LIVRE IX
lesquels un vice-maître et deux doyens des mariniers. Ils les réunissaient tantôt en la chambre des mariniers, tantôt en diverses maisons et leur dépeignaient la tyrannie des Espagnols. Ils accusaient ceux-ci de ne point respecter les privilèges du Brabant, et ils alléguaient qu'entre ces privilèges, il y en avait un qui les autorisait à nommer un ruwaert ou régent, pour les faire observer. C'était sous ce nom de ruwaert qu'ils voulaient accueillir le prince d'Orange dans la ville, sous prétexte qu'en outre de ses autres titres, il était seigneur de Diest et burgrave d'Anvers * .
Déjà étaient entrés dans la ville, file à file, deux ou trois à la fois, sous divers déguisements et sans armes, des soldats wallons, français, lorrains et liégeois. Quelques capitaines, en France et en Allemagne, avaient donné de l'argent à tous ces aventuriers, avec des marques de reconnaissance au moyen desquelles ils devaient trouver à Anvers des gens qui les cacheraient et les nourriraient jusqu'au jour où éclaterait le complot. Ils furent enfin quatre mille, cachés en diverses maisons, où des armes avaient été rassemblées. Les chefs décidèrent que, le 12 décembre, au soir, tous se montreraient et s'empareraient d'abord du marché au poisson et de la porte donnant sur l'Escaut. En communication avec le fleuve, ils devaient attendre la flotte du prince d'Orange qui, avec leur aide, débarquerait six mille hommes.
Le 12 décembre, dans l'après-midi, les Espagnols la découvrirent, aune lieue de la ville, elle était composée de quatre-vingts voiles. Annibal d'Altaemps, commandant des troupes allemandes
' Telles sont les informations que, dans sa lettre du 12 mars 1575, Requesens adressait au Roi sur lorigine de la conspiration. « C'est ce qu'on avait pu tirer, disait-il, des confessions de ceux qui avaient été exécutés. » [Correspondance de Philippe II, t. III, p. 268.)
qui formaient la garnison d'Anvers * , fit aussitôt sonner l'alarme ; ses compagnies prirent les armes et s'assemblèrent aux lieux qui leur avaient été assignés d'avance. Pendant toute la nuit, six cents hommes, divisés en trente escouades de vingt hommes chacune, ne cessèrent de faire des rondes. Champagney, gouverneur d'Anvers , le mestre de camp Julian Romero et le comte Annibal étaient à la tête des soldats. Ces rondes continuelles furent cause que les bourgeois orangistes et les soldats entrés dans la ville n'osèrent pas se montrer. Un violent ouragan favorisait aussi les Espagnols ; le vent, la pluie et la grêle retenaient les bourgeois chez eux et les vaisseaux hollandais assez loin du rivage. Mais, le 13 au matin, toute la flotte, commandée par Louis de Boisot, s'avança vers la ville et la canonna pendant plusieurs heures. Comme aucun mouvement ne s'y manifestait, les vaisseaux orangistes se retirèrent un peu en arrière et restèrent à l'ancre tout le jour. Le \ 4, la flotte se rapprocha encore d'Anvers comptant toujours sur le soulèvement de la ville. Mais, déçue de nouveau dans cet espoir, elle finit par rétrograder de six lieues *.
C'était un grand échec. Le prince d'Orange l'attribua à la pusillanimité des bourgeois qui, au temps fixé, n'avaient osé mettre la main aux armes, «t bien que, selon les engagements pris, les bateaux et les gens de guerre de Hollande fussent arrivés pour les aider, ^. »
' Jacques Annibal d'Altaemps, neveu du pape Pie IV, avait, à la demande de Requesens, amené, dans les Pays-Bas, au printemps de 1574-, un corps de quatre mille Allemands et Suisses.
2 Requesens au Roi , 1 4 décembre 1 574, et le comte d'Altaemps également au roi, d'Anvers, 4 janvier 1575. [Correspondance de Philippe II, t. III, pp. 216 et 233.) — Voir aussi Commentaires deB. de Mendoça, liv. XIII,
chap. I".
s Le prince d'Orange au comte Jean de Nassau, do Middelbourg,