LIVRE XI
Roda, cependant, dans sa correspondance confidentielle avec Philippe II, mettait le comte deBerlaymont sur la même ligne que le duc d'Arschot pour son mauvais esprit contre les Espagnols. Il reprochait à Christophe d'Assonleville de montrer des <! intentions pestilentielles » et au président Sasbout de parler quelquefois avec une liberté sans frein. Le comte de Mansfeldt même avait mal pris, disait-il, l'assemblée des colonels faite à Anvers par Sancho d'Avila ; il croyait, néanmoins, que Mansfeldt resterait fidèle au Roi ' .
Tel était aussi le sentiment de Philippe II, qui avait, par des lettres-patentes du 1 5 juillet, élevé le comte de Mansfeldt à la dignité de conseiller d'État, malgré l'opposition de Hopperus, garde des sceaux des Pays-Bas à Madrid. Celui-ci rappelait que Mansfeldt avait été un des principaux excitateurs des premiers troubles, qu'il était Allemand comme Guillaume de Nassau, et qu'il ne le combattrait pas. Mais Philippe II répliqua qu'il connaissait Mansfeldt depuis longtemps pour un homme de bien et très-bon chrétien ^. Il aurait pu ajouter que Mansfeldt, pauvre et grand dépensier, selon les expressions de Requesens, était intéressé à conserver la faveur du roi d'Espagne. Quant aux patriotes, ils faisaient un grief à Mansfeldt de son trop vif attachement au Roi; àBerlaymont et à Christophe d'Assonleville, de leurs hésitations, et à Viglius, de son incurable faiblesse.
Pour animer le peuple contre eux, les partisans du prince d'Orange répandaient le bruit que ces conseillers favorisaient les Espagnols mutinés. Peut-être y en avait-il qui regrettaient de s'être associés au manifeste du 2 août; mais leur prétendue connivence avec les mutins d'Alost n'était qu'un prétexte. Pour
' Roda au Roi, d'Anvers, 15 août -1576. (Correspondance de Philippe I/, t. IV, p. 312.) • Lettres de Hopperus. Bibl. de Bourgogne, n" 46093.
le Taciturne, le conseil dÉ'tat, composé de ses éléments actuels, était un obstacle, et cet obstacle, il voulait le détruire. Si Mansfeldt , Berlaymont , d'Assonleville et Viglius avaient déclaré rebelles les mutins d'Alost, iraient-ils au delà de cet acte qui leur semblait déjà une atteinte à l'autorité royale? Voudraient-ils, avec le prince d'Orange et les patriotes, l'alliance et l'union de tous les Pays-Bas, la suprématie des états généraux, l'expulsion éternelle des Espagnols? Comme on ne pouvait attendre d'eux des déterminations aussi énergiques, il fallait les mettre dans l'impossibilité d'entraver les desseins du parti national *. Or le Taciturne avait jeté les yeux sur son filleul, Guillaume de Hornes, S"" de Hèze, pour l'exécution d'un projet qu'il croyait décisif.
Le l^"" août, le Taciturne lui avait écrit afin de l'encourager, lui promettant son actif concours ainsi que l'appui des états de Hollande. Il lui avait aussi envoyé une personne de confiance ^. Ce fut donc Hèze qui proposa secrètement aux partisans du prince d'Orange de s'emparer des membres du conseil d'État suspects û'espagnolisme, puis de convoquer formellement les états généraux.
Ce projet ayant été approuvé par les patriotes dans leurs conciliabules, Hèze et son lieutenant de Glymes envoyèrent presque tous les matins leurs nouvelles recrues de la porte du palais à celle de Caudenberg sous prétexte de les y exercer au tir à l'arquebuse ^. Ils habituaient ainsi les conseillers menacés à voir marcher des soldats en armes dans la direction du palais.
' Le prince d'Orange au comte Jean de Nassau, Middelbourg, 9 septembre 1576. {Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. V, pp. 403 et suiv.)
* Le prince d'Orange au seigneur de Hèze, de Middelbourg, \ «■• août 1 576. [Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. III, p. 106.)
* On sait que le palais des souverains occupait une partie de la place connue aujourd'hui sous le nom de place royale.