mesures prises par vous. C'est à cette condition seulement que nous pourrons les uns et les autres maijj-
tenir la paix publique et conduire la France, sans secousses, jusqu'à la réunion de ses mandataires.... »
Cette circulaire était très habile en même temps qu'elle était très énergi(pie. On y sentait un reflet de 92. Jules Favre qui l'avait rédigée, de concert avec Ledru-Roliin, s'était rappelécette parole deVergniaud: Salus popu/i suprema lexesio. C'était une mesure 'Je salut public.
Elle fit crier cependant ; elle souleva parmi la bourgeoisie des clameurs insolites, elle provoqua en elle des peurs élranges. Le minisire de l'intérieur, à l'entendre, flattait le peuple, aimait le peuple, n'avait de sollicitude que pour le peuple. C'était le revers de la médaille de l'Hôtel-de-Ville, où le gouvernement se montrait si généreux à l'égard de la bourgeoisie. Mais ces criailleries monotones dune race moutonnière par excellence n'avaient nulle importance. La voie où s'engageait la politique du citoyen Ledru-Rollin était bonne et sage, il fallait l'y suivre et y entraîner jusqu'aux trembleurs, dans leur intérêt. Je ne veux pas commenter cette circulaire; j'en ai constaté les franches tendances. Beaucoup y avaient applaudi. La politique tortueuse n'est pas celle qui convienne à un gouvernement républicain. La poitique qui arborait au grand jour son drapeau méritait des encouragements et des éloges. Ledru-Rollin voulait que l'Assemblée consii tuante fut composée d'hommes intègies, austères, nourris dans la haine de la monarchie et des privilèges qu'elle implique forcément. 11 voulait que l'on
organisât dans toute la France des comités, correspondant avec le comité central de Paris, et destinés à éclairer l'opinion, à discuter et préparer les candidatures. Les journaux contre-révolutionnaires se soulevèrent indignés, en apprenant et en voyant cela. Ils avaient peur que la France, ainsi remuée, ne se prononçât trop ouvertement et trop définitivement pour le gouvernement républicain Ces généreuses et patriotiques feuilles désiraient ardemment que l'on n'influençât point les élections, parce qu'elles savaient bien que la France, n'étant pas encore débarrassée des langes monarchiques. — ayant encore aux lèvres quelques gouttes de lait royal, — aurait pu se laisser aller, non pas aux charmes des souvenirs, mais aux influences locales, influences délétères et qui subsistaient encore. Le décret rendu le 5 mars, pour la convocation de l'Assemblée nationale et pour le mode d'élection, était encore trop proche du 22 février pour que les esprits pussent être, tous, préparés et rassis. 11 fallait donc pour les éclairer, les instruire, les rassurer, que des missionnaires républicains leur fussent envoyés. Ledru-Rollin n'avait point lodieuse prétention de faire violence au pays au nom de la liberté ; sa circulaire ne manifestait nullement l'intention absurde qu'on lui prêtait d'imposer la République par la force. L'intimidation n'était point dans sa nature et dans son esprit. Il était loin de sa pensée de tyranniser les convictions, de contraindre
l'indépendances des votes, de fausser les élections en un mot. Agir ainsi eût été calomnier la nation; en prêtant cette action à Ledru-Rollin, on le calomniait. — Mais eiitin, la France avait ou n'avait pas la République. Elle l'avait, elle la voulait, de l'aveu même des journaux monarchiques, concession arrachée par leur peur puérile, j'en conviens; quoi qu'il en soit, c'était une concession, c'éîait un aveu. Puisque la France avait et voulait la République, il lui fallait une assemblée républicaine, des représentants républicains. La logique du bon sens et du droit le voulait ainsi.
Le gouvernement provisoire, par le décret que j'ai cité plus haut, convoquait les collèges électoraux pour le 9 avril, et l'Assemblée constituante pour le 20 du même mois, et les principes qui servaient de base à l'arrêté du gouvernement étaient ceux-ci : *< Tout « citoyen, âgé de vingl et un ans, est électeur, et tout « citoyen âgé de vingt-cinq ans est éligible. — Le vote « est direct. L'Assemblée constituante se compose de « neuf cents membres.» C'était donner une satisfaction à l'opinion publique qiii l'attendait depuis longtemps. Cela annonçait à la France, par qui un gouvernement de fait, quel qu il soit, sera toujours très impatiemment supporté, — cela annonçait à la France la fin prochaine d'un état provisoire qui ne pouvait se prolonger sans de nombreux périls. Il lui tardait qu(3 le pouvoir conslituanl fût définitivement
et régulièrement assis, pour être mis en demeure de fonctionner et de fonder les institutions nouvelles qu'elle réclamait. A ce pouvoir seul appartenait le droit d'administrer le pays, de satisfaire à ses légitimes besoins, de coordonner tous ses intérêts, et de faire servir ses forces à le conduire au but désiré.
Le mode d'élection choisi par le gouvernement provisoire était le plus démocratique possible. Il ex* cluait, non pas tous les embarras , mais tous les dan^ gers de la situation faite à la France : il suffisait , de plus , pour obtenir une expression sincère de la volonté nationale. Il créait une véritable Assemblée nationale. A part quelques détails, sur lesquels la critique eût pu s'exercer, le peuple avait une large place dans cette loi électorale qui lui permettait enfin d'exercer sa souveraineté Mais pour que sa place fût sérieusement marquée à l'Assemblée constituante , pour que cette assemblée surtout , — qui allait tenir dans ses mains les destinées futures de la nation française , — fût une véritable représentation nalio^ nale, il fallait que les choix des électeurs se portassent de préférence sur des hommes issus du peuple, ayant, je le répète, vécu de sa vie et souffert de ses misères. Dans un gouvernement qui naît à la liberté les érudils et les habiles sont moins utiles que les natures primitives, abruptes, saines.
