‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe II (volume 2)Chapitre 119 sur 152 · LIVRE VIII (l!^l · texte numérisé non relu

LIVRE VIII (l!^l

quant è ses sentiments religieux. L'électeur de Saxe, sans cloute {X)ur donner quelque satisfaction à ses coreligionnaires, avait fait proposer au prince, lorsque l'épousée fut couchée publiquement près de lui, sdon la coutume diu pays, qu'il trouvât bon qu'elle continuât l'exercice de la ^on/^moft auffusiane» Hais Guillaume répliqua d'une manière évasive qu'il agirait de sorte h pouvoir répondre à Dieu et au monde '.

Le 48 octobre, la duchesse de Parme informa le roi que Guillaume de Nassau était revenu d'Allemagne avec la princesse, sa compagne ; et que, suivant sa promesse, il avait veillé à ce qu'elle lui fdt délivrée sans la maison qu'on lui avait formée dans son pays. Un grand nombre de seigneurs étaient allés visiter le prince d'Orange à Brada ; ils mandèrent à la gouvernante que déjà la princesse entendait tous les jours la messe, et que, suivant toute apparence, elle vivrait dans la religion catholique, dont le prince s'était toujours montré si grand observateur '. Peut-être Guillaume de Nassau ne se sentait«-ii alors qu'une indifférence profonde en matière de. religion, bien qu'il ne fût p<Mnt partisan des rigueurs que l'on déployait oonire les dissidents ; peut-être aussi, suivant la remarque d'un de ses apologistes, tâchait41 d'être bien avec tous les partis, vivant en catholique romain, accueillant les protestants, montrant, selon les circonstances, du zèle pour TÉglise romaine ei de la commisération pour les hérétiques ^.

La prophétie de Granvelle devait d'ailleurs s'accomplir -. le mariage de Guillaume de Nassau avec Anne de Saxe ne fut pas heureux ; la conduite de la princesse, d'abord étrange^ finit par

1 Lettre de Lazare de Schwendy àla diM^esaede Parme, datée de Dresde, le 43 septembre 4564, dans \9i Correspatidance de Guiilanme le TaoHurne, t. Il, p. 377. •

' Oonvsfnmdance dfi Marguihte de Parme, p. 287-.

* Archives de la maison dVrange, t. K, projégomènes, p. Î03.

348 LES PAYSHiAS SOUS PHILIPPE II.

devenir coupable. L'accord ne régaa pas longtemps entre les époux. Anne de Saxe se montrait mélancolique et bizarre, tandis que, de son côté, le prince, malgré ses préoccupations politiques, menait cette vie bruyante et dissipée, qui était alors dans les mœurs de la haute noblesse '.

Pendant que le prince d'Orange se trouvait en Allemagne, le comte d'Egmont s'était enfin résolu à envoyer à Madrid, par un courrier exprès, la lettre secrète du â3 juillet. 11 l'adressa au conseiller d'État Francisco Eràsso, ennemi irréconciliable de Granvelle, le priant de remettre lui-'méme cette réclamation au roi et de l'assurer, de sa part et de celle du prince d'Orange, qu aucune passion particulière n'avait déterminé leur démarche, et quils n'y avaient été portés que par leur zèle pour le service du souverain. Erasso s'acquitta ponctuellement de la commission doot on le chargeait, et remit lui-môme au roi la lettre des deux seigneurs. Philippe la lut en sa présence avec beaucoup d'attention, et y fit aussitôt, c'est-à-dire le 29 septembre, une réponse bienveillante, mais vague. Il ne doutait pas que ce ne fàt leur zèle pour son service, qui les avait déterminés à lui écrire, et il les en remerciait. Le comte de Hornes, devant partir prochainement pour les Pays-Bas, leur transmettrait la résolution qu'il croirait devoir prendre sur l'objet de leurs plaintes. En attendant, il leur recommandait la bonne administration des provinces confiées à leurs soins, et il les chargeait surtout de veiller au maintien de la religion et au ch&timent de ceux qui agissaient contre elle. Il n'y avait rien, disait-il, en quoi ils pussent lui faire un plus grand plaisir.

