LIVRE VI (1561— 1S
encore qu'une mesure aussi importante n'eût pas été soumise préalablement aux délibérations du conseil d'État. Une chose qui avait également déplu beaucoup, particulièrement à la noblesse, était la clause insérée dans la bulle d érection et par laquelle le grade de docteur était exigé pour les nouveaux si^es : les nobles , qui avaient généralement négligé de prendre des grades, et beaucoup de moines , qui se trouvaient dans le même cas, se sentirent atteints par cette mesure. Enfin , les réformés et ceux qui penchaient pour les nouvelles doctrines regardaient la création des nouveaux évéchés comme un moyen de faciliter l'établissement de l'inquisition d'Espagne. On alla même jusqu'à dire que Bernard de Frêsneda , cordelier , évéque de Cuença et confesseur du roi d'Espagne, avait divulgué cette ruse et s'en était vanté à quelques-uns des principaux seigneurs des Pays-Bas ^ L'opposition cependant ne devint sérieuse que dans le Brabant ». Elle était entretenue par les religieux de Tongerloo et de St-Bernard, forts de l'appui du prince d'Orange et du marquis de Berghes, ainsi que de l'assistance qu'ils trouvaient dans les états mécontents de n'avoir pas été consultés. Ceux-ci résolurent d'envoyer secrètement à Rome Charles Dumoulin, célèbre juris-
d' Orange-Nassau, t. VIII, p. 96. — Le priuce d*Orange siégeait dans les états de Brabant comme possesseur de la baronnie de Diest et d*autres domaiues situés dans cette province.
1 Voir Strada, lib. II; Bentiyoglio, liv. I«; Correspondance de Philippe II, t. }», pp. 203, 218 et 268; Wbsenbekb, Description de Vestat des Pays-Bas, passim; Le Petit, liv. IX. «
' C'est ainsi que le comte dTgmont, à qui le roi avait écrit de sa main d'après les suggestions de Granvelle, se montra d'abord favorable à la création des nouveaux évéchés. Il disait qu'il lui semblait bien qu'à Bruges et à Ypres, qui étaient de son gouvernement, l'on envoyât des évoques. Mais il ne tarda point à se refroidir. — Granvelle au roi, 12 mars 4562, dans les Archives de la maison dVrange- Nassau, t. Iw,p. 426. Voir aussi Papiers d'État du cardinal de Granvelle, t. VI, pp. 260, 278 et 534 .
270 LES PAYS-BAS SOUS PHILIPPE ir.
consulte français •, pour supplier le pape de ne pas souffrir qu'on partageât les biens des monastères avec les nouveaux évéques contre l'intention des fondateurs; d'empêcher que les moines fussent privés du droit ancien d*élire parmi eux des abbés et de ne pas permettre que les évéques fussent dotés et entretenus d'autres deniers que de ceux du roi. On joignit à ces instructions des lettres particulières adressées au pape et aux premiers de Bome par le prince d'Orange, et principalement par le marquis de Berghes dont Dumoulin avait été le précq>teur. Il était en outre porteur d'une grande somme d'argent pour faciliter le succès de ces négociations \ Du reste» plus! de trente mille florins furent dépensés par les états de Brabant en consultations de juriscon^ suites et docteurs éminents de France, d'Allemaghe et d'autreé lieux *. Tous ces avis, contraires aux mesures projetées, furent
' Dumoulin, eo latin Molinœus, était né à Paris vers la fin de Tannée 4500. 11 était issu d'une famille noble, alliée à Anne de Boleyn, mère delà reine Elisabeth d'Angleterre. Après avoir d'abord adopté les doctrines de Calvin, il les abandonna pour le luthéranisme de la confession d'Augsbourg. Cet abandon de la foi catholique ne l'empêcha point de se mettre bien en cour pendant la rupture survenue entre Henri II et le pape Jules III. Il écrivit un commentaire célèbre pour prouver la légalité de Tédit par lequel le roi de France défendait de faire passer de l'argent à Rome, sous quelque pré^ texte que ce fût. A cette occasion Anne de Montmorency dit au roi en lui présentant Dumoulin : « Sire, ce que V. M. n'a pu faire avec trente mille hommes, ce petit homme l'a achevé avec un petit livre. « Toutefois l'autorité du parlement put à peine le soustraire aux persécutions que les ultramontains lui suscitèrent : sa maison fut pillée et sa vie en danger ; il ne la sauva qu'en cherchant pour quelque temps un asile en Allemagne. Biographie universelle, t. XII. — Fotr aussi, sur les écrits de Dumoulin en faveur du pouvoir temporel, Histoire de France, de L. Rankb, t. II, p. 45, de la traduction française.
> Strada, lib. m.
» Mémorial de Hoppbrus, !'• partie, chap. V. — « Les représentations et « les mémoires des meilleures plumes du temps contenaient des argu-