LIVRE IX
^œurméraede la ville d'Anvers '. Plusieurs de ces bandits avaient ,)té arrêtés, et on en avait brûlé quatre à Alost, trois à Louvain, et deux à Anvers Des révélations arrachées par la torture avaient déj^ répandu quelques lumières sur cette secte lorsque furent arrêtés, à Bruges , deux autres brigands qui, en plein jour, voulaient enlever un enfant de l'école de la doctrine» Mis à la torture, ils mcmtrèrent d'abord une fermeté extraordinaire et soutinrent même pendant six jours et six nuits la privation de sommeil ; mais ils furent enfin vaincus par ce supplice el se résignèrent à faire les aveux les plus complets, à confesser des particularités auxquelles le témoignage formel des contemporains peut seul donner du crédit *.
t Les détails de cette expédîlioo méritent d^étre rapportés. « Quand ils Ycièrent la loterie d*^Anver8, ils sortirent de Berchem, près de cette ville, à onze heures de la nuit, au nombre de seize, plus ou moins. Ils vinrent par la muraille jusqu'à une petite porte de la ville neuve. Uun d'eux dit en cbemin : « Nous sommes bien peu pour l'entreprise que nous avons formée. » Le capitaine lui répondit d'être tranquille; que, dans la ville, ils avaient des amis. Ils ouvrirent la porte, quils trouvèrent saûs clef ni serrure aucune : à leur entrée, ils furent reçus par le bourreau, accompagné de douze ou quinze individus, et cette porte demeura fermée, au moyen d'une corde, durant trois ou quatre jours. Malgré tout cela, le bourreau trouve tant de faveur, qu'on ne fait pas justice de lui, au grand scandale du peuple... Les objets de la loterie d'Anvers ont été enterrés dans les champs, en certain endroit que quatre d'entre eux seulement (le ministre et trois capitaines) connaissent : ils ont coupé les grandes pièces et les vases en petits morceaux, et ils en ont empH un tonneau qui a été enfoui dans un losFé. Quand ils ont besoin d'argent, ils vont là, et en tirent quelques pièces quMls vendent où ils peuvent «
2 Ces détails ont été extraits de la Correspondance de Philippe II, t. II, p. XXVI et suiv., notamment de la lettre adressée au roi, en janvier 4565, par fray Loreiizo de Villaviceùcio. Voir aussi, dans les Papiers d* État du cardinal de Granvelle, t. Vll^ p. 653, Utie lettre du 25 janvier 4565 adressée à ce personnage par Técuyer Bordey.
Tout en se soumettant aux ordres de Phifippe H , tout eo lui déclarant même que sa volonté suffirait pour qu'il aUàt aux indes cl même pour qu'il se jetât dans le feu \ le cardinal de Granveile avait emi^yé une adresse extrême a&n de donner le diang^sur sa retraite en Bourgogne. Il fit en sorte que Ton ne pût ni croire ni soupçonner que son départ avait été commandé par le roi -, il s'efforçait même de tenir ses amrs les plus intimes dans la croyance que son voyage avait été volontaire, et qu'il était libre de retourner dans les Pay&-Bas quand il le voudrait. 11 se plaisait, d'ailleurs, à vanter les beaux sites de la Franche-Comté et les agréments du repos dont il jouissait dans sa retraite. — Les doux lieux oii je suis , mandait-il au chancelier de TErapire» sont dignes de l'habitation des Muses : ce sont de hautes montagnes fertiles de tous côtés et remplies de belles vignes et de toute sorte de bons fruits y des vallées belles et larges traversées par des rivières dont l'eau est daire comme le cristal ; de magnifiques prairies et les campagnes les plus opulentes ; ajoutez une excellente compagnie et les meilleurs vins du monde'.— Pendant son séjpur à Besançon, le cardinal ne paraissait s'occuper que de littérature et d'art. Apprenant que les seigneurs des Pays-Bas rivalisaient de courtoisie auprès de la duchesse de Parme, il avouait qu'il ne valait plus rien pour cerêle, qu'il devait se contenter de demeurer en une chambre attaché à ses livres et à ses papiers. Le palais Gmm;eKc était devenu un asile ouvert à tous les lettrés^ surtout aux indigents. L'ancien ministre se livrait alors avec passion à l'étude de l'antiquité et se faisait aider dans ses travaux par le jeune Juste-Lipse, son secrétaire pour les lettres latines. 11 demeura aussi un des protecteurs de