Tout ce qu'on avait pu faire , au 24 février, avait été d introduire un ouvrier parmi les membres bour-
geois du gouvernement provisoire. C'était beaucoup, — c'était trop, à entendre certains esprits chagrins et étroits, certains doctrinaires qui s'imaginaient que Je talent , le bon sens et le génie avaient été jusquelà l'apanage exclusif des grands seigneurs et des bourgeois. — Il ne fallait pas laisser commettre la même faute pour !" Assemblée nationale. Vouloir conserver à une seule classe le monopole du talent et du patriotisme , et à une autre n'accorder que le monopole de l'ignorance et de la stupidité , c'était une prétention qui eût pu faire rire si elle n'avait été si atrocement injuste et si profondément immorale. Faut-il raconter ici l'histoire cent fois racontée de l'origine des origines? Faut-il dire ce qu'il y avait de vain , de puéril et d'absurde dans cette prétention de la part des hauts barons de la finance et du comptoiràl'universalitédes connaissances etau privilège des capacités? Faut-il rappeler que ceux-là qui criaient si haut et si fort à l'exclusion sortaient du peuple , dont ils se faisaient ainsi membres indignes? A entendre les thuriféraires de la monarchie et de la bourgeoisie, le peuple était à ce point déshérité qu'il ne comptait plus dans son sein de grands génies et de grands cœurs : sottise et calomnie. L'ancienne no blesse ne disait-elle pas, — avant Quiberon , bien entendu ; -- « Co nment vont faire ces pauvres Français pour se battre, maintenant que nous neles corn mandons plus? » L'aristocratie des écus parodiait
cette phrase et disait, toute gonflée de son importance; " Comment iraient les affaires publiques si nous les laissions aux mains de la plèbe et de tous ces paysans du Danube qui s'imaginent être sages parce qu'ils ont été forts , législateurs parce qu'ils ont été soldats, remueurs d'idées parce qu'ils ont été remueurs de pavés. » Misérable raisonnement de ces hommes d'État sans patriotisme etsansvertus. Mais, messieurs, les soldats de la République avaient marché à la victoire sans la noblesse ; ils avaient rempli l'Europe du bruit df; leurs pas et de leurs canons , sans le secours de l'aristocratie ! Les paysans du Dîinube , les ouvriers pouvaient, tout aussi bien et mieux que vous peutêtre, légiférer et conduire le pays ! Il fallait les laisser faire et alors vous auriez vu !
Avant tout, il fallait s'entendre : pour s'entendre, il fallait se voir, pour se voir il fallait se réunir. Des clubs avaient été ouverts dans les premiers jours de la Révolution. D'autres s ouvraient, désireux de témoigner du même zèle pour la cause républicaine. Le principal objet de ces réunions, où venaient s'élaborer, au souffle de tous et au contact de tous, les questions sociales, c'était la surveillance des actes du gouvernement et l'épuration des fonctionnaires de la monarchie qui infestaient encore toutes les branches de l'administration publique.
Le premier club ouvert, je l'ai déjà dit, c'était le club du Prado, appelé d'abord club de la Révolution, puis club révolutionnaire, où s'était tenue l'orageuse séance du 25 au 26 février. Après, étaient venus une multitude de clubs dont l'appellation ne disait que vaguement les nuances de l'opinion républicaine à laquelle appartenaient leurs fondateurs : — clubs du Salut social , de la Propagande républicaine, du Peuple, de l'Armée, de la Garde nationale, de l'Égalité, de In Fraternité, de l'Émancipation des peuples, de l'Organisation du travail, des Jacobins, de lu Montagne, des Travailleurs républicains, de la Fusion républicaine , etc., etc. Puis, à côté de ces clubs qui, dans tous les monuments publics, dans tous les établissements inoccupés, s'étaient unanimement ouverts, comme pour répondre à l'insolente loi de Louis-Philippe, qui avait interdit le droit de réunion, — à côté de ces clubs , dont l'utilité fut plus ou moins reconnue, dont l'influence fut plus ou moins contestable, venaient le club du Comité centralisateur, dont Huber, ancien détenu politique , était le président, — le club des Droits et des Devoirs, fondé par notre vieil ami Grandménil ; — le club de la Révolution, que présidait Barbes et dont faisaient partie Pierre Leroux, Proudlion. Bac, Tlioré, Mauzin , — et la Société centrale républicaine , à\v\gée par Blanqui et présidée tour à tour par ce dernier, par Xavier Durrieu, pai Sobrier et par Raisan
Raspail et Cabet avaient , en outre , chacun de son côté, ouvert un club. Toutes les corporations ouvrières, loules les sociétés d'industries, d'ouvriers et d'artistes, avaient le leur. Paris en était couvert comme d'un vaste réseau.
Dans ces laboratoires de la Révolution, venaient se fondre, comme dans un creuset, toutes les grandes questions qui remuaient à ce moment tous les esprits, et qui étaient appelées à ramuer le monde. On y dépensait assurément une trop grande somme de paroles inutiles; beaucoup des discours qui y étaient prononcés n'étaient que de pauvres rapsodies , découpées du Moniteur, à la date de 93; — beaucoup des motions qui y étaient proposées ne tendaient qu'à imprimer à la Révolution un mouvement de recul ou un mouvement en avant trop immédiat , tous les deux également funestes. Mais, à part ces taches qui en déparaient l'institution , sans l'amoindrir, les clubs exerçaient une salutaire influence sur les citoyens qui en suivaient les séances avec une assiduité remarquable. La République gagnait des adeptes, la contre-révolution perdait des artisans de mal au contact de cette propagande orale, ardente, désordonnée parfois, mais toujours louable, quant au but, si elle n'était pas assez délicate sur le choix des moyens.
