LIVRE V (1560). i
« défendu que les étrangers chargent des marchandises, toutes « les fois qu'il y a des nationaux pour le faire, ce qui est exacte- « ment ce qui se pratique en Angleterre ; on a également prohibé « l'exportation des matières premières , que les Anglais ne « peuvent tirer d'ailleurs qu'à très-grands frais. Ces mesures u ont été prises, aux Pays-Bas, pour fçrcer les Anglais à en « revenir aux entrecours, à réparer les dommages qu'ils nous «t ont causés, et à -abandonner le dessein de nous en faire essuyer « d'autres. Afin de les faire venir plus tôt et plus eflBcacement à « la raison, on a eu recours à un autre moyen. La ville de « Londres avait considérablement souffert, l'an dernier, de ce « qu'elle n'avait pu, à cause de la peste, exporter ses draps, et *<( ses négociants en éprouvaient un vif chagrin : on a d'abord, « et jusqu'à Pâques, sous couleur de la peste, ensuite par le « motif que les griefs que nous avions n'étaient pas réparés , « interdit l'entrée desdits draps de Londres jusqu'à autre ordre, « en offrant toujours de révoquer ces mesures, lorsque les An- « glâis feraient droit à nos réclamations, et en se montrant prêt « à entrer en communication avec eux sur le rétablissement « complet des traités. . . La situation aujourd'hui est telle que la « reine, voyant la prohibition des draps d'Angleterre continuer, t( et voulant user de menaces et de bravades, selon la coutume « de sa nation, a prohibé l'entrée de toute espèce de marchan- « dises des Pays-Bas, et cela sous peine de confiscation. En M Flandre, cette mesure à causé quelque émoi; mais selon moi, « il n'y a qu'à en rire. » En effet, Granvelle était d'avis qu'on ne cédât point ni qu'on ne se laissât effrayer par les propos des Anglais: que, sans eux, les Pays-Bas ne peuvent vivre, tandis qu'eux n'ont besoin en rien des Pays-Bas. « Moi, poursuivait-il, « je suis persuadé de tout le contraire; je tiens que, dans leurs « rapports avec le roi, Ja reine et ses minisires ne font rien par « vertu, que cette nation ne consulte que son intérêt... S'ils
« pouvaient ailleurs vendre leurs draps mieux qu'en Flandre , « ils ne les amèneraient certainement pas chez nous. On dit <( qu'ils les porteront à Emden : tant mieux; cela ne durera « guère, ils reviendront honteusement à Anvers , et alors on « jourra les forcer à recevoir la loi qu'on voudra. Il n'y a que >c la seule viile d'Anvers qui soit intéressée dans cette question, » et ce serait un très-grand avantage pour tous les Pays-Bas, « qu'ils n'Èimenassent pas leurs draps dans ces provinces, car » alors^ la draperie y fleurirait comme anciennement, et Ton y « verrait revenir les ouvriers que les Anglais nous ont enlevés, « et un si grand nombre d'entre eux n'iraient pas perdre leur foi «< en Angleterre... L'année dernière, par suite de la prohibition « des draps anglais , il a été fabriqué , dans le seul comté de « Flandre, 60,000 pièces dedraps de plus qu'en aucune des trente u dernières années. Et qu'on ne dise pas que les Anglais n'enver- «( ront point leurs laines en Flandre, et qu'ainsi on y manquera « de la matière première ; car, outre qu'on aura les laines d'Es* u pagne et celles du pays, et d'autres qu'on se proàirera par la « voie de mer, les Anglais ne pourront, quelque peine qu'ils en « éprouvent , se dispenser d'y envoyer leurs laines, parce que « leurs ouvriers leur manqueront, qu'ils vendront des draps en «c petite quantité à Emden, où il ne se fait pas de commerce t( d'autres marchandises; enfin, que les pays qui environnent K cette ville consomment peu de draps Ans, tandis que les fabri- «( ques de Flandre pourront approvisionner Anvers de draps «< aussi beaux qu'on le voudra , et ceux qui aujourd'hui se « plaignent, craignant de manquer d'ouvrage, et dont on appré* <t hende rémigration , trouveront dans Tapprét de ces draps les « moyens de s'occuper. La ville de Londres, qui a surtout con- « tribué aux dommages qu'ont essuyés les Pays-Bas, recevra «( ainsi son châtiment ; et, comme la plupart des seigneurs d'An- « gleterre ne sont pas très-iiches, et que la laine qu'ils tirent