LIVRE IX
entretenir ia gouvernante d'affaires, il ne pouvait la voir seule et devait toujours subir la présence d'Armenteros. Aussi Yiglius gémissait^il sur la situation , se disait dégoûté des affaires et sollicitait sa retraite. Mais Granvelle cherchait à relever son courage, lui faisait espérer qu'il viendrait bientôt à son aide, et le pressait surtout, avec les plus .vives instances, de s'adresser directement au roi et de lui faire connaître la vérité tout entière. Mais c'était trop exiger de la prudence, ou plutôt de la pusillanimité de Viglius. « Je ne l'oserais faire, répondait-il ; car si ces seigneurs ont pris cela si mal venant de vous, parce qu'ils ne pouvaient souffrir la grande confiance que le roi vous témoignait, comment prendraient-ils cette démarche de moi-même*?»
Ne pouvant inspirer sa propre fermeté à Viglius, Granvelle prenaiMe parti de transmettre lui-même au roi les informations qu'il recevait des Pays-Bas. En même temps, il cherchait à stimuler ses partisans en faisant publier et en annonçant luimême que son retour ne tarderait plus, qu'il s'effectuerait même dans le cours du mois de juin ^
Cette nouvelle, souvent répétée, provoqua une vive agitation dans les rang de la haute noblesse et indisposa particulièrement la duchesse de Parme. Depuis le départ du cardinal, elle s'était entièrement refroidie à l'égard de 1 homme d'État qui naguère avait toute sa confiance et qui méritait d'ailleurs sa gratitude par les services personnels dont elle lui était redevable. Ce changc-
1 Cette pusillanimité, excessive alors, trouva son salaire. Le secrétaire Aguilon écrivit ud jour au cardinal : » Madame ne fait pas plus de cas de ce personnage que d*uae savate,., et elle lui a dit en face qu'on rayait trompée jusqu'à ce jour. «
' Tous ces faits ont été extraits des lettres disséminées dans le t. Vill des Papiers d*État du cardinal de Granvelle, année 4564. Voir aussi le Recueil analytique des lettres de' Morillon à Granvelle, manuscrit delà bibliothèque de Bourgogne, n« 16094.
ment provenait de diverses causes. Sans parler de l'ascendant qse les seigneurs ligués avaient acquis sur son esprit, Marguerite ne devait pas laisser croire au roi qu'elle avait demandé sans motifs suffisants l'éloigneraent d'un personnage aussi considérable. Elle était elle-même dans la fausse croyance que Granvolie cherchait à la faire remplacer par son ancienne rivale, Christine, duchesse douairière de Lorraine, et son amour-propre souffrait du bruit répandu que, durant le séjour du cardinal, celui-ci faisait tout et qu'elle-même ne servait que de chiffre. Son irritation s'accrut au point qu'il suflBsait de parler du cardinal, en sa présence, pour h voir devenir « rouge oomme écariate. » Elle se fâchait même contre les ecclésiastiques, en général, car on Tenlendit dire qu'elle remerciait Dieu de n*avoir qu'un fils, puisqu'ainsi elle ne serait pas contrainte d'en {dacer un dans l'Église et de le voir comme étaient les autres '.
L'annonce du retour prochain du cardinal de Granvelle augmenta ces dispositions peu fevorables. Marguerite écrivit de sa main au roi pour lui signaler les conséquences désastreuses qui pourraient résulter de la présence de l'ancien ministre. « S'il « n'était parti, lui disait-elle , les choses seraient actuellem^t « dans un tel état de trouMe et d'agitation que je ne sais pas comu ment Votre Majesté elle-même pourrait y remédier. Je dirai,
* Papiers d*ÉkU, t. VIII, pp. 92 et 435. — Granvelle fut extrêmement sensible à ce propos ; dans une lettre à Viglias , du 7 août, il le releva en
ces termes : Je senfts fort ce que Ton me dit de quy (la duchesse de
« Parme) ne vouldroit avoir fili davantage, pour les veoir d'église : « Ex « isUs initiit nihil bonum; corrumpuni bonas eottoquia prava et confèsech' « rum et a/ionim..'. » Ailleurs : « A la vérité, sy je vouloye, je pourroye • faire plus de mal que je ne fay, et sçauroye comme le faii^ et me venger « de mes malveallans, sans queFon m*en seast rien imputer. Il vaut mieuU « peult estre souffrir et se souvenir de Duraie (sa devise), Dieu est grand, « ot • non esf abreviota manus ejus. • Ibid,, pp. 236 et 238.
