LIVRE IX
travaillant bien souvent depuis le matin jusqu'au soir. Ils se vantaient hautement d'avoir affranchi la régente des Pays-Bas d'une tutelle humiliante pour sa dignité, et publiaient les avantages qui allaient résulter du départ de leur antagoniste. Pour conserver l'appui de la duchesse de Parme, ils se plaisaient, du reste, à témoigner les plus grands égards à la ISlle de Charles-Quint. Ils ne purent , toutefois , en obtenir que Simon Renard , leur commensal sinon leur instigateur, fût réadmis au conseil d'État ; la duchesse objecta la désobéissance qu'il avait montrée précédemment aux ordres du roi et sa retraite volontaire du conseil. Leur joie était encore troublée par le mystère dont le départ de Granvelle avait été entouré , les espérances qu'il avait laissées à ses partisans et les sympathies bien connues du roi. La faction des cardinalistes ' restait puissante : ses chefs, le duc d'Ârschot , le baron de Bcriaymont et le président Viglius ne se montraient nullement empressés de seconder la bonne volonté du comte d'Ëgmont et de ses amis. Aussi ceu^^-ci attribuèrent-ils bientôt la stérilité de leur dévouement aux manœuvres secrètes des partisans et des créatures du cardinal.. Ils leur reprochaient de ne rien épargner pour traverser leurs efforts patriotiques, afin qu'on ne pût dire que les affaires s'étaient améliorées depuis le départ du chef de la faction ■.
La retraite du cardinal de Granvelle ne suspendit pas non plus la répression violente des hérésies. Quels que fussent à cet égard les désirs secrets des seigneurs ligués, ces vœux se brisaient contre les commandements exprès et réitérés du roi. L'inquisition, organisée par les édits de Charles-Quint, conservait donc toute sa force, exerçait sur toutes les provinces une vigilance incessante, et dénonçait sans relâche tous ceux qui passaient
' CardinalUiorum factio (Strada).
^ La déduction de Vifinocence du comte de Homes, p. 79.
428 LES PAYS-BAS SOUS PHILIPPE If.
pour ennemis du catholicisme ou qui étaient seulement soupçonnés de vaciller dans la foi. Indépendamment des inquisiteurs généraux, choisis parmi les docteurs de l'université de Lonvain, des délégués étaient répandus dans les provinces et se livraient partout aux enquêtes les plus actives et les plus minutieuses '. Ils avaient le droit d'interroger, même sous serment, les magistrats aussi bien que les curés, et leurs soupçons, leurs dénonciations n'épargnaient personne. Philippe II avait voulu , en outre, que les inquisiteurs eux-mêmes, aussi bien que les personnages les plus éminents de l'État, fussent surveillés par des agents particuliers, tels que fray Lorenzo de Villavicencio et le contador Alonso del Canto. L'espionnage exercé par ces derniers était réellement redoutable : nul, si grand qu'il fût, n'en était exempt ; dans leurs letti'^s secrètes, ils s'exprimaient librement aussi bien sur la duchesse de Parme que sur le prince d'Orange et le comte d'Egmont. Le président même du conseil privé, oui, Viglius , quoiqu'il eût reçu tout récemment les ordres sacrés, fut signalé par le moine espagnol comme ayant été d'abord luthérien, puis sacra mentaire, puis athée, et comme professant le plus grand mépris pour les Écritures ! Et cette investigation partiale sur la conduite du chef de la justice était ordonnée par le roi lui-même».
I Cinq inquisiteurs généraux avaient été choisis parmi les professeurs de la faculté de théologie de Tuniversité de Louvain. Trois ayant résigné ces fonctions à la suite de leur élévation à des sièges épiscopaux , le docteur Josse Tiletanus et Michel de Bay restèrent seuls. Ils ne dissimulèrent pas au Roi • que leur ofiSce était devenu odieux au peuple. » Voir Correspondance de Philippe 11, i !«, p. 353.
' On a pu lire ci-dessus, p. 244 , cette longue et effrayante dénonciation contre Viglius. Les inquisiteurs ordinaires fournissaient aussi des révélations extrêmement curieuses. Nous avons vu , aux Archives du royaume, un mémorial rédigé par le docteur Lindanus, depuis évêque de Ruremonde.