' Anne de Saxe était cpielquefols quinze jours sans vouloir sortir de sa chambre et voir» compagnie; pendant le jour, ses fenêtres restaient fermées et elle ne souffrait d*autre lumière que de la chandelle. Ces faits , qui se rapportent aux années U64 et 4565, sont consignés dans les Archives de la maison d'Orange, t !♦% pp. Î57 et 38ff. '

LimR Tin (1961). 349

En donnant avis de cette réponse au comte d'Bgmont, Erasso rinforrna en outre, que le roi écrirait de sa main à la duchesse de Parme aOn qu'elle poun^ût à l'objet de leurs plaintes. Il croyait toutefois que Granvelle s'efforcerait d'y mettre empêchement; car son caractère, disaitHil^ avait toujours été de prétendre que tout lui tti soumis et de vouloir être le monarque du monde. Il l'engageait néanmoins à entretenir de bons rapports avec le cardinal, dans l'intérêt du service du rm. Par une seconde lettre du 45 octobre, il annonça aux deux seigneurs que le comte de' Hornes était porteur de la résolution du roi, écrite de la main de Sa Majesté, sur l'objet de leurs représentations ; elle était conçue de telle manière, disait-il, que les affaires se traiteront à l'avenir tout différemment que par le passé K Le comte de Hornds ne tarda point, en effet, de revenir à ' Bruxelles; le roi lui avait conféré la dignité de conseiller d'État des Pays-Bas, et il siégea pour la première fois, en cette qualité, le 6 novembre. Granvelle n'avait pas vu d'un œil favorable le retour de ce personnage, de cet ami du prince d'Orange et du comte d'Egmont ; Timpatience avec laquelle l'attendait un grand nombre de seigneurs lui avait semblé suspecte ; il n'ignorait pas non plus que le comte de Hornes s'était exprimé dans un sens très-défavorable aux nouveaux évéchés. Les dénonciations que Granvelle lui avait adressées itérativement contre Hornes » déterminèrent Philippe II à donner de sérieux avertissements à ce seigneur et à lui exprimer son expresse volonté au sujet de la religion et de la réorganisation ecclésiastique. Il lui avait aussi reproché, avec une extrême irritation, son inimitié injustifiable contre Granvelle et lui avait prescrit de mettre plus de réserve

> Correspondance de Philippe II, t. {•', pp. 495H98. ' Lettres de Granvelle au roi, du 42 juillet et du 18 octobre 4564 , dans les Papiers d'Étal, t. VI, pp. 331 et 386.

350 LES PkHS^US SOU$ PaïUPPB II.

dans sa oonduile et da^s ses paroles ^ Le comte, eooore sous l'impression delà colère de Philippe II, se surveiUa davantage* D'après le témoignage de Granvelle lui<-mème, il s'exprimait, en public, de la manière la plus cooveoable sur les affaires ; il avait parfaitement rempli les intentions du roi, tant a^s^jetde la religion que des nouveaux sièges épiscopaux, soit en présence de la duchesse de Parme, soit dans ses eotretiensi avec les membres du conseil d'État *. Mais cette coopération apparente aux desseins de Philippe 11 cachait une profonde irritation; au fond, le eomtede Hornes était revenu ulcéré contre* Granvelle, qu'il accusait d'avoir usé de son influence à Madrid pour l'abreuver de dégodts;' ii lui imputait aussi Je tort qui lui était fait. par la

■' Pbinppe II écrivait à Granvelle, le 47 noTembre 45B4 . « Il est vrai

a que M. de Bornes a témoigné du Tnécoi^tei^tement pendant quelqiws « jours» mais ce nuage est dissipé, à ce que j'ai appris, et il s*en est • retourné satisfait. J^espère même qu'il me fendra dans, les Pays-Bas « toutes sortes de bons services, s*il n*oul)tie pas ce quMl m*a promis, prin- « cipalement en ce qui concerne la religion et les nouveaux évéchés : je « lui ai parlé è ce sujet dHine manière bien formelle, et il m*a paru cbmr- « prendre perfaîiement l*âffiiire. • Papiers <iÈtcU, t. VI, p. 449. — On trouve ailleurs des doCaiU eoUrômement intéressants sur la dernière aurdtence accordée par Philippe H au comte de Homes. Ces détails, restés d^abords secrets, furent révélés, en 4564, au cardinal de Granvelle et à ses amis, par le secrétaire Bave qui les tenait de son neveu Candiano, au service du roi d'Espagne. Philippe II, en très-grande colère, aurait dit au comte de Hornes : « Quoy, malheureux \ votis vous plaignez tons de Cet 'honmiè, et n*y a personne , quoi que je demande, qui m*eà sache dire la cause! » Et se monta tant S. M., que ledit seigneur de tiorâee sortit si étonné et changé de couleur que à peioe sçavoit->i], trouver le ^bemiji pour sortir ; ce qu'il a bien caché par deçà. » Le secrétaire Bave et le prévôt Morillon à Granvelle, 4 4 et 4 9 octobre 4 564, dans les Papiers d'Étai, t. VIII, pp. 423 et 443.