Les clubs, — foyers de discussions pacifiques, — pesaient sur le gouvernement provisoire. Je crois que cette surveillance, par les clubs, des actes et même
des menées des membres douteux dn gouvernement, avait son efficacité. Le peuple devait avoir l'œil ouvert sur l'Hôtel-de-Ville.
Pour étayer la force morale de cette propagande orale, pour rendre son efficacité moins douteuse, la propagande écrite gagnait chaque jour de nouveaux auxiliaires. Chaque jour la presse enregistrait le nom de nouveaux champions de la démocratie. Le bâillon qu'on avait ôté aux lèvres, on l'avait ôté à la plume. L'odieux impôt du timbre , l'oppressive mesure du cautionnement, double et dérisoire entrave à la liberté de penser , avaient disparu. Il serait difficile d'énumérer les titres divers et , pour la plupart , si étrangement choisis qui ornaient la première page des nouveaux organes de la liberté. Beaucoup de ces titres avaient été empruntés aux feuilles de la première Révolution, pour rendre sans doute plus saisissantes les pensées dont ils élaient en quelque sorte l'étiquette. Plagiaires et parodistes sont la plupart des hommes. Croient-ils qu'en se faisant plagiaires du mot, ils ne se font pas en même temps plagiaires de l'idée? Les titres des journaux de 93 et les idées qu'ils exprimaient étaient démonétisés depuis longtemps. Il s'agissait bien d'autre chose, ma foi! Encore si, sous ces rubriques antiques, on avait fait des idées nouvelles, j'eusse compris l'espèce d'acharnement que l'on mettait alors à exhumer la friperie littéraire d'une époque disparue, mais non oubliée, à la vérité.
— 3Go —
A la liste des journaux déjà connus, il fallut ajouter : la République, fondée par E. Bareste; — la Commune de Paris, par J. Cahaigne et Sobrier; — le Représentant du Peuple , par Jules Viard , Fauvety et Proudhon; — le Peuple Constituant , par Lamennais et Pascal Duprat, — l'Ami du Peuple, par Raspail 5 — la Vraie République , par George Sahd , Pierre Leroux et Tlioré; et, plus tard, le Père Ducliesne, l'Accusateur public, le Vieux Cordeiier, le Tribunal révolutionnaire, la Souveraineté du Peuple j le Monde républicain, la Cause du Peuple, etc.', puis, pour faire pendant à ces derniers, qui affichaient hautement leur opinion républicaine : la Lï- ^er£e, journal légitimiste, rédigé par LepoitevinSaint- Alme, ancien rédacteur du Corsaire; — l'Assemblée nationale, par M. le marquis de Lavalette ; — l'Opinion publique, par M. Alfred Nettement; la Vérité, la France; ei, plus lard, le Lampion, succursaliste du Corsaire; le Pamphlet, et tutti quanti; — le reste ne \aul pas l'honneur d'être cité; lesquels journaux s'étaient donné pour mission spéciale d'éreinter la République au profil de la monarchie. Ceux-là encore étaient quelque peu plagiaires : ils calomniaient à la façon de l'abbé Maury et de Montjoie, quand ils n'écrivaient pas à la façon du père Loriquet.
Ainsi, journaux démocratiques d'un côté, journaux bourgeois et monarchiques de l'autre, la presse militante avait accru son. armée. Mais si la Hépubli-
que , /e Peuple constituant , le Représentant du Peuple , la Commune de Paris, continuaient l'œuvre de la Revue indépendante, de la Réforme et du National^ ces deux derniers devenus ministériels, — en revanche, et pour élever autel contre autel, C Assemblée nationale, le Liberté » l' Opinion publique marchaient dans la voie rétrograde et anti-nationale des beaux jours de la monarchie; ces feuilles avaient arboré le drapeau de la Gazette de France et des Débats, le drapeau blanc de Martinville et le drapeau tricolore du duc d'Orléans. Quant au Constitutionnel, une fois qu'il s'était assuré, en mettant le nez à la fenêtre, qu il ne pleuvait pas rouge et que ses abonnés ne le payaient pas en assignats , il avait repris ses honnêtes allures d'autrefois , devisant de tout et de beaucoup d'autres choses, selon la devise de Pic de la Mirandole; et, à défaut de serpents de mer et de veaux à trois têtes, sa spécialité, servant à ses lecteurs de petites anecdotes scandaleuses où la vérité était aussi peu respectée que le bon sens. La bourgeoisie, dont le Constilulionuel était le plus précieux organe, était dépitée contre la République, qu'elle boudait, et contre Ledru-Roilin qui avait puissamment contribué à la fonder. Il fallait plaire à la bourgeoisie, et pour y arriver tous les moyens étant bons, apparemment, la feuille de MM. Véron et Thiers s'était ingéniée à forger de fabuleuses et scandaleuses aventures sur le compte des membres du gouvernement provisoire, Ledru-RoUin entre autres.
Ledru-RoUin qui avait pris possession du ministère de l'intérieur le 25 février, avait eu depuis ce moment la vie la plus et la mieux remplie. Ardent à la tâche qu'il avait acceptée, désireux de prouver son dévouement au peuple par des actes et non par des paroles , les heures de chaque journée avaient été laborieusement remplies, si bien remplies même qu'il lui avait fallu toute l'énergie de sa volonté doublée de l'énergie de son tempérament robuste pour résister à l'invasion de la fatigue et de la maladie. Levé à six heures du matin , il lui arrivait chaque jour de ne se coucher qu'à deux heures après minuit. Vingt heures debout , messieurs les chroniqueurs qui le calomniiez tant à plaisir! Tantôt à l'Hôtel-de-Ville , au conseil du gouvernement ; tantôt assistant à une cérémonie patriotique, et le reste du temps recevant dans la grande salle du ministère de trop nombreux solliciteurs , figures qu'avaient reproduites souvent les glaces des antichambres de M. Duchâtel, et qu'elles reproduisaient de nouveau , plus grimaçantes , mai$ plus obséquieuses encore. Si les révélations m'étaient permises, si certaines choses n'étaient pas du domaine des mémoires intimes plutôt que du domaine sérieux de l'histoire , j'aurais une litanie assez formidable de noms de personnages à citer, et que leurs amis, dont ils font l'admiration à cause de leur puritanisme sans doute, seraient étonnés de trouver là.