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(( à ce propos, que, si le cardinal revenait, il serait cause qu'on <( tomberait dans une situation pire que jamais. C'est ce que « n'ont cessé de me faire entendre très-ouvertement la plupart « des seigneurs , et ils m'ont déclaré de nouveau que le retour u du cardinal aurait pour effet immanquable de le faire assom- «< mer, sans que. nul d'eiHre eux pât y mettre empêchement, ^ comme ils l'ont fait par le passé ; et la conséquence en serait « de perdre la religion dans ces provinces, et d'y provoquer en « outre quelque grand soulèvement. Votre Majesté saura que la H haine des seigneurs contre -le cardinal ne fait qu'augmenter de u jour en jour. La cause en est qu'il a dit publiquement , avant «t son départ d'ici, et que, depuis son arrivée en Bourgogne , il a u annoncé, par une infinité de lettres et de messages, que, sans H nul doute, son retour aurait lieu dans le courant de ce mois, u U en résulte non»seulement que la haine des seigneurs contre « lui s'est accrue, mais que les affaires de Votre Majesté en reu çoivent un grand préjudice , parce que le découragement où la « crainte du retour du cardinal a jeté les seigneurs, les a rendus u plus lents et plus froids à remettre ici les choses en meilleur u état. Ils supposent que le cardinal pourrait t»en s'être absenté «< par une sorte d'artifice , pour attendre que ceux des seigneurs u qui font partie du conseil d'État se fussent résolus à y entrer, u et que l'afflgiire des aides et d'autres encore fussent terminées, u ou bien avancées au point que les seigneurs ne pourraient plus u revenir sur leurs pas, le cardinal devant profiter de ce mo- « ment pour arriver et assister à la conclusion , de manière à « s'attirer entièrement les bonnes grâces de Votre Majesté. » Après avoir répété que les seigneurs avaient pris la résolution formelle de ne plus reparaître au conseil si le cardinal revenait, elle ne laissait point ignorer au roi qu'elle ne pouvait compter, d'autre part, sur les partisans ou créatures de^ranvelle. « Ces « derniers , poursuivait-elle , au lieu de me seconder, quand il
« s'agit du service de Votre Majesté, non-^uiement me contra- « rient, mais montrent, par legr inertie , lorsque j'auran besoin « de leur aide, qu'ils voudraient que, en Tabsence du cardinal, <« on ne fit rien de bon pour le service de Votre Majesté, et que « l'on ne s'occupât de faire marcher les affaires qu'au retour du « cardinal , qui ne cesse de flatter en cela leurs espérances. » Abordant enfin l'hypothèse d'événements graves produits par les excitations du dehcH's, elle disait que si pareille conjoncture survenait , chacun des seigneurs avait promis de sacrifier sa vie et tout ce qu'il possédait au monde pour le service de IKeu et du roi ainsi que pour la défense du pays, comme aussi d'obéir en tout aux ordres qui leur viendraient du souverain; mais si le cardinal revenait, leur conduite, selon la déclaration qu'ils avaient faite, ne serait pas la même '.
Granvelle, informé do l'émotion que l'annonce seule de son retour avait produite dans les Pays-Bas et craignant d'indisposer le roi, changea de tactique. Il fit publier la résolution qu'il avait prise de ne retourner dans ces provinces que si le roi s'y rendait lui-même, à moins d'un ordre exprès de sa part. Il écrivit en ce sens à Tomes Armenteros, à la duchesse de Parme et à Philippe II \ Une feule de motifs lui. dictent cette conduite, disait-il au secrétaire Tomes Armenteros . le calme dont il jouit au sein de sa famille, la situation présente des affaires dans les Pays-Bas , mais par-dessus tout les intrigues qui ont lieu pour amener cette pernideuse assemblée des états généraux, dans laquelle il entrevoit la ruine totale de la religion. Dégoûté à tout
i La duchesse de Parme au roi, 42 juio 4564. Correspondance de Philippe II, t. I*r, pp. 30Î-303.
' Lettre à T. Armenteros du dernier de juin et à la duchesse de Parme du 2 juillet 4564, dans les Papiers d'Éto/, t.yni,pp. 90 et 406. Foir aussi la lettre du roi à la duchesse de Parme, du 3 août, dans la Correspondance de Philippe n, t. I«r. p. 307.
