LIVRE IX
Armenteios, tout fier de la mission qu'il avait remplie à Madrid, devint le personnage le pl«s influent. Il était logé au palais même; et les seigneurs, entre eux, l'appelaient le barbier de Madame, le comparant au barbier qui gouvernait Philibert Emmanuel de Savoie , à l'époque oii ce prince était chargé de l'administFation des Pays-Bas. En réalité, Armenteros avait un tel crédit près de la duchesse de Parme qu'il semblait que celle^i ne faisait rien , sinon par son conseil ; ce crédit était , du reste, si connu que les grands, aussi bien que les petits, venaient faire la cour au favori. Granvelle s'indignait justement de rinconséquence de ces nobles qui , après s'être presque soulevés contre l'autorité d'un conseiller d'État du roi, subissaient maintenant sans murmurer l'empire d'un scribe espagnol, qui n'avait pas même prêté le serment-requis des fonctionnaires des Pays-Bas.
Pour comble de honte, le nouveau favori abusait de son crédit dans des vues de lucre et de corruption. 11 était surnommé Argenterios, et on disait ouvertement qu'il ne fallait avoir qu'une bonne bourse pour obtenir ce que l'on désirait. Aussi tous les offices et les bénéflces vacants passaient-ils par ses mains. Les seigneurs fermaient les yeux sur ces tripotages , si même ils n'y participaient point *. N'avaient^ils point offert à la duchesse de Parme, pour la gagner, d'user de leur influence afin que les états et les villes lui fissent de grands présents? Au surplus, la vente publique des emplois était un fait connu de tout le monde. On prétendait même que des agents de la cour se rendaient dans les lieux où existaient des offices vacants pour savoir qui en donnerait le plus '. Les seigneurs, dans leurs gou-
» Voir le Mémorial de Hopperis, 2« partie, chap. 11. Il convient, cependant, de reiaarquer que ceci encore là le témoignage d'un cardinaliste. ' On lit dans Touvrage manuscrit intitulé : La source et comm€n€cm€iit
vernements, s'autorisaienti disait-oo, de cet exempte. On citait particulièrement le comte de llansfeld qui opprimait le conseil de justice do Luxembourg, entravait l'office du procureur générai, faisait apostiller les requêtes par son secrétaire, s'appropriait les amendes, extorquait enfln le plus possible au pauvre paysan. D'un autre c6té, on signalait aussi la mascarade, si blessante pour le cardinal de Granvelle, qui venait d'avoir lieu à Luxembourg, à Toccasion du baptême d'un fils du gouverneur \ Le prince d'Orange, le comte de Bornes, le baron de Montigny, son frère, ainsi que le comte de Hooghstraeten, assistèrent, avec leur h6te, à cette bouffonnerie oii un cardinal était chassé par deux diables à queues de renard et finalement roué de coups et massacré par Charles de Mansfeld, fils atné de Pierre Ernest. Les cardinalistes , même le baron de Berlaymont , chef du conseil des finances, et Viglius, président du conseil privé, n'avaient plus aucune influence. Le premier, blessé de l'accueil qui lui avait été fait par la gouvernante, s'était retiré provisoirement de la cour. Le second, si considérable par le rang qu'il occupait, se voyait traité avec une méfiance méprisante, avec un dédain presque insultant. Non-seulement on lui dérobait la connaissance des principales dépêches, mais encore, s'il avait à
(les troubles suscités aux Pays-Bas (bibliothèque de Bourgogne, n» 45876) : • Alors commencèrent à être vendus les provisions et offices et bénéfices. u les rémissions et semblables expéditions des grâces, même celles que « pour causes justes étoient par le conseil privé refusées, outre les loteries, « usures, passesports, sauf-conduits, sauveté de corps et autres expéditions « de cette forme desquelles ledit Àrmentières, secrétaire et conseiUer privé « de la duchesse, assembla, selon qu*on disoit, grandes sommes de deft niers. « Selon le dire de fray Lorenzo, Tomâs Armenteros avait, en 4566, amassé une fortune de 70,000 ducats.
' Ce fils, portant les prénoms de Philippe Octavien, périt, en 1594, dans un combat livré en Gueldre.