lih bien I cette exisience si laborieusement remplie
par Ledru-Rollin , le Constitutionnel la remplissait tout autrement Ledru-RoUiii , homme et ministre, devant avoir les vices et la dé[)ravation de certains hommes et de certains ministres, ce journal lui prêtait gratuitement des bonnes-fortunes sans nombre qui eussent suffi à occuper les loisirs de trois ou quatre dons Juans et d'autant de Lovelaces*, — il jetait dans son lit, — sur lequel il reposait tout habillé pendant quelques heures , — des actrices en renom, des danseuses , des baladines dont le cœur s'adjuge au plus offrant et dernier enchérisseur , pour parler le langage des agioteurs. 11 le montrait galopant vers Trianon en compagnie de ces dames en amazones, et discourant amoureusement avec elles de Paphos , de Délos et de Cythère sous les frais ombrages du parc ou dansles frais boudoirs du château. Et Ledru- Rollin , au moment où ces lignes impudentes s'imprimaient , n'avait point encore dépassé le mur d'enceinte de la capitale! Écrivains vertueux, n"est-ce pas? que ces Silènes armés de goupillons et coitîés d'éteignoirs , où s'enroulaient des pampres et des roses? Ecrivains vertueux, n'est-ce pas? que ces défenseurs de la famille et ces dons Quichotles de la morale qui distillaient ce venin méprisable entre deux hoquets, dansles bras dune courtisane, sur un canapé de lupanar!
Ces attaques systématiques et sans cesse renouvelées contre le ministre de l'intérieur elles autres membres
du gouvernement, avaient leur signification, leur portée, leur but. On ne calomnie pas pour le stupirle plaisir de calomnier seulement, à moins que certaines plumes tarées ne fassent de la calomnie pour la calomnie, comme certaines natures artistes font de l'art pour l'art. Il y a des gens qui mangent des araignées pour manger des araignées. Le Constitutionnel, qui avait mangé du jésuite pendant longtemps, voulait m'ànger du républicain; singulière volupté, je l'avoue. Et — majestueuse moralité de tout cela, — le Constitutionnel est juge consulaire, au tribunal de commerce; il est membre du jury, membre du bureau de bienfaisance, membre du conseil municipal, membre du conseil de discipline. C est une des incarnations de la loi, de la justice, de la bonne foi et de la morale ! Ces attaques avaient leur signification ai-je dit. En effet, depuis que l'horizon s'était éclairci , que la peine de mort avait été abolie, que l'on n'avait plus rien à redouter des représailles de la révolution, un concert avait eu lien entre les différents organes de la monarchie constitutionnelle et de droit divin. La contre-révolution s'était faite petit à petit, et avait gagné de proclie en proche. La République, acclamée d'abord, avait été mise dans la balance de ces grands justiciers, et ils avaient vu qu'elle pesait moins qu'ils ne l'avaient cru. lis l'avaient acceptée comme nécessaire et indiscutable, de prinie-saul ; maintenant ils la discutaient, la perçaient à jour et, la jugeant inac- TOME I. 24
ceptable , ils criaient à la surprise , ils prétendaient que la nation n'avait pas été consultée, et qu'on avait substitué l'arbitraire au droit, au droit divin, comme bien on pense ! La race des mécontents hypocondriaques ressemble à la race d'Agamemnon : elle est éternelle.
En présencede ces menées lioslilesà la République, en face de cette réaction qui se formait à l'ombre de l'impunité et qui ne craignait pas de se traduire avec insolence, qu'avait à faire le gouvernement provisoire? Qu'avaitàfairesurtout le ministre de l'intérieur?
La réaciion, puisqu'il faut C appeler par sonncm^ comme dit Lafontaine à propos de la peste, — la réaction avait des intelligences plus ou moins adroitement dissimulées dans le gouvernement provisoire. Le gouvernement provisoire ne pouvait donc agir qu'avec difticulté, il s'était de lui-même créé des obstacles de toutes sortes. Et puis les ennemis du lendemain pouvaient-ils être bien sévères pour leurs amis de la veille? On se haïssait officiellement, dans les colonnes du Moniteur', on se donnait de quasibaisers de paix dans lesentr'actes. De ce côté-là la révolution n'avait aucune garantie ; elle n'avait donc aucune protection efficace à attendre, aucune assistance énergique à recevoir.
Mais le ministère de l'intérieur tenait la France dans ses mains, l'esprit de la France se repercutait là. Là était la révolution, une partie de la révolution,
au moins. Ledru-Rollin avait agi révolutionnairetnent, marchant droit au but, sans tergiversation, sans faiblesse, sans lenteur; risquant sans hésitation sa popularité, jouant son repos pour assurer ceb'' ue la France.