' Lettre de Granvelle ou roi, du 45 décembre 4564v dans les Papiern d'État, t. VI, p. 453.

LivBE VIII (1561). 351

suppresAion do traitement annuel de trois mille écus d'or qu'il tenait du roi '.

Aprèft le retour du comte de Hornes, la duchesse de Parme, obéîBsaDt à un ordre du roi, assura le pnnce d'Orange et te comte d'EgnM)nt que rien ne serait* plus désormais soustrait i leur oonnaiess^nce. Mais ils île furent pas longtenyps sans s'apercevoir que les choses oontiauaieat comme par le passé. Nicolas de Courtewille, l'un des secrétaires du roi, avait quitté Madrid vers la même époque que \é tomte de Homes, avec une mission secrète relative mit affaires de France ; et il lui avait été expressément recommaridé par Philippe II de ne communiquer les points principaux de cette mission qu'à la duchesse de Parme, au cardinal de Granvetle et au préaident VigKus. Â eux seuls il devait feiire oomMiltre tes liaisons du roi avec les Guises et Vintention oii il" était de cherefacor è lAarier la reine d'Ecosse, leur nièce, avec «n priooe de la maiison d'Autriche afin de faire réussir tes prélentibiis de Marie Stoart sur l'Ahgleterre; eux seuls aussi devaient donner un avis sur les personnages qu'il faudrait employer en cas de guerre dans l'intérêt des catholiques français. On devait se contenter d'entretenir, encore avec une certaine réserve, les seigneurs du conseil des besoins financiers de l'Espagne et des autres États de Philippe II '.

La duchesse de Parme n'eut garée d'enfreindre ces recommandations. Du reste, elle pouvait. alléguer que le roi n'avait pas révoqué l'inétruction secrète qu'il avait laissée, en quittant les Pays-Bas , et par laquelle fi lui avait prescrit de ne consulter,

' Voir la Déduction de rinnocence du comte de Boi^nes, p. 73 à 76. — Le comte attribuait cette animosité au refus de donner sa sœur en mariage â Thomas de Chantonay, frère du cardinal, malgré rintervention de plusieurs personnages puissants et même celle de Tempereur.

' Papiers d*État, t. VI, p. 43Î à 443.

sur la collation des charges, offices et béQéflœs, que Granvelle, Berlaymont etyiglius '. A cette époque, la duchesse de Parme prenait avec énergie la défense de Granvelle et se monttait pleine d'irritation contre les seigneurs dont les doléances lui avaient été communiquées. « Il n'est ni de notre intérêt ni de notre hon- « neur, disait^le au roi, que chacun sache tout ce qui se passe, « et que les nécessités, les dangers et les craintes où je me trouve « souvent, soient connus de certaines personnes, qui sûrement «( en feraient usage pour leur profit, au détriment de l'État. >• Elle exaltait la loyauté de Granvelle et faisait planer las plus graves soupçons sur ses adversaires : « Le cardinal de Granvelle, M disait-elle, est attaché au service de V. M. et sert l'État avec u zèle et en toute droiture : je ne puis m'eropécher de lui tout « communiquer, car il est trop éclairé pour ne pas donner de « bons conseils. Je n*en puis dire autant du prince d'Orange et u du coQUe d'Ëgmont, car c'est l'ambition qui les guida ; ils ne <t consultent que leurs intérêts et ne cherchent qu'à satisfaire <i leurs passions et à faire éclater leur haiqe contre la personne «< de Granvelle. S'ils savaient les secrets de l'État, ils pourraient u s'en servir pour traverser nos desseins et faire échouer les M affaires les plus importantes *. »

Un fait récent avait démontré d'une manière flagrante la mésintelligence qui existait entre les principaux seigneurs et le cardinal de Granvelle. Lorsque celui-ci alla prendre possessiop de l'archevêché de Malines, le 22 décembre 4 564 , aucun des grands, aucun des chevaliers de Tordre de la Toison d'or ne se trouva dans la ville métropolitaine pour l'accueillir. Ils alléguaient qu'ils n'avaient pas été convoqués, et le cardinal disait, de son

i Notice sur la chute du cardinal de Granvelle, par Gachaho , dans les Bulletins de V Académie royaJe de Behjique, t. XVI. ' Strada, lib. III, et Correspondance de Marguerite de Parme, lettre I.

