LIVRE X
A son arrivée à Londres, Champagney constata que Marnix et ses compagnons allaient publiquement à la cour. Le bruit était même répandu que, après de fréquentes entrevues avec les principaux de son conseil, Elisabeth semblait avoir l'intention de prendre ouvertement la protection de la Hollande et de la Zélande. Champagney eut d'abord plusieurs entretiens avec le comte de Leicester et lord Burleigh, assez courtois avec le premier, plus animés avec le second. Burleigh laissait percer dans son langage la réprobation qu'avait excitée en Angleterre la longue oppression des Pays-Bas; il laissait aussi entrevoir le désir d'un triomphe pour la cause soutenue par la Hollande et la Zélande. Dans la première audience que Champagney eut de la Reine, le 5 février, Elisabeth lui fit un accueil très-froid et son langage ne fut point sans aigreur. Elle réfuta avec hauteur les plaintes de l'ambassadeur de Requesens. <i Je ne favorise nuls rebelles, dit-elle aussi, mais encore faut-il savoir quels sont ceux qui méritent cette qualification. )> Une seconde audience lui fut accordée le 1 8 février. Elisabeth se montra plus gracieuse, tout en manifestant toujours une véritable prédilection pour les it rebelles. '> Elle persistait à offrir sa médiation, bien que cette mtervention eût déjà été déclinée en 1374, lorsque le S"^ de Zweveghem avait été envoyé en Angleterre par Requesens, sous prétexte de régler des différends commerciaux ; bien que Philippe II et son lieutenant eussent récemment repoussé, avec plus de force encore, une offre qui leur paraissait insidieuse. Champagney ayant dit à la Reine qu'une alliance étroite avec le roi d'Espagne, contre les rebelles, amènerait infailliblement la soumission de ceux-ci, Elisabeth répondit, en s'animant, et non sans amertume, qu'elle avait vainement offert sa médiation, et
Champagney, datées de celte ville le 12. [Correspondance de Philippe 11, t. III, pp. 416 et 803.)
elle ajouta nettement que, si elle ne voulait pas les Français, elle ne voulait pas non plus le voisinage dangereux des Espagnols ' .
Elle craignait les intrigues de Philippe II en faveur de Marie Stuart, et c'est pourquoi elle reculait devant une rupture ouverte ; mais, d'un autre côté, elle n'avait point l'intention de raffermir la domination espagnole dans les Pays-Bas. Ce qu'elle désirait vraiment, c'était la fm de cette domination ; elle souhaitait que la tyrannie des Espagnols fût sapée et détruite, et que les «1 naturels » reprissent le gouvernement de leur patrie.
Un grave événement allait hâter l'accomplissement de ce vœu.
Depuis quelque temps, la santé de Requesens s'altérait. C'était avec angoisse qu'il voyait le triste état des provinces confiées à son gouvernement et l'impossibilité où il se .trouvait d'y remédier. Impuissant à subjuger la Hollande, obligé, en outre, de lutter contre l'irritation croissante des provinces encore soumises, mal obéi par les vétérans du duc d'Albe, dénué d'argent et ne recevant d'Espagne que des promesses illusoires, «i le bon grand commandeur, » comme l'appelait Granvelle , se désespérait. Appelé, malgré lui, à succéder au duc d'Albe, dans les Pays-Bas, il avait d'abord été accueilli avec une sorte de faveur parce que sa bienveillance, son affabilité et sa modération formaient un heureux contraste avec la dureté et les actes sanguinaires de son prédécesseur. Mais bientôt cette bonne opinion se transforma en méfiance. On sut mauvais gré à Requesens de la prédilection qu'il témoignait aux ministres et aux officiers espagnols et italiens, notamment à Sancho d'Avilaet à Geronimo de Roda. On reconnut
' Voir, sur la mission de Champagney, Correspondance de Philippe 11, t. m, appendice, p 803-860, les Mémoires de Frédéric Perrenot, S' de Champagney, publiés par M. de Robaulx, p. 31 1-41 1, et Documents hislO' tiques (Archives du royaume), t. XIII.