Il avait pris une généreuse initiative; il avait tenté de grandes mesures. Le peuple lui devait beaucoup, et, à cause de cela, il s'était acquis la haine des bourgeois et de l'aristocratie. Est-ce qu'on n'a point dit quelque part , je ne sais où , mais ce n'est pas, à coup sûr, dans un journal républicain , — que ses circulaires et ses bulletins avaient donné naissance à la contre-révolution, à la réaction? Oui, on l'a dit; on s'est trompé , voilà tout ! La réaction naît de l'action ; la contre-révolution était née avec la révolution. C'est elle qui avait provoqué les circulaires et les bulletins du ministère de l'intérieur. Qu'on les relise aujourd'hui avec calme, et l'on comprendra qu'ils réprimaient et ne provoquaient point à la répression. Le style des unes et des autres n'était point brutal, il était sincère. Les circulaires étaient rédigées par Jules Favre, les bulletins par Jules Favre, Elias Régnant, George Sand, Ch. Lecointe et moi. George Sand, l'illustre écrivain qui a toujours parlé la langue si pure , si grande, si majestueuse de Racine et de Bossuet. Elias Régnant, publiciste érudit, tête froide, style âpre, mais vrai. Jules Favre, plus légiste que littérateur , mais passionné pour la tâche à la-
quelle il s'était associé; diffus, ruais chaleureux. Voilà quels étaient les auteurs de ces feuilles, qui émanaient du ministère de l'intérieur et qui paraissaient tous les deux jouis. Leur impression était coûteuse, on les tirait à un nombre intîni d'exemplaires, qu'on affichait à Paris et dans toutes les provinces. Mais, outre leur utilité incontestable, comme enseignement révolutionnaire, elles en avaient une autre qu'on ne saurait assez louer: elles faisaient vivre de nombreuses familles d'ouvriers compositeurs, elles venaient en aide aux grosses maisons d'imprimerie , dont les événements de février avaient quelque peu ébranlé le crédit et les ressources. C'avait même élé en vue de cette utilité surtout que la pensée en était venue à Ledru- RoUin.
On le sait, la question de l'organisation du travail n'avait point été résolue, ou ne l'avait été que d'une manière incomplète et, pour ainsi dire, dérisoire, par le gouvernement provisoire qui, le 28 février, sur la proposition de M. Marie, l'un de ses membres, avait rendu un décret portant création d'ateliers nationaux. D'immenses travaux étaient à faire, travaux de terrassement surtout; - c'est à l'accomplissement de ces travaux qu'on avait employé les bras inoccu-
pés, et ils étaient nombreux. Parmi ces terrassiers improvisés , se trouvaient d'étranges ouvriers. Les beaux-arts, — peinture , musique et littérature , — avaient fourni leur contingent de bras. Des traducteurs de Pergolèse , des élèves de David , des disciples d'Ingres devenus manœuvres. Le spectacle était rare et curieux : il était triste. Car ces ouvriers ne travaillaient pas le moins du monde aux Champs- Elysées, au Champ-de-Mars ou à la gare du chemin de fer de Paris à Chartres Les brouettes roulaient, mais à vide. Les bras qui soulevaient des pioches et des pelles retombaient bientôt découragés; tous sentaient que ce n'était pas un travail illusoire qu'on rétribuait, mais une aumône déguisée qu'on faisait à leur misère !
Louis Blanc, on le sait aussi, avait demandé la création d'un ministère du travail, pour Albert et lui, et leurs collègues les avaient relégués tous les deux au Luxembourg, comme présidentet vice-président d'une commission de gouvernement pour les travailleurs , leur laissant ainsi toute la responsabilité des besoins à satisfaire, des intérêts compromise ménager.
Le décret du 26 février, qui instituait cette commission de gouvernement pour les travailleurs, disait, dans ses considérants, « que la Révolution, faite par le peuple , devait être faite pour lui ; — qu'il était temps de mettre un terme aux longues et iniques souffrances des travailleurs, — que la question du
travail étant d'une importance extrême et la plus digne des préoccupalions d'un gouvernement républicain , il appartenait surtout à la France d'étudier ardemment et de résoudre un problème posé chez toutes les nations industrielles de l'Europe... » Ce décret avait été rédigé par Louis Blanc , et les termes en avaient été trouvés un peu forts par M. Marrast, qui avait hésité en y apposant sa signature (1). Un peu forts! En effet, n'était-ce pas proclamer oifîciellement le droit au travail? M. Marrast comprenait assez bien la question politique; mais, quant à la question économique et à la question sociale, ni lui , ni ses collègues , à part deux , n'en voulaient point entendre parler. Cependant , comme je l'ai dit , on avait été presque heureux de cette diversion , qui faisait plus petite encore la minorité révolutionnaire de THôtelde-Ville, en éloignant deux de ses membres.
L'installation de Louis Blanc et dAlbert dans la salle même des séances de la cour des pairs avait eu lieu presque aussitôt, le mercredi l"mars. à neuf heures du matin, sous la présidence de M. François Arago. Le discours d'inauguration avait été prononcé au milieu d'une foule d'ouvriers, — au nombre d'environ deux cents, — attentive et haletante, qui s'était assise, sans trop d'étonnement, sur les sièges restés vides des hommes qui avaient condamné ses défenseurs et ses amis.
(1) Mémoires de Caussidière, 1 vol., p. 282.
Dans une rapide et brillante improvisation , le citoyen Louis Blanc avait parlé d'abord de la grandeur du spectacle que présentaient ces solennelles assises du travail, spectacle qui tirait sa grandeur de sa nouveauté même, mais non pas seulement de sa nouveauté. Pour la première fois, dans l'histoire, les ouvriers étaient appelés à résoudre, dans un fraternel contact avec le gouvernement, le grand problème de leur destinée, l'organisation du travail, et cela précisément dans la salle des délibérations de l'ancienne aristocratie qui avait fait fusiller Ney, qui avait condamné Barbes à la peine de mort, qui avait envoyé Dupoty à Doullens, sous prétexte de complicité morale avec !e meurtrier Quénisset. Des applandissemenls unanimes et chaleureux avaient salué cet exorde éloquent, où Louis Blanc avait mis toute son âme. De nouveaux applaudissements , plus chaleureux encore, devaient accueillir la suite de son discours, oîi il allait mettre toute sa science.
