LIVRE XI
C'était une lettre dans laquelle Arnould Van Dorp, gouverneur de la ville, manifestait l'intention de la rendre moyennant des conditions honorables. Informé avec une extrême promptitude de cet incident par un message de Mondragon, le conseil d'État l'autorisa, dès le lendemain, 10 juin, à négocier avec le gouverneur de Zierikzee. Après de longs pourparlers, la capitulation fut conclue le 29. Elle portait en substance que le gouverneur, les capitaines et gens de guerre sortiraient de la ville avec armes et bagages, mais les enseignes pliées, les mèches éteintes et le tambourin muet. La bourgeoisie s'engagea, de son côté, à payer deux cent mille florins pour être rachetée du pillage et conserver ses privilèges *.
Le lendemain du jour où la capitulation fut signée et le jour suivant, Arnould Van Dorp eut sur la digue de Sion un intéressant entretien avec le chef espagnol. Van Dorp dit au colonel Mondragon qu'il était temps de tenter un nouvel accord sous le bon plaisir du Roi ; que, pour sa part, il était tout disposé à seconder ce dessein et à travailler à son accomplissement avec ses parents et alliés principaux des états de Hollande et deZélande, qui avaient accès près du prince d'Orange. Il était informé que, dans ces nouvelles négociations, on ne toucherait plus avec tant d'insistance u la corde de la religion :> , comme on l'avait fait à Breda. Il requérait donc Mondragon d'amener le conseil d'État à reprendre l'œuvre interrompue. Il représentait que, en Hollande et en Zélande, une grande partie de la population n'avait pas encore rompu avec son <( prince naturel » , ni avec la religion romaine. Enfin, il n'ignorait pas que le prince d'Orange, faute
1 Le comte de Berlaymont au cardinal de Granvelle , Bruxelles, -10 juin 1576 [Correspondance de Philippe II, t. IV, p. -191), et correspondance du colonel Mondragon avec le conseil d'État. [Ibid., t. IV, appendice, pp. 61 6 et suiv.)
d'autre appui, se verrait obligé de mettre entre les mains des huguenots de France les principales des places qu'il occupait. Or, lui. Van Dorp, déplorait une telle situation, parce qu'il avait peu d'inclination pour les Français * .
La reddition de Zierikzee était, en effet, un grave échec pour le Taciturne. Il en témoignait son déplaisir et son irritation en termes fort vifs. De là de singulières interprétations, des rumeurs étranges. Les uns prétendaient que, poussé par le désespoir, Guillaume de Nassau voulait embarquer toute la population, percer les digues, rendre la Hollande à l'Océan, et aller, vers des régions inconnues, chercher une autre patrie. D'autres, moins crédules, disaient qu'il appellerait les Français, leur livrerait la Hollande et la Zélande, les mettrait aux prises avec les Espagnols, tandis que lui, pour ne pas être conducteur ou spectateur de cette nouvelle guerre, se retirerait en Ecosse. Mais pourquoi le Taciturne aurait-il tout à fait désespéré de la cause qu'il avait soutenue avec tant d'héroïsme et une persé^'érance incomparable? Il n'ignorait pas que tout le pays, selon les expressions de son secrétaire, était bien résolu à tenir bon et à se défendre jusqu'au dernier homme ^.
En ce moment même, le Taciturne était désiré comme un libérateur par les provinces jusqu'alors réputées fidèles. Là , l'irritation et le désespoir du peuple, menacé par une soldatesque déchaînée, ne connaissaient plus de bornes. Déjà les chefs ne pouvaient plus contenir l'infanterie campée devant Zierikzee. Or le conseil d'État n'avait pas un sol pour payer Espagnols, Wallons, Hauts et Bas-Allemands qui tous, à l'envi, <i demandaient argent » . Aussi, tous les habitants, sans excepter les catholiques
' Reno.n de Fr.\nce, Mss, 3^ part., chap. VI.
* Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. V, pp. 372 et suiv. — Renon de France, Mss, 3^ part., cbap. VI.