LIVRE IX
qu'il avait écrit sa lettre non pour retarder la venue de Leoninus, ni pour rejeter ses ouvertures, mais pour signaler les difficultés qui surgiraient inévitablement, surtout en ce qui concernait la religion. En son absence, ajouta-t-il, Leoninus pourrait se rendre à Delft et s'aboucher avec ceux de son conseil, qui lui donneraient accès vers les députés des états.
Rassuré à certains égards, Leoninus se décida à partir pour la Hollande. Le 17 décembre, il arrivait à Rotterdam. Il avait reçu partout un bon accueil des magistrats et même du peuple. Le 1 8, il se rendit par une petite barque à Delft. Comme un assez grand nombre de bourgeois s'empressaient de venir le féliciter, dans l'hôtellerie où il était descendu, ceux du conseil du prince donnèrent ordre d'empêcher ces communications. Enfin, le î2'l , vers le soir, il eut audience des membres du conseil et des députés des états. Tous étaient assis autour d'une table. Le délégué de Requesens ayant été introduit, ils se levèrent pour le saluer. Leoninus exposa longuement l'objet de sa mission et ne se fit faute d'engager les conseillers du Taciturne et les chefs des insurgés à saisir cette occasion de mettre un terme aux maux qui désolaient leur patrie. Paul Buy s, avocat des états de Hollande, le remercia de la peine qu'il avait prise et lui fit savoir que le conseil et les états délibéreraient sur sa proposition. Mais comme le temps s'écoulait, Leoninus écrivit de nouveau au prince d'Orange pour lui déclarer que sa commission s'adressait principalement à sa personne et pour savoir en quel lieu il le pourrait rencontrer. Guillaume lui répondit que, ne pouvant retourner immédiatement en Hollande, il l'engageait à venir le trouver à Middelbourg où il recevrait aussi un bon accueil '.
' Verbal du docteur Elberlus Leoninus, de son voyage vers le prince d'Orange. [Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. III. pp. 417 etsuiv.)
Guillaume le Taciturne était alors très-afïligé de l'insuccès d'une des conspirations les plus redoutables qui eussent encore menacé les Espagnols. Il avait conçu l'espoir de s'emparer d'Anvers, et cette grande métropole commerciale, dont la population, selon Requesens, était double de celle de Rome, avait manqué d'énergie pour rejeter le joug de l'Espagne.
La bourgeoisie d'Anvers montrait les plus ardentes sympathies au prince d'Orange, et les réformés, qui formaient les deux tiers des habitants, étaient impatients de faire cause commune avec la Hollande et la Zélande V Déjà, vers la fin du mois d'octobre, Requesens, informé des machinations des partisans du prince, avait ordonné au colonel Mondragon de venir secrètement à Anvers avec son régiment de Wallons et six <i enseignes » d'Espagnols. Le 8 novembre, avant l'aube, Mondragon pénétra dans la ville, du côté du château, et rangea ses soldats en escadron sur l'esplanade sans que les bourgeois connussent son arrivée. C'était le jour fixé par les orangistes pour mettre leur complot à exécution. L'entreprise ayant failli, Mondragon se retira avec sa troupe "^
Bientôt les adversaires de la domination espagnole, encouragés et stimulés par Guillaume lui-même, reprirent courage et commencèrent les préparatifs d'une conjuration plus vaste. Plusieurs capitaines, même un secrétaire et d'autres ministres du prince d'Orange, vinrent à Anvers. Par le moyen de Martin Neyen, clerc de la chambre des comptes de la ville , ils se mirent en rapport avec un assez grand nombre de bourgeois notables parmi
' Requesens dit formellement : « A Anvers, il n'y a pas le tiers des habitants qui soient catholiques. » — « L'évêque lui avait raconté, disait-il ailleurs, qu'à la cathédrale il y avait d'ordinaire vingt-deux mille communiants, et que, dans chacune des deux dernières années, il n'y en eut pas neuf mille. » {Correspondance de Philippe II, t. III, pp. 302 et 340.)
- B. DE Mendoça, Commentaires, liv. XIII, chap. 1er.