Louis Blanc avait à indiquer le but de la commission, qui était d'étudier toutes les questions relatives au travail, d'en préparer la solution dans un projet à soumettre à l'Assemblée constituante, et provisoirement d'entendre les demandes les plus urgentes des travailleurs, et de faire droit à celles qui sembleraient raisonnables et justes. Il le fit en termes dont chacun put apprécier la mesure et le patriotisme.
Plusieurs délégués des diverses corporations lui
succédèrentbientôt à la tribune. Ils parlèrent sans emphases, mais avec fermeté, ils exposèrent les vœux des ateliers, les espérances des ouvriers; et, parmi les demandes pour lesquelles ils sollicitèrent un acquiescement immédiat de la part du gouvernement et des patrons, deux furent l'objet d'une insistance particulière de la pari des orateurs et de l'assemblée : la réduction du nombre des heures du travail, et c'était justice; Tabolilion du marchandage, c'est-à-dire de lexploitation des ouvriers par des sous-entrepreneurs de travaux, par des tâcherons, et c'était justice encore.
Un grand nombre des ouvriers siégeant dans l'enceinte, et un grand nombre de ceux qui, n'ayant pu trouver place, se tenaient dans la cour et attendaient le résultat de la séance, — déclarèrent que, de la solution immédiate de ces deux questions importantes, dépendait la reprise des travaux. 11 y eut même comme une menace dans le murmure qui courut sur toutes ces têtes, lorsque la proposition en fut faite à la tribune. Louis Blanc eut alors besoin de toute l'énergie de son éloquence pour démontrer aux délégués des travailleurs la nécessité de la modération dans la force , de la dignité dans la revendication d'un droit, de la patience pour la justice. Il ajouta : «... Mourir sur une barricade est héroïque, sans doute ; combattre contre l'ennemi, c'est de l'héroïsme aussi ; mais dans ces occasions l'on ne répond que de
sa vie. Il est des actes qui exigent plus de fermeté d'âaie, c'est de s'engager à répondre de la vie de millions d'hommes.
« Quand nous avons accepté cette formidable responsabilité, c'est que nous sentions dans notre cœur une puissance de conviction^ une chaleur de vouloir qui nous disait que nous ne resterions pas inférieurs à cette tâche immense. Mais ce ne saurait être qu'avec votre concours ; car notre force n'est qu'en vous : cette force c'est votre confiance, et nous la réclamons en échange de notre dévouement! »
Pensées larges sorties d'un large cœur ! Elles tombèrent dans tous !es esprits et s'y gravèrent impérissablement. Puis l'assemblée se sépara aux cris de : Vive la République! que répercutèrent avec une sorte d'effroi bien pardonnable les murs du palais de l'aristocratie ! Dès-lors toutes les écoles avaient été appelées par la commission à fournir leurs représentants, toutes les philosophies leurs orateurs. Et aucune n'y avait manqué. Les saint-simoniens y avaient été représentés par Olinde Rodrigues , Ch. Duveyrier et Cazeaux; — les philosophes encyclopédistes, par Jean Reynaud; les phalanstériens, par Victor Considérant; — les économistes politiques, par Wolowski ; — ■ les socialistes, par Vidal et Pecqueur ; — les communistes, par Cabet. La tâche était épineuse, le résultat difficile à obtenir, mais on pouvait croire que, malgré les difficultés innombrables qui allaient
naître sous ses pas , la commission du Luxembourg ferait jaillir la lumière du choc de ces controverses hardies et positives, chacun y mettant de bonne foi son apport d'expérience et sa résultante de forces.
Il ne fallait pas que ces conférences fussent un leurre perpétuel pour l'auditoire qui se pressait, avec recueillement, dans l'enceinte de la Chambre des pairs. Ceux qui siégeaient aux places des représentants du privilège étaient les représentants du travail , maîtres et ouvriers. Les uns et les autres avaient des droits et des devoirs sérieux et respectables à un égal degré. Il fallait tout concilier, tout embrasser , tout prévoir. Jusque-là , la rétribution du travail avait été abandonnée au hasard ou à la violence {{'•. La concurrence avait tout envahi et, par conséquent, tout perdu. Le désastre était grand , il fallait y pourvoir et masquer les brèches faites. Les économistes de l'Institut, les disciples de Turgot, de J.-B. Say, de Quesnay et autres physiocrates, avaient prôné longtemps ce système. MM. Rossi , Blanqui et Wolowski avaient longtemps répété, dans leurs livres et dans leurs cours, que la libre concurrence était l'arche de salut de l'industrie et du commerce, et qu'elle laissait aux ouvriers la liberté du travail , la liberté de débattre les conditions du salaire, tandis qu'ils savaient mieux que personne qu'elle était pour les entrepre-
(4) Louis Napoléon, Œuvres complètes.
neurs la liberté de faire travailler au rabais, et pour les ouvriers la liberté de mourir de faim.
Il était donc grand temps que l'on remédiât aux abus de toutes sortes engendrés par cette concurrence et par ces doctrines du laissez- faire. Il était temps surtout que l'on mît un terme à la scandaleuse exploitation de i'homme par l'homme. — Le premier soin de la commission du Luxembourg , après la séance que j'ai rappelée, avait été de faire décréter l'abolition de cette exploitation par le gouvernement provisoire, et, après accord entre les délégués des patrons et les délégués des ouvriers, un décret avait été rendu qui diminuait la journée de travail d'une heure et abolissait l'exploitation des ouvriers par des sous-entrepreneurs.
C'était un pasdefait vers la justice, un acheminement à la fraternité. C'était sage , en outre , en ce que ce décret garantissait la sécurité du riche et du pauvre, car « la pauvreté ne sera plus séditieuse lorsque l'opulence ne sera plus oppressive (l). » Ce n'est pas moi qui dis cela, c'est M. Louis-Napoléon, président actuel de la République française.
