LIVRE V
distinguaient non-seulement parleur beauté, mais aussi par la sévérité de leurs mœurs* La sobriété, l'économie et Tamour de Tordre étaient les qualités distinctives de la classe moyenne. Mais, aux jours de fêtes , les bourgeois se montraient magnifiques et splen* dides; ils formaient, dans la plupart des localités, des confréries d'archers et d'arquebusiers , corporations d'élite qui avaient été autrefois la principale force militaire du pays et qui servaient encore à entretenir l'habitude des armes par de mâles exercices. Les classes inférieures avaient des goûts nïoins nobles , et on pouvait surtout leur reprocher l'intempérance et Tivrognerie.
Cependant l'instruction était très-répandue : en général , les villageois même savaient lire et écrire. Un grand nombre d'habitants avaient appris, sans quitter leurs foyers, mais par la fréquentation des étrangers, indépendamment du flamand et du français, l'allemand, l'anglais, l'italien, l'espagnol, souvent aussi la langue des contrées les plus lointaines. Les femmes lisaient, écrivaient, citaient des passages de TÉcriture et disputaient de la foi, comme les plus savants docteurs *. La renaissance des lettres avait produit des résultats remarquables. Dans la plupart des localités importantes , des savants d'élite se trouvaient à la tête des écoles, et les élèves étaient réellement familiarisés avec les grands écrivains de la Grèce et de Rome. Depuis longtemps, la littérature avait cessé d'être, dans nos provinces, le monopole de l'Église et de la féodalité. Si les princes avaient leurs historiographes et leurs poëtes officiels, si le clergé avait ses docteurs et ses annalistes, le peuple avait les chambres de rhétoriqtie. Presque toutes les villes de la Flandre et du Brabant possédaient une ou plusieurs de ces confréries littéraires. Elles servaient d'organe à l'opinion
» Cbi?plis, Briefve hisUHre des guerres cmles, etc., p, 40. ~ Pour les autre» détails, nous avons abondamment puisé dans la Description de. tout le Pats^BaSr par L. GvKciàiiDiN.
publique, car, dans leurs représentations théâtrales, elles exprimaient, quelquefois avec esprit et souvent avec courage, les véritables sentiments des classes moyennes. Déjà la domination bourguignonne avait pris ombrage de l'indépendance manifestée par les chambres de rhétorique. Philippe le Bon, quoique membre lui-même d'une des confréries de Bruxelles, leur avait défendu, en \ 445, de déclamer ou de chanter des poésies factieuses, c'est-à-dire, sans doute, d'autres pièces que celles qui n'auraient pas été revêtues du cachet officiel. Lorsque les doctrines de Luther et de Calvin se répandirent dans les Pays-Bas. elles trouvèrent des partisans parmi les confrères des chambres de rhétorique. A de certaines époques, les corporations littéraires mettaient des questions au concours, et la société qui avait remporté le prix , nommé Lant-Juweel (joyau du pays »), proposait à son tour une autre question. Ces problèmes avaient, en général, pour but de fortifier le sentiment de l'honneur dans le peuple , de propager le goût des arts et des sciences , d'attirer l'attention sur la destinée humaine. En 1539, la chambre des Fontainistes de Gand avait mis au concours la question suivante : «t Quelle pouvait être la plus grande consolation de l'homme mourant?» Dans les réponses adressées par plusieurs sociétés, on vit manifestement l'influence des nouvelles opinions qui agitaient les esprits ». Rien, d'ailleurs, n'était alors comparable à la pompe et à la splendeur qui illustraient les solennités poétiques des confréries littéraires des Pays-Bas. Outre le prix de la question mise au concours, d'autres prix étaient décernés aux sociétés qui faisaient leur en-
1 C'était une couped'a»*gent. « Lande-Jnell, id est drinkiiigcup of sylver.» The life of sir Thomas Gresham^ etc., t. L
' Le volume, où les pièces du concours se trouvaient réunies , fut défendu et mentionné dans l'index puWié par les ordres du duc d'Albe eu 4574 . Voir la Serna Santander, Mémoire sur la bibliothèque de Bourgogne, p. 4 69, et X Histoire des Pays-Bas, d'EMMANUBL iïb Mbteren, p. 27.