t Lettre du 8 juin 4564. Correspondance de Philippe II, t. !•', p. 304. » Lettre datée d'Orchamps, 5 juillet 4564. Papiers d'État, t. VUl» p. 415,
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riantin, d'Anvers ; et encouragea vivement ce typographe déjà célèbre à entreprendre la Bible polyglotte •. D'autres fois, il déclarait à ses amis que son vœu le plus ardent serait de pouvoir se retirer dans son diocèse et de ne plus avoir d'autre préoccupation que de servir Dieu et de procurer le bien de la religion. Mais ces distractions littéraires , entremêlées d'excursions dans les montagnes/ ce dégoàt simulé du monde et cet amour subit de la solitude cachaient en réalité la participation la plus active aux affaires de la monarchie espagnole. Granvelle continuait d'entretenir une vaste correspondance sur les affaires d'Allemagne, d'Italie, d'Angleterre, d'Ecosse, de France et des Pays- Bas. 11 multipliait ses relations directes avec les tètes couronnées, l'empereur Ferdinand, la duchesse de Lorraine, Marie Stuart, et surtout Philippe 11. Ce dernier le consultait fréquemment et recevait de lui non-seulement des avis qui dénotaient, en général , une intelligence supérieure ou une expérience consommée, mais encore les informations le plus précieuses, sinon les plus impartiales.
Pour ce qui concernait les Pays-Bas, Granvelle tenait ces renseignements de ses partisans les plus éprouvés , de ses amis les plus chers. Morillon, son vicaire-général, si vif et si indiscret dans ses révélations ; Viglius, plus digne mais tout aussi explicite sur les choses qui le touchaient personnellement ; le naïf écuyer Bordey, parent des Granvelle , çt d'autres personnages d'une moindre importance, ne laissaient ignorer au correspondant de Philippe II aucun événement , aucun détail, aucune rumeur. Les informations données sur la cour de Bruxelles par ces per-
' Histoire du cardinal de Granvelle, p. 431 . — La Bible polyglotte parut en 4568, en 8 vol. in-folio. Granvelle avait fait faire à ses frais les copies des exemplaires gieos qui étaient dans la bibliothèque du Vatican et le& donna libéralement aux éditeurs.
4i!2 LES PAY8-BiS SOUS PHILIPPE II.
sonnages désappointés claient loin de rehausser l'administratkm des seigneurs ligués.
La duchesse de Parme, selon ces correspondants, ne fut jamais si intime avec Gran velle qu elle Tétait devenue avec les seigneurs, principalement le prince d'Orange et le comte d'Egmont. Elle avait journellement les seigneurs à sa table, et d*Egmont allait souvent seul au palais, parfois même à dix heures du soir, et y avait de longues entrevues avec la régente. Lui et le prince d'Orange, dans le but d'assurer la prédominance effeclive du conseil d'État, étendaient sans cesse leurs attributions, exigeant qu'on leur remît aussi les affaires relatives à la justice et à la religion et donnant eux-mêmes audience aux députés des villes. Ils voulaient, en s'arrogeant ce rôle , amener peu à peu l'amoindrissement du conseil privé et du conseil des finances. Mais cet empiétement ne s'effectua point sans perturbation : la faveur se substitua trop souvent à la loi, les cours de justice perdirent une partie de leur prestige et ne veillèrent plus avec le même soin , avec la même autorité , à l'exécution des ordonnances politiques et des édits concernant la religion '.
Il était, cependant, un personnage dont l'influence sur Marguerite de Parme surpassait encore l'ascendant du prince d'Orange et du comte d'Ëgmont. C'était Tomàs Armenteros, secrétaire particulier et ministre domestique de la duchesse. Armenteros, jaloux de l'importance du cardinal de Granvelle, n'avait pas dissimulé sa joie lorsque celui-ci quitta Bruxelles • <« Voilà, s'écria-t-il, ce diable qui pensait faire son paradis par ici ; il s'en va et ne reviendra plus : on l'en empêchera bien ! » Dès ce jour,
i Le témoignage impartial de Grotiud peut être iAvoqué sur ce point : il blâme fortement le désir trop vif des seigneurs de se faire des créatures et signale ranarchie qui, par leur connivence, envahit peu à peu les diverses parties du gouvernement. Annales, liv. I*»^.