L'œuvre entreprise par Louis Blanc et Albert avec tant de dévouement, commencée avec tant d'ardeur, cette œuvre était gigantesque. Les conférences du Luxembourg portaient leurs fruits. Si elles alarmaient
(1) Louis Napoléon^ Extinction du paupérisme.
~ 380 — certaines consciences, si elles effrayaient certains esprits, elles remplissaient bien des cœurs d'orgueil et d'espérance. Les yeux du peuple, fatigués jusque-là de se porter sans cesse vers un horizon fermé et assombri, apercevaient avec joie les éclaircies resplendissantes d'un horizon plein de promesses ; si, par moments, les fonds baissaient à la Bourse, en revanche les fronts et les âmes s'épanouissaient , la République était bénie.
Les ateliers reprenaient aussi leur train accoutumé; maîtres et ouvriers s'entendaient, pour la première fois. De touchants dévouements, d'héroïques sacrifices se produisaient qui passaient ignorés. Dans certaines usines, dans certaines fabriques, des patrons augmentaient le salaire et diminuaient le travail. Dans d'autres, les maîtres voulant renvoyer des ouvriers, les camarades de ceux qu'ils renvoyaient préféraient une diminution de salaire, à la condition que tous seraient conservés. Il y avait dans les relations des uns et des autres une cordialité , une confiance mutuelle qui semblait n'avoir attendu que ce moment pour éclater. C'était beau , n'est-ce pas?
Les rues de la capitale avaient repris leur aspect joyeux. Toutes les places , tous les carrefours avaient leur arbre de liberté, planté avec pompe et bénit par le clergé; car le clergé qui devait, deux ans plus tard, anathématiser le socialisme, n'avait pas, à ce moment, assez d'eau bénite et de prières pour saluer notre jeune République qui ne le repoussait pas, et pour
louer le peuple qui le laissait faire. L'archevêque de Paris, M. Affre, lançait même, à ce sujet, un mandement qui ordonnait à tous les évêques et curés de France de célébrer un service en l'honneur des glorieux combattants de Février ! Les héros morts à Salamine, aux Thermopyles et à Marathon , avaientils eu besoin de prières? Et la cour de Rome n'avaitelle pas célébré une messe solennelle d'actions de grâces à laquelle avait assisté Grégoire XIII pour se rejouir du massacre de la Saint-Barthélémy? Qu'availon donc besoin du clergé?...
On s'est moqué dans les salons , mais seulement lorsque les rumeurs de la rue ont été passées, de ces nombreuses plantations d'arbres de la liberté dont le vert feuillage semblait être une insulte au culte en désuétude des institutions monarchiques; on a ri de l'empressement des citoyens à orner leurs maisons et les places, et les carrefours, et les rues, de ces arbres que l'on couronnait pour la plupart d'un bonnet phrygien et des emblèmes de l'égalité et de la fraternité, emblèmes que la susceptibilité trop ombrageuse de la police devait faire disparaître plus tard. On a ri et l'on a eu tort.
Les arbres emblématiques furent plantés chez tous les peuples du monde. La superstition et la poésie les divinisaient, le patriotisme les honorait. Les Égyptiens avaient leur lotus, — les Carthaginois leur palmier, — les Péruviens leur lucuma — les Athé-
niens leur figuier, — les Romains leur chêne. Ces arbres étaient sacrés, ils avaient leur signification religieuse ou politique. Religieuse, ils étaient une émanation de la divinité; politique, de la justice et de la liberté. Toutes les religions ont commencé par cette adoration , qui en vaut bien une autre , et les hommes d'aujourd'hui, qui raillent, devraient avoir plus de respect pour les affections des hommes d'autrefois, si ce n'est par pudeur, au moins par prudence
Le 4 mai , la République s'occupait du soin d'ensevelir les morts tombés pour elle sur les barricades de février. A de pareilles victimes, il fallait de magnifiques funérailles, destinées à honorer dignement leur héroïsme et à montrer — à ceux qui survivaient - de quelle manière elle sanctifiait cet héroïsme.
Ce n'était point un deuil, ce fut une fête digne des âges anciens. On ne pleura point , on s'enivra des souvenirs de cette victoire, accomplie en si peu d'heures, et il arriva à bien des survivants d'envier le sombre et sublime honneur que recevaient de la République les citoyens morts pour elle. Personne ne manqua à ce rendez-vous, donné le 24 février. Dès l'aube, le peuple inonda les avenues et les places qui
conduisent à l'église de la Madeleine , où devait se célébrer le service religieux. Les boulevarts, la place de la Révolution , la place de la Madeleine, la rue Nationale et les rues adjacentes étaient remplis par des gardes nationaux mêlés aux ouvriers en blouse, par des troupes à pied et à cheval, par les corporations politiques et ouvrières. Un beau soleil de printemps éclairait cela.
L'église était ornée , depuis le fronton jusqu'à la base, de draperies noires, sur lesquelles on avait placé des faisceaux de drapeaux et des couronnes d'immortelles. Au-dessus delà porte, on lisait : « Aux citoyens morts pour la liberté ! » Des trépieds placés de chaque côté du péristyle jetaient de pâles flammes.
A l'intérieur, mêmes tentures noires, mêmes couronnes d'immortelles; mêmes drapeaux, même inscription. Au centre du temple, en avant du chœur, se dressait un immense catafalque de granit, figurant un temple funéraire antique. Le clergé de la Madeleine officia.