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jamais de la politique, ajoutait-il avec ironie, il voulait désormais se faire sourd et aveugle , socçuper uniquement dé ses livres et de $es affiaiires particulières , laissant le soin <âé lïntérét public à oeiîx q«ii avaient la prétention d'en savoir le plus*. Mais il tenait trntQtit autre langage dans ses lettres à Viglius : là il ne dissimulait point «on désir de i*etoumer»dans les Pays-Bas, de préférence à toqtes les autres destinations qu'on pourrait lui assigner ; car ne dépendaît-il' pas de lui , membre du conseil d'État d'Espagne et d'Italie, de servir avecaut-ôrité dans les autres domaines dé la monarchie, ou, cardinal, de tenir à Rome un. rang des plus élevés ^? Cependant Philippe U ne se contenta point de rassiirer la duchesse de Parme contre le retour prochain de Granvellet il lui témoigna sa satisfaction pour le zèle avec lequel elle se dévouait à son service et donna également des éloges peii sincères aux seigneurs qui te secondaient riî 8^ féticitaît particuJièriemenfcde«la conduite du comte d'E^ont et'déclarait que <îe personnage ^ouvdit être certain desa bonne volonté envers liii *: Encouragée par ces marques de bienveilfence; la régente s'exprima plus librement
* Papiers (TÉtùt, t. VU! , p. 90.
* /6iVf., p. 234i Mais, d'âutrefi fois, Il était plus iréservé. .Citons, pour mieux CQDoaUre Gif^nvelle, ce passage d'une lettre <tu 49 septembre : « Sy 0 ^ast-ce qu^, sans le.eominandemeat ^près. du ix^y ou de madame (la « duchesse de Pa,rme), je n'y iray (aux Pays-Bas) : car y allant sans ce, sy « mal ra*advenoit, Ton s'en mocqueroit encores ; mais sy le roy commande, « ores que fust pour entrer en ung feu, je y obéiray, quoy qu'en doibve
• advenir, et serrîray eti ce qu'il vouldroît, sans en ce craindre ni respecter <• personne, et veulx demeurer jusques au bout « idem homo; durate, » et « est la teste dure assez quand je veulx eolrépnendre quelque cho^e, et puis « spuffrâf:a\ec patience et pourter la peyue quand je m'y détermine, et
• suis nourry en ces agitations et traverses, *n€c animum despondeo... » Ibid., p. 342.
* Lettl-es du roi à la duchesse de Parme du 3 et du 6 août 4564. Carres-' pondance de Philippe 11, t. î«r, pp. 307 et 308.
450 LES PAYS-BAS SOCS rHILIPPE If.
Pi se plaignit avec amerUime de i*€;sprit qui dormnsdt.dans les autres; dépêches du roi. It lui était pénible de voir, âÎBait^Ue» qu'il prêtât plutM l'oreille à des personnes dont les intérêt» e(; les passons étaient en opposition avec le bien de son service et le repos du pays qu'à eHe, qoilni était sa dévouée. Aussi» pour la dédiai^ de sa conscience, ne voulait-elle t^us rien lui cacher, car l'état des affaires exigeait que toute la vérité lui tùi révélée. Elle lui apprenait, en conséquence, que toutes les vues du cardinal de Granvelle, de Viglius et de leur séquelle tendaient à ce que le roi, en ariivant aux Pays-Bas , trouvât ces provinces en révolution ; ils espéraient alors pécher en eau trouble* et atteindre le but qu'ils poursuivaient depuis longteoips : celui de s'emparer de toutes les afifoires De là leur opfxiisition constante à l'assemblée des étals généraux. Le cardinal , le président Viglius et ieur séqueUe craignaient, si la tranquillité se fétabliasait dans le pays, u qu'on ne lût dans leurs livres et qu'on ne découvrit leurs injustices, simo. nies et rapines. » Elle se plaignait amèrement de Viglius qui lui faisait^ scion ses expressions , souffrir tes peines de l'enfer , en traversant les mesures qu'exigeait le service du souverain. Les seigneurs, poursuivait^lle, n'avaient. pas été satisfaits des lettres qui leur étaient adressées par le rd. Ils les avaient trouvées si sèches, et empreintes de tant de défiance, qu'ite en avaient pris plus d*ombrage et d'inquiétude que jamais. Ils croyaient maintenant que tout ce que la duchesse leur avait dit et fait dire, delà part du roi , n'était qu'artifices et inventions ; ils avaient même été jusqu'à lui donner à entendre que, dans leur o[^nioo, le roi, le cardinal et elle se trouvaient d'accord pour les tromper. Il importait de les désabuser et de leur montrer une confiance réelle si l'on voulait améliorer les affaires de la religion et de la justice •.
t Lettre du 29 août 4564, dans la Correspondance de Philippe /l, t. ï«, pp. 3H-3U.