Lime vin (\U\ -4^2). 553

cMé, qu'il ne les avait pas invités, pour ne pas s'exposer à un nefus K

L^état de la France vint aogmenter les préoccupations de la gouvernante des Pays-Bas et réclamer toute la sollicitude de Philippe II ; car le roi catholique ne ponvatt se dissimnler ta per^ turbation générale qui résulterait du triomphe des huguenots française En France, comine parto:ut, les dissidents avaient puisé des forces nouvelles dans la persécution. A ta mort de François I^, trente^trois villes- 'et dix^pt provinces étaient remplies de réféiTïléss en 4M1 j deuZ' ansaprès: la mort de Henri 11, tours églisesVsoit publiques^ soit particulières, s'élevaient dans tout lé royaume- à deux milleoteM^iiiquantev et ilsavdient, dit-on, pour ^ux \ ia sixième paiiié de* la popiilation ; ils pouvaient armer, éeox millions dlhconmes. '. La- trahison fit édKHier la conjuration

-1 J/^n»«i*m^Tle Horpfifa-5, i» i^rlie^ çb&p. Itl;

^ « I) n'y apdvs de province qui pe soit infectée, disait dans sa rv/a-

tion de 4S61 rcnmliassadcur Giovanni. Michiel; il yçn a où la contagion est réjwndiie m^6 dans les cartjpagnes, comme la Normandie, la Bretagne preôqiie entière; la Tottreine/te Poitô», la Guîenne, ïa Gascogne, une grande paHie dd Lâfigoedôc, dU I)«Miph1né. de la Pi^orence, et de la Champagne>oe qui foi t. presque lies trois quart» du royamne/En maint endroit les bérétîqii^ tiennent; leurs régions; qu'Us appelle^ as^emUé^, où on lit, on prêche, on vit à la manière de Genèvq, sans aucun égard pour les ministres du roi ni pour ses ordres. La contagion s'étend à toutes les classe;;, et ( chose élrangc ! ) même aux ecclésiastiques, aux prêtres, aux moines, aux religieuses, aux^ couvents presque entiers, dont peu sont p\irs

de cette peste; aià évéques, et àl)eaueoupdes principaux prélats Les

nobles tooi surtout contaminés, et notamment ceux dont Tftge ne dépasse pas quarante ans. Plusieurs d^entre eux vont toujours h la messe , et observent les cérémonies catholiques, mais ce n*est que par peur ; et lorsqu'ils croient pouvoir le faire sans qu'on le sache, ils renoncent à la messe

par-dessus tout, et ils évitent les églises autant qu'ils le peuvent » Keta-

iions des ambassadatrs vénitiens, publiées par M. N Tommaseo. I. I, p. 443.

3!«4 LES 1»AYS*BAS SOUS rHILIPPB II.

d'Amboîse dirigée par les chefs du protestantisme contre l'autorité presque absolue des Guises, et le prince de Condé, frère du roi de Navarre, eût sans doute été livré au bourreau sans la mori presque soudaine du jeune roi, François II. Catherine de Médicis s'empare alors de la régence, au nom de Charles IX, enfant de dix ans et demi ; et, fatiguée elle-même de Tarrogante domination des Guises , elle protège le prince de Condé et se propose, pour assurer son propre pouvoir, de tenir la balance égale entre les deux factions. Mais ce dessein trouve un obstacle inattendu dans la coalition qui se forme entre le duc de Guise, le connétable de Montmorency et le maréchal de Saint- André. L'Espagne protège ce triumvirat; qui se voit également appuyé par Antoine de Bourbon, roi de Navarre. D'un caractère faible et irrésolu, ce dernier s'était laissé séduire par les offres insidieuses de Thomas de Ghantonay, ambassadeur de Philippe II, et avait abandonné le parti dont le prince de Condé, son frère, était le chef. Le massacre des protestants de Yassy, autorisé sinon commandé par le duc de Guise, donne enfin le signal de la guerre civile. Catherine de Médicis, effrayée de la puissance croissante des triumvirs, appelle le prince de Condé à son aide : le 9 avril 4562, les protestants prennent les armes et, en trois semaines, ils deviennent maîtres de la moitié des grandes villes du royaume. La duchesse de Parme jugea nécessaire de prendre des précautions pour le cas ou les Huguenots français voudraient pénétrer dans les Pays-Bas et se joindre à leurs coreligionnaires. Elle convoqua , pour le 30 mai , un grand conseil auquel elle appela les gouverneurs des provinces et les chevaliers de Tordre de la Toison d'or. Ils obéirent à cet appel, car, indépendamment de Granvelle et de Viglius, on vit à cette réunion le prince d'Orange, le comte d'Egmont, le comte de Hornes, le duc d'Arschot, le marquis de Renty, le marquis de Bei^bes, les comtes d'Arenbei^, de Mansfeld , d'Overembde , de Boussu , de Hooghslraeten , de

Page 1