Je renonce à dire l'effet grandiose produit par un tel spectacle. Un recueillement profond, — digne du heu , digne de la cérémonie, — accueillait chacun des versets que le rite catholique consacrait aux mânes des héros de février, chacune des paroles solennelles jetées par les officiants sur ce catafalque ombragé de drapeaux et éclairé par les lueurs trem-
— su — blantes des trépieds funéraires. Les membres du gouvernement provisoire, la magistrature, l'armée, — représentée par tous les maréchaux , par tous les généraux qui, un mois auparavant, encombraient les antichambres de Louis-Philippe, — tous les représentants de la presse et des arts assistaient, tète nue, le visage recueilli , à ce service funèbre. Les âmes étaient réunies par la contemplation de toutes ces choses. Et, pour ajouter encore au majestueux de cette cérémonie, des hymnes étaient alternativement chantés par les artistes de nos théâtres lyriques, par les orphéonistes et les enfants de Paris, et bientôt on exécutait le chœur si pathétique du Tt/ohe, de Rossini, et un fragment de l'admirable Création, d'Haydn.
A une heure et demie, — la cérémonie religieuse terminée , — le cortège commençait à défiler le long des boulevarts, ornés de chaque côté, depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille, de trois banderolles aux couleurs nationales qui s'enroulaient aux candélabres et aux arbres. Les fenêtres étaient garnies de têtes toutes frémissantes d'émotion ; les murs paraissaient tapissés de créatures humaines. Sur les bas côtés et sur la chaussée, la foule n'était pas moins grande, et elle n'était pas moins impressionnée. Quelques gardes nationaux stalionnaient au coin des rues pour empêcher les voitures de traverser la foule. On remarquait avait plaisir l'absence des sergenls de ville, décoration officielle des céréraonies de la monarchie.
Garde nationale à cheval , dragons , cuirassiers , garde nationale à pied , garde mobile , compagnies de volontaires , sapeurs pompiers , élèves de l'École Polytechnique et de l'École Saint-Cyr, toute la magistrature, les décorés de juillet, tous les corps constitués , les faisceaux de la République, les blessés des trois journées , les veuves et les familles des victimes, précédaient le char funèbre que suivaient le gouvernement provisoire, les maires et adjoints des douze arrondissements, les détenus politiques, les Polonais émigrés , des corporations et des bataillons de toute arme. Des acclamations frénétiques, des vivats prolongés saluaient le passage du cortège.
Mais lorsque parut le char de la République , suivi de chars de deuil, au nombre de six, un silence universel se manifesta, une religieuse admiration s'empara de tous les cœurs. Ce char symbolique , de la hauteur d'un troisième étage , était couronné par une statue de la République, dont un voile noir étoile cachait la tête. Aux angles étaient des faisceaux de drapeaux tricolores. Une grande quantité de branches de chêne et de laurier le couvrait. Sur le devant brillait, en lettres d'or : « Vive la République! » — et sur les pendentifs . Liberté, Égalité, Fraternité. Deux mains en bronze, jointes et serrées, symbolisaient et appelaient l'union. Quoique d'apparence un peu lourde , un peu écrasée , ce char ne
manquait point d'élégance. Il était traîné par huit chevaux blancs richement caparaçonnés.
A quatre heures la tète du cortège touchait à la colonne de juillet , au sommet de laquelle étaient deux gran<les oriflammes, lune noire , étoilée dargenl , l'autre tricolore ; vingt trépieds antiques brûlaient , en jetant des flammes bleues et vertes. Le bronze de la colonne était caché sous la triple banderolle aux couleurs nationales.
Le cortège avait mis trois heures et demie à défiler entre deux haies vivantes. Le vénérable Dupont (de l'Eure; , et le général Subervie , qui se trouvaient là depuis longtemps, le reçurent, et le clergé entoura les chars de deuil.
Des cris nombreux et passionnés de: Vive la République! retentirent, — lorsque les membres du gouvernement provisoire vinrent se placer sur le terreplein de la Bastille, — et ne permirent pas , pendant quelques instants, à la voix affaiblie de M. Dupont (de l'Eure) de se faire entendre.
Enfin , lorsque le calme fut un peu rétabli, le respectable président du gouvernement prononça les paroles suivantes : « Citoyens, je suis profondément affligé d'avoir à porter la parole devant vous pour l'objet qui nous rassemble. Personne plus que moi ne désirerait payer aux malheureuses victimes, aux glorieuses victimes de notre belle et dernière Révolution , le témoignage de la reconnaissance qui leur est
due , mais mes forces ne me permettraient pas de me faire entendre; plusieurs de mes collègues du gouvernement provisoire se proposent de le faire , et ils vous diront mieux que moi quelle est la grande et douloureuse solennité qui nous rassemble au pied de ce monument. Qu'il me soit seulement permis de déposer cette couronne de lauriers et d'immortelles sur les cercueils de ceux qui vont bientôt reposer près de nos frères morts en 1830 pour la liberté! Vive la République ! »
Vive la République ! répéta la foule avec enthousiasme. Et bientôt elle s'éparpilla dans toutes les directions.
Cette cérémonie avait remué bien des âmes , impressionné bien des esprits. Il y avait eu là comme une réminiscence des grandes cérémonies de la Grèce antique. Les peuples de l'Attique ne devaient pas honorer autrement leurs héros morts à Marathon , à Platée , à Naxos. Les Panathénées et les Dionysiaques qu'on célébrait dans le Céramique et sur les bords de rilyssus ne devaient pas avoir plus de majesté , plus de solennité , une plus haute signification enfin que cette fête grandiose , en l'honneur des héros de février, sur les boulevarts, sur une rive de la Seine. Le gouvernement provisoire ordonnant cette cérémonie, c'était Aristide faisant décréter que « tous les ans les peuples delà Grèce enverraient des députés à Platée, pour y renouveler, par des sacrifices augustes, la
— .^88 — mémoire de coiix qui avaient pei-du la vie dans le combat; que de cinq en cinc] ans > on y célébrerait des jeux solennels ({iii seraient nommés les fêtes de la liberté, et que les Platéens n'ayant désormais d'autres soins que de faire des vœux pour le salut de la Gi'èce , seraient regardés comme une narion inviolable et consacrée à la divinité, » F. héroïsme est de tous les temps, le respeci .iu\ héros, de Ions les peuples.