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trée dans la ville avec le plus d'éclat et de magnificence , qui venaient de la cité la plus éloignée , qui donnaient la plus belle fête ou qui représentaient le meilleur mystère. Dans ces jeux poétiques , les bourgeois des villes rivales déployaient à i'envi toute leur opulence. On les voyait arriver à cheval, vêtus de velours et de soie, précédés de leurs hérauts et de leurs musiciens et suivis de chars emblématiques où des acteurs représentaient des moralités *. Ces fêtes pompeuses disparurent avec la
1 Comme exemple, nous emprunterons à Y Histoire des Pays-Bas, d^EHH a- NiEL DE Meteren« la description de la fête poétique célébrée à Anvers le 3 août 4562 : « La chambre de la Guirlande de Marie, de Bruxelles, emporta le plus grand prix, pour avoir fait la plus belle entrée. Car ils firent leur entrée estants bien trois cents et quarante hommes à cheval, tous habillés en velour, et en soye rouge cramoysie, avec des longues casacques, à la Polonnoyse, bordées de passement d'argent, avec des chapeaux rouges, faictsàla façon des heaumes anticques ; leurs pourpoints, plumages, et bottines, estoyent blanches. Ils avoyent des ceintures de tocque d'argent, fort curieusement lissues de quatre couleui-s, jaulne, rouge, bleu et blanc. Ils avoyent sept chariots faicts à Tanticque, qui estoient fort gentiment équippés avec divers personnages qui estoient portés èsdits chariots. Ils avoyent encore septante et huit chariots communs, avec des torches ; lesdits chariots esi oient couverts de drap rouge bordé de blanc : tous les chartiers avoyent des manteaux rouges, et sur ces chariots il y avoit divers personnages, représentants plusieurs belles figures anticques, qui donnoyent à entendre « Comment on s'assemblera par amitié pour départir amiablement. « De Malines vint la chambre appelée la Pione : ils firent leur entrée avec trois cent et vingt hommes à cheval, habillés de robes de fine estamine incarnate, bordées de passement d'or, avec des chapeaux rouges : les pourpoints, les chausses et les plumages estoyent de couleur jaulne , les cordons d'or, et les bottines noires. Geux-cy avoyeat sept chariots de plaisance, faicts à l'antique, et fort bien enrichis et ornés de personnages. Ils avoyent encore seize autres beaux chariots carrés par en haut, et couverts de drap rouge, chaque chariot ayant huit beaux blasons, et deux de la confrairie assis dedans avec des torches, et derrière il y
splendeur des provinces méridionales. La sévérité du gouvernement espagnol et le fanatisme religieux devaient nécessairement réprimer cette manifestation libre et philosophique des sentiments plébéiens. La décadence des chambres de rhétorique fut un des résultats de la terrible lutte qui allait bientôt s'engager entre le droit d'examen et l'inquisition , entre la liberté et le despotisme. Elles périrent ou s'efifacèrent dans la tempête.
Les dix-sept provinces des Pays-Bas se composaient des duchés de Brabant, de Lirabourg, de Luxembourg et de Gueldre ; des comtés d'Artois, de Hainaut, de Flandre, de Namur, deZutphen, de Hollande et de Zélande ; du marquisat d'Anvers ou du saint empire; des seigneuries de Frise, de Malines, dUtrecht, d'Over- Yssel et de Groningue.
La partie septentrionale, plus connue aujourd'hui sous le nom de Néerlande, se distinguait entre tous le» pays de l'Europe. On pouvait avec vérité lui appliquer ces paroles du livre sacré : « Dieu l'a fondée au-dessus des mers et établie au-dessus des fleuves. » Les mers et les fleuves furent les premiers ennemis que la Néerlande eut à combattre. Les inondations, maritimes et fluviales , ont même tellement changé la face de ce pays qu'il est diflQcile de reconnaître les rivières et les canaux décrits par
avoit deux poeUes à feu. En telle manière vinrent aussi les autres chambres, mais non en telle magnificence, et avec tant de gens, où Ton employa quelques jours à faire des feux de joie, à jouer des comédies, des farces, et faire des choses pour rire, et en des bancquets, jusques à ce que l06 prix fussent départis.. . .• — On trouve aussi dans Touvrage de J.-W. Bur- Gon (The lifè and Urnes of sir Thomas Gresham, t. I«r, pp. 377-392), une longue lettre contemporaine où il est rendu un compte détaillé de ces fêtes. Vauteur anglais a calculé qu'en dix jours ces solennités occasionnèrent une dépense qui s'éleva à près d'un demi-million de livres sterling (monnaie actuelle).