LIVRE XII
assiégés le repoussèrent encore une fois, mais non sans subir des pertes sensibles. TIs avaient, en outre, épuisé leurs munitions de guerre et leurs vivres. Le 10, ils arborèrent le drapeau blanc. La capitulation, arrêtée quelques heures après, leur permit de sortir avec leurs bagages, mais sans armes. Ils étaient encore cent cinquante, y compris les blessés et les malades. Le 11, cette vaillante troupe quitta la citadelle, avec une escorte qui devait l'accompagner jusqu'aux frontières de France. Guillemette de Chastelet sortit la dernière, accompagnée de ses deux filles, et prit le chemin de Tournay. Déjà la citadelle était occupée par une compagnie wallonne, sous le commandement du S'" de Crecquis, de la maison de Croy, et par une compagnie d'orangistes, sous les ordres du capitaine Groenevelt. Le 15 et le 16, de nouvelles compagnies du prince d'Orange entrèrent dans la ville, et ces mots étaient inscrits sur leurs étendards : Pugno pro patria ou bien pro fide et pace ' .
Les états fédérés virent également leur autorité reconnue à Valenciennes et à Cambrai. En même temps les Espagnols abandonnaient les derniers postes qu'ils occupaient dans la Hollande : Oudewater, Beverwyck et Sparendam. Redevenu maître aussi de Zierikzee , ce qui lui donnait la possession de toute la Zélande, Guillaume de Nassau ne perdait pas de vue Harlem et Amsterdam, où les royalistes dominaient encore. Lui-même écrivit aux conseils de ces deux villes pour les presser d'accéder aux dispositions conciliantes et généreuses du traité de Gand, et ces exhortations patriotiques ne devaient pas demeurer stériles.
La Pacification de Gand ouvrit ainsi de nouvelles et heureuses perspectives aux peuples des Pays-Bas. Ceux-ci bénissaient cet
' B. DE Mendoça, Commentaires, liv. XVI, chap. IV. — Van Meteren, fol. 126 V". — Notice de Van Duyze. — D'après la chronique flamande, la garnison du château ne serait sortie que le 13.
événement décisif; ils manifestaient leur confiance dans l'œuvre bienfaisante du Taciturne et des états fédérés; les ticdes et les indifférents eux-mêmes paraissaient se ranimer. Enfin, dans toutes les provinces, la Pacification de Gand était accueillie avec une telle allégresse, que jamais, de mémoire d'homme, disaient les contemporains, on ne vit pareil contentement.
Les Pays-Bas venaient de poser les fondements de leur future liberté. Le grand chef de la révolution, Guillaume le Taciturne, avait écrit aux états généraux : « Un faisceau, étant délié en plusieurs petites verges ou baguettes, se rompt bien aisément ; mais quand il est très-bien joint, il n'y a bras si robuste qui le puisse forcer. Ainsi pareillement, si vous vous tenez liés et unis, toute l'Espagne avec l'Italie sera impuissante pour vous faire mal. i> La majorité prêta l'oreille à ces sages conseils, et l'union avait été conclue.
Le peuple, affranchi du joug espagnol, était dans la joie. Allégresse éphémère ! Joie trop courte !
La trompette, comme disait plus tard le prince d'Orange , sonnait encore pour la Pacification de Gand que déjà celle-ci était en danger.
Don Juan d'Autriche, après avoir traversé la France sous
un déguisement, était arrivé, le 3 novembre, à Luxembourg. Guillaume donna aux états généraux un conseil que les circonstances justifiaient, si l'on était bien décidé à rompre irrévocablement avec l'Espagne. Il proposa de s'assurer de la personne de don Juan d'Autricbe, parce qu'il était venu sans sauf-conduit, et de le garder comme otage. <i Si nous pouvons, disait-il, nous assurer de lui, il est certain que, sans efTusion de sang, sans dépense, nous mettrons facilement, avec l'aide de Dieu, fin à cette guerre, car le Roi aimera mieux, sans doute, nous accorder nos justes requêtes et ordonner le départ des Espagnols que de laisser don Juan en tel état. »
Il fallait opter entre don Juan d'Autriche et le conseil d'État, entre la servitude et la liberté. Si don Juan venait à se déclarer chef des Espagnols, n'annulerait-il point tout ce qui avait été fait par lé conseil d'État ou en son nom au préjudice des Espagnols? Ne casserait-il pas le Conseil aussi? Même sans cela, si don Juan prend le titre de gouverneur général, que devient le conseil ; n'est-il pas de fait annulé et cassé ?
