‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe II (volume 2)Chapitre 63 sur 152 · LITRE IV · texte numérisé non relu

LITRE IV

ci à défaut du prince d'Espagne , que le roi , malgré son désir, n'avait pu faire venir dans les provinces belges. Philippe avait, selon le discours oflBciet, porté son choix sur sa propre sœur, parce qu'elle était du sang royal et en considération de Tamour et de l'obéissance qu'elle n'avait cessé de témoigner à feu l'empereur et à lui-même, en considération aussi de la grande affection qu'elle iavait toujours portée à son pays natal , où elle avait été élevée, et enfin parce qu'elle possédait les langues qui y étaient usitées. Il lui avait donné une autorité aussi grande que celle dont avaient été successivement investis la reine douairière de Hongrie et le duc de Savoie. « Le roi vous ordonne, poursuivit « l'évêque d'Arras, d'obéir à sa sœur, de Thonorer et d'avoir it pour elle le respect et les égards que vous témoigneriez à la « personne même du souverain. >» L'orateur du gouvernement abordait ensuite la question la plus délicate, la répression de Ihérésie. Le roi, disait-il en substance, désire écarter de tous ses pays les maux que causent les nouvelles sectes, comme ses devoirs envers Dieu et ses obligations envers ses peuples l'exigent, puisque l'expérience des choses passées démontre qu'un changement de religion ne s'accomplit pas sans qu'il s'opère en même temps un changement dans l'État, et que souvent aussi les pauvres et les vagabonds saisissent cette occasion pour s'emparer des biens des riches. Décidé à suivre l'exemple de l'empereur, son père ; ayant toujours présent à la mémoire ce que feu l'empereur lui avait prescrit dans son testament et ce qu'il lui avait si expressément recommandé en abdiquant, le roi chargeait la gouvernante d'employer son autorité tout entière à maintenir les Pays-Bas dans l'union catholique; il la chargeait aussi de faire rigoureusement exécuter les édits de l'empereur, renouvelés par le roi, en 1555, pour l'extirpation do l'hérésie. Les gouverneurs, les conseils de justice et les états devaient concourir tous au même but. Enfin, le roi, conservant le souvenir de tout ce qu'a-

vaient fait les états pour ses prédécesseurs et pour lui-même, espérait qu'ils lui porteraient le même respect en son absence; il correspondrait, de son côté, à ces sentiments, et assurait ses sujets des Pays-Bas que toutes les fois qu'il serait nécessaire, il les assisterait de sa personne et emploierait volontiers tout ce que Dieu lui avait donné de puissance pour leur bien, leur prospérité et leur repos ■ . Philippe II et le duc de Savoie dirent ensuite quelques mots pour prendre congé des représentants du pays ; puis la duchesse de Parme déclara qu'elle acceptait le gouvernement. Toutes ces communications avaient été accueillies avec froideur y car le changement qui s'était opéré à la cour depuis l'abdication de Gharles-Quint avait profondément mécontenté les grands seigneurs et la noblesse des Pays-Bas. Le prince d*Orange, le comte d'Egmont, le comte de Hornes, même le baron de Berlaymont, si dévoué pourtant au pouvoir royal, voyaient avec une peine infinie leur exclusion des conseils intimes du monarque. Habitués aux préférences de Gharles-Quint pour ses compatriotes, ils ne pouvaient supporter d'être maintenant supplantés par les Ruy Gomez, les d'Albe et les Feria. Us dissimulaient à peine leur jalousie, et elle s'était encore accrue depuis que le bruit avait été répandu que l'intention formelle du roi était de laisser auprès de la duchesse de Parme un certain nombre d'Espagnols pour l'assister en toutes choses, et on nommait le comte de Feria, le secrétaire Erasso ainsi que Vargas, naguère ambassadeur à Venise. Granvelle lui-même, quoique toujours

1 Ce discours ou proposition a été publié intégralement par M. Gachard, dans la Collection des documents inédits concernant l'histoire de la Belgique, t. I«r, pp. 313-322. Strada dit positivement que révoque d*Arras i*eçut Tordre de parler au nom du roi. On peut voir, d'ailleurs, dans les Papiers d* État du cardinal de Granvelle, t. V, p. 033, que Philippe H avait chargé ce dernier de faire la proposition concernant l'investiture de la duchesse de Parme.