Les états généraux n'osèrent point porter la main sur le frère naturel du Roi, sur son mandataire, sur son lieutenant. Ils étaient antiespagnols, comme la nation tout entière, mais ils n'étaient pas encore antiroyalistes. Tandis qu'Olivier Van den Tympel entrait dans Bruxelles à la tête des vétérans du prmcc d'Orange, les états fédérés, sous l'influence du parti aristocratique et catholique, arrêtaient les conditions auxquelles ils subordonnaient l'admission de don Juan comme gouverneur général. Il devait faire sortir des Pays-Bas les Espagnols, approuver la Pacification de Gand, réunir les états généraux dans la
forme usitée lors de l'abdication de Charles-Quint, jurer le maintien des anciens privilèges, et ne se servir, dans son conseil et autrement, que de gens du pays.
Le Taciturne, n'ayant pu faire prévaloir la mesure décisive qu'il avait indiquée , exhorta les états généraux à ne point se contenter de ces concessions ; il les adjura, s'ils reconnaissaient don Juan d'Autriche, à ne point se suicider, mais, au contraire, à maintenir leurs droits, leur influence, leur autorité, en stipulant pour eux la liberté de se réunir quand bon leur semblerait. Les états généraux se contentèrent d'affirmer de nouveau la Pacification de Gand. Le 9 janvier 1577, les représentants de toutes les provinces des Pays-Bas, à l'exception du Luxembourg, souscrivirent l'acte connu sous la dénomination de Unioji de Bruxelles. Ils déclaraient qu'ils s'étaient unis pour s'assister les uns les autres avec armes, conseil, gens et deniers contre les bandes espagnoles ; ils promettaient d'entretenir inviolablement et à jamais cette union et association. Ils ajoutaient qu'ils n'avaient d'ailleurs d'autre but que « la conservation de la religion catholique, l'accomplissement de la Pacification de Gand, l'expulsion des Espagnols et de leurs adhérents, l'obéissance due au Roi, le maintien de tous les privilèges du pays, enfin, le bien et le repos de la patrie. » Les députés de la Hollande et de la Zélande qui, depuis le 25 décembre précédent, siégeaient aussi dans l'assemblée, signèrent, comme leurs cofiègues, l'acte confirmatif de la Pacification de Gand, mais avec cette restriction importante qu'ils n'entendaient point, en ce qui concernait la religion, déroger aux stipulations du premier pacte fédéral.
Gomme don Juan d'Autriche montrait des dispositions très-
conciliantes *, le Taciturne écrivit, le 2 février, à l'assemblée de Bruxelles, pour la mettre en garde contre les nouveaux embûches que leur tendaient les Espagnols. Toujours méfiant, ou plutôt, redoutant par-dessus tout la rupture de l'union encore si récente, il se disait convaincu que don Juan voulait tromper les états.
Quelques jours après, le 12 février, don Juan signait, à Marche en Famène, l'acte appelé VÉdit perpétuel. Il accordait, au nom du Roi, une amnistie complète, le renvoi des troupes étrangères, et ratifiait toutes les clauses de la Pacification de Gand. Mais, de leur côté, les états généraux devaient prendre l'engagement de maintenir <i en tout et partout » la foi catholique, apostolique et romaine.
Une obligation aussi formelle était en contradiction manifeste avec le traité de Gand, puisque celui-ci concédait provisoirement la liberté de conscience, moins l'exercice public du culte. Toutefois la majorité des états généraux passa outre, malgré les représentations des députés de la Hollande et de la Zélande. Bientôt ceux-ci se retirèrent de l'assemblée. Quant au prince d'Orange, il refusa de faire publier VÉditpeï'péluel dans les deux provinces qui avaient combattu avec tant d'héroïsme pour la religion réformée.
Les troupes espagnoles, ces auxiliaires à la fois héroïques et exécrables du duc d'Albe et du grand commandeur Requesens,
^ Ce n'est point ici que nous nous proposons de dépeindre don Juan d'Autriche. Le chevaleresque vainqueur de Lépanto mérite une étude spéciale.
sortirent des Pays-Bas, et don Juan d'Autriche, reconnu gouverneur général, fît, le 1" mai, son entrée solennelle à Bruxelles. Mais l'autorité, dont l'avaient revêtu des adversaires secrets du Taciturne, ne tarda point à se briser, en quelque sorte, contre l'ascendant toujours plus puissant du chef de la révolution. Don Juan réclama vainement des états généraux leur concours pour contraindre le prince d'Orange, de même que la Hollande et la Zélande, à se soumettre à VÉdit perpétuel.
Irrité, désappointé, craignant même pour sa liberté, don Juan, le 24 juillet, s'empara du château de Namur et appela autour de lui les troupes allemandes qui, au nombre de quatorze mille hommes, étaient restées dans les Pays-Bas. Alors Guillaume de Nassau conseille aux états de prendre immédiatement les armes pour ne pas laisser au lieutenant de Philippe le temps de rappeler aussi les troupes espagnoles, italiennes et bourguignonnes.
La faction aristocratique et catholique, qui avait à sa tête le duc d'Arschot, entra dans une autre voie. Elle résolut d'opposer l'archiduc Mathias, neveu de Philippe II, tout à la fois à don Juan d'Autriche, avec lequel elle était mortellement brouillée, et au prince d'Orange, dont la supériorité l'offusquait. En deux mots, elle voulait à la fois se soustraire à la domination espagnole et à la suprématie orangiste. L'archiduc Mathias , alors âgé de dix-neuf ans, se laissa séduire. Mais le Taciturne sut bientôt déjouer l'intrigue dirigée contre lui. Les députés de la Hollande et de la Zélande revinrent dans l'assemblée de Bruxelles, et, vigoureusement soutenus par la bourgeoisie, dictèrent à leurs collègues des résolutions qui changeaient la face des choses. Appelé solennellement par un vote des états, le prince d'Orange,
■11)2 COiNCLUSION.
après un exil do dix années, rentre triomplialement, le 23 septembre, dans le palais des Nassau, à Bruxelles. Dès ce moment, les états généraux obéissent au Taciturne. Il fait rejeter de nouvelles propositions de don Juan et déclarer, le 8 octobre, que les états fédérés ne le reconnaissent plus pour gouverneur.
Tandis que les troupes espagnoles, qui, après avoir quitté naguère les Pays-Bas, s'étaient arrêtées dans le Milanais, reprenaient le chemin de nos provinces, les représentants du pays, à la veille d'une nouvelle guerre, resserraient les liens fédéraux. Le 1 0 décembre, ils signaient la nouvelle Union de Bruxelles, fondée sur une alliance sérieuse entre les catholiques et les réformés. En eiïet, leurs représentants promettaient de se comporter véritablement en amitié et union les uns envers les autres, et d'employer tous leurs moyens contre les ennemis de la patrie.
La prince d'Orange fut ensuite nommé ruward du Brabant et lieutenant général de l'archiduc Mathias. Ainsi lé moyen qu'on avait voulu employer pour saper son autorité n'avait servi qu'à l'agrandir et la fortifier. La défaite essuyée par les troupes fédérales à Gembloux n'eut pas les conséquences désastreuses qu'on pouvait d'abord redouter. Bruxelles ne retomba point au pouvoir des Espagnols. Les états généraux se transportèrent néanmoins à Anvers, qui devint alors le siège du gouvernement des provinces confédérées.
Ce fut à Anvers que l'archiduc Mathias publia, le 22 juillet 1578, un édit qui aurait dû faire cesser toutes les luttes religfeuses et perpétuer l'union. Il établissait la liberté pleine et entière de religion. — <i Chacun, en ce qui touche les deux religions, disait l'édit, demeure libre et franc, et selon qu'il en
veut répondre devant Dieu. » — Paroles admirables, mais trop belles pour cette époque, où la véritable tolérance était encore inconnue! Loin de faire cesser les luttes religieuses, elles les envenimèrent; loin de fortifier l'union, elles l'afTaiblirent. Elles creusèrent un abîme entre les Wallons catholiques et les calvinistes flamands. Les états du Hainaut et de la Flandre wallonne se hâtèrent de protester contre un édit qui ne faisait plus de distinction entre les deux cultes. De leur côté, les ultracalvinistes de Gand, dirigés par Hembyze et Ryhove, ne se bornèrent pas à refuser aux catholiques l'égaUté, même la liberté et la tolérance ; ils les combattirent à outrance, ils les persécutèrent comme le duc d'Albe avait châtié les «( hérétiques " . De pareils excès, une si grande iniquité (le Taciturne ne se le dissimulait point) devaient ouvrir dans la confédération une brèche par laquelle les Espagnols rentreraient bientôt. Aussi lui et Marnix risquèrent-ils leur popularité et leur vie même en reprochant énergiquement à Hembyze de ne point exécuter la Pacification et en s'interposant en faveur des catholiques dans l'intérêt de la cause nationale. Mais déjà il était trop tard. Le mal occasionné par une faction ambitieuse et tyrannique allait devenir irréparable. Les excès des partisans de Hembyze provoquaient une réaction ; leurs violences brisaient le faisceau que les Pays-Bas formaient depuis 1576. Les Wallons étaient exaspérés. Capitaines, soldats, membres des états, tous alléguaient les désordres sacrilèges commis à Gand, pour excuser les représailles qu'ils exerçaient contre les réformés, le fanatisme avec lequel ils défendaient la foi catholique, et le désir de se réconcilier avec le roi d'Espagne, protecteur de leur religion.