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consulté par le roi, ne voyait point sans dépit grandir l'influence des Espagnols, car elle surpassait l'autorité que lui donnaient son expérience et ses talents éminents. La bourgeoisie aussi remarquait avec déplaisir la prédominance des Espagnols ; quel* ques-unes des assemblées provinciales avaient même réclamé déjà Contre le séjour prolongé des troupes de cette nation dans les places frontières ■ .

Les députés aux états généraux se trouvaient à Gand depuis la fin du mois de juillet; ils avaient eu le temps de se commu* niquer leurs plaintes et leurs appréhensions ; ils avaient en outre subi l'influence de quelques seigneurs importants. 11 fut résolu, à l'instjgation du prince d'Orange % qu'une remontrance serait adressée au roi contre l'immixtion d'étrangers dans la garde et le gouvernement du pays. Cette protestation écrite fut présentée le lendemain, au nom des états, par Borluut, pensionnaire et député de Gand. Les états exposaient respectueusement qu'il importait au repos et à la sûreté du pays que les frontières et les forts fussent gardés par des soldats nationaux, ainsi que cela avait lieu sous le règne de Charles-Quint et de ses prédécesseurs :

' Nous avons analysé une des dépêches les plus intéressantes de Sébastien de TAubespiDe. Elle est datée de Gand , le 4 août , et adressée à François II. Après avoir fourni les renseignements résumés ci-dessus , Tam-

bassadeur sgoute : « Rien n*est bien dict, bien faict ne bien pensé qui

c ne soit en espaignol et d*un espaignol. Gela, Sire, ramène les regrets du « feu empereur, de la royçe de Hongrie, et, somme toute , aigrist tant et

• tant ces peuples que chacun en espère mauvaise yssue » De même,

il écrit au cardinal de Lorraine et au duc de Guise : • Vous assurant bien « que tout le monde n'est pas content en ceste court, où il se prépare un « dur changement, et avec un infini regret et malcontentement de tous les

• grands comme aussi de la noblesse, dont les apparences se montrent « (montreront) mieulx après le partement de Sa Majesté. » Négociations, lettres, etc., de Sébastien do l'Aubespine, p. 75.

' Strada, lib II.

rappelant les désordres et les pillages déjà oommis par les troupes étrangères, ils priaient le roi de les dissoudre ou dé les employer ailleurs. Ils demandaient en outre qu'il plût au roi de faire administrer les affaires des Pay^Bas de l'avis des seigneurs du pays, selon l'exemple également donné par les anciens souverains, qui n'avaient eu qu'à se louer d une conduite aussi sage et aussi conforme à leurs vrais intérêts '. Un langage aussi franc surprit Philippe II et devait laisser des traces profondes dans sa mémoire ; mais, vraisemblablement d'après les suggestions de la duchesse de Parme et de Granvelle» il consentit à dissimuler son

ï Voir cette remontrance dans les Documents inédits, 1. 1^, pp. 323-325. Presque tous les historiens modernes supposent que le second point de la représentation des états était dirigé contre Granvelle. Il nous est impossible de partager cette opinion. Granvelle, originaire de la Bourgogne, était lui-même jaloux de la prédilection que Philippe témoignait à ses conseillers espagnols , et quoique Yis-à.-vis du roi il affectât une opinion contraire, il n'était rien moins que favorable au séjour prolongé de troupes de cette nation dans les Pays-Bas. Il résulte des lettres coufidentielles de Sébastien de TAubespine aux Guises, que Tévèque d'Ârras avait travaillé sourdement à éloigner tous les Espagnols de ces provinces On lit dans une dépèche du

5 août : « Ledict evesque est avec les autres si empeschéet ravi à faire

« sa brigue, et donner ordre que taut d'Espaignols ne demeurent en ce pays, u que s'étant accommodé avec Madamls de Parme , déjà fort à luy, ladicte « dame faict les mêmes offices pour les renvoyer chez eulx, ayant remontré « combien les états de par deçà en estoient desplaisants , tellement que « Tespérance commence à se changer depuis hier « Négociations ^ lettre^, etc., p. 77. Enfin , il Cautne pas perdre de vue qu*à cdtte époque, et malgré quelques symptônies de jalousie , Timportance de Granvelle n'avait pas encore offusqué réellement les seigneurs qui aspiraient au premier rang. Strada dit avec raison que le prince d'Orange, le comte d*Egmont et les plus grands- seigneurs de Flandre nappréheudèreul pas beaucoup sa puissance en son commencement, parce qu'ils s'imaginaient qu'un homme nouveau et qui n'était point connu par sa naissance, ne pouvait entrer eh comparaison avec eux.

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